V . Vanité plua forte qu'amour
M:iri;iicrite otail simple, elle était sage, mais elle avait un cœur; et que fail-ou de son cœur à seize ans?
Elle n'avait vu ilaiis Ailolplie qu'un (jareon plus lieau et plus aimable que ceui qu'elle avait reuconlrés juscju alors. Klle n'avait remarqué ni ses li..l>ils, ni l'opulence qui l'eiilourail. Il avait un cuMir aussi, elle ne pouvait en douter, le reste lui était indilVéreiit. Klle i(;iiorail le mot ai/KMir. et elle se laissait aller au pl.iisir d'aimer comme un ruisseau pur et calme suit la pinte qui l'entraine.
rile ne concevait pas pourquoi sa mère lui avait défendu de retourner il l'atelier. Slais , soumise même à des volonti s qui lui paraissaient iiievplicaliles , elle av.jt pris son ouvrage, s'était assise en
Le père et la mère Dufour.
face de la porte, regardant du coin de l'œil la bonne femme, qui allaii et venait en garnissant son panier ; elle la suivait de l'œil encore pendant qu'elle descendait la montagne, et, à peine l'avait-elle perdue sous les ceps qui paraient le coteau, qu'elle avait couru sur un tertre, d'où l'on découvrait la prairie. Elle regardait la tente d'AdolpUe, et ses joues se coloraient, son sein s'agitait doucement, une tendre mélancolie humectiiit ses paupières.
Depuis le retour de sa mère, elle n'avait cessé de parler d'Adolphe.
La bonne femme avait cru nécessaire de l'éclairer sur l'état de son cœur, et elle avait commencé un très-beau discours sur le danger d'aimer. Elle oubliait que vingt ans auparavant son vieux père lui avait dit les mêmes choses et les avait dites eu vain.
La mère Oufour, aussi peu riche en pensées qu'en raisonnements, eut bientôt épuisé son propre fonds, et elle débitait ce qu'elle avait retenu de monsieur sou curé sur ce qu'il appelait le péché capital, lorsque François et sou mari parurent.
Dès que la petite entendit qu'il était question de la marier, elle cacha sa jolie ligure dans le sein de sa mère ; mais elle souriait comme toutes les petites filles à qui o i parle mariage pour la première fois. La pudeur se couvrait de l'aile maternelle; le sourire était pour François.
En effet, la présfnce du tuteur pouvait donner des espérances. Quand Marguerite sut qu elle était maiiresse de son choii , elle se releva un peu, pencha sa tète sur l'épaule de sa mère , et se déclara en rougissant, mais sans balbutier, pour le joli garçon avec qui elle avait dansé.
François était touché de ses charmes et de son ingénuité. Il sentit que celle précieuse égaliié, qu'on cherche en vain sur la terre, c'est l'amour qui la donne. Il maudit intérieurement les préjugés; mais, inébranlable dans son affection pour Adolphe, il dit nettement à -M.irguerite que M Luceval clail le seul excepté.
L'incarnat qui colorait ses joui s s'éteignit a l'instant. Semblable à ta tendre Qeur que tranche la faux impitoyable, elle retomba sur le le sein de sa more.
" Allons, allons, dit le père Dufour, parlons raison, mon enfant. Ton joli danseur est un gros monsieur qui ne peut descendre jusqu'à nous; cependant, on ne le remar(|ue p.is a l'aria, lu n'y serais qu'une feinine comme tant d'autres, cl lu peux être la première du village.
• Mcolas Dupont n'a ([ue viii(;l-ciii(| an> , cl i| n'est pas mal fait. Il esl vrai (pi'il est un piu lièie ; mais il ne faut pas tant d'esprit pour aimer sa leiiiine et faire si'> petites aOairi's.
i- iSiculas l)u|iont! reprit la inainan, bon trav.iilleur , i;ariiiii sage, économe, qui sera riche (|ii.iiid il aura p.iyé les ilcllrs de la succession de son père, et ta dot esl plus que sulhsanle pour dégager ses terres.
r Ajoute, poursuivit le papa, qu'il joue du serpent eoninie un ange, qu'il est inarguillier de la paroisse, e' qu'au lieu d'être confondue dans la nef, tu liguieras dans le chceur à la i;rand'iiiesse et aux vêpres. Tu porte ras tous les jours le tablier de lalVetas, le fichu il dentelles, et nos femmes, en passant devant loi, te feront la révérence. •
l,e cœur féiniiiin est un composé de bien des cordes. Il en est une qui résonne toujours plus haut que les autres : celle que lu vanité pince. La petite se remit sur son escabelle, et écouta assez tranquillement François, iiui lui représenta qu'elle ne serait jamais madame Luceval, mais qu'elle pouvait être marguillière dès que les formalités d usage seraient remplies; et qu'il y aurait de la démence ii sacrifier un bonheur procliaiii it des chimères.
Il se proposa ensuite pour f.iire a M. Nicolas les ouvertures nécessaires, parce qu'il est reçu qu'une fille doil mourir vierge avant que ses parents fassent une proposition directe à l'homme qui lui convient le mieux.
La petite ne répondit rien; et vous savez... qui ne dit rien consent. Le père et la mère Dufour protestèrent a M. François qu'ils seraient éternellement ses obligés.
IVicolas était uu gros réjoui qui profilait du lion temps, qui supportait le mauvais, et qui devait il sa gaieté iiialti'rable cette éi;alilé de caractère que n'ont ni les riches, ni ceux <(ui veulent s'enrichir, ni les couriis.iiis, ni les coquettes, ni les fripons... Kevenons ii Mcolas.
Son bien rapportait quinze cents bonnes livres de rente; mais il fallait vendre la moitié des terres pour libérer l'autre.
Une fossette au milieu de chaque joue du futur Nicolas faisait valoir une figure riante qui respirait et qui promettait le plaisir.
Nicolas, qui savait s'accommoder aux circonstances, pensait qu'en joignant un travail modère à sept cent cinquante livres de revenu , il serait encore le plus h .ppé du village; et il était disposé a faire le sacrifice que lui imposait la nécessité
En écoutant les propositions de François, il eiitr'ouvrait des lèvres vermeilles, il montrait des dénis blanches comme l'ivoire, et une fossette au milieu de chaque joue faisait valoir une ligure riante qui respirait et qui proineltail le plaisir.
Nicolas pensait, en riant, qu'il esl fort agréable de doubler ses petites rentes, sans se donner d'autres peines que de signer au bas d'un contrat de mariage. Il sentait combien il est doux de devoir ii une
LA FAMIM.E LTICEVAL.
tri-*-jolie l'illr son liicii-tHre, et ces iniils lieiiii'iisfs (iiii loiil oulilicr les travniii ilii jour. Di'j.i il se ciojait dans snn pclil m(n:if;e , an sein de l'aisaiire el tie la paix. Il s'i'loiijnail à rei;ret de sa i;enlille niénaifèrc ; il eoniplail les heures du jour. .. Miiis le soir il revenait des champs le sourire sur les lèvres 1 1 la eliansonnette à la honelie. Sa Marj;uerile l'allendait sur le seuil de la porte; ses hras s'ouvraient à l'époux fortuné , et un doux baiser était le signal du souper, du plaisir et dn repos... lue réfleiion attristante cbani;ca tout ii coup la lignre de ISicolas.
« Monsieur François, si j'osais (n'expliquer avec vous... — Qui vous en enipèihe , monsieur iSicolas? — .le suis dans un embarras... Je crains de vous déplaire, et cependant il faut que je parle. — ^ JVicolas, je suis un paysan connue vous; vous ilei , dit-on, honnête homme comme moi, et entre honnêtes (jens : frniu'hiac et Unjauli', c'est là ma devise.
• Vous m'encoiiraRei, monsieur François, .le vous dirai donc qu'il y avait autrifuis une lille jolie comme IMar|i;uerite, et... el... I)ial)le! je ne s.iis comment vous conter cela. — Comment? vous pourrez; mais tinissons-en. — Vous ne vous fâcherez pas, monsieur François?
— Ile. non, vous dis-je. — Kli bien, celte lille qui resscmbliil tant à Mari;«prite, et qui. comme elle, n'avait rien, se trouva riche tout d'un coup. I n p.iuvre diable, qui ne possédait ipie de la i;aielé, se ]iroposa et fut écoulé. .S.ive/.-vous ce qui arriva? — Nous allez me le dire. — l.a i;aielé, la |iai\ , l'innocence disparurent un beau jour de la maison, el l'enfer s'y établit. — l'.t la raison de cela, monsieur Nicolas? — C'est que le pauvre mari était devenu |iére à la lin du sixième muis.
— Quoi ! .M> olas! vous me croiriez capable... — l.ioutez, donc, monsieur François, cette afl'aire-lii est assez sérieuse pour qu'on aime à savoir ce qu'on fait, riiiiiihisc cl h>ijuulé, voilà votre devise : mettez le ccTur sur la main. Comment IVlarijuerile a-t-elle gagné cette dot de douze mille livres? «
l.a question était pressante. l'rançois ne savait pas mentir, et il sentait que la vérité pouvait inspirer à IVicolas une défiance assez fondée.
Dans les circonstances difficiles, François, nouveau Fabius, prenait le parti de temporiser. Il engagea Nicolas .i l'accompagner, et ils prirent en silence le chemin de la plaine de Alarathon.
François marchait en réfléchissant sans relâche. Il croyait trouver queb|ue moyen propre à mettre dans le jour le plus éclatant la chasteté d'.Vdolphe et, je crois l'avoir dit, les idées que l'on cherche ne sont jamais celles qu'on trouve. François ne trouvait que des ])hrase , et, comme des mots ne sont pas des preuves, il ne répondait rien aux questions réitérées de Nicolas. Il lui serrait de temps en temps la main d'un air qui voulait dire : Vous êtes un brave homme , je suis content de vous.
Le brave homme , qui n'entendait rien ii la pantomime, cherchait en vain la signification de ces serrements de main. Il ne concevait pas davantage le silence opiniâtre de M. François. Il pensait, au reste, qu'on ne le marierait pas malfjré lui ; que M. l.uceval serait sans doute plus coinmunicatif (|ue ^L François, et qu'un jeune homme vivement attaqué répond toujours avec véhémence. Or, ajoutait Nicolas, quand on est en colère, ou ne pense pas à tromper.
Le voila donc marchant toujours, et arrangeant les traits principaux de sa harangue. Je l'ai dit encore quelque part : les hommes ont tous à peu ])rcs les mêmes idées; ils ne difl'èrent que dans la manière de les rendre. Celte différence tient uniquement à leurs habitudes et au tourbillon dans le(|uel les pousse l'aveugle déesse.
Sixte-Quinl (;ardanl ses cochons n'était pas un politique aussi rusé que profond, liossuet vacher ne nouseîit pas laissé ses œuvres immortelles; mais il ei'il parlé avec éloquence de ses vaches et de ses prés. Ainsi, Nicolas, agile, mù, enlrainé par ses alarmes, devint orateur un moment.
Ils sont déjà dans la tente d'Adolphe, et le bon tuteur n'a rien trouvé encore. Le jeune homme est assis devant une table chargée de livres. Son grand ceil bleu a la douceur qui annonce le calme el le contentement de l'âme; la candeur siège sur son front, la vertu se peint dans tous ses traits.
• \o»% allez connaître, monsieur, lui dit François, les suites fâcheuses que peut avoir un désir innocent en lui-même ; et vous sentirez la nécessité d'une circonspection absolue, surtout avec celles qui ne possèdent que leur réputation. Répondez à Nicolas; car, pour moi, je ne sais (|ue lui dire.
• Alonsieur, reprit Nicolas, la ligne droite est toujours la plus courte : je vais donc aller au but sans détour. iVlarguerile a seize ans, vous en avez dii-neuf; elle est jolie, vous êtes beau garçon; elle a l'innocence de son âge, vous connaissez les vices des grandes villes; vous Bvei de l'or, vous en donnez, et on n'en donne pas sans motif...
• Excusez ma liberté, monsieur, et laissez-moi finir. Mes parents m'ont laissé peu de chose; mais ils m'ont inspiré des sentiments dont je ne m'écarterai point, parce que c'est le meilleur des héritages. Si .Mari;uerile a été faible, ou si elle n promis de l'être plus tard, vous me ferez mourir de honte el de chagrin; Marguerite, souillée par le vice, méprisée de ses comp gnes, abandonnée enfin de vous, ne vivra plus que pour pleurer sa faute; sa beauté se flétrira comme la rose
que dessèche le vent du midi; le cercueil sera son seul espoir, et elle y descendra avant le temps.
» Peut-être, après des années, passerez-vous par notre village. l'eutêlre penserez-vous â cette |iauvre jeune femme que vous aurez tant aimée. N (ins vous informerez d'elle, et ou vous répondra : Son mari est mort de sa peine; elle est morte de ses regrets. Ses enfants, sans soutien , errent à l'aventure, et c'est un beau monsieur qui a causé tous CCS maux-lii !
» Alors, vous couvrirez votre visage de vos mains; vous fuirez il grands pas, vous voudrez vous cacher aux autres et a vous; la justice éternelle vous poursuivra sans cesse; vous m'entendrez la nuit vous reprocher mon malheur; vous verrez Marguerite vous accuser de ses fautes, les cris plaintifs de ses enfants vous briseront le coeur. Plus de repos le jour, plus de sommeil la nuit. Vous appellerez la mort, et vous serez condamné à vivre pour souffrir '. Il en esl temps encore, évitez tant de maux. Laissez-nous des mœurs; éloignez-vous avec vos richesses, ou faites-nous-les envier par l'usage que vous en saurez faire. »
Adolphe, frappé de la vérité et de la force du tableau, eût .i l'instant renoncé à Marjijiurite , si déjà le sacrifice n'eût été consommé. Docile, lors(|u'il avait des torts, il avait aussi cette noble fierté qui naît de l'estime de soi-même. 11 croyait mériter des éloges, et il s'indignait qu'on le soupçonnât d'un crime.
« ^ oilà , dit il avec dignité à Nicolas, voilà Cyrus rendant à son époux la belle Paiithéc qui lui appartenait par le droit de la guerre; voih le jeune Scipion qui brûle pour la fiancée d'Allucius, qui triomphe de lui-même, et qui la renvoie. Voilà le Chevalier sans peur et sans reproche, respectant, dans une ville prise d'assaut, la pudeur de sa prisonnière. Croyez-vous que celui qui relit de tels traits avec délices, que celui qui élève son âme jusqu'à celle de ces héros, puisse être un vil séducteur? — Pardon encore, monsieur; mais je ne vous entends p.is. 11 est question ici de ÏMarguerite et de TNicolas, el non de Panlhée et du Chevalier sans peur.
» — Je vais me faire entendre, reprit Adolphe. Marguerite a surpris un moment un cœur qui n'avait pas aimé encore, et qui sentait le besoin de se donner. Le délire n'a été qu'un éclair, auquel a succédé le retour de la raison. Mais j'ai cru qu'en renoncantà Marguerite, je pouvais goûter au moins l'innocent plaisir d'en être estimé et béni ; j'ai cru qu'il est un prix que l'honnêteté peut décerner à la pudeur , et qu'elle [leut recevoir sans rougir. Tels sout mes motifs, mon ami, et je jure , par la chaste Diane , que jamais... — Ne jurez pas , monsieur. Votre langage, celle figure ouverte et franche valent mieux que tous les serments. — Vous croyez donc à ce que je vous dis, Nicolas , vous croyez que Marguerite est pure, et que les bonnes mœurs peuvent s'alliera la fortune? — Oui, je le crois maintenant, monsieur, etje vous prouverai que l'inlérèl n'est pas toujours, ainsi qu'on le croit, ce qui dirige le pauvre. J'épouserai Marguerite, etje l'épouserai sans dot. — Pourquoi sans dot? Pourquoi me priver de la satisfaction que je me promettais en ce moment? — Je vais vous le dire, monsieur. Ceux qui sauraient que ÎMarguerite est devenue riche ne vous ont point entendu comme moi, et on médit au village comme à la ville. — Eh bien, brave homme, ce que je destinais à cette belle enfant, je vous l'offre, je vous le donne, à la seule condition de la rendre heureuse. — Non, monsieur, non. Il est, dit-on, des maris qui trafiquent de leurs femmes, et je ne veux point passer pour un de ces maris-là. Je suis jeune, je suis fort, je travaillerai un peu davantage, et ma jolie ménagère ne manquera de rien.
„ — Je croyais, reprit Adolphe . près un moment de réflexion, que pour faire le bien, il suffisait de le vouloir. François, mon cher François, trouvez donc quelque expédient qui concilie mes vues et la délicatesse de ce digne p,arçon-là. •
François, qui avait tout écoulé dans le plus profond silence , commençait déjà à s'agiter sur sa chaise. Bientôt il se mit à sauter en frappant ses genoux de ses deux mains : vous savez que c'est sa manière d'exprimer qu'il est content de lui. « Le voilà, dit-il, monsieur.', je l'ai trouvé, je le liens; et si Nicolas résiste encore , ce n'est qu'un orgueilleux , un ingrat, qui ne mérite pas qu'on daigne s'occuper de lui.
» Vous avez, dans ces environs, deux cents arpents divisés en vingt ou trente pièces, et loués verbalement à autant de particuliers. On peut retirer ces petits lois aux différents fermiers sans faire un tort réel à aucun d'eux. M. Phîdiot bâiira une jolie métairie vers le centre. Nous donnerons le tout à Nicolas. Nous lui ferons un bail de vingt ans , à un quart au-dessous de la valeur. Pendant la durée du bail on pourra ac(iuérir les par.ies qui divisent votre terrain, et celte ferme deviendra la plus belle du canton. Nicolas aura fait ses petites affaires, sans donner à parler sur son compte, et vous aurez arrondi vos propriétés, sans autre sacrifice que celui d'une portion annuelle de votre superflu. • . , . , i m-
Ces développements ramenaient la tranquillité dans le cœur de Nicolas, et la gaieté reparaissait sur sa figure. Ses lèvres rosées recom-
' Simple cl honnùle Nicolas, qui rrnit qu'une femme séduite, aliandonuée, malheureuse,,, occupe un hommo d'un certain genre au delà de vingt-quatre heures '.
menraient :i sourire, et ton attituile (icignail à l.i lois Iv conteiileniont et U rei'oiiiKiiss;iii('e.
<t Kli liioii , iiiuii&ifiir Nicolas, ce moytii vous coDvieiil-il? lui deniaiiJa .\dol|ilie. — Monsieur, il est des )>ru|iositioiis que je n'écouterai jamais; mais je crois qu'il n'y a qu'un sol qui puisse reluser celle-ci. Je vais de ce pas demander Mari'.uerile. Dans liuit jours elle sera ma feniuie, et... — In moment, Nicolasl Nous sorlii, et vous n'avez aucun j;arantde l'f ni;aj;ement (juej'ai pris avec vous, .le veu\ qu'un litre... — l ii titre, dites-vous, monsieur, un titre! Ooyezvous que je n'aie pas un cœur aussi, ou le ju;;cz-vous iMdi{;uc île répondre au vôtre? .le sens ce que vous valez tous deux, .\ussi mon Jireniier ijarcon se nommera Adolphe, le second l'rançois, et ils apprendront , en naissant, les devoirs i|ue de tels noms leur imposent. » l.uceval all.iit répliquer : Nicolas était déjà loin.
• i}uc voulait donc dire ce jiére Uufour.-' pensait l'rançois. Il trouve Aicolas un peu bèlel... mais, c'est ipi il ne l'est pas du tout, ce garçon-là... Ab! je vois ce que c'est. I.e papa tendait un picije de plus à la petite, et il voulait simplement lui dire : lu mèneras ton mari comme (u voudras. Il n'est pas nial.idroit, le père Dulour, car j'ai en elVet remarqué que la l'emme la plus douce aime à être la maîtresse au loijis.
Adolplie avait engagé , donne Marguerite. U venait d'élever entre elle et lui une barrière insurmoiitable, sans que jiour cela elle lui parût moins séduisante. Il Sentait le besoiiide relever, de soutenir son coura|;e, et il continuait à parcourir ces paijes admirables de l'bistoirc, qui ne prouvent pas que les béros dont nous avons parlé se sentissent la force de combattre , mais que, pénétrés du sentiment de leur faiblesse, ils se liàlaicnl d'écarler des objels trop daiiijereui.
Adolplie, aussi grand ou aussi faible qu'eux , les admirait de bonne foi , sans jirévoir qu'un jour je le mettrais en parallèle avec Cyrus, Scipion , bayard, et même avec le fameux Joseph, qui ne pouvant renvoyer sa belle Puliphar prit le sage parti de s'enfuir.
Cependant , b'ramois , fatigué des etïorts d'imagination qu'il avait faits pendant la journée, trouvait convi iiable d'en consacrer le ri ste au repos; et, pour employer utilement quelques heures de loisir, il lisait par-dessus l'épaule de son pupille. « Dites-moi donc, monsieur, ce que c'est que iirescia ? — C'est une ville d'Iialie. — Ou combattit le Chevalier sans peur? — Oii il se couvrit de gloire. — Et qu'était-il, ce Chevalier sans jieur? — C'est ce tanieux Bayard qui donna tant de lustre aux amies françaises. — Comment, monsieur, le Chevalier sans peur était l'"rançais! — Sans doute; qu'y a-t-il d'élonuant à cela? — Il était l'rancais, il se montra chaste comme vos héros antiques, et il fut brave comme eux. Apprenez donc, monsieur, à apprécier les modernes, et n'érigez pas en divinités des hommes qui ne valaient pas mieux qu'eux. »
TI. — La Noce, la Chasse, lo Théâtre.
C'était le jour des fiançailles. Nicolas, paré de ses habits des dimanches, portait un gros bouquet à sa boutonnière; et un ruban, que lui avait donné Marguerite, flottait à son chapeau. Marguerite avait le juste de tafl'elas, le jupon de basin , le bas de soie blanc; et son joli Jiied , et la naissance de >a jambe , et un sein charmant que voilait une mousseline légère , mais que soulevait le zéphyr, et ses yeux baissés, et ce teint un peu hàlé. mais oii dominaient les roses , tout cela faisait dire aux jeunes garçons qui les rencontraient : lleureuv ^iicolas !
Elle tenait le bras du futur époux. II la conduisait en folâtrant, en riant, en chantant. Klle marchait avec cette réserve qui est un attrait de p'us à son âge La décence est le fard de la beauté.
Le père et la mère Dufour suivaient les jeunes gens. La satisfaction, i'anieur de Nicolas semblaient r.ininier le bonhomme. « J'étais ainsi autrefois, disait-il tout bas à son estimable ménagère. — Les temps sont bien changés, père Dufour! — 11 en reste au moins le souvenir! •
Ils suivaient tous quatre le chemin de la prairie. Ils allaient montrer à .\dolplie les heureux qu'il faisait. Ils pensaient que la reconnaissance ajoute quelque chose au bonheur.
Nicolas s'était essayé avec succès dans le genre terrible. 11 mettait quelque orgueil à se faire écouter dans le genre sentimental. Il allait sacrifier aux grâces naïves , et il ne les connaissait pas.
1 C'est vous , monsieur, qui avez ouvert mon cœur à l'amour et à l'espoir. C'est vous qui m'attachez à un être sage, bon et aimant, ('est vous qui avez aplani le chemin difficile qui mène à la félicité. Jouissez de votre ouvrage, et daignez le couronner. Qnc \ntre présence embellisse la fête qui se prépare. Présentez Marguerite a l'autel , et que je la reçoive de vos mains pures et vertueuses! •
^larguerite rougissait; .Adolphe balbutiait. « Pourquoi ce trouble? reprit Nicolas. Je le vois; vous croyez tous deux qu'il me reste des soupçons. Je n'en ai plus, ma jolie fiancée : je serais indigne de toi si j'en conservais. Qu'un baiser innocent exprime à monsieur ce qu'il nous inspire à l'un et à l'autre , et qu'il pense en le recevant que tu n'as rien de plus précieux à lui offrir. >>
Marguerite rougit davantage et ne put faire un pas. Adolphe s'élança; il cueillit le baiser fatal, et l'effet en fut terrible. Il oublia ses
modelés héroïques, leur courage, ses rétoluliuiis. Il alLiil mettre aux pii'ds de la jolie entant son eu-iir, sa luaiii et u fortune. (Ju'eùt répondu la pauvre petite .' Nous le savez, nnre» aujourd'hui ti priidenles, mais qui avez eu seize ans , el qui ii'a\ez point oublié le premier baiser de l'amour.
(.'e premier baiser, I' raiiçois ne le connaissait pas. Mais il fut alarmé, sans le concevoir, de l'état où ét.iit son pupille. Il le lira par l'habit au momeiil oii .\dolphe allait faire une démarche décisive. • Monsieur, lui dit il, prouve/, ii ces honnêtes gens que vous remplissez scnipiileiiseuicnt les oblig.itions que vous vous imposez, l'aitons voir a Nicolas sa métairie qui s'élève; i|u'il juge si nous avons su y n unir l'utilité et l'^<i|rénieiit. » Hun I' raiicois! il espérait que le grand air, la convers.ition c.ilmeraicnl l'elVcrvescence trop caractérisée d'.Vdolplie : l'objet de notre amour peut seul nous calmer a viiii;t ans.
Ou va sortir. Le père Dufour et la bonne mère se retirent a reculons, et mulliplient les révérences. Le papa renverse une table d'acajou ; la maman veut retenir l'Iiomiiie aux souvenirs, et s'embarrasse les jambes dans les pii|uets de la tente; elle tombe, Nicolas la relève ; elle boite, Nicolas lui prend le bras et le passe dans le sien. 11 veut la reconduire au village; mais on bàlit l'habitalion de sa lille chérie. C'est lii qu'elle deviendra mère, c'est la que la grand'maman bercera l'entant nouveau né, qu'elle lui apprendra à prononcer, a répéter Aduljjlie . ce qui voudra dire : Amour et respect au mortel bienfaisant.
La mère Dufour insiste donc pour voir le lieu, l'enceinte, le point oii elle devait renaître , et elle gardait le bras de son gendre futur. Dufour avait découvert sa tète patriarcale, tt priait M. François d'excuser son imprévoyance. François répondait avec sa boulé ordinaire, et la petite Marguerite, clouée à la place oii elle avait reçu le fatal baiser, ne voyait, n'entendait rien, .\dolphe n'était pas revenu à luimême... et cependant il distinguait une main de 1 intéressante enfant, qui semblait en attendre une autre. ^
Il avance la sienne, et celle de Marguerite ne se retire point. Il la prend, il la serre, il croit s; ntir un mouvement qui répond... C'est le coup de la barre électriijue. Pour la seconde fois, .Adolphe est près d'éclater. Une réflexion subite l'arrête : Fiançois a déjà effrayé les amours; Nicolas, le père, la mère Dufour sont présents. Adolphe se compose. U offre son bras avec des marques d'une déférence froide. Amour, qui dissimule comme toi ? et ou ne mène point la dissimulation ! Est-ce la faute de l'amour ou celle des institutions sociales?
On arrive à la ferme. Adolphe oublie auprès d'une jolie Française les beautés grecques et romaines. Il parle le langage que peut entendre la jeune nymphe, dont son bras amoureux caresse la main; en ce moment, il n'eut parlé à Sapbo que des monuments de la Grèce; à Virginie, que de la dissolution de Rome ; il devait parler amour et français à .NIarguerite.
« \ oilii , disait-il , oii s'aimeront les colombes que nourriront vos mains; voici le toit qui doit couvrir l'agneau que vous préférerez ; ici sera la chèvre qui se présentera d'elle-même a la douce pression de vos doigts; l.i on plantera le potager. Aux choses nécessaires à la vie se mêleront la rose , votre image, et l'immortelle , symbole d'un sentiment... » Il n'osa achever.
Il essayait de se remettre; il voulait sincèrement vaincre ; il combattait toujours; et il revenait malgré lui k Marguerite et à l'amour. « Kegardez, ajouta-t-il, cette chambre basse; elle est destinée aux occupations de l'intérieur. C'est lii que vous apprêterez ces mets simples qui répareront les forces de l'époux fortuné dont la sueur aura fertilisé vos champs. Cette pièce , peuplée modestement, mais aves goût , sera celle oii vous recevrez vos amis, vos vrais amis.. . Entendez-vous , Marguerite ? »
La petite main pressa le bras d'Adolphe ; le sein charmant s'agita; l'incarnat le plus vif couvrit des joues arrondies... .\vait-<lle entendu?
Adolphe continua d'une voix entrecoupée et affaiblie : " Ici dessus, entre ces murs qui se dessinent à peine, sera l'alcôve... l'alcôve solitaire oii vous attendront le repos... et l'amour.
> — L'amour I » répéta tristement la petite; et un profond soupir acheva sa pensée.
Pas de témoins de cette scène k peu près muette, et pourtant si expressive. Nicolas, le père, la mère Dufour, François ne s'occupaient ni de colombes ni d'immortelles. Ils parcouraient les granges, les écuries, les étables; ils parlaient culture, agrandissement, économies. Les autres jouissaient.
On reprit le chemin de la prairie. Les femmes ont dans le tact une délicatesse!... Elles saisissent les convenances avec une finesse que l'homme injuste prend pour les effets de l'art, et qui ne sont qu un don que la nature devait au sexe qui ne peut opposer que l'adresse à la force. Marguerite avait pris le bras dont le joyeux futur pouvait disposer. Adolphe marchait seul, et murmurait tout bas. Il n'était pas assez fin pour sentir que la première course avait été consacrée au plaisir, et que celle-ci était un sacrifice qui ployait un jeune cœur au devoir.
Quelque mécontentement qu'éprouvAt Adolphe, il eût voulu éterniser celte journée. Il proposa une collation, qui fut acceptée avec franchise et servie avec cordialité : c'était François qui faisait le»
LA TAMILE LUCEVAL.
boiineiirs. A l.i lin ilu rt'pas , le ji'uiic liomiiii' oiiviil niic petite boite qui reiifernuiit |iUisietiis b.i|;ues. « .M'est-il pi nuis, ilil-il avee tiini- (lite. li'olïrir un présent de noce ? . (^)ueli]ues pierres de prix devaient frapper les yeu\ : eeu\ de la pelire se lUèreiil sur un anneau d'or. l-.lle pensait prolialilmienl iiu'( Ile pourriiit conserver, porter celui-là. Cette fois .Vdolplie devina M.irj;uerile.
• C'est l'anneau de ma respei table nii're, dil-il ; il m'est bien cher; je m'étais promis de le garder toujours; il me rappelait des vertus. Je le confie aui vôtres , niadenioiselle , ]iortez-le jusqu'à la mort. »
Il présenta l'aniieati a ÎSieolas : • Ce ne serait de ma main qu'un gage d'iiinillé ; qu'il soit de la Mitre un ijaije d ainuur et de eonstunee. • Oli ! comme en ce moment .\dolplie chenliait à se mentir à lui-même !
Déjà le soleil était caelié par la cime de la moiitajjne, et les bons villageois prirent congé de leurs hôtes. Marguerite se retournait souvent. Tantôt un caillou lui avait froissé le lalon , tantôt le derrière de son jupon s'euib.irrassait ilaiis l'Iierbe; une autre fois elle bà'iait de 1 a'il et de la m.iiii la marclie tardive de son vieux père... ^uand les vignes lui eurent dérobé la prairie, rien ne l'arrêta ))lus; son pied foulait à peine le g.iion.
.Nicolas allait la quitter ; son pire et sa nu're allaient reposer, elle allait être seule, elle pourrait penser, et on trouve (iuel(|uelois une amertume consolatrice à s'entrettnir avec soi. l'ensées d'amour sontclles jamais sans douceurs ?
Adolphe, resté seul avec François, avait de l'humeur, beaucoup d'humeur. Mécontent de son cœur, plus mécoiilcni encore d'aimer sans espoir, regrettant sa condescendance pour son tuteur, s'occupantdes doux moments qu'il venait de passer, et opposant à ces souvenirs précieux l'idée de l'éternelle séparation qui allait être prononcée au pied des autels... il pensait... il pensait... que ne pensaitil pas .'
■ Irai-je à la noce? demanda t-il enfin li François. — Non, monsieur, non , n y allez point. — Ce parti serait bien dur. — Mais bien sage. — .l'ai toute ma vie pour être sage ; il ne me reste qu'un jour pour la voir, pour l'enleudre , sans me rendre suspect à son époux, à ses parents , à vous. — A moi, monsieur, à moi! — Oui, monsieur, à VOUS; vous m'avez obsédé toute l'aprcs-dinée ; vous m'avez regardé d'un air... — Adolphe, un bon père commandc-t-il à son cœur? — Je ne suis plus un enfant, monsieur, et je ne peux soullrir que l'on me tyrannise ainsi. — Oh! Adolphe, Adolphe, l'amour rend-il donc ingrat, injuste, barbare? — C'est vous, monsieur, qui êtes sans pitié, qui ordonnez des sacrifices, qui les faites consommer, et qui refusez au malheureux toute espèce de dédommagement.
>' Je regrette de n'être pas né dans la dernière classe du peuple. Je ne posséderais que mon cœur, mais du moins j'en jouirais librement. Ma fortune, ce qu'il vous plait d'appeler ma naissance me soumettent a un joug désormais insupportable. Je veux être au moins mon maître dans les choses indilIVrentes , et j'irai à la noce ! j'irai , entendez-vous, monsieur? )■ Il sortit de la tente en continuant ses murmures ; il visita les ouvriers de tous les genres ; il les brusqua tous; et ne sachant plus a qui s'en prendre , il sella lui-même son meilleur cheval, le monta , lui appuya les éperons, lui donna vingt saccades, partit enfui comme un trait et s'en alla sans savoir où.
Le cheval le plus doux peut avoir aussi ses moments d'humeur. Celui d'Adolphe , fatigué d'être tourmenté, gêné dans tous ses mouvements, se fâcha avec raison contre un maître qui le rudoyait sans motif. Il prit le parti de ruer jusqu'à ce qu'il fût débarrassé de son cavalier; et la lutte ne fut pas longue, parce qu'Adolphe , qui savait le grec, ne savait pas monter à cheval.
Le fier coursier, libre de ses actions , repart , les nbseau.x au vent , la queue ondoyante, et regagne son écurie, oit il était si bieu ! Le bon François veillait sur tout.
• \ile, vite! s'écrie-l-on , ne perdez pas un moment, la grosse jument au cabriolet. . C'était encore ce bon François, qui, à l'aspect du cheval caracolant, piaiïant en liberté, ne voyait que chute, fracture, assassinat. Il voulait courir, voler; mais, aussi mauvais écuyer et plus raisonnable que son pupille , il savait que le moyen le plus sur d'arriver n'est |>as toujours le plus rapide. Kn etïet, que de gens sont resiés el resteront en arri<-re du but pour s'être trop hâtés !
Adolphe, galopant à l'aventure, cherchant en vain à classer ses idées, qui se muliipliaient et se heurtaient dans une tête encore exaltée; .\dolphc , poussé par un instinct invincible, avait été renversé è quatre pas du village... Vous savez lequel.
Il D'y avait pas d'.ippareiice qu'un jeune houime... froissé, étourdi de sa chute , regagnât a pied la plaine de Marathon. Il élait bien plus naturel d'entrer dans ce village, ou on trouverait des amis et des soins.
Adolphe 8€ relève, s'examine, se talc. Il éprouve une légère douleur fi la roiule du genou gauche. Liait-ce bien au genou gauche?
0-' ' moins pourtant que ce ne fût au genou droit. 11 ne savait pas
bit II positivement de quel côté il soulTrait; mais il crut convenable de boiter, parce qu'un joli homme, déjà très- intéressant , l'est encore davantage quand il est blessé. Adolphe ne se disait pas cela ; mais l'amour profite de tout, sans jamais calculer rien.
Il s'csioy.iit à boiter d'une manière agréable el touchante, lorsqu'il
entendit courir avec vivacilé. 11 lève la tête : « C'est Atalante, dit-il; ce ne jieul être qu'elle. « Ce n'était pas Atalante, c'était Marguerite.
^ ous vous rappelez ce tertre qui domine la prairie, et d'où la petite découvrait la tente de IMilliade. Assise au pied d'un tilleul , elle prenait le frais en travaillant... pendant que son père et sa mère soupaienl. i\lange-t-on quand on aime?
Llle avait vu le beau monsieur monter à cheval; elle l'avait suivi galopant du côté du village; son ouvrage élait tombé a ses pieds ; son sein battait avec plus de force que jamais; et en voici la raison : son petit cœur lui disait que c'était elle seule que cherchait Adolphe, et qu'on ne court pas ventre à terre lorsqu'on n'a pas quelque chose de trcs-salisfaisaiil à annoncer, n II est un peu tard, ajoutait-elle tout bas ; mais enfin INicolas n'est encore que mon fiancé. »
tlle souriait à celte douce pensée, lorsque le bel Adolphe, enlevé de deux jiicds au-dessus des arçons , tomba el roula sur la pelouse. La pauvre petite jette un cri perçant, se lève et court. Le père et la mère Dufour sortent ])récipitammenl, reconnaissent leur bienfaiteur, et suivent Marguerite... de loin.
Déjà elle avait appuyé la main du bien-aimé sur une épaule d'albâtre, dont la rapidité de sa course avait écarté le double fichu; di'jà elle lui souriait avec ce charme qui eût dissipé la douleur la plus aigui' , déjà la lête d'Adolphe se penchait sur le plus joli cou du monde. Ouelqucs mots sans suite, ininlelligibles pour les cœurs froids, mais si expressifs pour eux, allaient el venaient, portés sous deux souilles de rose. Un baiser élait pris, ce baiser était rendu... Le premier avait été si doux : pouvaient-ils n'en pas hasarder un second?
Adolphe boitait plus bas. Une vigne prolectrice offrait un asile aux amours: Adolphe pouvait il aller plus loin ?
Où est, pensait M.irguerile, le danger de s'arrêter avec un jeune homme qui ne jicut plus se soutenir? N'y aurait-il pas de la cruauté à m'éloigner de lui dans l'élat où il est? Et quelle occasion plus heureuse de pratiquer le précepte qui ordonne d'aimer son prochain comme soi-même ?
Ils allaient entrer dans la vigne; ils allaient peut-être cesser d'èlre innocents, sans pourlant être coupables : entre jeunes gens de cet âge, il n'y a de coupable que la nature.
Heureusement, ou malheureusement, le père el la mère Dufour se montrèrent en avant, et le cabriolet de François se fil entendre par derrière.
Adolphe, ivre d'amour, de désirs, d'espérances , et toujours contrarié, allait continuer la scène qu'il avait commencée avec son tuteur; mais il démêla dans tous les traits de François une douleur si profonde, un intérêt si vif, une bonté si compatissante, qu'il n'eut pas la dureté de vouloir l'afll ger davant. ge. Il laissa la main de l'aimable petite , il s'approcha du cabriolet, ouvrit, el se plaça auprès de son ami.
Il vit, en s'éloignant, Marguerite porter le coin de son tablier sur ses yeux. Il tira son mouchoir, et crut cacher des larmes... Le bon François les avait vues, et elles ajoutaient à sa peine.
■I Vous ne me dites rien , mon ami : vous êtes mécontent de moi. — Que vous dirais-je, monsieur, que vous ne vous soyez déjà dit à vousmême ? Vous avez vu ce que je souffre , et votre docilité prouve que vous avez pitié de moi. «
Adolphe lui jeta les bras au cou, el lui mouilla le visage de ses pleurs. François le pressa contre sa poirtine. « Voilà mon enfant, disait-il en sanglotant; le voilà , je l'ai retrouvé. J'oublie, j'oublie tout. — Et vous pleurez, mon aiui! — Ah! laissez-les couler; celles-ci sont des larmes de plaisir. »
Pas un mot de plus pendant le reste de la route. Adolphe rappelait péniblement son courage , François jouissait du retour de son pupille aux affections douces ; et on parle peu quand on est vivement affecté.
Le jeune homme se coucha en rentrant. Il ne sentait pas le plus léger sommeil ; mais il caressait dans l'ombre el le silence l'image chérie de Marguerite : c'est un plaisir bien innocent que celui-là.
François se coucha aussi pour ne pas gêner Adolphe. Il dormit bien , parce qu'il n'était pas amoureux ; mais il pensait en s'endormantque celui que la reconnaissance seule ramène doit respecter le plus sacré des devoirs,.. Douze heures encore, etMarguerile sera irrévocablement engagée.
Au point du jour le tuteur était debout, et déjà la toilette d'Adolphe était terminée. Il était inutile de lui demander où il allait , il était plus inutile encore de hasarder des remontrances qui pouvaient n'être pas écoutées. 11 fallait le contenir par sa présence, et c'est à quoi François se décida.
Il faisait le plus beau temps du monde, et l'éclat du jour , celui d'une nature riante, tout ce que voyait, tout ce qui environnait Adolphe, le blessait également. Il eût voulu ([ue la journée commençât par la subversion des éléments. 11 fallait que l'Océan... Oh ! l'Océan, c'est trop fort; il fallait que la Marne franchît les bornes de son lit, el se précipitât entre Nicolas et Marguerite; qu'une éclipse totale dérobât la belle fille à tous les yeux... excepté pourtant à ceux d'Adolphe ; que François ne les retrouvât l'un et l'autre que
LA l'\ MII.I.K l.l (;i.\ \1..
lorsque le mariage existerait par le foud, et que son inaittiralilc probité lui iin|iOMT.iit la loi d'y joindre les l'oriiies...Il fallait, il fallait .. que ne l.ill,iil-il pas?
Hien <|ue de tiès-orilin^iire n'arriva cependant, l.a Marne continua son lours doun el tranquille, et le soleil , brillant île la plus vive lu mière, semblait ilic aux ordres de l^icolas. l.a cloche de l'éijlise paroissiale frappa l'air d'un son argentin, et son premier coup retentit au (oinl du cieur d'Adolpbe. Jies traits se contraclcreiit. l''ran< ois s'en aperçut et .soupira.
Ils arrivt'rent à la chaumière du père Dufour. La victime était parée. Son air calme annonçait sa résignation ; mais la pâleur avait remplacé les roses de ce teint si anime la veille , au moment où l'amour allait les égarer tous deux. « N ojez, dit tout bas Adolphe à François, regardez votre Ouvrage : c'est le sang d'Agameuinoii , c'est celui d'Idomi née verse (lar des pères barbares. Marguerite mourra lentement, et c'est vous qui l'inimolei. •
François avait une p.itieiice inaltérable. Il prévoyait uiu' crise nouvelle, et la contradiction était le mo\en le |ilus sûr de rendre l'explosion terrible; se ranger à l'avis de son pupille, était celui de tout perdre : il fallait opter cependant. Miolas , les violons, lis jeunes gens, la gaieté bruyante, le tumulte tirèrent le tuleur d'embarras , et suspendirent les réfleiionsd'.Vdolphe. Idées joyeuses sont un baume ]iour la douleur. L'homme allligé écoute malgré lui , s'égaye insensiblement ; la plaie se cautérise, pour se déchirer plus cruellement... lorsque la solitude rend le malheureuv à lui-même.
.Vdolphe otVrit d'assez bonne grâce la main à Marguerite. Il comptait en marchant les minutes, les secondes, qui restaient encore à l'amour innocent ; tant pour la route, tant à la municipalité, tant ii l'église, .\insi , l'infortuné qu'on traîne au supplice mesure d'un œil troublé le court intervalle qui le sépare encore du néant absolu.
(^ette dernière et triste ressource d'un cœur fortement blessé s'évanouit encore. On avait signé de très-grand matin l'acte civil : afin, avait dit Nicolas, que la cérémonie fût moins longue, et que M. Luceval s'ennujàt moins, (.'omme c'était le servir!
C'est déjà l'épouse d'un autre ([ue conduit Adolphe, et il ne s'en doute pas. Cette idée déchirante le frappe, lorsque tout à coup les portes de l'église s'ouvrent devant lui. Ses genoux ploient, une sueur froide couvre son front, et il regarde .^larguerite avec l'eipres sion la ))lus touchante. Les yeux de la petite se portent sur les siens; ils sont suppliants, et semblent lui dire : Possédez-vous, de grâce, ne me perdez pas.
« iNon,non, lui dit .Adolphe , je ne me donnerai pas en spectacle ; je vous ménagerai autant que je vous aime. » Et il marcha d'un pas ferme à l'aulel.
Là, il reçut le dernier coup. Un second et inutile uui , prononcé d'une voix timide, lui ôta l'usage de ses sens. 11 revint à lui sur un lit environné des bons villageois, qui le bénissaient, le plaignaient, et lui prodiguaient les secours simples que fournissent les champs. Nicolas, plus touché que les autres, disputait à François le triste avantage de lui soutenir la lête, de lui administrer des cordiaux, de le rappeler à la vie et au malheur. Adolphe lui serra la main, et jura intérieurement de respecter son épouse.
Il éiait tout simple que la petite marquât le plus vif intérêt à son bientaiteur ; ses larmes, en ce moment, ne pouvaient être suspectes, et on attribua en elTet à la reconnaissance celles qu'elle donnait à l'amour malheureux.
Peines et plaisirs parvenus à leur comble ne peuvent aller qu'en diminuant, L'affaissement suit toujours une émotion violente ; c'est ce qu'on appelle métaphoriquement sage-se de la Providence : ce qui signilie simplement et sans ligure que nos facullés, purement organiques, sont très-bornées, et qu'elles suspendent leur action quand elles ne peuvent plus agir.
C'est par cette cause toute naturelle qu'.\dolphe et Marguerite se remirent peu à peu, et que le cilme des sens leur permit d'écouter la raison. La petite sentit qu'une imprudence pouvait éclairer sou mari, détruire sans retour l'harmonie du ménage, el elle s'observa. Dissimulation, précautions, prudence même, sont le partage exclusif... Qu'allais-je dire, bon Dieu ! Heureux, sexe charmant, qui surprend vos secrets ; anathème sur celui qui les divulgue !
Adolphe, moins adroit, pensait qu'il fallait jouer , sinon le protecteur, au moins l'homme d'un certain ton : les hochets de l'orgueil sont à l'usage des cœurs froids, et celui d'.Adolphe l'était en ce moment. 11 se rappelait les principes de François, et leur vérité lui paraissait incontestable. (Jn lui oft'rit, comme de raison, la place d'honneur, el il fut contraint de s'asseoir auprès de la mariée. Cette position n'était pas du tout favorable à la sagesse ; Adolphe en jugea ainsi, et au lieu du lienedicite il prononça à voix basse : Cijrus, Sdfjitin . Hdiianl. Ces trois mots devaient avoir la vertu d'un talisman.
Il mangea assez bien : c'est le moyen de recouvrer des forces. 11 but quelques verres de màcon : cela réchauffe le cœur. Il commençait à regarder .Marguerite, il lui prenait sa fourchette, il s'en servait... sans s'en apercevoir probablement. La petite jirenait la sienne; el le moyen de faire autrement ? il faut une fourchette à table.
Il est difficile d'en changer à chaque instant sans que les mains se rencontrent ; il est impossible d'être aussi près, sans que les genoux
se louchent quelquefois. Kn laul-il davantage pour rendre aui facultés organiques leur première activié ■' Le» deux enfants rougirent. .\ilulphe oubliait encore (-yrus, Si'ipioii ei li.ijard. l.a petite disait luentalcment el avec dViision : .l/mi Divii . i/i/'': /<i/(c île iiaii'.
Nicolas, tout au plai:>ir, Nicolas, occupé a verser aux autres et il lui ; les autres, plus occupés a fêter llaccliu^ i|ue leurs voisines', ne pensaient pas à s'épier. Le moment du repus était rempli p.ir la chansonnette ; la cliansunnette précédait une nouvelle libatiun. Les vieillards, observateurs dangereux , avaient iL ja la lèli' poante. François seul, très-atlenlif , regar.lait sans cesse et ne voyait rien.
• Je vous en prie, monsieur Luceval, dit un gros garçon qui s'était furlivement glissé sous la lable, pi rincltci que je priime la jarretière. » Je ne sais coinnienl la chose s'était faite ; mais la pelile axait une j.mibe tellement prise entre celles d'.Vdolplie, qu'elle n'en pouvait plus disposer.
Oli ! cette fois François devina à peu près. H regarda son pupille d'un air tris-signilicalif ; le pupille, outré (|u'uii lustre ravit le ruban précieux i|ui appartient au plus galant , se précipita , leva le taffetas et le basin, ravit le trésor qu'on lui disputait, et en orna sa boutonnière en di-ant : " Je le coiiseï virai loulc ma vie. «
Cependant, Adolphe ne sortait point de dessous la lable. (Ju'y faisait-il ? J'avoue encore que je n'en sais rien ; mais la petite, confuse, colorée, la-il voile, la respiration inégale, se leva précipitamment, sortit de la chambre, et tira xivcment la porte après elle.
.Vdolphe reparut alors, l'ivresse dans les yeux, le désir dans le cœur! Il regarde, elle n'y est plus. Il s'inquiele, il s'atllige. L'aur.iit-il offensée? jierdrait-il son estime? Il oublie que raltention générale est fixée sur lui, il court sur les pus de iNIargiierite. François l'appelle d'un ton ferme , il n'enlend pas plus .sa voix qu'il n'a remarqué ses signes improbateurs. « .Vllez, monsieur, allez, lui dit Nicol.is; ramenez-la, et apprenez-lui que la vraie sagesse est sans humeur. Mais voyez donc quelle scène pour une jarretière ! • Les extrêmes se louchent, et Nicolas était passé d'une excessive défiance au défaut opposé.
Adolphe, fort de l'assentiment du mari, ne courait jilus, il volait. François le suivait d'aussi près que le permettait on âge. 11 voulait conserviT au moins une ombre de décence , Il voulait imposer silence à la malignité... .^'il arrivait trop tard!...
Adolphe avait tiré après lui la porte de la chambre; il avait tiré celle du fournil, celle de la cour; il avait franchi en deux sauts un jardin de quatre perches, qui, tout en légumes, n'olfrait aucun asile à la fugitive adorée. Au bout du jardin était une autre porte cntr'ouverte. Elle donnait sur un petit bois, qui fournissait des bourrées à l'indigence, de l'herbe au bétail, du gibier au chasseur, de l'ombre, de la fraiclieiiret du mystère aux amants.
Il avait fallu que l'r.iiicois rouvrit toutes ces portes. Il n'avait eu garde de laisser derrière lui le poulailler, l'établi', la lapiiiiere. Il visilait tout avec exactitude. Bon François! Adolphe est déjà aux genoux de Marguerite.
Elle veut fuir ; il la relient. « Vous me baissez donc ? — Je ne hais personne. — Mais vous ne m'aimez plus — De grâce, laissez-moi. — Non, vous ne m'aimez plus. Ce n'est pas assez de vous perdre, vous voulez que je renonce à votre affection , à votre estime , vous voulez que je meure de l'assemblage de tous les maux. — Non, Adolphe, non , ne mounz pas ; oubliez-moi , et soyez sage. — % ous m'ordonnez de vous oublier! eh, le puis-je, grand Dieu! Vous m'ordonnez de vivre ! eh, quel fardeau que la vie , si je n'obtiens mon pardon ! — Je vous pardonne , Adolphe ; je vous pardonne. ■
Pauvre petite! elle avait à combattre son cœur, celui de son amant, elle avait à calmer des désirs qui ajoutaient aux siens , à contenir des transports qu'elle brûlait de partager. C'est plus que ne peut une femme qui aime.
Elle axait pardonné. Comment refuser de sceller le pardon d'un baiser, et un baiser n'en amène t-il pas un autre? Sa voix faiblissait; celle de son amant prenait une force nouvelle. .Vrdenl , impétueux, éloquent comme l'amour, entreprenant comme lui, chaque seconde était maniuée par une jouissance , par un triomphe nouveau. La petite, toujours plus faible, lui disait : • Laissez-moi... laissez-moi... je suis sans défense, vous le voyez... je ne puis rien vous refuser... mais... mais épargnez-moi. »
Sa perte semblait assurée. 11 ne restait qu'un obstacle à vaincre, barrière précieuse de l'athlète qui la brise. L'éminence du danger rendit quelque force à iMarguerile. Une main s'établit péniblement entre elle et son vainqueur. « Voyez à cette main, lui dit-elle, l'anneau que porta votre vertueuse mère, et soulevez-la si vous l'osez! » Elle ne put dire que cela.
Une révolution subite s'opéra dans les sens d'Adolphe, parce qu'il n'était pas corrompu. V.kX. anneau, qui ne rappelait que des qualités, cet anneau qui avait été donné comme une sauvegarde à l'innoci nce, venait d'acquérir réellement les vertus que supposent les féeries, a Non , dit .Adolphe , non , cet anneau ne sera point souillé ; je n'outragerai point les mânes de ma luere. Demeurez pure, et soyez heureuse par votre conscience si vous ne pouvez l'être par votre cœur. »
Ils entendirent queb)ue bruit : Adolphe s'éloigna d'elle et courut se cacher dans le taillis. On marche directement de son côté : c'était
LA FAMILLE LDCEVAL.
François. € Ah ! mon père, mon pi-re ! saiivei-moi de moi-mf-me! • Et il cacliii ilaiii le sein île son tnteur sa iloiileiir et sa honte.
• Il n'est qu'un moyen de revenir ii nioi-inèine; c'est de la fuir, cl je ne lu reverrai plus. — Je vous l'.ii toujour> dit, monsieur ; mais la jeunesse présume de ses forces. — ^ouvel Icare, mon cher François', je n'écouterai plus que vous, u La ressend)laiicc d'Adolphe avec Icare ne frappait pas sensililement François : il ignorait ce qui s'était pas>é dans le bois. (^>iie de liclles choses il eût dites, ([ue de peine il eût res.sentie s'il fut arrive quel<iucs minutes |pIus lot I
>hir|;uerile était déjà rentrée. .Vssise anprès de IVicolas, elle seinblail chercher nn asile contre l'amour et sa faiblesse : c'était en eflet le seul qui lui restât.
Kllc baissa les veux lorsqu'Adolphe parut. Se reprochait - elle les caresses innocentes qu'elle recevait alors de son mari , ou craignaitelle que ce spectacle ne brisât le coeur de son amant ?
.\dol[die avait tout vu. Désespéré, anéanti, il passa rapidement, et se cacha au milieu des vieillards.
L'usiijje, conslannnent d'accord avec l'amour pendant toute cette journée, arncha .Xdolphede celte retraite. Les violons se faisaient entendre, et on lui réservait l'honneur dani;ereui d'ouvrir le bal avec U mariée. Si l'on eût connu au villige cette danse luxurieuse, oii la décence lutte sans cesse contre la volupté ; cette danse oii les bras k'enlaccut, où les cuisses se rencontrent , se pressent , se croisent ; où l'œil ardent du danseur dévore un sein qu'on ne pense plus à lui dérober ; où les deuï athlètes respirent nnituellement leur haleine; si l'on eût connu au village cette danse qui ne convient qu'à des tilles sans pudeur et à des femmes perdues, c'en était fait d'Adolphe et de Marguerite.
Le menuet si favorable au développement des grâces du corps, et si opposé à la licence de nos mœurs ; le menuet, abandonné par cette dernière raison, ne se voit plus que dans les champs. On l'y danse mal, mais on l'y danse; et du moins la mère qui aurait à la ville la faiblesse condamnable de permettre à sa fille de sacrifier son innocence à la mode n'est pas obli;;ée de la suivre ici de l'œil, d'observer ses moindres mouvements, et de contenir, par sa continuelle présence, nn téméraire danseur.
Ce fut donc un menuet que dansèrent Marguerite et Adolphe. Ils ne brillèrent jioint, parce qu'ils n'avaient pas fait une étude approfondie d'un .iussi futile talent : ils ne soupçonnaient même pas qu'il put être l'afTaire importante de tant de gens. D'ailleurs, enfants gàlés de Terpsicliore, ils eussent été gauches et contraints. Pense-t-ou à ce qu'on fait quand le cœur brûle?
il remit la petite à sa place. Voilà, disait-il en lui-même, la dernière fois que je louche sa main. IVon, je ne la toucherai plus. Il semb'e que cette main glisse du poison dans mes veines. Et il se réfugia encore parmi les vieillards.
On distinguait dans ce cercle vénérable M. Ifellement, oncle maternel de la mariée. Son père, son grand-père, son bisaïeul avaient eiercé avec dislinclion la profession de garde-chasse , et M. liellcmeiit. profitant de l'expérience de ses a'ieux , avait donné à son arl une extension dont les gens superficiels ne le croyaient pas susceptible. Sec comme une momie, ridé comme un rhinocéros, marcheur infatigable, grand tireur, renommé surtout par sa méthode de dresser les cliiens , .M. Bellement éiait l'oracle et l'instituleur des jeunes gens aisés qui aspiraient à bien tirer un coup de fusil , et il citait parmi ses élèves le prince celui-ci, et son excellence celle-là. Jamais il ne sortait qu'.,vec une arme à deux coups sur l'épaule, et deux chiens k S.1 suite, exécuteurs tidcics de ses vastes conceptions. Sans pitié ]iour les braconniers, mais braconnant lui-même avec l'audace que donne l'impunité, sa bandoulière était la terreur du canton. Du reste, M. (tellement était un fort honnête homme.
Vous sentez quelle prépondérance devait avoir un tel ])ersonnage sur sept à huit pauvres vignerons. On l'écoutait avec la plus respectueuse déférence : aussi ne cessait-il de parler que pour boire, il reprenait dès qu'il avait bu. C'était lui qui avait purgé les forêts voilines des loups et autres bêles carnassières. Il avait eu aussi de ces coups étonnants qui semblent réservés aux hommes extraordinaires, et que la postérité aura peine à croire. Par exemple il tire sur une compagnie de perdreaux, et il en démoule un; la mère perdrix le charge sur son dos, et l'emporte à tire-d'aile. Il rencontre un lièvre au gite, il lâche son coup à bout portant, et coupe le quadrupède en deui; crac, le train de devant se relève et se relire au petit trot. Ses amusements de tou^ les jours étaient des hirondelles tuées à balle, des bécassines culbutées après un demi-tour à droite, ou une prise de tabac aspirée au moment du lever, etc.
.\près le réi il de ces exploits, venait celui des réceptions brillantes qu'on lui faisait dans tous les ehàteaui des environs, des choses tlatteuses que lui adressaient les seigneurs châtelains : c'était à n'en pas finir.
Si François n'était pas inventif, il saisissait facilement les idées d'autrui, il les tournait à son avantage, et cet art-la n'est jias à dédaigner, (^luc de gens très-marquants lui doivent à peu près tout leur mérite !
• Savcx-vous pourquoi, dit le tuteur à son pupille, lllppolyle fut toujours maître de se» passions? c'est qu'Ilippolyle chassait; et en
elïet, monsieur, un exercice continuel et une vie sobre entretiennent, fortifient la santé; le désir d'égaler ses rivaux en adresse, le ]p|aisir de les surpasser n'occupent que la tête, et laissent le cœur en paix. — Vous ave?, raison, mon cher François; je chasserai, je chasserai tous les jours, et, en marchant sur les tr.ices d'Hercule et de Thésée, je trouverai peut-être quelque monstre à combattre, quelque Ariane à d( livrer; et qu'importe, après toit, par quel chemin on arrive k l'inimorlalité , pourvu qu'on y parvienne. — Fort bien , fort bien, monsieur, reprit Hi'llemeiit; vous serez un chasseur distingué, puisque vous sentez l'excellence, la supériorité de cet art; et en eftet, que de qualités doit réunir un vrai chasseur! Bravant sans cesse la ■ chaleur, le froid, le vent, la pluie; inépuisable dans ses projets, infa- I tigable dans leur exécution; joignant la ruse k l'adresse, la prudence I à la force, il abat ou disperse ses ennemis. C'est un petit conquérant, H une espèce de souverain, qui a son conseil dans sa tête, ses magasins dans sa carnassière, ses ministres, ses courlisans, ses soldats dans ses chiens. Telle est, monsieur, la définition du chasseur, gravée en Jj lettres d'or sur un marbre noir placé dans la salle k manger du I château voisin. Pensons d'abord à l'essentiel : avez-vous des terres? u — Comment! s'écria François piqué au vif d'un pareil doute et oubliant sa résolution de cacher k sou pupille l'état de sa fortune; comment, si monsieur a des terres ! Cent vingt mille livres de rente en sept fermes ))arfailcment tenues; plus, ce magnifique parc que vous voyez d'ici; plus... » 11 n'en fallait pas tant pour pénétrer M. liellenient du plus profond respect. H se leva, se courba jusqu'à terre; et bien qu'il eût plus d'élèves qu'il n'en pouvait tormer, k ce qu'il avait dit quelques minutes avant, il offrit de s'attacher exclusivemint à M. Luceval, dont les bonnes grâces le dédommageraient amplement sans doute des sacrifices qu'il allait faire.
François, incapable de ."ioupçonner le moindre artifice, lui demanda très-sérieusement ce que lui rapportaient, par mois, tous ses jeunes gens réunis, el il s'obligea k payer pour son pupille ce qu'eussent donné k liellcinent six élevés qu'il n'avait pas.
Encouragé par celle facilité. Bellement, qui ne laissait jamais échapper l'occasion de se pousser dans le monde, demanda aussitôt la garde du gibier du parc. « jNous y avons un homme sûr, répondit François. — In homme sûr, qui n'a jamais tiré un coup de fusil ! — Alais qui conserve très-bien nos bois. — Oui est incapable de faire rapporter un chien ! — ÏMais qui en a deux qui sont la terreur des fripons. — Qui boit... beaucoup. — Oh! k cet égard, monsieur Bellement, il me semble que vous n'avez pas de reproches k lui faire. — Enfin, monsieur... — Enfin, monsieur, le garde du parc fait très-bien son devoir, il a besoin de sa place , il la conservera , et je n'aime pas ceux qui cherchent k s'avancer aux dépens des autres. »
M. Bellement sentit que ce n'était pas le moment d'insister; il se promit bien, au premier lièvre que tuerait M. Luceval, de profiter de sa satisfaction et de sa confiance pour miner sourdement et renverser enfin le titulaire. H changea tout k coup d'entretien pour faire oublier son indiscrétion.
K Occupons-nous maintenant, monsieur, de votre équipage de chasse. Ln bon fusil à deux coups , fabrique de ^ ersailles. — Un fusil, dites-vous, un fusil ! — Un arc, un carquois, des flèches. — De forts souliers , de longues guêtres de veau. — Des sandales attachées sur la jambe nue avec des laçures. — Une culotte de peau , une veste longue. — Une tunique de pourpre, monsieur, descendant jusqu'au milieu de la cuisse. — La redingote de taffetas gommé. — Le manteau de coton, gracieusement drapé et fixé sur une épaule par nue large jilaque en or. — La casquette de cuir, couvrant entièrement les yeux. — Le bonnet ovale et plissé , k la Castor cl Pollux. — Mais, monsieur... — Mais, mon ami... — On n'a jamais vu chasser dans un semblable équipage. — Vous ne l'avez pas vu, je le crois. Mais apprenez que c'est Ik le beau, le grand, le sublime costume, celui des demi-dieux , celui que j'adopte, que je veux, que j'aurai. »
Bellement regarda François d'un air qui voulait dire: Ce jeune homme aurait-il la tète dérangée? François, qui trouvait très bon tout ce qui éloignait pensers d'amours, parla dans le sens de son pupille. 11 sentait que les apprêts du costume l'occuperaient quelques jours : autant de gagné. Le pis aller serait de garder 1 habit grec pour aller au bal, cn'y'ajoulant décemment le pantalon de tricot couleur de chair.
Bellement était courtisan par instinct, comme le sont presque tous les hommes; ce qui fait qu'il y a tant de courlisans dans les cours, où il y en aurdil si peu si, pour être tlalteur, il fallait avoir le sens commun. Bellement se hâta de se ranger k l'avis du tuteur. Il observa, avec un sourire fort agréable, que cet équipage de chasse aurait au moins trois avantages : la nouveauté, la légèreté et la grâce.
La grande difliciillé élait de trouver un tailleur capable d'habiller Adolphe en demi-dieu : on sait assez que ces messieurs ne sont pas versés dans la connaissance de l'antiquité. Le croiriez-vous? ce fut une nourrice qui tir.i notre héros d'embarras.
La mère de son nourrisson lui avait fait voir le triste, misérible et lamentable Tippoo-Saïb. Comment la bonne femme n'eûl-eUe pas saisi l'occasion de (aire, pour la centième fois, la description de l'ouvrage, (les décorations, des babils? Elle n oublia point les pétards, qui font en effet l'iiitérêt de la pièce, el il fut décidé k rmianimité