‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 56 sur 379 · II. — Ce qu'ils étaient tous deux · texte numérisé non relu

II. — Ce qu'ils étaient tous deux

Ambroise Luceval descendait d'une longue suite d'aïeux qui n'obtinrent jamais de considération , parce qu'ils n'occupaient pas de grandes places; qu'on ne rechercha jamais parce qu'il n'étaient pas riches, mais que tout le monde estimait parce qu'ils avaient de la probité.

C^ette estime stérile des autres ne mène qu'à l'estime de soi-même. On salue un homme estimable, et on pa>se son chemin.

Aussi Ambroi.se sentit de bonne heure la nécessité d'être, comme ses parents, l'homme probe et laborieux.

Il n'avait d'autre esprit que celui qui rend propre aux affaires c'est-à-dire qu'il n'en avait pas. La nature lui avait accordé en dédommagement un sens droit et un jugement sain. Avec ces deux avantages, on jiarvient rarement à la célébrité; mais ils rendent quelquefois heureux, et le bonheur vaut bien la gloire.

Ambroise élait l'aîné d'une famille nombreuse. Il conçut, à seize ans, le projet d'établir ses frères et ses sœurs dans une sorte d'aisance.

Le projet réussit, comme vous allez le voir, non parce qu'il était louable : s'il en élait ainsi, les choses iraient trop bien.

Ambroise fit fortune parce qu'il élait opiniâtre et patient, deux qualités qui s'allient assez; parce qu'il était laborieux, qualité nécessaire; parce qu'il avait cette politesse d'attentions qui attire ceux que la politesse de mots éloigne, et ceux-là sont des gens dont l'amitié vaut quelque chose.

Ambroise était parti de son petit bourg en pleurant. Un léger sac sur son dos, une bourse plus légère encore, et la bénédiction de ses parents , voilà tout ce qu'il emportait.

En revanche, il élait riche en espérances. Il était encore aux portes de la vie, il avait du courage, et il était muni de l'adresse d'un riche banquier qui avait plusieurs fois lire sur son père de légères sommes, qui avaient été exactement payées.

Il arriva à la porte du banquier, et, malgré le désordre de ses cheveux et la poussière de ses souliers, il demanda à parler à monsieur. Il pensait que deux cents ans de vertus héréditaires étaient un titre suffisant.

Tel maître, tel valet. M. Dortigny ne s'était pas logé dans un palais, il n'avait pas dix domestiques et vingt chevaux; sa femme élait sans fantaisies : aussi ue fit-il pas banqueroute. Le domestique auquel Ambroise s'adressa ne s'amusa point à ricaner, comme un sot et un impertinent, de la mise et de l'air un peu niais du jeune liorume ; il l'introduisit dans la salle à manger, oii M. Dortigny déjeunait en famille.

La somptuosité des apparlemenls en imposait un peu à Ambroise. Le banquier le mit à son aise, en lui parlant avec bonté. Ambroise se nomma; M Dortigny se leva, et l'invita, de la main, et d'un air riant, à prendre un siège. A ces marques de déférence, le jeune homme se sentit fier de la réputation intacte qu'on lui avait transmise, el il jura de la léguer à ses enfants.

Il s'assit et déjeuna. En mangeant et en buvant, il instruisit le banquier de son dessein de faire fortune, du motif qui l'y déterminait, et il lui demanda de l'emploi.

M. Dorligny n'avait besoin de personne ; mais il promit à Ambroise de s'iniéresser pour lui. Madame Dor.igny fit observer à son mari que les intentions que manifestait Ambroise annonçaient un boa sujet, el qu'un bon sujet n'est jamais de trop dans une maison.

Ln homme qui aime sa femme suit facilement ses conseils, surtout lorsqu'ils s'accordent avec ses inclinations II fut décidé qu'Ambroise aurait le logement el la table, mais qu'avant d'entrer en fondions il s'habillerait convenablement, s'il en avait le moyen, et que, s'il ue l'avait pas, ou lui ferait les avances nécessaires, dont ou tirerait le montant sur le papa (iuillaume Luceval.

Ambroise ne concevait pas que son habit des dimanches ne pût convenir au dernier commis d'un banquier. Il ignorait encore que chacun, à Paris, veut paraître au-dessus de sou état. Cette sotte manie, contre la(|uelle on crie eu vain, a (lourant un avantage: c'est de faire rentrer dans la circulalion des fortunes mal acquises.

Page 1