I. \ |- \ Mll.l.F. I.UCEVM
gnaiciit pas U» )ivrdrii et les lièvre» «lue li-iir l'oiiniiii.ilt U pluiiie.
— Kli bien I iiion^iciir, suivei Ifiir evi'iiiple. Nousiiiircz du iiioiua le mérite df l'adresse, et c'est quelque eliose que cela. »
C;e denoùiiieul dev.iil amener des rille\ions oppost'es aui premières. U se pinirr.iit tort bien, peinait alors Adolplie , que les moiislret anciens aient beaucoup de rapports avec eelul ci , it d'apri-s l'origine donnée à Hercule, il se pourrjit encore qu'il n'ait pas existé ilu tout. Adolphe se i;iirdait bien d'émettre celle opinion : il se fût cru coupable du crime de lè»e-aiiliquilé. « Allons, allons, dit-il, si les piodiijes d'Alcide ne sont pas rii;oureusenient diiuontris, au moins ne me conleslera-l on pas les siècles brillants d'AUibiade et de l'ériclés. — l'as plus, monsieur, que ceux d'Auguste, des Médicis et de Louis ,\l\ . \ oiis vojeiiiiieje commence à connaître les modernes. — \ ivcdonc, vive il jamais l'.Vttique! Oliassons au fusil dans ce parc; mais soyons Grecs dans ma nouvelle Atlièncs.
• Ah! mon Dieu, poursuivit le jeune liomme, dont les sens calmés devenaient accessibles à la douleur, ah ! mon Dieu, qu'ai-je donc aui jambes et au\ cuisses.' — Vous les avez déchirées, sanylaiiles. — Il est pourtant inconleslable que les anciens avaient les bras, les jambes et les cuisses nus. — Peut-être monsieur, n'y avait-il dans les forèls de la {'■rèce ni ronces, ni épines, ni cliaijuns, ni branches de bois sec. — Ah ! vous plaisantez, monsieur François. Merei-vous que les (Irecs soient peints à peu près comme nie voilà ? et ne viens-jc pas de vous dire qu'on chassait dans ce pays-là comme dans un autre ?
— Kh ! monsieur, une jolie femme court-elle les rues de Paris, au mois de janvier, avec son habit de bal .' — \ oilà ce que vous avez dit de plus rai-onnable. Il se pourrait en elVct que, dans certaines circonstances, lesCirecs chaussassent une espèce de long cothurne, etc'est ce que j'aurais dû faire comme eui. — Oui, monsieur, une culotte, des bas, une bonne veste, et une selle sur le dos de votre cheval. "
Adolphe n'était ni satisfait ni convaincu, mais il n'avait rien à opposer a l'expérience, et il eut le bon esprit de profiter de celle qu'il avait acquise à >es dépens. U se vêtit, il apprit a tirer, et il convint qu'un fusil vaut bien un arc , et qu'il est plus aijréable de courre le renard que de combattre des monstres.
L'inau"uration.
-Athènes était sortie de ses ruines, et l'ensemble des travaux présentait déjà un abrogé riant de la Grèce. Le théâtre, ainsi que les autres édifices, allait être terminé, et la princesse Aricie était loialemenl oubliée. Marguerite l'avait emporté sur .\spasie, et la chasse sur la princesse. iVlais tout ci- qui a des rapports directs avec nous est iiorné comme notre être : voilà jirobablcment pourquoi nous nous lassons do tout, on plutôt pourquoi tout nous lasse.
Ainsi Adolphe, ennuyé de la chasse, avait conçu un nouveau projet : c'était de jouer la tragédie dans la langue de ses fondateurs, et quoi de plus facile ? Il savait le grec, et les savants qui habiteraient ses maisonnettes le sauraient aussi. 11 lui paraissait assez dilVicile de trouver deux ou trois femmes qui pussent le seconder. Mais entin, il y a eu une madame Uacier : pourquoi, en cherchant bien, n'en trouverait-on pas quelque autre? Kt puis, n'a-t-on pas la voie des Petites Affiches, qui vous trouvent tout ce que vous voulez?
L'imagination montée là-dessus, Adolphe se promenait, Eschyle, Sophocle ou Kuripide à la main. Il déclamait à haute voix dans l île de (libère , dans la vallée de ïempé , sous le péristyle du temple d'Kphèse, sur la pointe du rocher de Leucade. Il déclamait en se promenant sur son lac, dans ses Chanips-Klysées, et partout il retrouvait d'antiiiues souvenirs Après avoir déclamé, il chantait, sur un air impromptu, une scholie de Sapho, ou d'un autre, et ses ouvriers le pienaient pour un sorcier qui débitait le grimoire.
(^•uelquefois, excédé de fatigue et inhabile à articuler, il reprenait son fusil. Assez souvent il allait voir Marguerite, et la petite le recevait toujours bien, parce qu'elle lui devait son bonheur.
Elle l'avait aioié quelque temps encore après son mariage. Mais Nicolas était jeune, bon, sensible; il lui parlait la langue de la nature , il avait ouvert son cœur au plaisir, et il est des leçons qu'une femme reconnaissante oublie difficilement.
Adolphe la trouvait embellie par un air de gaieté qui ne lui échappait point et qui blessait son amour-propre; il était piqué qu'on put aimer un autre que lui. (,)uand ses yeux se portaient sur une taille qui s'arrondissait chaque jour, quand un coin du fichu trahissait ces sources charmantes, dans leS(|uellcs s'élaborait déjà la première, la jilus nécessaire des liqueurs, il rougissait, il soupirait. Ce n'était plus de l'amour qu'il sentait, il ne se le dissimulait point. 11 s avouait même que jusqu'alors ses sens seuls avaient parlé; mais il éprouvait que, daus celte situation, l'objet présent est toujours celui qui sait plaire.
Malgré la rigidité de ses principes, il se laissait quelquefois aller au charme qui l'entrainait; il tenta même de renouveler la scène de la noce, que peut-être vous n'avez pas oubliée. Mais ses avantages n'étaient plus les mêmes. La petite avait acquis de l'expérience, et ses sens étaient salislaits.
Elle répondait par des plaisanteries à des expressions brûlantes;
elle riait des soupirs et des reproches , et femme qui rit n'est pas disposé»' à se rendre.
Adolphe sentait cela , et cepeiidunt le désir le ramenait toujours auprès de Marguerite : désirer, c'est déjà jouir. La petite, en dépit de sa sagesse, était inlérieureiiient flatiie des assiduités du beau monsieur. Osait-il entreprendre, elle lui échappiit eu folâtrant, j'en conviens; mais paraiss.iit-il mécontent , rebuté , elle aijitail l.i cendre par un regard volii|)lueiu, par le plus doux sourire; l'étincrlle scintillait, le feu se C(imimiiii(|uaii partout. \'oiU du nianéi;e , <le II coi|iietterie, allez-vous dire, lié, mon cher, au village comme a U \ille, ou ne vo l que cela, et femme e.-.t partout bien aise de plaire, niêiue à celui qu'elle ne veut pas aimer.
.\ilolphe eût été longlem|)S dupe de ces petites ruses, si des objets raajiurs ne l'eussent soustrait à cette espèce de séduction.
Il s'agissait lie l'inau!;iiratioii de la nouvelle Athènes, et cette imliorlante cérémonie devait réunir la pompe et le goût qui distinguaient les fêtes antiques. Adolphe, plein d'éruilitiou , eut la modesiie, ou sentit le besoin de consulter sou ami Uiival Us discutèrent gravement et longuement; enfin le dixième jour, le plan , les détails arrêtés et écrits", il fut eon CHU que le savant amènerait à Athènes des confrères capables d'en apprécier les beautés et digues de l'iijurer a la fête.
Les confrères , très-flattés de l'espoir de contempler le tableau vivant de l'objet de tant de recherches, arrivèrent à l'heure indiquée avec leurs épouses, leurs filles et leux de leurs élèves qui coiinaissaii'Ut un peu l'alpli.ibet grec.
' Les costumes, les chars, les draperies étaient déposés chez Nicolas elle père Uufour. Deux heures avant le lever du soleil, Adolphe réveilla tous ses hôtes. Ce procédé parut un peu dur à de jolies femmes qui ne eonuaissaient l'Aurore que par ses bontés pour l'ilhon. Les représentations, les plaintes ne furent point éioulées. Il fallut partir pour le village et jiasser successivement par le» niains des coiffeurs, de douze ou quinze habilleuses de dilVérenls théâtres, âpre» avoir été, selon l'usage antique, baignées et parfumées parles plus jolies filles du lieu.
Au point du jour, des Faunes, des Syl vains, des Corybantes , portant des pipeaux, des lyres, des cithares, ouvrirent la marche. Comme ces messieurs ne savaient ])as jouer de ces instruments, qui d'ailleurs étaient de carton, on les avait fait suivre par un char portant un Olympe , chargé d'un quarteron de divinités, et dans les flancs duquel était cachée la moitié de l'orchestre de l'Opéra.
Or, comme ceux qui cultivent les arts sont les enfants chéris des dieux, Plutus excepté, après l'Olympe paraissait immédiatement un Parnasse, sur lequel les connaisseurs remarquaient Dédale, Hésiode, Homère, Dibulade, Arion, Soloii , Esope, Simonide, \nacréon, 'l'héano, Pindare, Socrate, Xénophon, tous les tragiqms et comii|ues grecs, enfin llippocrate, parce que la médecine se glisse p,.rlout; et îa ressemblance était frappante, ainsi que vous pouvez le croire.
Huit athlètes choisis parmi les forts de la halle venaient ensuite, portant une colonne de bois érigée à Cécrops fondateur de la vieille Athènes.
Sur un petit char fort joli , était perchée Marguerite, couronnée d'épis, portant une faucille d'une main et une gerbe de 1 autre. On avait choisi de préférence cette Cérès, pour désigner plus prérisément tous les genres de fécondité qui devaient faire fleurir la colonie.
M. Adolphe, M. François, M. Duval , messieurs ses confrères, messieurs leursélèves , mesdames leurs épouses , niesdemoi>elles leurs filles, suivaient sur un vaste aniphilhéàlre roulant. Les hommes représentaient les demi-dieux et les sept sages; les dames hguraient en (irâces, en Aaiades, en Néréides. La vaste machine était irainée par six chevaux blancs, qu'Adolphe assurait être de U race de ces chevaux de Sicyone, si vantés par Démoslhène , et il en donnait une preuve incontestable : c'est que le marchand à qui jl avait demandé de cette espèce lui avait à l'instant fait la généalogie de ceux-ci, et l'avait alliniiéc véritable.
Derrière l'amphithéâtre, marchait un choeur de ieunes filles, qui ne chantaient rien, parce qu'un jour comme celui-là on ne pouvait chanter que du grec.
En récompense elles riaient beaucoup , parce qu'elles étaieiit vivement lutinées par une vingtaine de charbonnier» dont on avait fait des Satyres.
La pompe triomphale était fermée par une troupe d'oplites, ou, pour être plus clair, de soldats pesamment armés.
On se promena deux heures dans le chemin tortueux qui régnait sur le pourtour de la Grèce, et qui fut nommé l'ilippo.lrome , en commémoration du lieu oii se faisaient les courses de chars et de chevaux. Or, comme deux heures dune promenade uniforme sont fori longues, on commençait à bâiller, lorsqu'on s'arrêta devant le temple d'Ephèse.
C'est là qu'Adolphe prononça un discours grec dans lequel il avait réuni toute son érudi-ion, et qui, par celle raison, ne hnissail point. Les bâillements redoublèrent, ce qui est hunnlianl pour un orateur. Comme on ne comi.renait point celui -ci , et qu'au fond il lui eUlt assez indiflérenl de s'arrêter idus tôt ou plus tard, il termina en disant que son Athènes ne serait point, ainsi que l'ancienne, consa-
LA FAMILLE LUCEVAL
rri'o à Minerve, dont la sévéritt' eftraie les Uis et les Jeux; mais à ^|■•nlls, li'iir lionne, si'nsililo ot Iros-facilc nirre.
Cflle iilce, rt-ncltie in français par Al, Duval, faisant fonctions de Inicliement. rùviilla l'andiloire, qui a|i|)laudit beaucoup , qui rc applaudit à plusieurs reprises, parce qu'il espérait dincr liii iilùt , et qu'un bon repas vaut mieux que la meilleure baraiigue : on n'était lias encore ii table.
Du discours qui avait eu si peu de succès, on ])assa aux préparatifs d'un sacrifice i» Diane, qui ne devait pas réussir davanlai;e. Adoi])lie, qui ne calculait pas encore, avait parlé à Paris d'une liecalomlie de cent bffufs, et François avait jeté les bauts cris, l.'ami Duval avait observé que ces monstrueux sacrifices ne se faisaient que lorsque le clergé était afl'amé , et qu'ils n'étaient olïerts que par une nation en corps ou un souverain puissant. Adolplie a\ail eu beaucoup de peine à se re.streimlre à une biche; mais il voulut au nioiiis qu'elle fût blancbe, el quoi que put dire François, il fut oblii;é d'envoyer lielleinenlaux Ardennes, lequel, après beaucoup desoins et de dépenses, n'en ramena qu'un cerf.
On avait coupé ses bois, on l'avait couronné de fleurs, on l'avait bardé de Heurs, on avait couvert de fleurs les parties indicatives du sexe; ce ceif enfin jouait la biche de manière à tromper les yeux.
Mais quand les Grâces et les Nymphes de l'amphithéâtre virent le pontife s'approcher de la biche, les manches retroussées et un f;raud couteau à la main, elles détournèrent la tète en s'écriant que l'iiicrophanle avait l'air d'un boucher, et c'en était un de la rue Saint- IMartin.
Lorsqu'il plongea la main dans le corps de la victime , qu'il en arrac h.i les entrailles fumantes, qu'il y chercha l'avenir avec la gravité il'un prêtre accoutumé à faire son métier sms rire, un cri général d'ini]irolialion s'éleva de toutes parts.
Les femmes se plaignaient qu'on les eût menées à la boucherie , elles qui ne peuvent voir tuer un poulet, mais qui en mangent tous les jours; les savants eux-mêmes, en rendant justice à la vérité des tableaux de M. Luceval , observaient que les fêtes antiques valent mieux en description qu'en réalité. Ils auraient pu en dire autant des modernes.
^ ous jugez combien de telles irrévérences faisaient soulTrir Adolphe, et combien elles étaient agréables au tuteur, qui voulait à toute force faire un Français de son pupille. Le jeune homme, pour imposer silence aux critiques, fit jouer la jilus bruyante des fanfares.
Messieurs les Faunes, les Sylvains, les Corybantes dirigèrent la marche vers un trou prépare pour recevoir la "colonne de Cécrops. Autre discours d'Adolphe, en l'honneurdu foudateurde la véritable Athènes, dans lequel il rappelait ce que ce grand homme avait fait d'utile. 11 cita Pausanias , Platon , J'hucydide , et plus infortuné cette fois que la première, il eut la douleur d'entendre ronfler ceux qui étaient assis, et de voir les autres, cédant à la force des pavots que distillait sa jolie bouche, s'asseoir et fermer les yeux
11 y avait de quoi entrer en fureur, ou du moins on pouvait gémir sur la décadence du goût et le peu de respect porté à la sublime antiquité. Adolphe ne crut pas qu'il convint a sa dignité de hasarder un troisième discours. Que peut en effet le législateur le plus puissant contre l'opinion et les circonstances?
Cependant il fallait secouer les dormeurs. Li ressource des fanfares n'était plus neuve , el un politique profond n'emploie jamais de moyens incertains. Adolphe fit partir au grand trot des chevaux son amphithéâtre, l'Olympe et le Parnassse, espérant que les famassius suivraient de loin ou de près.
On arrive en trottant à l'ouverture du temple de Delphes, car vous sentez qu'un londateur d'empire ne manque jamais de consulter l'oracle, qui répond toujours de travers, mais dont ou interprète les réponses suivant que les colons ont besoin d'être animés ou calmés éclaires ou trompés. Les prêtres d'Apollon, de la façon d'Adolphe' savaient déjà parfaitement leur métier. Ce que c'est que l'esnrit de la robe I '^
Au fond de la grotte , sur un trépied couvert d'une peau de chèvre parce qu'on n'axait pu se procurer celle du serpent Python était as,si>e une vieille édentée, aux yeux rougets, aux quatre ou cinq poils gris sur le sommet de la tête, et dont le bout du nez reposait sur la pointe d'un menton retroussé. C'était la dernière des sauteuses du cimetière Saint-Mcdard , qu'on avait dénichée de son prenier à force de courses et de recherches, et qui à volonté grincait"des gencives écumait, se tordait les bras, et recevait des coiips de bûche sur I estomac sans qu'il y parût.
Interrogée en grec si la colonie prospérerait, elle répondit oui ou mm , en français, bien qu'elle prétendit avoir le don des languesmais bien déterminée ii gagner son argent de quelque manière que ce fut, elle lit tant de contorsions, de grimaces, elle eut de si horribles convulsions, que les Néréides et les Naïades sautèrent de l'amphithéâtre sur le gazon, et se dispersèrent par toute la Grèce pour prévenir les attaques de nerfs.
Les savants demandèrent à Adolphe si enfin il n'avait pas fini II repoinlit en soupirant qu'il ne restait plus qu'une représentation des jeux Olympiques, dont l'exécution les étonnerait, et qui ne durerait guère que trois heures. A ces moU, ils descendirent de l'amphithéâtre
les uns sous un prétexte, les autres sous un autre. Le Cécrops moderne était resté seul avec l'ami Duval , qui , d'intelligence avec I' raiiçois, hasardait de loin en loin quelques mots propres à déraciner un reste de manie grecque. Le moment n'él.iit pas venu : l'enthousiasme que l'activité et le brillant du rôle avaient rallumé étiùt encore à son comble.
« Mes jeux Olympiques, dit Adolphe, qui n'entendait pas même ce que lui disait Duval , mes jeux Olympiques sont réglés précisément sur les descriptions qu'eu ont laissées Aristote et Diodore de Sicile, et je verrai seul , s'il le faut , une image fidèle de ces fêtes qui ravissaient toute la Grèce. Nous êtes de l'Attique , vous, qui ne me quittez point : les autres sont de grossiers Béotiens indigues de jouir d'un tel spectacle.
» — Descendons et marchons, répondit Duval. — Non pas, s'il vous plaît. — Deux hommes seuls sur ce vaste amphithéâtre ne sont presc|ue qu'un point dans rimmensité. — A la bonne heure; mais vous savez très-bien qu'aux jeux Olympiques les spectateurs étaient rangés sur des amphithéâtres. J'en voul.iis douze, et je n'ai pu obtenir de M. François que celui-ci. Qu'il y en ait au moins un à mes jeux. De la vérité, de la vérité, monsieur Duval, rien n'est beau que ce qui est vrai. »
Le malheureux cocher, qui avait autant d'envie de dîner qu'un autre, fut obligé de tourner vers la vallée de Tempe, oii était préparée l'arène. Adolphe chercha des yeux ses lutteurs, ses coureurs, ses athlètes... Ennuyés, comme les Grecs de toutes les classes, ils s'étaient dispersés romme eux.
Adolphe jure qu'ils n'auront pas impunément manqué au public, et ce public se réduisait à deux personnes. Il coupe les traits d'un des chevaux de Sicyone, saute dessus et galope çà et là pour rassembler ses gens. Duval profite du moment pour descendre , le cocher pour dételer. Tout fuit ou se cache devant l'infortuné Cécrops, qui crie a tue-tête , et qui ne parvient pas à réunir quatre personnes. A ses vociférations, à ses plaintes, on ne répond qu'un mot : A dnier.
Il retournait vers l'arène, la tète basse, l'âme froissée, lorsqu'il eut la douleur de rencontrer le digne habitant de l'Attique, qui, à son aspect, chercha à se cacher comme les autres. « Et vous aussi, vous m'abandonnez, lui dit Adolphe avec un profond soupir. — Ma foi, mon ami, lui répondit Duval excédé, je vous demande bien pardon, mais je n'y liens plus. — Encore une heure ou deux seulement. — Non , en vérité. Je pense maintenant, comme mes confrères, que le plus mauvais office que vous puissiez rendre aux commentateurs, aux glossateurs, aux lecteurs, c'est de mettre en action ce qui n'est bon qu'à être lu. — Et vous osez émettre une telle opinion , vous que je croyais un des plus fermes soutiens du parti ! — Ah I voilà le vrai mot, un parti. On nous berce avec des niaiseries, nous cherchons à nous persuader de leur réalité, et nous nous ferions mettre en pièces pour les défendre. — Ah ! Duval, Duval, je suis donc le seul Grec qui reste au monde ! — Hé, morbleu , pourquoi vouloir être Grec, quand la nature vous a fait Français, et Français aimable ? Croyez-vous d'Epernou fort au-dessous d'Alcibiade? Pensezvous que Rousseau ne vaille pas Pindare , et Boufllcrs Anacréon? Présentez vos avantages de manière à les faire valoir, et cessez de prodiguer l'or pour n'acheter que des ridicules.
" — Ah ! divin Jupiter, qu'entends-je là ! Une cloche ! C'est une horreur, une abomination. Jamais, en Grèce, appela-t-on les convives au banquet au son de la cloche ! — Pourvu qu'on sache qu'on est servi, qu'importe que ce soit par une cloche ou autrement? — L'illusion est détruite, il n'y en a plus. Mon festin grec manquera son effet, et il est coin|ÉOsé sur le Cuisinier Sicilien de Mithœcus, et la Gastronomie d'Archestrate. »
Adolphe continuait en marchant d'exhaler ses regrets, et il se laissait conduire par Duval. Il résistait un peu, mais seulement pour la forme : il se sentait prêt à tomber d'inanition.
Ce que n'avaient pu faire ses prières, ses représentations, la cloche l'avait fait en un instant. Hommes et femmes , poussés par un appétit dévorant, se rassemblaient de toutes parts, se précipitaient sous une tente légèrement drapée, où était dressée une table circulaire de cent cinquante couverts.
L'odorat fut flatté d'abord de l'odeur des parfums qui brûlaient aux quatre coins du pavillon; mais on rit aux éclats en voyant autant de lits que de convives. On avait bien voulu être (irec une partie de la journée; mais ou voulait au moins être Fiançais à table. Les hommes trouvèrent l'attitude incommode; les dames déclarèrent que lorsqu'elles se couchaient pendant le jour, ce n'était pas pour inan- ;;er. Adolphe les supplia de se conformer à l'usage anli(|ue. Au lieu de l'écouler, chacun s'assit sur le bord de son lit et promena ses regards sur les difl'érents mets dont la table était chargée. Plus d'illusion , plus d'illusion ! répétait Adolphe.
Des esclaves se présentèrent avec des ai;;uières pour donner à laver. On leur répondit qu'on n'avait pas besoin d'eux pour se tenir les mains nettes, et on les envoya promeiu-r. De nouveaux esclaves entrèrent avec des couronnes. Les jeunes femmes se laissèrent couronner en minaudant; les mamans, qui craiguaiciil le ridicule, refusèrent net; les hommes demandèrent si on ne se lassait pas de se moquer d'eux... Adolphe n'avait plus sa tête à lui.
LA l'AMII.I.K I.IJCI.N \l.
Il pri.i qu'on voulût bien lirer au sort \r roi du li.inquel . (■Ii:iri;ë par liuiie l.i ( ', i i-rc ili' niaintrnir l'ordre . de fixer les niouienls oii on boirait a loni;s traits, de desii;ner les santés ((u'on porterait, et de faire eséeuler les lois élablies parmi les liuveurs.
Les daines répondirent a l'un. inimité (|u'oii rè|;iie la dt'eenee, il n'y a pas de désordre à prévenir; qu'elles n'avaient point l'Iialiilude de boire à loni;s traits; qu'elles portaient les santés de i|ui lion leur .semblait, et que les lois des buveurs élaienl laites pour les cabarets. Adolplie proposa de prélever au moins les prémices de i'bai|ue plat, pour les otïrir à N eiius. • \énus n'a besoin de rien, lui répondit-on . et nous mourons de faim, u
Le pauvre jeune bomme ne se possédait plus. Il essaya cependant de se remettre, et remplit une coupe de vermeil. Il y porta les lèvres et la passa ii son voisin, qu'il invita à la faire circuler, (iette cérémonie, dit il , était le symboie de l'amitié (|iii doit unir les convives. •» Du ne s'aime ni plus ni moins, ré|)ondit une presse maman, pour boire ii la méiue tasse , et je ne nie soucie pas de cela, l'ermeilez. (|ue nous ayons cliacun notre verre, ('■oùtons d'abord le vin.
« — Hélas! madame, dit Adolpbe. j'aurais voulu vous oiVrir du corcyre , du navos et du cbio. Je n'ai que du saint-éinilioii , du closvougeot, de rermilaj;e, du madère et du cliampa|;n<r mousseux. — On s'en contentera, s'ecricrent les convives. Il <sl excellent, le bordeaux! — H est délicieux, le bourj;oi;ne ! • A ces douces paroles. Adolphe se relève sur sou lit, en soutenant avec fjràcc sa léie d un bras arrondi à 1 antique, et il salue {;racieiiscinent l'assemblée.
• Monsieur Luccval , reprit la grosse dame, qu'esl-ce, s'il vous pb.it, que ces ragoûts, dont auiun ne m'est connu? — ^oici, madame, des œufs de paon , accommodes avec du tbym et du miel — El ceci ? — Ce sont des tètes d'agneaux à l'oxyinel. — Ah ! ah ! — ^ oici un foie de sanglier au fromage et aux raisins secs; le venire d'une truie, assaisonné avec du cumin, du vinaigre ci du silphium; des tourterelles à la nienlbe et au romarin; un cochon de lait a la sésame, à la coriandre et ii l'ail; des oies... — J'entends, monsieur, j'entends. Uien de français dans tout cela. Au reste , il ne faut pas se laisser aller à la prévention. Essayons de la cuisine grecque. «
On s'empresse de découper; on fait circuler les plats; chacun se sert, goûte... C'est détestable, disait l'un. C'est du poison , reprenait l'autre. Les esclaves enlevaient les assiettes loutes chargées, on ]irenait d'un autre mets, et on répétait les mêmes grimaces et les mêmes exclamations. « Tout ici est grec, jusqu'au iiaiii ! reprit la grosse dame. Ce pain, répondit modestement Adolphe désolé, déconceric, est cependant fait d'après .Xthéuée , avec du lait, de l'huile et du sel. — — l'ortbien, monsieur, fort bien! après nous avoir fatiguées iiendant cinq à six heures, vous nous renvoyez sans diner! — Vous voytz, madame, que ce n'était pas mon intention. Au reste si ce service vou^ déplaît, passons ausecond. — Et peut-on savoir, monsieur, de quoi il est composé ?
)) — J'avais inscrit sur le menu la murène, la dorade, le xiphias, le pagre. M François m'a représente qu'en crevant cent chevaux, ce poisson n'arriverait pas frais; et je vous demande pardon, madame, de ne vous présenter qu'un turbot, des maquereaux, des soles.... ^ Et voudriei-vous me dire, monsieur, s'ils sont aussi à l'oxymel, à la coriandre et ij la menthe? — Oh! madame, cela élait indispensable. — Allons, je vois bien que c'était un parti pris. .Monsieur voulait nous guérir pour la vie des rêveries grecques. Croyez-moi, mesdames, gagnoi s le village , dinous de ce qui se trouvera; et pendant qu'on nous ap;irctera quelque chose à la hâte, reprenons nos habits. Surtout ne parlons a personne de cette mystification, les rieurs ne seraient pas de notre côté... La Grèce, la Grèce! vive la France, mesdames, vi\( la France! \ ive la France! répétèrent tous les convives en se levant. • .\ ces derniers mots, Adolphe retomba sur son lit, au dése:poir, et dans l'attitude l.i plus grei que que pût lui fournir sa mémoire. " Mesdames et messieurs, dit François d'un air d'iiii|iortance , j'ai prévu à peu près tout ce qui est arrivé aujourd'hui, et j'ai pris eu particulier mes jieliis arrangements. Prenez la peine de me suivre jusqu'au théâtre, qui n est qu'à deux cents pas d'ici, et là, nous redeviendrons Français de loutes les manières. .Monsieur, continua-t- il en s adressant à Adolphe, vous avez dépensé cousidérablenunt , sai;s jouir de rien; vinez vous dédommager, cl surtout vous restaurer : vous en avez grand besoin. »
On sort, on court, on vole. François prend Adolpbe sous un bras, Uuval sous l'autre, et ou arrive au théâtre. Lu plancher, élevé sur le parterre, avait fait du tout un vaste salon; le foyer était transformé en cuisine et en oflice; les babils fr.inçais avaient été rapportés du village, et répartis dans les loges destinées aux acleurs.
On avait proposé d'abord de quitter le costume; mais, ma foi, à la vue d une nouvelle table, couverte de mets succulents cl délicats, on oublia l'antipathie qu'on avait conçue contre la Grèce, et on s'occupa de 1 essentiel : on dina.
.\dolphe, qui n'axait avalé lui-même le cumin, le miel el la sésame que par opiniâtreté, mangea en Français affamé ; et au dessert, il convint d'assez bonne grâce que si la première cuisine était plus resjiectable, celle-ci était inhniment plus de son goût.
Il est cependant Ircs-prcsumable que les Grecs, aussi voluptueux que nous, combinaient leurs assaisonnements de manière à flatter le
pillais le plus insensible. Mais le cuisiiiitr fraiicjis, qui n'avait pas l'Iialiilude des procédi's de Mitliifciis et d' A rchestrate , devait gâter tout. François avait compté la dessus, el ne s'était pas trompé,
A riiiimeiir (pie donne une longue abslineui e , avait succédé la gaieté que fait pétiller le Champagne. On rit beaucoup des niaiseries du matin ; et si Adolphe ne rit pas avec les autres, il eul au moins le bon esprit de ne pis s';ifl'ecler des traits qui lui étaient direclemenl adressés. Il se promettait bien d'être toujours (;rec; mais il pira à demi-voix, dans son idiome favori, de cesser de le paraître. » Et vous aurez raison, il faut toujours êlre de son siècle, > lui répondit, dans le plus ]iur dorien , une jeune per>onne assise près de lui, que son trouble, sa pelile humiliation, et surtout son appétit, ne lui avaient pas permis de remarquer tres-parlieulierement encore.
Etonné , il la regarde , et il s'étonne encore plus. (!e n'est pas une beauté parfaite, c'est la plus jolie |Hliti' figure , animée par la vivaciié française; ce sont des (jràces nMurelles et naive^: c'est de l'espièglerie tempérée par la décence; c'est une fille charmante... et qui p.irle grec !
O Marguerite, ô Aricie ! votre empire est éleint. l ne fille charmante, et qui parle grec!
K Ommciil est-il possible, dit Adolphe, de réunir tous les dons naturels à l'esprit le plus cultivé ? — Oh ! parlons français, monsieur. Lue femme peut avoir des connaissances pour sa salisfaition personnelle, m. lis elle doil éviter de ressemblera un professeur de langue.
— Vous ne ressemblerez jamais qu'a ce que... a ce qui... Oh ! parlons grec, je vous en supplie; je voudrais n'être ])as enlendu de tout ce monde-là. i' Et ces derniers mots furent prononcés à voii basse. « (^)uoi! monsieur, vous pensez à me dire des choses que totil le monde ne peut entendre? reprit très-haut la jeune jiersonne. — '^'u'y a-l-il donc, .Manette? — Rien, maman; une observation que je me permets de faire à monsieur. »
Adolphe, plus déconcerlé encore qu'à son dîner athénien, baissa les yeux et rougit. Il les releva peu à peu; il regarda mademoiselle Manette d'un air timide; sa jolie figure n'exprimait jias la colère, et il chercha à renouer la conversation.
« .Madame est donc votre mi're, mademoiselle? — Oui, monsieur.
— Elle a l'air très -respectable. — Et elle l'est en effet. — Monsieur votre père est sans doute ici? — J'ai eu le malheur de le perdre il y a trois ans. — C'est un malheur trop réel. Et oserais-je vous demander ce qu'il était? — Colonel au corps du génie. •
Une jeune personne accomplie, qui est la fille d'un colonel, et qui sait le grec... Hé bien , je suis sur que celle-ci ne conviendra pas encore à M. François! pensait .Adolphe.
a 11 me vient une excellente idée, dit Duval. IVousformons une nombreuse el assez plaisante mascarade. Si messieurs de rOjiéra étaient jaloux de faire leur cour à ces dames, dans un quart d'heure au plus commencerait le bal masqué. U ne faut que le temps d'enlever la table, tl pour ne pas gêner le service, allons courir un peu la prairie et le bosquet, qu'il est assez inutile d'appeler désormais la vallée de Tempe et les (.hamps-Elysces.
— Sortons, sortons! s'écrièrent les jeunes personnes. Sortons! » répétèrent les mamans toujours empressées de procurer de l'agrément à leurs filles. Adolphe saisit avec transport la main de mademoiselle Manette, la passa à son bras, et s'éloigna avec elle de la foule, autant qu'elle voulut bien le permeltre.
• Hé bien, messieurs, reprit Duval, vous ne répondez pointa mon iiivilatioii ? — iVous délibérons, dit le plus important et le moins habile de la troupe Nous serons trop heureux sans doute de faire quelque cho^e qui soit agréable à ces dames; mais nous nous demandons si des membres du premier orchestre du moiidc peuvent, sans déroger, descendre jusqu'à la coiilrtdanse. — Hé, messieurs, ne faites-vous pas danser tous les jours Tilémaque et Achille? — >Iais ce sont des héros. Pendant qu'ils en ont les habits. — l.t nous les avons comme
eux. Dans cette circonstance , d'ailleurs, vous avez cenl pour cent a gagner : nous vous tenons quittes des répétitions.
> — Tout cela est fort bien , monsieur; mais je vous prie d'observer que messieurs nos administrateurs sont excessivement jaloux de l'honneur du corps, et que... — Je vais mettre voire amour- propre à couvert par la plus flatteuse des comparaisons. Le roi David, qui valait bien à lui seul tout un orchestre, ne dédaigna pas déjouer et de danser tout à la fois. \ oulez-vous gagner cent pour cent encore! ne dansez point. Ou bien, tenez, arrangeons cela de manière à ce que vous puissiez gagner tout, toutabsolumei.t. N ous êtes treille : que six seulement veuillent bien, et par tour, contribuer aux |ilaisirsde la société, el que les vingt-quatre autres partagent ceux qu'ils auront procurés. \ ous serez véritalileiTienl plus grands qu'à 1 Opéra, oii vous ne franchissez jamais les bornes de l'orchestre; vous serez en analogie parfaite avec le grand roi David, et vous conviendrez, messieurs, qu'il est beau pour un musicien, de quelque classe qu'il soit, de se ranger sur la ligne des souverains.
» — .Mais, en effet... dit un petit cor. Eh! ccrlainemenl, reprit l'allo. Le roi David était un très-grand prince, ajouta un basson 11 a aujourd'hui plus de réputation que jamais, continua une clarinette. Et ou peut se conlenler d'être jugés dignes delà comparaison, aftirma une contre-basse. — Sans doute , sans doute, il faut savoir se rendre
LA l'AMlLLK I.UCENAl..
jusliif. — t.'islil.lir : tout li- iiuiiiilo no peut pas rr|;iit'r. — Ce n'est pas (jur nous ne soyons en élal de gouverner eoinnie tant il'anlres. — Tarhleu, il faut liien plus île (aïeul pour niiinicr le lnitou de mesure, que le si'eplre.
» — l'uissanimenl raisonné, messieurs, reprit Duval. Allons, descendons un uionient du trône, et faisons danser ces dames. •
l ne autre conveisalion, liien plus iiiléressanle sans doute, se continuai! d.ms les parlies reculées des jardins. « Mais quelle manie av(7.vous donc, monsieur, de elurclier ainsi les petits coins? — Ali! mademoiselle, c'est que .. c'est que... — t:'est tout ce qu'il vous plaira, monsieur; mais je n'aime pas la solitude. — 11 est pourtant bien dou\, qu.iiid on est diu\, ([u'on s'aime, qu'on peut se le dire, de s'isoler <lu monde entier, de ne vivre que pour soi. — .le ne vous entends plus. — Ali! mademoiselle dt'sire que je m'explique plus cluiremenl. — Je ne désire rien, monsieur, rien du tout, je vous assure. — .Mais vous permellrei du moins que je ne lai>se pas échapper une occasion que je ne suis pas sûr de retrouver de loMf;temps?
— ÏNon pas, non, je ne permets point.... Kn vérité, tout ceci est bien extraordinaire : monsieur parle, je l'écoute, je lui réponds... vous êtes d'une e\trava!;aiice... — On extravajjue, on exir.ivague, parce qu'on pi iiit ce qu'on sent! — Ce que vous sentez! Ali ! il est vrai que nous nous connaissons depuis si longtemps! — F.h ! madenioiselie, taui-il des années... — Pour m'apprécier , n'est-ce pas, monsieur? — Il ne faut que vous voir... — l'our jierdre la tète; c'est trop llatleur. trop llalleur. Ainsi donc, vous allez parlaijer vos hommages entre la (irece et moi ? — Voilà du persillade maintenant.
" — Nous vous plai|;iiFz, je crois. — .Mais, je pourr;iis, ce me lemlile... — En efl'el, j'aurais dû \ous répondre avec une belle révérence, et d'un ton pénciré : Je suis très-sensible, monsieur, ,i l'aveu que vous daiRiiez me faire; je n'ai ijardc de douter de l'impression prolonde... Ah ! finissez donc, s'il vous |)lait. Je n'entrerai pas dans cette jjrone qu'a profanée votre etïroyable Pythie. — Un seul instant, je vous supplie. — Prétendez-vous me faire rendreaussi des oracles?
— Ah: si vous vouliez répondre franchement à une seule question!
— ht vous me peruiettev. de me retirer ? — Je ne crois pas, mademoiselle, avoir employé la contrainte... — Vous verrez que j'ai suivi monsieur volontairement, que j'ai écouté avec plaisir les contes qu'il lui a plu de me taire... Mais voyons donc, monsieur, voyons cette question. — .^ladeinoiselle , je vous aime. — Ce n'est pas là interro- Ser. — .Mademoiselle, ni'aimez-vous? — Non, monsieur, je ne vous aime pas. » Et la petite espiègle dégage son bras, et court pour rejoindre sa mère.
■< Encore un mot, mademoiselle; encore un mol, par grâce, criait Adolphe en courant après elle. — Mais possédez-vous, monsieur; vous allez me compromettre. — J'en serais au désespoir, mademoiselle; mais c'est vous qui m'y forcez. — Il ne serait pas maladroit de me chan;erdevostorU. — Oui, mademoiselle, je vous aime. —Vous me l'avez dij.. dit. — Je suis pressé de me marier. — Je le vois bien.
— J'ai une fortune considérable. — Oh' ce n'est pas une qualité. — Ce n'est pas non plus un défaut. — A la bonne heure. — Quant à ma personne... — Il est inutile d'en parler, j'ai des yeux. — Enfin, mademoiselle... — Enfin, monsieur? — Si vous approuvez que je parle de mes sentimentsà madame votre mère... — Approuver, monsieur: c'est tout ce que je pourrais faire... si je vous aimais. — ' Si du moins vous ne me le défendez pas... — Je n'ai pas d'ordres à vous donner. > Et mademoiselle Manette se remet à courir. A peine a-telle fait quatre pas, qu'elle rencontre derrière une toulïe de lilas sa mère, tranrois et Duval, qui les suivaient , en se glissant de buisson en buisson, et qui n'avaient pas perdu un seul mot du dialomie.
-M.idemoiselle Manetie, plus pénétrante qu'Adolphe, commença à croire a certain projet, et rougit... comme une jeune personne "qui saisit d un trait de signature la cérémonie et tout ce qui doit en résulter. ^
Adolphe croyait qu'une circonstance aussi majeure cxireait un discours dans les règles, et il navait pas eu le temps de préparer sa harangue. Il s'arrêta devant madame d'Egligny , les bras pendants, la bouche ouverte, et n'articula pas une syllabe. 11 est donc vrai qu'un amant et un sot se ressemblent quel(|uefois.
• Allons donc, dit François, qui sentit la nécessité de parler de quelque cho,e d'indifférent; allons donc; nous vo<is cherchons partout pour ouvrir le bal. — M.ulemoiselle me fera-t-elle l'honneur de danser avec moi ? — Très-volontiers, monsieur. — Je dois vous prévenir, mademoisellel, que je danse assez mal. - On danse toujours bien, monsieur, quand on s'amuse et qu'on ne manque pas la firure. .
.Mademoiselle .Manette avait raison en principe: mais Adolphe ne savait ce qu il faisait. Il dérangeait tout, et personne n'avait lair d'y prendre garde : un homme qui donne une fête ma.'uifique, et qui peut en donner encore! A droite, à gauche , en arrière , lui disait sa danseuse, et c'était toujours à elle qu'il allait. Elle riait, il était du plus grand sérieux, et ne s'apercevait point que madame dEi-limy Irançois et Duval ne se quittaient plus, ne cessaient de chucho'ier,' cl le regardaient en parlant. Hien de cela n'échappait à mademoiselle .Uduelte, qni pourtant ne paraissait occupée qu'à guider son danseur.
.-^a Injure est céleste, pensait-elle; il manque d'usage, mais cela prouve en faveur de ses mœurs : et quel trésor plus précieux une
jeune personne peut-elle ambitionner? Vous voyez que le cœur de mademoiselle iManetle allait aussi son petit train.
Tout entier à elle, l'ingrat ne cherchait |)lus, même des yeux, cette Marguerite nagucn^ si chérie, cette Marguerite aux genoux de laqui lie il fût tombé la veille encore avec tant de plaisir. C'est que l'amour, souvent guidé par la folie, veut toujours l'être par l'espoir; que la petite était inflexible, et que les vreiix les plus doux d'Adolphe pouvaic'iit, sous peu de jours, être comblés par mademoiselle Manette. IVous d'abord, notre mailresse ensuite, l'inconstance après.
Cependant, il y avait deux heures au moins que notre petite Cérès avait (|uitté les attributs de la divinité pour reprendre les habits d'une simple mortelle. Un accident tout naturel l'avait ra|)pelée aux maux de la triste humanité.
La contredanse était à peine finie, que Nicolas entra en courant, se fit faire place avec ses coudes, et dit à Adolphe, en riant de tout son cœur : « Monsieur, vous nous avez mariés, vous ne refuserez pas de nommer notre premier enfant : vous devez porter bonheur à tous ceuxà(iui vous vous intéressez. » J'en accepte l'augure, dit à part elle mademoiselle Manetie.
)) Oui, oui, Nicolas, je tiendrai l'enfant avec un vrai plaisir, pourvu qu'il me soit permis de choisir ma commère. — Comment donc, monsieur, mais je vous en prie. Quelle qu'elle soit, elle nous fera beaucoup d honneur.
» Si j'osais, mademoiselle, vous proposer... — Osez, monsieur, osez, et, si maman le permet... » Sans en entendre davantage, Adolphe courut répéter l'invitation à madame d'Egligny, avec une aisance, une liberté d'esprit, une grâce, dont il fut lui-mènie étonné. C'est qu'il est bien diflérentde demander à une mère la permission de faire, avec sa fille, un chrétien... à l'église, ou...
D'après le plan auquel nous commençons à croire, il était tout simple que madame d'Egligny se rendit avec facilite. 11 fallait pourtant faire quelques observations d'usage. La journée du lendemain devait être donnée au repos; on serait donc obligée de passer deux jours au moins chez M. Luceval : ce serait l'incommoiler, ce serait abuser de sa complaisance, ce serait... « Pas du tout, pas du tout, madame, au contraire...»
A une réponse de cette force, de cette concision, de cette logiquelà, madame d'Egligny ne pouvait répliquer que par un signe d'acquiescement. Elle sourit, François et Duval sourirent. Adolphe était enchanté d'avoir deux jours à passer encore avec mademoiselle iManetle , et il était trop modeste pour se douter de rien. La petite personne était tout à fait au courant.
Adolphe tira son tuteur à part : o J'espère, mon bon ami, que vous ferez les choses grandement. 11 faut envoyer à Paris un domestique intelligent... — Oh! oui, monsieur, dépensons... cent mille écus. — Ah! mon ami, vous allez me rappeler les folies que j'ai voulu faire pour Margueriie. Tout cela est parfaitement oublié. — Tant mieux; rien de si dangereux que de se passionner trop facilement. — Eh !
mon Dieu , est-on le maitre de cela? Si je vous avouais — Quoi
donc , monsieur ? — Vous allez trouver encore cent objections... — Je n'en fais jamais à ce qui me par.iit raisonnable. — C'est que votre raison et la mienne se ressemblent si peu! — Achevez, mon cher enfant, achevez. Pensez que jamais vous n'avez eu de secrets pour moi, et que je n'ai pas mérité de perdre votre confiance.
» — Eh bien , mou ami , je suis amoureux. — En vérité! — Comme je ne l'ai pas été encore... — Et jusqu'à ce qu'un objet nouveau vous fasse oublier celui-ci. — Oh ! j'aime, j'aime pour la vie. — Pour la vie! voilà qui est sérieux. Vous avez donc fjil un choix?... — Oh ! que je peux avouer à toute la terre. — Et ])eut-on, sans iudiscrétiou , vous demander le nom de la jeune personne? — Ma<lemoiselle d'Egligny, rien que cela , monsieur. » Et Adolphe se frottait les mains; il riait, il sautait; il regardait François d'un air qui voulait dire : Pour celle fois, vous n'avez rien à m'opposer.
n Mademoiselle d'Egliguy ? reprit le tuteur sans rien perdre de sou sang-froid , mais elle m'a paru assez bien. — Assez bien ! vous n'avez donc pas d'yeux! Elle est charmante, monsieur. — Ou la dit bien née. — Je le crois vraiment. La fille d'un colonel du corps le plus instruit de France ! — Je ne sais même si ^I. Duval ne m'a pas dit que , sans être aussi riche que vous, elle aura ]iourtant une fortune très-honncte. — Ah ! M. Duval la connaît? -- C'est lui qui a fait son éducation.
» — A propos de cela, mon ami, savez-vous qu'elle parle grec aussi bien que moi? — Tant pis, monsieur; une femme savante... — Oh ! elle déleste le pédantisme. Ce n'est que pour sa satisfaction jier- .sonnelle qu'elle acquiert des connaissances. — Elle vous a instruit de cela? Vous avez donc eu avec elle une conversation suivie ? — Eh ! sans doute , mon ami. Je lui ai déclare mes sentiments. — Eh bien ? — Eh bien! elle s'est moquée de moi. — Voilà un mariage fort avancé. — Mais elle m'a à peu près permis de m'ouvrir à madame sa mère. — Que concluez-vous de là? — Qu'on n'autorise point un jeune homme à faire une telle démarche pour l'humilier ensuite par un refus. — V otre observation me p.irait assez juste.
» — Ah çà, mou bon ami , puisque M. Duval a été l'instituteur de mademoiselle Manette, il a nécessairement du crédit sur l'esprit de madame d'Egliguy. — Mais , je le présume. — Vous pourriez le prier
LA l'AMll.LK I,liCl.\Al.
de lit pressentir; car, pour moi, je n'osi'r.ii j<imais... — Kli liieii, je lui parlrr.ii île cela... dans quelques jours. — l).iii-i quelques jours, dans <|uelques jours! mais, monsieur, il n'y « pas un instant il perdre. — OU I voila les jeunes gens! — l'.t voilà les tuteurs!
• — Kaisounons , mon cher Adolphe. — ^0ll , monsieur, non, ne raisonnons point , cela ne linirait pas. — \ oulez-vou» que m.idarne d'Ki;lii;ny pense que voire amour n'est qu'une lanlaisic que le m()me joui voit uaitre et s'éteindre ' .\-t-on jamais vu demander briisqiiemciil en mariage une jeune ]iersonue quoi» connaît depuis quatre heures? Kst-ce par une conduite aUi'si ii'i;ère qu'on persuade à une mère qu'on est capable de conduire sa maison? — Oui... oui , voilà des raisons; j'en sens la solidilé, mais je ne veux pas attendre.
• — Kt puis j'ai lieu de craindre que iiiadaïue d'Egligny ne soit pas prévenue en voire faveur. — It pourquoi donc, s'il vous pl.iit? — Pourquoi, pounpioi ? Avei-vous oiiliiiê les ennuyeuses folies qui ont rempli les deux tiers de la journée f Me peut-on pas les attribuer à une sorte d'orijimalité? Il (|uellc e>t la mère sensée qui donne sa lille à un fou ? — Oh ! j'ai promis à mademoiselle .Minette de n'èlrc plus Grec que dans mon cabinet , et j'en ratifierai l'engagement devant M. Duval, devant madame d'Kgliguy, devant tout l'univers. .Mais •llei donc, mon ami, allez trouver M. l'instituteur; déclarez-lui mon élat; pressez-le de me rendre le bon ollice que j'attends de lui.
• — Un moiiieiit. four di^p04er M. Duval à vous être uliie, il faut le persuader lui-même de votre retour à la raison. Commençons par congédier les (irecs , dont nous n'avons pas besoin. (Ju'il ne soit plus question d'Athènes, de Cylhcre , du mont Ida, du rocher de l.eucadc , ni de la barque à Caron. Que chaque chose reprenne le nom indiqué par l'usage , et que ces maisonnettes soient simplement un hameau charmant , situé au centre du plus pittoresque des jardins an glais. Enfin, puisque mesdames d'Egligny passent encore deux jours ici , employez-les à gagner l'estime de la mère et le cœur de la fille.
)' — AU! mon ami , il n'est pas de sacrifice que je ne fasse à mademoiselle Manette. Que sont auprès d'elle la Grèce et tout ce qu'elle a produit d'illustre ! ><
Il court chez lui , se débarrasse du costume, se fait habiller avec la dernière élégance, et rentre empressé de savoir quel effet produira H métamorphose.
,M.idame d'Egligny lui sourit de la manière la plus affectueuse , et Duval lui serre la main. La jeune personne se dit : Il renonce pour moi à ses plus chères habitudes ; comment douter de son amour?
• Mesdames , dit la grosse maman qui avait critiqué la cuisine grecque , puisque le maître de ces lieux nous donne l'exemple , je ne vois point pourquoi nous ne reviendrions pas à nous-mêmes. Je vous avoue franchement que je ne suis pas contente de moi sous cet attirail ; il ne s'accorde pas avec mon embonpoint. — ISi avec mon âge, reprit Duval. Allons, messieurs , allons nous franciser. D'ailleurs la nuit s'avance : il est temps de penser au retour. — J'espère bien, lui dit Adolphe à l'oreille , que vous m'aiderez à faire à ces dames les honneurs de chez moi. — Oh I je suis très-peu galant; et que voulei-vous que je dise à mademoiselle Manette? Il y a tant de disproportion entre nos goûts, nos habitudes I — Eh bien , je me chargerai d'elle. — Voilà déjà un obstacle levé. — Vous promènerez madame d'Egligny, vous la dissiperez, vous l'intéresserez. — Cela vous arrani;e-t-il ? — Beaucoup. — En ce cas , je reste, n
Pendant qu'on faisait les toi ettes, on servait un joli ambigu : Duval rassemblait les cochers et les voitures; et François, assis devant sa caisse , vidait des sacs dans les poches de ceux qu'il avait employés.
Quand on est fatigué, on préfère le repos aux saillies. Aussi se pressa-t-on de quitter la table. La foule inutile monta en carrosse et partit.