‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 72 sur 379 · IX. — Lo mariage et quelques autres bagatelles · texte numérisé non relu

IX. — Lo mariage et quelques autres bagatelles

Adolphe était pressé de se marier : il l'a dit, il l'a répété, et on peut l'en croire. Mais c'était un jeune homme fort en principes, et (lui ne voulait pas que l'amour dérobât rien ii l'hymen, du moins dans celte circonstance. Egoïste ! et Marguerite, et le pelit bois?... Passons; passons sur les faiblesses de nos amis.

iMademoiselle Manette était sensible et curieuse. Sensibilité tenait à son âge; curiosité, il son sexe. Elle éprouvait, comme Adolphe, uu empressement passablement prononcé, quoiqu'elle n'en convint pas; et (ku\ èlres (|ui tendent au même but agissent de concert, sans être convaincus de rien.

Adolphe avait glissé les actes dans sa poche, et Manette en avait prestement rabattu la grande patte. Adolphe avait fait un signe à Manette, et Manette l'avait suivi. Adolphe cherchait la maison du maire, Manette la demandait à tous les passants. Ils le rencontrèrent, la hotle sur le dos, et la binette ii la main.

En général, ces maires de village sont de pauvres honnêtes gens, qui veulent le bien, qui ne savent comment le faire, qui prennent les avis de tout le monde , et qui font sans cesse des bévues, que le préfet leur pardonne, parce qu'il n'y a pas de vice d'intenlion.

Depuis un mois, celui-ci n'avait pis louché son registre poudreui, et Adolphe ne voyait pas de dilhcullé à ce que l'alliche de son mariage fût antidatée de trois semaines. Le maire observait que rien ne peut justifier un faux. Maiielte répliquait qu'un faux qui ne nuit à personne, et qui fait denv heureux, est un acte méritoire. Le maire ne saisissait pas la force de ce raisonnement; mais Manette avait des petites manières si engageantes! et sous une peau tannée un maire de village cache un coeur tout comme un autre.

Adolphe prend le registre, lit deux ou trois actes pour se mettre au courant de la forme, et rédige la publication de son mariage. 11 passe de suite à l'énoncé de la célébration. Mademoiselle Manette, son contrat à la main, lui dicte les noms, prénoms et qualités. Le maire, étonné d'être mené par deux enfants, réclame en vain. On le flatte, on le caresse, on lui propose de signer : il n'ose. On l'entraine , et il se laisse conduire. Lui, son registre et les deux amante, arrivent chez Mcolas. Le dépôt des actes de l'état civil est ouvert sur les débris d'une charlotte qui poissent un peu la découverte du parchemin; mais qu'importe la couverture? il faut du veau-racine aux rapsodies, comme un plat de vermeil fait passer du gargolage, et un habilbrodé, l'homme qui n'est bon à rien.

'\l;idaine d'Egligny et François demandent au moins le temps de se reconnaître, Adolphe répond qu'on ne réfléchit plus devant la municipalité. Mademoiselle Manette se garde bien de parler, elle eût dérogé à la dignité de son sexe; mais elle rendait la plume au tuteur avec autant d'empressement qu'elle li lui avait ôlée ; elle la poussait ; elle la plaçait entre ses trois doigis; elle l'y tenait fixée; elle portait sur l'écritoire la main de François, qui voulait en vain se défendre, et qui finit par signer avec paraphe.

(Ju'avait à faire madame d'Egligny? un bon exemple est si doux à suivre! et la silencieuse .Manette lui disait lant de choses des yeux! Le nombre requis d'assistants signa; et le maire, convaincu de la validité de l'acte, signa à son tour en déclarant qu'il ne comprenait rien à la rapidité de l'opération.

Adolphe lui donne le tempsde respirer; c'est bien la moindre chose. H lui choisit ce qui reste de meilleur, il lui verse le vin le plus vieux; et dans les mariages de camjiagne, le banquet est la partie intéressante pour le maire, qui est toujours invité de droit.

Adolphe poussait celui-ci de manière qu'il était obligé de doubler ses morceauv. 11 les lui faisait humecter si fréciuemnient, que le bonhomme ne distinguait plus les feuillets de son registre d'un plat de crème fouettée qui en étail tout près. 11 fallait cependant qu'il conservât l'usage de la parole ; et Adolphe tira de sa poche un morceau de serge ronge, qu'il avait trouvé sons la huche , et qui servait alternativement d'écharpe au maire et de bonnet de nuit à madame son épouse.

11 ceignit les reins du paysan-magislrat du chiffon qui a la double vertu de lier ceux ipii veulent l'être, et de dégager de leurs fers ceux qui les trouvent trop pesants. 11 souffla les jiaroles magiques que le maire cherchait en vain dans le fond de son verre; et comme il n'avait |ilus besoin de lui, il le renvoya avec vingt -cinq louis dans sa poche, le registre sous son bras, et lui donna pour escorte INicolas et le père Dufour.

o Ma loi, dit INicolas en sortant, je crois ([u'on peut rouvrir la porte du petit bois. — Je ne crois pas que cela soit nécessaire, répondit eu souriant Marguerite. — Won, non, reprit Adolphe en rougissant de plaisir, il est'des asiles plus sûrs pour l'amour et le mystère.

• Eh bien! oii courent donc ces enfants? s'écria madame d'Egligny. — Maman, mon mari ni'emuièue. — Mon aimable belle- mère, mon épouse me suit. — Tout cela est fort bien; mais, il faut que votre union soit consacrée... — Eh ! ma pieuse belle niere, comment se sont

LA FAMII.I.l. l.l'CEVAl..

iiiarii's Ahraliim , Isiiac el Jucob de ijlorifiise imiiioirf? — Arrf^lii tloiic, meiliMiiU eiiCiiils! on clabaiiclcra. — «Ju'oii rliibamle. — On vous blàniiTii. — (^)irim|iorle ? — lùilin , l'iiMii;»'... Mji», «lUï iloiic, nionsii-nr l'ranroii, vons\oyi'i bien que je ne peni les suivre... — Va où \oiiU'i-vous (jue j aille, niailame? — (ioiniiieiit, vous ne prévoyei pas... — l'ariloMuez-nioi, je jirévois lou'. — Vli 1 mon Dieu, je ne les vois plus. ,Si nous avions pris une voilure... — >0U5 arriverions trop tôt. — Hu moins ilonnez - moi le bras. — Kt mirclions sensément, nous <|ui ne venons pas de nous marier.

■ — Mon m. ri? — Ma femme'' — Nous allons bien vile. — Pas asseï, pas assez. — K oute, mon Adolplie, il ne me parait pas dans les convenances... — D'aimer, de se le [irouver, de se le prouver encore ;' — Au contraire, mon ami, je crois tout cela trirs-conveiiable ; mais ma mère i]ue nous laissons la-bas... — l'.lle u Duval. elle a François. iMais a\ancediinc, petite fcinnie adorée! lu ne vas pas. — l,'ini;ral! je ne cesse de courir, u Ils couraient en efl'cl, et ils enircrent en courant, non au lemple d'Fplièse, mais dans celui de (inide. (k' soir-lii, la mère des amours avait ses autels dans la cbambre ii coucber de la jolie, de la sensible, de la séduisante Manetle.

Adolplie lira s;i montre. « Neuf lieures. Ma bonne amie, pour se bien porter à la cauipaj;ne , il faut se coucher avec le soleil. — Mais je u'ai pas envie de dormir. — Ni moi non plus. — A quoi bon se coucher? — M.iis, laisse donc, petit «mi! lasse donc.

l'etit ami allait son train Jamais femme de chambre ne déshabilla aussi prestement sa maîtresse. Il est vrai (|u'.\dolplie brisait ce qui ne s« dénouait pas, ce qui ne se détachait pas assez vite. La jeune époust'e se plaii;nait... elle grondait, et ses yeux disaient : Va donc, va donc.

-■Viissi faisait le beau, le radieux Adolphe. La voix de Manette faiblissait, (^luelques baisers donnés, ncus, rendus, allaient lui ôter tout à fait l'usage de la parole. Luceval ne cesse d'avancer; Manelle recule encore ; mais du cAie de l'aulel de (Inide. Si ce retranchement n'est |>as le plus sur, du moins est-ce le seul qui reste à la beauté dépouillée de ses voiles.

Dans l'inégalité des mouvements, on rencontre, on heurte, on renverse une chiffonnière, dont le marbre se brise tn \ingt éclats. Louison effrayée, accourt; elle ouvre, elle entre... Oli ! combien elle se repent de n'avoir pas été au delà des ordres, de n'avoir pas fermé celte cbambre comme celle où on a entassé les meules de madame d'I'gligny ! llcncvion trop tardive! le mal est fait ou peu s'en faut. Dieu! grand Dieu ! voila tout ce qu'elle peut dire.

L'exclamation était très-pieuse, mais ne remédiait à rien. Sa jeune mailresse était dans un désordre où on ne met pas ordinairement une femme qui ne s'y est pas un peu prêtée; M. Luceval lui-même était très- avancé dans sa toilette de nuit. Louison pensa qu'au moins sa présence serait un frein pour l'entreprenant jeune homme. Elle resta stupéfaite, pétrifiée, terrifiée; une sueur froide lui couvrait loul le corps; ses yeux fixes et ternes distinguaient à peine les objets.

Cet état ne pouvait durer. Louison était naturellement verbeuse; elle retrouva bientôt une volubilité faite pour étourdir quiconque n'eût pas été aussi plein de son sujet qu'Adolphe. Reproches insinuations, menaces, elle employa tout, et elle se tut enfin, parce qu'un enrouement subit, produit par sa loquacité, ne lui permit plus de se faire entendre.

Luceval saisit ce moment, le seul qu'on puisse avoir avec certaines femmes. Il montra la porte à Louison, et la pria de passer, vi'e, vite. « Me retirer! dit-elle d'une voix éteinte. — Oui, mademoiselle. — Et vous permettre... — S'il vous plait. — Laisse-nous, Louison, laissse-DOus! — Et vous aussi, mademoiselle! Ah! quel mal vous me faites! Combien vous regretterez votre faiblesse! — Adolphe m'a jure le contraire. — Et vous le croytz! — Oui, Louison. »

Cet entretien n'ayant pas du tout le mérite de l'à-propos pour un jeune marié, l'impatient Ado phe poussa Louison dehors, tourna tous le* toursque voulaitfaire la clef, traîna une commoile contre la porte, alluma dix bougies, et... et... encore un souvenir pour vous, mesdames.

Madame d'Egligny rentrait. Le premier objet qu'elle aperçoit est Louison, dans un état dilhcile à décrire. « (^)u'as-tu donc, mon enfant? — Ah! madame!... — Eh bien? — Comment vous dire... — Achève. '— Eh! le moyen de vous cacher... Mon devoir, d'ailleurs....— Oh ! Je devine, j'y suis. — Impossible à deviner, madame. Moi... qui l'ai vu , je peux à peine le croire. — (.'est donc quelque chose de bien terrible? — Epouvantable. M. Luceval... — (^)u'a-t-il fait' — Il m'a chassée de la chambre de mademoiselle. — Je ne vois rien de tragique ii cela. — Mais mademoiselle y est avec lui. — Oh! la petite espiègle! — \ ous riiz, madame! vous ne savez pas que mademoiselle était dans le plus grand désordre .. — Ah! ah! — (,)ue M. Luceval était à moitié déshabillé et s'est permis . même devant moi... — \ oui vt^rrez qu'ils auront fini ])ar coucher ensemble. — Madame, je n'en doute pas. — Eh bien ! depèche-toi de nous apprêter un thé, et nous nous coucherons aussi.

" — Ah ! mon Dieu, cet événement lui a troublé la raison. Du thé, madame, du thé 1 — Oui, Louison, du thé. — Du monde, madame, des leviers ; faites cnfon er la porte. Ciel ! juste ciel ! entendez-vous' Le tuteur et votre ami ont voulu sans doute leur faire entendre rai-

son, et M. Luceval vicnl de tirersiir eux... Iiicore une décharge! je siiccuiiibc... je me meurs, u

la nouvelle du mariage s'était répandue dans les environs, et les ]uysans ne voulaient rien perdre. Ils avaient raison : les petits doivent vivre du snperlludes grands. Ils a|ipurlaii'iit des guirlandes de fleurs; ils venaient offrir des fruits et du laitage , et ils brûlaient quelques carioui lies pour avertir de leur arrivée.

Oiiel fut i'ctonnemeiit de Louison, lorsqu'elle vit François et Duval les présenter à sa mailresse, lorM|u'i Ile eiileiidil le plus savant de la troupe souhaiter aux jeunes époux toutes sortes de pruspi rites! Elle passa d un genre d'iiidigiialioii ii un autre. Elle se plaignit amèrement qu'on lût paru vouloir éprouver sa fidélité en lui cachant un semblable événenienl; elle assura que la reserve de ses m<ilres, humiliante pour elle, lui avait causé une révolution dont elle ]iouvait mourir.

On l'apaisa par un moyen lout-piiissnnt sur une femme de chambre : un pri'seiit de noce fort honnête ramena le calme dans son cu;ur. (Quelques largesses au reste des doniestii|ues et aux villageois répandirent la gaieté sur toutes les figures. Louison servit le thé : on le prit, et maîtres et valets, parents et amis, paysans et bourgeois s'allèrent coucher très-contents d'eux et des autres.

Mais le lendemain, le lendi maiu ! quel moment pour une jeune mariée que celui de la réunion générale ! On est à la fois si confuse et si aise de son bonheur ! on voudrait n'exprimer que la pudeur, et l'abattement de la volupté perce, domine, décèle les secrets les plus doux. On le sent, on en rougit, et c'est dans le sein d'une tendre mère qu on va cacher son embarras et sa rougeur.

Le marié, au contraire, fier de sa félicité, fier eu proportion de ses victoires, se présente avec cet air de triomphe qui ajoute à la confusion de l'épouse, et qui sied si bien à un sexe fait pour attaquer et pour vaincre. Il regarde, il fixe loul le monde, il semble défier U fade plaisanterie, et sa noble audace lui impose silence.

Tels étaient exactement ^l.iuclte et son Adolphe. Duval et François, qui n'étaient pas plaisants, les embrassèrent avec cordialité, et cela vaut mieux que des quolibets. Pendant le déjeuner, on ne parut pas s'occuper d'eux. On ne ]iarla que de choses qui ne devaient pas fixer leur attention. Ils n'étaient pas à la conversation , et c'est ce qu'on voulait. Us sentaient leur bonheur, ils s'en iiénetraient , ils en jouissaient même au sein de la société; ils n'étaient pas gênés, ils ne gênaient personne ; j'aime assez celte manière de lendemain.

« Madame, dit enfin François à madame d'Egligny, ce bien-ci coule fort cher, et il est difficile d'en tirer un bon parti ]iar les moyens ordinaires. J'ai conçu à cet égard un projet aussi singulier que celui de la restauration de la Grèce; mais, au moins, il est dans nos mœurs, et je vais vous le communiquer. — Volontiers, monsieur François.

)) — La première chose ii faire pour mettre nos maisonnettes en valeur, c'est de les rendre habitables — Sans doute. — Elles seront donc incessamment meublées et fournies de linge. — .\\i ! vous donnez meubles et logement? — Vous allez voir, vous allez voir.

» Ces maisons ne sont pas spacieu-es; mais chacune peut suffire k une famille de Irois ou quatre personnes... — Et quatre personnes rapportent plus qu'une. • Les mères calculent pour leurs filles, qui ne calculent point. " Chaque maisonnette a sou jardinet. Ainsi on sera chez soi, quand on voudia s'isoler, et pour voir du monde il n'y aura que quatre pas à faire.

• Veut-on jouir de la promenade sans se communiquer? les détour* du vaste jardin anglais peuvent dérober trente couples ii tous le» yeux.

). Cherche-t-on le plaisir de la lecture? j'ai transformé, sous U direction de monsieur Duval , le lemple d'Ephèse eu une jolie bibliothèque. — Nous me faites bien de l'honneur, et comme il faut que chacun soit utile, je me cliar^je de l'emploi de bibliothécaire.

B — Au milieu de la bibliothèque , est une table autour de laquelle pourront s'asseoir vingt personnes, et sur laquelle on dépose tous les malins bs meilleurs journaux.

» Est-on musicien ? on trouve dans la grotte, dont j'ai ôté les lyres et les cithares de carton , tous les instruments k l'usage des amateurs, et les œuvres des plus agréables compositeurs.

>: Aime-t-on l'eau ? une salle de bain est pratiquée sous le rocher de Leucade , et j'ajoute une ou deux chaloupes élégantes à la barque à Caron.

>• \ eut-on des jeux d'exercice ? la balançoire dans l'île de Cylhère, un billard sur le mont Ida , le jeu de bague dans les Champs-Elysées.

» Voilii, s'écria madame d'Egligny, le plus joli rêve poétique !... — Oh! madame, j'ai tant lu! — 11 faut exécuter ce plan — N est-il pas vrai? — Il est charmant. • Et le bon François enchanté saule et rit en frappant ses genoux de ses mains : il conserve ses vieilles habitudes.

Il reprend : « Passons mainleiiant à l'utile : il faut faire vivre nos locataires. Le Scamaiidre et le lac .Mreris fourniront le poi«son. Nos vaches, belles comme lo , donneront le lait et des fromages. (Jn tirera de nos ruches le miel du mont llymelle. On trouvera a la basse-cour les œufs, les ch >pons et les poulardes. Les perdreaux et les lièvres viendront du parc voisin. — On peut laissera nos cohabilaiiU le soin de les tuer et de les .apporter eux-mêmes. — Vous avez raison.

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