I. \ 1"\ MILLE I.UCEVAL
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chez Luoi'v.il, il ne resta que quelijues liomu-les gens (pii ;iini.iient vérit;i|j|eineht nos eolons el lj eiini|U|;ne. AlLicliéii a tous les h.ibit.ints, cbérii de ebacun il'cuv . iU loijejienl imlistincteuienl elieï les uns ou les autres; asseï orilinairenient eliez le |Mi'iuler qu'ils rencontraient en arrivant. Ou eu était venu inscnsilileuient à tout mettre en eoniniunaulé, tout, jusqu'au! alVeetious du ctt'ur.
On trouvait la ee dont oci pirle s;ins cesse , et ce qui peut- ^trc ne s'est réellement reiicontié que chez l.ucevul, de.-, plaisirs innocents et variés, de la raison sans pidanlisme, des talents sans orgueil, de l'esprit sans prétentions, de la ijaielé sans licence. On étaitj presque toujours réunis, el cepemlant cliacun avait des li..liiludes relatives a sa situation ou à son ii|;c. Mesdames l.uceval et Sancy, par evemple, avaient remplacé les jem d'exercice par des plaisirs plus doux , plus convenables ii des femmes qui a luitent leurs enfants, l.cs soins intérieurs, qui ne sont pas sans agrément, parce qu'ils occupent; le déjeuner, moment de la confiance el de la liberté; des lectures agréables ou uliles, em|iloyaieiil une partie de la matinée.
\ ers midi, les petites mamans prenaient leurs enfants, et se réunissaient sur le boulingrin. Les jeunes bonnes suivaient, la barcelonnette au cou, roulant chacune un joli chariot, destiné à reposer les bras délicats de nos jolies dames. In simple ruban fivait l'enfant. Chaque mère saisissait le limon léger. On parcourait les jardins, foulant tanlùt l'herbe l'inc, tantôt s'egarant dans des bosquets qu'on aimait à revoir, parce qu'on y retiouvait ii chaque p.is d'heureuv souvenirs. On riait, on chantait, on s'arrèlait; on parlait aux enfants, qui souriaient à ee qu'ils paraissaient entendre, et qui vraiment n entendaient rien. In b.iiser, récompense de leur intelligence prétendue, rendait de nouvelles forces auj jeunes mères. Montait-on le rocher ou la colline sur laquelle était bâti le temple? madame d'Kgligny disputait aux petites bonnes le plaisir de pousser les chariots. Descendait-on ' les jeunes mamans reprenaient leur course, et ne s'apercevaient pas que /.éphire, dont elles semblaient défier l'agilité, se vengeait en dessinant des formes réservées à deux Amours : c'étaient Luceval et Sancy. Ils eu avaient la jeunesse, les grâces, la fraîcheur. lis étaient de toutes ces promenades, et ce qu'ils étaient forcés de sacriher à la décence tournait au profit du cœur.
On s'arrêtait enfin sous un ombrage touffu et frais. On s'asseyait sur le gazon, on y formait un cercle. Les enfants passaient des bras de leurs mamans dans ceux de leurs pères , de leurs amis. « Mon Dieu , ma fille , que lu es laide ! s'écriait quelquefois Manette en regardant sa Caroline, u Kl elle partait d'un éclat de rire; et le plus tendre baiser était la douce expiation que lui offrait sa mère.
Madame Sancy cherchait à ménager son amie : elle ne parlait jamais de son his ; elle le caressait en silence, et ce silence même donnait lieu a des rétleiions secrètes qui u'claieul pas k l'avantage de la petite Caroline.
C'est sous cet ombrage mystérieux, loin des regards profanes, que s'ouvrait le fichu discret, que se dénouait l'échi-lle de rubans, que paraissaient ces vases séducteurs que pressaient deux petites mains impatientes; c'est sous des lèvres avides que disparaissait la rose d'où jaillissaient les sources de la vie.
bientôt un doux sommeil fermait ces yeux, faibles encore. On apportait les barcelonnetles, on y déposait les enfants , el on n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux. Les mères attentives se partageaient entre leur ouvrage d'aiguille el leur tendre anxiété; les jeunes pères tiraient des colïres des chariots un échiquier pliant; madame d'I.gligny y ]irenail un livre ; les petites bonnes renouvelaient les guirlandes de Heurs qui paraient les barcelonnettes.
La cloche rappelait chacun chez soi. On avait jugé convenable de dîner tous ii la même heure , pour être libres en même temps. C'est alors qu'on se rassemblait selon son goût el les plaisirs du jour (!'esl alors que madame Ducoudrai cherchait un air jilus pur sous les bosquets solitains. (^)uelqurfois elle s'arrêtait devant un groupe; elle écoutait lorsqu'on y parlait raison, ce qui arrivait fréquemment; elle y laissait son fils, son cher Edouard, que la solitude n'amusait pas, qui cherchait les jeux de l'enfance , qui n'avait pas de camarades de son âge , mais qui s'en était fait un du général depuis qu'il était entré furtivement diez lui un matin jiour lui cacher sa jambe de bois. Le général avait décidé qu'un enfant espiègle est un excellent militaire, et il apprenait ii Ldouard ses vieilles romances ; il jouait avec lui à la bataille; il lui faisait des sabres de bois, des fusils de roseau; il lui montrait l'exercice ; il lui permettait de tout retourner chez lui; et il n'y paraissait jamais, parce qu'une maison bien ordonnée et celle d'un vieux garçon ne se ressemblent point.
En conséquence , Edouard s'échapiiait de chez sa mère le plus souvent qu'il pouvait : d'abord parce qu'elle était triste, ensuite parce qu'elle lui montrait à lire el a dessiner des yeux , ce qui l'ennuyait à la mort. Il courait de tous les côtés jusqu'à ce qu'il eût trouvé le général; et quand madame Ducoudrai voulait le ravoir, c'est là qu'elle l'envoyait chercher.
Elle savait gré au brave officier de ses soins et de ses complaisances. Elle ne le lui disait pas ; mais elle s'arrêtait plus volontiers avec lui qu'a\ec les autres. Ce corps mutilé ne lui rappelait rien des jouis-ances de l'amour; sa conversation était toujours étranrère aux sensations du cœur; elle s'oubliait auprès de lui. Il était le seul qui
|iiit la faire parler, el il en concevait une sorte il ori;ueil. • Corbleu' messieurs, disait-il à Luceval et a .Sancy, vous croyiz que pour plaire à une femme chai mante , il faut être un Adonis ! Itegardez ■ moi ; je ne ne suis pas beau ou le diable m'emporle ! eh bien , c'est toujours moi que cherche madame Ducoudrai , ee n'est que moi qu'elle écoute el à qui elle répcnd. .Sa tristesse se modère, elle reprend ses pinceaux; et savez-vous le premier usage qu'elle en fait ? elle me peint en pied , messieurs, avec une jambe de bois el un bras de iiiuins. Allons , président, notre piquet. Je nie crois en veine aujourd'hui , et je vous gagnerai vingt fiches. — Nous les perdrez, général. —C'est ce que nous verrons. »
C.K fut au milieu d'une de ces parties, lorsque Duval finissait une leçon d'astronomie, que les amis de Paris se plaçaient pour entendre une nouvelle symphonie concertanle qu'allaient evéculer M. et madame Sancy, M. et madame Luceval, que François, allant el venant à son ordinaire, rencontra le pcre IJufour balelaol, la pâleur sur le front, la douleur dans les yeux.
Le vieillard aborda l'rançois : c'est toujours à lui que s'adressaient ceux qui avaient besoin de secours ou de consolations.
« Il vous est arrivé un malheur, père Dufour '— Le plus grand de
tous; monsieur. — Parlez, mon ami, parlez. — Notre gendre —
Nicolas, le bon Mcolas ! — En se laissant glisser de dessus une meule de foin... — Il est tombé? — Sur les pointes d'une fourche qu'on avait impriidcmnient plantée... Oli 1 mon Dieu, mon Dieul vit-il encore? — Bientôt il ne vivra plus. — Lafleiir, (Champagne, vie un cabriolet! Hâtez-vous, il n'y a pas un instant à perdre. — Que de bonté, monsieur ! vous allez envoyer... — Je vais moi-même, jière Dufour, cherdier, amener les gens de l'art les plus célèbres... — Il sull'irail , monsieur François, de charger un domestique... — Mon ami, ne laissons jamais à d'autres le p'aisir d'être uliles, quand nous pouvons le goûter nous-mêmes » Et François monte en voilure; il est déjà sur la roule de Paris. 11 presse, il pique le meilleur des chevaux de Luceval, dans deux heures il sera de retour.
Le vieillard le regardait aller; et quand il cessa de le voir, il élcv.» les yeux el les bras vers le ciel : • Bénissez-le, mon Dieu, qui lui avez donné votre bonté ! »
Les jeunes mères folâtraient , couraient sur le gazon. L'attitude du vieillard les frappe. Elles s'approchent , elles l'interrogent. Aussitôt la triste nouvelle se répand. Plus de ris, plus de jeux : on n'écoule que le cri de l'humanité souffrante.
Madame Luceval met des cordiaux dans un petit panier, madame Sancy en remplit un autre de vieux linge. Elles veulent porter, présenter elles-mêmes l'offrande au malheur : elle en sera plus chère à Kicolas.Il verra qu'on l'estime, qu'on l'aime, et s'il ne doit pas survivre à son accident, celle idée consolante l'aidera à mourir.
Tout le monde prend le chemin du village. Le général tenait Edouard par la main. " Viens, lui disail-il, accoutume-toi de bonne heure à voir des malheureux : tu ne rencontreras que cela dans le monde. "
Madame Ducoudrai marchait seule, l'œil morne, la tête penchée sur sa poitrine. Pauvre petite Jlarguerite ! pensait-elle ; bientôt peutêtre tu sentiras comme moi qu'on perd plus que la vie en perdant ce qu'on aime. La conformité de notre sort comblera l'intervalle qui nous sépare ; nous mêlerons nos larmes : et à qui parlerail-on de sa peine, qu'à l'être infortuné qui seul sait compatir à des maux qu'il éprouve ?
On entre en silence dans la maison qu'habitaient la veille encore le contenlement el la paix. Le malheureux était mourant. Le père el la mère Dufour, la jeune et intéressante Marguerite , deux enfants, qui balbutiaient à peine, étaient à genoux autour du lit , cl demandaient à Dieu un père, un époux , un gendre. Dieu fut sourd à leurs prières.
Que j'aime ce rustre du bon la Fontaine, qui
chez lui gardait un dieu de bois I
De ces dieux qui sont sourds , bien qu'ayant des oreilles. Le rustre cependant s'en promettait merveilles; II lui coûtait autant que trois.
A la 6n , se fâchant de n'en obtenir rien , Il vous prend un levier, met en pièces l'idole.
Quand je l'ai fait du bien,
M'as-tu valu, dit-il, seuloment une obole? Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels.
Et, puisque nous sommes en train de citer, un extrait de celle autre fable :
Un bloc de marbre était si beau
Qu'un statuaire en fil emplette.
Qu'en fera, dil-il, mon ciseau?
Scra-l-il dieu, table ou cuvelUi?
Il sera dieu; m«nie je veux Qu'il ait à sa main un tonnerre.
Tremblez , humains I faites des vowx ; Voilà le malirc do la terre.