‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 70 sur 379 · I.A FAMILLE LUCEWL · texte numérisé non relu

I.A FAMILLE LUCEWL

80UJ tous les ra|)|iorts, et qui lui plaisait tant. « Aurait-il cessé d'aimer ? cela n'est pas prcsurnahle. Je suis bien, tiès-bien , et personne ici qui puisse faiie l.i plus l<'i;ere inipri'ssion. Krançois aurait-il parlé? et ce joli nionsieur-la ferait-il «lejà le mari;'.... Oli ! roniuie je le punirais! Mais, non, François n'a rien dit : coniuieiit imposer des conililious, en terminant avec cette farililé? Il ) a pouilant qm l<|ue chose d'e\lrdordinaire, quelque chose que je ne pénètre point, et cela me désole.

» Tournons de ce côté. .Son allée et la mienne aboutissent au temple. J'ai une brochure dans mon sac... l'.h ! nioa Dieu, non, elle n'y est pas; étourdie !... Ah I bon, mon o«vrai;e... je m'assoirai, il passer» devant moi... à moins pouM.int qu'il ne lui plaise <le me tourner le dos, et alors affectation marquée, amour mécontent, et voilà tout. »

Assise sur les dei;rés dr marbre, dont elle efface la blancheur, elle lemble cire la divinité du temple, qui, fali|;uée desaffloire, descend jusqu'aux simples mortels, et invoque les jouiss.mces de la douce éi;alitc. (."e n'est pas Nénus; elle n'en » pas I.l beauté; mais elle lui a dérobé sa ceinture. Les (Iràecs jouent dans les plis léi;ers de sa rcibe; Zepliire caresse les boucles de ses cheveux, et l'Amour anime la lipjure U plus jolie et la plus piquante.

Adolphe s'arrèle devant elle. Il oublie ses résolutions; il s'oublie lui-même; il est prêt à tomber à ses ijenoux. .'Mademoiselle iVl.inette u'a j.imais été si sédtiis:inle ; elle le sent, elle s'en applaudit; mais elle perd tous ses avantages en parlant la première, (epcndant l'amour inquiet sait-il se taire? Llle prend un i)elit ton sec.

• AU! c'est vous, monsieur; je croyais être seule. — J'ai cru m'apercevoir que vous le désiriez, mademoiselle. — Monsieur est plein de pénétration. — Et je n'avais d'autre dessein que de vous saluer en passant. — Ah ! monsieur passe. — Oui, mailemoiselle, je me livre à des idées... — A des idées? — (Jui m'occupent profondément. — Et peut on savoir ce qui occupe monsieur? — .Si mademoiselle l'ordonne... — Elle vous en prie. — Nous savei , mademoiielle , que je ne p lis penser qu'à vous. — .Monsieur voudra bien croire que je ne cherchais pas à m'atlirer cette réponse.

» — Mais je vous avoue, avec la même franchise , qu'il est difficile d'écarter de votre image des souvenirs... — Des souvenirs?... — Propres à rappeler cette force de caractère qui rend l'homme maître de lui.

• — Prenez garde, monsieur; ceci ressemble à des reproches. — \ ous ne pouvez avoir des torts à mon égard , mademoiselle; mais moi ..

— Mais vous, monsieur? — J'ai pensé qu'avant de se livrer au charme du sentiment le plus doui, un homme raisonnable devait être à peu près sur de réussir. — Comment donc, monsieur, joindre les avantiges de la jeunesse au jugement d'un âge mùr!... — C'est plus que je ne puis encore, mademniselle; cependant j'espère quelque jour justifier une opinion aussi flatteuse... — Oh ! je n'en doute nullement, monsieur. — Car j'ai déjà eu le courage de penser... — De penser?

— yu'ayant le malheur de déplaire... — Je ne me rappelle pas, monsieur, de vous avoir dit cela. — .\on pas précisément , mademoiselle; mais vous m'avez déclaré très-positivement que vous ne m'aimiez point. — Ce n'est pas la même chose, monsieur. — Je crois que vous vous trompez, mademoiselle : un homme délicat n'épouse ni la femme à qui il déplaît, ni celle qui ne l'aime pas. Enfin, mademoiselle, j ai résolu de combattre une inclination déjà très-forte, sans doute, mais à laquelle il est encore temps d'opposer la raison. Vous voyez que je ne suis pas loin d'acquérir quelque chose de celle maturité que vous vom plaisiez lout à l'heure à reconnaître en moi.

)' — Mais c'est encore du grec que lout cela, monsieur. 'N'oilà la franchise la plus lacédémoniennc... — Je supjdie mademoiselle de se rappeler qu'elle a eu l.i bonté de me corriger d'un travers, et que nous sommes convenus de ne plus parler des anciens. — Ah ! monsieur me fait la leçon maintenant. Ce n'était pas du lout la peine de m'aboider pour me dire de pareilles choses. — Il me semble que c'est mademoiselle qui m'a fait l'honneur de m'adresser la parole. — Oh ! bien certainement non, iiionsitur. Il y a même longtemps que vous devez vous apercevoir combien cet enlrelien me fatigue. — Alors, mademoiselle, permettez-moi de me retirer. — Vous le permettre! mais ne semble-t-il pas que je retienne monsieur, que je provoque les propos désobligeants qu'il ne cesse de me tenir?... Je ne l'aime pas!... non, je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais... Vous vous éloignez, je crois. — Je vous obéis, mademoiselle. — Fort bien, monsieur, fort bien; mais souvenez-vous... » Adolphe fait une profonde révérence, et s'enfonce sous un bosquet touffu. Ses forces étaient épuisées.

1 V oilà , dit-il , un terrible combat. J'en suis sorti vainqueur ; mais qu'il m'a coûté! Chère Manette, comme tu t'es trahie, comme tu étais 'imable dans ton trouble, d.ins ta petite colère! Oh! combien je te dédommagerai de la courte épreuve à laquelle je t'ai mise... Par quelles caresses, par quels tendres soins!... Oui , mais... elle ne reviendra pas la première; elle ne le doit pas , elle ne le peut pas. Il faudra donc que je lui dise : Charmante espiègle, vous vous êtes moquée de moi; je vous l'ai bien rendu : abjurons toute finesse, et livrons-nous sans réserve à l'amour.

>■ C'est cela , c'est bic n ci la , je ne trouve pas un mot à ajouter. Mal* elle est femme, elle a de l'esprit, beaucoup d'esprit, elle le sait san> doute; elle se sentira humiliée, elle opposera son amour-propre .1

son cceur, et voilà notre union retardée... de ving'-quatre heures au moins, et je suis vr.iimenl si pressé de me marier! j'en ai un besoin si prononcé ! (Jriielle situation ! j'avais besoin de vouloir prouver que je ne suis pis un sol! We in'eùt-elle pas connu plus tard, et ne pouvais-je pas lui lai.-ser le petit plaisir de croire que mon développement était sou ouvrage?... Il n'y a pas à balancer : je retourne au temple; je m'accuse, j'obtiens mon pardon, et j'épouse demain, ce soir, tout de suite. »

Eu effet, il revient sur ses pas; mademoiselle Manette n'y éUiitplus. Quelle femme permet qu'on la voie dans l'état oii Adolphe l'avait mise? Quelle femme consent qu'on la pénètre? Le boudoir le plus reculé, le demi-jour le plus complet et une migraine, voilà ce qui sauve inesd.iines

La pauvre petite s'était retirée, la poitrine gonflée, les yeiii pleins de larmes. Elle . vail pris cent détours pour échapper à tous les yeux, et Adol|)hc seul la cherchait. l'areiits, amis, parlaient arrangements, amour, ivresse, avec la s.itisl.iclion intime d'honnêtes geus qui croient assurer le bonheur des autres.

Elle monte à son a|ipirtement sans rencontrer personne; elle ferme les Persiennes de sou salon; elle tourne la clef, elle se jette sur une eh lise longue et donne un libre cours à ses larmes.

" Quel homme ! et je l'aimais, je l'aurais aimé toute ma vie. Combien j'ai été sa dupe! avec quelle facilité j'ai cru à un amour qui n'a duré qu'un moment, cl avec quel sang-froid il a déchiré le voile de l'illusion !... C'est ma faute aussi. Légère, inconsidérée, je l'ai traité hier comme s'il eut été trop heureux de m'offrir son hommage, tandis que mon cœur, mon faible cfeur volait au-devant du sien... Adoljihe, Adolphe, lu m'as jugée, mais avec quelle cruauié tu m'as punie ! »

Elle entend quelque bruit dans le cabinet; elle se croit surprise, elle se lève précipilaniinent, elle essuie ses yeux, elle court... n Encore ici, mademoiselle Louisoii ! — Madame m'a ordonné de ranger.

— Et vous ne finissez rien. — Hé, mon Dieu, mademoiselle, comment voulez-vous que j'avance? vous ne faites qu'entrer et sortir. — Voilà 1.1 première fois que j'ouvre ce cabinet. — Je crois que mademoiselle se trompe ; lorsqu'elle m'a répondu qu'elle venait de prendre son voile... — il était dans ma chambre à coucher. — Vous n'êtes pas entrée ici, vous en èies bien sûre? — Hé non, vous dis-je, non, et cent fois non. — El ce portefeuille que j'ai trouvé derrière moi en me relevant... — Je n'aime pasqu'on me tourmente, Louison. Voyons, que prouve ce jiortcfeuille? Je ne reconnais pas... Ah! Dieu, quel trait de lumière ! donne, donne, et continue de ranger. •

Elle se remet sur sa chaise longue, tourne, retourne le portefeuille. Pas de secret, pas même de fermeture L'ouvrira-t-elle?... Oh ! non, non, il y aurait plus que de l'indiscrétion. Se refuser cependant à éclaircir un soupçon... Oh '. la curiosité ! la curiosité et l'amour, quelle femme résiste à deux passions aussi fortes!

Adolphe, si heureux une heure auparavant et maintenant si tourmenté, Adolphe revenait tristement , les bras pendants, la tête sur la poilrine. Il s'entend appeler... c'est François. Le cher homme a un air en dessous, qui annonce qu'il a encore arrangé quelque conte. Son pupille le pénètre, et il y a fort peu de mérite à deviner quelques détails quand on a saisi l'ensemble d'un plan.

Adolphe se pique ; il se fâche sérieusement que tout le monde , sans exception, se flalie de l'abuser. Une jolie femme, passe: ces petits êtres là onl le privilège déjouer impunément tout un sexe; mais un homme, un homme quel qu'il soit!... Ah ! monsieur François, je vous faire voir que ji peux être la dupe de mon coeur; mais celle de votre esprit? oh ! ce serait trop fort.

" Monsieur, voilà l'heure de la cérémonie. — De laquelle, mon vieux ami ? — Hé ! parbleu , du baptême. — Hé bien , partons; je suis prêt. • El ils prennent ensemble le chemin de la maison.

Vous jugez bien que le baptême n'était que le prétexte. François se graitait l'oreille... Il ne savait par oii commencer. « Mais, monsieur, oii est donc mademoiselle d'Egligny? — Je l'ignore. — Je vous croyais avec elle. — Je l'ai entrevue un moment. — Et les amours, heim? vous ne m'en parlez point. — Oh ! les amours .. j'ai eu de gr.inds sujets de réflexion, mon cher François. — Des réflexions aujirès d'une jolie femme ! — Qui n'a guiTe que ce mérite-là , je vous assure. — Que voulez-vous dire, mon cher Adolphe? vous m'en parliez hier avec un feu !... — Je la connais un peu divantage, et je la crois étourdie , aliière, exigeante... le ne lui aurais soupçonné aucun de ses défauis. — Je le crois bien; vous ne lui avez pas adressé quatre mots. Et puis, mon bon ami, je saisis avec plaisir l'occasion de vous marquer ma déférence à vos conseils. — Ah ! mais... que voulez-vous dire ? — Hier encore, vous m'avez parlé avec tant de raison du danger de s'enflammer trop facib'inent... — Oui... oui... je me rappelle... Mais il me semble <]ue mes observations ne portaient point sur mademoiselle d'Egligny. — Panloiinez-moi, jianlonnez-moi.

— .\u nste, il se imurraii que je me fusse trom|)é. — l'as du tout, vous avez frappé juste; j'en suis trop m.ilheureusemeiit convaincu. Savez-vousqiiel est l'époux qui convient a mademoiselle Manette? un homme d'un âge mùr, qui prenne d'abord sur ille un ascendant décidé. .Mais, moi, avec mes vingt ans, ma félicité, ma douceur, je serais victime de sa légèreté, de ses caprices, de son humeur... —

LA l'AMII.I.l-: I,IJCK\ AI..

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^'0ll8 ne le serei pas, vous ne le serci pus. Je sacril'ieijis mon enfant!...

• Diable! diuble ! mais c'est que je complais vous marier, mol. — En vérité? — Aousbien m.irier. J'iiv;ns ;irrnii|;é tout cela avec M. l)uval. — Ab ! que de bonté ! — Mais, après tout, il n'y « rien de lait encore. — Fort beureusenient , mon auii. — l n jiiinc bouinie beiiu, bien fuit, ricbe comme vous... — .\b ! vous me llallei. — Choisira parmi ce qu'il y a de mieux, et en étudiant les caractères... — C est la le point essentiel.

» — Ali ci, mais me voilà dans un embarras afl'reuv. — .\li ' contez-moi cela, contez-moi cela. — Madame d'Ei;lii;ny raffole de vous.

— Nous plaisantez. — Ma foi, votre conversation de ce malin l'a enchanlce. — ()b ! pareiemple, voilà qui est mallieureui. — V.t ce n'est rien ipie cela. — Ab ! mon Dieu, qu'y a-l-il donc encore? — Nous avez inspiré à mademoiselle Manette les seiilimenis les plus vifs. — (.ela n'est pas croyable. — l'arbleu , elle en a fait l'aveu à sa mère. Si j'avais prévu ce triste dénoùmenl-là , moi , je n'aurais pas... je n'aurais |ias tait... — lié bien, voyons, qu'aveivous fait, mon ami? — lié! pendant que vous promeniez l'Olympe et le Parnasse, leur mobilier roulait sur le chemin de Paris. Une de vos maisons est encombrée.

— Hé bien, tout cela repartira. — 'J'oul cela rrparlira ! c'est fort aisé à dire. Pensez-vous à l'éclat... et puis, l'embarras, le désagrément d'une rupture...

• — Mais permettez-moi de vous observer que vous avez mis h tout cela une prccipit.ition... — Hé, que voulez-vous!' au premier couji d'd'il la tête vous tourne pour Marj.'uerile, pour mademoiselle .^ ricie : j'avais lieu de croire que niadeinoiselle Manette , qui réunit ii toutes les convenances la |ilus séduisante tiffure .. — f )b ! elle avait fait sur moi la ])lus profonde impiessioii. — Kl , d'après le bien que m'en avait dit Duval, j'ai cru... — JNe savez-vous pas comment se passionneni ces gens qui oui la manie de faire des mariages? Si vous aviez confié tout cela... — Je ne le pouvais pas; je voulais... je voulais... je disais...

— Vous disiez? — Ce cher enfant est si jeune ! Maître de ses actions, il mésusera peut-être de sa fortune.

» — Oh ! je crois la jeune demoiselle bien faite pour ruiner un mari. — I"t je voulais, d'après ce> considérations, vous faire acheter un peu mon consentement... afin... afin de vous amènera vous laisser lier les mains... — Ah ! François, mon cher François, de la dissimulation avec moi, qui viens de vous donner de ma confiance les preuves les plus complètes ! — Eh bien , oui , je vois que j'ai eu tort , et je vous en demande pardon.

• H m'embrasse, ce cher enfant' il a bien le meilleur creur!... Allons, voyons, monsieur, comment nous lircrons-nous de là ? C'est que notre posiiion à tous deux est vraiment cruelle ! Vous vous êtes déclaré à la demoiselle; moi, j'ai tout arrêté avec la mère... — Oh! je suis sorli d'embarras. — Et comment avez-vous fait? — J'ai déclaré très-poliment à la jeune personne que je ne conservais pas la moindre prétention. — Nous svez eu ce courage? — iMais, rien de simple comme cela. — Je suis ravi, enchanté. Vous déclarerez plus facilement encore à madame d'Egligny que je relire ma parole, et... — Un moment, mon ami, un moment. Vous me permettrez de faire une distinction. — Mais il n'y en a pas, mon cber Adolphe. — Vous allez en convenir.

u Deux jeunes gens s'aiment ou croient s'aimer, ils rompent aussi légèrement ([u'ils se sont engagés; cela ne tire pas à conséquence. Mais est-il convenable que j'aille dire à madame d'Egligny que je ne veux p s sa fille? — .Sans doute, puisque c'est vous qui deviez épouser.

— Mais c'est vous qui avez arrangé le mariage, l'.t puis, il y a entre e!le et vous un rapport d'.îge qui autorise une sorte de confiance; et madame d'Egligny peut entendre de votre bouche ce qui de la mienne serait un aveu formel que vous avez manqué à vos conventions particulières. — J'entends; elle pourrait me savoir mauvais gré de vous avoir fait, avant l'instant convenu, des ouvertures... — Et elle vous reprocherait avec raison d'avoir compromis sa fille. — Il est inconcevable que j'aie pris toute cette affaire à contre-sens. — Mais non, mais non. Pourquoi auriez-vous seul le privilège de ne jamais vous tromper?

» — 11 faut donc que j'aille dire à madame d'Egligny... Je ne sais, d'honneur, ce que je lui dirai. — Oh ! le plus diflicile , c'est de trouver la première phrase. — Mais c'est que je ne la trouve point. — Eh bieu , vous commencerez comme vous avez fait avec moi, par des mots qui ne signifient rien, et ceux-là mènent à d'autres. — Voyezvous, le jeune espiègle ! il a pénétré mon embarras. Je l'avoue, je ne sais pas dissimuler ; mais ici, je dirai ce que je pense... — Vous serez brave. — Et maladroit. IV'importe.

" — Nous voilà chez nous. Je vais prendre la corbeille du baptême, la présenter, car enfin on peut être le compère d'une jeune personne qu'on n'épouse pas. — Sans doute , sans doute. Il faut toujours mettre les procèdes de son côté. — Je suis à vous dans un quart d'heure ; c'est plus qu'il ne vous en faut pour tout terminer. »

Bon , pensait Adolphe, c'est maintenant le lour de madame d'Egligny ; il faut que chacun ait le sien. Elle est bien, la corbeille, trèsbien. SI François cfit demandé tout cela après la conversation que nous venons d'avoir, il eut réduit les choses de moitié, de deux tiers. Bon François ! mais n'ai-je pas quelques reproches à me faire? Oser

jouer à mou Age le plus vrai, le plus >olide dos amis; la friiinie l.i plus respectable!... Eh I pourquoi aussi me traiter toujours roiiime un enfant, me cacher ralï.iiie (|ui m'iiilércsse le |ilus, et s'entendre pour me lier les mniiis ? Me lier les maiiin '. je n'ai donc p.isde raraclère , piks de jugement ? je SUIS donr incapable de me conduire!^ Ils prélcnilcnt doiu' me tenir en tutelle jusqii à rin(|uanle ans? Voilà ccrlaiiieiniMit de (|uoi justifier beaucoup iriiuincur... ni j'en avais. C^e ser.i 1.1 II b.isr de ma défense envers l'r inrois et madame il'Ei;lii;ny, et qii'aiiroiil-ils a faire? rire de la revanche que j'ai prise, et rêveur à leur priiiiier projet ... Mais, mademoiselle Maiii'Ite, niademoist Ile iM.inelte.... ( )li ! je serai si tendre , si pressant, et il doit être si iloiix de pardonner à ce qu'on aime! Allons, allons, ce que j'ai fait, ce que j'ai dit, je ne pouvais le mieux faire, ni le mieux ilire,

l'rançois était arrivé cluz madame d'Egligny, cliercbani ses mois, les arrangeant, les dérangeanl , et ne trouvant point pour entrer en matière de phrase plus heureuse que celle-ci : Madame, me voilà de retour; parce que, pensait-il, celle phrase mène à tout.

On était très-gai au saliin. M. Duval tenait le plan de l,i fêle grecque, écrit de la main il' \dolphe. Mademoiselle Manette, ap- ]iuycc sur l'i paille de son insliliiteur , av.iit a la main un petit carré de iiapier. Elle venait, selon les a|ip,irences, de comparer les deux écritures, et lorsque François entra, elle sautai! , elle embrassait sa mère, elle s'écriait en riant: « (^'est cela! c'est cela! l,e porle- (Viulle est à lui : il nous rend malice pour malice, et il fait bien, n'esl-ce jias, maman ? Et moi, qui ai cru... qui ai pleuré... mais pleuré comme un enfant ! »

Ici on aperçoit le tuteur. Mademoiselle Nlanetle se lait, el tremble d'en avoir trop dil. M. F'r.inçois, qui n'eiilend pas à demi mol , et qui est tout a ce qu'il va dire, M. l'rançois commence : « >Iadame, me voilà de retour. — Jeu suis fort aise, monsieur. — Ili'las! madame... — Qu'avez-vous, monsieur ? — llien qui me touche personnellement, madame. Mais j'ai une confidence à vous faire... — A moi, monsieur? — Et une confidence pénible. — Ob ! mon Dieu, vous m'elTrayez! »

Duval et Nîanelle se jclteul un coup d'œil d'inlelligence. Madame d Egligny a saisi l'esprit de son rôle ; elle y est tout entière.

F'raneois reprend : « Je vous effraie, madame, et je le suis moimême de ce qie j'ai à vous dire. — Ah ! monsiiur, l'incerlitude est plus cruelle que le mal même : de grâce, Cipliiiuez-vous. — (^'est là ce qui est diflicile. Ce mariage... — Ce mariage est arrêté ; au fait.

— 11 l'a été, madame, il l'a été; mais mon pu|)ille... — Notre pupille?... — A fait, dil-il, de mûres rcllexioiis, el... et... — Nous m'avez préparée à tout. Parlez , monsieur, j'écoute. — Vous ne m'en voudrez pas. — lié ! non , monsieur. — Voire parole ? — Je vous la donne. — Au moins , vous me niellez à mon aise. — .\h! mou Dieu, que de préliminaires! — M'y voilà, madame, m'y voilà. — C'est bien heureux.

» — Al. Luceval renonce a la main de mademoiselle. — Vous êtes bien sûr de cela, monsieur ? — Il vient de me le déclarer a l'inslaiil.

— Voila la lubie la plus complète, rimperlinence la plus car.'Ctérisée.... Vous m'avez promis d'être calme, madame. — Nous avez raison, monsieur. Je me possède. Je vous fais observer seu ement qu'on ne fait point à une demoiselle d'un cerliin rang un aflront aussi marqué, sans les raisons les plus positives. — Hélas! madame, il m'en a donné. — (,)uelque lolie grecque encore , que vous avez la faiblesse de supporter. — Pardonnez-moi, madame, pirdonnez-moi. Je suis même de force, jusqu'à certain point, de partager son opinion, et...

— Enfin, monsieur, que vous a-t-il dil ? — Quoi, madame, les propres mots? — Oui , monsieur. — C'est qu'ils sont d'une clarté !

— N oilà pourquoi je veux les entendre. — Vous vous rappellerez, madame, que vous avez ordonné. — Je ne l'oublierai pas.

I) — NI. Luceval trouve mademoiselle légère, étourdie, capricieuse, humoriste, altière, exigeante, faite pour ruiner son mari...»

iManetle el Duval sortent : ils n'y liennenl plus. Nladame d'Egligny conserve le sérieux le plus imperlurbable.

« Puisque M. Luceval a trouvé à ma fille des défauts que je ne lui connais point, il fait très-bien de ne pas s'avancer davantage. Je vous rends votre parole, monsieur, et je retire la mienne. IMa fille, quoi qu'on ait pu vous dire , peut prétendre encore aux partis les plus distingués ; car si M. Luceval vous a parlé de son amour, vous ne lui avez rien confié de nos arrangements particuliers : ainsi, pas d'indiscrétion à craindre de sa part ; cette rupture sera ignorée... — Ab ! madame, vous me faites sentir la faute que j'ai commise. — .Monsieur a tout dil. — Que voulez-vous, madame, cet enfant m'est si cher, et lorsqu'il attaque mon coeur... — C'en est trop, monsieur, c'en est trop. Ecoutez-moi. La cérémonie du baplème va. réunir probablement tous les habilanls. N ous voudrez bien profiter de ce moment pour faire charger el partir mes meubles. Epargnez-moi du moins le désagrément des propos... — Je vous obéirai, madame ; mais que je serais malheureux si vous conserviez le plus léger ressenliroent.... — H ne me reste rien à vous dire, monsieur. Permettez-moi de me retirer. »

François reste seul, les yeux fixés au plafond el le cœur navré. Madame d'Egligny rejoint sa fille el Duval. Manelic l'Interroge sur

l.A l''\ Mil 1,1. I.UCKV Al..

I.i l'iu de ri'iilrelien , el iiii'l a se» qiuslioiis l'iiilcièl... qii;: vous y aurivi ini^ il y a Ireiilf ans pcul-Otre , iiiadaino, (|iii me lisez.

On rit lai'ileineiii nu.iml on [wsse de la phu «ruelle anxiété à la conxii'tiun du sort le plus désiré. Les éelats de rire se proloui;eaient ,i l'iiilini ; et l'raiiçois, foreé d'entenire, disait : « Ce jeune Inunnie voit niieuv i|ue moi. C^es dames-la ont une singulière façon de penser. Rire de eette manière lors(|u'elles devraient être alVeitées du eoiij;é le plus elair, le plus ponitil !...

u — Louison , lu ternit ras tout, tout exactement; tu prendras les clefs; car enfin, il est inutile ([ue nos meubles partent, n'est-ce pas, maman .' — Mais je crois qu'il serait bien de laisser cliar|;er une ou deux voitures. — Kl a quoi bon , inainaii .' — Pour ramener M. Luceval, le forcer... — .Mais je prévois, maniaii, (|uc les préliminaires de paix seront arrêtés d'ici au village. — INon pas, ma fille, non pas.

— C'est que deux canirs (|ui soiilïrent oui tant d'intérêt à se rapprocher I — C'est que trop de facilite rend ces petits ètres-là si exij;eaiits.

— .le ne .sais p;is , maman. — M. lis je le sais, ma fille. — Pas de rèijle sans exception. M. Duval me l'a dit. — ICt ton amant est e\ecpté de droit. — Oli ' mon .\dolphe est si doux, si aimunl ! — J'on Adolphe est un homme. — Tant mieux, maman. »

.\dolplie trouve Krançois cloué sur la même planche. « Eh bien ! mon ami :' — Tout est fini, monsieur. — Absolument? — Sans retour.

— \.l qu'a dit madame d'l'.j;lij;iiy .■" — Elles ont beaucoup ri. — l'.Ucs ont ri : Mademoiselle Manette a ri !... — Elle a ri. Cela n'est pas croyable. — Cela est, el moi-même, à présent, j'en fais assez peu de cas. — In moment, mon ami, rélléchisvons. — ]\ous réfléchirons ce soir. .Montez, monsieur : il y a trois qu.irts d'iieure au moins que la cloche du village vous appelle. — Elle a ri ! — Mais, montez donc; il f.uit en finir et laisser partir ces dames. — Partir, dites-vous ! — Eh ! sans doute ! que voulez-vous en faire ? Marchez donc, au nom de Dieu , marchez. •

M. Luceval frappe discrètement à la porte. Ouvrez, dit mademoiselle Manette, et elle reprend son sérieux en voyant Adolphe. Il salue de la manière la plus respectueuse, et on lui rend des révérences jusqu'à terre. Le l.iquais qui le suit s'avance et présente la corbeille. Madame d'Egligny y jette les yeux : « Ma fille , je ne permettrai pas cela. Ces cadeaux n'avaient rien que de naturel lorsque vous pouviez

prétendre — Il est vrai, dit François, que j'avais compté réunir

les présents de noce à ceux du baptême. Permettez du moins, madame, que mademoiselle choisisse les bagatelles qui lui plairont le plus. — Le bouquet, des gants, à la bonne heure : quelques boîtes de dragées , passe. — 11 est joli , maman , le bouquet ! — Très-mal composé jiour les circonstances. Otons les immortelles, ma hlle. — Ah! madame, ne dérangez rien, de grâce. — M. Luceval prétend m'apprendre comment je dois me conduire? — Je vous prie de croire, madame, que je n'ai ni présomption, ni finesse. — Vous me dispenserez, monsieur, de m'en rapporter à ce que vous m'en dites. Voulezvous bien présenter la main a ma tille ? •

iladcmoisrlle Manette prend le bras d'.\dolphe. François ose oft'rir le sien ; madame d'I.gligny accepte. Duval rencontre en chemin la mère Dufotir, qui venait annoncer que le curé avait déjà eu le temps de barbouiller son surplis blanc de tabac. Duval sait parler agriculture comme astronomie et physique : il se charge de la mère Dufour.

François pensait beaucoup ; mais il ne trouvait rien à dire, et ne disait rien. Madame d'Egligny s'amusait de son embarras et de son silimce. Il est, quoi qu'on en dise , telle femme qui peut se taire et jouir.

Adolphe et Manette se regardaient à la dérobée. Tons deux brûlaient de parler ; mais qui commencera ? La jeune personne ? elle en a grande envie ; mais les convenances ! Adolphe ne savait , lui , quelle tournure faire prendre à la conversiition. Elle a ri ; il y a encore quelque finesse là-dessous. Le parti le plus court serait peut-être de tour lier tout cela en plaisanterie. Oui, mais le plus siir est de fih r une scène dramatique, bien sentimentale, bien forte d'expression. Des sens suspendus, de grands gestes, un genou en terre, el enfui une petite main qui s'abandonne, et qu'on baise avec transport.. Mais, en iilein champ , quand on a derrière soi une maman, un tuteur, dont on s'est un peu moqué, et qui ne manqueront pas de prendre leur revanche?

Alademoisellc Manelte, excédée du silence d'Adolphe, se décide à parler. î\e peut-on, sans se compromettre, commencer par de» choses iiidifréreiiles, et amener insen.siblement celles (ju'on voudra ? La jeune fille la plus sage a toujours quel ^ue arricre-pensée, dont nous sommes eompléteuicnt dupes, nous autres amoureux de bonne foi. Mais que de bons mariages manqueraient si ces dames n'avaient l'adresse de nous amener a leur but, el nous le bon esprit de no is y laisser conduire!

« Le joli paysage? — Superbe, mademoiselle. — Que de choses sédiii*an'es un peintre exécuterait ici! — Surtout s'il mettait en scène Cl rt..iiiL personne... — ^Monsieur parle probablement de lui. — Vous ne le croyez pas, mademoiselle. »

Encore un silence, mais court. A ous savez.... on veut arriver au but. « Je ne connais rien d'aussi ravissant que les arts. — Ils doivent ajouter au bonheur. — Ils répandent sur la vie un baume consolateur. — Sous ce dernier rapport, mademoiselle ne doit pas les

connaître. — Nous les cultivez sans doute, monsieur? — Je les ai néglii;és jusqu'à présent. — Moi, je suis un peu musicienne. — Je le sais. Midemoiselle touche du piano. — J'en ai même un ici. — C'est ce que m'a «lit mon tuteur.

■> — .Monsieur va (juelqiiefois à Paris? — Assez fréquemment, mademoiselle. — Et monsieur aime peut-être la musique? — Oh ! passionnément. — Si monsieur nous fait l'honneur de nous venir voir... — Si mademoiselle le permet... — Comment donc, monsieur, mais je vous y invite. ParCt qu'on ne s'épouse point , faut-il qu'on se haïsse !

» — J'accompagne quelquefois un jeune homme... — Dn jeune homme ! — Qui chante ! ah ! il vous fera le plus grand plaisir. — Je n'aime que les voix de femme. — Un jeune homme bien né, d'un extérieur agréable, d'une éducation soignée... — Ses qualités ne m'intéressenl pas, mademoiselle. — Qui même paraissait avoir quelques prétentions... — Vous ne l'aimez pas, mademoiselle, je vous assure que vous ne l'aimez pas. — J'en conviens ; mais je commence à croire que les mariages de raison ne sont pas les plus malheureux. — Si vous parlez sérieusement, je suis donc bien coupable.... et bien à plaindre.

» — A propos, monsieur, n'avez-vous pas perdu votre portefeuille ? — Je ne crois pas, mademoiselle. — Vous êtes distrait, monsieur. Vous n'êtes pas à ce que je dis. — Pardonnez-moi, mademoiselle... Mon portefeuille, n'est-ce pas de cela qu'il s'agit ? — Eh bien ! vous ne l'avez plus, votre portefeuille? — Je ne l'ai plus.... vous avez raison; non, je ne l'ai plus. — ]N'est-ce pas celui-ci? — A ous l'avez trouvé ? — Dans les jardins. — Mille remercîments. — Vous faites fort bien des vers. — Oh ! ciel , vous l'avez ouvert ! vous avez lu... — Et je les sais par cœur.

Ouoil si rusée à l'âge le plus tendre 1 Quoi ! si jolie el si lière à la fois !

Beauté qui veut donner des lois

N"us autorise à nous défendre.

Elle ne rentre dans ses droits

Que lorsqu'elle daigne se rendre.

w — Eh bien, mademoiselle, voilà ce qui autorise ma conduite.

— ÎMais je ne demande pas d'explication , monsieur. — Et moi , j' u ai besoin! — Je vous ai parlé d'un jeune homme... — Qui n'existe pas , j'aime à m'en flatter. — Vous me direz avec la même franchise quelle est la beauté nouvelle à qui s'adressent vos vers. — Mademoiselle, vous abusez de ma situation. IN"est-ce pas assez d'une tracasserie perpétuée depuis vingt-quatre heures ?

B — Commencez-vous à sentir le mal que fait une tracasserie ? — Si je le sens ! ne le voyez-vous pas ? — Et qui a commencé , je vous prie ? — Oh ! c'est bien vous. Je ne vous aime pas, je ne vous aime pas! vous l'avez dit, vous l'avez répété. — Ah! vous ne cessez de revenir là-dessus. Et ces souvenirs inséparables de mon image , et qui sont propres à rappeler un jeune homme à lui-même, et celle résolution d'opposer la raison à l'amour! — Oh! comme je mentais !

— Et pourquoi mentir? — Et vous, mademoiselle, pourquoi dissimuler ! — S'oilà de la fatuité à présent. — Allez-vous me faire encore une querelle? — Je le devrais, monsieur. — Cliarmante Manette? Monsieur Adolphe? — L'amour ne vit ni d'esprit ni d'humeur. — Je vous vois venir. Je ne vous tiens pas quitte à si bon marché. Affecter, eu m'adressant les choses les plus dures, un sangfroid dont j'ai été dupe ! Froisser mon pauvre petit cœur, me tirer des larmes! — Des larmes! des larmesl — Oui, monsieur, j'ai pleuré pendant que vous vous amusiez peut-être de ma crédulité, de ma faiblesse.

— Dieu ! grand Dieu ! je suis courbé sous le remords et le repentir.

— Ah ! c'est ce dernier mol que j'attendais; il elïace tout. J'oublie ce que j'ai soulTert. — Vous pirdonnez ! — 11 le faut bien. — Manette 1 — Adolphe! — Plus de finesses. — Oh ! cela fait trop de mal.

— Soyons enfants, ingénus comme l'Amour. — Et surlout francs comme lui.

>} — Vous m'aimez, chère Manette; n'est-ce pas que vous m'aimez ? Que j'aie enfin le bonheur de l'entendre de votre bouche. M'aimez-vous? — Eh , sans doute. — Kl vous m'aimerez toujours ?

— Quand on aime une fois , n'est-ce pas pour la vie? — On le dit. —

Je le sens. — El moi , et moi donc ? je suis dans une ivresse ! —

Puisse-t-elle durer autant que nous ! — Oh ! amour éternel ! — ^ ous le jurez, Adolphe? — El vous , Manette ? — Oui, mon ami, amour éternel 1

» — Convenons maintenant de nos faits. — Ah ! voyons. — Nous nous marierons... — Oui , Adolphe. — Tout de suite. — Le plus tôt possible. — Kt madame d'Egligny? — Oh ! elle a ri de tout cela. — Mais F^rançois , il a pris la chose au sérieux. — On le désabusera. —

— Je lui dois un dédommagement. — Vous le lui donnerez. — Nous arrangerons tout cela au village. — C'est bien prompt. — Un jour perdu pour le bonluur ne se retrouve pas. — U est vrai. — Il y a là un notaire; je le verrai. — Oui , on peut s'échapper un moment, — Passer a l'étude. — l'"aire dresser les articles. — Les apporter à signer.

» — Alors la plus aimée des femmes est ma fiancée. — Mais à peu près, mon ami. — Alors plus de réserve. — En vérité, monsieur?

— J'entends l'union intime des cœurs. — Bien. — Ces entreliuis si

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