‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 55 sur 379 · C'est toujours par celui-là qu'on commence · texte numérisé non relu

C'est toujours par celui-là qu'on commence

estait la fin d'un beau jour d'été. On distinguait à peine les rajonsniourantsdu soleil. Celle Ueure est celle de la promenade et de la rêverie : c'est celle du silence de la nature. C'est le moment de calme, où riioiiurie homme ainu" à s'entretenir avec sa conscience; c'est celui où l'homme dissipé cherche à fondre son ennui dans la foule et le fracas.

Ils étaient assis sur la rive de la Seine. Le plus jeune bâillait en rigardant I autre.

Le bâillement se communique comme l'esprit de parti, comme réjjoïsme , comme l'intolérance; comme toutes les affections qui dégr.ideut l'homme. O race moutonnière!

Pourquoi les idées morales, la bienfaisance, la si niplicitéde moeurs, ledésintéressemenl,nese communiqucnt-ils point avec la même facilité? O race perverse !

On se lasse de tout , et même de bîiller. a Parlezmoi doue, monsieur? — lié !

laissez-moi. — Quoi , de l'humeur! — Kt bi'aucoup.

— La raison, s'il vous plait?

— ,1e suis mécontent, Fran-.

cois. — Et de quoi , monsieur? — De tout, mon ami,

Fran^joi» se consacra tout entier au pelit .Adolphe.,

de tout. — De tout , monsieur; c'est beaucoup dire.

— Je n'eiafjère point, François. — Une grande fortune...— A la bonne heure.

— De la jeunesse... — Avantage que chacun possède ii son tour. — De la figure...

— On le dit, François. — Avec de semblables moyens, n'est-on pas tout ce qu'on veut? — On n'est rien du tout, mon ami , qu'un être ennuyé et ennuyeux. — Diable emporte si je vous comprends 1

» -^ ,Ie vais me faire entendre. Mon père, dit-on, n'avait pas d'esiirit. — Oh!

je ne me connais point à cela.

— Il voulut que j'en eusse , et il me mit dans une pension fameuse, où je végétai di\ans. — Ftoù, sans doute, vous avez appris de bien belles choses? — Rien de ce qu'il fall.iit que je susse. — Bah : — Quand j'entrai dans le monde, je nie croyais un personnage; je comptais tenir lin rang dislingiié. — th bien ! monsieur. — l'.h bien !

mon ami, je suis aussi déplacé dans la société actuelle que le serait C!oriolan on tiocrale. .l'y cherehai des venus : je n'y trouvai que des habiluiles. Je ne rencontrai même aucun deces vices brillants qui annoncent l'énergie des âmes. Tout est descenduauniveaudespetits

l.A FAMILLE LICEVAL.

èires qui in'i iilourriit. — Lit! iiionsitiir, |irt'iirz les lioiiiints comnie iU sont. — I^ur.jiioi nie les ;i-t-oii piinls u-ls (ju'iU ne m)iiI pas? Ou iii'.i élevé pour \ivre iivec les ;ineiens, et je n'en retrouve uulle tr.iee. Uii sont ees princesses qui filaient, teii;naient, lissaient les tuniques île leurs maris? (Ju'esl devenue la chasteté conjugale, qu'une leniuie ne violait qu'en ensani^lanlant la (Irèie? Ou prendre un repas de ces béros d'Homère, servi par la fruijaliié, paré par la décence? Ou trouver des eiemples de cette hospitalité, si relii;ieusenieut pratic]uée? Aujourd'hui, Framois, la houri;eoise aisée dédaignerait de chilVoiiner tlle-iiiènie un bout de gaze dans ses cheveui. File a des amants, elle publie ses goAts; et si le mari veut trancher du Ménélas, on se moque de lui. On ne traite ses amis que par osteniation, pour faire valoir le talent d'un empoisonneur, qu'on appelle un cuisinier, et on est assei platement sordide pour reiirendre sur les caries une partie des frai, du festin. Hemarque-t-on , parmi les convives, un homme qui ne puisse pas traiter ii son tour? on le néglige ou on réconduit : nos Anaeréons ne trouvent plus de l'olycratc.

• Choqué de la diflerence absolue des usages existants et de ceuv que je croyais dans toute leur force, je me suis éloigné des villes, et, mou Théocrite sous nn bras, mou \irgile sous l'autre, j'ai cherché dans les champs les (^orjdon, les Daplinis, leurs muselles, leurs agneaui il la toison brillante et soignée. Qu'ai-jc vu ? des rustres en sabots et en guenilles, traînant de fossé en fossé un corps lourd, nonchalant, et un air hébété; des moutons, marchant devant ou derrière, les jambes embarrassées d'ordures, dont on n'a pus daigué dégager leurs 11 jncs depuis qu'ils on té té tondus. Lest. oriiine, les Amaryllis ont les cheveuv gras, le visage noir, la voix rauqiie , les mains dures et calleuses, le sein aplati, et les jambes engorgées. Chantent-elles? tcho est sourde, et dédaigne de répéter. Dansent- elles? l'herbe qu'elles ont écrasée jaunit à l'instant. Sourient-elles au rustre qui les convoite? les Grâces s'envolent pour ue revenir jamais.

" .Me présenté-je chez un fermier, qu'à sou front ihauve et élevé j'aurais pris jpour le bonhomme Fumée? u» chien menaçant , instruit par son maître, m'éloigne d'une demeure ou l'on ne connaît que deux mots : travail et aryenl.

• (Uierché-je dans le temple du lieu ces jolies et respectables vestales, ces prêtresses de Diane, ces brillants ministre.» d'ApoUoir:' L'architecture est gothique, les hommes sont golhs, et leur chant barbare force ii fuir les amateurs de celle belle mélopée grecque, qu'à la vérité je n'ai jamais entendue.

" Je fuis, en efl'ct, et je reviens à la ville. Je réfléchis que si la connaissance de l'antiquité est inutile, au moins les mathématiques, le dessin, la chimie, que je possède passablement, fixeront sur moi l'attenlion, car on aime à jouer uii rôle, François, et voilà pourquoi le vieux ;\estor, qui ne pouvait plus que parler, parlait sans cesse. — Enfin, monsieur?... — Enfin, François, je parle d'Fuclide, et on m'offre du ihé. Je nomme Archiinède, et on me tourne le dos. — Eh ! que ne parliez-vous thé, chilTons, chevaux? — Je ne me connais ni en chifl'ons ni eu thé, et de quels chevaux parlerais-je après ceui de Dioniède ?

» — Avei-vous fini , monsieur? — A l'instant , François. J'aborde une femme jeune comme llébé, jolie comme elle, et qui parait prendre quelque pitié de mon embarras. Je lui demande ce qu'elle jiense de l'Apollon du lielvédère. ^ ous vous ressemblez tous deux, répond-elle en riant. 11 ne vous m,inque à l'un et à l'autre qu'une âme. — Comment, madame, vous croyez... Elle était déjii perdue dans la foule, .\llons, me dis-je, puisqu'on ue veut ici ni de mathématiques ni de sculpture , essayons de la chimie. Je m'approche d'un homme au triple menton, au ventre convexe , complaisainment supporté par des cuisses. courtes et rebondies. Je lui demande s'il pense que les anciens eu-sent adopté la composition chimique du bénédictin allemand, au moyen de laquelle un héros ptiit être tué par un poltron. — Je vois que vous êtes savant, mon cher ami. — lu peu, mon.^ieur. — Et à quoi la science est-elle bonne? — Jusqu'ici elle ne ra'a servi a rien. — Je le crois bien, parbleu! Barème, monsieur. Barème, voilà pour l'utile. Fiie bonne eaxe et la bouillotte, voilà pour 1 agrément, .\in5i , l'art de bien vivre , sur lequel on parle tant, sur lequel on écrit t. nt, se borne à un petit livre, du vin choisi et des caries.

• Vous pensez bien, François, que je tournai les talons à l'homme au Harême. — El vous eûtes tort, monsieur. Barème est l'auleur (ar eicel enec; tout le monde s'en sert, et tout le monde s'en trouve bien. C'est avtc Barème que je règle \os comptes, qui sont d'une exaclitude a être ]iiéM-ntes au jiii;emeiit dernier. — Oh ! ne parlons pas de cela, François. \ ive Jupiter, enfantant la Sagesse; .Apollon, enseignant les arts aux hommes; Mercure, guidant ces vieux l'iiéniciens fiU firent de leur pelit pays le centre du coiiiinerce du monde! Célébrons celle belle allégorie de l'aidore... Nous bAillez encore, François. — Ce n'est pas que vous ne me disiez de très-belles cho.-is, »:iiis doute; mais, mo^isieur, grefl"e-t-Oii l'œillet sur l'ortie? — Ah! vous ète.< irop modeste, François! — D'ailleurs, monsieur, il est tard. Les anciens se coiichaieii! probablement... — .\vec le soleil, mon ami , pt ils se levaient avec lui. — Couchons-nous donc comme eux ; mais ne nous levons pas si matin. — A la véritr, ou sera.la,sez emliarra *é de Na personne, dans les rues de l'aris, à trois ou qu.itrc

heures du matin. — Pourquoi cela, monsieur? on peut se promener au Luxeiiibourg, aux Champs Elysées, aux Tuileries... — Aux Tuileries, Fr.inçois, aux Tuileries! Savez-voiis que le principale jardin de cette tant fameuse Athènes était nommé le Céruiiiique, parce qu'on en avait aussi tiré de la tuile? — ^on, monsieur, je ne sais pas cela.

— Et le C'éramique élait incontestablement bien plus beau que nos Tuileries. — l'our(|uoi cel.i, monsieur? Celte tant fameuse Athènts était-elle la capitale de l'univers? — l\on, mon ami, mais c'était celle de l'Atliciiie. — 1,'Atlique! l'Altique, l'andore, Apollon, Diomède, le bonhomme Fumée, Amaryllis, Corydon ' Je crois, monsieur, qu'on vous a brouillé la cervelle. — On m'a pénétré de l'amour du vrai beau. — Savez-vous ce que je pense, moi , de lous ces gens-là? c'est qu'ils gagnent beaucoup à être vus de loin, et qu'on n'afl'ecle de louer les morts que pour dénigrer les vivants. Au reste, monsieur, je lirai leur histoire, et quand ma raison aura mis de côté les invraisemblances et la magie du style, nous verrons ce qui restera. Bonsoir, monsieur,

— Bonsoir, François.

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