XI. — Succès de théJIre
— Je finirais par croire, disait parfois Pigault à ses amis, que ce n'était guère la peine de faire une révolution : il n'y avait autrefois de voleurs et d'intrigants que dans de certaines classes de la société, la noblesse , la magistrature , la maltùte et le clergé ; maintenant il y en a partout ; le peuple a des droits et manque de pain ; on s'appelle citoyens, et non plus monsieur , mais on n'a pas un vice de moins. Oh! fous, bien fous ceux ijui croient à une régénération ! le monde peut changer, sans doute, mais devenir meilleur , jamais !
Ces noires boutades lui étaient familières, mais n'avaient heureusement aucune influence sur la gaieté de son esprit ; tout en se plaignant de ce qui l'entourait, tout en blâmant avec amertume les maux (|u'il avait sous les yeux, il conservait son humeur joyeuse ; un moment de plaisir, ou le récit d'une bonne action , chassaient bien loin derrière lui la pensée' des maux dont il ne s'inquiétait que pour le bonheur de sa patrie et de l'humanité.
Il avait repris ses travaux littéraires , et ne tarda pas à faire jouer au théâtre de la Cité les Dragons et les Bénediclines. petite pièce vive et pleine d'esprit, dont le succès brillant et mérité fut en partie dû au mérite des acteurs, parmi lesquels on remarquait Saint-Clair et sa femme, madame Pélicier, Duvai et Frogères. Ces deux derniers comptaient au nombre des amis de Pigault, qui, dans le cours de sa longue et honorable carrière , n'a jamais accordé son amitié qu'à de parfaits honnêtes gens. Le père Duval est ce bon vieillard qui a donné son
Vibito au l)im curé oncle de Beinier.
nom à un caractère, et qui servait encore , il y a quelques années, d'inimitable compère à Jocrisse-Brunet. Peu favorisé de la fortune , mais doué d'un excellent cœur, il ne laissait jamais échapper une occasion de faire le bien , et l'on nous pardonnera ici d'en apporter un exemple que Pigault ne citait jamais sans émouvoir ses auditeurs. Deux de ses voitins, le mari et la femme, avaient péri sur l'échafaud pendant la terreur; ils laissaient une pauvre petite orpheline sans ressources. Duval la recueillit, la fit élever comme sa fille, et fut assez heureux pour la marier plus tard à un des riolies directeurs du théâtre des Variétés. Son action, ainsi racontée, semble bien simp'e assurément, mais pour arriver là, il lui avait fallu s'imposer les plus cruelles privations : il avait vendu son argenterie et u/je partie de son mobilier pour donner une éducation convenable à sa fille adoptive; plus lard, il se délit du reste pour lui former un trousseau, et
se trouva réduit à un état voisin de la misi're ; mais tout le momie ri|;norait, car il supportait i;aicment linforlunc , et la satisfaction d'avoir fait le bien lui permettait de cacher ses privations sous les dehors d'une i;aieté dont la source ttait dans la pureté de son cnMir.
Quanta KroRCres, que Pij;ault aimait avec une c-ordialité profonde, il partit en ITo'o pour la Uiissie , et s'enijagea au riu'àlre-Français de Saint Pétersbourj;; son talent original et facile, son esprit délicat et fin, son caractère honorable et sûr ne tardèrent pas à le faire distinguer de la noblesse et de l'empereur; il devint en iiuelipie sorte l'aïui de Paul 1", et, plus tard, Aleiandre lui conserva cette faveur dont il se montra constamment digne.
Une nuit, Aleiandre et Frogères se trouvaient dans un bal offert par les ofliciers des gardes aux dames de la ville; un oflicicr russe s'approchant du comédien :
Ma lemoiselle Desgarcins.
— Mon frère, lui dit-il, est un brave et d'r;ne officier qu'une faute légère a fait exiler en Sibérie; si vous étiez assez bon pour vous intéresser k son malheur, vous obtiendriez son rappel, j'en suis sûr, de la bonté de notre czar.
— Je ne puis pas parler à l'empereur, répondit Frogères, car il est ici incognito. Je vais cependant hasarder en sa faveur une démarche...
Et aussitôt courant vers Alei&ndre, il lui frappe familièrement sur l'épaule et lui dit :
— Aleiiowitz , ce brave officier serait bien heureux s'il pouvait obtenir la grâce de son frère exilé en Sibérie; je ne suis pas grand'chose par moi-même, mais si vous vouliez me soutenir de votre crédit, je suis sûr que nous réussirions.
Alexandre sourit , promit son appui , et signa dès le lendemain le rappel du pauvre ofticier.
Lors des désastres de l'armée française, après l'évacuation de Moscou, Frogères demeurait à Saint-Pétersbour;;, au palais impérial. A la nouvelle de la déroute de la grande armée, la ville fut spontanément illuminée; le palais était resplendissant; les croisées seules de Frogères demeurèrent sombres et comme voilées de deuil, au milieu de l'éclat de la joie générale. Dos le lendemain, il en recevait de vifs reproches , et de grands personnages le menaçaient de la colère d'.\leiandre : il fut quelque temps sans oser approcher de l'empereur, qui le fit enfin appeler.
— Frogères, lui dit-il, je ne suis donc plus votre ami, puisque vous ne vous réjouissez pas de ce qui m'arrive d'heureux?
— ^ otre protection, sire , votre appui sont mon bien le plus précieux , puissé-je ne jamais les perdre! mais n'en serais-je pas indigne SI je pouvais oublier que ces vaincus sont mes compatriotes?
— Vous êtes un brave et honnête homme, Frogères, et je n'aurais pas été content de vous si vous eussiez agi autrement.
Frogères revint à Paris en 18i l,et il y est mort du choléra en IS32, chez sa sœur, madame Dugazon, deuxième femme de l'excellent comédien de ce nom.
C'est k cette époque (noG) que le libraire Barba devint l'éditeur et bientôt l'ami de Pigault-Lebrun ; leur amitié, qui pendant près de qua-
rante ans ne se démentit jamais, se forma, il faut le dire, sous des auspices qui ne devaient pas faire présumer qu'une liaision si étroite et si sincère en résulterait.
Le ridi'au venait de baisser après la première représentation des /)i(ji;ii/is et /i'< Wi »i'i/ii(i;ii's; la salle retentissait encore du bruit des applaudissements, et le nom de l'auteur venait d'être livré aux bravos du public; le libraire liarba demande oii il pourra trouver l'auteur de la jolie pièce qui vient d'obtenir un si brillant succès; on lui indique une loge, il y court et fraiq)C ; on Duvre.
— Lequel de vous, citoyens, est l'auteur de la pièce i'
C'est moi, répond l)rus(|ucment Pigault, que me veux-tu '
— Je voudrais 1 imprimer.
— C'était parbleu bien la peine de nous déranger pour cela !... Je serai chez moi demain.
Et sans plus long entretien, il ferme brusquement la porte au nez du visiteur. Barba ne se découragea pas; le lendemain il se présentait chez l'auteur.
— Combien veux-tu de ta pièce ?
— Douze cents livres.
C'est énorme! considi-re donc que les assignats ne valent plus
rien, et que l'argent se montre à peine.
— J'en veux douze cents livres ou rien.
— Alors, l'imprime qui voudra!
A la bonne heure : je croyais que les considérations allaient revenir sur le tapis, et je te sais gré de m'en faire grâce.
A cette seconde entrevue il en succéda plusieurs, soit au théâtre, soit au foyer, liarba et l'ij;ault ne tardèrent pas i s'apprécier réciproquement. Bientôt les Diayims en cuJilonxemenl succédèrent aux l)ra- (jons et les Bénédictines, et n'obtinrent pas moins de succès; l'éditeur revint à la charge.
— E^t-tu toujours dans les mêmes dispositions '.' demanda-t-il à Pigault.
— Je n'ai qu'une parole.
Ntwravicz ancien aide de camp de Kosriusko.
— Combien les deux pièces ?
— Cent louis. .toi 11 n'y avait rien à gagner à discuter avec un tel homme, W. Barua
donna la somme , et il fit une excellente affaire. On venait en effet alors de décréter, sur la proposition de M. Népomucene Lemercier, aue les auteurs percevraient un droit pour la représentation de leurs ouvrages en province, et les deux pièces de Pigault furent jouées sur tous les théâtres de la France. Toutefois, si Pigault avait demandé une somme assez forte pour ces deux petits ouvrages, ce n était pas au'il se fit illusion sur leur mérite et leur importance , car c est lui qui, après le succès de son l'et,t Matelot , :> formule cet aphorisme qui fait du moins honneur à sa modestie : . A oulei-vous la recelte pour réussir à l'Opéra-Comique ^.. Un air au ténor, un grand air à la chanteuse en vogue, un duo... et des imbécilespour écouter toutes ces belles choses. »
VIE tr AVEftTCHLS UE PIGA U LT-LEBKU N.
Ce)>«n(l;iDl rii;aul( vivait lioiiorablemeut du fruit d'un trjv.iil (|u'il limait. Il ivjil eu la douleur de perdre Kup/iiie, et ven;iit de cou tracter un second niariap.i' avec la sœur de Micliaud , i|ue le (Hiblic regrette et qui a iaissé une réputation de bon citoyen , d excellent bomaie et d'inimitable comédien. 8a nouvelle t'pouse était veuve et possédait i|uelqur fortune; il avait hérité lui-même d'une petite propriété voisine de Montarf;is qui lui rapportait cent louis de rente. Il voulut essayer alors son tjirnt dans un cadre plus large, et où il pût développer |)his à l'di.-e les ressources fécondes de son iinagmalion <t de sa j;iielé. Il écrivit, de verve et presipie sans s'arrêter, l'/i/ifaiit du Ciintarat . dont le libraire Barba lui utViit su cents francs. Pigaiill en voulait neuf, et le niarcbc ne se conclut pis. Peut-être l'auteur ou le libraire eussent-ils fini par céder, mais un ami de Pi- (;ault, Julienne, homme d'esprit, de conscience et de goût, qui remplissait alors les fonctions périlleuses et dilViciles de défenseur officieux, avait eu connaissance du manuscrit, cl il tiuuv,iit l'ouvrage original, intéressant et gai à tel point, qu'il offrit de s'en faire luimême l'éditeur a des conditions beaucoup plus avantageuses que celles offertes par Itirba.
^Peut-être nous trompons-nous tous deui, dit Pigault ; je ne veux pjs ijagner d'argent dans une opération qui l'en pourrait faire perdre. Mettons-nous loyalement de moitié :je mets dans l'association mon esprit, si c-prit il y a, lu y mettras Ion argent, et, l'ouvrage imprimé, nous chargcroos Barba de la vente.
t^ette proposition fut acceptée; l'ouvrage parut, et il eut un tel succès, que Barbi acheta bientôt l'édition eniière et le droit de réimpression. Dins lespice de treille an« il en fit paraître dii-sept éditions, celait une fort belle affaire ; mai» en toute chose il y a un revers à U médaille, et en \s-Hi la du- eplième édition fut sai<ie à la rcquèle d UQ procureur du roi , aui ordres alors de cette congrégation si puissante, et dont la colère du peuple a fait si promplement justice. Le livre saisi fut rais à l'index, le libraire perdit son brevet et fut condamné à l'amende et à la prison. C'était un homme de résolution que le libraire Barba; il avait traveré des temps dill'iciles et vu se succéder nombre de petites tyrannies d'un jour; il ne s'effrayait jias pour si peu, et continua philosophiquement a édiier des ouvrages qui, depuis trente ans, attiraient la foule dans sa boutique cosmopolite; l'autorité fit fermer par la force son inoffensif magasin.
Il plaidait depuis cinq années, lorsque la révolution de juillet vint mettre un terme aux misérables persécutions que lui avait suscitées la faction stupide de l'aveugle pavillon Alarsan. Ainsi Pigault, après avoir si puissamment contribué à la fortune du libraire, son ami, se trouvait en quelque sorte la cause de sa ruine. Si maison de commerce étant fermée en effet, la prohibition lui étant faite de réimprimer ses propriétés littéraires, Barba se trouvait ii la veille de ne pouvoir plus faire face à ses engagements.
Le libraire Bsrba était ainsi dans la plus cruelle alternative; les persécutions du pouvoir n'excusent jamais un retard aux yeux d'un homme de commerce, et il savait qu'il aurait en vain recours à ces honnêtes sangsues du commerce de la librairie, auxquelles on donne trop légèrement l'honorable titre d'escompteurs. Quelle fut sa surprise lorsiu'a la fin du mois il vit arriver chez lui, vers le soir, un confrère qui portait dans un pan de sa redingote une somme asseï rondelette, et avait l'air de se cacher, comme s'il eût craint d'être surpris au moment de commettre une mauvaise action!
— Combien vous man(iue-t-il pour faire vos payements du :!0? ditil après les premiers et oiseux compliments.
— Cinq mille frani s, et je vous avoue que je ne sais oii les trouver.
— Parce que vous ne les avez pas cherchés où ils sont au service d'un honnête homme.
En disant ces mots, il dépose ses s. es sur le comptoir, compte la somme et disparait sans donner i son ami le temps de lui dire merci. Le lô du mois suivant , il revint de même :
— C'est encore aujourd'hui le jour de douleur, dit-il en entrant.
— Ah I mon ami, je n'ouhlierai jamais...
— M moi non plus, parbleu! J'ai de l'ordre... Ainsi il vous faut?
— Même somme... mais c'est trop...
— C'est cinq mille francs, et les voici.
Gel» dura ainsi trois mois, et l'auteur de cette action si simple et si belle était .M. iJelaunay, le libraire du Palais-Hoyal. 11 nous blâmera sans doute de révéler un trait auquel sa modestie ajoute un prii nouveau ; mais itirba , tout en promettant le secret, n'avait pu taire devant Pigault sa sincère reconnaissance, et c'est à ce dernier seulen>ent que pourrait s'adresser le reproche d'indiscrétion.
Revenons a VKnfant du Carnaval; nous parlerons peu des qualités littéraires de ce roman, ijui a le mérite , du moins aujourd'hui d'avoir fait rire deux générations. On sait avec quelle verve il est écrit et quelle est l'entraînante gaieté de la première partie.
L» seconde est un tableau animé, quoiqu'un peu chargé peut-être des excès de la révolution pendant le court rogne de la terreur : là t.ansition est trop brusque sans doute entre des peintures si folles et de si sombres tableaux ; le libraire en lit l'ubiervation à Pii»ault lorsqu'il Si- disposa à en publier une nouvelle édition, et l'engagea k modifier un peu cette seconde partie. — Celle lugubre époque est trop
rapprochée de nous, disait-il; que de gens, que d'opinions blesse la crudité de les peintures!
— Cela re peut blesser que des gredins ou des imbéciles, répliquait Pigault ; ces deux classes sont fort nombreuses par le temps qui court; mais ce n'est pas leur suffrage que j'ainbiiionne. J'ai écrit ce que j'ai VU; je n'ai rien exagéré : c est de l'histoire.
tt cela dit, il n y clnngea rien.
Certes , l'Enfant du Carnaval, si riche de gaieté , de philosophie et de passion , abonde aussi en gravelures ; mais était-ce une raison pour que l'auteur écoulât la banale clameur qui voit et signale partout l'outrage à la morale pub|-(|iie!' Alors, comme aujourd'hui, la plupart de ceux qui criaient anatbème contre les scènes hasardées de Pigault- Lebrun étaient de moroses hypocrites qui , après avoir dévoré le livre, ne voyaient rien de mieux à faire que d'en discréditer l'auteur. Pigault, avec son esprit juste et fin , savait à quoi s'en tenir sur leur compte : on sait quelle guerre franche rt vive il fit au tartufe Geoffroy, ce célèbre critique, qu'un écrivain à l'eau rose et aux broderies de chii(|udnt a la prtteniiuii de remplacer dans la feuille des renégats. Ah ! si nous avions quelque chose de la verve moqueuse et du sarcasme incisif de ce bon Pigault, comme nous le vengerions avec joie de ce moraliste en bourrelet , qui se croit, par droit d'héritage, permis d'insulter à la dépouille tiède encore d'un homme de conscience et d'espril !
EU ! qu'est-ce donc que la morale publique, s'il vous plaît? qui est-ce qui le sait? est ce vous? est-ce nous ' est-ce la législature, le théâtre, la prètraille, le feuilletonisme ?... Eh! non, mon Dieu! c'est le vulgaire, le public à qui nous obéissons tous, que nous servons selon son goût; Pigault ne faisait pas autre chose, et une preuve, entre cent, répond à ces criailleries. (Quelques abbés, Geoffroy, je pense, en tête, avaient fait grand bruit dans les journaux, où ils commençaient à montrer de nouveau leurs tristes et plates figures, de certaine scène de l Enfant du Carnaval, où figure un plat d'épinards dans la cuisine d'un curé. La plaisanterie n'était certes pas de bon goût, mais il s'agissait de VEnfant du Carnaval, et le carnaval a ses licences. Quoiqu'il fût à sa quatrième édition de l'ouvrage , le libraire Barba vint trouver l'auteur.
— On crie, on clabaude, lui dit-il, contre cette malheureuse platée d'épinards, et ce n'est peut-être pas sans raison. Est-ce qu'on ne pourrait pas supprimer cette scène ?
— Très aisément, répondit Pigault; je l'avouerai même que j'y avais pensé, car je suis las de ce bavardage.
La scène fut donc supprimée : celle condescendance pour le goût du public devait doubler au moins le succès de l'ouvrage, aussi le librare eut il soin de l'en prévenir. — L'édition tout entière resta dès lors en magasin.
— Nous avons fait une sottise ! disait piteusement le libraire à l'auteur.
— Je m'en doutais ; eh bien ?
— Ma foi , rendons aux lecteurs ce plat d'épinards qui semble si • fort de son goût.
— De tout mon cœur.
On fit des cartons, le libraire annonça bravement qu'il restituait à l'Enfant du Carnaval le plat d'épinards dont la critique l'avait expurgé, et il n'en fallut pas davantage pour que l'édition entièri; s'écoulât fructueusement en quelques jours.