‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 375 sur 379 · XIV. — Je m rvhe à la gloire · texte numérisé non relu

XIV. — Je m rvhe à la gloire

Nous arrivâmes elillll à Pavie peiidaiil la niiil du 2(1 au il pr.ilrial. La, on nous reliisa des clievaiiv de poste pour l'armée, parce qu'elle était à peu de distance de celle ville, et iproii s'alleudail à une action vers la poiiile du jour. Hiider demanda à riiislanl cl obtint des clievaiiv et un coiuliieliur de charrois militaires. Il pri>]iosa à la petite Plombock de la iiicncr jiisipi'à nos avaiit-posics; elle accepta résolùiiieiil . cl nous rc]iartime> tous les trois.

Il n'était pas jour encore, cl le canon coniiiunrail à lircr de loulcs parts. \ mesure que nous avancions, nous ilistiiii;iiions le bruit de la inoiisipiclcric. Iliider nous faisait aller aii^si vite (|uc le permetlail la pesaniciir de nos chcvaiiv, cl le sideil loriiincncail à peine à paraître ipic nous vinics, du liaul d'une colline, les deux armées se former en combatlant. .le l'avouerai, ce s|)eclacle iinposanl cl Icrrilile me fil éprouver une sensation que je ne connaissais point. (!e n'clait pas de In frajciir; c'était une tristesse prorotide, un alVaisscmcnl (l'orpanes, causés ]iar l'asptel des blessés (pToii rap|>ortait iléj.à en loiile cl par révidence du daii|;er oii Huiler allait mv précipiter avec lui. Il me ri'ijarda fixcnicnl : ■ Tu pâlis, .lérôme. — .l'avoue que je suis mal à tiioii aise; mais je ne romprai pas d'une semelle. — Tu seras brave .sans ^tre fanfaron : voilii comme j'aime les hommes. »

^olls arn^làmes au premier poste, et il s'informa oii était son ba- Inillon. On le lui montra, faisant ])artie de ravaiil-!;ar(le , qui soutenait seule .llors tout l'efTort de l'anuée ennemie. Il sauta il terre avec

la lé|;èrelé d'un jeune homme; sa l'ijjurc s'anima d'un feu nouveau ; il mil le sabre à la main; je lirai le mien et je le suivis. " Je n'ai pas cssnji' le premier feu, me ilil-il; mais l'alVa'ire sera chaude, et, coihlciil il est encore temps de se monlrcr. ■■

Mosi;ens altaqiiaiinl Moiilehello , qui ilmina son nom à celle journée. >ous ne iiiarihious plus, nous volions au l'eu. A chaque ]ia s Huiler reiiconirail des cam.ir.ulcs qui avaiciil xaincii avec lui ou sous lui, et parinul j'cnleiiilais crier : \ ive le brave Huiler! " .le veux ce soir, me ilil-il, quon crie aussi : \ ive le brave .lérôme! Allons, mon jeune ami , voila l'inslanl. n

Nous arrivâmes dans les raiiijs de sou balaillon, oii une artillerie supérieure avait jeté du désordre. Dès qu'on le reconnut, un cri général de joie célébra sou reloiir, cl les raiiijs se resserrèrent avccaiitaiil d'ordre qu'à nue parade.

i;iénaiils du jour, qui brillez par un calembour, par une charade, par nue cravale nouée de lellc ou telle luanièrc, qui, forts du suffiaj;e de feiiimclelles aussi futiles que vous, versez le ridicule sur celui qui dédaiijiie vos puérilités, c'est devant Montebello qu'il fallait voir Huiler, si pelil dans vos salons, si ijraiid par sa valeur cl la confiance de l'armée. Il fit ballre la cliarije, cl s'avança, tète baissée, suivi de Imis les siens.

.le coin ieiis que je ne vis pas Irès-dislineUineul ce qui se passa alors : j'étais ,i;;ilé d'un Iroiible exlraoriliiiaire. .l'ax aiicais macliina- Icnieiii au milieu des comballaiils, des blessés, des morts; j'entrai dans le villaijc sans savoir ciimmenl j';\ étais parvenu.

Le feu cessa; ma léle se iciiiil, el je reconnus que nous étions mailres du poste, ,1e clicrcliai Huiler des jeux : il était près de moi; je ne l'avais jias quitté. « ,1e suis eoiitenl de loi, me ilil-il. Tiens, lirinils deux doiijls d'ean-ile-vie, cela le donnera des forces pour reloiumeiiecr, car ces li -là ne nous laisseront jias ici. "

Le héros auquel j'avais eu l'honneur d'être présenté, vint reconiiailre s'il était possible de se retriinclier dans le villajjc. « Bien, jeune homme, bien, me ilil-il; nous nous verrons après la bataille. »

On commençait à peine ii fermer les priiici]ialcs issues et à établir des |iostcs dans quelques maisons avanlajjeusenieni situées, que l'enneiui revint à la charge ,ivec des troupes fraiclics cl une fureur à laquelle nos soldats fali|jnés ne purent résister loni'lcmps. Nous reculâmes à noire tour; mais notre retraite fut celle de braves gens, déridés à vendre cher la victoire. Dix fois les baïonnctlcs se croisèri'iil. Huiler était parloiil , el pariout il ])oi'lait la morl. Les elïorts soiileiius de l'ennemi rciuporli'reiil enrin sur son exemple, sur sa bravoure. ()e (|iii restait du bataillon rciiila tout à coup de plus de cinq cents |)as, Huder, éciimantde fureur, parvini encore ii le reformer sous le feu d'une ballerie qui cnlevail des files entiires.

On ne se baltail pas avec plus d'avaiil:ij;e sur les autres points. Le nombre allait 1111111 décider de la victoire, lorsqu'une division tout enlière parut dans la plaine, et changea la face du combat. ÎNos gens reprirent un iiiiuveau courage, el nous niarcliàmcs une seconde fois à l'altaquc du village, ^oiis essuyâmes d'abord des décharges de moiisqiieteric si noiiirics et si soutenues, que je me crus à mon heure fatale, .le iré]u-oiivai cepenilanl aucun sentiment de crainte ni de regrel de la vie. Elle avait voulu que je fusse là , et c'en était assez. Allons, me ilis-jc, la ilernière goiille de mon saiii; à mon pays, et nicHi dernier virii à l'ainoiir.

.le m'élourdis sur ma jiositioii; je ne voulus plus voir le sang qui coulait à Ilots aiKonr de moi, el , sans regarder si on me suivait ou non, je me préciiiilai, sabrant tout ce qui se trouvait devant moi. l'.lais-je poussé par mon courage, ou par le désir de me soustraire, par une morl proiiiple,à l'agonie du péril sans cesse renaissante:' C'est ce ilonl je n'ai jamais pu me rendre compte.

.l'arrivé ii l'entrée d'une principale rue que défendaient quatre ])ièccs qu'on y avait mises en ballerie après nous avoir chassés du village. On finissait de les charger; les canoniiiers avaient la mèche à la main , ils allaient niellrc le feu... Ou me saisit le bras avec violence. C'est Huiler, qui ne me ]ieril pas de vue, qui s'est attaché à mes pas. Il me fait faire une voile et se jellc devant moi en criant : « \is, niallieureux enfant; moi j'ai rempli ma carrière.'» Le canon tonne à l'inslanl. H était chargé à niilraille. Le brave, l'infortuné Huder, coiiveii, criblé de coups, tombe mort à mes pieds.

\oii, de ma vie je n'ai éprouvé de fureur égale ii celle qui me transporta en ce miimcnl. .Te n'étais pliis'ce faible eiiraiil qui s'evposail pour obéir ii une femme adorée, .le rugissais (0011111' le lion! comme lui, j'étais altéré de sang-, « \ engeons noire eommanilanl , m'écrié-jc. — \ ciigeoiis-le ! >■ répilenl mille voix. On avance dans le ilésorilie du désespoir, désordre toujours terrible. On cnli've la ballerie, on égorge ceux qui la dél'endaienl , on la tourne contre reiinemi. H liesile, on le pousse; il se débande , on le poursuit. On le clierche dans les maisons mêmes d'où lU'ii d'inslanls avant il vomissait la morl sur nous. 11 deiiianile (|iiarlier; on lue. on immole loiil aux mânes de Uiider.

Les autres corps de l'armée n'avaient pas eu, hcurenscment , le même motif de se battre .ivec cette résolution qui ne laisse à l'ennemi que rallcrnative de la fuite ou de la mort, mais le dernier soldat s'était montré Traiiçais. Six mille prisonniers p.irmi lesquels on lomplail des généraux, une artillerie iiombriusc abandonuce par

JKROME.

rniiicnii, cl le rliniii|Mli' biilaillc reste' il nos Iroiiiu-s, iilleslèri'iil iiotri- virloiri-,

Tii silfiicc iilVmix sucfi'da mi liniil dfs iiniios, île» liniilinurs, lU's liiiin|ii'llcs , aii\ oils im'|iii»<'s îles induraiils. Ce l'ut alors que, l'ciulu ù iiii)l-iii(Sue el eapnlile île riMlexidu, je vis la (jiieire ilaiis loulc son horreur. Des i;éin'ralious l'Ieiiiles dans leurs souree», îles mères, «les l'potises, lies amantes en pleurs, des terres sans eulliire, et le dernier lalioiireiir arraelié au eoin (|u'il iiillive eiieure |HHir reiuplaeer eilui <|ui n'est plus. Oli ! qu'il est eoupalde le souveiiiiu ipii provoqur, qui aliiueiile une nuerre injuste! Il il n'est eomplalde a personne du saii|; i|u'il l'ait verser I Ij eette main veii|;eresse , à lac|uille il Ceint lie eroire, ne s'appesaiilit |ias sur lui! (ielte main est ilonr uin' iliiinérc qu'on oppose au faiMe il c|ue linive le fort.

(!cs iili'es ];émralis ne m'oeeupi'renl pas loui;lemps; e'i^lail le dernier erl que jetait, du tond de nicui eœiir, rimmauili' outiajfée. .le revins il ee i|ui m'était personnel, el mon premier seuliiiienl fut ii Huiler, il Huder tué en me sauvant la vie. ,1'nuliliai le iiuijen iil'freuv qui avait foreé la liien-aiinée ii se iloiiner sans retour, et lu haine que eet allcnlat avait alliiiiue dans mon âme; pour la iircmiire Tois, j'oubliai la reinme adorée el mon amour; je ne pensai pas même que eelle mort la laissait lilire de... Je me livrai tout entier auv reijrets les plus léi;itimes.

.le revins sur mes pas, elierclianl l'inlortuiié eommanilant dans une ninltitude de cadavres, .le le trouvai le visaije dans la l'ange, les lialiits déeliirés, et, semlilalde a (iliaries XII, tenant eiieore son arme, que je ne pus ôter de sa main, ,1e le soulevai avee respect, je le traînai sur un liane de pierre, je m'assis près île lui, altcnilani quelqu'un qui voulût lu'aider a lui donner la sépulture.

Des soldats passaient el repassaient sans cesse; je les invitais à se joindre il moi, aucun ne m'écoulail. Ils paraissaient n'être sensildes qu'a la joie d'exister encore : le reste n'était rien pour eu\. L'crjoisinc est doue naturel a l'Iiomme, il s'isole donc de la société lursiju'il n'en sent pas le besoin, el il ne s'en rapproclie que poussé par son inlérèt personnel!

I.a petite l^loinliock passa aussi avec sa voilure, jtrainéc par un clieval aiilricliien qu'elle avait eu je ne sais comment , cl auquel elle ne s'était pas donné le temps d'iiter son équipement unirorinc. IJlle vendait de l'eau-dc-vie aux blessés qui avaient île raillent; elle la donnait avec boulé à ceux qui n'avaient pas de quoi la payer. J'ai remarqué que les l'cmiues l'alantes ont louli'S le cteur excellent ; soit que l'ainour ne puisse épuiser leur sensibilité , et qu'elles soient forcées de la répandre sur des objet inditVérenls ; soit qu'elles tàclienl d'acquérir des qualitis ipii lassent pardonner leurs l'aiblcsses.

La petite lemme me reconniil, quoique je lusse couvert de sani; , de poussière et de lumée. Elle s'arrêta ; je lui montrai Huder. Klle quitta sou tonneau pour m'aider à le cliarijcr sur sa voilure. Deux soldats, bonlcnx de la peine que jirenait u[ic l'cmuie délicalc et jolie, ou peut-être impaliciils de boire , s'cm])ressèrcnt de la soulager. J'étais occupé ;i remplir ce devoir relijjicux, lorsque M. Dcrncval arriva dans un état ii peu près seiublable au mien.

Je courus ii lui pour savoir s'il n'était pas blessé : le sort avait respccti! mon bienlaitcur. Il ij;norail la mort du lonimandant , il ne savait pas davantai;e que je me fusse battu pendant toute l'action. Il me marqua d'abord son mécouteiilenient de ce que je m'étais exposé sans son ordre; mais il s'adoucit lors(|u'il entendit les éloijes llatteiirs que donnèrent ;i ma eoniluile ceux qui nous eiilouraiciit alors. Il sourit quand il sut que le;;raii<l lioinme m'avait trouvé dans le l'eu. el m'avait marqué sa satisl'aclion , enliii il lu" s'occupa plus qu'a faire rendre à Huder le dernier lioiiniiai;e que ralleelion ou la reeoiinaissaiiee puisse oOrir aux morts. Il lit creuser une fosse particulière, et nn T déposa le brave lioiume enveloppé dans son munteau; un forma une élévation eu terre , sur laquelle on posa une larijc pierre, l.e j;éliéral se proposait d'x faire graver une inscription : Ici iTjnise le pri'tiiiiT nri'iinilifr di' l'aniifi'. Il ne préxoxait pas que quatre jours après, une bataille plus sanijlante, une victoire plus siiinalée, nous éloignerait de ces eantniis.

<!'est pris de Monlebello, dans un cliamp qui touelie au presbxti're, que Uiider est enterré, sans pompe, sans la plus faible indication de ses restes, lorsque le marbre el le ciseau le plus liabilc consacrent le souvenir de roi|;ucillcusc opulence et du vice.

Le i;éncral avait des ordresa donner; il eontinua sa route, et je le suivis. Je tournai la tête aussi lonjitemps que je pus ilistiuijucr la maison presbytériale. « Adieu, ilis-je enfin les veux eu pleurs, adieu pour jamais! ■

M. Dcrncval me regarda avec un intérêt qu'il ne put dissimuler. " J'écrirai cela, me dit-il, ii qiiel(|u'uii qui vous intéresse. Je sais qu'elle vous aime, je vrnx qu'elle vous estime. • Je ue répondis rien, mais ces mots nie rappelèrent mon boiilicnr passé et l'avenir heureux ipic je pouvais espérer. J'écartai ces seiitinients : m'j livrer alors m'eût paru un outrage à celui que je pleurais.

Le général descendit de cbexal, el je m'assis sur un alïùl de canon. Je crus qu'il était contre les convenances qu'elle n'apprit la mort de son mari que par les papiers juibliis. Je tirai celle ccriloire de poclic qui avait été si souvent l'interprète des sentiments les plus doux, et qui en ce moment ne [louvail être que celui de la décence :

« Je Mirs d'une HiVnire, éerivis-je. ou l'on du que je me siiiit distini;iié. Nous n'avez, plus d'époux; mais il einporlc avec lui l'estime el les regrets de l'armée. "

Je iloiiniii ma lettre ouverte au général en le priant de lu joindre nu premier paipiel ipii partirait de l'élat-majoi. Il la Int. el eu piiriil satisfait. .Nous i-onilnuAiiies ili> iiiari'lier, el je m'aperçus, %eiili'menl alors, qu'il n'avait pas ses aides de camp. Je lui demandai de leiim iiiiux elles. '< Leur absence doit vous apprendre leur suri : ils sont ,i\rr Itiider. » Je laissai luiiiber ma tèle sur ma poil riiie, et je ne proférai plus un mol.

Nous arrixi\mesa l'élal-major. Lu joie liriixunte qui suit le» «ueeea éclatait de toutes parts; eliaciiii félieilail le clief suprême, el je eroii que cbaeun s'allribuail iiiléi irurruienl rbonneur de la victoire, car on racontait, d'un Ion Irt's-inndcsli' a In vérité, ee qu'on avait fait de bien ; mais ou présentait raelion la plus ordinaire sont le jour le plus iuiporlunt. l'oiir moi , je me taisais , el je n'en étais pas niuinii vain : on m'avait donné tant d'éloges! el il m'était permis de croire il leur sincérité : je ne poiixais proli'ger personne,

M. Derneval me présenta une seconde loi;,. H répéta avec eom- ]ilaisuiice ee qu'on lui uvait dit de moi. Il paraissait fier de nieii pre iiiicrs siicei's, et il ajoutait d'un air de salisraclioii que j'étais son élève. Ilélas! nous avons beau faire, l'Iiomme perce toujours! () l'égoisnie ! l'égoïsme !

" Jérôme, me dit le liéros , je veux que vous imitiez le brave Huiler, cl que vous avancle?, comme lui il force de mérite. Je vous aeconlc une lieuleiiance de liussarils ; je vois que vous aime/, cet liabil-la. 1 .iclicz a la première alVairc de mer, 1er une comp.ignie. .Moi , ilil M. Derneval, je le prends |iouraiile de eaïuii. La place est périlleuse ; mais, ma foi, mon ami, quand ou a commencé comme vous, il n'est plus permis de s'arrêter. — Il vous faut plusieurs aides de camp, général , el si j'osais... — ( )se/. , .lériiiue, ose/. ; un vainqueur ne doit pas être timide. — J'ai laissé il Aoste un ami intime , le jeune l.uvel, plein de qualités el de valeur, et i|ui n'est encore que soldat, parce qu'il n'est pas connu... — Il me semble , dit le grand boiumc , avoir vu ce l.uvel sur une limite de consirils réfractaires. — < )li ! général, c'est qu'il est amoureux, el on quitte dilVicilemenl sa maîtresse. — DilVicilcmeul , nui, dit M. Derneval, mais on la quitte; et s'il fallail un exemple, je n'irais pas le eliercber loin. «

Je sentis que madame Derneval avait révélé le secret confié ii l'amitié.

.1 Général , dis-je au héros , votre suft'rage est la ^ilus i;lorieuse des rceompenses. Donnez ma lienteiianec à mon ami, et, sans autre titre que celui de protégé, je suivrai M. Derneval dans les dangers; je jiorterai ses ordres partout , el je me croirai trop lièureuv de jiroiivcr mou dévouemenl il la pairie, et ma reconnaissance ii mon liieiif.iileur. — \lloiis , allons, on ne résiste point ii cela, deux brevets de lieulenanl, puisque je ne lieux m'en tirer ii moins : qu'on les remplisse à l'instant. — lit que ce 51. l.uvel soil mon second aide de camp, >' dit M. Dcrncval.

(1n me remit les deux brevets. « Expédiez vous-même celui de votre ami; qu'il sache que c'est ;i vous qu'il le doit, el dites-lui que votre recommandation lui impose le devoir de marcher sur vos traces. "

.l'étais conlciil! oh! j'étais conlcnl ! (!eprndaiil, lorsipie nous fûmes rciilrés sous la tente, que je pensai ii celle vengeance éel, liante que j'avais tirée, disait-on, de la mort de Huder; quand je me ra|>. pclai les rapports exagérés des ofliciers du bataillon , qui assuraient que je les avais eoniliiits ii la victoire, tandis que j'ignorais s'ils me suivaient ou non , et que je cédais ;i une rage purement animale, je compris qu'en guerre, comme en finaiiees, les eireouslances font siiiiveul beaucoup, quelquefois tout, et que plus d'un homme célèbre, qui ne s'en vaille poiiil, leur doit la presque lotaiitc de sa gloire.

" Nous ne me deniandcz pas, me dit le général lorsque j'iillai le Iciideuiaiu matin |irciidre ses ordrrs, s'il n'est pas arrivé il l'élalinajor des lellrcs pour vous. — C'est que je crois, monsieur, que ce ii'esl pas le luomenl de les lire. — Mon ami . le litre d'hiiiinèle hoiiime dciuaiide l;i réunion de bien des qualités : vous les aurcr toutes , je l'espère. \ iiilii un paquet que je dois vous remettre, vous l'ouvrirez quand vous le jugerez ii propos. >•

Je rentrai sous ma Iciile; je m'assis sur mon lit, et je posai le paquet devant moi. Il rcnferiiiait douze h quinze lettres au moins, el il y avait longtemps que je n'en avais reçu! Je savais bien que je lie lirais rien que je n'eusse lu cent fois, f.es amants n'ont (las toujours quelque chose de nouveau il se dire; mais ils ont toujours h se parler, et il est si doux de se répéter ce qu'on aime tant h entendre !

(.'epeiidaiit est-ce sur le corps fumant de sou malheureux époux que je me livrerai ii cette lièvre d'amour que donne la vue seule de ces caraclèrcs? Le braxe Iiomme ne serait-il mort que pour conserver rainant de sa femiiiiv' L'amant de sa femme!... Non , je ne le suis plus... Mon , je ne dois plus l'être, .l'outrageai Huiler vivant; j'offrirai il sa mémoire el ii la reconnaissance le sacrilice le plus douloureux que puisse imposer la délicatesse. Klle-même. sans doute, me diinncra rcxemplc; elle se monlrera digne du |;ranil nom qui lui est Ici'ué. .Vllous, Jérôme, du courage... Du courage, malheureux curant! lié, celui que tu as montré sur le champ de bataille est-il ii

JKKOMl..

loi? ii'ii|>|iiirli»'nt-il pas tout entier à raiiioiir, à cet aniuiir qui te niiiitrisii ili's la plus tendre eufanec, et i|iii en l'o nionicnt ciiroïc rei;nt' sur toutes les ractillés?

IVnilanI ipic je me parlais , que je lue répnnilais , le paquet avail été tourné , retourné, liaisé, mouillé île larmes , et le caeliel s'était rompu je ne sais iummi'nt. .l'étais entouré ilc ees lettres éparses; je le^ rei^anlais l'ieil enllaninié. la poitrine oppressée; tous nus nieinlires étaient ai;iles d'un nuiuvcmenl eon\ ulsil. J'en jiris une, \f l'ouvris... Pouvais-je ne pas lire les autres:'

(i'étail elle, toujours elle. Non, personne ne lui .liiiuc cummi' loi, personne ne eonnul eet aliainlon absolu, eellc almérjalion de soimême, ee délire eélesie, (pii, s'il durait loujiuirs, l'erail de l'Iioiuine un dieu, l n dieu! idée eons(danle (|iril l'aul laisser au nialheureu\. Mais le désordre |ilnsi(pieet moral, mais ralLiililissement de nos or- <;anes, et par suite eelui de notre inlelli;;eiue ; la néeessité de dépérir avant de rendre à la lualièrc élernelle l'impereejililile iiorlion qu'elle nous a prêtée; la réunion leule, mais eerlaine, de nos débris à eelle eroùte de ruines <|iii enveloppe ec triste ijlolic; sont-ee là des signes d'immortalité;'

a Jérôme... Comment, .lérôme , vous n'entendez pas le bouteselle ? Il laiil que je vienne vous avertir! — Oli ! i;énéral... i|;énéral I... — ,1e vous l'iileuds, jeune liomiue. I.'liéroïsme que vous afleetiez él.iil ilaiis votre lète ri non dans voire eo'ur. \ ous n'avez pu vous ilefendre de lire ees leltres. Souvenez-vous, mon ami, que l'Iioninie prudent ne s'eni;ai;e à rien sans avoir consulté ses l'orees. On n'est jamais nblifjé de promettre ; on l'est toujours de tenir ee (pi'on a promis.

• (Ju'ailez-vous faire de tous i-es papiers? » ,1e les rassemblais en efiet. • Les serrer sur votre poitrine ? » .l'avais ouvert ma elieuiise . et il pouvait voir mon petit sae , déjà si plein! « >ous allons nous battre eiiecne. Il se peut que vous finissiez à seize ans avec la (;loire d'un vieuv soldat , et alors que deviendront ees leltres? Celle qui vous eonlia sa sépulation ref(rettera-l-elle île vous avoir ern iiicapiilde de la ennipromelire ' Brûlez loul cela, monsieur, toul sans e\eeplion. — Oui , général , oui, j'en aurai la force; mais (ju'aii moins j'en conserve la cendre. Ce i;ai;e de son amour, si éloquent pour moi, sera ninel pour loul l'univers. »

l'allumai une bouijie, et sur un tertre, dont j'éearlai soiiineuscnienl la poussière, je livrai auv llainmes ce que je n'eusse pas éclianijé contre un empire, sans les représcntatiiuis du ;;éiiéral. .le recueillis ees cendres précieuses , je les enfermai ilans mon sac , et je le replaçai sur n!on cœur, .le moulai à clieval, plus lier de ce triomphe sur moi-nième (jue de mes prétendus exploits, el je sentis que les sacrifices les plus pénibles peuvcnl cjuelquefois ne rien coûter à l'amour, parce qu'ils portent toujours avec eux leur récompense.

I.'élat-major de l'armée et moi , qui avais l'honneur d'en faire nombre, couchâmes à \o](hera. Toutes nos lrou])es délilcrcnl pendant la unit, se portèrent sur Tortone, et campèrent à la vue de celte ville.

>ous marchâmes le lendemain sur Vlexandrie, oii l'iiincini, pressé de tontes parts, axait rassemblé ses forces. \ons débouchâmes dans la plaine de .San-Juliann, oii nous nous raii[;eànies en bataille. I, "ennemi, au lieu d'enijaijer raclion, se borna à i;aniir d'artillerie cl de troupes les axeniies du pont de la Bormida.

I.e chef suprême, suivi de scni élal-niajor, evaniiiia, le soir, la plaine el le villaijede Marenijo. Il donna des ordres fréquents auxijénéranv qui rentcniraient , et se ritira avec ce calme el celte <onliance qui n'ab.'tndonnent jamais un hoiuuic né pour coiumaiiiler.

' Eh bien ! .lérôme. me dit M. Derneval, tout annonce pour demain niH- affaire décisive. — Tant mieux, i;énéral , je me suis ballii a !>Iontebello comme un fou, j'espère me montrer diifne demain de porter vos ordres et de les faire exécuter. » Il me parla de sa l'cmnie et de ses enfants : la nature ne perd jamais ses droits. l?anioiir aussi sait conserver les siens , et d'une voix timide je parlai de la bicuaimée : il m'éeouta avec indnljjence. Il expédia des ordres pour (pie le lendemain , à la pointe du jour, on lui envoyât trois jeunes officiers qu'il désignait, et qui ilevaient faire près de lui les fonctions d'aides de camp penilant celle fameuse journée. >ous soupànies tête à lète. frui;alement, mais avec une ijaielé (|ue n'ont pas toujours ecu\ qui du sommeil peuvent passer à la mort. >ous nous coucliàmes, el je m'endormis profondément, l niquement aimi- de ma maitresse, chéri de mes supérieurs, élevé à un i;rade honorable pour mon àfje, lont <'oncnurait à remplir mes vreux . et on dort toujours bien quand l'i'^pril est satisfait.

Il fallut c|u'oii m'éveillât pour monter à cheval : semblable en oela du moins, a Vlexandre et au (;raiid Condé , dont j'avoue franchement ipie je n'ai ni les talents, ni l'éi'lal, ni la réputation.

La bataille cninnienca an lever du soleil et dura pendant quatorze hcnre.'i. Comme à Mniiteliello, la valeur nous fut d'abord inutile. Pressées par le nombre, nos troupes se replièrent. L'ennemi étendit SCS lijjnes; il dépassa nos ailes el semblait vouloir les jirendre en flanc. La i;ariiison de Tortone fil une sortie et vint nous attaquer par derriire. \ (piatre heures après midi, presipie toute notre artillerie était déniiMitée nu prise, et il ne restait dans la plaine que six mille hommes d'infanleric, mille cavaliers de toutes armes cl six |)ieces de

canon en état de servir. Le sros de notre armée s'était retiré vers un iléhlé flanqué d'un côté par nu bois, de l'autre par des viijnes é'paisses et élevées, et là, on disputait encore la victoire, que déjà l'ennemi croxail ne pouvoir lui échapper.

>ous élions du nombre de ceux qui tenaient fermé dans la plaitic, el nous faisions une puissante diversion. Il fallait nous accabler pour atla<|uer le dclilé dans les formes, et la mort volait autour de nous. Inébranlables a notre poste, nous paraissions la délier. Je voyais avec une ori;ueillcuse satisfaction le ré|;inient auquel j'étais attaché se dislinijner sans cesse, cl exécuter avec intellijjcnce et prestesse les onires cpie je lui portais à cha(pie instant.

Tonl a coup plusieurs régiments de jfrosse cavalerie autrichienne se mirent en liijue pour cliarjjcr celte poignée de gens à cheval el cnibntcr notre infanlcrie aju-ès les avoir défaits. .M. Derneval sentit combien il était important de repousser celte charge. Il partit an i;alop pour se mettre à la tête de mon régiment el le soutenir par son exemple. Il m'avait sauvé la vie au passage ilu mont .Saint-Bernard; je brillais de m'acipiilter envers lui, et je m'attachai exclusivement à sa personne.

Celte grosse cavalerie s'éluanla , niarclia sur nous au grand trot, et, se dispersant à vingt pas de nos escadrons affaiblis, elle nous chargea en foiirrageiirs afin de profiter de l'avantage du nombre el de nous eiivelo|iper de toutes parts. >iOs gens se défendirent bravemeiil; mais les premiers assaillants se reliraient pour faire place à des hommes frais qui revenaient combattre des soldats déjà fatigués. Ils enlamèrcnt enfin nos rangs, el l'un d'eux s'avança, le sabre levé, sur M. Derneval. Je me jetai entre mon bienfaiteur et son ennemi, •le reçus le coup : il fut terrible. Il me prit sur l'épaule droite, m'ouvrit le sein el gliss.i ensuite le long des côtes. Il ne in'ôla ni le courage ni le jugenieiit : pendant que le cavalier relevait son sabre, je lui passai le mien au travers du corps.

Il semble que dans une telle situation on n'ait rien ii donner aux afTeetions douces : le général trouva cependant le moment de me serrer dans ses bras, et il ordonna un à finuche au (jahp. Cette manœuvre s'exécuta parfaitement, parce que l'ennemi, débandé, parut craindre ([uelqiie surprise, et se hâta de reformer ses rangs. Nous nous remimes en bataille.

Le général n'ignorait pas que les Français avaient prouvé à Marignan qu'ils savent, comine d'autres peuples belliqueux, se défendre el recevoir la mort à leur poste; mais il était persuadé que l'impalience qui accnmiiagne toujours la vivacité les rend plus propres à attaquer sans réflexion qu'a disputer le terrain pied à pied. Il osa concevoir le projet de charger à son tour des troupes victorieuses. Il n'eut qu'un ordre à donner el les chevaux volèrent. L'infanterie, notre rivale d'émulation el de gloire, s'avança aussitôt et nous seconda par un frii nourri.

Le sani; coulail en abondance de ma blessure. Le général m'avait ordonné plusieurs fois de nie retirer avec le ton de l'amitié; il me parla enfin en supérieur qui veut être obéi. " J'ai promis, lui dis-je. à madame Derneval, de ne vous pas quitter. Ma place est à vos eôlés. ^ aincre ou mourir avec vous : marchons, n

J'ignore (luel eût été le résultat de cette attaque; mais la division du brave Desaix s'avança dans la plaine, el, après une marche forcée de dix lieues, elle tomba sur rennemi au pas de charge et la baïonnette en avant.

Les Autrieliiens s'étaient étendus sur toute la surface de la plaine, el déjà ils nous cernaient sur plusieurs points. Ils n'avaient pu occuper eelle immensité de terrain sans affaiblir considérablement leurs lignes : elles furent enfoncées de toutes parts. Je ne vis que le commencemenl de leur défaite. Mes forces, épuisées par la fatigue et la perle île mon sang, m'abandonnèrenl tout à fait. Je m'évanouis.

Lorsque je revins à moi je me trouvai dans une chambre assez propre. Je demandai où j'étais. « A Marengo, me répondit-on. — Nous sommes donc vainqueurs:' — L'ennemi demande quartier à genoux. — Kt le général Derneval? esl-il parmi les blessés, parmi les morts.' — >ous ne savons pas encore de détails. — Qui donc m'a envoyé ici? — Un ordre supérieur. — C'est lui, c'est lui qui l'a donné! Il vit, et j'oublie mes douleurs.

« Oii est-il? oii est-il? " dit une voix afl'aiblie que je crus reconnaître. (>'étail iM. Derneval qu'on soutenait sous les bras. Il était blessé d'un coup de feu à la cuisse. " Pourquoi, m'écriai-je, n'ai-je pas reçu encore celui-là? " Je me soulevai avec peine, j'étendis mes bras vers lui et je reloiubai sur mon oreiller.

Brave comme .Saint-Hilaire et magnanime comme lui : " Ce n'est pas mon sang, me répondit-il, qui doit exciter vos regrets. Pleurons, que la France pleure riiitrépidc, le sage Desaix, moissonné à la Heur de son ài;e, an milieu de la plus brillante carrière. •

A rrclons-nous, lecteur, pour honorer la mémoire d'un héros. Oiie la flatterie s'avilisse devant les grands du jour : ses éloges, prodij;ués à tous, doivent toujours être suspects. La reconnaissance des siècles est la diijne récompense que doivent iimbilionner les grands hommes : c'est la postérité qui plante sur leur tombe ces palmes qui croissent .sans cesse et qui Inavenl le temps el l'oubli.

.lEHUMK

Page 1