‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 57 sur 379 · I.A l'\ Mll.Li; l.l'CKVAl · texte numérisé non relu

I.A l'\ Mll.Li; l.l'CKVAl

Lorsque le l:iillfiir ilf \.< m:iisoii fut «iircrnir Auiliroise iIjiis une espoce de s;ic, iissfz iiiconimoili-, <1 il>' livs-inauviiise i;i.'i<i-, on mit le jeune liomiue en possession de son t.iliour<t el île sou huie.iu. il tiavuilliiil ^ans relâche, ce qui lui uurila l'cslinie de M. Dorliijuy; il acquit l'iiniilié de ses camarades, en niellant leur Iies0|;ne au courant, lieiulant i|iie ces messieurs allaient l.iire les importants et les connaisseurs au liai et au spectacle, riilicule conimun au\ jeunes (;ens de lotis les élits, qui ne savent rien, et qui tranclient sur tout.

Amliroise t'tail parvenu, en peu d'aiinces, a la première iilace chez M. l)orlij;iiy ; Il avait toute sa conliaiice, et il la jusliliait. Il est un ùi'e où i'honime opulent aime ii jouir de sa fortune. M. l)orli|;iiy pensa » se retirer des uHaires, et il choisit Ambroise pour son successeur.

C;'est à celte t'poqiie qu'il se fit appeler M. l.uccval , non jiar une morgue mal-eiilendne, mais parce que c'élait le nom (pi'il devait sii;iier désormais. Kidile à l'exécution de son plan , il ne s'occupa d'ahord que du liien-étre de sa famille, et il fit beaucoup pour elle, en peu de temps . parce qu'il se borna ii un lioiinète iiéces>uire.

(Juand on n'a (ju'iin seul ilomestique, on veut au moins l'avoir lion, (^eux de l'aris enlemlent parfaitement le service; mais ils sont liberlins, et quilquefiiis fripons, ^olre nouveau baiu|uier s'était adressé à Cnillaume l.uccval, qui lui avail envoyé le bon François, jeune homme simple, honnête, sage et rempli de bonne voloiil»!; du reste, ne sachant rien.

Au bout de <|U"lques mois, M. I.uceval reconnut dans François des qualités au-dessus de son état. Il se souvint de ce qu'il avait été, et il crut faire un acte dejusliceeii rendant à François ce que M. Uortigny avait fait (loiir lui.

Il lui donna des maîtres. François avait la tète dure. Il apprit, iivce beaucoup de peine, à écrire assez mal, el il fut impossible de le rcmlre calculateur, t^'est sans doute ]>ir celle raison ([u'aiix yeux de F'raneois, le livre par excellence était lîirême.

M. I.uceval renonça donc au ])rojet d'en faire un commis ; mais il prit un second donusiiquc, et 11 investit François de l'emjdoi de son factotum.

C'était François qui réglait la dépense de la maison , qui marchandait, arrêtait et payait les mémoires, et qui, le soir, faisait rire son maître, dont le genre d'esprit avait beaucoup d'analogie avec le sien.

Madame Dortigny n'était phis. M. Dortigny avail eu la satisfaction de marier convenablement sa fille unique, et il était mort assez lot pour n'avoir pas le chagrin de la voir ruinée. La jeune dame aimait pass^ionnément les bijoux, les dentelles, les équipages brillants et les {■(■les. Le mari aimait passionnément sa femme, et ne lui refusait rien. Il prit le parti de mourir de douleur quand elle eut vidé son dernier sac. Comme il est reçu, dans un certain inonde, qu'on ne doit à une jolie femme ruinée que du plaisir et de l'infamie, et que la jeune veuve était sage, ses vrais amis l'abandonnèrent, ses créanciers la chassèrent de son hôtel, et les huissiers vendirent ses meubles.

Pendant la courte durée de son oiiulence , e!le n'avait vu que des têtes folles comme la sienne. Elle avait tourné en ridicule la froide raison d'Ambroise; et Ainbro~ise avait cessé de la voir, parce que l'homme le plus reconnaissant n'aime pas qu'on se moque de lui.

(Quoiqu'il sortit peu, il avait appris sa catastrophe, qui avait fait dans l'aris un bruit aflreux pendant vingt-quatre heures, el dont on ne parlait plus le lendemain.

Il oublia les sarcasmes, les dédains de la jeune dame, el il eut sur son compte une longue conférence avec François, son conseil privé et son oracle dans les affaires épineuses.

il fut d'abord décidé qu'on ne pouvait souffrir que la fille de M. Dortigny sentit le besoin : le consultant et le consulté s'accordèrent au premier mot sur ce point. Mais, quelle forme donner au bienfait pour lui ôler son amertume.'' C'est là-dessus qu'ils ne s'entendaient pas trop. François voulait envoyer tout simplement un garçon de caisse chargé d'une boite et d'une lettre aussi bien tournée qu'ils pourraient la faire à eux deux. Luceval trouvait la lettre de trop, parce qu'elle porterait avec elle le poids de la reconnaissance : F'raiiçois observait que si le bienfaiteur ne se nommait jias, la jeune veuve pourrait attribuer le bienfait à tout autre, el accuser en secret celui qui devait tout a son père, d'ingratitude envers sa mémoire et son sang. Ils parlaient, raisonnaient , déraisonnaient , et ne terminaient rien. Luceval venait de marier la dernière de ses sœurs à un jeune homme dont elle élait tendrement aimée, el qu'elle payait du plus parf.iit retour. Les jeunes époux étaient venus lui offrir en récompense le tableau de la plus innocente félicité.

Ce spectacle, séduisant pour tout le monde, avait produit un certain elVel sur un homme dans la force de l'âge, el dont les sens étaient encore neufs. La veuve était jolie : l.uccval mettait de l'orgueil a relever la famille de M. Uortigny; mais le plaisir, plus puissant que le devoir, donnait à un cœur qui chercliaii ii >e développer une énergie dont le bon Luceval était lui-même étoii' é. Il laissait parler F'rançois, ne l'écoulail plus; et François, ennuyé de parler seul, se lut, cl regarda, la bouche ouverte, son maître, qui se promenait en long el en large la niaiii fortement appuyée sur son front. Luceval déclara enfin, d'un ton décidi'. ipi'il ne voyait qu'un

moyen de dispenser une femme honnéle de rougir en acceptant : c'ct.iil d'oIVrir sa main avec s.i forliiiie. A ces mots, l'rançoi» sauta, comme s'il eiit été sur des charbons ardents, il prutesla (|u'il ne connaissait pas de raison pour (|u'une lemiue (|ui avail ruiné son premier mari ne ruinât aussi le second. Luceval répondait i|ue l'école la plus sure est celle du malheur. François reprenail qu'il est de» êlres pour qui toutes les leçons sont perdues. Luceval répli<|iiail qu'un homme ferme est le maiire clie/. lui. l'rançoi» souten.nt (pi'iine maison oii le mari et la femme sont sans cesse en opposition est un enfer anticipé. Luceval termina la contestation par celle plir.ise : Je veux me marier, et je dois la préférence ii la fille de M. Dortigny. l'"rancois baissa la têle, el n'ajouta pas un mot.

Il restait une diOicultc : c'élait d'arranger un compliment qui ne fit pas lever les épaules à une femme du lion Ion. François prélendit qu'il élait inutile de faire le beau diseur pendant eiii(| miiiiiles, pour ji.irler en lioiihoiume le reste de sa vie: qu'il fallait se inonlrcr tel qu'on était , et que si la jeune veuve levait les épaules, on lui laisserait une vingtaine de sacs, et on irait épouser une femme disposée a aimer celui ii qui elle devrait sa fortune.

Luceval n'était pas cnlèlé, il baissa la tê(c à son tour, et François envoya chercher un remise.

neléguée il un quatrième étage, ne complant plus sur les hommes, el n'ayant à opposer k sa mauvaise fortune que le courage et le travail, elle était loin de penser qu'elle pût recouvrer jamais celle opulence dont elle avail si m;il connu le prix.

Il est des anus que le malheur peut abattre, mais qu'il n avilit jamais. File recul les ollres de M. Luceval avec celte dignité décente qui prouve qu'on s'estime encore, et cette sensibilité qui annonce un cœur fait pour aimer.

Ce n'est plus celte femme futile, dont l'idiome est compose de deux mots: [iLiisir et ridicule. La raison avail arraché d'une main ferme le bandeau qui lui couvrait les yeux I^lle honorait dans les autres les qualités qu'elle s'elVorçail d'acquérir. Flic marqua donc a M. Luceval toute la considération qu'il méritait, et ii François celte bonté encourageante que le faible semble toujours réclamer.

Le bon Luceval, enchanté, s'applaudissait du parti qu'il venait de i.reiulre. François, touché jusqu'aux larmes, se repentait de l'opposition qu'il y avait mise. Tous deux marquaient leur éloniiemcnt el leur salisfaclion.

. J'ai assez connu les hommes, leur dit-elle, pour être convaincue qu'ils ne méritent, en général, que le mépris. Combien , par cette raison, ne doit-on pas de resp.ct à ceux qui ont conserve l'amour des vertus antiques, et qui ont, au milieu de la dépravation publique, le courage de les prali.iuer! — Ah! s'écria François en baisant le bas de sa 'robe, je ne doute p'us que mon cher maître ne soil lieurem. — Oh! oui, il le sera, reprit-elle avec un doux sourire, s il est en mou pou\oir de l'aire son bonheur. »

Il le fut en effet; mais sa félicité s'écoula avec la rapidité d'un beau jour que terniine un orage affreux.

Cette femme, qui avail épuisé tous les genres de folies, qui avait ruiné, désolé son premier mari , et dont la mort semblait avoir respecté les travers, celte femme, rendue à la raison, livrée a ses devoirs, vivant dans la retraite, semant de fleurs les jours de son epoui; celle femme, si digne alors de vivre, péril en donnant la vie a un fils dont la naissance devait combler ses vœux le» plus doux.

Son confesseur l'assura que tout élait pour le mieux, et que U terre n'était pas digne de posséder une âme comme la sienne.

Luceval et Fraiùois, à genoux devant son lit, fondaient en larmes, el priaient Dieu de la leur rendre. Le confesseur essaya de leur persuader qu'ils devaient des remercîments à la Providence.

La mère infortunée leur lendit la main, regarda son fils et expira. Luceval cl François ne mirent plus de bornes a leur douleur. H restait au con'tessenr un devoir intéressant à remplir, c'était de rérler l'ordre du convoi, et il devait être très-cher, d'après la fortune du" mari et les regrets q.i'il témoi,;nait. D'ailleurs, le spectacle de la douleur est insu(q>orlable pour un cœur sensible. Le confesseur sortit en tenant son mouchoir sur des yeux secs.

Pour supporter la i.erlc de ce qu'on a de plus cher il fau ou une insouciance dont le bon Luceval elail loin, OU une philosophie quil n'avait pas. Sa santé dépérit sensiblement.

François lui représentait qu'il devait vivre pour son fils. Luceval répondait tristement qu'il ne désirait pas la mort. François cherchait à le distraire par de petites fêtes simples comme leurs mœurs. Luceval ne voyait rien, n'eniendait rien; des larmes, qu il voulait arrêter pour ne p.s allliger François, s'échappaient maigre lui

Le chagrin est un ver rongeur qui dévore tout quand on ne I étouffe pas dès sa naissance. Luceval, épuisé, souriait a l'idée de .e rejoindre

a celle qu'il avait tant aimée. , • .

«Tu fus mon meilleur ami, François; sois encore celui de mon

fils. .. Telles furent ses dernières paroles. . „ r .

On ouvrit son teslamenl.il nommait I- rançois tuteur de 1 enfant,

parce que, disait-il, il ne connaissait pas de plus honnête homme.

11 sentait bien , ajoutait-il , que François ferait d abord des fautes

•' en administration ; mais il croyait que ces fautes même l'instruiraient,

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