XIV. — Consolation aux laide
François avait entraîné sa pupille. Il l'avait arrachée d'une maison dont l'air seul l'oppressait. C'est dans un hôtel garni qu'il avait conduit la fille du plus riche particulier de Paris. Là, ils pouvaient pleurer sans témoins : les gens indifférents gênent la douleur, et la douleur, comme nos autres sensations, aime la liberté.
11 est des inlervalles aux larmes comme aux ris. François cessa de s'allliger, et Caroline reprit un air serein , parce qu'elle crui que François avait trouvé des motifs de consolation. Ils entendent des plaintes, des gémissements sourds; ils s'approchent d'une légère cloison , ils prêtent l'oreille , ils retiennent leur haleine : c'est un être souffrant, ils n'en peuvent douter. Ils oublient leurs propres maux; François prend sa bougie ; Caroline le suit; ils frappent doucement à la porte d'un modeste cabinet.
C'est une femme qui ouvre, une femme jeune encore ,éplorée, pâle, chancelante. Caroline se jette dans «es bras. François, à qui 1 âge a donné de l'expérience, la regarde atlcnlivement. .S.i figure est touchanle : tout en elle annonce l'infortune ; elle a des droits aux secours du vieillard.
i> Qui êles-vous , madame? pourquoi pleurei-vous? peut-on adoucir vos chagrins? Je ne vous connais pas; j'ai quelquefois été trompé ;
LA FAMILLE LUCEVAL
vous allez nie lron)|ier pciit-èlre; mais j'iiinic iiiiou\ l'être encore ijue de résister à mon canir.
u — l.is niiillietirrui trompent-ils? demandait (Caroline. N'est-ce pas eu\ , .m contr.iirc, qu'on accable, qu'on écrase? Mademoiselle, avei-vous aussi une mère qui ne vous aime pas?
» — Aimable enfant, je n'ai plus de mère... — INi moi non plus; mais voilà mon père, le bon l'raniois ne m'abandonnera ])as, il l'a promis, et jamais il n'a manqué à sa parole, (ionliez-lui donc votre peine, ptiisiiu'il s'est engaj;é à l'adoucir.
• — Mon récit sera court , monsieur Je suis bien née ; mes parents ont presque tout |>erdu ; ils ne sont ])lus , et ils ne m'ont laissé que quelques arpents et une chaumière, qu'un voisin avide m'a contestés. J',iv,iis tout pour moi, hors la forme, et je me suis vue dépouillée par un premier jugement. J'en ai appelé, et je suis venue solliciter à Paris. J'avais peu de ressources , et j'ai dépensé ce qui me restait en quelques semaines. J'ai travaillé de mes mains pour vivre...
M. Trois Eloiles.
— Ah ! vous savez travailler? Il me vient une idée que je vous communiquerai tout à l'heure. Mais, dites-moi, de quoi vous allligeï-vous? serait-ce de la nécessité de vous livrer à un travail honorable, puisqu'il vous est utile ? — Je ne m'afflige , monsieur, que de son insuffisance. Je n'ai plus rien à vendre, et, depuis hier, je n'ai pas mangé.
> — Voyons votre ouvrage, mademoiselle. Ah ! vous brochez, bon! Vous travaillez en linge, à merveille! Une robe commencée! de mieux en mieui. Mais comment se fait-il, mademoiselle, qu'avec autant d'ouvrage vous soyez dans un dénùment absolu? cela n'est pas croyable. — Monsieur, on ne paye mes ouvrages que quand je les rends , et vous voyez que ceux-ci sont loin d être terminés. — Et pourquoi entreprendre tant à la fois? — Hélas! monsieur, tout le monde est pressé de jouir, et si je me conduisais autrement, on porterait ailleurs ce qu'on attend , quand j'ai commencé... Vous savez...
— rv ajoutez pas un mot, mademoiselle. Croyez que s'il ne s'agissait que de quelques louis, je vous les aurais donnés sans vous faire la moindre question; mais j'ai un projet qui esige...
ji — l'ri'nez, mademoisrile , voici du pain, des fruits, du vin , c'est tout ce que j'ai trouvé dans notre chambre. • C'est Caroline qui parlait.
L'inconnue se courbait devant l'enfant, |irenait ses mains, les baisait, était preque à geiioui devant elle. « Dieu vous bénira, chère enfant, s'il est vrai que les prières de l'infortuné arrivent jusqu'à lui. »
Le vrai malheur a un accent qu'imite mal le mensonge. Le malheureux, qui ne se reproche rien, conserve une noble fierté, dont n'approche jam.iis rintrii;ue ou l.i bas^esse : telles furent les premières réflexions de l'ranrois. Il présentait li'S aliments a l'inconnue avec une bonlé compatissante. Il lui adressait de ces mots que le cœur seul inspire, et que l'infortune entend si bien I II s'expliqua enfin plus clairemi'nt.
« .Mademoiselle, votre sort changera , je vous en réponds, si, comme je me plais à le croire, vous m'avez dit la vérité. Ecoutez-moi. Je me
Paris. TYpetgra[)hie Plou fri
suis chargé de cet enfant, et mes soins ne lui sulVisent plus. Il lui faut une compagne douce, sage, bien élevée, qui éclaire son inexpérience, et l'instruise dans les ouvrages utiles, que dédaignent beaucoup de femmes, et qui cependant n'échaufl'ent pas comme les veilles, ne flétrissent pas comme l'usage immodéré des plaisirs, et donnent surtout à celles qui s'y livrent l'habitude de se sullire et de vivre chez elles. Vous sentez de quelle importance il est pour moi de bien choisir. Je suis comptable à la société de ce trésor, et je veux savoir rigoureusement à qui je le confie. \ oyons, mademoiselle, les preuves de ce que vous avez avancé. •
L'inconnue présente quelques papiers. « Vous vous nommez Lori, et vous avez vingt-quatre ans : c'est l'âge de la raison. Vous êtes fille d'un négociant de liordeaux. Votre père a fait de mauvaises alTaires, mais il a tout payé avec les intérêts... C'était un honnête homme que votre père. 11 a légué à votre mère son honorable pauvreté, et vous l'avez soutenue jusqu'à sa mort... C'est beau, mademoiselle, très-beau. ^ ous résistez à l'homme avide qui veut vous chasser de votre patrimoine; c'est juste. Secours au faible, résistance à l'oppression. Et tout cela est signé de votre maire, de votre préfet, etc.
» Uites-moi , mademoiselle, avez-vous un avoué qui entende les affaires? — Oui, monsieur, mais il faut faire des avances, je ne le peux pas , et je perdrai mon procès. — 11 y a trois sortes d'avoués, mademoiselle. Les uns se mêlent de vendre des maisons et des terres, opérations qu'ils n'entendent pas , mais sur lesquelles ils gagnent beaucoup, aux dépens du vendeur et de l'acquéreur. , Encore un doigt de vin, s'il vous plait... La seconde classe se compose de ceux qui se bornent au travail du palais, et qui se conduisent là comme nos hus.' sards en pays ennemi. Leur canif est plus redoutable qu'un sabre; lis ne taillent pas une plume, qu'ils ne préparent la ruine d'une famille. La troisième classe, malheureusement très-bornée, est celle des avoués qui refusent de se charger d'une mauvaise affaire, (|ui cherchent à arranger celles qui leur ])araissent douteuses, et qui soutiennent vigoureusement les bonnes, pourvu qu'on les paye bien; et cela est tout simple, car il faut que chacun vive de son métier. De
Edouard est capitaine et décoré.
quelle classe croyez-vous que soit votre avoué ? — .le l'ignore, monsieur. — Qui vous l'a donné ? — La maîtresse de cet hôtel? — Lui devez-vous quelque chose? — C'est pour payer mon loyer que j'ai vendu hier des vêtements, dont, à toute rigueur, je puis me passer. — Est-ce celte femme qui vous a réduite à prendre ce parti ? — Oui, monsieur. — Elle ne doit pas connaître d honnêtes gens : votre procureur est un fripon.
)i Mademoiselle, je vous procurerai un sort agréable, et j'espère que vous gagnerez votre procès... Couchez-vous, dormez du sommeil du juste, et demain nous verrons.
» Que pensez- vous , dit-il à Caroline lorsqu'il fut rentré avec elle, de cette demoiselle Lori? — Je crois, d'après mon expérience, que le malheur est souvent père delà sensibilité. — .Mademoiselle Lori vous
rcs, rue de ^'au{;irar(l , .36.
LA FAMILI-K LLCEVAL.
a prouvé la sienne quand vous avei soulagé ses besoins , el vou^ avei joui. Mon enfant, ce plaisir-là dure toule la vie; il csl indépendant de la beauté, de la fortune el des eirconstanees; tâchez de vous le procurer souvent. La vieillesse ne vit ijue de souvenirs, et il esldoui à cet âge de n'en trouver que de seuibl.ililes. .Mais prévoyez-vous, Caroline, <iue la société de cette demoiselle puisse vous convenir? — - 'Mon lion auii , ce n'est pas à moi a prononcer. — Je proimncerai donc. Demain, nous conduirons mademoiselle l.ori au liaineau. •
Il était à peine jour, que François frappait à la porte de la demoiselle. « Levizvous, et déjeunons; nous penserons ensuite à vous babiller : la vertu ne plait pas nue ; c'est la seule divinité que ses adorateurs nu^ines aiment à voir un peu voilée. »
François jette à l'Uôtesse le montant de la carie, el II pari avec Caroline el sa nouvelle protégée. Fn (juatre lienrcs il lui a fait une petite malle; il a levé ce qui esl nécessaire aux ouvraijes nouveaux qu'elle doit enseigner à (-'aroline ; il a été arrêter une femme de chambre el un laquais, i Je vous avoue, disait-il à mademoiselle l.ori, que je me plais à monter tout d'un coup la maison de ma petite C^arolinc sur un pied un peu imposant. Je veux qu'elle jouisse, au hameau, désavantages qu'on lui refuse à Paris. ^(lilà pourquoi j'ai pris ces deux domestiques sans trop d'informations. iNous les surveillerons, vous et moi; si ce sont de bonnes gens, nous les traiterons bien; si ce sont de mauvais sujets, nous les congédierons. •
François, Ircs-conlenl de lui, el il avait raison de l'être, déploya, en rentrant au hameau, toute la pompe dont son cortège était susceptible. Il annonça avec emphase que mademoi:elle l.uceval allait tenir une maison, dirigée cependant par lui et mademoiselle l.ori. Il présenta celte deuioi-elle à tous les habitants. Il dit ce qu'il savait de ses qualités el de ses malheurs, el il ne lut que ce qu'il faisait pour elle. Mademoiselle l.ori trouva aussitôt des amis, parce que la garantie de François était la meilleure qu'elle pùl avoir.
« Eh bien! dit le vieillard au président, n'avais-je pas prévu que ma Caroline n'a plus de parents? Vous avez cherché à éloigner de moi des idées pénibles, et voire conduite fait l'éloge de votre sagesse el de votre cœur.
Permettez-moi d'implorer l'une et l'autre en aveur de deux infortunées.
» ^ oici une demoiselle à qui il ne reste presque rien , el à qui on veut voler ce reste-là. Depuis trente ans je fais les afl'aires d'une famille riche; mais je n'entends rien aux procès, parce que je n'en ai jamais eu. C'est à vous, monsieur le président, que sont réservées la gloire et la satisfaction de faire rendre justice à mademoiselle.
• Il est une autre lâche que je n'ai pas entreprise, parce que je n'ai rien de ce qui commande la déférence à la plupart des hommes. J'ai déclaré à M. Luc eval que je soutiendrais Caroline de mes épargnes, et je suis disposé à le faire; mais j'aime encore assez cet homme-là pour lui éviter l'humiliation de voir sa fille vivre de mes bienfaits. Allez chez lui, forcez-le à faire à Caroline un traitement convenable. S'il résiste à la raison, prenez avec lui le ton qu'autorisent l'estime et la considération dont vous êtes investi. >
Le président ne balança point. Il esl des hommes qui aiment h compter les jours par des actions utiles : le président était de ceux-là. Il prit quelques renseignements sur les affaires de mademoiselle Lori, et il partit.
l-'insiallalion de Caroline dans la maisonnette de son père était l'objet essentiel de Fr,inçois H allait, venait, donnait des ordres d'un air affairé, el, comme il n'avait jamais brillé par le goût, il faisait recoiu-
— Prenez, mademoiselle, dit Caroline, voici du pain, des fruits, du vin..
meiicer ce ijui était bizarre ou ridicule, et ou recommençait à peu pri's tout.
Fil suivant les travaux, en pressant les ouvriers, il faisait beaucoup de rét1e\ioiis : c'est la ressource de ceux qui ont l'imaginaiion paresseuse. .Après tout , pensait-il , que le père lasse ou non ce qu'il doit, Caroline jouira gratuileiuenl des avantages desauires colons; je n'aurai définitivement à payer que les gages de ses douiestique:>, el a fournir à son entretien : avec cent louis p^r an, j'irai loin, el je pourrai faire encore ipielques éconoiiiies.
Comme je veux que (Caroline tienne ici le premier rang, noui aurons ici table ouverte deux jours par semaine, el cela ne nous coûtera rien, parce que le colombier, la basse-cour, le fruitier et la laiterie nous offrent des ressources inépuisables. Deux autres soirées, il y aura cercle chez nous, et cela n'est pas di'.pendieux , parce qu'avec une livre de thé on tient cercle vingt fois. (Juaiil aux fromages à la crème, à lu pâtisserie et autres bagatelles, tout cela se fait ici. A la
vérité , il faut un peu de sucre et quelques vins fins.
Eh bien I j'ai une petite office passablement fournie, el qui ne me sert à pas grand'ihose; je la viderai, el après nous \errons. Ah!
il faut aussi des concerls, beau cou pdc concerts, el cela n'exigera absolumcnlaucuns frais, parce que nous avons ici nos virtuoses, leurs instruments el leur musique.
IVous ne sortirons plus que dans celle jolie voilure coupée, qu'on a laissée ici, en raison de la couleur, qui en efl'et ii est plus tro|> a la mode, mais qui sera toujours d'un grand efl'et au village. >os deux meilleurs chevaux el le plus beau de nos cochers nous couduiront. Je vois tout cela d'ici, (.'aroline dans le fond; mademoiselle Lori à côté d'elle; moi, sur le devant, ayant les yeux à droite et à gauche, recueillant les mouvements d'admiration de nos bons villageois, el ce q'ii vaut mieux, les lémoignagcs de leur affection pour mon enfant.
Ah ! vous croyei, madame Luceval, qu'on ne peut être quelque chose qu'auprès de vous, et par vous ! Morbleu !
Caroline sera pbis considérée que votre Julie. C'est pour elle qu'on la recherchera, et on ne supporte votre enfant gâté que pour vous gâter vous-même , et profiter de vos prodigalités.
Voire Julie, votre Julie!...
elle est belle, à la bonne heure; mais peut-on d'ailltursla comparer... Allons, paix ! François, paix ! ne dites pas de mal de ceux qui ne sont pas coupables de leurs défauts.
Une voilure s'arrêta à la grille, et François mitfin à un monologue qui, malheureusemenl pour vous, eut pu durer deux heures encore. Il s'avança, el deux domestiques présentèrent un paquet cacheté, el une liarpe, celle dont Caroline s'était servie chez sa mère, et qu'y avait fait apporter le monsieur que vous savez, celui qui disait la vérité a madame Lueeval parce qu'il n'avait besoin ni de si table, ni de sou affection, iii de sa bourse. François reconnut largement la peine des deux domestiques. Voilà, leur dit-il gravement, ce que mademoiselle Luceval vous donne pour boire.
François jugea qu'une lettre qui annonce un cadeau ne peut exprimer que des choses tlalleuses, et il était bien aise que tous les habitants sussent qu'un grand personnage avait écrit à son enfant. Il sentait qu'il ne pouvait aller lire celle lellre de maison en maion. Il élait Français : il craignait le ridicule. D'un autre côté, il ne savait comment rassembler les colons el donner ainsi à sa lecture l'apparence de l'h-propos. 11 élait fort embarrassé.
Duval était le seul ii qui il pût confier son désir, et laisser pénétrer sa faiblesse. Un savant, un physicien surtout, a toujours queUpie moyen à sa disposition. Duval produisit, avec de l'air iuQammable, une détonation telle . nue les habitants crurent que leurs maisons al-