‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 73 sur 379 · A !• vMii.i.i: Li (:r.\ \i · texte numérisé non relu

A !• vMii.i.i: Li (:r.\ \i

DiatUme. Je ne pensais pas ù lu cliassc. Aurait >le plus qui fera nioiiliT les loyers.

» Je continue. Tous les jours la plus jolie lUiiiii fera la revue des espaliers. — ^Monsieur François, ganlous-nous de proclamer lelle main plus jolie que les autres ! Que nos dames soient alternativement cbarj;ées de pourvoir le fruiiier.

i> — Nous avix encore raison, madame; mais dans mou rêve il n'est pas question de fruitier. I u inarclié couvert sera ét.ibli dans la vallée de 1 einpé. Sur des grailins élèves seront ran|jées avec art toutes les elio>es utiles ou ai;ré..bles à la vie. iMoulée sur une estrade qui l'élève au-dessus de ses corbeilles, une jeune paysanne , propre ,

En voyant Lucjval si avancé dans sa toilette de nuit, elle resta stupéfaite, pétrifiée , terriSée.

gentille et polie, distribuera gratuitement aux habit ;nts ce qui sera nécessaire .i leur consommation de journée. — Et .i celle de ceux qui viendront les voir, moiisieur Krançois; il faut qu'ils puis-cnt recevoir du monde. — Diable, madame, et s'il leur plaisait de donner tous les jours des repas de vingt couverts? — Un article du règlement les bornera. — A la bonne heure.

» Jl y a un objet de consommation auquel je n'ai pas pourvu et qui m'einbirrassc : c'est le vin. — Oh I à cet égard, les goûts sont si différents, qu'il faut que chacun ait sa cave. Ajoute?, à cela, dit Duva], ses liqueurs, son sucre et son café. Poursuivez, François.

» — Je finis. Nous avons des chevaux blancs de Sicyone, et d'autres encore de je ne sais quel pays. Une berline à si\ places partira tous les jours pour Paris, et reviendra le soir. Klle s ra gratuitement encore à l'usage de ceux «|ue leurs affaires, le besoin de varier leurs plaisirs conduiront dans la c<pit:i!e.

• — Kt, .i propos, monsieur l'rançois ? — Qu'est-ce? madame. — Il ne faudra pas oublier dans l'iinnonce l'agrément de pouvoir jouer la comédie sur un joli théâtre, garni de ses dccoraiious. — Eh' sans doute. I.e théâtre d'Athènes ne m'était pas venu a l'esprit. Ce que c'est |iourtatit que de se communiquer ses idées! elles s'étendent, elles se perfectionnent. .Sivez vous bien, madame, que je crois qu'un homme qui aurait toujours vécu seul ne serait qu'un sot ! — F^irbleu ! s'écria Diival, qu'est-ce que notre esprit? ce n'est presque que delà mémoire. Pievenons, François. Tout ce que vois venez de proposer peut s'exécuter a peu de frais, sans dépense habituelle que celli- de deux ou trois femmes de plus... — Et j'utilise tout ce qui est ici. — Fort bien. Je n'ai plus qu'une question ii vous faire. \ o:s donnez tout, ou ^ peu près, a vos locataires: à quel prix fixez vous les loyers? — .Mais... croyez-vous que deux mille écus par maison... — Ils vous paraissent suffire, et ce n'est pas assez. .Supposons dans chaque maison quatre personnes, maitres et valets; ajouloiis-v les visitants, cl pour faire une compensation ii peu près juste des jours oii vous aurez sept a huit promeneurs, avec ceux oii il n'y en aura point du tout, i:omptons-(n seulement un par journée: voilà cinq personnes que vous voulez loger, meubler, nourrir, baigner, instruire et amuser

Paris. Ty|i(if;raphir Pion

pour environ cinquante louis par tète. U faut mettre chaque maison à douze mille francs — Oh ! c'est trop cher. — Héfléchissez qu'il y a dans Paiis <lix mille familles liès-aisées, très-ennuyées et très-enluiyeiises, qui ne connaissent que la mode, ([ui bâillent à côté d'elle, et qui courront au-devant de votre annonce, pour s'arracher à leur apathie et avoir l'air de donner le ton. — (.'e prix, d'ailleurs, dit madame d'E;;ligny , influera sur la composition de la société.— Sans doute, reprit l)uval. Cependant il ne faut louer que pour un an. — .l'enteiuls , répli(|ua François. On se réserve ainsi la facilité de se défaire de ceux qui ne conviennent point. Oh! il ne faut pas me dire les choses deux fois.

■) .Mon Dieu ! (|ue je suis donc aise d'avoir trouvé le moyen d'augmenter tout d'un coup de quarante-huit mille livres le revenu de M. Luceval 1 11 est vrai que vous m'avez un peu aidé; mais l'idée originaire est de moi.

» Allons, monsieur Duval, prenez une plume, et rédigez une annonce qui amène des amateurs. — Cela ne presse point. — Pardonnez-moi, pardonnez-moi. — Et voire salle des bains, et votre billard, et votre luarehé, qui n'existent que dans votre tète? — .le ne veux pas perdre mes idées; je n'en ai pas tous les jours. Faites l'annonce, on s'en servira quand il en sera temps. »

Duval, doux et complaisant, ne se lit pas presser davantage. Il répéta à peu près les dispositions de l'raneois. \ ous les connaisstz, passons.

Il iinagina ensuite un règlement à la rénaction duquel madame d Egligny contribua beaucoup. Il fallait que rien ne nuisît à la liberté ni au plaisir; mais il était indispensable de bannir la licence, de prévenir des divisions, et d'empêcher l'abus qu'on eût pu se pernietlre de la libéralité du propriétaire. Il fallait surtout que la défense fût cachée sous les grâces du style , sous le sel de la fine plaisanterie ; et cela n'était pas facile pour Duval : il neùtfait qu'un grave règlement de collège, qui eût effrayé les Ris et les Amours. Madame d Egl'gny les caressait, en remplissait sou objet. Que de circonstances pourtant oii nous devrions consulter nos femmes! IMais le sot orgueil que donne celte barbe si incommode, si sale !...

Luceval contait avec naïveté, avec enjouement; il ir.téressa le chef de division.

Les arrangements qui précèdent av.nent été arrêtés, sans que nos jeunes gens entendissent ou vissent rien Heureux iiencliant, qui rentl indilVérent à tout ce qui n'est pas lui, qui se nourrit de Ini-meme, et qui a le 'pouvoir magique de donner à l'illusion les formes de la vérité ! r rv i

.. 11 faut les distraire, dit madame d'Egligny; il le faut. i>e leur laissons pas user leur amour. • , .

Ils étaient retirés dans l'embrasure d'une croisée. Us se pir.aunt très-bas, de très-près, de si près, que souvent il ne leur était plus possible de parler. ,

. Manette, Manette... ma fille! — Mamaii appelle, je crois. —

frères, flic de V:<U(;ir.ird, 3t>.

LA KAMILl.K LUCEVAL.

Viens, mon enfant, viens lire un pl.iii nouveau... — En faut-il pour aimer? — Qui ajoutera beaucoup à ta lorluue. — l.a voila, ma fortune, mon lioiiheur, ma vie : c'est mon .\dolplie. Soiiluilez-lui doue un aijrcnient, une jjràce qu'il n'ait point !

• Monsieur l.uceval ? dit Krançois. — Oh ! laissez-moi faire l'amour à ma femme. Eb ! mon Dieu, vousavei le temps de faire l'amour.

— Kt je n'en veux pas perdre. Les cruels enfants 1 s'i'crièrenl a la fois madame d'Lj;li(;iiy et le tuteur.

. — .Mon mari ^ — Ma femme ? — INous leur faisons de la peine.

— Tu le crois? — Lcoulons-les. — Tu le veux. — Je l'en prie. — Et tu me dédommageras... — Je te le promets. »

O douce lièvre d'amour, pourquoi n'es-lu pas éternelle!

iVladame d Kgligny lut ce que l)uval venait d'écrire. « liien , dit la jolie |>etite femme , monsieur s'est fait bibliotliécaire; moi , je nte nomme à l'emploi de surinlendante de la musique; j'élève M. l'rançois à celui d'intendant général de la colonie; et loi, mon Adolphe, que veux -lu être? — 1 ou amant, toujours ton amant.

• — A propos de musique, ma fille, lu ne vas pas voir si ton piano est d'accord ? — Eh! qu'importe, maman?

— M. Krançois, le meilleur ami de ton .\dolphe, Krançois, que tu dois tant aimer, sera bien aise de l'entendre.

— Je m'empresserai toujours, maman, de faire ce qui lui sera agréable. Donnemoi Ion bras, Adolphe. — Un bras pour passer d'un appartement à un autre! — Mais comment avez -vous donc aimé, maman, si vous ne soupçonnez aucun charme à ces enfintillages-là ?

— Mais, avance donc, .Manette ! je ne le reconnais pis. — Mi moi non plus , maman. »

Elle est à son piano. Elle prélude, elle badine, elle joue avec ses louches, et déjà l'attention est fixée.

l)é,à Krançois admire, et Luceval relient son haleine, il craint de perdre un son.

Elle commence un morceau, non de ceux qui ne disent rien à l'âme, qui ne Satisfont que de prétendus connaisseurs, qui n'admettent d'autre mérite que celui de la dilficulté vaincue, et qui applaudissent également le danseur de corde et le virtuose : le morceau qu'elle touche convient à tous les auditeurs bien organisés, qui ne connaissent pas les préceptes de l'art, mais qui en saisissent les

effets. Aussi chacun écoute, chacun jouit. Que de concerts oii on cause, oii on bâille, parce qu'on n'y evécule que pour les maîtres, que pour désoler ses émules, sans s'occuper un instant de ceux qui composent essentiellement l'assemblée!

On la prie de chanter. Elle a le bon esprit de ne pas se faire prier, et de ne pas froncer le sourcil lorsque le bruit d'un mouchoir ou d'un éventail qui tombe absorbe une demi-mesure. Elle a encore la délicatesse de ne pas chanter dans une langue qui n'est pas entendue de ceux qui l'environnent, qu'elle sait mal, et qu'elle prononce. ..comme toutes les jeunes personnes qui ont appris l'italien à Paris. Inintelligibles pour les Italiens mêmes, leurs maîtres et leurs mamans croient les entendre, et n'entendent que du bruit.

Madame Luceval professe un respect marqué pour la langue de Racine. Elle la préfère avec raisoh a un baragouin harmonieux par l'abondance de ses voyelles, mais qui n'est qu'une corruption de la langue romance , qui elle-même avait corrompu celle de Cicéron et de Virgile. '

Madame Luceval est convaincue que l'auteur du chant doit se borner à faire valoir les paroles. Aussi arlicule-t-elle avec la plus grande netteté. Elle croit encore qu'un Français connait mieux qu'un Italien la prosodie de notre idiome, et elle soutient que sans celle connaissance la musique ne saurait être en analogie avec les paroles. Aussi se plait-elle à chanter Grélry, cet homme sublime, qui 3j4

La bonne Caroline se partageait également entre la petite Caroline et ses ei fants.

ne vieillira pas, quoiqu'on ait alTecté de prendre une autre route, par le désespoir de ne pouvoir l'égaler.

J'en suis fâché pour vous, iiiesdemoisellei ; mais c'ett en viin que vous faites pirude d'une érudition que vous n'avei pai, que vous poussez pendant dix niinule^ consécutives des (. /ii et de» tcliii. \ OU» ne plairez qu'a ceux qui ont leurs rai-.oiis île vous trouver parfaites, et a ces lioiiiiiies-leinmes qui croient honorer le se\e en caressant ses ridicules. Les autres vou-. diront, s'ils sont francs : t^liantei un concerto, ptiisijue vous dédaigiiiz nos paroles, et ne nous fatiguez pas d'une répétition soutenue des cinq voyelles.

Lorsque niadaiiii- Luceval eut cessé de chanter, Adolphe, ravi, s'écria : « Oh 1 j'apprendrai la musique. — Et tu m'accoiiip.ii;nera8, mon ami ? — Ce n'est que pour cela que je veux l'appr-'iidre. Mon violon te parlera amour. — Mes moindres actions te peindront le mien. ■

Il est désagréable pour moi d'arrêter mon lecteur à une pensée

humiliante pour nous deux , et malheureusement trop vraie, c'est que nos facultés inlellecluelles et physiques dépendent absolument de notre estomac; et s'il est doux d'aimer, de chanter et de rire, il est indispensable de rétablir par un lion repas l'équilibre entre la jiuissance et la volonté. Aucun des membres de la société ne fit le calcul des moyens suflisants, (larce qu'il n'y avait pas là de métaphysicien. Ils firent mieux : ils coururent sur les pas du valet othcieux qui venait de prononcer l'avertissement d'usage.

Le diner fut gai s,ins être bruyant. On fait ordiiiairenunt du bruit pour se persuader qu'on s'amuse. L'amitié, l'amour même parlent peu, parce qu'ils sentent beaucoup. Quelques mots jetés et saisis, auxquels souvent on ne répond pas, mais que le cœur classe et conserve, telle est la manière de converser de ceux qui sont nés l'un pour l'autre, et que leur bonne fortune a rapprochés.

On venait de servir le café.

François se leva d'un air sérieux. Ses traits, sans rien perdre de leur sérénité ordinaire, avaient pris un caractère auguste. Il est des circonstances où l'homme de bien, fort de sa conscience, éprouve une sorte d'orgueil en levant le voile qui la couvre.

François sortit, et rentra bientôt chargé d'une cassette, qu'il déposa sur la table; elle élait pleine de papiers.

• % ous êtes maintenant, monsieur, maître de vos actions. J'ai donc des comptes à vous rendre. Nous ne m'en parlez pas, et je ne vous dissimule point que celte marque de confiance me flatte autant qu'elle m'honore. Je vous prie d'observer cependant que celte confiance jiourrail tenir uniquement à votre âge. Incapable de tromper, les jeunes gens le sont également de se livrer au soupçon , et il m'importe à moi de ne rien devoir à votre inexpérience, mais d'oblenir d'un examen sévère le témoignage authentique de l'intégrité de ma gestion.

» Voici mon bordereau général. N oilà l'état de vos revenus à la mort de votre père. Voilà l'emploi des fonds qu'il vous a laissés. Voici enfin le tableau des nouvelles propriétés que vous avez acquises.

• Ces papiers-ci sont des mémoires justificatifs et quittancés. Ceuilà sont des expéditions des actes des notaires. »

Le digne homme ne put ajouter un mot. Déjà il était pressé, étreiut dans les bras d'Adolphe , de Manette et de madame d'Egligny. Duval le regardait en silence, et sans y penser, sans le vouloir, il avait pris tout à coup une attitude respectueuse. François sentit et s'écria que trente ans de probité sont un fonds pour la vieillesse qui ranime les glaces de la vie, et qui console de mourir.

LA FAMILLE LUCEVAL

IViiiLiiil que riioiiiit^le homme observait el i'i'cri.iit , M.inclle eiik'vjil la cassclte , et covir.iil droit dcvaiil illc. lillc passa devant la cuisiue... on venait de mettre le feu au four ; elle y jette cassette et papiers, et pendant que tout hrùlait , elle dansait, elle chantait devant la bouche du four, et disait à Louison étonnée : • \ oilà comment se terminent les comptes entre gens de i>robité. »

Adolphe, de son coté, écrivait une décharge aussi flatteuse que générale. 11 la remettait à l'ramois, lorsque sa petite femme rentra, toujours dansant et chantant , sur un air connu : J'ai tout brûlé , j'ai tout brillé. » Ah! madame, qu'avei-vous fait? s'écria François. 11 vous en coûtera cent louis pour faire tirer de nouvelles cNpédilions dont vous ne pouvei vous passer. — Kh ! monsieur Frani;ois , ne peuton dépenser cent louis pour prouver son estime au plus respectable des hommes? on en dépense bien davantage en fêtes grecques, qui ne prouvent rien. — Tu te moques de moi, nia femme? — Tu ne m'en supposes pas même l'intention. — Tu me persifles, au moins. — Allons, enfant que tu es, ne boude pas, et viens faire un tour de jardin.

• — ISous vous suivons, dit madame d'Egligny ; il fait le plus beau temps du monde. — Ah! maman , j'ai tant vu le soleil ! — Et moi aussi , n'est-ce pas? — Je ne dis pas cela, maman. — Mais lu le passeras fort bien du soleil et de moi. — Ahl maman, laissez faire mon cœur ; ne l'interrogez pas. •

X. — La colonie se forme. — Une grossesse, et ce qui s'ensuit.

• Partons pour Paris, monsieur François; sauvons ces enfants d'eui-mèmes. Je le répète , ils useront en quinze jours un siècle de bonheur. — Mon Adolphe était sage, madame, et ce qui, pour la plupart des jeunes gens, n'est qu'habitude du plaisir ou débauche d'esprit, est (lour lui le ]ilus impérieux des besoins. Il est né sensible ; votre fille est charmante ; c'est elle qui lui a fait connaître le prii de son existence : dans une telle position, un jeune homme doit aimer longtemps.

» — Monsieur François, vous êtes garçon , et je ne doute pas que vous n'ayez aussi été très-sage. Il est donc mille petits inconvénients dont vous n'avez pas d'idée, et que je prévois, moi, qui ai connu l'amour et une félicité qui n'a pas toujours été sans nuages. Croyezmoi, les femmes seules possèdent l'art de fixer les hommes, si pourtant on les fixe jamais. Prévenons la satiété; ne souffrons pas que nos jeunes gens cherchent et trouvent des nuits de vingt-quatre heures. L'hymen, comme l'amour, peut avoir sa coquetterie, et les motifs de celle-ci la rendent légitime. Je partage l'opinion de madame, reprit Duval. Partons, jiuisque vous le voulez, ajouta François. Aussi bien, il faut voir .M. Phidiot, et le ])resser de mettre les lieux en état de recevoir de nouveaux habitants.

» — ^1. Phidiot! et" le carrossier, et le tapissier? Vous n'avez ici que des voitures grecques et vous voulez meubler quatre maisons. i\e faut-il pas d'ailleurs faire pjirt à nos amis communs de ce mariage impromptu ? — Les billets arriveront un peu tard , madame. — Monsieur François, il vaut mieux tard que jamais. Allons, des chevaux à votre cabriolet et au mien.

• Un mot, dit Duval. On se propose de louer chaque maison douze mille francs. JNous devons en occuper une, Françoise et moi : savezvous que six mille francs pour un savant... — Diable ! et moi qui n'ai que cela tout juste, depuis que M. Luceval a doublé mon revenu ? — Mon cher François, point de maison pour nous. Le villare est à deux portées de fusil ; nous y chercherons... — Finissez donc, monsieur. Comment l'intendant général , le bibliothécaire de la colonie ne résideraient pas dans son sein! Vous garderez votre maison, el vous payerez vos douze mille livres. — INon, madame, non, nous ne les payerons pas, nous ne le pouvons pas. — Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi. Il est des moyens de tout concilier, et mes enfants ne me désavoueront pas M. l'intendant général aura quatre mille livres d'émoluments, et il les gagnera bien. M. le bibliothécaire recevra les mêmes appointements : il aura peu à faire d'abord ; mais il ne refusera pas à mes petits-enfants les soins qu'il a si généreusement accordée a ma fille. — .Mais, ]>ensez donc, madame... — Tout est vu, tout est réfléchi et arrêté : une portion du bonheur de ma fille doit se reporter sur ceux à qui elle le doit. Les chevaux , les chevaux !

Elle sort, elle parcourt les jardins; personne, n M le soleil, ni moi , je m'en doutais bien. Il faut faire du bruit, beaucoup de bruit. On s'oublie à l'ombre, et je dois être sage pour eux. *

Tantôt madame d'Egligny frappait la terre de son ombrelle; tantôt elle trainait sur le cailloutage un pesant ràleau ; elle parlait ensuite à la fauvette, au pinson qu'elle voyait, ou qu'elle ne voyait pas. Elle eut quelque envie de chanter, cela s'entend de plus loin ; mais sa fille cbanUil beaucoup mieux qu'elle ; elle ne pouvait se le dissimuler.... et elle était femme.

Elle avait fait le tour des jardins en continuant ses petites manœuvres. Certaine d'avoir passé partout , par conséquent d'avoir été entendue, elle appela sa fille a haute voix du milieu de la vallée de Tempe. Le sokil donuait \ d'aplomb, aiusi .Manette devait être

loin ; el il est de la prudence de donner ii ceux qu'on ne veut pas surprenilre le temps de se remettre.

<i Je crois que maman appelle. — Oh ! depuis un quart d'heure. — INous lisions sous ces acacias. — L'endroit est vaste, aéré, bien choisi. » Madame d'Egligny avait traversé deux fois cette salle de verdure. Le cœur de Manette palpitait encore; quelques épingles, précipitamment et maladroitement rattachées, déposaient contre sa franchise : rien n'échappe à l'œil (lénétrant d'une mère ; mais il est des circonstances oii elle veut bien avoir l'ait de croire ce qu'on lui dit.

« Ma fille, nous partons pour Paris. — Maman, nous sommes si bien ici ! pas d'importuns , pas de fâcheux. — Gens qui s'aiment se trouvent bien partout. — Très-certainement, madame, ma femme ni moi ne partirons. Aller nous jeter au milieu de la foule, nous séparer, nous perdre dix fois le jour ; nous interdire, en nous rapprochant, ces doux épanchements, ces tendres caresses qui font le charme de notre vie ; tout cela pour des êtres qu'on connaît à peine, qu'on dédaigne (]uelquefois, et qui ont tout dit quand ils vous ont proposé une bouillotte! Moi, mad,<me , j'aime ma femme, je reste ici, et je l'y garde. — J'espère, Manette... — Mon mari a prononcé , maman , mon devoir est de lui obéir; el je ne suis pas femme à manquer à mon devoir.

i> — Ecoule, mon enfant, il me reste quelques affaires à régler, des arrangements définitifs à prendre ; tu ne l'ignores pas. Me chargeras-tu seule d'un fardeau que tu peux partager? Ne se préscnteral-il pas telle difficulté qu'un homme aplanit plus facilement que nous? Mon gendre me refuserat-il ses bons offices ? n'ai-je pas des droits à son affection, à sa complaisance? et poussera-t-il l'indifférence et l'injustice jusqu'il aliéner de moi le cœur de ma fille ? — Je ne résiste plus, parlons, madame , partons. Mais il est bien extraordinaire qu'on ne puisse disposer maintenant ni de sa femme ni de soi. u

Les voitures attendaient. " Allons, mou gendre, donnez-moi la main. » Adolphe place madame d'Egligny, et vite, il tire, il pousse Duval après elle; il loge François sur la banquette; il reprend sa ]ietite femme d.ins ses bras, la porte dans le second cabriolet, y saute après elle, saisit les rênes et part. « bien joué, bien joué ! disait-il en (tiquant son cheval : la raison là -bas , et l'amour ici. — Peut-être, mon ami, eût-il été plus convenable que tu accompagnasses maman. — Convenable, peut-être, mais pas si doux. >. Et de propos en propos, la conversation se monta bientôt sur le ton le plus passionné. Je ne sais si uotre Adolphe voulut la ramener oii elle en était lorsque madame d'Egligny l'interrompit dans le bois ; mais, je ne doute pas qu'il fût question de tout autre chose que du soin de conduire. Les distractions furent même poussées au point qu'Adolphe n'aperçut le fossé qui bordait la roule que lorsqu'il y fut tombé avec sa femme et son cabriolet.

Manette et Adolphe se relevèrent sans contusion, mais très-embarrassés. On m'a même assuré qu'ils furent obligés de se retirer un moment derrière leur voilure.

Cependant, madame d'Egligny jetait les hauts cris, o Quelle imprudence ! Peut-on exposer ainsi une jeune femme! A-t-il réfléchi à l'état oii elle peut être ?» Et tout ce qu'une mère prévoyante et sensible ajoute ordinairement en pareil cas. Elle fit descendre Duval et François, descendit elle même , et fut prendre Luceval par la main. " Vous ne savez pas conduire, monsieur. Vous tuerez voire femme et vous. Montez avec moi ; je prendrai les guides. » Adolphe eut beau dire, il eut beau faire, il fallut en passer par là. Mariés hier, et séparés aujourd'hui , pensait-il, oh ! c'est bien dur.

Pendant que François s'entendait avec IM. Phidiot , que Duval faisait encaisser ses livres, ses instruments, sa table et ses six chaises, madame d'Egligny promenait le matin sa fille et son gendre : il faut se respecter en public... vous m'entendez.

Elle les menait dîner en ville, ou elle dînait en tiers avec eux, et la journée se terminait par un cercle, un thé, un concert de société, oii les jeunes gens bâillaient... Au reste, il n'est pas nécessaire d'être amoureux pour s'ennuyer de tout cela.

Il C'est une tyrannie, disait Adolphe à sa femme, quand il pouvait lui glisser deux mots à la dérobée. Quoi ! des journées entières perdues pour l'amour, et on ne parle pas de retourner à la campagne ! — Modère-toi , mon ami ; dans une heure ou deux nous serons chez nous. — Eh ! mon Dieu, les nuits sont si courtes, et les jours si longs ! » Le dépit était à son comble.

Ce n'était rien encore. Adolphe, rentrant un soir, troiva le lit de •sa belle-mère monté dans sa chambre. Elle avait jugé, à travers une assez mince cloison , qu'on avait un besoin absolu de repos, et en sortant, elle avait donné ses ordres à Louison. Le prétexte était que les croisées et les portes des hôtels garnis ferment mal, et que les vents coulis lui faisaient mal aux yeux. Elle couchait pourtant dans une alcôve fermée par de doubles rideaux. Ce fut ce qu'obseçva le jeune homme, en s'elïorçanl de maîtriser une rage qui éclatait malgré lui. 11 ajouta que sa femme ne traii;nait pas les vents coulis, qu'elle ne consentirait pas à gêner sa mère, et qu'il allait rouler leur lit dans l'alcôve.

.Madame d'Egligny, forcée dans ses derniers retranchements, déclara, avec les ménagements d'usage, ses véritables motifs; elle prit la clef de lu chambre , et termina en déclarant d'un ton ferme qu'elle cnten-

LA FAMILLE LUCEYAL.

dait que les rlioses fussent ainsi. Il falliÉit se soumellrc ou manquer il tous les éijartls , cl Adolphe en élail inc apahle.

Il C'est bien la peine «le se marier, murmurait-il il l'oreille de sa femme. — Prenons patience, mon ami. — Cette unit sera l'ieriielle.

Dormons... si nous pouvons. — Oui, dormir! c'en est fait, je

preiuU mon parti. — Kt le(iuel? — Demain je t'enlève, ma femme. — Je le veut bien, mon mari. •

Tout cela se disait très-bas.

(!elle nuit avait été consaerre au sommeil, et personne ne dormit. Manette boudait, et se taisait par considération pour sa mère; mais elle peiis:iit, avec quelque dépit, qui- les vertus d'une demoiselle ne sont plus celles d'une jeune femme. .\u reste, elle devait être enlevée le lendemain, et c'est un puissant inotit de consolation qu un enlèvement.

Adolphe, très-remuant de sa nature, ne cessait de se tourner, de se retourner, et ii chaque mouvement d'Adolphe, madame d'I.ijlijjiij , qui avait l'oreille très-attentive, toussait, se mouchait ou prenait du tabac. On était convaincu qu'elle ne dormait pas, et c'est ce qu'elle voulait.

On se leva , comme on s'était couché , assez mécontents les uns des autres, et Adolphe se disait en s'iiabillant : Si je ne dors point la nuit prochaine, du moins n'enragerai-je pas.

Midame d'Kgli;;ny se livrait aussi à ses idées. Ce n'est (f'xe par degrés , pensait-elle, qu'on se décide aux grands sacrifices. Trop exiger d'abord, est le moyen de ne rien obtenir. C^elui dont je viens d'user les a jiréparés à tout, et la nuit prochaine chacun aura son lit... !\Iais Adolphe suppliera, s'emportera... th bien, au déclin du jour, j'enlève Manette, je disparais avec elle, nous allons loger ailleurs, et je fais rendre à l.uccval un billet qui dissipe, sinon son humeur, du moins ses inquiétudes.

Eh ! mais, si je taisais davantage?... Oui... pourquoi non? (|ui empêche que je propose une capilulaliou? Ardent, impétueux, brûlant de revoir sa l'emiuc, il se soumettra à toutes les conditions, et je n'en prescrirai qu'une dont l'acceptation sera jurée devant François et Uuval : une nuit à l'amour et une ii la raison.

Je crois pouvoir conclure des craintes de madame d'Egligny, que feu son cher épouv n'était pas très... ou qu'elle-même était...

« Oii sont-ils donc allés, l.ouison? — Ordonner le déjeuner, madame. — Ils ne peuvent donc rien faire l'un sans l'autre ! Mous verrons après la capitulation... Allons, achève de m'habiller, et envoie chercher un remise. — Oui, madame. — Je les mène ce malin au Muséum, il la liibliothèque nationale, aux Crubelins, et peut-être il Sèvres. La vue d'objets aussi précieux que séduisants les dissipera, je l'espère.

• Qui est là? — C'est le restaurateur, madame. — Qu'il entre et serve. Allons, Louison, le carrosse... Ah! fais remonter mes enfants.

• — Sors donc , Manette , sors donc vite ! Tournons le coin de cette rue. — Oui, mou ami. — Tiens, voilà un passage. — Sauvons-nous par là. — De quel côté irons-nous? par ici. — Mon mari, vois-tu ces fiacres? — Preuons-en un , ma femme.

• — Où faut il vous conduire, nol' bourgeois? — Oii , Manette?

— Oii tu voudras , mon ami , pourvu que nous soyons bien cachés...

— lié ! parbleu, à un bel et bon hôtel garni qui ne soit pas rue de Uichelicu. — J'ai voire affaire, not' bourgeois.

1' — Dis donc , .\dolphe? — Quoi ! ma petite ? — Tu m'as emmenée avec une précipitation... — Oli ! en amour comme eu guerre, il faut toujours saisir le moment. — Mais, je suis en bonnet de nuit. — 'Faut mieuv . c'est autant de l'ail. — Eu robe du matin. — Tant mieux encore; cela ne tient à rien. — Pas une chemise à mettre. — Oh ! on peut s'en passer au lit. — J'entends, nous ne nous lèverons pas. — Et le moyen, quand on n'a pas de quoi s'habiller? — Je me résigne, mon ami.

» — A propos, et de l'argent? moi, je n'ai pas le sou. — .\ttends donc... Oui , oui , sept , douze , quinze , vingt louis , des boucles d'or, une montre ii répétition... Avec cela, lorsqu'on n'a ni marchande de modes, ni tailleur, ni bijoutier, ni valets, ni voitures, ni loges au spectacle, on peut vivre deui mois. — Deux mois, mon ami, deux mois ! oh ! c'e^t délicieux. »

Pendant qu'ils réglaient les affaires de leur petit ménage, le cocher faisait ses réflexions sur sou siège. Lors(|ue les jeunes gens l'avaient pris, ils étaient ho rs d'haleine ; donc ils avaient couru, donc ils avaient eu des raisons de courir. Ils sont ii peine habillés, donc ils se sont échappés furtivement. Il leur est égal d'aller ici ou là , pourvu que ce ne soit pas dans la rue de Richelieu , et qu'ils soient bien cachés... Il est clair que c'est une jeune personne qui s'évade de chez ses parents. Commençons la journée par une bonne œuvre , qui , sans doute, ne restera pas sans récompense.

Il change la roule, il prend le pont au Change, la cour du Pal.iis, tourne dans l'impasse à droite, enfile une grande porte cochère, fait un signe au loncierge, et la porte se referme à linstanl.

La voiture arrête, et le cocher ouvre une [lortière. «Voilà un hôtel

garni bien Ir.quenté , disait Adolphe. Oh ! oh ! un piquet d'infanterie !

on loge sans doute ici queUiue grand seigneur. — \ ous n'y êtes pas,

not' bourgeois; cet hôtel est celui de la police. —Comment, coquin,

. tu as l'effronterie d'y conduire ma femme! — Bahl vot' femme ! —

Très-certainement , je suis sa femme. — Laissez donc , ma petite demoiselle.— Malheureux ! et quelle est ton intention? — De vous faire parler h ces messieurs. — Je vais remarquer ton numéro, et si jamais je te rencontre, cent coups de bâton. — .\llcr. , aile/., mon beau monsieur, de longtemps vous n'en pourrez donner à personne. »

L'homme aux bonnes crnvres dit deux mots au commandant du ])Oste, et a rinstanl la voilure fui entourée. <^)uelqnes minutes apiès, un monsieur se présenta, el pria civilement Adolp'ie el Maïu-tte de descendre. La pauvre pctile, confuse, désolée, cliercliail en v.iiii son voile; un simple mondioir de poche servit à cacher, à peu près, la plus piquante des physionomies.

Ils furent encouragés par la bonté affable de leur inlerro({atinr. Il était du nombre de ceux qui se plaisent à employer ces formes douces qui ne sont pas incompatibles avec l'exercice de l'autorité.

Adolphe n'avait que vinijt ans; mais il coniiai=sait assez le monde pour ne pas douter que sa sincérité le tirât de ce mauvais pas. Il coiiiincnia par déclarer son nom et celui de sa femme. L'anciinne réputation de M. Luceval pire commanda des égards pour le fils. Le colonel d'Egligny avait joui d'une eslime prononcée, sa fille étail très-jolie, et ces considérations-là disposent toujours favorablement.

Adolphe i)assa ensuite à l'histoire de son mariage. Le public en éait instruit: jias de doute que M. Luceval eût épousé mademoiNelle d'Egligny; mais quelle raison de s'échapper des bras d une mère, el de courir les rues dans un étal aussi peu convenable? Telles étaient les observations de l'interrogateur : il ne doutait que de l'idenlilé, et pas un papier pour la prouver.

Il proposa d'envoyer chercher madame d'Egligny, et de lui f.iirc reconiiailre ses enfants. Manette, transie de jieur, accepta une proposition qui devait tout terminer. Adolphe ne fut pas du tout de cet avis. Il entra dans les jilus petits détails sur les motifs de leur fuite el sur leurs projets pour l'avenir; il contait avec naïveté, avec enjouement: il intéressa, il fit sourire le chef de division, déjà persuadé par l'acquiescement de Manette à ses vues.

€ Vous êtes maîtres de vos actions, leur dit-il; vous voulez faire une retraite de deux mois : je n'ai ni le droit ni la volonté de l'empêcher. Mais réfléchissez à la longueur du têle-à-lête ; je ne crois pas que l'amour y gagne. Et puis, laisserez-vous madame votre mère dans l'inquiétude oli je la suppose? — Je vais lui écrire, monsieur. Bien, voilà du i)apier. — Je lui proposerai une seule condition.

— Laquelle, mon ami? — Liberté absolue. — >Iais c'est bien jusle, n'est-il pas vrai, monsieur le magistrat? — Je pense comme vous, madame. — Si ta mère accepte, nous rentrons à l'iiistant. — Mon ami , maman est fine. — Demandons-lui une garantie. — ■ Je crois que nous ferons bien. — L'observation du traite sera jurée devant Ouval et 1-rançois. On peut s'en fier à eux, n'est-ce pas, Manette?

— Oh ! oui , mon ami.

, —Voulez-vous bien vous charger, monsieur, de faire tenir cette lettre? — Volontiers, monsieur. — Demain, je viendrai prendre la réponse. — Je vous verrai toujours avec plaisir. — ^ ous nous permettrez de nous retirer? — Comme il vous jdaira. » El l'oflicier public présente la main à madame Luceval afin de la voir plus longtemps.

Le cocher attendait dans la cour sa récompense , ou dn moins des promesses positives. Stupéfait des égards dont on comblait la jeune dame, il sentit qu'il avait fait une bévue , et il se sauva a toute bride. Les jeunes époux, enchantés d'être rendus l'un à l'autre, oublièrent le mauvais tour qu'il avait voulu leur jouer. Us firent avancer une autre voiture et iiartircnl.

«Voilà , pensait le chel de division en retournant à sou cabinet , la première alTaire de cette nature qui ait été portée à la police. Di;ux époux qui se chamaillent, cela se voit tous les jours; mais un mari qui enlève sa femme ! en vérité , c'est admirable. »

Adolphe regardait attentivement les enseignes, cl de peur d'un nouvel événement, il fit arrêter en face du premier hôtel qui lui parut logeable. Il descendit avec sa petite femme et ht appeler le m:,!tre de la maison. Celui-ci conçut, en les voyant, les soupçons qu'avait eus l'homme aux bonnes œuvres. Il tira le cocher à part et linterrogea. Dés qu'il eut appris que les jeunes gens sortaient de la prélecture de police, et qu'ils étaient au mieux dans l'esprit des chefs, il ne s'occupa plus que d'attraper leur argent.

Il les aborda avec celle alTabililc qui prévient la défiance, et leur demanda des ordres. . Une seule chambre, dit Adolidie, mais jolie, commode, écartée , el dune vue agréable. — Prenez la peine de me suivre, monsieur.

» — Oui, c'est cela. Combien? — Six louis par mois, en conscience.

— En voilà huit, et que la chambre soit prête à l'instant! — {..eneviève, Thérèse, Antoine, oii êtes-vous donc? Allons, ici, au numéro 111... Agissez donc. Faul-il une heure pour faire un 1,1 cl monter de l'eau et des serviettes? Monsieur n'a besoin de rien de plus pour le moment? - Pardonniz-moi, nous n'avons pas déjeune, et...

allez avoir tout cela. •

LA FAMILLE LUCEVAL

• Ces ciif.iiils-là, pensait l'iiôle en clesccnclaiit, ont une manière de vivre aussi cilraordinaire que celle dont ils s'iiabilient, et sans le rapport du roelier... Au surplus, ils payent, et la délicatesse ne permet pas de vouloir pi nétrer ce qu'on ne juf;e pas à propos de nie dire.»

Il entre clu'Z le restaurateur, prend ce qu'on lui a dimandé , paye un louis, monte les provisions, it en tire trente-six francs; reçoit l'ordre d'envoyer Geneviève toutes les fois qu'on sonnera, et se relire après les politesses d'usaj;e.

Adolphe ferme sa porte à deux tours et à deux verrous. Il tire le lit au milieu de la chambre; établit à droite son maS''*'" de subsistances, il j;auche ce qui sert ii certains besoins; il délie les deux ou trois cordons de la robe du matin, le bonnet de nuit était idacé; il s'enveloppe la tcie d'une serviette, et ma foi... la digne petite femme que sa femme !

^acholls un peu ce que f.iis.iit madame d'Ejjligny, si complètement dupe de ses projils. On dit que les mamans sont faites pour cela : je ne rassurerai point; mais je sais que cela leur arrive quelquefois.

I.lle s'était mise à table en attend.int ses enfants. Elle coujiait, elle cbar|;eait les assiettes... Elle s'impatienta, enfin.

Elle sonne à casser tous les cordons, n Oii sont-ilsdonc? — Madame, je les cherche. — Tu ne lésa pas trouvés! — .le crains bien, madame, qu'ils ne soient sortis. — lîah I en robe de chambre l'iiii et l'autre...

— Ah I madame, ils sont gentils tous deux ! — Mais, le ridicule! — Mais, l'amour !

" — lu sais quelque chose, Loiiison. — Je soupçonne, madame...

— El que soiipçoiiiies-tii ? — (^)ii'une mauvaise nuit en fait désirer une meilleure. — Et sur un prétexte aussi frivole , ils me fuiraient, moi cpii ne vis que pour eux, qui n'di pas une pensée qui ne se rapporte à eux, qui ne fais ritn, enfin, que pour leur bonheur réel : non, cela n'est pas possible. Va donc, Louison, va donc interroger le portier !

» Il faut que je convienne cependant que la contradiction irrite; elle monte la tète; et je ne saurais raisonnablement me plaindre qu'ils aient eu la même idée que moi. Mais l'eiéculer avec cette vivacité, cette audace !... (Je M. .Adolphe est capable de tout. C'est bien le plus mauvais petit sujet...

« — Madame , ils sont sortis. — Qu'on coure après eui. — Et oîi les trouver, madame? on se cache aisément dans Paris ! — Tu parais avoir de l'expérience, Louison. — .\h ! madame, on entend tant de choses à l'olTice! — Faites venir Laflcur. »

Elle se met ii son secrétaire; elle fait une liste de toutes les personnes qu'elle connaît; elle ordonne à Latleurde prendre un cabriolet de place, et de courir de tous les côtés.

n Cette esj)èce de recherche, après tout, ne peut paraître que plaisante il nos amis... La démarche de Manette ne prouve au fond que sou attachement pour son mari. Oui, mais la preuve n'en est pas ordinaire. Il faudra, pour justifier cette escapade, que je publie les précautions qui ont déterminé ces enfants, et alors, que pensera-t-on de ma fille? que l'attrait du plaisir... et le ridicule dont on me chargera... Si j'attendais qu'ils revinssent ? car enfin, ils finiront par lii. i\lais , dans quel état reviendront-ils? Il faudra faire voyager le mari en Russie, la femme en Espagne. Les cruels enfants! les cruels enfants !

» Louison, rappelle Laflcur. — Madame, il est en course. — Eh bien 1 va chercher Duval et François — Je ne les trouverai point .i l'heure qu'il est , madame. — Tu as raison. Que Baptiste monte à cheval, qu'il galope chez INicoIas; qu'il le prie de s'introduire chez nous, de voir, de parler... 11 y a de quoi perdre la tête, il y a de quoi perdre la tète. »

La journée s'écoula en courses de toute espèce... et rien. Louison remit la lettre d'.Vdolphe. Elle ajouta .i l'humeur qu'on avait déjii, et ne donnait ]>oint de lumières. Duval et François vinrent sur le soir, et madame d'Fgligny leur conta, sans la moindre restriction , ce qui s'était passé depuis la veille jusqu'il ce moment.

• C'est votre faute , madame ! s'écria François en colère. — Comment donc, monsieur? — Oui, madame, je vous avais déclaré qu'Adoljihe avait toujours été sage, et qu'il n'y avait pas d'ii.convéniciits if... — Kh ! monsieur, vous ne penseï qu'il votre .\dolphe. Qu'il soit lie fer, j'y consens; mais ma fille, monsieur, ma fille... — Votre fille, votre fille, madame... Je vous avoue que je ne connais rien ii tout cela. — Je m'y connais, moi, monsieur. — Et quel est le résultat de votre expérieni e ? d'empêcher tout le monde de dormir. Croyez-vous que je repose lorsque j'ignore ce qu'est devenu ce cher enfant? — Vous croyez peut-être que je reposerai davantage. — Ce que c'est que l'amour- propre ! prétendre tout savoir! vouloir tout faire bien! — Monsieur François, observez, je vous prie, que je ne suis pas faite ii un ton...

» — Pardon, madame, pardon. Je gronde. .. — Et beaucoup trop.

— Allons, allons, nous avons tous deux des torts, pardonnons- noiis- Ics mutuellement, et décidons-nous à quelque chose. Il faut les trouver.— Sans doute — Et comment faire? — Je ne sais. — INi moi. Eh ! parbleu, puisque nous ne devons pas dormir, employons notre temps, .le prendrai le quartier des spectacles; M. Duval, le faubourg Saint-(.ermain, et Louison...

- — La belle idée qu'a François! dit Duval en riant. Il s'imagine

que c'est pour se promener que ces enfants ont fui. Réfléchissons, arrêtons-nous à quelque chose de raisonnable, et demain nous verrons.

» — Demain ! demain ! cl qui sait ce qui leur peut arriver d'ici lii ? — Rien que d'agréable, probablement. — Vous êtes toujours confiant, monsieur Duval. — Et vous, toujours inquiet, monsieur François. — J'ai li( u de l'être, monsieur Duval, et si je vous faisais envisager... » En se querellant, en se réconciliant, en se consultant, ils s'endormirent chacun dans leur bergère. Il élait grand jour lorsque Duval sentit il la tête une fraîcheur causée par l'absence de sa perruque, qu'avait accrochée un clou doré de son fauteuil. Le mouvement qu'il fil et sa première exclamation réveillèrent François, qui, à son tour, réveilla madame d'Egligny, par l'extension d'un bras qui renversa un sucrier.

Madame d'Egligny fut un peu étonnée d'avoir passé une nuit entre deux hommes, qui, a la vérité, n'avaient pensé il rien; mais les femmes sur le retour cr.iignent tant la médi ance ! Ne craignent-elles pas autant qu'on ne les trouve plus faites pour plaire ? Ce sexe-là a toujours une arrière-pensée.

Madame d'Egligny pria ces messieurs de passer dans l'antichambre. l'Ile se mit au lit, et fit apiieler Louison.

Louison, en entrant, rencontra ces messieurs, et à leur mine allongée , au désordre de leur toilette, il lui fut facile de juger qu'ils n'étaient pas sortis. La bonne précaution que venait de prendre sa maîtresse ! « Madame paraît fatiguée. — J'ai un mal de tèie affreux. ^ Il est bien extraordinaire aussi que deux hommes aient l'indiscrétion de passer toute une nuit au chevet d'une femme... — Comment, mademoiselle, à mon chevet! apprenez, puisque tout ce que je fais tourne contre moi, que nous avons passé la nuit debout, et que je viens de me coucher. — Madame ne me doit pas de compte de sa conduite. — Je le sais bien , mademoiselle; mais je me défie des interprétations malignes, et je vous en crois très-susceptible. — Je ne pense pas avoir donné lieu à madame... — S'il transpire un mot de tout ceci, je vous chasse. — Madame peut mettre ma discrétion ii toutes sortes d'épreuves. — Je n'en aurai jamais besoin, mademoiselle. Faites monter quelque chose de chaud, et dites ii ces messieurs de rentrer.

>i Ces gens-là ont une façon de tout interpréter... A la vérité, j'ai fait une imdrudence. Une veuve, jeune encore, passablement jolie... d'autres que ces messieurs, peut être... » Et madame d'Egligny souriait complaisamment en pensant le reste d'une phrase qu'elle n'osait articuler. Pourquoi tontes les femmes finissent-elles par être prudes, et quelquefois dévoles?

On déjeuna, on raisonna, on divagua , et on n'arrêta rien, parce qu'il était en effet difficile de se décider pour quelque chose. A midi, cependant, chacun se mit en route, alla, sans savoir oii, regarda aux croisées, eut l'air d'interroger les passants, et la seule idée à prendre et à suivre fut précisément celle qui ne vint à personne.

Vous prévoyez sans doute que l'heureux, le très heureux Adolphe ne pensait pas à aller chercher la réponse de madame d'Egligny. La vertu essentielle d'un jeune homme n'est pas de s'occuper de ses parents.

Le chef de division était père. Il sentait ce que la position de madame d'Egligny avait de fâcheux ; et lorsque la matinée fut écoulée , il jugea que madame Luceval faisait tout oublier à son mari. Il fit appeler un agent subalterne , et l'envoya savoir du cocher de la voiture au numéro &0, oii il avait déposé les jeunes gens. C'est quelquefois une très-bonne chose que l'habitude : le monsieur en reconduisant la jeune dame , avait remarqué le numéro du fiacre, sans se douter de quelle utilité serait sa mémoire.

Par un hasard assez singulier, madame d'Egligny, François et Duval se rencontrèrent sur le pont Neuf. Hasard de roman, allez-vous dire. Us jetteront les yeux sur la rivière; en les relevant, ils reconnaîtront le jardin anglais de la Préfecture; l'hôtel de la police les fera nécessairement penser à ceux qui l'exercent, et les voilà qui courent, qui arrivent, qui sollicitent des recherches.

Vous n'y êtes pas, mon cher lecteur ! Fatigués, désolés de l'inutilité de leurs courses, ils prennent une voiture, et vont dîner. Un désagrément, un chagrin médiocre n'ôtent pas tout à fait l'appétit.

Mais en rentrant ii l'hôtel... ah ! voilà ce que vous n'avez pas prévu; le portier remet un billet à madame d'Egligny. Elle ouvre , elle lit, elle s'écrie : « Ils sont retrouvés , ils sont retrouvés ! Lisez, François ! lisez, Duval ! »

« Mai)\mk,

» Il n'est pas père de famille qui ne doive prendre part à l'inquiétude que vous éprouvez sans doute, et je me félicite de remplir des fonctions auxquelles je dois les moyens delà terminer. Vous trouverez vos enfants rue de Cléry, hôtel d'Irlande, sur le derrière. Montez au numéro 10, et prenez garde qu'on ne s'échappe par un jardin trèsfavorable à nue seconde évasion.

u J'ai l'honneur de vous saluer. »

<( .Sauter dans le jardin ! s'exposer à se tuer ! Je leur suis donc devenue 0, lieuse ? — Madame, nous entrerons dans ce jardin, "M. Duval et moi. S'ils sautent , nous les recevrons. — Non pas, s'il vous plaît,

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