XIII. — Seine qu'on a pu prévoir
Le hameau, abandonné pendant quelque temps, se repeupla cnlin par des causes aussi simples que cidles qui en avaient fait un désert.
On vante beaucoup l'expérience : elle n'est utile qu'aux i;ens sans liassions ; elle est perdue pour les autres, et ceux-là composent les dixneuf vini;lièmes de l'espicc bumaine. Madame de Surville, qui avait adoré .M. Ducoudrai, et qui l'avait oublié, était persuadée qu'elle aimerait le reste de sa vie M. de Surville ; et pour l'aimer à son aise, elle était revenue s'établir avec lui au bameau. M. de Surville, qui s'était souvent marié à la manière des bussards et de beaucoup d'autres, ne croyait pas aux passions élernelles; mais il était persuadé qu'il n'est pas d'amour nouveau qui ne |iuissc soutenir l'épreuve d'une campagne. Il lui était donc indilïéreiit d'être beureux six mois aux champs ou à la ville; et puis il n'était pas f;icbé de se distraire de ses habitudes, pour les reprendre avec plus de plaisir : il se laissa conduire au hameau.
M. et madame Sancy, très-jeunes encore, et par conséquent trèsmauvais spéculaleiirs, avaient monté leunnaisoii de Paris sur un ton que leur fortune ne leur permettait pus de soutenir. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que l'unique moyen de conserver ce qui leur restait était de restreindre leurs dépenses. Cependant, il est dur de déchoir, de remettre ses loges aux dilïérents théâtres, de n'avoir plus qu'un simple cabriolet, après avoir eu équipage, et d'entendre dire autour de soi : On ne dine plus chez eux (pi'uiie fois la semaine.
Avec du courage, on peut déclarer publiquement qu'on cède à la crainte de se ruiner tout à l'ait ; mais i et aveu n'est pas projire à Tuppeler la considération, surtout à l'aris. Madame Saiii y jugea à propos de mentir pour concilier sa vanité et ses intérêts. L'air épais de la ville lui devenait contraire; elle avait de fréquents maux de tète, et il est reçu qu'une femme qui a mal à la tète doit prendre un parti sérieux. D'ailleurs on touchait au printemps , et la première verdure, le premier chant dis oiseaux sont si altrajants! Enfin, le chanteur le plus célèbre de l'Lurope avait loué la maisonm lie du général, et la campagne n'allait offrir qu'une suite de jouissances et d'enchantements. .M. et madame Sancy revinrent au hameau.
La vieille sœur du général s'était retirée avec une pension de IT.lat, plus que suffisante à ses besoins. Le chanteur par evcellence avait fait nettoyer, arranger, décorer sa maisonnette, et il arriva, suivi de deux malles de musique et de quinze » vingt instruments.
C'est un événement, même dans une capitale, que l'arrivée d'un tel personnage , à plus forte rai-on à la campagne , oii l'on fait d'une bagatelle une affaire importante. .M. et madame Sancy, passionnés pour la musique, coururent recevoir le dieu du chant. Le président. Duvet et les autres voulurent aussi voir un homme qui ne s'habillait, qui ne parlait, qui ne faisait rien comme personne. L'n original a toujours un côté piq'^ant, et la vanité du chanteur ne manqua pas d'attribuer à un empressement mérité ce qu'il ne devait en grande partie qu'à la curiosité.
C'est le président qui se chargeait de présenter Caroline aux arrivants. Il n'était ni chanteur ni original, il avait des qualités, ce qui vaut mieux que des fredons, et les siennes commandaient l'estime et la confiance.
Ce n'était d'abord que par égard pour lui qu'on recevait Caroline. Insensiblement on s'y attachait; elle n'avait pas été gâtée, et ne croyait point qu'on dût faire tout pour elle. Douce , aimante, toujours disposée à obliger, comptant pour rien ses complaisances, pour toutes celles qu'on lui accordait, clic forçait pour ainsi dire 1rs cœurs à passer de la bienveillance à l'affection. C'est par ces moyens qu'elle employait sans les connaître, pir la seule impulsion de la nature, qu'elle trouva dans chacun des habitants un ami et un maître.
Elle dessinait auprès de madame de Surville ; elle apprenait chez madame Sancy la musique instrumentale ; elle filait des sons chez le chanteur. Des succès rapides la rendaient plus avide d'apprendre, justifiaient les bontés de ses maîtres, en obtenaient la continuation. Ils étaient fiers de leur élevé , et sans doute Caroline leur devait beaucoup ; mais elle était née avec ce tact sur, ce goût épuré, celte imagination forte, qui font seuls les grands artistes,
Le bon François était enchanté. Mais ci' qui touchait, pénétrait son cœur, c'est que Caroline, après avoir passé la journée avec des personnes d'une classe distinguée, revenait le soir caresser Marguerite, et jouer gaiement avec ses enfants. Elle partageait leur souper frugal; elle s'endormait au milieu d'eux. " Elle est bonne, disait François au président; elle aura des talents; que n'a-t-elle aussi la
beauté ! Elle aurait tout , répondait le président , et qui peut tout avoir? •
11 est une époque oit les époux les mieux assortis ne résistent pas au vide et à reiiiiiii de ces tèle-à-tète, jadis si doux et si attrayants. Depuis longtemps Luceval et sa femme éprouvaient le besoin de se quitter, jiour se retrouver avec quelque plaisir Ce besoin se faisait sentir plus impérieusement d'année en année , et c'est au milieu d'un tourbillon aussi brillant que dispendieux qii ils s'étourdissaient sur une existence (|irils n'avaient pas l'art n'utiliser.
Leur fortune ne souffrait pas cependant de la multiplicité des plaisirs. Madame d'I.gligny était toujours à la tète de leur maison tout y respirait rabondance : l'observateur seul pouvait deviner l'économie .sage et bien entendue qui fournissait à tout ; mais observe-t-on à l'aris?
M. et madame Luceval ne redoutaient que le témoignage de leur raison : ou la retrouve malgré soi dans la solitude et le recueillement. Ils devaient donc avoir pour la vie champêtre un éloifnement invincible : et depuis des années, ils n'avaient point paru au bameau.
(Ju'y auraient-ils faits? François était plus qu'un autre euxmêmes, et il est très-commode de recevoir ses revenus et d'en donner quittance, sans se déranger de chez soi. A oir (Caroline ? elle était bien , très-bien ; ils n'en pouvaient douter, et deux fois la semaine ils en recevaient des nouvelles.
En effet, François écrivait plus régulièrement encore depuis qu'il pouvait annoncer des choses satisfaisantes. Il s'étendait avec complaisance sur l'étonnanle facilité de l'enfant, sur son goût pour le travail, sur tout ce que vous savez déjà.
A'ous sentez qu'on appréciait les détails de François d'après ses préventions. On cherche toujours à faire valoir ceux à qui ou s'intéresse, et la vieillesse exagère volontiers. Le bonhomme d'ailleurs était aussi étranger aux beaux-arts qu'aux sciences exactes : de quel poids pouvait donc être son suffrage? Et piis, quelle apparence que des femmes d'un certain genre donnassent régulièrement des leçons à une petite fille qui ne prévenait pas en sa faveur, lorsqu'une mère ne pouvait se ployer à montrer le piano, sur lequel elle excellait, à sa Julie, qui lui était si chère? 11 n'ctait donc pas possible de croire qu'un enfant élevé à la campagne sût réellement quelque chose, lorsque cette charmante Julie, qui avait les maîtres les plus chers de Paris, ne savait encoie rien. 1 els étaient les raisonnements de M. et de madame Luceval. Il fallut iiourtant se rendre à l'évidence.
C'est par elle que le président voulait faire revenir .M. et madame Luceval de leur injustice; il n'attendait qu'une occasion : elle ne tarda pas à s'offrir.
On était à la fin de décembre. Le renouvellement prochain de l'année était une circonstance heureuse. « î^crivez à voire jière et à votre mèie, dit-il à (].iroliiie. — Que leur écrirai-je, monsieur ? — De l'embarras , Caroline, et vous avez lu madame de Sévigné ! — Ce n'est pas le style qui m'embarrasse. — Alors, écoutez votre cœur. — Il ne me dit rien , monsieur. — Caroline ! — J'écrirais facilement à François et à Marguerite. — A ous leur devez beaucoup; mais 31. et madame Luceval... — Que leurdois-je, monsieur? >>
Le trait était violent ; mais Caroline grandissait; elle commençait à sentir l'abandon et l'espèce de mépris auxquels on la livrait; son cœur était ulcéré , elle le soulageait du poids qui l'accablait.
Le président saisit les conséquences des dispositions réciproques des parents et de leur fille. Il employa poui persuader Caroline ce que la morale a d insinuant, ce que la raison a de force. Elle répondait avec la franchise de l'innocence et la persuasion de son injure; elle opposait au président des raisonnements simples, mais sans réplique. Il ne lui restait qu'une ressource, celle de la prière, et il ne rougit pas d'y descendre.
Caroline ne savait pas résister à l'amitié. Elle écrivit; mais le' res- [lect seul avait dicté sa lettre. Le président la prit, l'emporta. Ils répondront, pensait-il. Que leur lettre renferme une expression affectueuse, Caroline reviendra : la nature l'a faite pour aimer.
M. de Surville était à sou régiment, Edouard à sa pension. Une femme, sensible privée de tous les objets qui lui sont chers, regarde autour d'elle sur qui s'exercera sa sensibilité. La plupart se jettent dans le pays des chimères, et cet amour mystique n'est utile ni à elles, ni aux autres. Madame de Surville avait en quelque sorte fixé Caroline auprès d'elle, et la moitié des journées se passait en leçons et en lectures.
Caroline avait crayonné une tête de IViobé avec une correction et un fini qui eussent fait honneur à un âge plus avancé. Le président la joignit à la lettre, et il écrivit lui-même qu'il ne doutait pas du plaisir que feraient ces essais intéressants, ni de celui qu'on éprouverait à en marquer a l'enfant la satisfaction qu'elle avait droit d'en attendre.
François voulait absolument porter lui-même le paquet. Le président craignait toujours qu'il ne s'éclairât enfin sur une erreur qu'il n'entretenait qu'a force de soins et d'adresse. Il trouva un prétexte, et il ne lui fut pas difficile de persuader François accoutumé à céder à cet ascendant que prend toujours sur les autres un homme éclairé et respectable. On fit partir un domestique.
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LA FAMILLE LUCEVAL
Il n't'lait plus juTmis i> M. et à mndaino L'icoval de douter de ce qu'atVirniait un lioiiinie ti'l que le prosulent. 11 demeura constant que les carartérc; (^talent ceux de (.'arolinc , que le style était le sien , et que la >iolié n'av.iit point été retouchée.
Il est des moments heureux, oii les ccpurs que les petites passions ont écartes de la nature y reviennent nialj;ré cm. I.uceval regarda sa femme ; il trouva sur sa figure les rei;rels et la tendresse, et il lui proposa de répondre à (Caroline. Il écrivit en père ; madame I.uceval prit la peine d'ajouter quelques lignes .i la lettre. Ils félicitaient l'enfant, l'assuraient de leur alïection , et l'invitaient .'i venir passer quelques jours il Paris. Le domestique fui renvoyé aussitôt , et revint porter la joie dans tous les cœurs. Caroline attendrie se reprochait la sécheresse de son style; François sentait le ridicule de ses soupçons sans cesse renaissants; le président s'applaudissait de son ouvrage.
Le porteur de cette lettre consolatrice n'était pas sorti des barrières, que madame I.uceval réfléchissait déjà. (Jue ferait-elle de celte petite fille? Comment la produire dans un certain monde? Le moyen pour une jolie femme d'avouer un tel enfant? Et si ce monde bizarre s'accoutumait à sa ligure, qu'il lui sût gré de ses talents, quelle disgrAce pour sa sœur, quel chagrin pour sa mère, de la voir l'éduitc à un rôle secondaire 1 Elle faisait part de ses craintes à Luceval, qui ne iiouvait plus se dispenser d'être de l'avis de madame.
(Juel parti prendre? Envoyer un co«itre-ordre était un moyen si'ir; mais oserait-on l'employer? On discuta le pour et le contre, et quand on balance à faire une faute, on la commet rarement. M. el madame Luceval convinrent de ne pas revenir sur ce qui était fait, mais de se conduire à l'avenir avec plus de circonspection.
On liniss;iit à peine de délibérer, que François entra au salon avec sa protégée. Faire habiller Caroline , monter avec elle en voiture, pousser le cheval ;'i toutes jambes, avait été l'afT.iire d'un instant.
Caroline, qui croyait avoir une injustice à réparer, se précipita dans les bras de ses parents. Elle en reçut quelques caresses, qui la touchèrent jusqu'aux larmes. François, debout, la tèle et le corps en avant, un carton sous un bras, son mouchoir ii la main, ne cherchait pas h cacher son émotion, il mâchonnait entre ses dent : « M. le président le disait bien : il est impossible de ne pas aimer ses enfants. •
Madame Luceval se remit promptement d'une émotion que sans doute elle ne jouait point, et elle examina attentivement sa fille, o Hé ! mais elle est aussi bien mise que Julie I — Pourquoi pas , mad.ime? répondit le vieillird? IV'est-elle pas sa scrur, et sa sœur ainée ? — Vous ne m'avez pas entendue, monsieur François. Je m'étonne seulement qu'on habille ainsi au village. — Oh ! madame , je lui fais tout faire par les meilleures ouvrières de Paris. — Mais, maman, ne verrai-je pas ma sœur ! — Elle est allée avec madame d'Fgligny .i un eicellent concert. Je ne néglige rien pour lui former le goût. A propos, mademoiselle, on dit que vous savez bien des choses? — Bien des choses ! non . maman ; mais j'ai tâché de répondre aux bontés de mes niaitres. — Elle sait, reprit François... — Oui, oui, nous parlerons de cela ce soir. J'entends des équipages ; c'est sans doute ma fille qu'on ramène. »
C'était cITectivement mademoiselle Julie que ramenaient sept à huit personnes. « Elle a l'oreille exercée, disait l'un ; elle a déjà un tact sur, ajoutait l'autre; elle n'applaudit qu'avec la m.ijorilé , assurait un troisième. — Vraiment ! reprenait madame Luceval avec une feinte modestie, dont personne n'était dupe ; quoi ! vous croyez réellement que ma Julie sera un jour quelque chose ! — Uuique, madame ; unique, répétèrent les gàte-mères et les gâte-enfants. » Un seul homme se taisait el ne levait pas les épaules, parce qu'il était poli.
François nomma Caroline à sa sœur. Elles s'embrassèrent avec la cordialité et la gaieté de cet âge. Que de peines se donnent plus tard les hommes pour étouffer ces premières impressions, ou pour les subordonner du moins aux petits intérêts qui les maitrisent!
« Caroline sait... reprit François. — Je vous ai déjà dit, monsieur... — Elle sait , madame, très-bien lire et écrire. — Oui, oui, monsieur François, nous en sommes persuadés. — Un peu d'astronomie, beaucoup de géographie , presque toute l'histoire moderne... — Oh! mon Dieu, une savante! — Elle pince agréablement de la harpe ; elle dessine d'une certaine force , et elle commence à chanter. — Et les choses utiles, monsieur François? l'économie, l'art de tenir une maison? — .Madame, elle apprendra cela chez vous. Madame d'Egliguy trouvera en Caroline une élève digne d'elle. .> Madame Luceval se pinça légèrement les lèvres.
« M lis est-il bien vrai, dit le monsieur qui s'était tu p:;rce qu'il était poli, que mademoiselle sache tout cela? — Comment , monsieur, si cela est vrai? s'écria François. « Et il exposa aux yeux des spectateurs les différents dessins que renfermait le carton. Il regardait autour de lui; il paraissait chercher quelque chose : madame d'Egligny le devina. Elle se dég.igea des bras de Caroline , qui la caressait, parce qu'elle voyait la bienveillance dans ses yeux. Il est un âge oii on sent sa faiblesse, le besoin d'un appui, el on sait tant de gré à ceux qui veulent bien nous servir!
Madime d'Egligny apporta la Niobé, et un murmure général se fit entenlre. Ce n'étaient plus les ridicules flagorneries dont un moment avant on enivrait une mère aveugle ; c'était de rélonncraenl, de la
satisfaction qu'on ne pensait point à cacher, mais que la réflexion réprima bientôt : on s'aperçut que madame Luceval rougissait, et se pinçait les lèvres d'une manière très-visible cette fois.
« Bien pour le dessin ! reprit le monsieur. Mademoiselle a été au delà de ce qu'on pouvait raisonnablement en attendre ; mais les sciences exactes... — Interrogez , monsieur, interrogez, dit François d'un air de confiance. — Pourquoi fatiguer Caroline ? reprit madame Luceval. — Eh ! maman , je n'ai rien fait encore. »
On passe dans le cabinet d'étude de mademoiselle Julie. Madame Luceval, qui avait de l'humeur, beaucoup d'humeur, ne savait trop à quoi se décider. IClle sentit pourtant l'inconvenance de ne pas marquer, pour entendre sa fille, l'empressement qu'y mettaient les étrangers. D'ailleurs le monsieur qui devait interroger, qui était capable de le faire , et qui était juste en dépit des petits ménagements de coterie, était de CCS hommes devant qui on est bien aise de se montrer tel qu'on doit être : il occupait une des premières places de l'Etat. Madame Luceval le suivit.
Qu'il était beau, ce cabinet ! c'était le temple des Muses. On y avait r ssemblé l'essentiel en tout genre, et l'art avait tout décoré. Les gens sensés s'y occupaient, les gens frivoles s'y amusaient; Julie seule y était déplacée, et ce n'est pas à elle que doit s'adresser le reproche. Pauvre enfant !
« Voilà de jolies éditions , dit le monsieur. Mademoiselle Caroline, connaissez-vous ce livre-ci? — Non, monsieur. — Vous ne connaissez pas llelvétius ; et l'autre qui !,uit? — Je ne le connais pas davantage. — C'est Montesquieu. Et ce troisième ouvrage? — Je n'en ai pas même entendu parler.
• — J'étais persuadée que les éloges de 'SI. François sont exagérés.— Un moment, madame Luceval, un moment". Je juge les maîtres avant les élèves; cl j'aurais très-mauvaise opinion de ceux de mademoiselle s'ils lui faisaient lire ce qu'elle ne peut encore entendre. Passons à un autre rayon. AU ! ce sont des romans. Mademoiselle, avez-vous lu des romans? — Qu'est-ce que des romans, monsieur? — C'est assez, mademoiselle, vous m'avez répondu. Passons jilus loin. Voilà un volume qui ne doit pas vous être étranger. — Les Mondes de Fontenelle? oh I je les sais par cœur. — Par cœur, mademoiselle, c'est bien fort! Dites-moi, croyez-vous la lune habitée? — A quoi servirait-elle , monsieur, si elle ne l'était pas ? — A nous éclairer la nuit. — jXous l'éclairons à notre tour , et que penserait-on ici d'un habitant de la lune qui demanderait si la terre produit des hommes ? — Bien , fort bien. — Ces livres-ci, mademoiselle, les connaissez-vous? — Euclide , Bezout? oui, monsieur, je les connais un peu. — Un peu! l'expression est modeste. Quels sont les corps qu'on nomme solides ? — C'est, monsieur, tout ce qui a les trois dimensions : longueur, largeur et profondeur. — Mademoiselle, vous avez de bons maîtres. — En voilà assez, monsieur, en voilà assez. — Pas encore, madame. C'est vous rendre service que vous prouver ce que vaut cet enfant. » Et le monsieur interroge sur la géographie, sur l'histoire; et toujours des réponses précises, et qui annoncent que le jugement apprécie ce que la mémoire a classé.
« INous devions d'abord , poursuivit le monsieur, nous occuper de la sœur aînée. Voyons maintenant la cadette. Plus jeune d'un an , elle doit être moins avancée. » Le monsieur hasarde une question fort simple; Julie se trouble , ne sait que répondre; sa mère souffre horriblement.
Caroline s'approche de Julie, la caresse, l'encourage, et lui souffle aussi bas que possible. Le monsieur prend Caroline, l'embrasse, et lui dit : (t ^ ous avez un bon cœur, ce qui est fort au-dessus de la science. »
François ne se sentait pas d'aise , et vous savez comment il marquait sa joie. Il ne sautait plus aussi haut qu'autrefois ; mais il sautait encore, il riait , se fraiipait les genoux des deux mains.
Madame Luceval fit observer à son mari l'inconvenance de celte conduite; et le mari le plus docile n'entend pas toujours bien. Luceval crut que madame désirait qu'il fît valoir les qualités qui pouvaient faire pardonner ce défaut d'usage , et il s'étendit avec complaisance sur la probité , le désintéressement de François, sur les services essentiels qu'il ne cessait de rendre à la famille. Le monsieur embrassa aussi le vieillard.
Les gens qui ont perdu l'habitude de céder n'ont quelquefois qu'un parti à prendre , celui de paraître approuver; c'est ce que fit madame Luceval.
On se mil à table , et le monsieur se plaça entre François et Caroline. Madame Luceval avait à ses côtés sa fille chérie, el un original qui avait entendu parler un peu de tout, (|ui jiarlait de tout luimême, qui s'était fait une espèce de réputation à force d'audace , et qui était bien reçu de ceux qui aiment assez la louange pour n'être pas difficiles sur la source d'oii elle part. Son grand talent, le seul qu'il possédât réellement, était de trouver le faible des gens qui voulaient bien l'admettre , et il disait qu'après cette découverte il n'est personne qu'on ne puissse mener par le nez. C'est peut-être la seule chose sensée qu'il ail dite en sa vie.
Il ne cessa pendant le dîner de louer mademoiselle Julie, et il s'étonnait de ne pouvoir arracher à sa mère ce sourire d'approbation, si facile à obtenir. Madame Luceval avait de l'esprit , elle sentait iu-
LA FAMILLE LUCEVAL
tërieuroiiH'iit rinfi-riorilé de Julie, et un i-i'i;aril iléd.iiijiieui lit sentir au louangeur l.i nécessité d'iittendre cl de saisir le moment favorable.
On ne reste |>as lonulenips ii t.ilile quiind la maitrcsse de la maison a de riiiinieiir ; et femme qui in a n'est y.» (iliis il son aise debout qu'à table. Midame Lueeval allait, venait, npoiidail de travers, tt se tlallait i|u'enliii ses convives lu laisseraient libre : les éiueuves n'étaient |>as terminées.
Malgré la mpidité avec laquelle s'étaient succédé les services , le monsieur avait trouvé le tenijis de causer un peu avec (Caroline et François. Il avait dit quebiius mots à l'oreille de son domestique, et au moment oii madame Luceval , ne saeliant ]>his quille conlenance prendre, allait passer cliez elle, le laqii.iis rentra avec une liarpe superbe dans ses bras et de la nuisique dans ses pocbes.
Madame Luceval frémit de colère , et courut à son piano. Klle excellait sur cet instrument , et jamais peut-être elle ne l'avait louché avec autant de perfection qu'à l'instant où la délicatesse lui faisait une loi de ne nuire à ]icrsoune. • Le trait n'est pas ijénércux , » lui dit à deini-voii le monsieur. Kt se tournant vers l'auditoire enchanté : ■ Faul-il, messieurs, parce qu'on a joui de l'éclat et du parfum de la rose , dédaigner la simple violette? Allons , mademoiselle Caroline, prenei celte harpe, et forcei-nous à rendre 4 madame Sancy la justice qu'ont obtenue vos autres maîtres. »
Caroline se jugeait si loin de sa mère , qu'elle ne crut pas pouvoir craindre de comp.iraison , et personne en elïel ne pensa à en faire iSans prétendre à d'autre mérite que celui de la complaisance , l'enfant préluda , exécuta un morceau facile ; mais elle sut le rendre agréaiile. Klle chanta une romance, et sa voix parut juste, pleine, harmonieuse et exiiressive. ULulame Luceval, hors d'elle , ne se possédant plus , allait enfin éclater. Le monsieur lui prit la main , la condui-it à son appartement, et lui dit : « On n'est pas toujours heureux , madame , dans le bien qu'on se propose de faire. Je vous aurai du moins rendu un service réel en prévenant une scène qui vous eut rendue la fable de tout Paris. •
l.'imporlanie du personnage ne permettait pas a madame Luceval de donner un libre cours aux passions qui l'agitaient. La nature comprimée se soulagea d'une manière indépendante de notre volonté : un ruisseau de larmes coula.
• Pleurez , madame , pleurez, dit le monsieur, votre aveuglement pour un de vos enfants et votre injustice envers l'autre. Pleurez la perte d'un excellent cœur que vous éloignerez enfin sans retour. \ ous pleurerez plus tard la nullité absolue de celle qui est voire véritable victime. La beauté altièrc et ignorante ne surprend que les yeux, et ne leur plaît qu'un moment : la laideur aimable attire peu à peu , se fait des amis et n'en perd aucun.
Il Ne croyez pas , au reste , que j'aie entendu des plaintes de Caroline ni de François. J'ai démêlé d'abord en vous des sentiments qu'ils ne soupçonnent ni l'un ni l'autre, et que je vous engage à leur cacher pour votre honneur et leur repos. » 11 sortit.
Il est des circonstances oii pour frapper juste il faut frapper fort : c'est ce qu'avait fait le monsieur. 11 avait mis à nu le cœur de madame Luceval ; il l'avait convaincue de ce que sa conduite avait de répréhensible, et il fallait nécessairement qu'elle choisît, ou de réparer ses torts , ou de s'étourdir sur ce qu'ils avaient d'odieux, en les aggravant. Elle ne s'était rien permis qui exigeât entre elle et François de ces explications qui coûtent toujours beaucoup à l'amourjiropre. Elle était maitresse encore de revenir, comme un soleil doux dissipe insensiblement les nuage qui en dérobent l'inQuence et l'éclat. Il ne fallait enfin qu'écouter la raison; mais les passions sont-elles susceptibles de l'entendre ?
Madame Luceval , restée seule , se livra à une impétuosité qu'elle ne daigna point maîtriser, la violence de l'orage fut en proportion des efl'orts qu'elle avait faits pour se contenir; elle imputa à son mari les dés4-igréments qu'elle avait éprouvés , et dont elle était l'unique cause ; elle lui reprocha l'humiliation oii on avait constamment tenu Julie; elle accusa sa mère d'avoir cherché à faire valoir exclusivement Caroline.
L ne mère qui aime assez ses enfants pour leur sacrifier le reste de sa vie, et qui se retire volontairement avec eux, ne peut vouloir que leur bien; mais il faut que ses xues conviennent à tous, et rarement la fille voit comme la mère. Madame d'Egligny se reposait sur la droiture de ses intentions. Piquée cependant du ton d'autorité qu'on prenait avec elle , elle se défendit avec une diguité qui eût pu réussir dans un moment de calme, mais qui ne convenait point à celui-ci. Luceval, étonné, terrifié, ne put arliculer un mot. |Les raisonnements, la noble fierté de l'une , le silence de l'autre, furent interprétés de la manière la ]>lus défavorable, et ajoutèrent a des transports qui déjà tenaient du délire.
On entendit quelque bruit dans l'antichambre. Luceval pria, supplia sa femme de se modérer, et de ne pas rendre des étrangers témoins d'une scène qui I ailligeait autant qu'elle était indécente. Madame Luceval se rappela que des yeux ardents , un front rouge et des muscles tendus ne font pas valoir une jolie femme. Elle s'efl'orça de se remettre, et affecta une sérénité qui était loin de sou cœur. C'était Caroline (lui se relirait dans sa chambre, el qui venait prendre
congé de ses ])arents; c'était François qui venait la présenter à lu tendresse de sa mère : ils ét:iieiit loin de suiipiiiniier ce qui se passait. Luceval et madame d'Egligny eiubrassereiil Caroline; sa mère lui parla ain-i : « Mademoiselle, une femme ne n ussit à Pari» qu'autant qu'elle est jolie, cl mallieureiisi'iiiciil vous ne l'èlcs point. — J'ignor.iis , maman, que ce fût un malheur. — Je ne vouk prie pas di' réponilre, mademoiselle , mais d'écouler. Vous avez .lu Ii.hikmii d'excellents maîtres ; je les crois seuls capable» de terminer votre éducation; et le plus mauvais service qu'on pi'it vous rendre serait de vous faire jierdre du temps ici. M. François voudra bien vous reconduire demain matin.
„ — Quoi ! madame , s'écria le vieillard , un jour, rien (|u'un jour, et vous la renvoyez avec une indillerence qui tient de la dureté! — N'oubliez i)as, monsieur, que j'ai le droit de disposer de ma fille. — J'ai peut-être, madame , celui de la défendre. — t^ui vous l'aurait donné? — Cinquante ans de service. — Ils ont été payés. — Ma chi're amie, je vous siiiiplie de ménager François. — Madame ne m'humilie point , monsieur ; elle sait qu'il est des services qui ne se ])ayent pas. Cependant elle me fait bien du mal , je l'avoue ; elle détruit une erreur que .'M. le président a loiigicmps entretenue , et à la(|uelle il m'est bien dur de renoncer. J'ai donc le malheur de savoir (|ue Caroline est étrangère ici ! .Mais elle a douze ans, et la maison de Marguerite ne lui convient jilus. f^'est auprès de vous, madame, que la bienséance el la nature ont inurciué sa jilace ; je vous suis as^cz attaché pour oser vous résister : Caroline ne partira point. — Elle partira; je le veux, je l'ordonne... ^ oulez vous me la faire détester?
» — (Qu'est devenu mon Adolphe, que la seule idée du bien enflammait autrefois? Oii est cet enfant que j'ai formé à la verlu, et que j'ai toujours trouvé docile a sa voix? Il souffre qu'on opprime sa fille , il se tait, il tremble devant une femme que son auloriti' rendrait à la raison! Malheureux Adolphe, il est donc vrai que Caroline n'a plus de parents; que je lui reste seul au monde ! l'.h b'cn ! seul, je remplirai cnveis elle des devoirs qui ne sont lias les miens : seul , je lui tiendrai lieu de tout ce qu'elle a perdu. Non, elle ne restera pas parmi vous; je ne la laisserai pas à la merci d'une mère cruelle, n'ayant pour appui (|u'un jière sans énergie, et qu'une grand'mère sans considération. A ieiis, enfant malheureusement née, viens, suis un vieillard cpii t'adopte, et (|ui te consacre ses derniers jours, (-es bienfaits que je refusai lorsque je vous mariai, et que je me félicite mainlenant d'avoir reçus, je les ai économisés, accumulés; ils assureront l'indépendance de Caroline, et iilus tard son cœur et ses talents seront sa dot et la mettront audessus de vous.
n Les cruels ! disait Caroline en pleurant et en suivant François ;
j'aurais eu tant de plaisir à les aimer ! »
François eût jiu jiarler deux heures encore sans que personne l'interrompit. Madame d'Egligny et Luceval pensaient comme lui, et ils attendaient l'effet que produiraient des vérités dures, mais incontestables, sur une femme qui n'élit à seize ans qu'amour et sensibilité. Madame Luceval, outrée de ce qu'elle avait entendu, désespérée peut-être de s'être avancée au point de ne pouvoir revenir, était dans un état à exciter la pitié de tous ceux qui en eussent ignoré la cause. Luceval, toujours faible et bon, lui prodigua toute sorte de secours. Elle retrouva enfin l'usage de ses sens. Ses yeux adoucis el bais.sés, son teint oii reparaissaient les roses, une certaine langueur répandue sur toute sa personne, rappelèrent à Luceval ces moments déjà si loin où l'amour vainqueur chassait le désir, qui se reproduisait pour assurer un nouveau triomphe à l'amour. C'est Manette qu'il voyait parée des charmes de sa première jeunesse. La nature les rapprocha, et au mi icu des plus doux transports Manette exigea qu'on répétât après elle : JNi Caroline ni François.