I.A FAMILLLE LUCEVAL
et qu'un orplieliii |)erd moins avec un tuteur igiiorciut qu'avec un tuteur trop adroit.
Il donnait des instructions générales sur la manière dont il voulait que son liU fût (levé; eiitin il laissait il Kranoois de quoi vivre comnicidcniint et dans l'indépendance.
Krani;ois alla au delà des dernières volontés de son maître. 11 se consacra tout entier au petit .\dolplie, (|ui le r.ippelait sans cesse il des souvenirs de l'enfance, et, jaUnn d'i'trc le premier instituteur de son pupille, il lui en>ei|;nait en jouciiit à lire et à écrire : c'est tout ce que le bonhomme savait, l'.n récompense, il lui appiit à être bon, ce qui est inappréciable, et à honorer la mémoire de son père et de sa mère, ce qui lui imposait rol)lii;alion de leur ressembler un jour. 11 y a des maîtres de latin, de grec, d'italien; des maîtres de danse, d'écriture, d'équitation , qui |;aj;nent de quoi acheter un cabriolet, entretenir un cheval et un jockey. S'il y avait des maîtres de morale, ils inourraienl de faim; ce qui prouve l'eitrème perfection de iiotre jugement.
Lorsque Adolphe eut atteint l'âge prescrit par son père , François consulta sur le choix d'une pension, et plaça son pupille dans celle qui réunissait la majorité des sufl'rages. l'eut être eût-il été plus prudent de s'en rapporter à la minorité. Alais François i)ensait, comme bien d'autres que l'expérience a détrompés, que cinq cents doivent mieux voir qu'un.
11 allait chercher Adolphe le dimanche, il lui procurait les plaisirs de son âge; et de tous ses camarades, celui avec lequel Adolphe se plaisait le plus, c'était François, parce que François faisait tout ce qu'il voulait.
Ce sentiment changea avec l'âge, mais ne s'éteignit jamais. Adolphe conseria toute sa vie pour François cette amitié, cette sorte de considération qui pouvaient seules le payer de l'accomplissement rigoureux de ses devoirs.
Adolphe avait dix-huit ans lorsqu'il s'établit dans la maison de son père. Sa fortune était augmentée des revenus et des intérêts de seize ans, que François avait fait valoir avec sagesse. 11 était trcs-riche et ne s'en doutait pas, parce que son tuteur pensait qu'à dix-huit ans il reste encore des qualités à acquérir, et que celles qu'on a acquises à cet âge se dissipent dans le luxe et les plaisirs. Il cachait donc soigneusement à son pupille cette opulence, dangereuse surtout pour la jeunesse. Un notaire et lui étaient les seuls qui connusseirt l'état des affaires d'Adolphe.
Cependant François n'était point parfait. Il se dépitait quelquefois contre la passion du jeune homme pour les Grecs, parce qu'Adolphe lui en parlait sans cesse, et qu'il ne pouvait répondre que par monosyllabes ou en bâillant. 11 se calmait en réfléchissant que tant que son pupille serait dominé de l'amour des anciens, nos jolies modernes ne lui feraient pas faire de folies, nos élégants ne lui escroqueraient pas son argent, et que s'il n'acquérait pas d'usage du monde, au moins il n'en prendrait pas les vices, et les vices se communiquent aisément depuis qu'on sait couvrir leur difformité d'un manque flatteur. François se résignait donc à bâiller pour l'amour d'Adolphe.
Mais Adolphe, qui n'aimait pas à parler seul, le somma enfin de tenir la parole qu'il lui avait donnée sur les bords de la Seine. François, religieux observateur de ses moindres engagements, s'enferma à regret; mais il lut pendant deux mois tout entiers ce qu'on a écrit de plus admirable sur cette terre privilégiée, qui produisait des héros, comme nos jardins des petits pois. Le pupille lui indiquait les auteurs par excellence; le tuteur trouva ces ouvrages fort à son gré, et convint qu'après les contes des fées, c'était ce qu'il avait lu de plus intéressant.
Si quelque passage lui paraissait obscur ou absurde, Adolphe expliquait ou accusait le traducteur, et il dissertait jusqu'à ce que François s'endormil, ce qui arrivait régulièrement à chaque dissertation.
A la lin du second mois, le tuteur jugea qu'il avait donné assez de temps a la Grèce , il se crut en état denlendre son pupille et de lui repondre, et après avoir employr huit jours à classer et à raisonner, tant bien que mal, ses idées, il eut avec Adolphe l'entretien suivant, immédiatement après avoir jiris son café : c'était le moment OU son imagination perdait quelque chose de sa pesanteur ordinaire.