IX. — Un sujet de Drame
Pigault allait revoir Calais, sa ville natale , qui lui rappelait à la fois de si tendres et de si cruels souvenirs; de nouveaux dangers allaient l'assHillir sans doute; mais rester plus longtemps éloigné, girder encore le silence, c'était en quelque sorte faiblir devant ses ennemis, donner créance à la fable a l'aide de laquelle on le rui-
nait dans son présent et son avenir;
il avait résolu de faire lêie à
l'orace, el bientôt il fut de retour au milieu de cette tourbe d'intrigants' ligués pour servir le vieillard dont ils avaient égaré la raison et ic ccËur*
Le jour même de son arrivée , il se présenta chez le président
Behague. . , . ,. ,
— Monsieur, lui dit-il , je suis l'igault-Lebrun , celui-la même que vous avez déclaré mort par un décret, décret que vous rapporterez , je l'esiiére , car vous me connaissez, monsieur.'
— Mon cher, répondu le juge, il y a déjà un siècle que la justice ne croit plus aui revenants; mais elle a conservé 1 habitude de punir les imposteurs, et je vous conseille de prendre en considération cette dernière circonstmce. . .
— C'est une infamie, monsieur! c'est un déni de justice épouyant.ble; mais j'en aurai r.iison : je trouverai cinquante témoins dans cette ville pour me reconnaître.
l'.raull se croyait sûr de ce qu'il disait ; il était dans I erreur : sa mort' avait été en quelque sorte officiellement annoncée : ses anciennes connaissances doulèrent ; quelques-uns de ses amis d enfance n'osé ent se prononcer; la bonne Catherine elle-même ne voulut pas le reconnaître aux p.irticulantés secrèics qu'il lui racontait; elle avouait bien avoir rêve quelque chose comme cela la nuit même oii l'on avait dévalisé la maison de son m»itre , mais elle soutenait
lue ce n'était qu'un rêve ; il n'y eut que la nourrice .le Pigault el le ir.ve Uené q^i n hésitèrent p.s a se jeter dans ses bras ; Uene fit l'iK , il ne voulut plus iiuitter son frère de lut.
- Monsieur Cnarles , disaiMl, vous savez que ce n est pas ma lUle si l'aff.ire du passage en ADglcterie est tombée dans 1 eau... ),ns tous les cas , vous pouvez compter sur moi ; je n vous renierai
jiinais, moi
bien.
lai»sei-moi vous servir, et vous verrez que ça tournera
vi£'et aventures de PIGADI.T-LEBRUN.
Pigaiilt accepti les services du brave (;arron , et l'emmena à Paris, où sa lielle-nièie, sa femme et son fils le rejoii;nirenl bienlôt; alors il présenta requête au n^irlenient , et le procès se trouva engagé.
Celle alï.iire était fort grave , le pi're de rij;ault ne tarda pas à s'alarmer des suites (|u'elle pouvait avoir, et accourut ï Paris, oii l'un de ses amis, le comti> de l'ri'val , jouissait d'un i;rand crédit.
l'arblfu! mon cher ami , lui dit li; comte , le hasard vous sert à souhait ; votre fils demeure dans notre voisinaije , et j'ai déjà entendu parler de sa femme, ijui est, dit-on, fort jolie : laissez-moi faire , nous aurons bientôt des intelli|;ence3 dans la place... D'ailleurs vous savez comment je .suis en cour' Si le jeune homme fait trop de bruit, nous trouverons bien le moyen de le mettre ii la raison.
— .le m'en rapporte entièrement à vous, comte; mais n'oubliez pas nue l'-iffaire est entamée, et ([ue le moindre retard peut avoir les conséipiences les plus f.ieheuses.
— J'en fais dès à présent mon aiTaire personnelle , et je vous en rendrai bon compte : soyez tran(|uille.
Le comte de l'rcval était un de ces hommes que h débauche a vieillis avant l'iige, et i|ui, après avoir abusé de leur jeunesse, passent le reste de leur vie à i)ropager la corruption de leurs mœurs.
. — ^ raiment, se dit il dès qu'il fut seul, la conduite de cette affaire ne pouvait tomber en de meilleures mains. D'après ce que m'a dit mon coureur, la jeune femme est vriimenl charmante... Une belle brune, aiu beaux yeux taillés en amandes... Le mari prétendu est fort pauvre, selon les apparences... C'est une allaire que nous mènerons grand train... En vérité, ces petites gens, tout récemment fjatés par la jdiilosophie à la mode, sont d'une insolence qu'on ne saurait trop réprimer... Cela rai-sonne, cela dispute, cela plaide, cela s'avise d'avoir de jolies femmes... C'est tout à fait intolérable, et il est vraiment dans l'intérêt du bon ordre d'y mettre un terme par tous les moyens possibles... La chose est facile, au reste, une lettre au jeune homme pour l'inviter à passer chez moi, et, pendant que nous causerons, Olivier lâchera d'endoctriner la jolie femme... Ils sont pauvres. L'or est le nerf de l'intrigue , dit le petit Beaumarchais, je les attaque par le côté faible.
Le pro et fut jiresque aussitôt exécuté que conçu; une heure après, Pigault se rendait i l'invitation du comte.
— Monsieur, lui dit-il, je devine en me présentant chez vous sur quel sujet vous désirez m'entretenir; mais je dois vous dire que, quelle que soit votre opinion sur ma conduite, vous me trouverez inébranlable.
— Je n'ai le droit ni le désir de vous condamner ou vous absoudre, .le ne veux point prononcer entre votre père et vous; mais je vous plains, parce que vous êtes malheureux, et j'ai pensé que les conseils d'un ami de votre famille pourraient vous être utiles.
— Malheureux; dites-vous?... oui, je le suis, si le bonheur n'est que dans les jouissances d'un luie insolent; mais si la félicité tient à la paix de l'àme , il n'est pas d'homme qui puisse se flatter d'être plus heureux que moi.
— Mon jeune ami , l'amour a ses illusions. Il vient un temps oii le bandeau tombe, et oit la vérité dissipe des prestiges qui nous furent trop longtemps chers.
— Des prestiges! des illusions!... quoi! un bonheur que je sens, qui me pénètre, dont la douce influence renaît sans cesse et me console de mes maux, tout cela ne serait que chimères P.. . vous ne pouvez le pensez, monsieur le comte.
— Tout cet enthousiasme n'empêche pas que votre père ait les lois pour lui, et, croyez-moi, ce ne sera pas en vain qu'il invoquera leur recours. Peut-être serait-il plus dans vos intérêts de condescendre à ses volontés : ce mariage qui vous lie n'est pas régulier, il serait facile de le rompre , et alors votre père...
— Ou'osez-vous me proposer, monsieur! De grâce, ne m'obligez pas à oublier le respect que je dois i un ami de mon père.
, — Je ne saurais vous empêcher de courir ii votre perte; mais j'esperc encore que vous réfléchirez, et lorsque vous aurez pris le parti que commande la raison , vous me trouverez disposé à vous servir.
Pigault salua sans réjiliiiuer, et se retira. Pendant que ceci se passait, une autre scène avait lieu au domicile de Charles, oii le valet de chambre Olivier s'était rendu sur l'ordre de son maître. Après avoir vanté longuement la générosité du comte , qui, disait-il, prenait le plus vif intérêt ii M. Charles, il était parvenu à faire accepter à Eugénie une bourse bien girnie. C'était, avait il dit, un prêt que M. le comte faisait à son mari afin de l'aider à soutenir ses droits devant la justice; la jeune femme avait d'abord refusé, mais René avait joint ses instances à celles d'Olivier.
— Si M. Charles n'en veut pas, avait dit ce brave garçon, il sera bien le maître de rendre cette somme, et je me chargerai de la reporter.
Piçault était fort triste lorsqu'il rentra chez lui; Eugénie s'en aperçut et vint se jeter dans ses bras.
Mou ami, lui dit-elle, ne nous laissons pas abattre; un protecteur nous ouvre les bras : le comte de Préval...
— Le comte de Préval!
Oui , un digne seigneur qui t'estime et qui t'aime.
— Qui t'a dit cela, Kugénie.' le comte te connait-il? l'a-t-il vue?
— Non, mon ami, mais il a envoyé ici son valet de chambre.
— Je coiniuence à comprendre ; ce n'est pas à moi que s'adressait le niossagc. La maison du comte est une école de corruption : cet homme a une immense fortune dont il fait un usa|;e infâme, et un !;raiid crédit à l'aide duquel il se déshonore, l'^n sortant de chez lui, oii il m'avait fait appeler, j'ai pris quelques renseignements , et je sais maintenant ii quoi m'en tenir sur son compte.
— (Irand Dieu ! (|ue m'apprends-tu! ô Charles! je suis donc bien coupable... j'ai consenti à recevoir une bourse...
— Une bourse!... Comment! l'infâme a osé... Donne-la-moi, Eugénie, que je la lui reporte.
En ce moment une voiture s'arrêtait à la porte, Pigault s'avança près de la fenêtre et reconnut le comte lui-même, qui entrait conduit par son valet de chambre.
— Le voici ! s'écria-t-il ; trompé par la direction que j'ai prise en sortant de chez lui , il me croit loin d'ici, et viem pour achever ce que son valet de chambre a commencé; je veux voir jusqu'oii il poussera l'audace.
A ces mots il se jeta dans un cabinet , dont il laissa la porte entr'ouverte ; au même instant le comte entrait.
— Je m'estime fort heureux de vous rencontrer chez vous, madame, dit-il à Eugénie, mon valet est un maladroit, qui s'est probablement mal expliqué, et je viens avec l'intention de combattre quelques petits scrupules, qui, je l'espère, seront bientôt dissipés.
Eugénie ne put répondre d'abord, tant elle était émue; mais René s'écria :
— Sur ma foi , monsieur , m'est avis que vous n' passez pas l' temps à vous amuser aux bagatelles de la porte?
— Quel est ce rustre ? demanda le comte en regardant le bas Normand par-dessus son épaule.
— C'est un honnête homme, répondit Eugénie un peu remise, que mon mari traite comme sou ami, son frère , et qui le mérite.
— Et cet ami-U , belle dame , est sans doute un peu le vôtre ?
— Par la raison, monsieur, qu'il est celui de mon mari.
— En ce cas, vous ne pouvez me refuser un peu d'amitié; car personne ne s'intéresse plus vivement que moi au sort de M. Charles; personne n'est plus disposé à lui donner des preuves...
— Je -dois vous dire , monsieur, que ces preuves ont déjà été trop loin. - • •
— Mon Dieu! c'est pourtant fbrt simple. Je vous ai envoyé de l'argent parce que j'ai présumé'que vous en aviez besoin, et j'ai offert ma protection à votre mari paTce que je crois qu'elle peut lui être utile. Comme il est impossible que M. Charles ne perde pas son procès, il ne pourra éviter la prison que par la fuite; alors je lui procurerai quelque emploi lucratif dans les colonies ; nous observerons les bienséances, votre fils sera élevé dans l'aisance; je me propose de veiller moi-même à son éducation , et...
— N'allez pas plus loin, monsieur; je ne le souffrirai pas!
— Ni moi, non plus, sacrebleu ! s'écria René. T'nez, monsieur Charles, vous ferez bien de 1' mettre à la porte; car je m' sens une rude envie de 1' faire passer par la fenêtre.
— Monsieur, dit Charles en sortant de sa retraite, votre conduite est celle d'un lâche et d'un infâme : je n'attends point, je ne veux point d'explication; sortez!
— Ah ! mon petit monsieur, vous le prenez sur ce ton ! Vous oubliez donc, mon ami, qu'un homme comme moi n'a pas besoin d'avoir recours à son épée pour venger les injures que peuvent lui faire les gens de votre sorte ?
— Puisqu'il s'agit de choisir entre l'infamie et votre haine, mon choix ne peut être douteux.
— Nous saurons bien rabattre ce petit orgueil... Quand on est l'ami des ministres...
— Ma foi! dit René , si tous les amis des minist' vous r'serablent, c'est pas étonnant qu' la boutique soit si bien menée.
Le comte furieux fit un mouvement pour sortir , mais Pigault l'arrêta pour lui faire reprendre la bourse qu'Eugénie avait reçue.
— Parlez maintenant, monsieur, lui dit-il; hâtez-vous, car je ne pourrais peut-être maîtriser plus long-temps l'indignation que j'éprouve.
— Nous vous calmerons, murmura le comte en sortant. Pigault ne pouvait se dissimuler le danger de sa position , mais il
lui était impossible d'y changer quel(|ue chose ; il lui fallait espérer et attendre. D'ailleurs la puissance des grands devenait chaque jour moins redoutable ; on était en 17 8;) , les esprits fermentaient depuis longtemps, et il était aisé de prévoir que de grands événements étaient sur le point de s'accomplir; c'étaient là autant de raisons qui engageaient l'igaull à rester en France ; il espérait bientôt voir s'ouvrir devant lui une carrière qui lui convint mieux que celle dans laquelle, en dernier lieu , la nécessité l'avait contraint de se jiter.
Dès le lendemain de la scène que nous venons de rapporter , le . comte de Préval se rendit à l'hôtel oii le père de Pigault était descendu.
— Savez-vous bien, mon ami, lui dit-il, que cette diable d'affaire fait un bruit uni(|uc ?... On blâme votre inaction , votre faiblesse ; on
VIE ET AVENTURES DE PIGAUI.T-I.EimDN.
convient généralement que voua avex tort de laisser s'engager un procès qui peut être iiilerminable
— Eli ! grand Dieu ! je ne demanderais pas mieux que de l'empêcUer , mais le moyen ?
— Il en vu un tort simple : faire mettre Charles St \\ Itastille sur un ordre du roi, l't lui déclarer ensuite ([u'il ne rentrera en grAce auprès de vous et ne recouvrera la libcrlé <|u'en renoneant à cette aventurière (|ii'il appelle sa l'emiue ; vous seule/, cpie ee prétendu mariage sera facilement cassé... Je sais bien que votre lils résistera d'abord, mais on ne s'évade pas de la Bastille aussi facilement que de la maison de détention de Calais.
— niais ce moyen que vous trouvez simple me parait tort dillicile , mon ami, on n'obtient pas aujourd'hui une lettre de cachet comme on veut.
— Hon ! ne vous inquiétez pas de cela ; donnez-moi votre autorisation, et je me charge du reste.
Le bon homme ne se fit pas presser, et, muni de l'autorisation paternelle , le comte courut à \ ersailles, oii il obtint sans beaucoup de peine la lettre de cachet qui lui était nécessaire.
— Maintenant, mon drôle , disait-il en revenant k Paris, je vais vous montrer ce (|iie l'on gigue à s'attaquer à des gens comme moi. Demain, au point du jour, vous irez sous bonne escorte prendre un logement à la porte Saint-Antoine, là vous aurez le loisir de l'aire de Ja vertu théorique.
Miis en ce .moment même la plus grande agitation régnait dans Paris : le lendemain, au lever du soleil, ipiarante mille citoyens couraient aux armes ; l'autorité avait alors trop de besogne pour s'occuper de l'exécution de lettres de cachet, et, quelques heures après, Pigault lui-même entrait au pas de charge dans les cours de cette forteresse, oit l'on s'était proposé la veille de lui faire passer une partie de sa vie.
Le comte de Préval ne tarda pas à fuir en Angleterre, et le père de Pigault retourna à Calais ; mais le procès n'en eut pas moins son cours ; la sentence du juge de Calais fut confirmée, et Charles fut condamné aui frais. Voici comment Pigault lui-même raconte la hn de cet incroyable procès ' :
« Lécuyer, procureur au parlement, avait barbouillé du pajiier pendant six mois (lour prouver ii la Cour que Charles étiit bien et dûment mort. Cependant, commejl i;oiinaissait le défunt et son domicile,il lui fit sigufier l'arièt de la chambre, avec invitation de l'aller payer sans délai, à peine d'y être contraint par corps. (Charles, tout mort qu'il était, fut eu personne pajer le procureur, afin de ne plus entendre parler de tous les coquins à (|ui il avait eu all'aire dans ce malheureux procès. »