X. — Auteur et Soldat
Les ressources de Pigault commençaient à s'épuiser ; cependant la perte de son procès venait de lui ravir sa dernière espérance : son peu de talent comme comédien lui ôtait toute chance de pouvoir contracter un engagement avec quelqu'un des directeurs des théâtres de Paris. Il avait résolu de se fixer néanmoins dans la capitale, dont le séjour et la liberté convenaient à ses manières hardies et à sa franchise de son caractère. Il chercha dans la fécondité de son imagination, sa facilité de travail et son ardeur de réussir, des ressources (jui menaçaient de lui manquer de toutes parts à la fois. La première pièce qu'il composa après celle dont l'évêque de Liège avait si singulièrement fait l'acquisition, fut Charles et CaroUm. Ce premier ouvrage, qui est aussi le plus mauvais de l'auteur, eut néanmoins beaucoup de succès alors au théâtre de la République; le sujet en est pris dans les aventures de l'igault lui-même; c'est tout simplement l'histoire de son mariage et de son procès longuement dialoguée.
Quoi qu'il en soit, ce fut le succès de cette espèce de drame qui commença la réputation littéraire de l'igault. Le directeur, désirant s'attacher l'auteur, lui offrit un engagement de i,00(i francs en qualité de régisseur, d'acteur et d'imprésario , avec cette condition cependant que ses droits d'auteur lui seraient payés à part. Pigault , encouragé, travailla avec ardeur; il fit le Pi'ssimisie ■, contre-partie de l'Optimiste de Colin d'Harleville, et il joua lui-même le principal rôle de cette pièce, qui ne fut pas moins bien accueillie que la précédente. Il était du reste vraiment bon dans le rôle du Pessimiste, et longiemps après , il convenait que c'était le seul rôle oit il se fiit montré supportable.
Malgré tous les avantages de sa nouvelle position , Pigault ne tarda pas à s'en dégoûter. De tout temps le métier de régisseur a été le plus détestable des métiers ; et ce n'eit pas sans raison que l'on a dit qu'une troupe de comédiens est plus difficile à conduire (ju'une armée de cent mille hommes. Le nouveau régisseur se vouait au diable cent fois pir jour. Une actrice alors en réputation , mademoiselle Desgarcins, lui donnait à elle seule jilus de mal que toute la troupe : c'étaient à chaque instant de nouvelles exigences , de nouveaux caprices. Cn jour que Pigault lui faisait des reproches mérités, elle dit après l'avoir écouté patiemment :
' Préface de Charlu et Caroline.
— C'est vrai, j'ai tort... d'autant plu» tort rpie tu es un bon camarade... Tiens, embrasse-moi , et n'y pensons plu».
Puis, le baiser donné et rendu, elle s'écria en riant comme une folle :
— Est-il possible, mon pauvre Pigault, que lu sois encore amoureux de la femme !
— Les sentiments que j'ai pour ma femme , répondit le régisseur, ne sont pas de ceux qu'un caprice fait naitre et qu'un autre caprice détruit.
— Kh bien ! en vérité , c'est grand dommage ; car je ne te connaissais qu'un travers, celui de gronder sans cesse, de te croire toujours en scène jouant le i'essimiste... maintenant je vois bien que tu vaux un peu moins (|uc je ne l'imaginais.
— Allons , folle , ce n'est pas de moi qu'il s'agit , mais de ta jolie et méchante tête , capable de faire damner les anges.
— {Monsieur , je parle sérieusement ; il y a déjà quinze grands jours (|ue j'ai le malheur de vous aimer, et vous n'avez pas l'air seulement de vous en apercevoir.
Pigault fut tout étourdi de cette déclaration à brûle pourpoint. Sans doute il aimait sa femme ; mais son rigorisme n'allait pas jusqu'à voir traïKpiilleinent une jolie personne se mourir d'amour pour lui. Or , mademoiselle Desgarcins avait accompagné sa déclaration de quelques larmes si naturellement jouées, Qu'après être un peu revenu de sa surprise, il s'cll'orça de lui prodiguer de touchantes consolations.
Cette scène se passait pondant un entr'acte dans la loge de l'actrice : le temps s'écoule vite en pïreille circonstance ; l'eiilr'acte se prolongeait singulli'rement , et le public commençait a prendre de l'humeur. Les murmures se hrent entendre, puis les cris éclatèrent; mais les acteurs ne bougeaient pas de leur loge , d'ailleurs on n'avait pas sonné. Fort heureusement le directeur, qui était au foyer, apprend ce qui se passe; il accourt, il crie, tempête, appelle le régisseur de toute la force de ses poumons. Alors, mademoiselle Desgarcins ouvre la porte de sa loge et sort entraînant Pigault, dont la toilette est dans le désorde le plus comii|ue.
— Mon Dieu! monsieur, s'écria t elle en riant comme une folle, le voici votre régisseur; mais cette fois au moins j'espère i|ue vous ne vous en jirendrez pas à moi de ce qui arrive : le pauvre garçon se mourait d'amour... pour sa femme, comme vous savez, et j'étais en train de le guérir.
Pigault était hors de lui ; mais il avait trop d'esprit pour ne pas sentir ([ue la plaisanterie était de bonne guerre.
— Soyez sure, ma belle enfant, dit-il en se rajustant de son mieux, que vous n'avez pas affaire à un ingrat.
L'aventure n'eut pas ce jour-là d'autres suites; mais Pigault ne négligea rien dès lors pour forcer cette actrice à ra'oattre quelque chose de ses prétentions exagérées ; et ce fut pour y parvenir iju'il fit engager une toute jeune personne, fort jolie et fort peu connue encore, mai» dont il avait, avec son tact ordinaire, apprécié le talent : celte jeune fille, ((ue l'on appelait alors la petite Simon, et i|ui eut p us lard tant de succès dans Misanthnipii' et repentir, est aujourd'hui la veuve de Kibouté, auteur de l' Assemblée de famille. Ses débuts furent si heureux que ses appointements furent tout d'abord portés à quatre mille francs, ce qui était énorme à cette époijue. Dès lors les indispositions de mademoiselle Desgarcins devinreut moins fréquentes ; elle fut moins exigeante ; mais elle commença à détester tres-cordialement le régisseur, qui, bientôt fatigué de cette guerre de tous les jours, de tous les instants, renonça au cumul et se borna à jouer les rôles qu'il avait créés. Quelque temps après, Monvel, qui était cn Suède, revint, et ce grand comédien n'eut pas de peine à faire pâlir Pigault. 11 rompit alors son engagement et s'en tint à la littérature : il fit t'Ammir et la raison et l'Orpheline, deux comédies qui n'eurent pas moins de succès que ses précédents ouvrages; Pigault regarda toujours iOrpheliiie comme son meilleur ouvrage dramatique : c'était sa comédie de prédilection, l'œuvre dont il se montrait le plus lier.
Cet homme, comme on l'a vu, si constant en amour, était fort inconstant dans ses goûts. La guerre ven lit d'éclater; une coalition formidable se formait sur nos frontières et menaçait de venir étouffer cette révolution dont tant de nobles cœurs avaient salué l'aurore avec joie. Aussitôt Pigault abandonne ses paisibles travaux littéraires; rien ne peut le retenir, ni les sollicitations de ses amis, de ses camarades, ni les larmes de sa femme : la liberté est son bien le plus précieux, et il veut la défendre : il se hâte donc de mettre ses affaires en ordre; il laisse à sa femme une somme assez considérable, s'arrange pour qu'elle reçoive exactement le produit de ses ouvrages, et, muni de quelques louis seulement, il s'engage comme simple volontaire djni les dragons de Custine.
Dn homme de ce caractère ne pouvait rester longleaps dms les rangs inférieurs oii il s'était jeté; aussi, en ;>rrivaul a Cimbrai, fut-U élevé au grade de sous-lieutenint, avancement qui s'e>pli.]iic d'ailleurs par le besoin d'officiers dont l'émlg^aiion diminuait ch:.qiie jour le nombre, et par les connaissances militaires que Pigault avait acquises précédemment.
Cependant l'armée française se rassemblait; elle ne pouvait tarder à franchir la frontière; les volontaires arrivaient de toites parts, mal
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VIE ET AVENTURES UE PlliAULT-LEBRUN.
équipes, i ptine armi-s, mais tous ji'eiiii d'ardeur. P.gjull rtlrouva parmi tui ses amirns amis liernicr et AHierl, qui, l'niuuie lui, venaient d èiri' r.<ils ollïcicrj . mais dniil lu boiirt; n di'jil i;uère laieiii f;iiriiii- (luaiilicluis. Cela irt'iu|iè( li.i |'HS les Iniis :iiiii< de fair,' lioiiibtnce priidaiit i|iirli]ups jnurs; mais les fonds de l'u,;au!t fuiriil Men tôt l'juiM'S, et il fallut avoii- recours au» eipi dieiils. Ils rillt'cl.i>saienl tous trois, à l'issue d'un bou diiier dont la carie dev.)it emporter leur dernier écu; tout à coup Beruier s'écria :
— Parbleu! mes amis, nous ne sommes iju'a sept lieues de Vilenciennes !
— Cela nous avance beaucoup, répondit Pigault, si c'est là tout ce que tu as a nous offrir...
— I. lisse moi donc développer ma proposition : nous ne sommes qu'a sept lieues de \ alenciennes, et j'ai dans cette ville un respectable oncle, cure de son mélier, et assez bon diable de sou naturel, mais passablement dur à la desserre. Il y a bien dii ans que le brave homme n'a eu de mes nouvelles, .le pense donc (|u'il ne serait pas impoi-ible d'obtenir de lui un léi;er subside, capable de nous faire prendre patience... Mais il ne faut pas se montrer là en uniforme; mon respectable oncle a borreur de l'uniforme depuis que je lui en ai fait pajer trois en su mois... Il y a lon);leuips de cela. Je me rappelle que la dernière fuis que je le vis, il me dit : — Mon ami, tu as choisi là un niiuvais melier; je ne conçois pas que l'on se lasse casser les bras el les jambes pour le seul plaisir de se faire melire à rbù,>ital et daller mourir aux Invalides. — iMoii cher oncle, répon • dis-je, il faut bien faire quelque rliose, et j'aime à voir du pays. — Eh bien! est-ce qu'on a besoin d'avoir un sabre au côté [lour cela.'' \ oya(;e, mon garçon, qui e»t-ce i|ui t'en empêche.^ Fais un pèlerinage en terre sainie, pir exemple, el tu gagneras des indulgences plénières pour toute lu famille.
— Je lui promis bien d'y penser, continua liernier. Voici donc ce que j'imagine : nous obtenons une permission de trois jours et nous partons. .Arrivés à \ alcnriennes, nous louons des habits de pèlerins : ça ne doit pas être rare, et nous allons chez le curé. — Nous arrivons de terre sainie, el nous avons naturellement une soif d'enfer et une faim de tous les diables... D'ailleurs, nous avons tant de choses admirables à raconter (|ue l'on se bàie de nous faire mettre à table. Mais \oici le beau de l'affaire! Nous apportons une foule de reliques du pus grand prix, des reliques qui valent un royaume, mais dont nous donnons les deux tiers pour vingt-cinq louis, attendu (|ue nous n'en faisons pas un objet de spéculation... Eh bien! comment le trouvezvous celui-là ?
Plus la proposition était extravagante, mieux elle devait être accueillie. Dès le soir même la permission fui obtenue, et le lendemain les amis étaient à ^ alenciennes. Ce ne fut pas sans peine que l'on se procura les costumes nécessaires; mais enfin on en vint à bout, et vers la tin du jour les trois amis, bourdon en main, se présenlèrent chez le pasteur.
— .Mon respectable oncle, s'écria Bernier en se jetant dans les bras du bon bonime, recevez mes remerciments pour le saint conseil que vous m'avez donne dans le temps !...
— Grand Dieu!... serait il possible!... c'est toi, Dernier?... et tu reviens...
— De la terre sainie, mon très-cher oncle. Dieu merci, la famille ne manquera pas d'indulgences.
— Ah! mon ami, elles ne pouvaient arriver plus à propos, car noui sommes au temps de l'abomination de la désolation... Ils vendent les biens du clergé!... Conçois-lii cela, Bernier? vendre les biens du clergé! c'est une rage, une frénésie.
— >ous en avons de toutes les façons; des petites, des grandes, dei plénières, de» archiplénières... ce qui pour le moment, mon cher oncle, ne nous empêche pas de mourir de faim.
— .Allons donc, Thérèse, dépêchez-vous, ma fiHe; ces piuvres gens ont ili'i tjnl souflrir !
Maigre laboniinaiion de la désolation dont se plaignait le curé, son garde-minger étaii toujours bien garni; aussi la table se trouva-telle promptement couverte.
— Apportez de la bière, dit le pasteur, de ma bonne bière que vous savez.
— >on, mon oncle, s'écria Hernier, non, cela est inutile, il ne nous est pas permis de faire U3»ge de liqueurs fortes.
— C'ejl donc un vœu que vous avez lait , mes enfants .'
— Oui, monsieur, répondit Pigault avec le plus grand sang-froid , nous avons fait vccu de ne boire que du vin.
— C'est un singulier vœu pour des pèlerins, mes chers fils...
— C'C't que nous avons voulu que les biens périssables de ce monde non» rappelassent en toutes circonstances les biens qui sont promis au juste dans le ciel... Prenez, el buvez, a dit Jésus, prenez et buvez, ceci tsl mon sang... Or, ce sang, monsieur le curé, c'était d'eioellent \rn de lacryma-cbristi , certains auteurs disent du tokji... Il est vrai que saint Augustin nous apprend que re pouvait bien être du vm de Chypre... Il y a des auteurs qui penchent pour le Champagne, d'autres pour le bourgogne; mais dans tous les cas, il est certain que ce n'était pas de la bière... Vous comprenez donc, monsieur le curé....
Le saint homme re comprenait pas du tout; il ne se rappelait pa^ que saint .Augustin eût nen dit de pareil; mais, craignant de passer pour un ignorant, il fit signe en soupirant à Thérèse, qui disparut el rap)>urlci bienlùt un panier de dmize lioiiteilles. Les trois pèlerins raaiigèreiil comiiie des écoliers el burent comme des Anglais, malgié les questions multipliées du pasteur, ([ui faisait tous ses efforts pour amener des temps d'arrêt dans ces rapides évolutions mâche lières.
— Vous disiez donc, mes enfants, que vous apportiez des reliques précieuses ?
— Des reliques impayables, mon oncle. Tenez, voici trois dents du chien qui mordit saint Pierre quand il renonça son maître...
A ces mots, il fouilla dans sa poche: mais comme les douze bou- I teilles étaient vides, et (|ue les amis avaient le cerveau tant soit peu : chargé des vapeurs de ce vieux bourgogne, au lieu des dents qu'il annonçait, liernier présenta à son oncle une pipe élégamment culottée.
— Qu'est ce que cela, mon ami :'
— C'est, répondit Bernier en s'apercevant de sa méprise, c'est la pipe de Malcbus... qui perdit une oreille au jardin des Oliviers,
— IVlalchus... C!et homme-là fumait?
— Comme un Hollandais, mon cher oncle, et il y avait de quoi.
— Et n'avez vous point ((uelque morceau de la vraie croix?
— Quelque. . Dis donc, l'igault, n'avons-nous pas quehiue morceau de la vraie croix ?
— Certainement; tu sais que, pour éviter la convoitise des gens à qui nous étions obligés de demander l'hospitalité , je pris le parti d'en faire f.iire un manche au couteau de la sainte Vierge.
Et il exhiba un mauvais couteau dont il s'était muni à tout événement.
— ^ oici, dit Albert, un morceau du saint su.iire.
— Mais, mon cher fière, je croyais que le saint suaire tout entier était à Besançon?
— Certainement, il y est, monsieurle curé, personne n'en doute ; mais le saint suaire est une de ces reliques qui ont le privilège de se trouver en même temps dans plusieurs lieux différents.
Il n'y avait rien à répliquer à cela : le cure était dans l'admiration, la vieille Thérèse était tentée de se prosterner devant de si saintes choses. Les amis achevèrent de vider leurs poches; celui-ci en tira un fragment de la robe de saint Joseph , celui-là les boutons de la culotte de Chrysostome; Pi;;ault la guimpe de la sainte Vierge. Le brave pasteur était dans l'admiration et se béatisait d'autant plus qu'il comprenait moins; aussi les trois écervelés eurent-ils un succès admirable.
— J'espère, mon cher neveu, dit enfin le curé après un soigneux inventaire , que vous ne me refuserez pas quelqu'une de ces saintes reliques.
— Nous rougirions , mon cher oncle, d'en faire un objet de spéculation , et nous vous les céderons avec d'autant plus de plaisir, au prix coûtant , que c'est à votre intention que nous les avons acquises... pour vingt-cinq louis : c'est un marché d'or... et les indulgences pardessus le marché... Remarquez , je vous prie , que nous ne vous comptons pas le port.
Le visage du curé se rembrunissait à chaque parole : vingt-cinq louis ! dans ces temps de désolation oii l'on vendait les biens du clergé !...
— Hélas ! mes frères, dit-il en soupirant, je ne suis pas riche.
— Kaison de plus, mon oncle ; c'est une pacotille que vous placerez avantageusement. Il y a, certes, mille contre un à gagner.
— Les fi'lèles deviennent ]il»s rares de jour en jour.
— Et les reliques donc ! on n'en trouve plus... Profitez de l'occasion , les temps peuvent devenir meilleurs, et trop heureux sont ceux qui peuvent placer aussi siirement leur argent.
— Vingt-cinq louis! disait mentalement le bonhomme, c'est un beau denier... Il y a bien des messes là dedans !... Ma paroisse, il est vrai, sera pourvut de reliques, de manière à me faire des envieux; et , si les confrères en sont curieux , ils ne les auront qu'à bonnes enseignes...
Après ce judicieux raisonnement, le saint cure alla chercher la somme ifiie les honnêtes pèlerins empochèrent de bonne grâce ; puis, comme toutes les bouteilles étaient vides et qu'il se fiisait déjà tard, liernier donna le signal de la retraite en promettant à son oncle de le venir voir le lendemain; mais le lendemain les trois amis avaient rejoint le régiment, et huit jours après ils entraient en campagne.
Pigault ne tarda pas à se faire remarquer par sa bravoure , son sang-froid et sa décision. A la ba aille de Valmy, on l'envoya prendre position près d'un château occupé par l'ennemi; il obéit, mais il ne tarde pas à reconnaître (|ue la position n'est pas tenable : un feu terrible partait en effet du château, et lui avait mis en quelques minutes plusieurs hommes hors de combat; lui-même fut bientôt légèrement atteint d'une balle.
— Diable , dit-il en se tournant vers ses hommes, faisons-nous tuer , rien de mieux ; mais que cela du moins serve à quelque chose, et ne nous laissons pas canarder ainsi comme un blanc de tir. Uélo-
VIE El' AYENTUHES DE PIG AU LT-LEBUU N.
geoiis cci i;4iiiein(;Dti <|ui nous fusillent par les fenêtres : en avant d'abord! et nous verrons apm.
Celj dil, il s'i'Uuce le premier vers le château , ses hommes imitent son élan, et toui pénètrent en un instant dans une première cour, malgré le feu bien nourri qui part plus vivement des fenêtres , et l'impossibilité d'y riposter.
— Ilt'iidez-vous, canailles, rende7/-vous , s'écrie Pigault , ou je vous brille tout vifs!
L'eiéculion suit de près la menace : le feu est mis à quelques bottes de pjille i|ue l'on jette contre la porte , et les flammes s'élèvent promplement jusqu'au premier ét>(;e. L'ennemi, cependant, était trop nombreux pour sonf;er à se rendre : une centaine d'hommes sautent par les fenêtres, d'autres les rejoirjnent en passant au travers des flammes , et la cour du château devient à son tour le théâtre d'un combat sani;lant. .1 imais Pi);aull ne s'était senti autant d'ardeur et de forces; les coups i|u'il portait étaient terribles, et ses soldats, animés par son eiemple et par l'imminence du danger , se battaient avec une résolution qui tenait de la rage et du désespoir. Les rangs des Autrichiens s'échircissaient rapidement ; et après un quart d'heure de combat, Pigaull eut la gloire de faire mettre bas les armes à cette troupe deui fois plus nombreuse que celle qu'il commandait.
— (Maintenant , mes amis, nous pourrions aller reprendre notre position, dit-il ; mais nous serons plus utiles ici, j'imagine : commençons dune par éteindre le feu qui menace de consumer tout le château.
L'incendie, malgré la rapidité de ses progrès, fut facilement éteint, et Pigault, après avoir fait enfermer ses prisonniers dans la cave et avoir barricadé toutes les issues , attendit qu'on lui envoyât des ordres; mais l'action s'était engagée sur toute la ligne, et l'on ne pensait plus à sa faible troupe ni à lui. Bientôt, cependant, une division ennemie, chargée vigoureusement par la cavalerie de Kellermann , manœuvra de manière i s'appuyer sur le château; elle s'en approcha sans défiance , et fut accueillie par un feu bien nourri. Le général, étonné de cette brusque diversion, ordonna aussitôt de faire avancer l'artillerie, et ileui mille hommes attaquèrent le château, dont les invisibles défenseurs ne se pouvaient estimer qu'a la multiplicité de leurs coups.
— Voilà qui devient comique, dit Pigault à ses braves; il paraît que l'on veut nous faire les honneurs d'un siège. Tenons ferme , et donnons de la besogne aux habits blancs. 11 est impossible qu'on n'envoie pas promptement un renfort disputer le passage à ces poltrons qui fuient, et nous serons sauvés de leurs griffes.
Il se bâte alors de faire créneler les murailles , il dispose son monde avec un rare esprit d'ordre et d'intelligence, et le combat continue avec une nouvelle vigueur. Biais le canon fait bientôt de terribles ravages dans le château : des pans de muraille s'écroulent, lesfenêties volent en éclats; Pigault et ses gens sont presque à découvert. Ils tiennent encore cependant, ils ne songent même pas à se rendre; malheureusement les munitions s'épuisent, elles ne peuvent tarder à manquer.
— Visez juste, disait Pigault, nous n'avons pas de cartouches à perdre, il faut que tout coup porle et tue.
Ces ordres étiient exécutés avec intelligence et précision , et son monde cependant diminuait sensiblement : le château était percé à jour de tous côtés, 1« position ne fut bientôt plus tenjble; un instant encore, et c'en était fait de la chétive garnison, lorsque tout à coup un grand mouvement se fit dans la division ennemie; son centre , attaqué par quelques bataillons français, venait de fléchir et se débandait; la gauche et la droite battaient en retraite pour se rallier, et bientôt Pigault, débloqué, se trouva maiire du terrain. Kellermann, qui avait vu l'importance que l'ennemi attachait à conserver cette position, s'attendait à la trouver occupée par une garnison nombreuse. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il en vit sortir Pigault à la tète d'une soixante d'hommes !
— ^ ous êtes un brave olïicier, monsieur, lui dit-il, et je ne vous oublierai pas.
En effet, Pigault ne fut pas oublié; car à la fin de cette cam;agne, 011 il continua de se distinguer, il revenait à Paris avec le grade d'adjudant général. 11 passa alors quelque temps sans emploi ; miis aussitôt qu'il eut pris un repos que les fatigues de cette guerre glorieuse lui avaient rendu nécessaire , il fut envoyé h ."^aumur en qualité de chef de remonte, emploi qui lui convenait peu, mais qu'il se serait fait un scrupule de refuser dans ces moments oii la patrie avait besoin sur tous les échelons d'hommes dévoués et capables de la servir.
La France était alors en proie au pillage le plus éhonté : tout ce qui n'était pas patriote pur volait le gouvernemeuî, et les fournisseurs des armées surtout, malgré U sévériié de quelques eiemples que ne jattihait que trop le scandale de leurs rapines, faisaient des bénéfices immen-es en chaussant nos fauiassins de souliers de carton , en enfourchant nos cavaliers de misérables rosses, et en livrant tout le reste à l'avenant. Pigault, d une probité sévère, eunenii déclaré et de la frauJe et des voleurs, ne pouvait demeurer froid -peclatcur de tel» eicès; aussi, dès le premier jour oii un convoi de iJievaux lui fut amené, il refusa l'admission de quatre-vingt-dix huit sur cent.
— IMiis, lui dit le marchand de chevaux, voui \oulex donc mettre la cavalerie ii pied?
— Pourquoi pas, je voiH prie, mon drAle? Crojt7-vous que nos cavaliers en seront beaucoup jilus à l'aise quand, indépendamment de la selle qu'il leur faudra porter, ils^auronl .i traîner après eux le» misérables haridelles que je refuse de recevoir?
— Mes chevaux sont un peu fatigués, il est vrai : c'est le réiulUt de la route; mais qu'on leur donne le temps de se reposer.
— Pensez -vous que ce soit en soignant des chevaux k l'écurie que l'on nieltra à la raison les chouans qui infestent le Bocage ?
— Allons, allons, nous aurons de la peine è nous entendre; mais il V a cependant moyen de s'arranger.
Et en disant ces mots il s'approchait plu» près de Pigault, à qui il glissait dans la main un rouleau d'une centaine de louis.
— Pour qui me prenez-vous!' s'écria Pigault pâle d'étonnement et de colère.
— Mais il y a cent louis bien comptés. \'ous lavei combien le numéraire est rare.
— Je sais aussi combien les fripons sont communs; mais je ne suis pas d'humeur ii en augmenter le nombre. Reprenez votre or, ou plutôt emmenez vos chevaux, et rendez-moi grâce de vous laisser partir avec vos oreilles.
Le marchand de chevaux lui tourna les talons sans mot dire; mais il était Normand et ne se tint pas pour battu.
— Cet homme est un imbécile , se disait-il , il n'y aura jamais rien à faire avec lui; mais je sais un autre moyen de le mettre à 1» raison ; il prendra les chevaux , ou pour la dernière fois il aura été chargé d'en recevoir.
Cela dit, il se rend à Tours, oii siégeaient les représentants du peuple chargé» de l'organisation de l'armée républicaine; il demande à être entendu pour faire une communication importante, et est aiusitôt introduit.
— Citoyen», dit-il, la république est indignement trahie; les N endéens battent nos soldats chaque jour, et comment en pourrait-il être autrement lorsque les employés honorés de la confiance du gouvernement s'entendent avec l'ennemi?
— Explique-toi, citoyen; on fera bonne et prompte jusUce des coupables.
— V'oici un fait entre mille : la cavalerie, vous le savez , est dans un pitoyable état; les chevaux manquent: je fais des efforts inouïs pour en réunir une centaine; je les paye un prix fou avec la certitude de perdre; mais qu'est-ce qu'un sacrifice d'argent quand il s'agit de servir la république? J'envoie les chevaux à Sauniur, et le chef de remonte, aristocrate échappé de la petite maison du roi , en refuse quatre-vingt-dix-huit sur cent; il n'en garde que deux pour loi, les plus beaux, bien entendu, et nos braves cavaliers continueront daller à pied, parce que les aristocrates se couvrent d'un voile de patriotisme et de dévouement. .
Qu'on juge de la colère des représentants. Il fut question de faire immédiatement juger Pigault par une commission militaire, et le procès n'eût pas été long; mais, heureusement pour lui, il avait fut épier les démarches du marchand de chevaux, dont la résignation avait excité sa surprise et sa défiance; il n'avait p.s tardé a apprendre Mu'il était parti à franc étrier pour Tours, et , enfourchant lui-me.nc un des deux chevaux qu'il avait gardés, il avait suivi le maquignon; il arriva chez les repréientants au moment même ou celui-ci en
sortait. , . .
— Parbleu ! mon drôle , s'écria-t-il, vous ne m attendiez pas ici
— Je m'inquiète fort peu , citoyen, de ce que vous y venez faire.
— Et moi , plus curieux , je prétends savoir ce qui vous y a amené.
— C'est un peu fort!
— C'est comme ça. Allons, revenez de bonne grice sur vos pas, ou je vous fais marcher devant moi. . , , - , ...
Et comme d'un rapide mouvement Pig^ilt a la fois étendait la m .m pour indiquer le chemin à suivre, et faisait mine de lever le pitd un peu plus haut que pour marcher, le maquignon sentit qu'il en fallait prendre son parti et retourna sur ses pas.
— Citoyens représentants, dit l'igault en entrant, voici un coquin i nui je vous prie de donner une leçon de probité à défaut de patriotisme ; non-seulement il vole la république , mais il calomnie ceux qui U servent et la chérissent. Il m'a dénoncé, j'en suis sur; il m aura habillé en aristocrate, en suppôt de Pitt et Cobourg. Kh bien il n'ai^it ainsi, citoyens, que parce que j'^i refuse de I aider a voler l'Et'it- veuillez prendre la peine de descendre, et je vais vous montrer lé meilleur des cent chevaux ([u'il prétendait me faire trouver bons movennant un pot-de-vin de cent lonis.
Ah' citoyen, quant aux cent louis...
— ^e me démens pas coquin ! Citoyens représentants, c e.t au nom de la république une, et indivisible que je vous invite a venir examncr le meiMeur cheval de cet honnête fourn.s.eur.
L'invitation éuit pressante, il eût été difficile de n y pas faire droi ; les représentants d. scendir.nt , et P.g««lt 1- "r fil examiner dans le i.lus qr..n.l déiail la ro.se et .j -e qui lui servait de monture, et dont l'aspect e ait d'aut.nt plus misérable et chétif , qu elle venait de faire d'un irait une r.ute assez difficile.
— C'était U la meilleure bête sur cent? demandèrent les reprosenlanls.
— (Ju'il ose dire le contraire! répliqua l'igault.
Le mai|uignon demeurait coi, faisant gauchement de piteux signes de dt'tressc à l'un des deui repréjenlaiits; celui-ci , soit pitié , soit connivence, s'elVorça d'atténuer la faute : il dit que le meilleur citoyen pouvait se tromper; que le marchand de chevaux avait été assei heureux pour donner en d'autres occasions de notables preuves de civisme; il ht si bien, enfin, que les choses en restèrent là; mais ce n'était pas le compte de notre chef de remonte, (jui voulait absolument avoir raison du voleur.
— Ces gens-là vous absolvent, lui dit-il lorsque les représentants se furent retirés, mais moi je suis plus dilïicile à contenter, et vous allei m'accompagner à Saumur pour iléclarer, devant tous les olliciers de la garnison, que vous m'avei calomnié, et que vous m'en demandez humblement pardon.
U. de Préval.
— Que demandez-vous, 'citoyen? je me ferais plutôt couper en quatre !
— Libre à vous; car, sur ma parole, j'ai depuis ce matin l'envie de vous passer mon sabre au travers du corps.
— Citoyen, ce sont de fort mauvais procédés... Je n'avais pas l'intention...
— Choisissez votre arme, ou en route pour Saumur.
— Mais je ne puis faire une telle déclaration sans me déshonorer, sans me perdre.
— .Mors, ayez un peu de cœur... sur le terrain ou à Saumur.
— Eh ! mais, je me rappelle qu'une affaire importante m'appelle à Saumur!
— J'en étais sur, et c'est fort heureux pour vous. En route, allons! Il n'y avait pas de terme moyen, l'igault ne voulait rien entendre.
Ils partirent donc, et tant que dura le voyage, le marchand de chevaux mit tout en usage, lamentations, prières, promesses, larmes au besoin, pour faire clijn.-;er l'invariable résolution de son persécuteur. Mais c'était bien peine inutile, et une fois arrivés, il lui dicta les termes dans lesquels il voulait que les eicuses fussent faites ; puis il réunit quelques ofti:ieri, devant lesquels il exigeait que le pauvre diable répétât sa leçon. Il fallut bien s'eiécutcr; mais le malin maqaignon feignait d'avoir peu de mémoire, et de ne pouvoir se rappeler les mots les plus saillants de cette comi(|ue palinodie; à chaque fois Pigault, au lieu de remplir le bénévole office de souUleur, s'écriait :
— .MIoDs, mon brave, je vois bien que vous aimez mieux m'offrir une réparation honorable.
Ce peu de mots jiroduisait un merveilleux efl'et : le maquignon recouvrait subitement la mémoire, et les spectateurs riaient a ventre déboutonné de son effroi et de sa couardise.
f)etle .iventurc , si simple et si ordinaire en apparence, ne contri-
bua pas peu à dégoûter Pigault du service. Il s'était formé dès longtemps des idées d'honneur fixes et sévères, qui ne lui permettaient pas de demeurer indilTérent à ce c|ui se passait en ce moment autour de lui; chez Pigault, une résolution arrêtée était aux trois quarts accomplie. (,)uel(|ues jours après, il renonçait à la carrière militaire, et revenait à Paris reprendre cette vie d'artiste oii l'attendaient tant de succi's.