‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 68 sur 379 · VIII. — La peiite guerre · texte numérisé non relu

VIII. — La peiite guerre

Adolphe avait offert, par amour, un bras à mademoiselle Manette, sur lequel elle s'appuyait avec complaisance. 11 avait offert l'autre , par convenance , à madame d'Egligny : elle tenait déjà celui de M. Uuval.

Adolphe ne parlait pas ; il faisait mieux : il serrait la main chérie contre son cœur, et cetie main ne cherchait pas à s'échapper. « Ah ! j'ai lieu de l'espérer, s'écria-t-il , mon hommage ne vous a pas déplu. 11 Et crac, la petite main se dégage; mademoiselle .Manette rejoint sa mère en deux secondes , marctie en avant , et saute en chantonnant un air... de qui? Ma foi , je n'en sais rien.

.Adolphe suivait tristement , Adolphe avait de l'humeur. Avait-il tort? oui. Il est des aveux qu'on se plaît à f.iire, et qu'on n'aime pas à I lisser surprendre , n'esl-il pas vrai , me»dames?

IVolre jeune homme fut très-étonné de voir ses hôtess>3 dépasser sa porte, l'rançois assura que ces dames seraient plus commodément dans la maison voisine; qu'à la Venté on l'avait arrangée à la hàle , mais qu'il comptait sur l'indulgi nce de madame d'Egligny.

Ailolpie était stupéfait de l'eléganle simplicité et d'i soiit qui régnaient dans ces pi^tits appartements. « Je vou^ remercie bien ^illcèreuient, mon ami; mais je ne conçois p.is comment vous avez pu faire, u

Il y avait quinze jours uu moins qu'on travaillait h difcorer celle

■liaison, et \ilolphe croyait la sienne seule li.iliilable. Savez-vous que François se forme sensiblement? Le pupille avait une démangeaison de parler, et le tuteur une envie de dormir ! il était sur les dents, lin deu\ tours de main il fut au lit. .\ilulplie avait laissé sa porte ouverte, et f.iisait, en se pronunant en long et en large, ce qu'il pouvait pour renouer l'entretien. François lui répondait d'aburd par iiioiiosyll.ibes , et bientôt ne lui répondit plus du tout. Ou p.irle seul entre (es draps, comme debout; Adolphe fiiiil par se coucher. Il k'eiidorniit ciilin en pensant à mademoiselle Manette; il k'cveilla en pensaut encore à elle, et quel plus joli passe-ltuips ?

La jeune personne av.iit été bercée par songes légers d'amour. Ce seie-là se coiiimuiiique moins, et le cœur gagne d'une part ce qu'il s'interdit de lautre.

Le premier objet qui s'offrit à elle fut sa femme de chambre, qui bàillail sur sou oitoiii ne en lui préparant le déshabillé le plus galant. " Depuis quand es-tu ici , Louison ? — Depuis hier à midi, luademoiielle. — Mais nous t'avions laissée à Paris? — J'avai> reçu des ordres de madame. » Ah! dit en elle-inêine la jeune personne, les mamans ne pensent pas a tout : on a oublié de recoiiimander le secret. Donner des ordres le matin , sur une invitation qui ne doit être faite que le soir, et avec uu naturel, une adresse! Allons, il n'y a qu'à se laisser aller, et cela n'est pas difficile : le jeune homme est charmant.

Madame d'Egligny entra, cl donna à la toilette de sa fille la plus sévère attention. <i J'ai cru , ma bonne amie , que tu serais bien ai^o d'avoir quelque chose à mettre ce matin. — Ah ! je vous remercie , maman. — J'ai prié ^1. François de faire partir un cabriolet cette nuit... 11 Et un signe très-prononcé disait à Louison : Nous parlerez d'après cette donnée. Un autre signe de Louison répondit : Il est tro]» tard ; j'ai tout dit.

Aladame d'Egligny comprit qu'elle saisissait le sens de la leçon, et elle continua : « J'ai eu quelque peine à faire lever celte pauvre Louison. Mais c'est une bonne fille , qui t'est si attachée ! • Louison partit d'un éclat de rire... — » Qu'avez-vous donc, mademoiselle? — Oh, madame, un rhume éiiouvantable. — Allez tousser plus loin, mademoiselle ; vous faites un bruit affreux.

>i hh bien, ma chère enfant, tu t'es ennuyée hier? — Oh ! à mourir, maman. — Il y avait cependant quelques jeunes gens aimables. — Je ne m'en suis iias aperçue. — >I. Luceval , par exemple, m'a paru bien. — Figure sans expression. — Une taille bien prise...

— Mais gauche. — Une fortune immense. — C'est le mérite de ceux qui n'en ont pas. » Ici la chère maman se mord les lèvres.

« A propos , j'ai entendu murmurer que son tuteur pense à l'établir. — Je crois qu'il aurait tort , maman. — 'lu le trouves un peu jeune peut-être ! — Et pas de caractère du tout. — Mais tu le juges bien sévèrement. — Oh ! je le juge sans prévention. — Cependant M. François m'a dit .. — Il vous a dit , maman ? — Que M. Luceval...-^ Que M. Luceval?... — Avait eu avec loi un entretien assez vif. — C'est aussi d'après cela que j'ai conçu de lui une opinion assez mince. "

Maintenant madame d'Egligny ne sait plus ce qu'elle fait. Elle attache une épingle, elle en ôle deux, le lacet casse, la percale est froissée , etc., etc.

« .Ma chère maman n'est pas à ce qu'elle fait. — Je l'avoue , ma fille, je suis pénîblemeni affectée... — Ah, mon Dieu, maman, qui peut altérer voire sérénité ordinaire? — Vous me le demandez, mademoiselle , vous ! — Je serais dans ceci pour quelque chose ! vous m'effrayez, maman. — Cruel enfant! et on en désire \ — Ma bonne maman, passons dans ce cabinet; nous y causerons plus librement. — Kous sommes fort bien ici , mademoiselle. — Jlais tout y est en désordre ; pas une chaise dont on puisse disposer. — JN'approchez point de cette porte, Manette.

K — Ah! maman, l'agréable surprise! mon piano... ma musique I... rien n'est oublié. Votre trictrac !... Ute malle encore ! Oh ! comme cette pauvre Louison a dii être mal à l'aise dani son cabriolet .

— Elle ne s'en est pas plainte, mademoiselle. — Ah ! j'y suis. Le trictrac sous les iiieds, la iiiallc derrière... et le piano? ou le mettronsnous . maman? sur la cipote. A la vérité, il y avait de quoi tout briser; mais avec des précautions...

» Je Vais une réflexion : ces efl'els sont arrivés cette nuit... Eh ! par oii les a-t-oii entrés ici? je ne vois de passage que par ma chambre.

— On les a entrés , on les a entrés .. — Par la fenêtre , de peur de me réveiller, n'est-ce jias , maman? « Et mademoiselle .Manette se met à rire de tout son cœur.

Sa mère la regarde et ne sait comment prendre cet écart. S'en fâcher ne lui paraissait pas très-juste , en rire avec sa fille n'était pas le moyen de la disposer a la persuasion ; revenir sur ses pas .avouer que depuis un mois le m.iriage était arrêté, c'était convenir qu'on avait rusé qu'on avait joué la comédie. L'cmbirras de madame d'Egligny croissait à chaque instant.

L'amour-propre de la petite e.spiègle était piqué. Elle avait été bien aise de prouver qu'il n'était pas facile de la jouer. Mai» elle aimait sa mère , et elle «entait l'inconvenance de prolonger son anxiété.

LA KWIII.I.K l.lU:i;VAI.

Elle l'enibrassu avec cordialité. Mère qu'on caresse n'csl-clli; pas désarmée?

• l'ciiez , ma bonne mamau , nous avons beaucoup d'esprit toutes les deux ; mais il ne brille jamais qu'aux dépens du conir, cl puis

Corsaires à corsaires Ne font pas, dit-on, leurs alFaircs.

— Cors»ircs ii corsaires ! reprend en souriant madame d'Kglijïny.

» — Oui, maman , oui. \ ous nie placci ii table à côté de iM. I.nceval ; nous nie ricommaiulcz de lui adresser quelques mots i;rccs, et jusque-lii je ne vois que le désir assez iialiiiel de f.iire valoir mon édiicatiiin. — Ob ! je n'avais pas d'autre iiiolif , je t'assure. — V.n vérité, ma petite maman? pouripioi donc nous suivre dans les bosquets, ^I. Duval , M. l'r.iniois et vous ? pourquoi cet air déconcerté quand je \ous ai siipris? Vous ne nous écoutiez pas, n'est-il pis vrai? vous n'aviez nul intérêt ii nous entendre?

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Mademoiselle Manetie , une jeune personne acconijjlic , qui e^t la fille d'un colonel et qui sait le grec.

• Et pendant que nous dansions, les petits mots à l'orcilIc alluienl leur train; on nous regardait, on souriait; et k la proposition de tenir un enfant, vous acceptez pour deus jours, lorsqu'on ne vous en deminde qu'un; et à cette proposition, arr.nigée d'avance, en su-cédera probablement une autre , car on ne fait pas venir pour qiijraiile-huit hi-ures un piano, une malle et un trictrac. Et tout cela était ici liier ii midi : oui , ma petite maman, c'est la première cl.ose que l.niiifon m'ait dite ce matin.

M.iis on suppose qu'une personne de seize ans ne voit rien , n'entend rien, qu'elle est sans pénétration, et on vient avec un i;rand sérieux sonder Us replis les plus cacbés de son cœur ! On dit d'un air indifférent que M. I.uceval e.t bien , sa taille éléiçaiite , sa forliine considérable, et on se dépite parce que la ])auvrc' petite oppose un moment la ruse à la ruse, ^'esl-ce pas cela , maman ?

>. — La ruse à la ruse? ah ! tu le mentais donc a loi -même avec

1.1 //(/ure $ans expression, la tournure ijaudie — Kb ! sans doute,

maman. J'ai de ce cher petit bomme-la précisément la même ojiinion que vous. — Ali I mon enfant, que je suis heureuse! —Et moi donc, maman, et moi '

» — Ab ci , Manette, il faut nous-cntendre. — Je ne demande pas mieux , maman. — .M Liiccval est jeune. — C'est un joli déf.iul. — Il a besoin d'être conduit. — Je m'en cbarrje, maman. — .Mais n'as-tu pas un peu besoin toi-uiènie... — Ob ! moi, je suis ^i raisonnable ! — l'as trop, ma petite, pas trop. Au reste, voici nos projet:.. — (Jonlez-moi cela, maman.

» — Luccval s'est déclaré , m'a-t-on dit. — Et de la manière la plus positive. — Et lu .is répondu?... —Par des liiux communs. di;s ii:0ti insii^iiifiants. — Uon . il faut que ton cicur ioit le pr v d'une icnoncialion formelle ii ses folies jjrccqucs. Et elles coùtelit cher. — Oh ! i ctl éyard-lii, mamau , il est parfailcmeut d'accord as ce

moi. Passons. — Tu lui inspireras le p,oùt de la bonne société : elle forme l'esprit et le fjoi'it. — Je lui inspirerai tout ce qu'il me plaira.

— 'lu es modeste. — Il m'aime , ce mot explique ma pensée.

« — Il est essentiel qu'il ne soupioiiue pas notre intelligence. — Happorlez-vous-en ii moi. — il faut qu'il n'obtienne ta main qu'à force d'instances. — Pour qu'il y attache plus de prix ? — JN'on, mademoiselle , pour (|ue François, cédant d'une part, jiuisse faire ses conditions de 1 autre. — Ali! et quelles conditions, maman?

• — D'abord M. Luccval s'interdira , par le contrai, la faculté de rien aliéner de ses biens avant vingt-cinq ans accomplis. — Et le revenu, maman ? — Vous en disposerez sous nos yeux... — Ah ! nous li.ibiterons ensemble? — Pendant les deux premières années. — Toute la vie, toute la vie, maman. — Une maison pour toi et ton mari. — Mon mari ! que ce mot est agréable ii l'oreille! qu'il est doux au cœur! — .le prendrai la seconde. — Duval et François occuperont la troisième. — Et les quatre autres? — Ou en tirera uu parti avantageux.

» Il est inutile de te rappeler (|iie François a élevé M. Luceval , qu'il lui a sacrifié ses plus belles années. . — Et qu'enfui, il fait mon mariage. J'ai perdu mou père, maman... — Tu en trouves un second.

— Oui, oui, je serai sa fille , et tous les amis d'Adolphe me seront cbers.

" — Ces dames sont servies, » dit un valet.

Adolphe, roii|;é dimpatience, avait fait couvrir la table, comme on s'ima;;inc (|uelquelois que la soupe servie a la verlu de bâter les convives qui se font attendre. La porte s'ouvre, il s'élance... Madame d'Egligiiy lui présente sa main : ce n'était pas celle qu'il cherchait

Mademoiselle Manette est déjà assise .. Oii? Entre Duval et Franc;ois.

Adolphe se désole; c'est toujours par là qu'il conimcnce. 11 cherche lies yeux, qui évitent les siens sans allectalion, et il se dépile. 11 veut ramcntr l'attention sur lui, au luoius pour un instant... « Prciicz ;;arde, monsieur, j'ai les pieds exlrèiuenient sensibles. « C'est madame d'Lgligny qui parle, et Adolphe ne répond que par une profonde inclinalion.

Pour entendre du moins celle qui ne voulait pas le regarder, il f.illait qu'il montât la conversation sur un ton qui convint à tout le monde. 11 était bien aise d'ailleurs de donner à madame d'Egligiiy une certaine ojiinion de son jugement et de son esprit. Malheureusement, il n'était fort que sur la coiii.aissance de l'antiquité, et on était à peu près convenu de ne plus traiter ces matières-là. Il réfléchit quelques minutes, et s'écria enfin : Ali ! le beau temps !

Manette rit .. comme une petite folle ; sa mère laissa tomber sa serviette; François crut sentir un gros chien sous la table; Duval se b. lissa pour le chasser, et trois personnes qui rient ne donnent pas lieu aux remarques quand elles ont la tête sous la nappe. Adolphe était rouge jusqu'au blanc des yeux

Françoi* eut pitié de lui. « Oui, reprit-il, la journée sera superbe, et l'observation de monsieur n'est pas inutile ; car, si ces dames aiment la promenade, nous pourrons nous rendre à pied chez Mcolas. C'est, je cois, ce que nous pouvons faire de mieux, reprit Adolphe : on est si mal dans une xoilure quand il fait chaud ! » Et puis on donne nécessairement le bras à sa commère, cl si ou a qucl(]ue chose de particulier à se dire Quel est l'amoureux qui ne fasse pas ces petites

rrflcxions-là ? « Je le veux bien, continua madame d'Egligny; nous iroiii à pied. • Et la conversation tomba pour la seconde fois.

0 C'est une bien belle chose que le baptême , dit Adolphe , qui voul.iit à toute force la relever. On a une commère .. une commère...

— Dont on est le compère. N'est-ce pas cela , monsieur ! » Ici c'e-t une fourchette qui tombe, une crampe au pied, sur lequel on ne peut se dis,;enser de porter la main ; un accès de loux , qui oblige à se couvrir la bouche d'un mouchoir.

I' Les crampes et les rhumes m'ont écarté de mon sujet. — Tàehi i de vous remettre, monsieur. — .le ne sais, mademoiselle, si je pourrai... Je voulais observer... je voulais... Ah! m'y voici. 11 est assez singulier que l'établissement, si joli, des marraines, et qui mène quelquefois si loin... — Ah! cela ne mène qu'oii on veut, dit madame d'Egligiiy. Poursuivez, monsieur. — Que cet établissement soit dû à une secle de chrétiens qui n'existe plus. Aux Alarcionites, je crois, re[iril Duval. 11 n'est pas moins extraordinaire, contii:ii.i-t-il, en voyant Adolphe déconcerté de la réplique de madame d'Egligny, il n'est pas moins extraordinaire que nous ayons emprunté des Egyptiens la plus nécessaire des institutions chréticniies. Et tant d'autres choses dont nous nous croyons 1rs inventeurs, dit Adolphe.

» Ah ! par exemple, mou jeune ami, reprit Duval, vous ne prétendrez pas que les anciens aient trouvé l'imprimerie, la poudre à canon, l'électricité, la machine pneumatique, les besicles, les télescopes et l'horlogerie. Ils n'ont découvert ni les propriétés de laimant, ni l'Amérique.

M Ils n'ont pas connu davantage le vrai système de l'univers; ils ne savaient presque rien en anatomie; ils n'avaient pas l'idée de la pesanteur de l'air, de l'attraction, de la gravilalioii, de la décomposition de la lumière; et c'est quelque chose que tout cela.

• Si nous voulons descendre des hautes sciences aux objets d'agrcmci.l ou d'utilité, je crois que l'uvanlage pourrait être encore pour

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