X. — Jnrrive au but
O'élail un jeune homme (|iii menait son cahriolct comme j'axais mené l'onipée le matin, el (|ui m'avait accroché la rotule avec son moyen. Il était déjà loin lorsiiue je me retournai, et la douleur ((ue j'éprouvai me fit sentir plus positiveiiicnt ((ue toutes les remontrances possihlis le tort ([u'on a de ijaloper dans les rues. Si tel, qui est aujourd'hui en e.irrosse, daijpiail penser i|ue ilcmaiii il peut être il pied; si celui i|iii oiihlic la main pri'micre i|ui le tira de la houe réfléchissait que l'échelon i|ui le soutient peut iiMii(|iU'r loiil ii cou)); si l'autre, qui fait valoir une laveur lé(;cre (|ue lui arrache l'imporliinilé, sentait l'(ddii;alioii de payer ses hicnfailciirs en répandanl Iniiiiciiie des liienlails; si chacun enfin apprenait ii se ju|;i'r soi-même , il n'y aurait ([u'uiie espèce de justice, la justice rclalixe, el avec celle-là plus de lois, plus de triliunaiix, |)liis d'avoués, plus de défenseurs, plus de clercs, plus d'huissiers, plus de reçois, plus de Ijarnisaires, plus de papier iiiar(|iié. .\ la vérité ce serait nu urand mal pour tous ces |;ens-lii , si ré(|iiité s'emparail ciilin de la halancc incertaine de Tliémis; mais nous y (;a];nerioiis hcaucoup, nous autres pauvres diahles ijui furmuns riiiimeiise majorité , cl... uli ! encore un
château en Espagne, et mon i;eiiou enfle ii vue d'œil. Je ne saurais me tenir plus longtemps ;i cheval, je souffre horrihlement.
Elle crut (|ue je cherchais un prétexte pour parla|;ei' sa voilure, et elle voulut s'assurer clle-mêmi' de mon état. Elle lit arrêter sa viiiaij;retlc, descendit, examina mon |;eiiou, me crut estropié, se plaiijuit plus haut (|iie moi, repoussa le coiidiicleur ipii se présenlait pour m'aider ii descendre, voulut me recevoir elle-même dans ses hras et me porter dans son cahriolct. J'ajoutai ii la douleur en me prêtant k ce (ju'elle exi|jeait; mais mon cieur hallail eoiilrc le sien, ma houehe touchait sa joue, ses yeux, son sein, et elle ne s'alarmait de rien , parce (jue ^ iilcain n'est ])as daii|jcreux, et que j'étais plus boiteux <pM' lui.
l.i'ijciv (oniiiip les Ciràccs, mais faihie aussi comme elles, ma charmante ;iiuic ]iloya sinis le faix et perdit l'éipiilihre. En vain je voulus la retenir, riiupulslon était donnée, elle m'ciitraina avec elle, nous roulâmes dans la poussière. Hicnheureiix saint l'aull le Iroisièmc ciel, (|iii n'existe pas, mais ipie vous avez vu, ne vous oIVril rien de comparahic li l'aspect des trésors que je découvris en ee moment. C'est avec raison ipic saint Denis, présent alors, se fût écrié en vrai i;eii(larme : Sacredié, (pie c'est beau !
IJIi^, toute honteuse, moi enchanté, cl tous deux i;ris de poussière, nous nous juchons , tant liieii (|ue mal, sur notre hanqiiettc, et Pompée, le lier l'onipée, humilié de sa position, suit riiumhle xviski , l'oreille liasse et au pelil pas. INous ne disons rien, parce (|u'elle ne veut pas parler de sa chute, et que je jouis encore dans le recueillement.
Coiiime nous n'avons que des facultés bornées, el ([iic la jouissance surtout les l'atiijue |uom]itement , je reposai mon imagination en pensant il raeciieil (|iii m'allendait au château.
Je me rassurai en la r('|;ardanl : était-il possible (|u'on lui refusât quelipic chose? Mais je tremblais lorsque je voyais Pompée par la petite lucarne de derrière. Je me rcinésentais le général me fixant d'un air terrible, et me demandant compte de ma conduite avec sévérité.
Si un Iroulde violent dérange nos facultés d'un côté, de l'autre il exalte l'imaginai ion , qui saisit rapidement les ressources qui nous restent. Je me ll;itlais au moins i]u'un sentiment de pitié fléchirait sa rigueur. Je bénis alors l'étourdi qui avait failli me casser la cuisse ; cl je pris braveiueiit la posilicui i|ui me faisait souffrir le plus, pour ciupêcher rcnfliire de loiuher. Mais je réfléchis bientôt qu'un ollieier accoutumé ii voir voler des bras, des jambes, des têtes, ne s'arrétcrail pas à une simple eontiisioii. Je regardai encore la plus aimable des fcmines. IJIIe était calme, la paix de son âme se peignait dans ses traits; clic ne craignait donc rien pour son Jérôme, que pouvait-il craindre lui-même ?
L'espérance rentra tout à fait dans mon cœur, et je m'aperçus alors que nous ne retoiiniions point par la route que j'avais suivie le matin. J'avais pris la plus courte, par une raison très-simple : je volais dans ses bras. Quel nintif l'avait pu porter ;i ordonner positivement il son cocher de suivre cet autre chemin, plus long d'une grande lieue? Le besoin de temps |)oiir préparer ma défense? Bah! elle a tant d'esprit !... El puis la véritable éloquence n'esl-elle pas hlle du sentimenl, et se prépar('-t-on ;i sentir '... Je l'interrogeai : pas de réponse. Ah ! ah I me hs-jc , les femmes sont donc quelquefois diriijécs par des raisons dont elles ne veulent pas convenir. Eh ! parbleu ! quand ou ne |ieut les fiire parler, il faut savoir les deviner, et cela n'est difticilc ipic pour les sols : moi qui ai beaucoup d'esprit, à ce qu'on dit, et je le crois, je ne suis pas embarrassé du tout.
D'abord, continuai-je à part moi, impiiets de ma longue absence, mais bien sûrs que je n'ai été qu'à la rue de Buci , IM. et madame l)eriie\al, pour lu'empêcher d'x l'aire des extravagances, auront dépêché sur mes traces, cl les aides de camp, et ce trop heureux coquin de Ruder. Si nous avions |iris le chemin le plus court, nous aurions été rencontrés; le commandant de bataillon se fût emparé de sa femme, l'eût ramenée à Paris sans que j'eusse le mot à dire, messieurs les aides de camp se fussent .saisis de ma personne : bon gré, mal gré, il eût fallu les suivre au château, et j'y serais arrivé sans la plus aimable des médiatrices, réduit à mes propres moyens de défense, et on csl si bêle i|uand on a peur! Je savais bien ((u'elle n'était jamais flattée de reneoutrcr son vilain Uudcr, et puis je ne sais (puii me persuadait iprelle aimait mieux, bien mieux, sans doute, passer avec moi un jour, deux jours, une semaine, me soigner, me consoler, me caresser... et, en vérité, c'est loiil simple... je suis si bien, j'ai une si jolie petili' tournure, je l'aime tant! je le lui diii avec tant de grâce, el elle m'écoute avec tant de complaisance !... « Ah : fripon , vous entciids-jc dire, la faluilé vous domine toujours, lors même ipie vous ne savez ce (pic vous dites. — Non, monsieur, il n'y a pas l'ombre de l'amour-propre dans ce <|ue je rêve la; j'ai (lexiné loul ce (pi'cllc pensait, tout précisément. Rappelez-vous (|ue le temps des scrupules religieux est déjà loin, et trouvez bon (|uc je vous prévienne que celui des aveux approche. .Xvecipiel plaisir nous nous élendimes alors sur les détails eliarinants de mon eiil'anee, sur la naissance et les progrès d'une passion mutuelle à ipii nous avons dû les moments les plus heureux de notre vie ! ■•
Déjà je distingue la grille, la grille fatale de la cour du ehàtcau.
JBKOMI.
IT
Miilijié mes ri'lk'xioiis cuiisuluiiles, rassiiniiilcs, le <'œiir iiu- ballit (l'uiif loicc... oli !
Ci'lK'iuhiiit , l'oiniiu' je |iri'li'mliiis ii't^lir iiliu un l'iiliiiil , jr soiiliis nu' «oiiiliiire eu liiiiiiiiu' il m'ai mer dr ioiira|;i', ii' i|iii vriil tliif assez cumiiiiiiu'iiieiit ilissiiiiiiler sn Irau'iii'.
I.e poilier, eu reeuiiiiaissaiil mon amie, pousse un eii île joie : c'est ainsi i|u'oii la reeevait oïdinairemenl au eliàteau. Ce eii alliie un pi<|ueur, celui-là mi^me i|ui a en la eouiplaisanee di' me laisser mouler l'ompée. i.e pi<|ueur, i|u'on a lanré vi|;onreusemenl el aui|n(l ou a (loiiné linit jours pour si' pourvoir ailleurs, se mel l'ii devoir de me l'.iire uneseéiie. Il parli- Ins-liaul, j'élève le Ion plus liani eneore, el on arrive ii la li.'ile di' Ions les eôlés. Je m'entends crier aux oreilles <|u'il esl aiVrciiv d'aluiser île la conliance d'un vieiiv serviteur et de lui laire donner sou eoni;é. I.'evpri-ssion de la xérile pénètre jusi|u'a mou cienr. ,i'einlnasse le malluurenv doiiieslii|uc , je lui demanile pardon. Mes larmes coulent; le vieillard, désariiie, y mêle les siennes.
n Hieu , me dit-on, liieii ; le premier nionvcment ii la vivacité, le «eeoiid à la nature : j'allendais le retourlii. " (l'élail M. Dupré, i|ui me prit la main el me cuiuliiisil ilruil au vcsliliiite. .le ri-connus le pjéuéral a travers nue croisée el je me retournai pinir m'assurer c|u'elle lue suivit, l'.lle ne m'eût pas iiuitlé alors pour l'empire du nn>ndr. .l'avançai doiu- d'un pas assez rcrmc el je me présentai , pnist|ne eiilin il Tallail l'inir par lii.
Le ijénéral élail deliout appuyé sur la poii;iiée de son saine, il Ironeail le sourcil, son re|;ard était menacani, il avait préeisémeiil l'air (|iie je lui vojais de deuv lieues de son cliàlcaii. Madame l)erlieval taisait scmlilaiit de broder et ses jeux retomliaienl sur son mélicr lorsqu'ils rciicontraieiil les miens. Elle les relevait l'iirtivemeut lorsque je rejjardais sou époux, et un léger sourire cfllcurait ses lèvres rosées.
11 EU bien, monsieur, me dit le j;éiiéral, vous avez donc enlreint lues ordres eu allant à Paris et vous n'avez pas craint de me déplaire en emmenant Pompée ' • Je ne sais ce qu'il allait ajouter.. Ala bonne amie l'inlerrompit et plaida ma cause avec uni' clialeur, un cliarme (|iii ramenèrent l'aniéiiilé sur la li];ure de mon juije, el lorsi|u'elle en vint aux |;aloiis et aux crépines, qu'elle |iiolesla de mon innocence, le jféiiéral l'interrompit ii son lonr. «Je sais, madame, que Jérôme est incapable d'une bassesse. L'ineident sur lequel vous allez vous étendre est une suite imprévue de sa première faute, el je n'en ai pas le moindre ressentiment, l'assezsnr cet article, luadaïuc, el continuez, car j'ai beaucoup de plaisir il vous entendre. »
Sans èlre rbétorieieniie, sans savoir ce que c'est que la rbéloriquc, elle fit une péroraison tellement sentimentale, tellenieni riilrainantc, (|ue madame Derneval laissa lombcr son aii;uille el vint lui jeter les bras au cou. l,c f;énéral fit aussi deux pas vers elle et s'arr(>la tout à coup, sans doute parce qu'il se souxiut que les juges ne sont pas dans l'usage d'embrasser les avocats.
llallaitpronouccr.il Doublez, in'écriai-je, mon général, quintuplez ma peine, mais grâce, grâce pour rinlorluné palefrenier que j'avoue avoir trompé! 11 est époux, général, il est père ; me reproclierai-jc toute ma vie d'avoir ôlé l'exislenrc a une honnête famille? i> Al. Dupré m'embrassa; les domestiques, qui formaient l'auditoire dans le bas du salon , se précipitèrent ; tous vonlaiciil ni'embrasser à la fois. Je eberebai parmi eux. je trouvai mon vieux pi(|ueur ; je le saisis par le bras, je l'entrainai , je le i)réseiitai an général et je tombai à ses pieds, n Oràec ! grâce ! » m'écrlai-je de nouveau , et vingt •iiuehcs répétèrent ce cri.
Le général me releva, et je crus sentir qu'il me serrait la main. " Retourne it tes oecujiations , dit-il avec bonté au vieillard ; mais plus de chevaux ii monsieur sous aucun prétexte. Pour vous, Jérôme, qui voulez servir et qui coniiueneez votre carrière par un acte d'in- (iisripline, vous serez puni el sévèrement ; je vous donne pour prison le château et ses dépendanees, et vous n'en sortirez que pour me suivre à l'armée, u
La punition était douce el paternelle sans doute ; mais si dans un moment d'enthousiasme je m'étais mis à la discrétion du général, je n'eu fus pas moins sensible à riiniiiiliation de subir un ehâliment quelconque et surtout avec le chagrin de l'avoir mérité. Madame JX-rueval, habile, ciinime tonles les femmes, à démêler les sensations des hommes, qu'ils ne savent nu qu'ils ne daignent pas prendre la peine de cacher, madame Derneval, loiijours bonne, toujours aimante, voulut répandre sur la plaie un baume consnialeur. " Mon ami, dit-elle au général , la punition lonle mililaire que vous iniligez H Jérôme ne s'accorde point avec l'habit (|u'il porte. — \ ous avez raison, madame. (,)u'il monte ii sa chambre, il j trouvera, grâce à vos soins, de quoi s'éipiiper en soldat, i.
Fatigué <le la scène qui venait de finir, je ne fais pas répéter; je moule machinalement, j'ouvre el je clierehc le surtout de drap bleu, I.Hielle est ma surprise! un habit de hussard eomplel, runifiirmc que j'ai toujours préféré, el celui-ci d'un goût exquis el d'une richesse ii éblouir. Je me frolle les veux, je regarde, je les frnlle eneore, j'admire, je saille de joie. Je louche avec précaution toiiles les pièces de ce brillant costume, je les baise, et en deii\ tours de main je me dépouille de mes vêtements bourgeois, que je jette avec déilnin dans
un coin de ma garde-robe. Je me couvre IriitemenI, Irét-lentemenl de l'uniforme chéri, i|uoiqiie je i\v perde pas une seronde ; mais c'eitl que je in'arrèle de minute eu niiniile, que je me eonlemple dans une glace, el que loiijours plus satisfait de ma pelite persoinie, j'en prolonge l'oiuplaisamiiieut l'examen. Enfin, le boniiel sur la léle et le sabre au côté, je m'éloiirilis si complélemeiil que je ne s.iis plus oh je suis, ce que je l.iis. cr que je pense.
Ilienlôt il ne me siillil plus de m'aduiirer, jr Miiil.iis que les aiilres iii'ailniirassenl aussi, .l'axais pour prison le ehàlraii et se» flépendauces : en ipiatre saiils je deseeinls l'escalier. Je pensais en saiilanl que le cadeau de niailame Derneval avait le double mérite de l'agrifiiicnl el de l'a-propos, que son sexe saisil toujours avec tant de grâce, cl je sentis que la jolie dame me devenait plus eherc eneore. Je passais dexanl le salon el j'allais parcourir les cours, les jardins, le pare ; des éclats de rire prolongés m'arrêtèrent. Je savais qu'il n'élail pas bien d'écouler ; mais cette Iransiliou subite ilc la s(lvérilé a l'exlrêmc (jaieté me fit soupçonner que la première pouvait bien avoir clé jouée. Pour savoir ce (|n'il en élail, j'approchai l'oreille de la serrure. " .\ vouez, madame Huiler, que notre pauvre Jérôme a eu une ernelle peur. — Oh ! général, vous ne vous en faite» pas d'idée, el je vous avoue que je n'étais pas moi-même trop ii mon aise. — ^olls, madame' — Ecoutez donc, général, je suis la première cause de son escapade. — El vous avez pu croire que je me fâcherais sérieusement des folies (|ue vous faites faire .' Puis-jc vous faire un c;inie d'être charmanle el eu vmiloir a Jérôme parce (|u'il a des yeux:' Entre nous, cependani , je m'applaudis de son prochain départ. Il coninience a n'être plus enlanl. Il est arileni, impéliicux, Irès-joli gareoii, el celle espèce d'amoureux-la donne souvent de la tablature à une feniiue honnêle mais sensible. — Oh! général, j'ai sur lui un empire absolu. — El vous l'avez sans doute aussi sur vousmême ; ainsi je ne vous ferai pas observer que de l'amitié à l'amour le jias est très-glissant, siirlonl quand on ne s'esl mariée... — Allons, allons, mon ami, tu fais rougir cette pauvre madame Kiider iiis(|ues an\ yeux. \ enez, jolie pelile femme , venez faire un tour de jarilin avec moi. iNons rentrerons quand celle fantaisie de persifler sera un peu calmée. »
J'entends pousser un fauteuil, el, crac! je m'envole vous devinez oii ; oii je savais que j'allais la rencontrer; en tiers ii la vérité ; mais un instinct secret me disait que les vieilles seules sont sans indulgence pour des plaisirs cl des peines qu'elles ne peuvent plus partager.
Fort de ce que je venais d'entendre, je me promis bien de profiter de la première occasion de pousser mes avanla!;cs. et de jouer dorénavant le repentir aussi bien que le i;énéral jouerait le mécontcnlenient.
Je ne voulais pas qu'elles me vissent de loin et qu'elles m'examinassent en détail. Mon ]ielil amour-propre exi[;eait qu'elles fussent frappées de mon ensemble cl qu'aucune des exclamalions qui leur ccliapperait ne fût perdue pour moi. Je me cachai derrière des Ion Iles de rosiers.
Je les voyais venir : jouissance d'amour, jmiissanec de vanité, je me procurais tout. Madame Derneval, appuyée sur le bras de mon amie, la regardait avec le plus Icndre inlérèl. Elles parlaient .i demi-voix ; j'étais tout oreilles, et je n'entendais rien. Elles approchèrent enfin. " \ otre époux a raison, madame. Je l'aime trop, et je sens qu'il faut qu'il parte ; mais qui me rendra ces moments si innocenls el si doux (|ui m'ont fait quelquefois oublier mes chagrins ? — SmigC2 qu'il ne part pas seul, madame Kuder, el quel chagrin vous restera-t-il lorsque celui qui les l'anse sera égalemcnl loin de vous ? Servez-vous de voire raison : eomballez un penchant qui n'a rien de répréhensible encore, mais qui est déjà dangereux. Songez, d'ailleurs, que ce jeune homme se déxeloppe, i|ue le ]daisir va devenir pour lui un besoin, el qui' des nlijels noiivcauv le distrairont d'une passion qu'il croit aujourd'liui devoir être élernellc. »
Il n'v a qu'un enfant (|ui fasse coiinailre ii une femme qu'il a entendu les secrets confiés à l'amitié, (^'est la forcer à rougir; c'est clouer dans sa bouche cet aveu si doux à entendre répéter ; c'est l'avertir de se défier de tout. Mais calcule-t-on rien quand on aime passionnément el qu'on esl sans expérience ;' " Jamais, jamais, m'ceriai-jc en sortant impéliieuseiiient de ma caehelle, jamais je n'oublierai mon adorable amii' : cessez, madame, de calomnier mon eirnr. >e plus l'aimer, ne plus l'aimer. i;rand Dieu ! Je perdrais pliitôi le souvenir de vos bienfaits, de ces bienfails que le temps grave rhaqne jour plus profondément dans mon âme... •• El à qui croyez-vous que j'adressasse ces belles ehoses-l.'i ? Au veut.
Confuses de s'être laissé surprendre, elles axaieni fui légères comme rhirondelle qui rase l'herbe fine; et au lieu de voler sur leurs traces, de réparer une sottise, cl de profiter d'un moment si favorable, je restai la comme un nigaud, cl je haraiii;iiai les nymphes, les faunes, lessxlvaiiis. Oii'on esl dupe à quinze ans! On l'est d'une autre manière .i cinquante.
Je réfléchis enfin . je sentis ma faute et je voulus la réparer. Je courus aussi de lonles mes forces. Elles étaient retranchées dans l'appartement de madame Derneval, sanctuaire sacré el imiiénctrable, où je n'entrai» jamais rjnc je n'y fusse appelé.
.IKKOME.
>• C'est le (lialilc, criait une voix rau(|iie dans la cour, c'est le
dialilc i|m' rc petit 1) -là. Oroirir/.-vmis (pi'il m'a volé ma fcmiiic:'
l.e lail n'est, saerédié, que trop certain. Les voisins l'ont vu fermer la l>outi(|iie, preiulre la ilon/elle siuis le liras et disparaître avec elle. Kl moi , (|iii courais les cliaiiips , eoiiime iiii imliéeile, pendanl qu'on ■me faisait... l'ar la iiiortl je les retrouverai fussent-ils eu enfer, el, pour lui, je le coupe eu deux eoiiime une asper|;e. »
(i'élait Huiler qu'on a\ail envojé ii ma poursuite, qui descendait declieval, et qui aussilol <|iie moi, mais iriiiie aiitie manière, contait au\ palefreniers ce qu'il aurait dû eaelier ii (oiite la terre, si le faii d'il été vrai comme il le prétendait; mais liélas ! Iiélas ! et cent mille fois lielas 1...
Je tue présentai pour interrompre ce maiiilit couleur, (|ui eomproniellail la plus inléressanle des remmes. « Mou épouse, monsieur, mon épouse, oit est-elle i" il nie la faut à l'inslaiil même, ou sans é|;ards pour votre à];c... >> Il porta la main à la |ioiiiiiée de son salire. ()iilré de celte manière d'iiilerronei-, cl toujours prêt u me battre avec ce eliieii d'Iiomnie-lii , je iiicls tlamlien;e au vent... Ou se jelte entre lui el moi... Ci'élail sa femme, qui avait rccoiiiiu sa voi\, qui m'avait suivi des jeuv, et (|iii Ireiiililail !... l'.lait-ce pour lui ou pour moi .'
Ululer, désarme à son aspect, s'avança pour l'embrasser, et savoir comment il ne nous avait pas rencontres sur la roule. Klle lui présenta ses deux oreilles , ne lui répondit pas un mol , me dit que madame me demaiidail , me poussa devant elle , me lit entrer par une porle, passa par une autre, en ferma quatre ou cinq sur elle, et >'alla eaclicr je ne sais oii.
.l'eiilrai clie/. madame Derneval, il qui je n'osai pas désobéir, et au lieu lie la jolie dame je trouvai lejîcnéral, qui me lit une mercuriale Irès-vive sur ma iioiivclle cràiieric. l.e résumé de son discours était qu'il n'est pas d'iisaije de tuer le mari parce qu'on est amoureux delà femme. Je savais cela comme lui; mais la Ictc était moulée, et je répondis avec assez de fermeté : •< Mais quand le mari fait l'insolent ?
— On supporte toiil , monsieur, par éj;ard pour l'olijel (|u'on aime.
— On ne soiilVre rien, ijénéral, quand on porle cel liabit-lii. — ^lonsieiir, vous ferez aujourd'liiii les fonclioiis d'aide de camp auprès de moi , et xous ne nie quitterez pas d'un instant, à |ieiiie de désobéissance au premier chef. >i 11 n'y avait pas de réplique ii cela; mais j'enrageais, j'enraj;eais... ob!
On vint avertir le jjénéral qu'on avait servi. Il était arrivé au ebàteaii une société nombreuse et elioisie, el je ne m'étais aperçu de rien, parce qu'où elle était je ne voyais (|u'elle. .le suivais niodestemeiil le ijéncral , plus liant que moi de sepi ;i liuit pouces. Je ne voyais personne, el personne ne me voyait. Mais lorsipie mon brillant serre-lile, eu salnanf, en s'asseyani , permit enliii que j'entrasse en scène, un murmure (;éuéral d'eneliantemcnt, j'allais presque dire d'ivresse , éclata aussitôt , et les éloijcs volaient de boiiclie en bouche. Je la vis rougir de plaisir, el plus belle de moitié.
Le général , ii qui rien n'échappait, jiiijea à propos de tempérer le niouvenient de salisfacliou (|ue je ne me donnais par la peine de dissimuler. " Jérôme, me dit-il , la beauté d'un soldai est dans sa valeur. \ énus seule pouvait aimer le lâche l'àris, et pour les femmes estimables le front le plus beau est eehii qu'ombragent les lauriers.
— 11 ne lui man(|ue que cela , dit ii demi-voix une dame qu'on eût trouvée charmante si celle que vous connaissez bien n'eût été lii.
— J'en cneillerai , madame, répondis-je d'un ton de voix assuré, et je prends désormais pour devise l.a gloire ou la mort. "
J'aurais bien mieux fait de ne rien entendre, de ne rien répondre. Pendant que Ije me livrais à mou enthousiasme chevaleresque , ce vilain Knder s'était glissé à côlé d'elle, et la place était prise lorsque je me présentai, .\lloiis, me dis-je , encore une occasion manquée; nous verrons à la première qui s'olTrira si j'aurai enfin l'esprit du moment.
La figure balafrée et grotesque de Kuder était remarquable ; mais ses tournures de phrase ne l'étaient pas moins : il avait un idiome ii lui. Il adressait ii sa femme des saillies g'rivoises, que ces dames avaient l'air de ne pas entendre, lorsque le rire ne les trahissait point. Il allongeait les bras à droite et ii !;aiiclie pour se saisir des meilleurs jilats, et lui servir les meilleurs morceaux. Par inlervalles, il lui prenait la télé entre ses deux mains, et lui baisait les deux joues sans s'apercevoir que sa moustache était humectée du jus du croupion d'un chapon au i;ros sel. (ionimc ou peu! s'amuser de ces clioses-lii sans avoir l'air d'oublier la décence, un celai i;énéral mit à son aise le beau sexe . la victime exceptée : elle ne savait ((uelle contenance prendre. La femme qui aime le moins siui mari soulïre toujours en pareille circonstance : elle ne se dissimule jamais qu'elle partage ses ridicules.
Le général , toujours plein d'estime pour les braves gens, et craignant pent-èlre de paraître riilieiile lui-même en admettant un tel homme à sa laide, le général s'en'nrcail d'arrêter les sarcasmes et les ris en répétant jiis(|ii'a satiété ([ne Hudcr était un héros. Le héros n'eu paraissait pas moins plai>ant, •< liiez, vciilrebleu, riez, disait-il; j'ainir ma femme , j'ai raison , car c'est la plus jolie créature que j'aie vue de ma vie, et, par la mort! quelques jours d'absence sont la rucainbule de l'amour, » et, pour finir d'une manière saillante, il
procède » une nouvelle embrassade. Sa femme, fatiguée, excédée, se jelle briisquemenl de côlé. Le biisle de Huder tombe d'aplomb sur ses genoux. Outrée, désespérée d'une pareille scène, elle le pousse avec eoli're, et par conséipient avec force. Il roule sous la table, veut se retenir ii un tréteau et le renverse. La table, les bouteilles, les carafes cliaiicellenl. L'oHuieux M. I)ii])ré fail [les plus grands efforls pour soutenir la lalile. Il ne s'apercoil pas qu'il pousse sur le second tréicaii, qui , u'élanl pas cloué sur le ]iarqucl, perd l'équilibre et loiulie comme le ]u'emier. Les plais se luisent, les sauces coulent, Uiidcr crie, el personne ne l'enleiid, ]iaree (|ue lors(|u'on rit on ne s'occupe |ias du chapitre des accidents, et eepeiiilaiit II serait sage de ])enser à loul. t^)uaiid les valels eurent fail disparaiire les débris, ils relevèreiil la lalilc, cl les éclats recommencèrent avec nue unanimité el un bruit ipii n'étaient pas sans fomlemeiit : c'était Uiider (|ui se relevait avec un pan et une manche d'habit de moins. Lu chien d'arrêt lui avait arraché la manche, imprégnée d'un coulis de fricandeau. Lu basset avait mani;é des cervelles de veau, qui avaient coulé dans sa poche, et pour les trouver plus vile, il avait déchiré le conlenaiit. l,e commandanl, inhabile ii se remuer, el par consé(|uenl à se défendre, avait en vain poussé des cris du diable. « Mille pardons, mou général, je suis, saerédié , désespéré , d'autant plus desespéré que nous n'étions qu'au premier scrxice. Je vois qu'il faut faire charpie chose en son temps, se battre au feu , manger ii table , el caresser sa femme au lil. A ce soir donc, ma poule, et, par la corbleu I demain xous en direz des nouvelles à ces dames. — Je ne le crois pas , lui ré|ioiidil-elle froidement. » Je frissonnai de jalousie.
Le désordre lui bienlôl réparé. Un aulre couvert et le second service iuviti'rent les convives il se remettre à table. Ruder, obligé d'aller changer d'habil , laissait une place précieuse, et cette fois je ne m'amusai point à faire l'orateur. Madame Derneval me vit auprès d'elle : on étail monté sur le ton de la plus grande gaieté, et aussitôt elle prit par la main un voisin et une voisine; elle commença à chauler une ronde. Le cercle se forma; et lorsque chacun fut le plus loin possible du siège qu'il occupait, elle se jeta dans le premier faiileuil , les autres en firent autant, et o:i passa au second aele du diner. Bon, me dis-je, d'après ce nouvel arrangement, je n'aurai pris la place de personne. Un coup d'œil de reconnaissance adressé par ma charmante amie ii madame Derneval , un regard expressif de celle-ci , en forme de réponse , me firent sentir que tel avait été le but de la ronde. O femmes, femmes! ces soins délicats, ces attentions fines sont trop au-dessus de nous. Humilions-nous, superbes.
Ruder rentra paré, et beau comme il pouvait l'être. Il restait une place entre M. Dupré et une femme respectable, au moins par l'âge, l.e eommandaiil s'assit après avoir observé qu'il était, sacredicii , fort drôle qu'on eût interverti l'ordre établi d'abord , elqui lui eonyeiiait beaucoup. JNouveau coup d'œil d'elle à madame Derneval, et de madame Derneval à elle.
Comme M. Dupré et la Irès-estimable maman n'inspiraient rien a Ruder d'aussi vif que son appétit, il se mit à manger et à boire comme un convive allemand. « Fort bien, lui dit M. Dupré, vous voilà ce que vous devez être , et dans toutes les circonstances oi/e quod agis. — • Age vous-même, reprit Ruder. Je sais bien que je ne suis plus un jouvenceau, mais à toute espèce de combat je vaux mieux que vous; et si vous en doutez, je vous le ferai voir. — Me vous fâchez pas, mon camarade, interrompit le général, qui malheureusement ne savait pas le latin. Agis était un célèbre prince grec, auquel M. Dupré vous fait sans doute l'Iionneur de vous comparer. — (,)u'est-ce que c'est , mon général , qu'est-ce que c'est , s'il vous plaît? M'a-l-on vu filer la carie, faire le service à un joueur, escroquer de l'argent à quelqu'un pour me traiter de grec? Corbleu, monsieur Dupré, si vous étiez un homme de cœur, je vous ferais voir que je suis un Français, et un Français de la plus rude trempe — Vous entendez mal , mon cher Ruder. Les villes grecques formaient une association... — Précisément, général, une société de fripons. — Pas du tout , mon ami. Les Grecs ont brillé longtemps par... — Je le crois bien, parbleu! leurs siieccsseuis du pharaon et du trente-un brillent aussi aux dépens des dupes, et je ne soulïrirai jamais... Un moment doue, monsieur Picard, laissez ce levraut, je vous prie. — Il me semblait, reprit PieanI avec une modestie ironique, que monsieur eu avait mangé. — J'en mangerai encore deux fois, monsieur le domestiipic. » Et ])eiidaul rpie ce dialogue occupait l'assemblée, que M. Dupré souriait de la méprise du général , j'adressais à mon amie des choses iusigiiifiaiiles pour les cœurs froids, mais ipic l'amour se plail à saisir, et auxipiclles il sait si finement répondre; ses joues se coloraiciil, son sein s'agitail. Je voyais cela à merveille, mais je me gardai bien de lui douuer l'éveil; je cherchais à prolonger, à accroître le délire : je n'avais pas oublié la leçon du matin.
Pour remplir le rôle cpie je croyais jouer, il faut avoir simplement le goût du plaisir, insjiirer beaucoup d'amour; toujours maître de soi, en calculer les luogrès, et être heureux avant que le soupçon puissi! naîlre. Si j'avais eu cel empire sur mes sens, j'aurais fait encore une gaucherie eu allaipiant lorscpi'il était impossible de vaincre. Je ne tardai pas, au contraire, à me livrer au eliarme ipii m'entraînait; penché, presque appuyé sur elle, je la dévorais des yeux; mon cœur battait avec une violence extrême ; je ne voyais, je n'entendais
iftROMK.
plus qu'elle; j'allais pieiiilre sa main et la porter à mes livres lirtiiuiites, l(irs(|iie iiiadaiiie Deriieval , m>lr4' Minerve riilèle, (|iie les eliaiiees de la ronde on sa prévoyance avaient plaeéi- a l'antre eôté (le notre amie, Ini inarelia sur le pieil de nianiiTe à la lairi' erier.
• Kli liien ! eli liieni i|n'y a-l-il , eorlden ' dit lln<ler, ipii onidie le levranl, se lève et einirl ii sa femme.' — Un sentiment de iolii|ne, répond eelle-ei. — Ma petite eo('ote,j'ai un remède snr ponr ce mallà, et ponr tons les manv d'alentour, l'assez elie/. vons, et, eorlden, je Nais V(ms l'administrera l'inslanl. Mi'sdames, ne prenez, pas |;arde, s'il vons plail , u et sa li^nre él.iil eninminée, et il faisait fi'n de l'ieil qui Ini restait.
Il l'avait prise sinis le liras, et, lion |;ré mal |;ré, il prélendait la eoinlnire n'iinporteoii. Sa proposition l'eût );nérie de l.i Invre ipiarle, si elle l'eût eue, et la eoliqoe se ilissipa à l'instant. Mais elle était debout, et une de mes lioltims, imprimée snr sa ndie Idanelie, nu laissait anenn doute snr nnin intention et snr sa eomplaisanee. « Kn voiei bien d'une antre! s'éeria le eommaiulanl. (le petit dénnin-l.i vient de mettre ma femme à la eire luisante. Savez-voiis bien , monsieur Jériinie, qu'on l'ait l'anuinr avec les jambes eoniine avec les mains? — Non, monsieur, je ne savais pas eela. — Hé bien, eorlden, je vons l'apprenils. >la femme est sa|;e, niesilames, elle n'a pas ijrainl mérite à l'être, ear elle est eveessivement froide ; mais eet étonrili-là finirait par la eonipromeltre, el je n'entenils pas eela. Observez-vous, .Jérôme, je vous en prie. — Monsieur, balbulia-t-elle ]ilns eonfuse que jamais, j'ai bien senti (|uel(|ue eliose... — N entrebleu, madame, vous avez senti I... ICt vous avez sinilVert ([ue eettc bottine vous pol- Inàtl — J'ai cru, mmisieur... j'ai eru...(|ue c'était... — l.e tréteau, dit madame Derneval. — Ali oui, le tréteau, reprit la femme eliarmai.Ie.
— Je l'ai cru aussi, comniandant, poiirsnivis-je. — lié! (|uel iliien de plaisir trouvez-vous tous deuvàavoir pendant tout un diner la jambe collée contre un morceau de bois? — On n'évile pas toujours ce qui déplaît, ajouta madame Derneval; et mon fauteuil collé à celui de madame, ne lui permettait pas de faire le moindre mouvement.
— Enfin, commandant, j'ai eu la maladresse de prendre la jambe de madame ponr un morceau de bois; je l'ai cru, je vous en donne ma parole d'honneur. "
A ces derniers mois, le ijénéral fronça le sourcil, et m'ordonna de le suivre. U me coiiduisil dans son cabinet. ' Iijnorez-vous, monsieur, qu'un militaire n'eiijjaijc jamais son bonneur en vain? — Pardon, jjénéral; mais je crois que vous m'avez dit qu'on doit tout faire pour l'objet qu'on aime. — .Si vous n'eussiez pas commis la sottise, monsieur... — Klle était faite, ijénéral , fallait-il ipie je l'avouasse?
— Ne me (|nittez pas d'un instant, monsieur, je vons le répète. Si le mari ne voit pas clair, il n'est pas moins le premier ijrenadier de l'armée, et je ne sonlYrirai pas qu'il soit le jouet de jiersonnc... Tourangeau, Touranjjean, dites à madame que je la prie île passer dans son salon, el de l'aire servir le café. )>
(,^)u'on ait cru ou non à la défaite du tréteau, elle était sortie pour cliaiii;erde robe, el, en paraissant écouter avec la plus respectueuse déférence, je l'avais vue, conduite par madame Derneval, entrer dans une chambre du rez-de-cbaussée qui communii|uait à l'appartement de la jolie femme. « U(ui , me fis-je, Riider n'ira pas la ibereber lii niali;ré elle, et une migraine, que lui donnera son amie, la tirera d'alïaire. ,Si je suis réduit ii penser ii elle sur ma couche solitaire, au moins son mari ne sera pas plus lieureuv, el c'est quelque chose (|uc cela pour un amani, et un amant jaloux.
Elle craignait, sans donic, la malignité des interprétations, car madame Derneval déclara (|u'clle ne paraîtrait pas île la soirée, et au lien d'une migraine, elle lui donna une altaipie de nerfs. Riider se récria sur une incommodité venue aussi mal ii propos; il protesta qu'ayant promis au\ pieds des autels de garder sa femme en maladie comme en santé, il entendait passer la nuit aiipris de son lit ou dedans. .Madame Derneval lui répondit sèclicmeiit ([u'uiie de ses femmes veillait auprès d'elle; qu'elle coucherait dans une chambre de son appartement, et qu'elle espérait i|u'aucun homme ne se permettrait d'y entrer sans son aveu. Le général me regarda d'un àir(|ui voulait dire (|ne la consigne me regardait spécialement; je répondis, par une inclination pres([ue imperceptible, que je m'y soumettais; mais je conservais une arrière-pensée i|ui me permettait d'interpréter plus tard ma révérence comme bon me semblerait. Hiider jura; il dit que ce n'était pas la peine d'épouser une jolie femme qui a des atta<|ucs de nerfs à l'approche de la nuit, et qui se retranche dans un lieu impénéirable. On commençait une bouillotte, et ipiand on a /Jiis.sc, jeu. ra tout, i» dire, on ne saurait faire la moindre attention au\ plaintes d'un mari désolé.
Pour moi, après avoir bien mûri mon petit proj<>l, je bâillai cinq à six fois, et je demandai au général s'il avait quel(|ue chose à in'ordoniier. " \on. me dit-il, allez vous reposer, vous devez en avoir besoin. >. Je monte, et je me déshabille, comme si, en effet, j'allais me coucher : je mets mon didman sur une chaise, mon panlalon sur une autre , près de mon lit , mes bottines sur le par(|ucl , près de la table de nuit, je fourre une grosse bûche egire mes draps; je bourre mon bonnet de coton d'une chemise et d'un mouchoir, et le place sur l'oreiller, l'ouverture tournée vers le mur. J'allais reprendre l'habit bourgeois si méprisé le malin; je comptais iii'écliapper à la faveur île
l'obseurilé, el aller iillendrc, sons ses croisées, quelque orrasion favorable... O douleur' J'entends donner deux tours de clef il ma serrure.
(.e ne poiixail être que le général ou qiieli|iriiii qui agissait par son ordre. Appeler, interroger, me plaindre de la déliance qu'on me marquait, c'eût été manifester loiit autre inlcntiiin que celle du dormir.
J( ne souillai point; j'ouvris une Icntïlre , et je me ll.ittai i|iie lu grand air et la fraiihciir lalmeraienl une tclc loiijiiiirs exallée. I riste remide pour le mal d'aiiioiir que le grand air! llélas! il n'en est ipi'iin etiicace, infaillible, divin, que tout le inonde eunnait, et ilonl, cependant, je n'avais encore pu l'aire usage.
l.a lune éclairait ses pcrsiiiinis de sa lumière arj^enlée. (l'est quelque chose pour un amant timide et no\ic4*que l'aspi'cl du réduit ipi'embellil l'objet de ses feux. Je reijardais altcriialiv eiiieiit les persiennes cl la lune. "(> lune! m'écriai-je d'un Ion sentimental, û lune si souvent favorable aux anianls! ne fcrez-vous rien pour Jérôme? u Jérôme ne voyait pas trop coiiiiuent la lune pourrait le favoriser; mais celle invocation nocturne avait ipiriqiie chose de poét i|ue, d'auguste, de mélanciiliipie qui me rangcail parmi les héros du rjniaii, el j'en avais déjii lu, je vous l'avoue, en secret. Oh! si alors j'eusse connu Ossian,qiic de bellis phrases j'aurais faites ! llélas! des phrases et la lune ne pouvairiil abaisser un mur de (|uiiize pieds, ni ouvrir îles i>ersienncs.
.Mon u'il, au moins, cherche :i percer dans l'intérieur de sa chambre; pas de Inniiire. " Sans doiilc elle repose déjà. l'.Uc repose! el moi , je regarde Irisicmeiit , mais avec- une sorte de volupté, cette enceinte (|ui la dérobe ii ma Icndressc. Elle repose! el moi, je laisserai la nuit il celle feiièire; mais je ne me bornerai point a conlcinpler les siennes... Déjà je pénètre bien au delà. Mon imagination, peintre rapide el fidèle, me la représente livrée an plus doux sommeil. Nulle draperie ne xoile ses charmes séducteurs ; elle repose avec la sécurité el l'abandon de rinnocence. Les songes légers la bercent; d'une main, ils répandent des pavois; de l'autre, ils couvrent de roses le lit forlnné qui la recèle. \énus, jalouse de la voir m belle, croit qu'elle lui a dérobé sa ceinture. l.a mère des .\mours Iremblerail, si un regard, si une caresse de Mars ne la rendaient à la confiance clan plaisir... Diable, c'est beau, ça! A mplihcalicin de rhétori(|iic en vérité. Je m'en rapporte à (jeolTroi : il en a tant l'ait faire! II en l'ail tant !
« Mais qu'apereois-je?... Un homme!... Oui, c'en est un. Il marclie droit à ses persiennes... (Quelle audace! quelle impeiiinence ! S'il y porte la main, je l'élends sur la place. .. J'avais saisi mon fusil de chasse, bien délerminé à le faire comme je le disais. " Mais, me Irompé-je ' C'est lui... Non... Si fait, si, parbleu, c'est ce vilain Hiider. llemcltons le fusil, car, ainsi ipie me l'a observé le jjénéral, il n'est pas dans les rigles de tuer le mari parce qu'on est amoureux de la femme. Mais, quel que soit son projet, il ne réussira pas, je le jure. Je vais faire un carillon d'enfer, el le forcer à battre un reiraite.
» .Mais que je suis simple, moi! 11 ne lui guérira pas les nerfs n travers les barres de ses persiennes. Voyons ce qu'il va faire; quelque sottise, sans doute, et les fautes du mari lournent toujours nu profil de l'amanl. .\pri'S tout, il sera toujours temps de metire celuici en fuite.
u l.e voilà qui oiiire, il vent ouvrir, le châssis résiste... Bon, loiil est bien fermé. Ah ! monsieur lire son sabre. .\ ipii diable en vciH-il'... 11 insinue la lame entre les barres; le bas de la ]icrsicnne joue; il est parvenu à lever le eroelict. Oui, mais le ressort d'en haut.. (,)iie clierche-t-il donc encore?... Oh ! le inalheureux ! 11 amène en dehors, avec son sabre, le cordeau ipii sert à faire jouer le ressort... (J ciel! la persienne s'ouvre; il n'est plus séparé d'elle <pie par un xerre fragile... I. Je frissonnai : je connaissais sa manière d'obtenir ce qu'on lui refusait, el, avanl (|u'oii iiûl secourir la plus inléressanle des femmes, il était liomine a avoir cassé les vitres, et renouvelé la scène i|ui l'axait forcée an plus bizarre, au plus ridicule mariage, (lelte idée me causait des tourments incroyables, et, ne pouvant mieux faire, je gonflai ma poitrine pour crier vingt fois de suite : .\u voleur!
« Mais que vois-je ! Il recule .. Uuder reculer ! Que se passe-t-il donc? Il pousse doucement les persiennes... .Mi ! j'aperçois de la lumière. Elle (piille probablement madame Derneval : elle va se luetlre au lit, et mon aiiiplifualion est perdue.
.. Il se colle contre le mur; il allend que le sommeil la lui livre
sans défense. Le traître! jiliitôl nrirquede lui laisser consommer...
Alourir ! c'est bienlôl dit. Je n'ai pour eela que deux moyens ; mes armes ou un saut par la fenêtre ; el celte niorl-là sérail sans fruit pour loi, parfaite et clii'ic créature, et ma perte, je le sais, ajouterail à ramertume de ta vie. Mourons, s'il le faut, mais que ce ne soit pas coin me un sol.
)' Il ne fait pas le moindre inoiivement, et déjà nue dcnii-lieiire s'est écoulée. Parbleu, je serai aussi iialicnl que lui, el je verrai s'il atlendra ipie le jour le chasse. Ah! il se rapproche, il rouvre lespersienues... Encore ce sabre!... Il attaque un carreau; il veut en détacher le mastic... Oh! je le vois, pour les imbéciles, comme pour
so
ji=;r()mf..
les ijen» «l'esprit, l'invenlion et la ruse sont filles <le l'nniour. Il sait * pri'sfnl ipie penser <le r:ill<i(|iic de nerfs; il voit qu'on l'a jom' : il sera sans nilséricorile... <,>m' \a-l-elle cli\cnir.''
> l.e mastic crie sous l'acier... hon, j'entends la voi\ artjcnlinc demander qui est lii... Kli I mon Dieu, mon Dieu! Il se voit dccouvcri ; il hasarde tout; avec le pommeau de son arme il l>rise le carreau... Il s'clancc par l'otivcrluri' coinnic un vatilour l'ondanl sur s,i proie... Il n'y a pas une seconde ii ]»crdrc. »'
Je saute sur la bi'lchc i|iii devait me repn^enter d.ln^ mou lit ; je la mets eu travers de ma rent'lre et j'y attache mes draps. En un clin d'cril je suis dans la cour, sans pen;>er que je suis nu, (|u'il m'est impossible île reuu)ntcr, et que, le lendemain, inini cchal'audar,'i' d('po~ »era contre moi. ,1'eiitends crier d'une part, jurer de l'autre; je cours, je vole; j'entre aussi d.'ins celte cliauilire sans avoir eu le temps de rien rcsouilre. sans savoif ce (|iic je vais l'aire. Une porte s'ouvre; plusieurs personnes entrent avec des luniii'res... ,1e me jelte sous le lit.
i;'«'tait le i;('n«'ral. qui, tidèle ii ses douces habitudes, courli.iit toujours avec madame. Il avait entendu les cris et les jurements; il eonnaissail les manii-rcs evpédilivcs de Huiler, et, en chemise comme moi, il arrivait, suivi de dcu\ IVmmes de chamlue, aussi simplement vêtues. Il n'i'tait pas ti'o]i lard: u)ais il était temps.
l.e ({énéral, arrêtant le commandant par une jambe, commença un fort beau discours sur le respect dû au\ lieiiv et aux convenances. Ruder l'interrompit brusquement en lui disant que celle alïaire-ci ne toiielianl en rien ii la discipline militaire, elle n'était pas de sa eompctence. cl qu'il trouverait tri's-mauvais que qui que ce l'ùl s'arroi;càt le droit de l'empêcher de jouir des siens. Le ijcnéral , c|ui se radiait même contre les héros quand ils le ])oussaient ii bout, tire le
eommaiidanl sur le ]iarquet; li mmandani se relève en jurant et
se dis|)ose ii recoiumcneer l'attaque, l.e ijéncral ne savait plus quel parti prendre; les sani;lo1s de la l'emme cliarmanle m'avaient mis en fiireur; j'allais sortir de ma cachette, au risipie de tout ce ipie |)Ourrait dire et faire M. l)eriu>val, lorsque Picard et Tourani^cau , ipii eoiichaienl au-<tessus des remises, parurent aussi en pan-volant el tenant chacun une fourche ii la main.
Le jjénéral leur ordonna de mellre le commandant dehors, et de veiller le reste de la nuit ii ce (|ue personne ne vint rôder auprès des croisées. Uiider, exaspéré, fit la plus brillante défense; mais il fut rontraint de céder à la vijjueur des deux jeunes ijciis.
Leiïénéral, maître de la place, pensa aussitôt à en défendre les approches; il referma les persienues, monta sur une chaise, et avec le sabre de Huiler, qui était tombé dans la baijarre, il coupa les cordons des ressorts aussi haut r|ue ])cul atteindre un homme de sa taille élevé encore d'un pied et demi; il arracha le fil de fer d'une sonnette, en fit ciiupianle tours aux crochets et aux pilons, et quand ces précautions eurent rassuré la femme tremblante, M. Derneval se plaignit amèrement de Huiler, qui semblait choisir sa maison pour x donner les seines les )ilus scandaleuses; mais il blâma la lésislancc opiniâtre de sa l'emiiii' , qui n'était [iroprc, ilisail-il, qu'à aliéner le cieur de son mari; il ajouta que cette résistance était déplacée, puisqu'elle avait été vaincue |)lusieurs fois, cl que Huiler devant s'éloi- (jner au premier moment, un dernier acte de coinplaisance ne devait pas lui paraître si cruel. Ce raisonnement me parut absurde; elle ni' le trouva point plus convaincant que moi; elle entreprit de justifier sa conduite, et la discussion finit comme elles se terminent presque toutes entre un lioniine i;alant et une Iris-jolie femme : il l'embrassa sur les deux joues et retourna auprès de madame.
Le plus profond silence réquait dans la chambre; il n'était interrompu ipic par le bruit doux et ré];lé de sa respiration, ,1e croyais respirer son haleine, et, comme l'imai^ination ne s'arrête jamais, je me laissais aller ii des idées, mais ii des idées... Kn elTet, rester iinniobile sous ce lit, c'est plus que la raison elle-même n'eût osé promettre. Essayer de m'y établir?... Olil oli!... oh!... il faut cependant rester dessous ou y entrer, et, entre ces deux ex'trêmes, le choix n'était pas embarrassant. " Oui, mais au premier mouvciuenl ((uc je vais faire la peur la saisira encore, ses cris me décèleront... Ah! il y a un troisième parti il prendre, c'est de me retirer. Mais comment, sans édicllc, ouvrir les persienues' Coiunicnt éviter cniorc qu'elle m'enlende.' .le me décide, et. puisque je ne puis éviter des cris, que ce soit nue tentative de l'amour qui lc> arrache. Un moment donc... Si près de madame nerneval, oserais-je jamais... Hé, madame Dcrneval est heureuse, |)niir(|Uoi ne cliercherais-je pas à le devenir'' Que vais-je faire après tout, que d'imiter Huder? cli ! quoi de plus louable que de suivre rcvemplc d'un mari.' ■ Le dilemme n'était pas sans réplique; mais comme tout le monde jujjc bien dans sa propre cause, h ce que tout le monde croit, je nie conduisis loiunie l'avare, qui nomme rusiire un intérêt honnête; comme le voleur, qui ne vise qu'a rétablir l'éijalilé primitive des biens; comme la coquette, qui prélend que tromper les hommes c'est veni;cr son sexe; connue l'ambitieiix. qui affirme que ses sujets sont trop heureux de mourir jiour sa »;loirr.
Un profond soupir interrompit mes réflexions, et mon àme tout entière passa dans mes oreilles. Un dernier acte de coniplaisance n'Ml p.is si cruel, répéta-l-elle ;i demi-voix. Oh' il est tiuijours
aff ,1
tVreiiT d'être dans les liras d'un homme qu'on abhorre. Pauvre petit érôme! il n'a rien entendu : sans doute, il eût été le premier à me secourir. H ne m'eût pas fait de ces raisoniUMuents qui ne coûtent rien aux cœurs insensibles; il m'aime, lui, el il part, el , quand je l'aurai perdu, il ne me restera que le souvenir de mes malhiins. Oh' .lérômc, .lérômel — Il est près de vous, réponilis-jc enilianté, „ et sans doute le son de ma voix n'avail rien d'eIVrayant , car s'il lui échappa un cri, il lui si lérjcr, si faible! Ce n'était peut-être que l'aecenl lin plaisir.
l.éjfcr comme '/.cpliirc, ardent comjiie le désir et ferme comme Hercule, je m'élance dans son lit... M'y voilii... dans son lit, cnlcndez-vous.' Elle s'enlace dans mes bras; cent baisers donnés et rendus, poriciil, des deux côtés, le délire il son dernier terme; je crois touclier au suprême bonheur. Tout à coup elle se déijafje, elle me repousse... " Non, .lérômc, non. Le nœud qui me lie m'est insiipporlable; mais il est sacré. Hespcile-le, mon ami; laisse-moi mon estime et la satisfaction intérieure de ne pas mériter mon sort. «
l'.lourdi de cette sortie mor.Lle, que je trouvais des plus déplacées, je m'arrêtai en clïct , soit par une suite de l'éloiinemint oii elle me jetait, suit plutôt par la crainte de déplaire » une l'eiume que j'ido- L^lrais. Lui donner le tcnijis de se rciiietire ! Quelle faute, allez-vous dire! Apaisez-vous, censeur, celle-ci est la dernière.
Elle se remit si bien , qu'elle commença h causer avec moi, aussi paisiblcmenl que si elle eût été dans nu cercle de vinijl personnes. Oli ! coiubicn je me repentis, alors, d'avoir cédé à des instances que, lorsqu'on aime ])i)iir la première fois, on croit toujours sincères, et qui, vraiment, le sont quelquefois! Piqué de la voir aussi calme auprès de moi, qui croyais pouvoir compter sur sa tendresse, sur une tendresse aveuijle, absolue, je n'écoutai plus que ma v;inilé; mais ce senlimeiil factice, qui me rinilit plus entreprenant que jamais, disparut bientôt sous le sentiment toujours dominateur. L'amour reprit tout son ascendant, cl, seul, il dirirjea ces caresses brûlantes qui animeraient une femme insensible. <• Que risqué-je, apris tout, dit-elle? n'ai-je pas)]ris, contre M. Ruder, des précautions qui arrêteront ce bel enfant . et je n'y pensais plus. > Elle cessa de se défendre. Forte de ces (iri'cautions, que je ne soupçonnais pas encore, jiour la seconde fois, elle partai;ea mon ivresse. La fièvre d'amour m'embrasait; les mêmes feux circulaient dans ses x'eines. .le ne prévoyais plus d'obstacles... O surprise! ô raije! une aiguille perfide a fermé toutes les avenues... elle est cousue dans sa chemise.
Ma colère excita des éclats de rire qu'étouffait la crainte de nos heureiiv voisins. Ces éclats, dans un pareil moment, me parurent un oulrayc; ils ajoutèrent aux transports de l'amour déçu. Nouvel Alexandre, je ne cherchai pas il dénouer le nœud gordien : en un instant, la batiste fut en pièces.
Cette femme si gaie, si forte, si sûre d'elle quelques instants aup.aravant, devint crainlive et suppliante. « Oh! Jérôme, je le prie , je
te conjure Pouvais-jc écouter encore? La foudre eût éclaté sur
ma tête, que je ne l'eusse pas entendue. « Cruel enfant, c'en est donc fait ! " Tel fut le dernier cri de sa vertu mourante.
Quelle nuit, ijrand Dieu, quelle nuit! je n'entreprendrai pas de la dépeindre. Geolïroi, seul, peut tenter l'impossible : il veut prouver que \ ollaire fut un sot.
Dans un de ces intervalles oii les amants, accablés de plaisirs, clicrchent le re])Os, si nécessaire pour amener des plaisirs nouveaux, elle parla de notre aventure; c'était toujours s'occuper de notre amour. Elle passa aux suites que cette nuit pourrait avoir, et qui n'étaient pas, à beaucoup près, aussi satisfaisantes. Elle exigea un récit détaillé de tout ce que j'avais fait, et lorsqu'elle sut que mes habits étaient restés dans ma chîimbre , et que mes draps pendaient a ma fenêtre, elle devint froide comme un marbre. « ÎNous sommes perdus, me dit-elle. — "Nous sommes perdus, répétai-je avec complaisance ! Nos destinées sont donc enfin communes ; tu y consens, tu viens de le dire. >on , je ne pars plus. Point de gloire, point d'honneurs, point de fortune, Alon amie, toujours mon amie, et je suis le plus heureux des hommes.
» — Alon ami , tu sais combien je t'ai toujours aimé. Enfant , je disais c'est rXinour; adolescent, je le dis encore; mais l'amour tel qu'il se montra aux yeux ravis de Psyché, et les moments que je \ icns de passer avec loi devaient être les plus délicieux de ma vie. ■\Iais je ne suis pas de ces femmes ([iii rapportent tout à elles seules, et ([ui ])liiiii;enl leurs amants dans uiu' lâche oisiveté, .le veux ([uc le mien soit un héros; je veux qu'il justifie, s'il est possible , uuin amour el ma faiblesse. Je veux, enfin, piuivoir me dire, en pensant ;i toi : .Sa gloire est mon ouvrage cl sa conslance est le prix de mes sacrifices. Tu partiras donc; lu emporteras mon cœur, ma vie, tout mon être ; mais lu partiras, il le faut, je rordonne. Obéis, ou je le méprise, el sailie que je ne puis aimer ce que j'ai cessé d'estimer. — Kh bien vous le voulez; je conservcr.ii voire eslime et votre amour : je partirai.
'. — Raisonnons uiainlenanl sur les dangers auxquels nous sommes exposés. Je crois qu'il faut que lu sortes. — Oh ! ne parlons pas de cela encore. — Cher enfant, la nuit s'avance : il n'y a pas de temps .à perdre. Tu ne veux pas me déshonorer. — .le vous reverrai donc pendant la journée' — Oh' oui. Jérôme, oui, nous nous reverrons.
ji:rome.
— \A VOUS •icnz sfiili' — lli'lii»! |M'ut-iMr<'. — Soiiijfj; i(iie- relie journal* fsl la ilcriiièrc (|iii iiims reste. l'iTez-voiis au moins ee (|uc vous pouire/. |iour recevoir mou «li'niier atliou ;' — \'es-lu jws II* ehoiv lie uiou ro'ur ' Ne n'a|i|iiirtieiis-je pas loiil euliiM-e ' — Je sors, je sors il l'iiistanl mi'iue; miiis jiar où ' — .le ue sais. — Ni uioi. Oli! il me \ieiit une idée. — Noyons-la, petil ami. — Je ne suis pas mal l'orl ; je vais vous élever ilniis mes liras; vous ouvrirez les ressorts de la persieiiiie, el pour le fil de fer i|iii tient les eroeliels d'eu lias... — Kt Piiard, étourdi, el Touraniîeaii, i|ui veillent lii. — Mil je l'avais oulilié... Kli liien, la elieminée... — Non, elier enTant , non, je ne le permettrai pas. lue eliiite morlelle peut-être... Attends, mou ami. Je nr demaude ipi'un moment. '
K.lle passe une riilie ; elle me prend la mniu; elle ouvre doucement, très-doucement la porle de madame Derneval... Une lampe lirùlait... l'remii-re transe. l'Ile s'arrête , elle écoute... elle avance. • Avez-Miiis lic-oin de inicli|iic chose, madame lludcr !' — Non, madame. Mais la scène de cette unit m'a n|;itce; je ne saurais rester au lit, el le i;éiiéral a si bien fermé mes croisées... Je vais iirciidre l'air sur le lialeon, ■■ et ses i;enou\ plovaient sous elle, et je tremblais eoiiiiiie la l'cuille. Ilciireuseiiieiit madaiiie Dcnicval, ii moitié eudorniie. parlait à travers un double rideau. < Madame Huiler, prenez l'escnlier dérobé; évcillei l'aniiy, elle vous tiendra compaijnie. — I >iii , madame, — Avouez que Kuder a été bien attrapé. — < )ui, madame.— >oiis rirons demain de sa mcsavenlnre. — Oui, madame.
— Alil allumez une boiiijie à la lampe. — C'est inutile, madame, je connais l'escalier, " et comme enrni les rideaux pouvaient s'ouvrir, elle me faisait tourner autour d'elle, selon les tours et détours qu'il fallait prendre, et, en parlant et eu répondant, elle avaiic;iit toujours.
Il fallut bien entrer chez Fanny : les autres passajjes étaient formés. Mademoiselle Faiinv avait aussi sa lampe, parce que madame l'appelait i|ucli|uefois, cl elle n'avait [las lire ses rideaiiv : nouvelle transe. I.c ronllcinent le plus prononcé nous rassura... Mais.qiie visje ' c'était M. l'icard. (|iii roiillait à côté d'elle. Je pensai alors i|ue les rideaux font du bruit, et ou avait d'evcelleutes raisons pour n'en pas faire.
Nous iHissons; nous arrivons cliez mademoiselle Clotilde. Mêmes sujets de crainte et même speelacle. Ui s'était établi -AI. Toiiranijeau. •< Tout le monde est occupé ici, ma bonne amie, lui dis-je en i;i- [;naiit avec elle les ijrands appartements. J'aurais pu me retirer par la fenêtre; mais qui eût deviné tout cela?» In soupir d'alléijeiiiciit s'échappa lorsque nous ne courûmes plus aiieuii dan(jer. Je la serrai dans mes bras, et elle me pressa sur son ca'ur. Klle ouvrit les portes vitrées du balcon, et, pour que madame Derneval fût bien sûre (|u'cllc était là, elle se mil ii chantonner, i|uoi(|u'elle n'en eût aucune envie,
11 faisait nu clair de lune cfl'rayaiil, et mes draps, mes malheurcuv draps... • Ah! lui dis-je, si Picard et Touranijcau eussent bien servi le meilleur des maîtres, ils fussent venus lui faire part de leur découverte; on m'eût cherché, non pas chez \ous probableinenl ; mais l'iiil le monde étant sur pied, la retraite dc\eiiail impossible. — l'iiis «l'imprudence, mon ami, n'en fais plus; lu eu vois les eonscinii'iices.
— Je vous le promets; mais au moins rendons grâce il l'Amour, qui lunis a si bien servi. •
ïn baiser bien voliipliieux , bien prolon[;c. fut le tribut que nous lui offrîmes : j'étais trop jeune encore jmur multiplier de plus doiu sacrifices. Klle me serra la main, et je m'éloignai.
Je mar(s(iai à grands pas vers ma chambre, persuadé que la plus belle des nuits se terminerait comme je l'avais coiuiuencce. Je cherche, je talonne... Pas de clef, et je n'avais pas prévu jusqu'alors que celui qui avait cru s'assurer si coinplétemenl de ma personne ii'a\aii dû rien négliger; ou plutôt je ne m'étais occupé que d'elle, et sa réputation sauvée, tout m'était ii peu près égal. Cependant je réiléehis, dans le calme des passions, que le général pourrait se lasser d'avoir quatre ou cinq mercuriales ii m'adresser tous les jours, el, ramené au sentiment de ses bontés, au néant où me réduirait .son abandon, je sentis de quelle importance il était, pour moi, de rentrer. Je commençais là-dessus, selon l'usage des gens préoccupés, un monologue fort intéressant sans doute... On me frappe sur l'épaule : je me reluiirne stupéfait. - Ah! vous voilà enfin, petit sacrebleii 1 et d'où diable venez-vous à l'Iieure qu'il est ' — Niais je viens... je viens de faire un tour dans le corridor. — (!hansons, monsieur Jérôme. Ce n'est, sacrebleii! pas pour faire un tour de corridor qu'on se donne la peine de descendre dans la cour avec ses draps. — Je descendais... je descendais... — Pour aller trouver quelqu'un (|ui ne te tient pas rigueur, n'est-il pas vrai!" — 'Mais... monsieur Ruder, vous interprétez d'une manière étrange... — Par la mort ! j'ai deviné, son embarras le trahit. Tenez, Jérôme, j'ai cru longtemps que vous étiez amoiireuv de ma femme, el hier encore celte robe à la cire luisante n'était, veiiirebleu ! pas trop claire. Ce n'est pas que je te redoutasse, mon ami. Ma femme est blanche, dure et froide comme la N émis du musée Napoléon; mais ces assiduités chiflonncnl toujours un mari. Je vois avec plaisir, mon camarade, que l'amitié est pour madame Ruder, et ce que tu sais bien pour une autre. Touche la, mon garçon, et désormais entre nous c'est à la vie et à la mort. "
Oh! de quel poids je me sentis soulagé! I.e courage el la parole me reviiireiit à la fois. • Mais voiis-mêiue , monsieur lliider, iiue faitewoiis là deiiv heures avant le jour • — Tu ne sjiis donc rien? — Pas la iiiiiiiiilre chose. — Tu n'as rien entendu^ — ^fon, en vérilé.— Mon ami, un vacarme de tous les diables. Des larmes, des cris, des ongles, des fureurs... (!e|a ne m'alarmc point, moi, j'y suis aiiouliimé, et je vais toujours mon train ; mais on est \ciiu lu'iiilerrompi e de la manière la |ilus dcsagrcable. Le générnl m'a fait un beau iliseuiirk, el ses laquais m'ont mis à la porte. — A la porte' de chez qui.' — De chez ma femme, que Dieu auiiiie s'il en a le pouvoir. — (Jiiui ! vous avez voulu... — Ne \a-t-il pas s'i'tiinner qu'on veuille l'uucher avec celle femme-là? — Au ciintraire, commandaiit. Ijifin, que faitesvous là et que me voulez-vous' — Tu penses bien qu'on ne chiffouiie pas une femme comme celle-là pendant un quart d'heure sans se Illettré le diable au corps. — Je ne sais pas cela, iiionsieiu' Itiider. — Mais je le sais, moi; je suis resté dans un état... Tiens, si tu en doutes... — Oh! je m'en rapporte iiilièrcment à vous. — I.e moyen de coucher seul, attaqué d'un pareil mal.' J'allais me jeter dans le bassin pour lâcher d'en finir, et en traversant la cour j'ai vu les draps peiidanis à ta fenêtre, l'ai ju|;é i|iie lu t'en donnais à cu-iir joie lorsque j'allais me morfiindre; j'ai cliangé de dessein, et je suis venu l'atlcndri'.
• Or là, camarade, lu ne tiens pas trop à ta belle, n'est-ce pas? (Jiiclque fille de la laiterie, de la cuisine ' l'jitre militaires on doit se passer ces elVels-là de main en main, el il faut, saeredieii, que tu me conduises... — .Mais, commandaiil, je suis evccdé de falig'iie. — Raison de plus; moi, je suis frais. — Mais celle fille... — \ tout à giigncr. Keoiite, Jérôme, lu ne peuv reiilrer chez loi; le général se doutera du fait, el lu seras tancé d'iiuporlauce. — Nia foi, j'en ai grande |ieur. — .MIoiis, mon ami, ser\ ice pour service, .le l'aiderai à jilaiiter une éeliellc siiiis ta fenêtre, cl tu me mettras dans le lit de la princesse. (,;u'en dis-tu? le traité le rit-il? >•
l.a première partie m'en plaisait tort, et je trouvais plaisant i|ue ce fùl le mari liii-inême qui m'aidât à elVacer jusqu'à la dernière trace i|iie pouvait suivre le soupçon; mais on ne lui iiianquail pas impunément de parole, et cette laitière, celte cuisinière, où la trouver .' Je n'étais jamais eulré, je crois, dans les basses-cours ni dans les mansardes. Cependant, tout bien calcule, je crus qu'il valait iiiieu\ avoir une afl'aire avec Ruder que d'encourir la disgrâce du général. J'acceptai la priipusiliun , au hasard de tout ce qui en résulterait : nous desccndiiucs ensemble.
Le seul meuble qui pût me servir à rentrer chez moi était une échelle double , long'iie comme celle de Jacob, montée sur quatre roues, el qu'il fallait amener du fond des bosquets. Ruder, stimulé par le feu de la luxure, la roula presque seul.
le grimpe, je saule les échelons; je louche à la fenêtre si désirée; enfin je suis chez moi. N ile j'allais dérouler mes draps d'autour de la bûche, les jeter dans le premier coin et refermer la croisée : Ruder était moulé aussi lestement (|iie moi. Il m'arrêta par le bras. '< De la bonne foi, corblcii! ou je nie fâche sérieusement. Nous me livrerez votre belle, sinon l'échelle restera là. Or cette échelle ne sera pas venue seule; on ne l'aura pas amenée sans motifs, et, sacredieu! ce témoin sera presque aussi fort que les draps. •
L'argument était fort; je crus devoir m'y rendre. Je passai un caleçon, je redescendis el je pris, en enrajfeant, le chemin de la basse-cour. .Ii' ne savais pas commcnl celle alïaire-ci finirait ; mais Ruder était sur mes talons; il me poussait; il n'y avait pas moyen de s'en dédire. Je vois un petit bàlimenl isolé, j'ouvre la porte qui se présente; j'avance je tàtc. " (?esl ici, lui dis-je. — Noyons, répondit-il à voix basse, s'il n'y a pas de supercherie. Un lit, bon. De» jambes luignoiiiies, a merveille. Tout à l'heure, ma petite, vous allez voir beau jeu. "
Nous retournons; je remonte, je ferme et j'entends l'échelle rouler lentement. J'arrange mes draps aussi mal que devait le faire un jeune homme (|ui deiiiiis longtemps ne savait plus où il en était. Je me jette sur mon lil el je m'endors profondémenl.
.\l. — L'exorcisme, le sermon.
Je ne savais quelle heure il était; mais il faisait grand jour. ISoiivcllement, très-nouvellement initié aux mystères de l'amour, et l'imagination pleine de leurs délices, je me hâtai de jouir des courts instants qui me restaient encore. Je m'habillai tri'S-vile, mais avec toute la recherche d'une coquelteric raffinée. Je remari|uai com]>laisammenl certain air de langueur qui ajoutait un charme de plus à ma figure, ma foi, très-séduisante. Je n'avais pas entendu ouvrir ma porte; mais elle l'était, et je descendis décidé, pour éviter toute explicalion, à paraître ne m'être aperçu de rien.
On iléjeiinait. Pas de place auprès d'elle : on n'en trouve jamais auprès d'une jolie femme quand on arrive le dernier. Je m'assis précisément en f.icc; et corrigé par les événements de la nuit passée et par la cerlitude d'être aimé iiniquemenl, je ne la regardais qu'à la dérobée, (hi'elle était belle! Le conlentemcnt el la volupté brillaient dans ses yeux; le sourire était sur ses lèvres, et la saillie ru partait comme l'éclair.
JEROME
Riulor, oiilrt' ilc ses privations passi'rs et riilurcs, la rr)]^rdait île travers. Jo itiis lui voir iIimi\ ou trois liosses au front.
I.i" iji'iu'ral ol>S('rva que j'avais trop ilnniii, (|iii' le soinniiil iiu' rendait pesant et einpècliail ma jjaietc ordinaire d'éelater. Il lit a sa reninie ijuelipu's mines i|iii si;;niliaieiit pour les ];ens au eourani (|ue ma elôlure me doiniail de l'Iiuineur. Sa pénétration me fil sourire; m.iis je eonelus de ma réserve trop remari|ualde (|ue ilaus li- uu)nde il tant, pour dérouler toute espi'ee de soupçon, ne rien rlianiji'r à ses lialiitudes. .le redevins à l'inslanl enjoué, folâtre. Kl (|uoi de ])lus faeile ' j'étais en fonds île naielé pour un au, pour la vie, je le erojais tlu nuiius.
On parla enfin du iléparl, du cruel, du désespérant dép.irt. Klle ne m'adressa qu'un coup d'ail; mais (|uel regard! c'était \ énus désolée lorsqu'elle perdit sou lils.
Javotte demeurait lue de Buci , la p.emière boutique dé mercerie à droite eo entrant par la rue Samt-André-des-Arcs.
Le (jénëral rappela an commandant (pi'il n'avait ]>as de temps à perdre pour être présent ii la revue de son balailloii. Il l'enjjayea » monter a clieval à l'issue du déjeuner. L ne aulre mine à madame Knder, qui voulait dire : Soyez reconnaissante du service que je vous rends.
On se leva de table, et on avertit le commandant que son cheval était bridé. Sa femme s'avança pour le saluer; il lui tourna le dos en l'envoyant... Le général le conduisit jusqu'au périslvic cl nuii jus(jue dans la cour. H me prit à l'écart.
Je ne savais s'il s'ai;issait de tirer l'épée ou de lui rendre (|uelr|ue service: j'étais prêt à l'un comme à l'autre. " Mon jeune camarade, je crois devoir te prévenir (|ue ta maîtresse le fait... le fait... — F.li bien! quoi? — Cocu, sacredieu! cocu. — Bah! — Je l'ai prise sur le fait. — Pas possible. — E<'onte. Je débutais avec elle à ma manière, et c'est la bonni'. (^)ucl(|ue dilVérencc de toi à moi, sensible sans doute, lui donna proliabicmcnt des soupçons, du moins je le pensai ainsi. Klle jeta un cri, je m'\ attendais, el pan, je lui appli(|uc |)our la réduire une vi[;oureiise paire de soufllets : ce mo\cn-la m'a souvent réussi. Tout à coup un ijrand coquin, admis à l'Iioiincur de le remplacer et que je n'avais pas sciili d'abord, m'alloiiij<' cin(| à six cou]is de poinijs sur la tète... 'l'ii'iis, rei.'ardi' mon front. Je lâche la fille, elle s'enfuit, et, vculrebleu ! je tombe sur le drôb'... tu aurais eu du plaisir à voir cela. Je l'oblijfc à se réfuijier smis le lit, oii ji> le laisse enfin, de peur i|ue le ijéiu'r.il vienne encore pénncr.
• .Vil cà , mon ijarcon, ta doir/.clle m'a paru bien, je l'avoue, l'as Je j'oree, à la vérité, mais d'ailleurs d<'S formes Iris-jolies. (Cependant ce n'est (pi'unc dcvcri;ondéc (pli le jouera qucli|ue vilain tour, el je te conseille de la laisser là couiuic un caisson vide. Adieu, camarade, nous nous reverroiis bieulé>l, el, par la morl ! j'espère que tu recevras le premier coup de feu ii mes côtés. ><
J'épriuivais une sorle de curiosité de connaître mon inlidile prétendue. La femme chérie travaillait avec madame l)erneval,el, n'ajaul rien de mieux a faire, j'entrai dans les basses-cours en paraissani rêver profoiidémenl el par eonséquenl ne pas prenilre ijarile oii se
Paris. Typofjraphip Plou
portaient mes pas. Trois ou quatre fillettes, tant laides que jolies, préparaient des fromai;es. L'une irelles, ài;ée de quatorze à (|uin/,e .iiis, les clicvcuv blonds, l'œil bleu cl tendre, iioiul de j;ori;e encore, li\a i)arliculièreuiciil iiuui atlcnlioii. ■• l'.sl-ce vous, jolie enfant, (|ui deuK'uri'Z là ' » Kl ji' lui uioulrais la inaisouucitc oit j'avais introduit Hudcr. « Non, mou beau monsieur, i-e n'est pas moi. — Laquelle de vos c(unpai;iies y loijc donc' — .\ucune, uionsieur. — Cependant celte maison est habitée. — La unit seulemcul. Le !;arde chasse y couche avec son fils. » Je ne pus m'empccher de rire du c|uipro(|no, et je me liroinis bien d'eu amuser qui vous savez. « \ ous ne ririez jias, monsieur, si vous saviez ce ijui s'est ])assé. — (^iu'est-ce donc, ma petite? — Le diable ou le démoli a battu celle nuil à outrance le père et le fils. » Kl je me mis à rire île plus belle. « Je vous assure, monsieur, (|iie rien n'esl plus sérieux. Le père ne peul sortir de son lit, et le jeune narcoii est allé cliercher le cure pour exorciser l'esprit malf.iisaut. "
l 11 murmure de salisfaclion se fit eulendre dans la cour : C'est .M. le vicaire jjéiiéral, voilà M. le vicaire jjéuéral, il vient dire adieu à notre bon maître... Les coquins, leur bon maître! xous savez coraluenl ils le servent.
Madame Oerueval accourt pour recevoir son cher oncle, le général ciMirl sur les pas de sa feiuine el les aides de camp sur ceux du général. M. Dupré s'avance gravement, sou Homère sous le bras.
Le jjéuéral avait cessé de m'allacher à sa personne, sans doute à cause de l'éiolynemeiil de Kiider. Je pars comme un trait, je me jjlisse, je pénètre, j'arrive. Elle était seule... elle uie soiiril...
Plus de remords, plus de scrupules. Tout entière à l'amour, pouvait-elle oublier qu'elle s'était dévouée sans réserve? Le boudoir de madame était là, elle s'y laissa coiiduirc. Roinloir cliarmanl, que notre bonheur embellit enc(He! O sommeil bienfaisant, sommeil réparateur, je ne le dus pas ses bontés, ses douces complaisances, mais c'est par toi que je i;oùtai encore la félicité suprême!
Clotildo et Tourangeau.
Le son d'une clocliclle, le bruit discordant d'un mauvais chant d'éijiise niuis rappelèrent (pie si nous étions seuls dans l'appartemeul il x'avail des fàelicux dans le château. Klle sortit d'un côté, je m'es- (|iiivai de l'aulre, et nous fûmes présenter nos respects à .M. le vicaire ijéiiéral.
Il la félicita sur s(ui air de satisfaction. Il en conclut que son niariaije, (lu'il avait désapprouvé d'abord, n'était pas niallieureux.il me trouva ijrandi, embelli, mais toujours l'ieil troii éveillé, ajouta-t-il eu me donnant une petite lape sur la jonc. Le général nousquilla pour aller demander irmi ton très-sec au curé ce qu'il venait faire chez lui, suivi de tout le villaije, et oii il portait eu cliautaul ce seau d'eau bénite dans la(]uelle uageail le ijoupilloii. Le i;raiid vicaire accompaeiia le ijénéral, et la curiosité aiiieua tout le monde après eux.
Klle était appiivée sur mon bras, et rei;ardail le corlCKC ecclesias-
I liqne avec élonnêmenl. Comme je l'intéressais plus qu'une pioces-
firèrf s , rue Girancièrc , 8
JKUOMI'
sinii, clli- sf loiiriia liiciitùl <lo mon (-riti'. " Tu ris. Iirl ciiriiiil; tu es ilonc ;mi riiiii.iiil ilc l'ulV.iiri" ' — Oui, oui, ji- \imi> loulci^ii rrlii. — Oll! lie c.iàic, iir uir fais |i;is laiipuir. — l.c «li'Uiuii <|u'i(U va rxiiivi- KiT, c'fsl \olir uiai'i. — Je ne l'i'Ultiids |i.is. — .If li' iiois liicu. — Plisse iliiiii' !iu\ (li'lails. — Oli I il ) eu a puni- uur licun'. Ma Icuilic aniii'. iTuu'Iliuis irla il ci'ltr iiiiil. — \oii . .Ii'rôiiir , iiiiii. .l'ai ifi;il avrr ili'iiiTS le |iri'iiiii'r Iriliiil tir les t'oircs iiaissaiilcs . mais je ut: l'aiiiii- pas imur moi sfiilr : plu-, ili' U''lr-à-lt^ti'. iiiuu ami. — ('.l'pt'iiilaiil riiisiciiir rsl pii|iiauU'. — Mmisiriir, vous me la racoiilcii'/.. — •II' uv ilcmaiiili' pas iiiiciiv. — Kii l'aisaiil un loin- ilaiis le parc. — Kl la ilialciir '— l'.ii liiiiil rc soir. — Kl le siTciii! — ( liiicl «'iilaiil, non, lion... une rouir sans l'iii à parroiirir à rlirv.il... non. jr iir iiir prr- Irrai poiiil ii <-rla, jr iir Ir veux pas alisoliiiiiriit... Mais iloiinr-iiioi iloiir, .Irrômr. la clrl' ilr l(Mit rrla ' — l.a dialilrssr. r'rsl M. Iliulrr.
siirruhr ilr rr lis rolii inrllt .'. ..
— Mon mari la ilialilrssr! — ( >iii . il voulait èlri pelil liloiiiliii-là. — \li! jr romiiiriirc à riilriiilrr puuri|iioi Uiulrr '... — ,lr ne puis à prrsriil vous ni (lire ilavaiilai;v. »
II' salislis sa riiriosilr, <|ur je romplais soiilenir jiisiiu'au soir. A mesure ipir je parlais, sou pelil air lioiiileiir se dissipa; le sourire reparut sur ses lèvres, el liienlol nous rimes tous 1rs deiiv de inanière ii ne plus nous entendre.
.le erus pouvoir pnililer de re mnmeiil de l'olie pour renouveler les plus tendres installées : elle reprit aussitôt son sérieiiv." Mon elier eiir»iil, l'aurais-je refusé si j'avais cru pouvoir t'aeeorder sans inronvénient ee que lu me demandes;' Penses-In (|ue je ne parlaife point la privation (|ue je l'impose ? Klle est nécessaire, soumettons- nous- V.
Aeeoutiimons-noiis dès ee moment à de loiii;s saeritiers. u Klle paraissait poiiiée:
je n'insistai point.
-Nous allions ouvrir la i;rille et rentrer dans la rour : une pauvre femme nous tend la main, .le la regarde... je erois reeonnaitre... je la live encore... je lui saute au eou : « C'est Manjuerile, c'est ma lionne nourrice, celle (|ui me caressait (|uand son mari nie battait, et i|ui caressait son mari ((iiaiiit il l'avait liattiiel )> Kl je l'embrassai encore avec la plus vive ctYiision.
La bonne femme ouvrait des ycuv... elle cliercliail
sous l'or et la soie ce pelil inailieureuv , i(u'ellc ne pouvait reconnaître. " (^'esl Jérôme, lui dis-je, c'est .lérôme, ii i|ui vous avez porté ilans la l'orèl de.Seiiarl votre «lernier niorceau de pain. » l.a (lauvrc feiuine recula avec un respect mêlé d'étoniicment. .le jette ii terre mon duliuan et ma veste.- I.e voilà, Marjjiierile, le voilà nu, tel i|uc tu le reçus sur ton seiiil « Kl je lui ouvris les bras. L'infortunée s'v précipita, et des larmes d'atteudrisscniont coulèrciil sur mes joues.
« Kl vous êtes réduite à l'auiiKine, ma boiiiic 'Marijuerite ! — .lacijues est mort. Mes i;rau(ls eufaiils sont au service; je n'ai pu, seule, soutenir les petits. On lésa iiiisii l'Iiôpital et je demande mon pain. » Kl je n'ai rien, rien ii lui donner! je suis moi-mèiiie a la merci des autres 1... On me serre la main en m'y i;lissant une petite bourse : vous savez, qui. Oh! comliieii je fus sensible à ce nouveau bienfait ! c'était le plus pré<-ieii\. apri's le don de son cceiir. • Tcnci'. , .Marjjucritc, teiii'Z, prenez, el bénissez celle fciiimc i;énércusc. Ucvencz me voir sinivent, revenez tous les jours... Je ne sais plus ce que je dis : j'oublie (pic je pars demain. % eiiez, venez, suivez-moi... " Je la prends, je lui fais traverser la cour, le vestibule, les anticliambres. Klle résiste... je la traîne dans un salon doré, je tombe aux pieds de madaiiie Derneval. « \ oila ma nourrice, madame, la voilà, en proie aux liorreurs du besoin. Kiicore une bonne action, vous en avez tant fait! une place chez vous, iiiadame, la dernière des places; mais
qu'elle vive. Ui'iulez-tiii le pain qu'elle a parta|;é avec moi. Je vous quille , je vais a la mort peiil-éire. I Ji bien ! madaiiie , celle boiiiiifemme vous lappellcra un ciif.int i|iie vous avez tiré d'un état semlilable au sien. <<
J'étais animé au poiiil de ii'.iMur p.is vu ipic le j;éniial cl le !;iaiid vicaire élaiciil la. Je n'avais pas reman|ué tous les bras élenilus vers moi, je n'entendais pas les béiiéiliclions iloiil Marj;ui'rili' me coiiiblail. l'ourla preiiiicrc fois, madaiiii' Derneval me lit l'boniiciir de iii'eiiiblasser; et le général me frappa trois ou quatre fois sur l'épaule. • Jeune lioniine, me dit le |;iand vicaire , je ne vous loue point , votre récompense est la, cl il appuya avec force sa main sur mon coMir.
I.llc nie iiii|;iiil dans luii- rinl.i ism ,■ ,||. croisée... " Ador.ibli -
faut! avec une àiiie coiiime ccUc-l.i , on n'a pas de défaut essentiel :
je n'aurai doiii- jamais de repenlirs. — \b ' ma lu e amie! .. — Kt
je la rcj;ardais d'un air si suppliant' — . VA, bien! oui, oui, les
|iei'sjeiiiies seront ouvertes. .,
Je ne comprenais pas qu'on pût allaclier un tel priv à une acli(ui qui me paraissait si simple, .le ne l'ai que trop conçu depiiiii :
alors je ne connaissais que la nature el l'amour.
La femme de cliar|;c recul l'ordre de vélir la bonne M.:ri;iieritc el de l'inslaller .1 la vaclii'rie. Avei' ipiel plaisir j'aurais embrassé à mon tour m.id;iiiie Derneval ! Le respect me retint.
« Ali çà .ditelle à la bieiiaiinée, après avoir rempli un devoir, on peut donner queli|iic cliuse à la i;aielé.
Dites- moi dinic, madame Riidcr, de quoi riiez-voiis tant avec Jérôme, il y a un <|iiart d'beiire? Moi, j'aime à rire aussi. « La femiiie cliarmanle roii|;il.
« .'MIons, allons, ma jietile, coulez-nous cela. »
Il n'est pas donné à tout le inonde de trouver à l'instant une liistorielte plaisante, qui <lérouti' les eurieiiv. Il est bien plus facile d'arraiii;er,de modifier, d'écarter le personnage intéressant : ce pcrsoiina.qe-là, c'était moi.
Ma bonne amie se <lécida donc , ne pouvant luieiiv faire, à raconler. a qiii'lqiies petites clioses jiri's. l'aventure de son mari ; mais comme le {;raiid vicaire n'approuvait jamais certaines anecdotes, et qu'on évitait suii;iieiiscment de lui déplaire, ics ilciiv «laines passireiil dans ce boudoir... clicr boudoir'