XII. — Caroline parait sur la scène de la vie
Y a-t-il un bonlieur durable ? Dites-moi oii on le trouve.
Est-ce au milieu d'un monceau d'or? Du moment où on n'éprouve plus de détirs qu'on ne puisse satisfaire , on a cessé de jouir.
Est-ce dans la considération que donne une grande place? Respects sans amour delà part des inférieurs; envie, |iersécutioiisde celle des concurrents; calomnies après la chute , et toujours la nécessilé humiliante de llatter des supérieurs el de ramper devant eux.
Est-ce au pied des autels, qui prometicnt appui, consolations, et cil on ne trouve que tristesse , efl'roi , el des sens rebelles que le jeune cl l'ennui irritent souvent et ne calment jamais?
Est-ce dans les douceurs de l'amour? Ses illusions se dissipent comme la rosée aux i)remiers rayo:is du soleil.
Lsl-ce dans l'éclat de la domination? Les travaux, l'insomnie, les soucis dévorants sont sur les marches du trùne.
Où chercher le bonheur durable ? oii est-il ? nulle part. 11 n'existe point. Osons le ranger au nombre des chiuicrcs auxquelles les humains tacrihent leur courte vie.
Si lin être quelconque veut n'être pas malheureux, s'il veut faire une espèce de compensation du bien et du mal, qu'il pratique non les vertus de la nature, elle n'en impose pas, elle ne donne que des appétits; qu'il prali(|ue ce que le Contrat Social a nommé vertus, parce que ce qui est utile, ce qui est bon à tous, doit être distingué el révéré.
Celui qui a le bon esprit d'adopter des principes dont ses ancêtres
avaient reconnu l'utilité avant sa naissance, qui étend sur tout ce qui l'environne son active sollicitude, est déjà par le témoignage de sa conscience fort au-dessus du malheur.
Mais s'il sait adoucir ce que le bienfait a toujours d'amer; s'il a secouru avec celle modestie, ces égards compatissants que l'homme doit à l'homme soufflant; s'il répand sur sa femme, sur ses enfants, la portion de bonheur qui leur est propre, l'alfection des siens , la reconnaissance, les bénédictions publiques le rendront heureux un moment. Or, comme il n'est personne qui n'ait, selon ses ressources, ces moyens à sa disposition , il n'est personne aussi qui , par une bonne action répétée, ne puisse échapper au vide alTreux de la vie.
On me demande maintenant quelle idée j'attache au mot cojiso'ence, qui vient de m'écliapper. Un docteur répondrait que c'est un sentiment inné que Dieu a imprimé dans nos âmes : moi, qui ne suis pas savant, je dirai simplement que ma conscience innée était sans activité, avant qu'on m'eût enseigné ce qui est bon ou nuisible aux autres et à moi, et j'ajouterai que ma conscience n'est que mon propre témoignage de ce que j'ai fait de bien ou de mal , d'après les opinions et les principes reçus. Ce témoignage, le fléau, l'ennemi inséparable du méchant, est l'orgueil légitime et la récompense du juste, lors même qu'on lui refuse la justice qui lui est due : c'est de ce témoignage seul que dérivent les courts instants île bonheur dont nous pouvons jouir. IS'en cherchons point ailleurs. Misère, confusion, désordre , voilà ce qui reste à celui qui entreprend de briser la grande chaîne dont il est lui-même un chaînon.
Marguerite n'était pas métaphysicienne; jamais même elle n'avait entendu parler métaphysique qu'à son curé, qui n'y entendait rien. Mais Blarguerite avait reçu des bienfaits; elle concevait le plaisir de la bienfaisance, et elle désirait secrètement l'occasion de s'élever jusqu'à ses bienfaiteurs : elle la trouva bientôt.
M. et madame Luceval avaient prié en partant François de trouver une bonne, une excellente sevreuse ; et cela se trouve si facilement à la campagne, où toutes les femmes sont dans l'habitude de recevoir de l'argent, pour négliger, brusquer, tourmenter d'innocentes créatures ! Celles qui ne peuvent plus leur communiquer avec leur lait leurs inclinations vicieuses s'empressent, pour de l'argent encore, d'accueillir ces victimes de l'insouciance paternelle; et ce qui peut leur arriver de moins malheureux, c'est que leur imbécile institutrice ne fasse que prolonger leur première imbécillilé.
Ce départ précipité, cette espèce d'abandon, paraissaient extraordinaires à François. Il disait sa façon de penser à ce sujet au président : le président, qui prévoyait que François serait utile aux enfants comme il l'avait été au père, cherchait à entretenir cette affection qui devait se répandre sur toute une famille. Il fit convenir le tuteur qu'une femme grosse ne peut pas nourrir, qu'une femme délicate a des ménagements à garder dans une semblable position , et que la preuve de confiance la plus touchante que pouvaient lui donner JI. el madame Luceval, c'était de le charger exclusivement de la vie et du bien-être de Caroline.
Ces raisons suffisaient à un homme qui se plaisait à estimer ceux qu'il aimait; il trouvait même quelque orgueil à croire avec IM. le président que Luceval comptait pour sa fille sur ses soins tendres el désintéressés, qu'il lui avait prodigués autrefois. « Aimable jeune homme, disait-il eu cherchant une sevreuse, il veut que j'emporte au tombeau la satisfaction d'avoir élevé le père el les enfants ! •
Les sevreuses qu'il trouvait ne lui inspiraient que la défiance ou le dégoût. Il courait tout le jour; il rentrait, excédé de fatigue, et il trouvait le temps de veiller encore à ce que celle qu'il avait provisoirement chargée de soigner Caroline ne la laissât manquer de rien. Quelquefois il lendormait sur ses genoux.
C'est quelque chose de bien ridicule, n'est-ce pas, belles dames, qu'un homme qui endort un enfant? Voudriez-vous m'en dire la raison?... Vous balbutiez, vous ne savez que répoudre. Heureux, croyez-moi, celui qui a des faiblesses aimantes! il ne brille pas, mais il jouit.
Un soir , François était rentré désolé de l'inutilité de ses courses. 11 prenait sa rôtie au vin, et par intervalles il chantait d'une voix rauque un air usé, en berçant Caroline. La petite lui souriait aussi agréablement que peut le faire un enfant qui n'est pas beau, et un baiser de François était le prix du sourire.
Marguerite entra. Elle avait besoin de quelques renseignements sur ses occupations nouvelles, et depuis qu'elle ne rencontrait au hameau que des visages riants elle y venait sans contrainte.
François, après lui avoir répondu, lui parla de ses fatigues, de leur but, et du peu de succès qu'il en attendait. Elle réfléchit un instant. Sa figure s'anima, ses yeux brillèrent d'un éclat nouveau, ses gestes annonçaient cette belle chaleur ([ui accompagne toujours une résolution noble.
Quel moyen plus sûr, en effet, de prouver à monsieur et à madame Luceval qu'elle est digne d'eux, que de se charger de leur enfant, de supporter les dégoûts qui naissent à chaque instant de l'imperfection des organes, et les contradictions que suscitent des volontés d'autant plus opiniâtres qu'elles sont encore sans objet déterminé par la raison; de veiller la nuit, cl de guider le jour des pas encore incertains! Une mère se soumet quelquefois à ces devoirs pénibles;
LA FAMILLE LUCEVAL
son ctriir l'y porti', iiiuml elle en a un; une femme sahirii'e piomel el fcinl de' le» remplir : eelle-là est la plus esllmalile, qui , sans uutie altr.iil (|ue le plaisir de bien l'aire, entreprend volontairement celle loni;ue et pénible tâche ; el c'est ce que lit ^Lirijuerite.
Soilà donc la l'ille unique, la seule liéritière evislanle d'une immense fortune , bannie de l'intérieur des possessions de sou père, reléi;uée avec des j;a(;isles : telle est la première observation qui se présente à l'esprit.
Mais si l'on pense qu'il ne faut encore à Caroline que des aliments, un liabit et un loil; qu'elle iRuore ces habitudes élrangères ù la nature, qui sont (levcEiues pour nous des besoins impérieux; si l'on jM-nse que f.'aroline , à la linijcrle, pouvait se pcrniellre ce ([u'on lui eût interdit sous les lantbris dorés de s:i mère ; que .Mari;uerite se partageait éi;alement entre elle et ses enfants, el qu'enfin les vertus siniidesde l'ran<;ois veillaient sans cesse autour de son berceau, on jugera Caroline heureuse, et elle l'était en elVet.
François écrivait à M. I.uceval réi;ulièrcmeul une fois. la semaine. Il faisait ses lettres loni;ues, parce qu'il se complaisait il parler de l'enfant, et qu'il entrait dans les plus petits détails. Luceval répondait exactement. Ses lettres euprimaicnt île l'alTection pour sa fille, de l'estime et de la reconnaissance pour l'rancois : le bonhominc était enchanté.
Un courrier, porteur de billets ornés de jolies viijneltes , apprit enfin ani habitants du hameau que madame Luceval était mère d'une seconde fille, qui effaçait ce qu'on avait vu de plus beau. Tant pis pour Caroline, disait tout bas le président, 'raut mieux pourCaroline, disait tout haut François; la nature lui a donué une compagne et une amie.
On s'attache par ses bienfaits; et depuis quelque temps le brave homme éprouvait le désir et le besoin de revoir son Adolphe. La naissance du bel enfant exigeait des félicitations: la biensiiance fut le prétexte; l'afl'ection seule le fil partir.
François, pour être bien reçu, n'avait qu'à se i>résenler: il le savait; mais il savait aussi quel prix on attache à une jouissance inattendue. 11 emmenait avec lui la petite Caroline, qui s'essayait à marcher, et qui commençait à articuler ces premiers mots si doux k l'oreille d un père et d'une mère.
Ah ! pensait François , quel plaisir ils auront à la voir trouver, perdre, chercher, retrouver l'équilibre! Combien leurs ccriirs seront émus lorsqu'ils devineront les mots qu'elle balliulie à peine !
Uèves de bonheur rendi'nt la peine léijère. l'rancois était insensible à la (jéne d'avoir, pendant toute la route, Caroline sur ses genoux. Il avait pris une femme; mais ce n'était pas Marguerite, el l'enfant n'était bien qu'avec elle ou François.
Ils arrivent. Luceval voit son vieux ami descendre de voiture; il court, il est dans ses bras. Il caresse sa Caroline, qui ne le connaît plus, qui pleure, qui crie papa, et c'est à François que ce mot s'adresse; c'est à lui qu'elle tend ses petits bras; c'est lui qu'elle semble implorer.
l'rancois était au désespoir que ce nom, qu'il lui avait a]ipris à prononcer pour son père, ne s'adressât qu'à celui qui , à la vérité, en remplissait les devoirs... Luceval, frappé de la force de cet instinct qui attache exclusivement l'enfance à eeux qu'elle reconnaît à leurs bienf.iits, et que le besoin d'un appui l'oblige à adopter, Luceval s'efforçait en vain de cacher, sous un air de gaieté, son embarras, et peut être certains reproches intérieurs... François, qui prenait toujours les choses du côté le plus avantsigeiix, s'applaudissait que son pupille ne s'aperçût de rien. Ce cher Adolphe, pensait-il, combien il souffrirait s'il avait vu que sa fille me préfère à lui !
Ils entrent dans la chambre de madame. François lui présente Caroline, qu'elle embrasse une fois, deux fois, pendant que le tuteur 'ourne une espèce de compliment, à la fin diiquil on linvite à s'approcher du berceau de Julie. Le bniihomnic s'écrie qu'il est impossible, en effet, de rien voir de plus beau, et madame Luceval lui sourit.
Il prend Caroline dans ses bras, il approche ses joues de celles de sa sœur. «Charles, ditCarolinc en (ircssant Julie de ses petites mains.» Charles était le plus jeune des enfants de .^larguerite.
• Il parait, dit madame Luceval, que Caroline aime beaucoup les petits habitants du hameau. 11 faut l'y reconduire; elle s'ennuierait 'Cl. — Je le crois, madame, répondit l'rancois de la meilleure foi du monde. » Luceval rêvait et ne disait rien.
Il ne restait plus, selon le digne homme, qu'à faire valoir un peu les talents de sa (Caroline. Mettre dans le plus beau jour son adresse naissante, un euttndement qui comnienç.iit à se développer, c'était plaire à ses parents : telle était la façon de voir de François, «c \oui savez, madame, que (Jaroline marche assez bien? — Vous nous l'avez écrit. Coiument se portent nos amis du hameau? — A merveille, madame. Je vais la f.iire Irotier sur ce tapis. — Ft madame IJucou- ''f'' — Toujours fort triste, madame. Allons, viens, mon enfant, viens. Il 11 s'élait misa l'extrémité de la chambre, et la petite allait à lui en appuyant un pied avec précauUon , en cherchant bien l'aplomb avant de lever l'autre; elle lui souriait, quand elle avait fait trois ou quatre pas; François rcncourageait de l'oeil el de la xoii; enfin, elle ,'
courait dans «es bras lorsqu'elle était assez prêt de lui j.our ne rien craindre.
• Comment donc, monsieur François, mais elle est très-avancée!
— IN'»sl-il pas vrai, madame ?()li ! je savait bien que ce tableau vous ferait le plus grand plaisir... El, si vous l'intciidii-z parler! Caroline voilà maman. ■ Ft la petite court à la porte en pleurant de joie et eii répétant : « !Maiiian, inainan! u (^'était .Marguerite qu'elle attendait.
Sa précipitation lui fait f.iire un faux pas. File loiiilie et se blesse au front; c'est l'rançuis qui la relève. ■< Loiiison, vous n'enlendez pas ma fille qui crie? l)oiiiie/.-la-iiioi donc. • l''r.iiiçois s'empresse d'apporter Caroline ; Luuison présente Julie, a Vous ne croiriez, pas, mousieur François, (|ue cette charmante Julie ne peulallendre le sein un moment: il faut que je sois à ses ordres. — AJais, madame , (Caroline souffre. — .Ah 1 voyez cela , Loiiison. — lié ! madame, si sa mère ne la soulage pas, du moins ne passera-t-elle pas dans les mains de ses domestiques? • Ft François cherche ce qu'il faut pour faire et mouiller une compresse. « .Mon bon ami , vous ]iaraissez avoir de l'huiiieur,
— i\on, monsieur, je n'en ai pas. — Nous auriez tort, au reste; car vous devez sentir que la faiblesse d'un enfant de quinze jours réclame les premiers soins d'une mère.
» — \ oilà une observation qui m'était échappée, et que monsieur le ])résidcnl m'aurait faite comme vous- Il m'a souvent fait revenir de cerlaines idées .. Je vous avoue que j'avais en effet de riiiinicur, que j'en avais beaucoup, et je vous en demande jiardon. Permetlcz que j'arrange l.i tète de (Caroline. — .Monsieur François? — M.idamci'
— S il xous était égal de passer dans l'appartement de monsieur... Je vous avoue que les cris de deux enfants... — Oh ! c'est trop juste, madame. » tt François passe chez monsieur.
Luceval le suit. •< Mon bon ami, je voudrais bien dîner avec vous.
— Monsieur, je compte sur ce plaisir-là. — Mais, je fi.-rais beaucoup de peine à madame si je la laissais seule, et vous savez que le bruit l'incommode. — Allons, allons, mon cher Adolphe, pas de contrainte entre nous. Vous me ferez servir ici, et ensuite je partirai. — Je suis bien fâché de ce contre temps ; vous serez seul, et... — J'ai Caroline monsieur. — ^ ous vous ennuierez avec elle. — Jamais nous ne nous ennuyons ensemble. »
Luceval couservait pour son tuteur un grand fonds d'attachement- Caroline lui était chère; un père tient beaucoup moins qu'une mère à la figure de ses enfants. Mais l'empire de madame Luceval s'affermissait tous les jours. Ce n'était point par de i;rands airs, par des caprices, pir des larmes qu'elle faisait tout ployer : c'était par une douceur insinuante, par les grâces d'une figure enchanteresse; c'était à travers les expressions d'un attachement réel qu'elle se laissait deviner, qu'elle inspirait l'idée de la prévenir, et sa reconnaissance était toujours le prix d'une soumission dont ou ne s'apercevait p.is. Ou croyait n'avoir cédé qu'à sou cœur, quand on avait réellement obéi. Ce joug n'avait rien d'humiliant ni de jiéuible. Le ]iulilic même, toujours malin, souvent méchant, ne pénétrait pas la jeune dame. Il citait Luceval comme le modèle le plus fortuné des époux, et il proposait sa femme comme un exemple de tendresse , d'allenlion et d'égards.
11 est difficile qu'une autorité établie sur de semblables bases ne dure pas longtemps. Celle de madame Luceval subsisia , lorsqu'il ne restait que le souvenir de ses charmes; elle la soutint encore par les seules ressources de son esprit.
Elle avait aimé Caroline avec une tendresse qui la reniait insensible à la défectuosité de ses traits. La beauté de Julie, dans qui elle se plaisait à se reconnaître, avait entraîné et fixé son cœur. Est-ce un crime de distinguer, parmi ces jeunes plantes, celle qui justifie le plus notre affection? C'en est un certainement de laisser percer une préférence dont on n'est pas maître , mais dont on sent secrètement l'inju>tice, et de ne point dédommager, par l'égalité de soins el de bienfaits, celle qu'on prive d'une partie des affections auxquelles elleades droits sacrés. Est-ce ce que fil madame Luceval? c'est ce que nous verrons.
En dînant avec sa petite Caroline , François réfléchissait à ce qu'il avait vu , à ce qu'il avait entendu. 11 se rappelait certains mots qui annonçaient la froideur, et, malgré le penchant qu'ont les honnêtes gens à juger favorablement ceux qu'ils aiment, François avait au moins des doutes, et c'était un malheur pour lui. Il regardait l'enfant d'un air (jui disait clairement: >e crains rien, François te reste; cl l'instant d'après, une pensée déchirante l'agitait; il pouvait mourir, et alors... « Allons, dit-il en se levant de table, retournons au hameau, et consultons monsieur le président. •
Il entra chez madame avec tiaroline; il fallait qu'elle prît congé de SCS parents. Ou la caressa bcau;:oup, mais beaucoup. La jeune dame eiprimail-elle la satisfaction de voir éloigner un enfant trop au-dessous d'elle et de sa sœur? La tendresse maternelle l'emporLiil-elle en ce moment sur un orgueil mal-entendu? réparait-elle les torts du matin? François ne vit, ne voulut voir que le triomphe de la nature, el ses soupçons s'évanouirent à l'instanl. t^Ju'ils sont heureux, ceux qui ne ]R'uveiit croire le mal, qui voient le bien même oii il n'est pas, qui jugent enfin les hommes d'apris eux ! cl qu'il est cruel de dissiper une erreur d'oii dépend le calme de leur vie !
François rcmonla en voiture, détrompé, satisfait. II reprit gaiement
I \ FAMILLE LCCE\AL.
ses li;il)itiidfs , Caroline les siennes; le président entretint f.icilenient les idées riantes, qui cbaroiaienl les Iravaui du brave lionime: tout allait au niicuv.
Madame l.uceval, parfaitement rétablie, se partageait entre Julie et le grand monde. Point de veilles trop prolongées; point de ces modes qui blessent la décence et exposent la santé ; point de jeu , cette ressource des imbéciles et des gens désœuvrés; du reste, tout ce qui peut contribuer à embellir, à faire couler la vie, et surtout cette variété précieuse qui prévient l'ennui, qu'on se procure si facilement avec du goût et de l'or.
A la vérité, les amis de madame Luceval étaient obligés d'acheter un peu les p'aisirs qu'ils trouvaient chez elle. Il fallait entendre souvent l'éloge physique et même moral de niadcinoiselle Julie. On convenait facilement de sa rare be^mté; il ne fallait pour cela que des jeui. On avait un peu plus de peine à reconnaitrc des intentions prononcécsdans un geste, dans un sourire purement machinal. On avait alors le malheur de croire assez généralement que nous sommes sans intelligence avant le développement des organes ([ui nous servent a comparer; et sans doute le dernier degré de la sagesse humaine est d'avoir compose de ces organes un être abstrait qu'on appelle uneàme.
Cependant, tomme il est facile d'être de l'avis d'une jolie femme, surtout quand elle e.st aimable et qu'elle fait au mieux les honneurs de chez elle, on avouait, sans trop de résistance, que les organes de mademoiselle Julie étonneraient un jour les matérialistes et les spirilualistes. (^ette opinion, énoncée avec la facilité et la délicatesse qui distinguent les gens bien élevés, était presque toujours suivie d'une fête plus ou moins agréable, .\insi , madame Luceval donnait souvent des fêles, parce que tout le monde les aime et que tout le monde savait le moyen de les amener.
Ces éloges, si innocents en apparence, et qui n'avaient réellement d'autre but que de plaire et de s'amuser, n'étaient point pourtant sans des inconvénients graves. Ils entretenaient, ils augmentaient l'amour presque eiclusif de la jeune dame pour Julie; ils le justifiaient à ses yeux. Les premiers mots que put entendre la malheureuse enfant l'enivrèrent d'orgueil . et elle était encore aux (lortes de la vie.
Caroline ne recevait de compliiiiciit de personne, et elle n'en méritait point. Sa figure n'avait rien d'attrayant; son intellii^ence était celle d'une petite fille, dont on n'a pas fatigué la mémoire jiour n'en faire qu'un perroquet; c'est-à-dire qu'elle n'avait que les idées propres à son âge et qu'elle en avait peu.
Cependant Caroline, qui ne connaissait ni les louanges ni les fêtes, était parfaitement heureuse à sa manière. Elle n'avait que les désirs delà nature, et ceux-là sont faciles à satisfaire. François, Marijucrite, ses deux enfants, composaient son univers. Les premiers faisaient tout pour elle, et n'en exigeaient rien: pouvait-elle ne pas les aimer? Guillaume et Charles n'étaient pas si com]ilalsanls Quelquefois, au milieu du jeu le plus intéressant, on se brouillait, on se querellait sans savoir pourquoi; on se quittait et on se rapprochait bientôt parle besoin de jouer encore.
Duval et le président allaient souvent à la lingerie, le général quelquefois, et, assez ordinairement, madame Ducoudrai accompagnait son vieux héros. (Caroline n'aimait pas ces visites, parce qu'il fallait répondre à ce qu'elle n'entendait pas , faire des révérences auxquelles elle ne trouvait aucune valeur; et les enfants ne font sans contrainte que ce qui leur plaît, ou ce qui leur paraît bon ou utile pour eux.
Ce que François avait fait pour son Adolphe, il le faisait encore pour sa fille. Il redevenait enfant auprès d'elle; il la consolait des brusqueries de (Charles et de Ouillaunie , et tous les soirs il lui donnait une leçon de lecture. ^lais, soit qu'il entendit mal l'art d'enseigner, soit ([ue son élève manquât de disposiiitions ou de bonne volonté, Caroline f.iisait peu de progrès. François s'en aflligeait sérieusement. Il s'était fl.tlé que les qu<lités de l'esprit tiendraient un jour lieu de grâces et d'attraits. 11 plaignait unenfmt a qui la nature avait tout refusé; il se plaignait quelquefois à Caroline elle-même; Caroline le caressait, parce quelle le voyait mécontent; François se calmait, et donnait une autre leçon aussi infructueuse que les précédentes.
Il y eut encore quelques changements an hameau. Le temps, qui seul cicatrise les plaies de l'âme, avait guéri madame iJuroudrai de la manie de s'allliger inutilement; et le temps, qui détruit tout, éteignit ce qui restait du général.
Tous ceux qui le connaissaient sentirent vivement cette perte. Le petit Edouard surtout regrettait son unique camarade. Plus âgé que Caroline et que les enfants de Marguerite, il ne prenait aucune part à des jeux qui avaient cessé de l'intéresser. Oui pouvait d'ailleurs avoir pour lui cette bonté, ces complaisances, dont il ne sentit réellement la valeur que lorsqu'il en fut privé?
Il avait suivi , en pleurant, le convoi de son bon ami. Tous les jours, il allait joncher de fleurs la pierre modeste qui le couvrait. 11 fil un faisceau des armes enfantines qu'il avait reçues de lui. Il les plaça dans l'endroit le plus apparent de sa chambre, et il écrivit dessous cette inscription naive : // ne peut plus m'en faire; je les conserverai toujours.
Le président remarquait avec une vive satisfaction qu'E<louard était né avec un excellent coeur. Mais il s'arréuit devant un faisceau, l'œil
morne, la tète penchée sur sa poitrine; il prenait le Polybe du général, il l'ouvrait de préférence aux feuillets les plus usés; il lisait, non iiour comprendre, mais pour arrêter ses yeux sur les carai tères qu'avait lus et relus son ami. Les moindres actions d'Edouard avaient l'empreinte de la mélancolie, et sa mère alarmée voyait son fils unique descendre au tombeau sans avoir joui de la vie : les femmes sont extrêmes en tout.
Le pré-ideiit représentait à madame Ducoudrai que les affections de l'enfance varient comme les vents; que le chagrin d'Edouard se dissiperait devant un oiseau, un cerf-volant, une mouche. .Mais per- I suadi'-t-on une mère? Madame Ducoudrai mena Edouard à Paiis.
Le chapitre des conjectures est le seul qu'on puisse terminer : le cœur humain a tant de ressorts cachés! peut-être madame Ducoudrai ne se fiit-elle pas décidée à quitter aussi facilement sa retraite un an ou deux plus tôt. Peut-être, indépendamment de l'intérêt que lui inspi- 1 rait son fils, une voix secrète lui disait-elle qu'une veuve , jeune en- I core, belle, aimable, et qui a eu enfin le bon esprit de se consoler, doit passer au milieu d'un monde fait pour l'apprécier les belles années qui lui restent encore. Les suites de son retour à la société prouvent au moins que ma conjecture n'est pas sans quelque vraisemblance. Un colonel, qui n'était pas aussi savant que M. Ducoudrai, mais qui portait un uniforme beaucoup plus galant, et qui le portait à merveille, un colonel de hussards vit la jeune veuve, la trouva charmante , et osa le lui dire.
Souvent fillette écoule ce qu'elle n'entend pas. Mais veuve qui écoute sans colère, donne nécessairement des espérances. M. de Surville en conçut de si fondées, qu'au bout de trois mois madame Ducoudrai, qui s'était promis de passer sa vie dans les larmes, jura au pied des autels de la passer dans les bras du colonel, et se trouva fort bien de son nouveau serment.
Cependant , il est diflicile d'accorder les plaisirs d'un nouveau mariage avec les soins que demande l'éducation d'un fils. Une femme, d'ailleurs, ne peut la pousser loin, et on lire peu d instituteurs du corps des hussards. Edouard entra donc dans une excellente pension, où on apprenait tout, c'est-à-dire qu'on en sortait après avoir parlé de tout et sans rien savoir à fond. En faut-il davantage pour un homme du bon ton? Le Français aimable ellleure tout et ne s'appepesaiitit sur rien.
Le président avait perdu le général, et le départ de madame Ducoudrai avait ajouté au vide qu'il éprouvait déjà. Cependant, fidèle, disait-il, au plan de vie qu'il s'était tracé, mais flatté peut-être , d'après le chapitre des conjectures, d'entendre murmurer autour de lui que le vrai mérite sait se suffire , il resta presque seul à l'ermitage, c'est ainsi qu'il appelait le hameau. 11 n'avait pas tous les jours des visites, et comme il n'est pas d'ermite qui ne sente la nécessité d'échapper à l'ennui par le travail, le président, au lieu de faire des paniers de jonc, qui ont leur utilité, ou des agnus Dei , qui ne sont bons à rien , trouva plus convenable de passer ses jours à voyager dans l'espace. Duval le guidait dans les cieux , et le soir ils allaient tous deux à la lingerie, oublier Sirius et la voie lactée, au sein de la nature et de la simplicité.
Ils ne dédaignaient pas de descendre au niveau de la jolie et intéressante Marguerite; ils se faisaient économistes avec François; ils jouaient avec les enfants, et ils avouaient franchement que les corps terrestres avec qui on est en analogie directe sont bien aussi dignes d'attention que les globes aériens, en faveur desquels pourtant on se donne la peine inutile d'étendre le chapitre des conjectures.
Comme les gens les moins instruits ne sont pas toujours les moins curieux, ^Marguerite et François ;e mêlaient quelquefois de parler astronomie. Ils mettaient ainsi nos astronomes dans la nécessité de leur répondre. Ceuv-ci, pour mettre la science à leur portée, la dépouillaient de sa sublime et obscure enveloppe; ils enseignaient ce qu'ils savaient de positif, sans prétenlioii, sans morgue; et comme rien ne rend un principe aussi clair que l'application, le président faisait un soir une éclipse à François avec une pomme dans une main et une bougie dans l'autre. Caroline, qu'on n'observait pas, qu'on croyait occupée à tout autre chose, était, au contraire, ties-attentive. Elle s'écria tout à coup : « J'entends : quand je ne verrai pas clair à midi, c'est qu'il y aura une pomme entre le soleil et moi. »
Dès ce moment les opinions se fixèrent. On sentit de quoi l'enfant serait capable, et François fut le seul qui n'eût point à se reprocher de l'avoir négligée.
Les honnêtes gens se plaisent à réparer leurs torts. Le président s'attacha à former, à développer le jugement de Caroline; Duval savait également jiiquer son amour-propre et fixer son attention. Il amenait une question; il y répondait de manière à exciter de plus en plus la soif d'apprendre, fiientôt François recueillit le prix de ses soins : Caroline lut, et lut bien.
Dès lors elle s'établit à la bibliothèque. Fière de ses progrès, elle lisait seule , elle lisait à Duval , elle lisait à tous ceux qui entraient. Elle se faisait expliquer ce qu'elle n'entendait pas ; elle oubliait rarement les exp'icalioiis reçues; et lorsqu'elle avait mérité et obtenu des éloges, elle courait en jouir auprès de .'Marguerile , et la poupée ou les osselets faisaient oublier un moment les livres élémentaires.
A quelque chose malheur est bon, dit un vieux proverbe plein de
LA I- \ MII.I.1-: i.i (;i;\Ai,.
sens. Si Caroline cùl clé belle , on en eût fjil , comme de Julie, un joujou de Sillon. F.iitourcc d'^Ircs siipcrruicU , elle se fill hiissc persuader, comme Julie, que la heaulc lient lieu de tout, qu'elle dispense de tout; et femme qui n'est que belle, est bien peu de cbose, en vérité.
On admirait un monunionl supsrbe, L'orgueil de trente polonlals ; De ses debns, cacbés sous 1 herbe, L'amateur s éloigne A grands pas.