‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 60 sur 379 · IV. — Le premier battement du cœur · texte numérisé non relu

IV. — Le premier battement du cœur

On était au milieu de métagetnion, selon Adolphe, ou au quinze août, selon le vulgaire. C'est le moment de travailler les terres qui exigent de grands mouvements, et de les préparer à recevoir les plantations d'automne.

Or, il V avait beaucoup à remuer dans la prairie du nouvel Inachus. Il fallait exhausser considérablement le terrain, parce que la Marne déborde comme le INil ; voilà la ressemblance : mais le ]Nil dépose du limon, et la '\Iame du sable ; voilà la différence.

M. Phidiot, c'est notre architecte, dont le nom était évidemment francisé, mais qui descendait incontestablement de Phidias, à ce que croyait .Adolphe, M Phidiot avait apporté, le soir du quatrième jour, ses plans, qui furent adoptés, et son devis, qui fut signé sans examen , parce qu'il jura sur sa conscience, et que la probité de François ne lui permettait pas de douter de la véracité d'un te! serment.

Le soleil éclairait à peine la cinquième journée, et Adolphe était debout. Il n'avait pas fermé l'œil , parce que son crfur s'était ouvert à l'ambition. Il se regardait comme le fondateur d'un petit Etat , et ivresse de grandeur ôte le sommeil que donnent toutes les autres.

François n'avait pas dormi davantage; mais, son insomnie était l'effet d'une douce rêverie. Il repassait dans sa mémoire ce qu'il avait fait pour son pupille, ce qu'il se proposait de faire encore. Il le voyait parvenu, à travers des écueils, à l'époque oit rhoiumc vigoureux et de nicpurs pures peut inspirer de l'orgueil à la vierge qu'il préfère. 11 le voyait cherchant sa félicité dans sou cœur, aimant sa femme comme on aime celle à qui on doit sa première jouissance. Il le voyait renaître dans dis enfants sains et foris comme leur père, et il se disait avec complaisance : Ce sera mon ouvra;;e.

Il semble que les ténèbres ajoutent un charme de plus à la douce sérénité qui accompagne pirtout l'honnête homme. Les ténèbres éloiipient de lui les distractions; c'est dans les ténèbres qu'il cause en paix avec sa conscience.

Debout aussitôt qu' .Adolphe , il fit apporter le déjeuner : c'était du pain, du cresson et de l'eau. Le jeune homme marqua de l'élonnement. « C'est en vivant à Spartiate, dit François, que nous nous rendrons dignes des délices d'.Xthènes. >•

Le tuteur portait deux bâtons sous le bras. Adolphe lui demanda à quel usage il les destinait. • J'ai cru, monsieur, qu'un bâton peut être utile en route. — Comment, François, nous allons voyager à pied ! — .le ne crois pas, monsieur, que les Spartiates se servissent de carrosses. — .MIons! allons! François, je conviens que ce qui m'est échappé chez M. Phidiot était un" peu poétique. — C'est-à-dire, exagéré. Monsieur , ne nous parons jamais des rertus que nous n'avons

point : le masque tombe, l'homme reste. Le jeune, d'ailleurs, n'est venu que pour l'indigent qui a le courage de se soumettre à la nécessité. — Comme vous vous exprimez, François! — C'est l'effet de la lecture, monsieur. Si j'avais lu trente ans plus tôt, je jouerais peut-être un rôle dans l'Etat. — Et vous ne seriez pas mon tuteur, mon ami , mon guide. » François lui prit la main : « Je m'applaudis d'être toujours l'iançois. •

Il y avait dans la "chambre voisine une table convenablement servie, et le remise attendait à la porte.

On arriva sur les bords de la Marne, et on ne trouva dans la prairie que du bétail qui jiaissait l'herbe que les chevaux de la marine n'avaient point écrasée. François se récria sur la spoliation des propriétés : les pâtres lui répomlirent que dans ce canton les regains n'appartiennent point au propriétaire. « (^'est-à-dire, reprit François, que les véritables propriétaires sont ceux qui n'ont pas de propriété : ça ne durera pas toujours. «

Le bouillant Adolphe, occupé d'objets plus relevés, accusait M. Phidiot de lenteur, de négligence, lorsqu'il parut enfin à la tète de ses pionniers.

Deux fourgons suivaient lentement. L'un portait des tentes, des marmites , des bidons ; l'autre était chargé de provisions de bouche, d'une marquise élégante pour l'inachus, le Cadmus, le Cécrops ; d'une tente plus modeste pour le tuteur, et d'une autre qui devait servir de magasin et de garde-manger.

François avait adopté l'idée d'Adolphe. Il pensait qu'un jeune homme bien constitué se fortifie en couchant sous la tente pendant la belle saison , et que le travail modéré est père de l'appétit et du sommeil.

François voulait que les ouvriers fussent bien piyés; mais il entendait qu'ils gagnassent leur salaire en travaillant, et non en promenades de l'alelierau village et du village à l'a'elier.

Il avait donc pris à loyer quelques effets de campement , et les menus ustensiles nécessaires.

Et , comme il prévoyait tout , il comptait prévenir les effets dangereux des pluies d'automne en faisant bâlir, dès que les excavations nécessaires à la formation du lit du Scàmandre auraient suBisamment élevé le terrain.

Son premier soin fut de faire dresser les lentes. Lorsque Adolphe les vit tendues, et la sienne dominant toutes les autres, il s'écria : « Je crois voir Milliade dans la plaine de îMarathon. »

La comparaison n'était pas formellement exacte ; mais l'intention n'était pas douteuse , et , puisqu'il est convenu que toute comparaison cloche , oii est l'inconvénient de se comparer à ce qu'il y a de mieux ?

On fit peu de chose pendant cette première journée. Chacun s'occupa d'abord de pourvoir à sou existence. Les terrassiers se répandirent ensuite dans la campagne pour se procurer des journaliers, et M. Phidiot, après avoir raisonné son plan avec le terrassier en chef, fit planter quelques jalons , et retourna à Paris.

Mais le lendemain, dès le point du jour, la terre résonna sous les coups de pioche, comme l'Etna sous les marteaux des fjyclopes. Adolphe était partout. H encourageait les ouvriers par son exemple , par ses discours, et par le vin qu'il faisait distribuer à ceux qui se distinguaient par leur activité : ce dernier moyen manque rarement son effet.

Avec quelle facilité le sein de la terre s' entr'ouvrait, amolli par les libations! -( Ah! sans doute, disait Adolphe, Annibal ne déracina les rocher des Alpes, Alexandre n'as ervit la mer devant Tyr, qu'en prodiguant le jus de la treille. Grâces immortelles soient rendues à Bacchus! Il

A la fin de la semaine, notre Miltiade, notre Annibal, notre Alexandre vit avec une joie inexprimable le lit du nouveau fleuve entièrement creusé. Douze pieds de large, ma foi !

Adolphe voulut que le jour oii l'onde bouillante franchirait la faible digue qui la retenait encore fût un jour solennel. Il aurait volontiers renouvelé les jeux Olympiques, les jeux Pylhiques , les jeux Isthmiques ; mais ses gens n'en ayant aucune idée, il se borna, malgré lui, à donner une fête villageoise.

Déjà on avait dépecé et distribué un veau et deux moutons ; déjà des échalas, transformés en broches , tournaient sur des fourches fichées en terre ; une pièce de vin défoncée désaltérait les cuisiniers et provoquait la gaieté bruyante; l'aigre violon du village, chargé de rubans de toutes couleurs, précédait les jeunes filles, qui s'avançaient en dansant pour sauver l'ennui du chemin, lorsque des nageurs, vêtus de blanc, parurent, portant sur leurs épaules deux nacelles, qu'ils lancèrent dans le lac : c'était une galanterie de François.

D'un bras vigoureux, Adoljibe saisit la rame. Il veut aborder le jiremier dans l'île de Cylhère , et bien qu'elle offre encore l'image de la stérilité . il prononce que c'est là que se donnera la fête , et qu'elle sera consacrée à Vénus.

Parmi les paysannes, on distinguait telles jouvencelles, que la déesse eut facilement admises au nombre de ses prêtresses. Une petite Marguerite se faisait parliculièrement remarquer. Parée de sa seule beauté et de son innocence, elle semblait attendre et non provoquer l'amour ; cependant , les mouvements précipités de son sein annon-

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