‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 63 sur 379 · I. \ 1 \ MILLE LIJCKVAL · texte numérisé non relu

I. \ 1 \ MILLE LIJCKVAL

que Vanille cosliimier du IlioAlre df U rorto-Siiiiit-Miiiliii devait (■Ire (/nr, irès-i/i-.i , et qu'il aurait la prt l> rciioe. rraiieoi» pro|M)>a de partir il riiisl.iiit pour J'aiis, et Adolplie, que l'iiiuilalioii enlrainail sur les traces d'Alcide, oublia un mouieiit la pelile et accepta la proposition.

Nous allez reproilier ii l"ramois de niellre dans ses déiiiarehes une prceipitaliou , pardonnable tout an pins à un jeune lioniiiie. I)aii;nez vous rappeler que l'raïuois ne s'écarte jamais de sou liul. On parlait déjà de la dernière cereinonie, cérémonie terrible pour nu aiuaiit uiallieureui ; on allait conduire la inariec ii la couclie nuptiale : et sauver une crise douloureuse a Adolphe, c'était nue jouissance pour François.

Les voilà sur la route de Paris, parlant chasse, combats, cnrt'es. • Ah! disait Adolphe en arrivant à la barrière, si je trouvais dans mon parc un serpent l'jtlion, une hjdre de Lerne, ou du moins le sanglier de (Jalydon ! » l'auvre enfant, le eiel vous en |;ardc ! pensait à part lui Kraucois.

L'arlisie costumier très-llatté de la confiance qu'on avait en lui, se promit de la justifier ; et, pour marquer son extrême envie de bien faire, il demanda huit jours, ce qui déplut fort à Adolphe, et ce qui entrait parfaitement dans les vues de François, qui parvint il modérer l'impatience de son |iupille.

L'arlisti: se garda bien de consulter ses confrères. (Jiie lui eussentils appris? Il courut les bibliotlieijues iiubliques , compulsa les gravures en portefeuilles , examina attentivement les tableaux antiques du Muséum, qui lui plurent davaularje, parce qu'ils indiquaient au moins les couleurs, (,'omine il ne savait pjs dessiner, il prenait ses mesures >i l'oeil, courait, sous les combles de son théâtre, esquisser une iiarlie du patron; revenait étudier une autre partie, retournait encore, et se trouva enfin en mesure de coiumencer un habit complet, exactement copié sur celui de l'arcliaune Michel terrassant le diable, qu'il ne peut luer, parce qu'il est immortel comme lui, et et avec qui, par conséquent, ce n'était ]ias la piine de se battre.

Il est vrai que le costume de l'archani;!' Mnhel dilVère un peu de celui d'Hercule et de Jhésée; mais le tailleur, ne connaissant ni le vainqueur d'Autce, ni son célèbre imitateur, s'en était tenu à la ligure qui avait le plus de rapport à celle du joli monsieur qui devait endosser l'habit.

Avouons cependant, en faveur de Varlisie, car l'équité est la première vertu d'un historien, avouons que le tailleur, par l'elïet d'une modestie rare, et très-louable chez les ignorants, avait consulté, sur les noms et la patrie des personnages, un monsieur à lorgnette, grand amateur, grand connaisseur, qui l'avait assuré que le tableau représentait Alexandre, Grec de la plus haute considération, tenant le pied sur la gorge du roi des rois, Xerxès, qui consent ;i lui céder, en toute propriété, la presqu'île de i'inde.

On avait huit jours a passer il Paris. François avait remarqué que le cerveau de son pupille était une cire molle oii se gravait iacilement toute espèce d'idée. Il observait que la dernière était toujours la plus vive, et qu'ainsi, les anciennes s'alTaiblissant en raison de l'exercice donné il l'imagination, il suffisait , pour faire oublier la petite, de frapper sans cesse le cervelet d'Adolphe de quelque objet nouveau. Si François eût étudié les hommes en général, il aurait jugé que cette recette peut heureusement s'appliquer a tous les jeunes gens, et même à certains vieillards.

François se mit donc à courir, avec Adolphe , les rues, les carrefours, les cafés, les promenades, les bals. Il ne lui laissait que le temps de dormir; il l'éveillait à la pointe du jour, et le remettait en course. Ils déjeunaient chez un restaurateur, et dînaient chez un autre. Adolphe, qui ne connaissait ii fond que sa pension et les auteurs grecs, était quelquefois frappé d'étoniienient ; mais rien de ce qu'il voyait ne pénétrait jusqu'à son coeur, et de temps en temps il iioiiimait Marguerite.

François l'eiitrainail alors aui Fantoccini ou aux Omlires chinoises, spectacles très-instructifs, comme on sait, et les seuls que connût François. Adolphe regardait un moment, biiillait ensuite, se plaignait de l'odeur de l'huile, du défaut d'air; et il ne manquait jjas d'observer que les spectacles grecs et romains avaient bien une autre majesté. Il s'était lu chez nos restaurateurs et dans nos promenades, parce qu'il sentait que l'avantage n'était pas en faveur des anciens. 11 avait |iourlant murmuré à demi-voix que nos bibliotliecpies ne sont rien, comparées à celle d'Alexandrie; mais il ajoulait que, puisqu'elle était briilée , il fallait bien avouer que les noires sont quelque chose. F rançois ne voyait , n'entendait rien de ce que disait ou de ce que faisait Adolphe. Tout yeux, tout oreilles pour Polichinelle et la mère Gigogne, il ne soufflait pas. Adolphe, qui avait le bon esprit de savoir s'ennuyer quand les circonstances l'exigeaient, restait par complaisance pour F" rançois, et pensait tantôt à la petite femme de Mcolas, tantôt au sanglier de Calydon.

Fn sortant de chez Sérajibin, Adolphe se frottant les yeux, blessés par le retour subit de la lumière naturelle, donna du nez contre une colonne : et notre premier mouvement est de rei.'arder ce qui nous a frappé. Il trouve, en lettres longues comme le doigt, 1i'iui;kmb en Alliui. 11 se frotte les yeux de nouveau, il relit, il saule de joie. • Comnieut, mon ami, on joue ici les ouvrages immortels d'F.schyle

et de .Sophocle, et vous ne m'en dites rien! — Ma foi, monsieur, je ne m'en doutais pas. >■ Ft l'rançois se met ii lire r.iUiehe a son lour. a l'.li non! monsieur, c'est une tra;;édie il'iin nuiiimé Itaciiie, (|ue vont exceuler les comédiens français. — Diable , iliable ! pouri|Uui la jouer en fraiiç.iis? — (^'est que personne ne reiilendr.iit en grec. — Je l'eiiteiidrais, moi, monsieur, et parfaitement. — .Mais, monsieur, on ne peut pas jouer la comcilie pour vous seul. — Allons, allons, mon bon ami, ne vous lâchez pas, et allons voir Ipliigenie, qui est sang doute une traduction de rAgamemnoii d'ischyle. ■

.\dolplie ne concevait pas i|ue le ihiàlre ne fut pas en plein air, qu'il fallut payer pour y entrer, que la salle (iit si petite, (|u'oii y fût si mil il son aise pour son argent, (|iie le speclacle ne s'ouvrit point par un prologue, ou par une .v/iu/ie chanlée par les plus belles voix. Adolphe était disposé a trouver tout mauvais , et disait son avis trcthant.

l 11 petit monsieur, assez mesquinement mis, probablement jiarcc qu'il était savant, lui répondit avec politesse : • Monsieur, les anciens aimaient le grand air, et nous voiiluns jouir sous un toit : chacun a son goût, et, ipioi que vous disiez, vous ne changerez pas le nôtre, cl le plus court e^t de vous y conformer.

» Cette salle, que vous trouvez si petite, est cependant trop grande, puisqu'elle n'est pas remplie. Mais sachez qu'il y en a (juatre ou cinq à Paris, à peu jiris aussi vastes, oit on joue des ouvrages de genre différent, et qui tous les jours sont garnies de spectateurs. Il y en a sept ou huit autres à l'usage des ijj;noraiits et de la canaille; et je conviens (jne c'est un mal, parce qu'il vaudrait mieux que les premiers employassent le temps ii s'instruire, et les ouvriers ii travailler, (|ue de le passer à écouter des inepties qui iicrpétuent leur bêtise. Il n en est pas moins vrai , malgré cela, qu'à cet égard nous avons un avantage réel sur les anciens, qui n'avaient qu'un théâtre où on représenlail rarement.

• Vous vous plaignez de payer ici? ÎS"esl-il pas plus naturel que les gens oisifs achètent le plaisir moyennant une somme modique, que de charger le gouvernement seul de les amuser à grands frais? Ft d'ailleurs, qui faisait chez les anciens les fonds nécessaires à cette magnificence si vantée? (;'éuit ^aiis doute le trésor public. Or, Irouveriezvous juste que l'honnête artisan, qui s'occupe en ce moment de l'existence de sa famille, contribuilt pour sa part au délassement que vous allez prendre ?

1) Vous êtes mal sur cette banquette? Mais, monsieur, voilà, ]irès du théâtre, des loges où vous trouverez des chaises, des fauteuils, des ottomanes, la facilité de vous dérober aux rei;ards, si vous y conduisez une Aspasie; ou qu'ennuyé du speclacle, vous vouliez causer ou dormir. On se procure ces avantages à juste ])rix; et convenez encore qu'on ne trouvait de telles commodités ni au cirque de Rome, ni au théâtre d'Athènes.

» Vous voudriez que la pièce commençât par un prologue, ou par un choeur? Cet usage uniforme et fastidieux est supprimé depuis qu'on sait faire l'exposition du sujet d'une manière claire et précise. Molière et Hacine, qui possédaient ce talent au plus haut degré, ont voulu cependant faire quelquefois des chœurs et des prologues , et cela ne leur a pas réussi, parce que l'esprit veut de l'économie dans les paroles, et rejette tout ce qui est superflu. Ft puis, monsieur, si vous aimez le chant, allez demain à l'Opéra-Comique. \ous y trouverez des tragédies en prose , avec des chœurs plus que vous n'en voudrez.

a — Fh bien! monsieur, rcjirit François, voilà encore une discussion qui ne tourne jias à l'honneur des anciens. Je vous le répète, vous reviendrez aux modernes. » .\dolphe allait répliquer... On leva le rideau.

11 fut assez satisfait des costumes et de la forme des galères d'Agamemnon. 11 trouva même les vers aussi beaux qu'on peut en faire en français. Mais il se récria quand il vit paraître Friphilc , et qu'il eut pénétré les dessins de l'auteur. « (Juelle absurdité! dit-il pemlaut l'enir'acle au petit monsieur, votre Racine ne sait-il pas qu'Fschyle et Sophocle, et après eux Luc rèce et Horace, assurent quiphigénie a été en effet sacrifiée en Aulide ? — .Mou Racine, que vous a|ipellerez aussi le vôtre, savait fort bien cela. .Mais il avait lu égaleineiil Homère et Pausanias. Le premier, dans le neuvième livre de son Iliade , c'està-dire neuf ans après l'arrivée des Grecs dans la Troade, fait proposer à Achille la main de la fille d'Agameninon; le second dit qu'on immola une Iphigénie, mais qu'elle était fille d'Hélène et de Thésée : et de deux opinions différentes , l'auteur a pu choisir la plus favorable à son plan. Sachez-lui gré enfin de ne pas faire mourir cette princesse : voyez comme elle est jolie!

, — .'\lonsieur, dit François au jeune homme, ne parlez plus à ce monsieur-la. Il vous bat, et cela me fait de la peine, f Adolphe se mordit les lèvres, écoula la lùècc , et regarda beaucoup Iphigénie, qui lui parut charmante, et qui l'était en effet.

Cl Avouez du moins, ilil encore .\dol)ilie à la fin de la pièce, qu'il n'y avait de grec dans tout ceci que les babils et quelques noms. Agamemnon se conduit lomiuc un roi d'I'.urope qui n'a pas un avis à lui, qui ne veut mccontinler iiersonne, et qui ne sait comment faire pour arranger tout le inonde. Achille s'exprime comme un mousquetaire. Rien qui tienne direclement aux mœurs, aux habitudes des anciens.

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