‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 8 sur 379 · XII. — Le plat d'épinards · texte numérisé non relu

XII. — Le plat d'épinards

Ses succès, comme romancier, n'empêchaient pas Pigault de poursuivre sa carrière d'auteur dramatique. Aux Rivaux d'eux-mêmes , charmante comédie dont le succès se soutient encore après quarante ans auThéâtie Français, il fit succéder C/aiid/»e, drame en trois actes, dont il emprunta le sujet à 1. intéressante nouvelle de Florian. Cette pièce, sur le succès de laquelle l'auteur et le théâtre comptaient également, allait être mise en répétition à la comédie française; mais les comédiens de ce temps ressemblaient déjà "aux grands artistes de nos jours. Fleuri, qui devait jouer le rôle de Belton, mécontent de ce que son personnage ne fût pas le seul brillant de la pièce, éleva des difficultés , demanda des changements , des modifications , que, sais -je ! n

— Chacun son métier, mon ami, lui dit paisiblement Pigault , je 1 ne prétends pas l'enseigner celui de comédien, auquel j'entends pour- ^ tant quelque chose; renonce, je te prie, à m'enseigner celui d'auteur, auquel lu n'entendras jamais rien '. .

L'amour -propre l'emporte sur la raison d'ordinaire, Fleuri per- ' sista donc i demander des changements; Pigault repondit à ses exigences en retirant la pièce, qu'il donna plus lard au théâtre Monlansier, aujourd'hui théâtre du P,.lais-Tioyal. A cette époque. Barba venait d'acheter un drame d'un assez pitoyable auteur nommé Dubasta ; il le communiqua ii Pigault, en le priant de lui en dire son avis.

— U est détestable, dit Pigault le lui rapportant le lendemain.

— Diible! mais il nie coûte douze cents francs.

' Pig.iuU ne se doutait guère alors que quelque dix ans aprè.s la mort de ce célèbre comédien, qui savait lire et écrire a peine, on puliherail avec succès do spirituels et ingénieux mémoires fastueusement décurés de son uoov.

VIE ET AVENTURES OE PIGAU U-LEIlULN.

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— Cela D'empèclirra pas i|u'il soil siflli'.

— Ainsi , inej ciu(|uauU' loiiU sont (lerdus !

— C'est pct'sumable ; iiuiis je vais If les faire retrouver d'un aulre coté eu te clonn.int Cliiutlitir (loiir le même prix.

Barba ne aiarcliaiidail plus avec son ami ; la proposition fut acceptée. Le drame de Dubasia fut oulra(;eusemeiil silUé , et celui de Pii;ault eut un succès lou.

Cependant, le succès de l Enfant du Canuunl avait alléclu- l'éJileur, i|ui rncourai;cail Pigaièlt a l'aire un nouveau roman. Il cofuuieni'a alors les Baious de Fehlieiiii , son meilleur ouvra(;e sans lontredil ; il le lisait au fur et à mesure au libraire, qui eu était enchanté.

— C'est cbarmaut ! c'est adorable ! s'éciiait il à chaque nouveau chapitre, combien ferons nous de volume» ?

— J'espère aller jusciu'à qu.ilrc.

— Tu as raison ; mais il faut le temps, et je suis pressé de jouir.

— Que veui-tu i|ue j'y fasse?

— Je pense que nous pourrions en publier deux volumes en promettant la suite incessamment.

— Je le veux bien , si tu y trouves ton compte.

L'éditeur enchante mit sous presse les Barons de Fcheim, et s'associa pour la puhlicaliou avec un de ses confrères nommé Ouvrier, négociant assez estimal)!e, mais incapable de juyer la portée d'un livre et d'en présager le succès. (Juel ne fut pas le désappointement des infortunés libraires lorsque le livre, édité avec tout le soin possible à cette époque, n'obtint qu'un succès négatif, et demeura tristement enseveli djus les rtyoïis du magasin !

Le public s'était jeté avec avidité ^ur les pages comiques de l'En- [ant du L'arniiial, il dédaignait les Barons, où 1 auteur avait déployé toutes lés ressources de sa verve et de son talent.

Le pauvre é liteur était désolé, son sot associé lui reprochait amèrement sa bévue, et Pigault jurait qu'il ne ferait plus de romans.

— Vous avez abusé de ma bonne foi, disait Ouvrier; vos Barons ne sont qu'un bouquin qui moisira dans ma boutique.

Impatienté de ses criailleries, lîirha oITrit de lui rendre l'argent que lui coûtait l'entreprise; il lui donna cent exemplaires en sus : ce marché conclu, il pressa l'auteur de terminer son ouvrage.

— Je m'en garderai bien, disait Pigault, et tu perds assez avec tes deux volumes; restons-en donc là, je te prie.

— C'est justement parce que je perds ([ue je n'en veui pas rester là !

— Et si tu perds de nouveau '

— L'argent que je risque est i moi.

— Il n'y a qu'une voix sur les deu\ premiers volumes, tu le sais, lout le inonde les trouve détestables.

I — Tout le monde, oui, excepté les gens d'esprit. Crapelet, l'imprimeur, assure qu'il est impossible que l'ouvrage terminé n'ait pas de succès.

— Diable! l'avis de Crapelet en vaut bien un autre. Allons, je terminerai.

Il se mit à l'oeuvre, on imprimait au fur et à mesure qu'il livrait son manuscrit. Enfin, les deux derniers volumes parurent au mois de janvier 1"'J8; l'éditeur en reçut le premier exemplaire broché à cinq heures du malin, et il le lut tout d'une haleine, en chemise et . sans feu, par un froid de dix degrés.

Malheureusement... heureusement peut-être, il n'y avait pas alors de journaux qui chantassent les louanges d'un ouvrage ignoré, à raisou d'un flanc vingt la ligue; la camaraderie, celle moderne invention qui improvise la réputation, n'était pas de ce monde encore. Une production littéraire était nouvelle six mois après sa pub ication, grâce à l'apalhie des critiques qui avaient encore le préjugé de ne donner leur avis qu'après avoir lu. INos romantiques ont vraiment raison d'appeler leurs pères perruques !

L'éditeur était enchanté du roman qu'il avait en quelque sorte arraché de vive force à l'igault; mais cela ne suffisait pas, et plus de deux ans s'écoulèrent avant que le public en vint à partager ce favorable avis. La vogue dès lors, au lieu d'aller décroissant, comme il arrive de nos jours, s'accrut à mesure que le livre se répandit, et c'est ainsi qu'il arriva i sa douzième édition après avoir éié dédaigné à sa naissance.

Rien n'encourage comme le succès, et Pigault, revenu de sa fausse honte, écrivit successivement une vingtaine de volumes qui tous obtinrent du public le plus bienveillaut accueil. L'éditeur voulut se montrer reconnaissant.

— Mon cher ami, dit-il ï Pigault, quand nous serons arrivés ï quarante...

— Nous ferons une croix. Penses-tu qu'à présent je vais t'enfanter des romans par douzaines?

— Je crois que lu en as une bibliothèque dans le cerveau, et je te supplie de les en tirer au plus vile. Au reste, service pour service, au quarantième volume, je m'engage à te constituer une pension de douze cents livres, indépendamment du prix de chaque ouvrage, qui restera liié entre nous comme par le passé.

— lue*, ma foi, un honnête homme, et il y aurait conscience à ne pas tenter de te satisfaire.

Il continua donc à écrire, et l'on vil paraître successivement /a

Folie espagnole, débauche de gaielé et d'esprit; Us Tableaux de soci'é/é, qu'un rare talent d'observation dislingue; Anyélitiue el Jeanneton, charmanle nouville, oii la plus kciupultuse rigidité ne trouve pas lin mut iquivui|iie un une sitiiatiun lianardée A ces ouvra|M's, (lui attestent assez chez Pi|;ault une rare souplrbse de talent et une prodigieuse ressource d'esprit, il en lit succéder dii aiiiirs que tout le monde a lus, et dont peut-être la murale forte et pure, tuut enveloppée qu'elle est suus une forme riru e, n'a pas été sans inlluence sur une génération que peuvent ti'Uler de ridiculiser nos lillérali-uri frais émoulus des séminaires, mais à l.iquelle du moins ils ne conlei. feront pas deux qualités qui leur font au reste peu d'envie, la probité et le courage '.

M. Itarba tint parole, et à partir de la publication du quarantième volume, il acquitta régulièremml le» i|uartiei» de la pension qu'il avait promise; plus tard, il déclara à l'i|;ault (|u'elle serai réversible sur la têle de sa veuve. Les choses i estèrent dans cet état pendant quinze ans sans qu'il exist.'il d'autre contrat que la parole. Au bout de ce temps, M. Barba dit à son ami :

— Nous nous faisons vieux, cher Pig«ult, et nous ne savons qui des deux rendra le premier ses comptes : écrivons.

Kl l'acte fui écrit.

De son coié, Pigault montra toii'ours envers son libraire la délicatesse la plus scrupuleuse :à cliaijue nouveau roman publié, Barba donnait, ;uivant l'usage, à l'auteur une douzaine d'exemplaires; tous ceux dont il avait besuiii ensuite étaient payés par lui sans qu'il soufrît qu'on lui fit même la moindre remise.

— C'est comme jiublic que j'achète, disait -il si l'on insistait; je te fais pis de cadeaux et je n'en veux pas recevoir.

Peut-être avait il ses raisons pour ngir ainsi ; car en général Pigault ne fais^iit rien à la légère, et Martainville le peignait d'un trait lorsque consulté sur la ressemblance d'un portrait d'Augustin que l'on gravait pour raellrc en tête de ses œuvres :

— C'est assez cela, dit le malin journaliste, mais Augustin lui a donné l'air mouton, et il est remrd.

Excellent renard toutefois, qui a pu croquer plus d'une poulette, mais qui ne désira jamais les raisins verts et ue flatta pas les corbeaux.

Xm. — La fin de tout.

C'était i la fois un excellent homme et un très-mauvais catholique que Pigault Lebrun, ainsi vit il avec un sentiment d'indignation et de colère la réaction religieuse qui se manifesta dès que Bonaparte eut réinstallé le clergé dans ses honneurs et prérogatives. Un homme qui s'était et tînt de fois et si gaiement moqué de l'infaillibililé du pape et de la turpitude des fripons qui feignent d'y croire ; un romancier qui avait ri de si bon cœur de l'immaculation , des reliques, du paradis et des chérubins, ne ]iouvait voir sans un peu d'humeur les séminaires se remplir, les robes noires pulluler, et la prêtraille ressaisir peu à peu l'autorité et l'inlluence que la révolution semblait lui avoir enlivtes pour toujours. Mais la haine de Pigault était de celles qui s'exhalent en épigrammes et en bons mots , et de sa guerre contre la religion, il n'est resté qu'un manifeste, le Cilaleur , chefd'œuvre de cynisme religieux, où le sarcasme est prodigué avec une verve intarissable, mais dans lequel la raison est trop souvent remplacée par l'esprit. On a dit de ce livre qu'il est de l'école de Voltaire ; l'analogie est difficile au moins à saisir. Voltaire était déiste, et il faut bien le dire, dans son Citateur Pigauli est alhée. On a dit aussi que ce livre lui avait été commandé par le gouvernement , qui s'effrayait des prétentions du clergé. Si le Cilaleur eût été commandé à Pigault, il est certain qu'il ne l'eût pis fait; il était de ces gens qui , en ces sortes de choses, n'obéissent (|u'à leur fantaisie; et, somme toute, il s'en faut de beaucoup que le Cilaleur soil un livre dangereux. C'est de la discussion oii les arguments sont spirituels et gais; peutêtre ne méritaient-ils pas la peine qu'on les réfutât sérieusement, et c'était à coup sûr ce dont l'auteur ne s'inquiétait guère.

Le clergé, cependant, ht grand bruit de la publication du livre , le cardinal Dubelloy, alors archevêque, témo'gna vivement le méconUntemcnt que lui causait cette piiblicaiiun ; il prétendit i|ii'en ne séviss;<nt pas contre l'auteur, le gouvernement montrait une tolérance coupable : le pauvre romancier fut excommunié sans doute , et les hiuls dignitaires de l'I'glise , l'étal-major , comme disait Pigault, allèrent en corps près de Napoléon , pour lui demander la suppression de l'ouvrage et la punition de l'écrivain.

— El qu'est-ce donc que ce livre? demanda Bonaparte étonné de tant d'émoi pour si peu; que contient-il de si horrible?

— Oh ! sire, l'auteur est un alhée qui n'a ni foi ni loi.

— C'est mal à lui , sans doute , mais je ne sache ji;is qu'aucune loi oblige ici un homme a croire.

— Sans doute, sire, il lui est permis de se perdre , mais il attaque ouvertement la religion.

— Ma foi , messieurs, c'est à vous de la défendre !

' Ce sont ees ouvrages qu'un feuilletoniste musqué appelait, il y a quelques semaines, les stupides romans de Pigault-Lebrun 1 0 critique spirituel et ingcnicux, que la cassonade et la cannelle des frères Lebigre (oient légères aux feuillets de -ttarnare et de l'Ane mon!

VIE ET AVENTIRES DE PIGAL I.T-LEBllUIS.

Et cela dit, lo i;ranil homme tourna le dos à la dé|Uitalion, qui te retira mal satisfaite et décidi'i- ï se vi'ni;iT quand l'occasion s'en prt'senler^it. Cette occasion se lit atlcndre, mais nous avons vu (|iie, vini;l ans plus tani , le cler|;c gardait encore une sainte rancune dont la congrégation faisait stip|)orlei rudement le poids à l'éditeur.

Celte dimarclie olïuielle avait fait <lu bruit dans les salons; on en racontait les détails, et ce fut par la voix pul)li(]ue que Pigault-I.ebrun les apprit, non sans rire un peu du désappointement de ces bonnes àtnes c|ui s'étiient einrilablement promis de le faire jeter dans un cul de basse-fosse.

Entrainé dans le tourbillon de la littérature et du Ihé.itre, Pigault avait perdu entièrement le souvenir de cette aventure, lorsque,.! quelque temps de là, visitant le cliàleau de Saint-Cloiid, où l'avait fait appeler le comte lîegnault de Saint Jean d'Angely, avec lequel il avait conservé d'anciennes et familières relations, il aperçut en entrant dans la bibliolliè(|ue un exemplaire fraicliement relié du t'i/<j/('i(r. Il l'ouvrit avec empressement, et ce ne fut pas sans surprise qu'il trouva les marges chargées en plusieurs endroits de notes bienveillantes, écrites au crayon de la main de l'empereur.

Or, maintenant, admirez la faiblesse humaine : cet homme (|ui se mo(]uait du pape et des saints, ([iii ne croyait aux délices du paradis non plus i]u'aux peines de l'enfer, ce niallieiireui auteur d'un livre qui peut être regardé comme le railf-riircum de l'athée, Pigault Lebrun croyait au magnétisme. Il croyait fermement, de bonne foi, à la seconde vue des souuiambules ; et non seulement toutes ces billevesées étaient pour lui une vérité incontestable, mais il s'était fait l'apôtre de cette espèce de religion; il publiait des écrits pour la propager et pour la défendre; il la soutenait envers et contre tous. Une îventure singulière avait puissamment contribué à rendre sur ce point la foi de Pigault une des plus robuste qui se pût rencontrer. Il était à Valence depuis quelque temps et s'occupait de magnétisme. Un soir, il avait endormi une somnambule , et il se disposait à la réveiller, après lui avoir adressé plusieurs questions auxquelles elle avait répondu d'une manière satisfaisante, lorsqu'un des spectateurs le pria de lui demander ce c|ui se passait en ce moment sur le pont ^euf , à Paris; elle répondit aussitôt ii la question transmise par Pigault :

— Un jeune homme se précipite du haut du parapet dans la Seine ! je le vois.

— Vous le voyez bien distinctement?

— Sans doute... Il reparait... On lance des balelcts à son secours... Ils vont l'atteindre... Il est sauvé!

Il s'écoula quelques minutes, pendant lesquelles les chuchotements et les rires étouffés témoignaient assez de l'incrédulité de l'auditoire. Sur une nouvelle question de Pigault, elle ajouta :

— Le voici à terre : c'est un jeune homme de vingt ans, d'une mise élégante et recherchée. Il n'est pas même évanoui. Le voilà qui marche sur le terre-plein , mais on ne le ([uitte pas.

Lorsque la somnambule fut réveillée, Pigault lui demanda si elle se souvenait de ce ijui s'était passé sur le pont Neuf; mais elle parut fort surprise, elle ne savait ce que c'était que ce pont dont on lui parlait, et, informations prises, le magnétiseur acquit la certitude que cette femme n'avait jamais été à Paris. La chose était surprenante, elle pouvait cependant s'expliquer par quelque tour de passepasse ; mais voici le surnaturel : trois jours après, le Journal de Paris arrive (on le lisait encore alors), Pigault s'arrête avec surprise à un article qui contient la relation d'uue tentative de suicide; il lit, se frotte les yeui, relit encore j le doute n'est plus possible ; le récit que fait le journaliste est de tout point conforme à celui de la somnambule ; l'âge du jeune homme , l'heure , le lieu , le costume , la manière dont il a été sauvé, tout est d'une exactitude rigoureuse. Explique qui pourra cette aventure ; car Pigault avait horreur du mensonpe et nous la lui avons entendu raconter dix fois avec une émotion que l'on ne pouvait certes mettre sur le compte d'une extrême crédulité.

.•\u milieu de sa vie d'artiste, Pigault, malgré la franchise de son caractère, avait conservé des relations de courtoisie, d'amitié presque , avec un assez grand nombre de personnages parvenus au faîte de la puissance depuis l'établissement du nouveau gouvernement. L'un d'eux était Jérdme Bonaparte, ce frère de l'empereur dont le court règne en NVestphalie n'a laissé, grâce à son apathie, ni grands souvenirs ni profonds regrets. .Vvant de parvenir à la dignité suprême, Jérôme menait ii Paris la joyeuse vie d'un riche héritier de famille' et c'éuit dans vingt lieux de plaisir qu'il s'était lié avec le romancier i la mode. Pig'îult, on le sait, était un joyeux convive et un bon camarade de viverie; il devait à ces deux qualités l'estime sincère de .lérôme, dont il avjit civalièrement emprunté le nom pour en baptiser un de ses plus amusants ouvr..ges.

Le soir même du jour oii le jeune fou venait d'ijqirendrc à quelles hautes destinées l'appelait l'afl'eilion d'un frère toul-puissant il rencontra Pigault et M. C... i la sortie du théâtre Montansier.

— Parbleu, messieurs, je suis ravi devojs rencontrer, leur dit-il vous savez la nouvelle , je suis roi de Wesiphalie. '

— Sire, nous nous estimons heureux d'être les premiers il...

— Qu'est-ce? mes amis, des compliments... sire... des phrases muiquées... J'aurai assez le temps d'en entendre. Vous me donnerez

de la Majesté tant qu'il vous plaira... mais plus tard... ailleurs... Vivons encore quelques jours; encore un peu d'élan! une heure de joie... Allons souper d'abord; que ce soit à table du moins que nous arrosions joyeusement ma couronne.

Il n'y avait pas il refuser la jiartie; déjà placé entre les deux amis, il avait pris un bras à chacun et l'on était devant la porte de Mehaut; en un iiistaat la table est couverte d'un souper de roi.

On bavarde, on rit, on dit de ces folies si bonnes à brûle-pourpoint, et le Champagne, en pétillant, ajoute à l'expansion d'une amitié qui menace de n'avoir plus de bornes au dessert.

— Mes amis, dit enfin Jérôme, dont le cœur s'exalte à mesure que sa tète se perd, si vous y consentez, nous ne nous quitterons plus. Je veux que nous offrions » ma cour le touchant tableau d'une amitié antique et sincère. Toi, C..., tu seras mon secrétaire des commandements; toi, Pigault, tu aimes peut-être les livres quoique tu en fasses, je te nomme mon bibliothécaire.

La proposition acceptée se ratifie avec le Champagne et se scelle de quelques bols de rhum.

A quelle joyeuse orgie la satiété ne vient-elle pas mettre un terme! A deux heures après minuit, les trois amis songent à faire retraite. Le nouveau roi se lève, triomphant comme Bicchus vainqueur des Indes, et demande la carie en tirant de sa poche une bourse que, par malheur, il a négligé de garnir par anticipation sur les fonds de sa future liste civile. La carte s'élevait à plus de deux cents francs; les deux amis de Jérôme eussent bien voulu lui être en aide dans cette circonstance, mais il les avait saisis à l'iniprovisle, et comment faire à une telle heure de la nuit? Après une courte mais mûre délibération, on se décide k faire monter Mehaut, et à lui exposer la graviié du cas oii l'on se trouve.

C'était un traiteur de bonne compagnie que ce regrettable Mehaut, et il prit au mieux la chose. Ce n'était pas la première fois que d'aimables étourdis se trouvaient avec lui dans ce cas, aussi se contentat-il de demander poliment le nom et la qualité de chacun de messieurs les convives.

— ^ ous pouvez être sans crainte, répondit d'abord M. de C..., je suis le secrétaire des commandements de Sa Majesté le roi de ^Vestphalie.

Le restaurateur ouvrit de grands yeux, et se tournant vers Pigault :

— Et vous, monsieur? dit-il.

— Moi, je suis le bibliothécaire du roi de Westphalie.

C'était le temps où florissait le célèbre mystificateur Musson ; l'honnête .Mehaut commença à croire qu'il avait affaire à des fripons, ou tout au moins à de mauvais plaisants; et fronçantle sourcil en montrant du doigt Jérôme, qui le regardait ébahi;

— Et ce grand flandrin que voici, c'est sans doute le roi de Westphalie ?

— Lui-même, s'écria Jérôme en se levant tout disposé à payer à la fois sur les épaules du traiteur la carie et l'épithète insolente.

— Ah! c'est parbleu trop fort, dit Mehaut en s'élançant vers l'escalier, moquez-vous de moi si vous voulez, mais je veux voir si vous vous moquerez de la police.

Jérôme commençait à réfléchir aux conséquences probables de cette folie.

— Restez, restez, de grâce, dit-il en courant après Mehaut; ma montre vaut dix fois la somme, je vais vous la laisser de grand cœur. Et aussitôt il remit entre les mains du traiteur une montre magnifique qu'il tenait de l'amitié de l'impératrice Joséphine, et sur laquelle se trouvait son chiffre en brillants.

Les trois amis étaient sortis à la hâte, et respiraient déjà de celte alerte, lorsque Mehaut, qui avait examiné la montre, ne doute pas qu'elle ne soit volée ; il s'empresse de la porter chez le commissaire du quartier ; celui-ci , qui reconnaît le chiffre impérial , court chez le préfet de police , le préfet chez le ministre , le ministre chez l'empereur. L'empereur était à Saint -Cloud.

Le lendemain, Jérôme reçoit à la fois l'ordre de partir sur-lechamp pour la Westphalie , et la défense de nommer à aucun emploi avant d'être arrivé dans sa capitale.

Qu«nt à Pigault, il se consola facilement de n'être pas bibliothécaire de Sa Majesté westphalienne, et à quelque temps de là il accepta , dans l'administration des douanes, un modeste emploi qu'il conserva jusque dans ses dernières années. C'est à partir de cette époque qu'il commença à se consacrer tout entier à l'éducation de ses enfants , qui faisaient sa joie , et à mener une vie calme et retirée, dont un cruel chagrin domestique vint seul altérer la douceur. San fils, militaire distingué, brave, aimable, était parvenu, dans un temps où il y avait peu de place pour la faveur, au grade de chef d'escadron, et promettait de fournir la plus brillante carrière, lorsqu'il eut le malheur de succomber dans une affaire d'honneur. Pigault, au désespoir, quitta Paris, et se retira à ^ alence, auprès de sa fille chérie, qui avait épousé un des avocats les plus distingués du birreau lyonnais. Déjà , depuis longtemps, il ne s'occupait plus de romans, et toutes ses études, tous ses soins s'étaient concentrés dans un immense travail qui parut plus tard sous le titre d'Histoire de France phihjsiip}ii<iue et critique ; iai publication, poussée jusqu'au règne de Louis XIV, fut abandonnée au septième volume, bien qu'elle

VIE ET AVENTUnES DE PKI A U 1. 1 -LEBIU'N.

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eût élé constamment remanniablc par la conscience et l'érudition ; ])ciitèlre Pijimill crai|;iiait-il «lue les vériti's iju'il eût élé forcé de dire dans les volunies suivants ne lui .iltirassenl des perscculions qui eussent désoif sa famille.

l'Ius tard il revint à Paris, et ce fut ii la Celle, près Saint Cloud, qu'il passa les derniers jours de sa loniyue et lionoralile vie. INous devons i lu plume éléijanle et facile d'une des personnes le plus intimement liées avec sa famille des détails pleins de charme et d'intérêt sur les derniers moments de cet homme de bien , (|ue nous n'avons pas eu le bonheur de voir nous-mème à ses derniers moments :

« Pi|,'iult-Ltbrun est mort (vendredi '-4 juillet l«.1.'j), dans sa petite maison des champs, mlouré de ses petits-enfanls , de son eicellentc femme et de sa fille chérie. Son griiilre et ses amis l'ont conduit au dernier i;ile , au cimetière de campagne , oii le vent sème Iherhe et les Heurs (|ue le soleil dore de ses rayons. Un silence profond et luyubre a élé le seul adieu de ceux qui le perdaient, et ils sont venus cacher leurs larmes dans le petit salon oii l'œil bon et riant du père I'ij;ault ne donnera plus la bienvenue à chaque arrivant, où son ton bru3(|ue et bienveillant à la fois n'arrêtera plus l'élan de la petite tille étourdie, jirête à tomber de sa chaise, oii ses éclairs de gaieté n'animeront plus la causerie du coin du feu.

» Pigault, l'auteur, avait cessé de produire; ceui qu'il avait fait rire en leur jeunesse le croyaient mort il y a longtemps. Sa verve comitiue et i|uelque peu débordée avait élé détrônée par les lugubres productions de nos jours! Mais Pigault le bon père , le bon mari , l'aieul tendre et passionné, l'excellent ami, l'homme de cceur, de bon conseil, d'âme humaine et compatissante, celui-là vivait encore il y a ([uelques jours :je l'ai connu et aimé comme l'aimaient tous ceui qui l'approchaient.

• Il n'y a pas six mois encore que , plein de vie et de gaieté , il se rencontra à une petite réunion d'amis avec l'aide de camp, l'émule de Kosciusko. Les deux vieillards s'interrogèrent d'une façon naive et afTectueuse sur leur âge. Newrawicz accusa soixante-seize ans.

— Je suis votre aîné de plus de cinq ans, reprit en riant le père Pigault. Ah ! prenez-en votre parti, je ne vois plus partout cjue des cadets.

— Vous ne savez pas , lui dit alors le Polonais avec une gracieuse bonhomie, vous ne savez pas cjucUe obligation je vous ai , vous m'avez fait rire jusque dans les cachots de la liussie.

— Vraiment 1 c'est la meilleure action de ma vie.

» Ella physionomie de l'auteur s'éclaira d'une expression de bonté joyeuse faite pour tout puiifier. Cet homme que ses écrits, composés sous la double inspiration de la jeunesse et du tourbillon des événements, ont pu faire accuser d'immoralité par des gens qui les comprenaient mal ou avaient besoin d'en médire , avait des habitudes toutes patriarcales , des amusements d'une simplicité enfantine. Il

s'associait avec délices aux plaisirs de ses petiu-enfants. Après avoir fait répéter les leçons de son petitfils, il lui liAtisiait un piytage tout entier dans une raisse sur sa fenêtre , à l'aris. C'étaient des champs de graine de lin fleuri, des rochers de coquillage dont le pied baignait majestueusement dans un lit de terre glaise et de mousse. De ce bassin, il l'ineiprimable joie de l'enfant et du vieill;ird, «'«levait et retombait en cadence un jet d'eau ingénieusement disposé, et de petits poissons rouges se coudoyaient dans une mer trop étroite pour eux.

• Ecolier en son temps, à Itoulogne-sur-Mer , assommé de rudiments, de livres de classe, tous ennuveux à son avis, Piganit s'avisa de remari|ucr un jour que celle artillerie de science partait toute d'un même arsenal Celait chez la veuve lirocard, rue Saint-Jaccpies, n. :iii, que se fabriquaient tous ces instruments d'ennui. « Veuve maudite, se dit l'espiègle, je te revaudrai mes pensums, mes retenues et tous les tours que tes tristes livres m'ont joués, u Ilassemblant alors thèmes, versions, verbes, i;rammaires, le lr,.vail de cini| ans de classes, il fait ilu tout un monstrueux paquet, et, profilant d'un jour de promenade, il lance à la poste, à l'adresse de la veuve lirorard, le produit de ces maudits livres. Voilà la plus noire malice qu'il me souvienne avoir oui conter an (ère Pigault.

• Etendu sur son lit, en luoie à la chaleur du jour et de la fièvre, il conservait une expression calme et résignée quoii|ue triste. — Il attendait, disait il à demi-voix, que ce fût hni. — Et c'est long, ajoutait-il tout bas en ine serrant la main. Il demanda à dire adieu à son pelit-fils, qu'on envoya chercher aussitôt au collège.

)) Il y a un an à la même éiioque, il vint chez moi dès sept heures du matin; il pleurait, mais de joie.

u — Je crains de vous déranger; mais c'est que j'ai une gr.<nde nouvelle : notre enfant, notre Emile, a un second prix de version grecque !

» ht, laissant la parole à sa fille, il s'assit, la tête appuyée sur sa canne, ses yeux brillant au milieu de ses rides, et écoutant toujouis avec délices le récit des gloires de son petit-lils.

i> — Et, vous ne savez pas, j'ai (|uelque chose à vous demander; il me faut du carton; j'en ai cherché chez moi de la cave au grenier; en avez-vous ?

» Je trouvai ï grand'pcine un vieil almanach. — Voilà mon affaire. Avec le prix il va une couronne : je veux que ma fille peigne làdessus des fleurs, puis au milieu on écrira : « Deuxième prix de version grecque remporté au concours général le :iO juillet is:)i. u On ne mettra pas de nom, à quoi bon? Qui ne devinera en voyant la couronne pendue à mon chevet? Je la verrai là tous les matins en attendant un premier jirix.

» Hélas! ce grand jirix, il est venu vingt-quatre heures trop tard. Arrivée à temps, celle nouvelle tût fait mourir Pigault de joie; le I destin lui devait cette mort. •

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