‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 74 sur 379 · I. \ F\MII.1,K l.rCEN \L · texte numérisé non relu

I. \ F\MII.1,K l.rCEN \L

monsieur l'ranrois. Je ne vois pas ilc nocessitt' ii me faire ('iraser. — Et moi, moiibieur, je me ferais ri'iliiire i-n poiulre pour lui l'viler une fraelure, une contusion. \'ous avez une manière d'aimer vos amis...

— (Miacuii a la sienne, monsieur. Ma sensihilili' ne se manifeste point par lies evelamalions, et je ne suis pas poui les partis eitrêmes. — (Juel eipi'tlient plus modéré Irouvei-vous ?... — l'arbleu, c'est bien (lillii'ile à imaginer ! — Mais encore? — V.h ! monsieur , cinq à six matelas sous la croisée. — Il a raison, madame. — Il a raison, François. Mais, parlons, partons; ne perdons pas un moment. S'ils allaient s'aviser de cli.mijer de domicile !... »

On remonte en voiture , et les trois tètes sont an\ portières. • V sommes-nous liicutôt ? — ^ous ne sommes encore que dans la rue Keydeau. — Oli ! nous entrons rue Montmartre. » Kt les trois voix s'écrient ensendile : « l.a voilà , la voilà , celte rue de C^léry 1 — Cocher, à l'hôtel d'Irlande ! — Uegardez bien. — INe passez pas. • Et le cocher, qui n'est pas dans les secrets de famille, est convaincu qu'il mène trois fous.

« Ici, cocher, ici! — Arrêtez. — Ouvrez vite. — l.e maître de la maison ? — Oii est-il ? — (^>u'on l'appelle ! — Vue désirent madame et ces messieurs? — Six matelas sous la croisée du numéro 10. — Si madame voulait être plus claire... — Six matelas, vous dis-je. Au nom de Uieu, si\ matelas! — Il me semble que madame n'est pas absolument à ce qu'elle dit. — Pardonnez-moi, reprit IJiival, madame y est ; c'est vous qui n'y êtes point , et cela n'est pas étonnant : on vous parle comme si vous étiez au courant de l'affaire. Entrons chez vous, et tâchons de nous entendre.

• Deux jeunes ^ins sont venus hier loger chez vous. — A quoi tend cette question ? — Ce n'en est pas une. Je vous répète que deux jeunes gens sont venus hier matin chez vous. Vous les avez mis sur le derrière, au numéro ii), et il faut nous les rendre. — Monsieur seraitil attaché à la police? — !Von, monsieur; mais je suis autorisé par un des chefs de cette administration... Lisez, et reconnaissez la signature.

— C'est fort bien, monsieur, c'est à merveille; voilà qui change tout à fait la face des choses. Asseyez-vous, je vous en prie ; un fauteuil à madame. — Nous ne sommes pas venus pour nous asseoir, mais pour agir. — Tout ce qu'il vous plaira, monsieur. Permettez-moi seulement une légère observation. On vient de me demander cette chambre pour deux mois; je l'ai refusée, parce qu'il n'est pas dans mes principes de déranger personne; ainsi, il me semble que ce que j'ai reçu... — Est à vous, sans contestation. — Monsieur, mes gens sont à vos ordres. >■

Les tètes froides ont toujours été en possession de maîtriser les autres, et le flegmatique Duval fut chargé, par les confédérés, des dispositions du siège. Un savant est bien aussi v.-.in qu'un autre, et celui-ci, flatté de la justice qu'on lui rendait, se disposa à faire le petit Turenne. Il fil garnir d'abord le dessous de la croisée, bien que les Persiennes, exactement fermées, annonçassent plutôt l'intention de soutenir un assaut que de faire une sortie. Mais Duval pensait , d'après le marquis de Feuquières, qu'il ne faut jamais juger des desseins de l'ennemi sur les apparences, mais prévoir tout ce qu'il peut tenter. Il avait chargé François de faire remplir d'eau une grande cuve, pour le cas oii Luceval mettrait ou ferait semblant de mettre le feu à la maison. Madame d'Egligny était placée à la porte de la chambre. Celle de la rue était fermée; tout cela s'était l'ait dans le plus grand silence; il ne restait plus qu'à convenir du plan d'attaque.

On se réunit; on conféra très-sérieusement et très-longuement, et on sentit que la bienséance ne permettait pas à des hommes d'entrer dans une chambre oii une très-jeune femme était couchée... on ne savait trop comment. On avait réfléchi au danger d'effrayer par des voix masculines celle à qui, selon les apparences, Dieu avait accordé le don de fécondité; on jugea enfin que l'organe maternel, naturellement doux, devait s'adoucir encore pour inspirer la confiance et prévenir tout accident. Madame d'Egligny retourna donc à la porte du numéro 10, Duval au jardin, et François à sa cuve.

Toujours des précautions inutiles. INos jeunes gens, accablés des plus douces fatigues, reposaient dans les bras l'un de l'autre. Ainsi l'Amour dormait sur le sein de Psyché.

Madame d'Egligny met l'oreille au trou de la serrure... Pas le moindre mouvement. Seulement deux halrines douces et fraîches semblent tantôt se mêler, et tantôt se répondre. <c Manette, ma fille? dit-elle d'abord d'un ton très-bas. Puis un peu plus haut: Ma fille, Manette? puis enfin le petit coup du doigt au panneau; ensuite un coup plus fort, un autre plus fort encore, et toujours: Manette, ma fille, répondez donc!

" Adolphe, .\dolphe, éveille-toi ; j'entends quelqu'un. — Eh! non! ma bonne amie , tu te trompes. — Elle ne se trompe pas, monsieur, C'est sa bonne mère, c'est la vôtre... — Ah! mon Dieu, c'est maman...

— Pour qui vous avez eu le procédé le plus blâmable... — Et vos vents coulis, madame? Ce tour-là vaut bien le nôtre. — Ne parlons plus de tout cela ; ouvrez-moi , mes enfants , et partons. — Vous ouvrir, ma chère belle-mère ! oh ! comme vous vous moqueriez de moi!

— Eh! que préiendtz-vous faire? — D'abord, nous sommes ici a merveille. — Je ne vous y laisserai pas. — Eh bien ! capitulons. % ous avez reçu ma lettre ? — Elle n'a pas le sens commun. — Vous rejetez ma proposition ? — Absolument. — Je romps ta conférence.

» — Uiez, riez, il y a matière. \ ous jouez là une scène bien décente, et moi un rôle fort agréable. — l'élit ami, ceci devient trop fort. — Ta maman est la maiiresse de terminer tout à l'instant.

u — Vous me poussez à bout, Adolphe. Eh bien ! je ne bougerai pas d'ici. — Ah ! vous voulez nous prendre par famine? nous avons encore des vivres pour deux jours. Après cela nous verrons. — Je vais faire enfoncer la porte. — Prenez garde, madame, que cette scènelà fera bien plus d'éclat que la nôtre. — Il a raison, ce mauvais sujet-là.

» Manette, je ne plaisante plus. Ouvre-moi; je l'exige. — Sérieuseiient, maman , je ne peux pas ouvrir. Il a traîné coutrc la porte une grosse armoire et une commode. •

!Nla<lame d'Egligny va consulter, en grondant, François et Duval. Ils sont d'avis d'accorder tout, puisqu'on ne peut rien refuser, et surtout de ne pas se donner |>lus longtemps en spectacle aux gens de la maison. Ils montent tous trois. Madame d Egligiiy propose tous les tempéraments que lui fournit son imagination. • Liberté absolue, liberté absolue! répond Adolphe à chaque proposition. — Liberté donc, puisqu'il le faut, dit enfin la maman. — Nous le jurez ? — Je le jure. — Duval et l'rançois sont-ils la ' — Ils y sont. -- (iue je les entende ! — Oui , oui , nous y sommes , finisstz-en. — El vous vous rendez garants de la promesse de madame? — De par Jupiter. — Et N'énus. — Notre parole d'honneur, cela vaut mieux. — Nous la donnons.

» — Retirez-vous, à présent, si vous voulez que j'ouvre : je ne suis pas en état de paraître. — Mais comment se fait-il, disait madame d'Egligny en descendant, que ces petits êtres-là nous amènent toujours où ils veulent? — Leurs enfants vous vengeront, répondit Duval. — A propos d'enfants, savez-vous que je tremble réellement pour ma fille ' — . Eli! madame, seize ans et la nature, qu'a-t-on à craindre avec cela? — Puissé-je me tromper! " et elle se trompa

Luceval parut bientôt, fait comme un diable; mais c'était un diable si joli! il 1 ouduisait sa jeune femme, si pleine de son bonheur! « .\llons , allons, dit-il, la guerre autorise bien des choses; la paix ramène toujours des ennemis généreux aux sentiments d'estime et d'affection qu'ils se doivent. Permettez, ma<lame, que votre gendre vous salue et vous embrasse. — Et ta petite flanelle, ma bonne maman ? — Je devrais vous fermer mes bras et mon cœur, méchants que vous êtes; mais, je me punirais la première , viens... venez tous deux.

» Ole ce bonnet chiffonne , et prends mon voile. Enveloppe-toi dans mon cliàle, et parlons. Car enfin il faut dîner. »

On dîna bien : les uns et les autres en avaient besoin. A peine eûton quitté la table, que Louison fut mandie. l.e désordre de madame Luceval lui donnait un petit air libertin, qui lui allait à merveille, mais qui ne pouvait convenir que dans un tète-à-tète conjugal. Pendant que Louison l'habillait en femme respectable, Adolphe remplissait, tant bien que mal, une valise de tout ce qui se trouvait sous sa main, et Lafleur avait reçu l'ordre de mettre un cheval au cabriolet.

!\Iadame d'Egligny fit, sur ce départ précipité, quelques réflexions qui n'eurent point de suite, parce qu'on écoutait peu ou qu'on lui répondait : Liberté absolue, vous l'avez juré.

Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, fut de les suivre à la campagne, pour diriger au moins la maison : deux enfants qui commencent à faire l'amour ne savent faire que cela.

On venait de terminer à la colonie les travaux projetés. Duval et François restèrent a Paris, pour faire circuler des annonces, bien détaillées, bien emphaliques, qui ne trompent jamais personne , mais qui ont l'utilité de faire marcher et digérer les oisifs, embarrassés de l'emploi de leur temps.

« C'est joli , c'est séduisant, ma bonne , disait en ruminant un homme très-volumineux aujourd'hui, et très-mince il y a vingt ans. — Mais, mon bon, on pourrait voir cela. — Nous n'avons que soixante mille livres de rente, ma bonne. — Et nous en dépensons quatre-vingts, mon bon. — Ce qui nous ramènera bientôt au point d'où nous sommes partis, ma bonne. — La singularité de l'établissement couvrira nos vues économiques. — Et nous fera remarquer. — J'aime qu'on s'occupe de moi. — Et personne n'y a pensé depuis notre dernière banqueroute. Allons voir cela, ma bonne. — .Vllons voir cela , mon bon. » —

ff Niais, c'est un petit Spa, disait à sa maîtresse un jeune homme qui avait le bonheur de n'avoir ni père ni mère, et à qui il était permis de se ruiner avant l'âge de raison. — Oh ! c'esl supérieur à Spa, mon ami, car enfin, qu'y avons-nous vu? des rochers qu'on ne peut gravir, et des grands seigneurs qui ne nous regardaient pas. — ici, les prix sont fixés de manière à écarter également la haute opulence et la médiocrité, et il est incontestable qu'un homme comme moi tiendrait là le premier coin. — Et comme on y sera abondamment fourni de tout, j'économiserai les appointements que tu me donnes, ce qui ne laisse pas d'être avantageux. — Mais, Emilie, pourras-tu supporter la langueur d'une vie purement pastorale;" — .\vcc toi, mon ami, je vivrais dans un désert. — t^tue mou petit coiffeur, dont je ne peux me passer, vienne là seulement cinq jours de la semaine, et je n'aurai rien à désirer. — Prends ton habit d'amazone, ton cheval anglais, et partons. » —

LA FAMILLE Ll CEVAL.

« C'esl une s|ii'ciihlioii sûre, madame, disiiit un iiuire, qui malliuureuiemeiit ne pouviiil iliner qu'une fois chaque jour, mais qui avait une indir;e>tion toutes les nuits, et qui maigii.ssail à nuMire (ju'il arrondissait son colïre. Je louerai les cjuatre maisonnettes, je i;a|;nerai làdessus vinj;t-cinq pour cent, parce (jue les propriétaires seront obligés, pour avoir la paix avec moi, de donner le do ible de ce qu'ils se sont ^"lï-'B'-'* •' louruir. — Et s'ils sont aussi tracassiers que vous, monsieur? — Je leur ferai vini;t procès, madame , et en mêlant à nos nouvelles lois d'anciennes lois romaines, qui devraient être al)roi;(5cs, et que U chicane mainli<'nt par égard pour ses intérêts, j'embrouillerai si bien les an'diri'S, qu'on se croira trop heureui de m'abandonncr ce domaine, pour conserver les autres. • —

« Cultive qt4i voudra la vii;ue du Seijjneur, s'écriait un quatrième. J'ai hérité de viu|;t mille livres de rente, et je ne me soucie plus de prêcher des gens qui ne veulent pas entendre, ni d'écouter les ennuyeuses peccadilles d'un las de vieilles femmes. Je louerai une de ces maisons, j'y conduirai une très-jolie gouvernante, et si monseigneur m'int rdit, il me fera |>laisir : nous u'aurous plus rien de commun ensemble. • —

" J'ai été à trente batailles, disait un vieuv militaire à une vieille soeur qu'il soutenait. J'ai laissé une jambe en Italie, et un bras en ï-g)P'''. L'Etat me paye ces membres dispersés fort au delà de leur valeur, et me donne le droit de reposer ceux qui restent. Sortons de Paris, ma scrur, oii je ne vois que des intrigints , des fripons, des désœuvrés ennuyés et ennuyeux , des jeunes gens vaniteux et impudents, et des leuimes frivoles, quand elles ne sont (pie cela. Allons Dousfiierà celle campagne, oii nous trouverons peut-être des gens qui sini: ni I lionneu,- tl I ■ lion vin. Ils me parleront raison, et je leur parlerai batailles. Si ce ne sont que des l'.risii us. du moins seront-ils en petit nombre, et il sera facile de les éviter. Mes exploits, mon Polybe , mon l'olard, mon jardin et vous, m'aideront à mourir loin des objets qui blessent ma vue.

» l'eul-être encore trouverai-je là quelques pères de famille, dont les enfants sont dans nos rangs, que les chances de la guerre n'ont pas mis en évidence, qui n'ont besoin que d'un appui pour obtenir le prix de leurs services. J'y trouverai peut-être quelques-unes de leurs veuves qui pleurent parce que ])ersonne ne daigne les consoler. Protection aux premières, notre superflu aux secondes, et si tu me survis, ma sœur, je te lègue à l'Etat : il ne t'abandonnera point. Partons, s

lJuv\.l faisait parler c< u\ qui se présentaient. 11 pesait froidement leurs paroles, il démêlait leurs pensées. De ces aspirants et de cent autres, il choisit le vieux général , dont la probilé était rarement aimable, mais toujours sure; une jeune veuve, qui venait de perdre un mari adoré, et qui voulait cacher sa douleur, ses talents et sa beauté; un ancien magistrat qui s'était illustré par trente ans de travaux et d'intégrité; enfin deux jeunes époux, heureux comme Adolphe et Manelie, pour qui l'amour était tout, le monde rien, et qui voulaient user ensemble leur cœur et leur vie.

La maison du général n'était composée que de lui et de sa sœur. l ne petite fille du village venait, soir et matin, faire les gros ouvrages. Point de domestiques. 11 ne voulait, disait-il, nourrir ni des espions, ni des paresseux. 11 allait lui-même au marché de la colonie prendre ses fruits, ses légumes, son laitage et autres objets. Sa sœur lui observait que ces soins s'accordaient peu avec son rang : il lui répondait qu'il était son frère avant d'être oll'u ier.

Pendant ([u'elle apprêtait le diiier, il lui lisait ses tacticiens, qu'elle ii'entend.iit pas plus que les longs commentaires qui interrompaient ses lectures. La petite fille apprenait Polybe et le chevalier Folard , comme elle avait appris à prier Dieu en latin.

Après son diner, le général faisait ordinairement un piquet ou une partie de trictrac avec le président. Pcidai!-il ? il jurait. Jurait-il? la douceur du président le ramenait à lui-même. Le président aimait l'austère franchise et le ton grivois du général. Il allait le chercher, s'il se faisait trop attrndre, et ces deux liomiues, d'un caractère si opposé, sentaient le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre. Le général ranimait l'imagination du président; le président tempérait la vivacité du général.

Le matin, le magistrat passait quelques heures à la bibliothèque. II y lisiiit, ou causait avec l)uv.il,donl la roi.versalion l'attachait. Après son piquet, il allait faire sa cour aux daines, et il en était reçu avec autant de plaisir ijue de distinc;ion. Ln vieillard aimable et sans prétentions est accueilli partout : malheureusement, il y en a peu.

La jeune veuve, iiiadame Ducoudrai, ne cherchait pas la société. L'n enfant de quatre ans, qui lui rappelait son père, nourrissait sa douleur, et pourtant l'attachait à la \ie. Son fils lui sullisait; cependant , elle n'évitait ni le président ni le général. Le iiremier lui parlait un langage conforme à sa situation; l'autre lui racontait l'histoire de SCS campagnes, cl les femmes écoutent volontiers les héros.

M. et madame Luccval, ,M. et madame de -Sancy, cesjeunes époux, dont je vous parlais tout à I heure, avaitnt la délicatesse de ne jamais se présenter cher elle : ils craignaient de lui ofl'rir l'image du bonheur évanoui.

En revan(he, ils se quittaient peu. Même âge, mêmes goùls, même situation, en faut-il plus pour se lier de la manière la plus étroite.' le jeu de bague, la balançoire, le ruiseau, le lac, les nacelles, la grotte,

les bois touffus, le théâtre, tout cela semblait fait pour eux seuls. On se balançait, on ramait, on péchait, on se séparait, on se retrouvait, sortant de la grotte ou d'un bosquet mystérieux , et on allait parler au théâtre une scène du Temple de Gnide, le seul livre de la bibliothèque dont on fit cas.

Sancy jouait très bien du violon, et donnait des leçons à Luceval. Madame Luceval en donnait de ) iano à madame Sancy, qui lui montrait à faire résonner une harpe. Des jeux, des concerts, de la santé, beaucou|> d'amour, et on croit avoir fixé le temps! on s'est étourdi sur l.i rapidité de son vol.

Madame d'Egligny voulait plaire à tout le monde, et elle réussissait.

Souvent elle se mêlait aux jeux de ses enfants. Elle avait le bon esprit de sentir que, pour vivre avec eux, il fallait renaître à leurs goûts. Lllc répétait fréquemment ce vieil adage :

0 On ne médit d(' la jeunesse (|ue par le regret de vieillir. »

Duval et François se comniuiiiquaient peu. L'un vivait avec ses livres et ses télescopes ; l'autre s'occu|iait sans cesse des besoins et de l'agrément de tous. On honorait les connaissances profondes du premier ; on tenait compte au second de ses attentions, de son zèle; on aimait sa simplicité. On ne les cherchait ni l'un ni l'autre; on se plaisait avec eux.

Cette société, composée de gens qui se ressemblaient si peu, vivait cependant dans la plus' douce union ; c'est que personne n'exigeait rien, qu'on respectait les opinions des autres, qu'on était sensible à un procédé, et, qu'à cet égard, on craignait de se laisser prévenir.

Venait-il des visites de Paris? ceux qui arrivaient étaient les amis de tous. On s'était séparé avec peine ; on se réunissait avec joie, parce (jue les étrangers aimaient à oublier un momenl leurs habitudes pour part.'iger des plaisirs qu'on avait soin de varier.

On se rassemblait au théâtre après dîner. Souvent on y dansait, el Luceval faisait le ménétrier, en attendant qu'il pût faire mieux. Ouelquefois on y jouait un opéra-comique, une comédie, répétés d'avance, et les répétitions avaient été autant de parties de plaisir.

Les rôles principaux étaient remplis par les quatre jeunes gens. Madame d'Egligny se chargeait volontiers du rôle d'une très-jeune maman, pourvu qu'on l'en priât un peu, et le général voulut bien jouer un jour le capitaine Sabord.

A travers tant de scènes différentes, nos jeunes époux cherchaient et retrouvaient l'amour. Ce qui devait arriver arriva. Mesdames Luceval et Sancy changèrent si sensiblement, qu'il n'était plus possible de représenter une ingénuité , ou une soubrette de bonnes mœurs. Il fallut renoncer aussi à la balançoire et à la danse. On avait tant d'autres moyens de dissipalion!

Lfs erfants de l'amour sont toujours chers à leurs mères. Les jolies petites femmes avaient résolu d'être mères tout à fait. Les jeunes époux partageaient leurs sentiments : est-ce par l'expulsion et l'exil qu'on prouve à ses enfants qu'on est digne d'être père?

Il arriva enfin ce jour également désiré du père et de la jeune maman. Ce fut du sein des douleurs que madame Luceval passa aux plus délicieuses sensations. Madame Sancy avait donné le jour à un fils qu'avait reçu son amie. Elle reçut à son tour une fille qui n'avait aucun des traits de ses parents.

« IV'importe, disait Manette en la baisant, tu ne m'en seras pas moins chère. Tu ne plairas que par tes qualités; mais aussi, tu ne plairas pas à demi. Ce triomphe plus lent n'est que plus certain et plus flatteur, >i

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