I. \ 1 AMll.l.l-, i.uci:\ Al
|iiir tout ce qu'on voulut. S.i coiulrscemlanot" aciieva dVchiiier .sou ju;;i>, ([ui, i.'iifiul.int , lui laissj li lihcili-, p;iiit' qu'il l'aviiil prouiis, | l'I qu'il u'av.cit pas df |ircuves Irès-conslalris il lui oppon'i-. I
^!. I.uccval se iiioiitra un peu moins traitalile : on peut i^tiedur par c\cès lie pusillaniniili'. I.c président lui av.iit denianilo nu reudizvous ou il épuisa d'al)ord ce que les raisounemeuts ont de force et les nuMiaijeineuls de délieales^e I.uccval, réduit ii n'avoir plus un mol à répliquer, fut oblijjé de déclarer enfin la seule raison qui l'eiupècliait lie se renilre ; l'iuipos-ibililé de rien décider il'iiii|iorlaiil sans r.is-iiMiliment de sa femme. " lié! monsieur, a-t-oii besoin d'un appui pour èlie juste ! — .Mousienr, j'ai llialiitude de ne rien faire sans le concours de ma. lame I.uccval. — Dites, monsieur, que vous tiei liieii aise de pouvoir rejeter sur un antre les injustices que vous avez commises et celles que vous luéditei en ce moment. .N'est-ce pas assez que l'eufant le plus intéressant, sacrifié à sa sœur, banni de la maison paternelle, soit réduit .i l.i luéiliatioii d'nu élranijir pour obtenir une pension alimcut.iirc que lui assiirii.l la nature cl la loi ? l"aur-il encore que vous prétendiez lu'arréter par des déf.citcs frivoles? Nous m'opposez rascenilanl ([u'a sur \ous votre femme! c'est lorsqu'elle fait de vous un (li'rc insouciant et froid que vous devez la craindre. (Jiie vous iuiporteiit son opinion cl ses plaintes, (|iiand vous aurez pour vous la persuaaion d'avoir fait votre devoir? Monsieur, i|ui iicylijjc les conseils d'une femme sage est blâmable ; qui se courbe devant des caprices, des tracasseries, des volontés arbitraires, se dégrade au\ jeu\ des lionnètes gens. — l'renez garde , monsieur... — .le \ous ai trop ménagé jusqu'ici. Ou ne réduit un lionime comme vous qu'en lui disant rigoureusement la vérité. — IMoiisicur, je ne suis point accotilumé à ce langage. — Monsieur, il faut se mettre à l'abri .:u reprocbe quand ou ne veut pas le supporter. \ ous avez cent mille écus de rente; vous assurerez il (Caroline vingt mille livres de revenu, vous le |ouvez, vous le devez, et c'est ii ce prix seul que je me tairai sur vos torts. Je vous donne dix minutes pour vous décider : si après cela vous résistez encore, je vous quille, j'imprime contre vois un mémoire foudrojant, je vous perds de réputation et je vous traduis devant les tribunaux, qui rendront enfin il votre enfant la justice que vous 'ui refusez. (Uioisissez donc de me suivre chez mon notaire, ou de nie lire dans quatre jours, i-
l'alternative élaitdiire; cependant il fallait opter. Le président se relirait, apriis le délai accordé, I.uccval le suivit et monta avec lui en voilure.
L'acte fui rédigé et signé avant que le mari subjugué eût le temps de se reconnaître. U manquait une signature essentielle, celle de la dame, accoutumée à voir tout plojer devant elle Le président, qui n'aimait ni les criailleries, ni les attaques de nerfs, ni l'odeur de l'élber, se borna à écrire à la femme dans le style qui avait persuadé le mari.
Une scène était inévitable, et elle eut lieu. Luceval la supporta avec sa patience et sa résignation ordinaires. L ne partie de la journée s'écoula avant ipie madame pût relire cette lettre, qui l'avait mise , disait-elle, il deux doigts du tombeau, l.lle la relut cependant. Elle était lelleincnl persuasive, qu'il était ditlicile de ne pas se rendre. Une femme dislinguée devenir la fable du public ! une femme, it qui tout Paris accorde de la beauté, des grâces, de la douceur, de la sensibilité, passer désormais pour une mère déiiauirée ! entendre murmurer autour de soi. C'est un venin caché sous des fleurs! INe pouvoir enfin attaquer un mémoire signé d'un homme d'un incrite reconnu et d'une intégrité sans tacbc ! S'il n y avait pas là matière ii réfléchir, il y avait au moins de quoi se désespérer.
Opendaiit, comme le désespoir n'a jamais embelli personne, et qu'il est une époque oii une femme a le plus grand intérêt ii ménager ce qui lui reste d'attraits, madame Luceval fit grâce ii son mari d'une seconde scène , et alla signer. '
Mais aussi, comme la vengeance est réservée aux dieux, et que la femme, leur plus parfaite image, doit leur ressembler de toutes les manières, on défendit à Frabçois de se présenter à l'hôtel; on lui ordonna de donner à l'instant congé au président avec l'inlcmnité d'usage. Comme Caroline allait jouir d'un bien être qui afi'aiblissait d un quinzième les revenus de la maison , on résolul de lui rclenir le loyer de douze mille francs, que ])-iyaient les autres locataires; et comme il n'e-t pas ]iardonnable ii un petit laideron d'effacer la beauté par son esprit cl ses talents, on décida de disperser ses maîtres sans discernement à la fin de leur année.
Enfin, comme le plaisir de faire du mal est un plaisir comme un autre pour ceux ii qui il convient, on s'y livra -ans réserve, et d'idée en idée, ou arriva ii celle de mettre de suite le hameau en vente, afin d'avoir plus lot fait.
Madame d Egligny , déjà l.inguissanle , combattit ce projet de tout son pouvoir. Elle représenta que (^"aroline était décemment au moins dans un domaine de son pcre , et qu'elle allait se trouver sans asile, puisqu'on ne voulait pas la recevoir ii l'hôtel. Celte idée, la seule qui ne fiit pas xcuue, et on ne saurait penser à tout, détermina à envoyer aussitôt l'annonce aux journaux et la grande affiche ii l'inil'riineur.
l'eul-onse figurer l'état de François, ses exclamations, ses plaintes, quand il apprit qu'il allait perdre son président, qu'il fallait que
Caroline se préparât ii quitter les lieux ou clic était née et oil elle passait si doucement la vie! (!e qui surluiit lui paraissait pour elle un mal irréparable, c'était la nécesnité de se »éparer de Duval, de mesdames de Surville et .Saiicy.
Dans SI douleur, il assembla tous les amis, il U-ur proposa de faire l'aeciuisition en cummuii, d'avoir chacun sa maisonuelte en propre, et de laisser iiiiliv s les jardins anglais et autres portions de terrain, dont le iHoiluitsr pirt.i);eail entre tous.
Il consentait a donner toutes ses épargnes pour payer la maison de Caroline. Mais Duval se gênait pour aci|uitlcr la muitié du loyer de la maison (|u'il uciupail avec l'raiiçois. Il eût fallu qu'il vendit des biens d'uu rapport assure, pour en acquérir un de pur agrément, et c'eùl été le comble de la dérision. !\L et madame .S.inij élaiinl retenus par les mêmes motifs, cl le chanteur déil.irait ingitiMiiicnl qu'il était incapable de se fixer. .\ la vérité madame de .Surville et le présidenl pouvaient et conseillaient volonticis à faire quel(|in's sacrifices, mais l'acquisilioii de la totalité élail au-dessus de leurs facultés, et la conduile de M. cl de m.ulame Luceval annonrait clairement qu'ils n'avaient ])oiiit rinlenlion de vendre |).irlicllemciit.
Ces nouvelles dilVicullés, qui; l'raiiçois n'avait point prévues, lui olcrcnl tout espoir de parer le co .p fatal et le ramenèreiit a lui-même; il faut bien ciilin s'occuper un peu de soi : o Hélas! disait-il, c'est ici que je croyais finir en paix ma carrière. J'étais loin de penser que celle qui me doit la plus brillante forlune , que celui pour qui j'ai fait tout cela, m'en chasseraient un jour, .le ne les croyais pas capables de me haïr, parce que j'aime leur enfant. >/ La vicilles:e pleure aisément, et le bonliomme se soulageait en versant des larmes.
« (^>uelque chose qui arrive, ilit-il il (Caroline, je ne vous quitterai pas. J'irai vivre avec vous o i vous voudrez : partout je serai bien avec vous. Je ne vous demande qu'une grâce; c'est de ne point m'abandonner. Que mes yeux se ferment au moins auprès d'un de ceux que j'ai tant aimés ! »
Caroline pleura ii son tour, non du sort qui lui était réservé, la jeunesse ne sait pas prévoir; mais l'raiiçois doutait de sou cœur, et ce soupçon l'accablail. Ce cœur pur et bon se dévoila tout eiilier. Le sentiment en jaillit, comme une source féconde qui répand la vie autour d'elle. François, rassuré et heureux encore, fut consoler Marguerite; sa bienfaisance embrassait tout, s'étendait sur tout et ne négligeait rien.
C.iroline, pleine encore de la scène qui venait de se passer, éprouvait le besoin de se livrer à de nouveaux épanclii nients. Elle écrivit à !\I. *•", et en laissant aller sa plume, elle sentait que peine qu'on partage devient plus légère de moitié : elle était bien sûre que M. "'■ partageait la sienne.
Le lendemain arrivèrent, il peu de dist.mce l'un de l'aulrc, deux messieurs qui demandèrent il voir les lieux. Le surleiiuemain , les jours suivants , il s'en présenta plusieurs , et tous iirirent les renseignements les plus étendus, et entrèrent dans les plus petits détails.
Plus de gaieté, plus de concert, plus d'étude au hameau. L'allliclion aime la solitude , et on cessait de se chercher. Si on se rencontrait, on se parlait il peine; et qu'avait-on ii se dire qu'on ne se fût déjii dit ? (Quelquefois on s'arrêtait lorsqu'on voyait François et Caroline. (.)n les regardait un niom ni , on leur adressait un regard douloureux, on passait.
Un de ces messieurs, de ceux qui avaient été voir le hameau, entra chez Luceval , et lui demanda à qu^ 1 prix il inelt.iit sa propriété. n Alonsieur, j'en tire quaranle-huit mille livres par an. — Mais moi, monsieur, je n'eu tirerai rien du tout, parce que je n'ai pjs besoin de sept il huit maisons qui sont lii, et qui ressemblent ii une rliartreuse. Je me propose, si nous traitons, de tout abattre, et de bâtir un cLAteau. Ce sont donc les jardins et le fonds que je veux acheter. — \ ous ferez ce qui vous plaira , monsi ur, et pourvu que vous me payiez le capital de quarante-huit mille livres de rente... — Plaisantez-vous, monsieur? — Je vous parle trc.s-sérieusement. — Vous me demandez près d'un million d'une m.ison de campagne ii faire ? — C'est mon prix, monsieur. — Je vais vous dire le mien. Celle folie-là vous a coûté environ deux cent mille francs. J'évalue le terrain et les plantations ii cinquante mille livres. Si deux cent cinquante mille francs vous conviennent, vous me le ferez savoir. A oila mou adresse.
» Mais, dit madame Luceval, je trouve cet homme-là plein de jugement. Il est constant que votre -Athènes a l'air d'une chartriu-e, et il n'est pas possible de laisser exister cela. Or, puisque vous trouvez vos déboursés... »
Le second des deux mesUeurs parut en ce moment. • ^ otrc hameau est charmant, monsieur; les locataires actueL s'y plaisent beau oup, et si nous nous arrangeons, je compte bien augmenter les loyers. — .\li! monsieur fait de ceci une afT.iire de spéculation? — Oui, madame ; ainsi, vous sentez qu'il faut que je fasse des bénéfices. D'ici à
' ■ '" ■" pas
produits à vingt-qualre mille francs, sur quoi il faut eu prélever dix
pour le trésor piililic, les réparations et embelli semenls ; restent
donc quatorze mille francs uets qui douuent un capital de deux cent
dame; ainsi, vous sentez qu il tant que je fasse ues uliuihc». ij ih <i quelque temps, je peux perdre plusieurs locataires, je ne suis pas certain de les remplacer, et je le suis d'être constammeiil chargé de l'enlrelien et des imposilions. .\insi , j'évalue , aniiie commune, les
LA FAMILLE LDCEYAL.
qualre-viiiijl mille livres. Si celte proposition vous est ;ii;ré;ible, vous écrirez deux mots au notjire de la rue Meslay. Je vous salue.
• — lié bien ! ma bonne amie, que dites-vous de celte seconde ouverture ? — Je la trouve eomplétement absurde, monsieur. — Cet homme, cependant , propose trente mille francs de plus que le premier. — Il donnerait cent mille éeus, que je ne traiterais pas avec lui. — ÎMais, madame... — Vous n'avez donc pas entendu qu'il est disposé ii garder les Sancy et les autres, et c'est précisément ce que je ne veux jias.
— l'eruietlez-moi de vous représenter... — Je ne me trouve pas bien aujourd'hui, monsieur; ménajjei-nioi , de grâce. — Hé, mon Dieu, je n'ai jms , ma bonne amie , l'intention de vous déplaire ; je voulais vous observer seulement qu'il se présentera d'autres concnrrents, et qu'il est au iiinins inutile de rien précipiter. — Moi, monsieur, j'aime beaucoup celui qui se propose d'abattre les maisonncUcs et de bâtir un château. Il oll're tnnle mille livres de moins ; mais qu'est-ce que cela pour nous ? .\u reste, comme je ne laisse échapper aucune occasion de vous marquer ma déférence, j'atlendrais volonliers quarantehuit heures ; mais je vous déclare, mon ami, que si nous ne trouvons pas mieux dans cet intervalle, avec la cerlitude de voir expulser ces savants et ces arlistes. j'emploierai tout le crédit que j'ai sur vous, pour vous engager à finir avec le premier. Je ne puis souffrir les affaires qui traiiicnt en longueur, et vous ue me chagrinerez point, n'est-il pas vrai, mon bon ami? u
Les quarante-huit heures s'écoulèrent sans qu'on vit personne. Je ne sais encore d'où vint l'erreur du portier, qui répondait constamment que le hameau était vendu; qui disait aux clercs, et même au notaire de monsieur, qu'il n'était pas à l'hôlel. J'ignore également par quelle inadvertance il gardait toutes les lettres de Paris. Cela se découvrira peut-être un peu plus tard.
Le troisième jour au matin, madame passa chez monsieur, et se montra extrêmement caressante. Sa gaieté , ses complaisances, ses agaceries mêmes tournèrent la tète du pauvre Luceval. Il ne put se dispenser de se lever à la suite d'un lète-à-lèle assez vif, de hâter son déjeuner, et de se rendre chez le monsieur qui voulait abattre des maisons neuves pour se donner le idaisir de bâtir un château.
n Monsieur, je viens terminer avec vous. — Eh bien, monsieur, terminons. Je vais vous conduire chez mon notaire. — Nous irons d'abord chez le mien. 11 faut que vous preniez connaissance des litres... — Oh ! j'ai vu tout cela, et j'ai pris les notes nécessaires ; on m'a même donné communication du devis de monsieur Phidiot, et les bâtiments n'ont pas coûté ce que je les avais estimés ; mais n'importe. Un instant , je vous en prie ; je n'ai plus que mon habit à passer.
» — Savez-vous aussi , monsieur, que mes biens ne sont grevés d'aucune hypothèque ? — Voilà le certificat du conservateur. — Il me parait, monsieur, que vous n'avez rien négligé. — Oh ! j'aime à jouir ; je voudrais déjà voir vos maisonnettes à terre, et mon château debout. — Je vous assure que madame Luceval partage bien votre impatience. — Et quel intérêt madame a-t-elle ?.... — Oh 1 des raisons de famille... — J'ai peut-être été indiscret : je vous en demande pardon.
" — Permettez maintenant que je tire la somme convenue de mon portefeuille. ^ ous avez sans doute votre voiture. — Oui, monsieur.
— J'en profiterai. Je vous mène chez mon notaire, parce qu'il a ma confiance, et que celui qui paye a le droit de choisir, o
Luceval ne s'attendait pas à terminer à l'instant même, et, pendant qu'on rédigeait l'acte, il envoya prendre madame, qui arriva enchantée d'être servie avec celte célérité. Elle adressa un regard de bienveillance à son mari , qui disait en lui-même : Je fais peut-être une sottise ; mais elle est si aimable quand elle le veut !
L'élude d'un notaire n'a rien de gai. Des murs , des meubles rembrunis, le silence des trappistes, des figures glacées, et des étiquettes de carton à lire , voilà ce qu'on y trouve. L'acquéreur du hameau y répandit une gaieté piquante. Empressé auprès de madame Luceval, il lui dit de ces choses d'autant plus flatteuses , qu'il lui laissait la salisfaction d'ajouter à sa pensée : il est un âge oii la louange ne plait que sous l'enveloppe de l'esprit et de la délicatesse. Manetle aimait à s'entendre dire : Je vous adore; madame Luceval aimait à le deviner.
Le monsieur lui parla très-longuement de ses projets; dès le lendemain , il userait de son droit pour renvoyer les locataires; le jour d'après, il ferait mettre le marteau dans les murs, et il se flattait que dans trois mois, au plus lard, une dame infiniment intéressante voudrait bien embellir les fêtes qu'il donnerait dans son château.
Madame Luceval était enchantée de cet homme-là : il caressait toutes ses passions. Elle lui eût, je crois, donné en ce moment le hameau pour rien.
On signa. L'acquéreur déposa la somme, jusqu'après la transcription, selon l'usage, et on se sépara très-satisfaits les uns des antres.
Pourquoi les nouvelles défavorables volent-elles lorsque celles que nous désirons arrivent si lentement .■■ On sut le jour même , au hanieau , que .M. Luceval n'élail plus propriétaire ; et chacun s'occupa sérieusement du parti qu'il allait prendre. Les personnes que cet événement toucha ent le moins se résignèrent avec facilité. Mais, Caroline, François, Marguerite .'...
Le vieillard était le seul des trois qui eût quelque expérience, et les autres l'écoutaient avec docilité. Il proposa différents projets, dont il sentait aussitôt les inconvénients. Il arrêia enfin qu'il se retirerait avec Caroline dans quelque petite ville, et que !\Iarguerilc les y suivrait. Il n'osait rien proposer à mademoiselle Lori. Elle déclara qu'elle était inséparable de son bienfaiteur; que le produit de son petit patrimoine lui perineltait de remetUe une partie de ses hono- , raires, et qu'ainsi elle ne serait pas à charge. François ne fut pas étonné de ce trait, parce qu'il en était capable lui-même.
On fil un plan de vie qei n'était pas sans quelques douceurs. Ou pouvait exister avec aisance dans telle ou telle province, et y faire un peu de bien. Mais oii trouver des Sancy, des Surville, des Duval? Sans doute ils allaient retourner à Paris, et François devait-il exposer Caroline et ses parents au désagrément de se rencontrer? Ces idées affligeantes froissaient le cœur du bonhomme. Il voulait en vain les écarter ; elles se produisaient dès qu'il avait articulé quelques phrases, Une larme, qu'il essuyait furtivement, était aperçue , et eu appelait d'au Ires. La conférence fut longue, parce qu'elle fut souvent interrompue.
Lorsque enfin tout fut réglé, on se tut, on resta immobile, la tête penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur le parquet.
lout à coup on entend les fouets de plusieurs postillons, et les roues d'une voilure qui entre avec rapidité dans les cours. « C'est sans doute le nouveau proprétaire, dit François. Mon enfant, voilà le moment du courage. Allons entendre notre arrêt, i'
On se lève, on s'avance lentement. François et mademoiselle Lori soutiennent Caroline éplorce. JMarguerile les suit avec ses deux enfants. Ils approchent de la voiture ; la portière s'ouvre... C'est JI. "* qui paraît.
On oublie, en le voyant, qu'on est malheureux : qu'eùt-ou fait si l'on eût su ce qu'il allait annoncer ? « Vous m'avez causé des inquiétudes, mademoiselle, dit-il à Caroline, et vous avez eu des chagrins ; ces honnêtes gens les ont part gés; qu'ils partagent également votre joie. ^ os malheurs sont finis, et votre sort est invariable. Vous ne vous séparerez pas de ceux dont les leçons vous sont chères à si juste titre ; vous ne quitterez pas les lieux oii vous avez appris à penser, à sentir, à cultiver votre raison. Vous êtes chez vous. »
On se rassembla de toutes parts autour de M. '" ; on l'écoutait ; on ne le comprenait pas .. Bientôt on va le bénir.
Il tire un contrat de sa poche , et le remet à François. Le bonhomme lit ; sa figure devient rayonnante ; il ])resse Caroline dans
ses bras ; il baise les mains de M. "* ; ses larmes coulent encore ; mais ces larmes sont celles de la joie. On attend qu'il s'explique ; il parle enfin, et un cri général s'élève : • La vertu vient proléger l'innocence ! «
M. **" marqua le désir de parler, et les acclamations cessèrent.
« Votre lettre . mademoiselle , n'avait pas d'objet, n'indiquait rien, et a cependant dirigé ma conduite. Je lui dois le projet que j'ai si heureusement exécuté. Il fallait, pour réussir, activité, adresse et discrétion : j'ai choisi deux hommes propres à remplir mes vues.
» J'ai voulu d'abord connaître la valeur de ce bien. Je ne voulais pas non plus faire tort à votre père : il faut toujours être juste, même envers ceux qui le sont le moins.
« Les renseignements pris , ces deux hommes se sont rendus à l'hôtel Luceval , et ont parlé d'après mes instructions. L'un devait éprouver de la défaveur ; l'autre plaire et réussir : c'est ce qui est arrivé.
» J'avoue à regret qu'ils ont été au delà de mes intentions. Ils ont gagné uu portier, moyen au-dessous de moi, et peut-être même audessous d'eux. Au reste, quand ou saura que vous êtes propriétaire, que les plaintes éclateront , qu'on exagérera les torts de mes émissaires, l'acquéreur supposé fera faire une estimation ; j'indemniserai votre père s'il y a. lieu.
» Vous pressentez, mademoiselle , que le contrat n'était fait ni en mon nom ni au vôtre. Par celui-ci, j'achète de l'homme à qui votre père a vendu , et je vous transmets cette propriété à des conditions que ma position rendait indispensables. Je suis l'artisan de ma fortune ; mes émoluments sont considérables; mais je n'ai que cela, parce que j'ai toujours cru que le gouvernement paye un homme en place pour qu'il fasse son devoir, et non pour qu'il trafique de la justice ou de sa protection. \ oici donc les arrangements que j'ai pris :
• J'ai avancé ou emprunté les fonds nécessaires.
» N ous m'abandonnez la totalité du revenu annuel jusqu'au parfait remboursement : ce qu'on a obtenu de votre père sufiit à votre entretien.
» Je recevrai les payements des mains de M. François , dont il n'est Iioint parlé dans l'acte , parce qu'on ne lie pas un homme comme lui.
» Dans six ans ou environ, vous serez liquidée ; vous n'aurez que vingt ans , et vous jouirez de soixante mille livres de rente. Voilà, ma chère enfant, ce que j'ni pu faire de mieux. »
Les acclamations recommencèrent; les applaudissements, les cris de joie éclatèrent de toutes parts. L'homme bienfaisant fut béni, fêté, caressé. Il trouvait dans tous les yeux laltendrissenieiit , l'-iidmiralion ou la reconnaissance. Ou le conduisait en triomphe , on se disputait l'honneur de le recevoir. Attendri lui-même , il jouissait en ce mo-
I \ F\M[i i.r I rcr.N \i .
meiil lie loul le l>oiilieiir am)uel il nous e-.l (io»sil>lt d'.iUiiiuIrc. Mil lieurcii\ que nous sommes, nous nous ;ii;ilons eu tous sens |)Our le trouver ou il n'esl pas!
• A |iro|ios, (lil-il, il reste une form.ililé ii remplir. Votre si(;nature m.iniiue au lias de eel acte. Vous ne pouviez le siyner c'tant sous la puissance de père et de mère, et il est Irès-douleut i(ue vos parents eussent accepté pour vous : j'ai exposé les faits à la puissance suprême, et j'en ai obtenu l'ordre de voire émancipation, i.'aulorité peut se mettre au-dessus de la loi cpiaml il en résulte un hien. u
Il était tout simple ((u'on entrât clici mademoiselle l.uceval pour signer, ^lailres^e îles lieux, il était naturel qu'elle en fil les honneurs, et elle était trop licureuse pour ne pas répandre sur ceux qui l'entourai. 'nt une pirlion de sa félicité. Elle s'empressa de rassembler autour de M. '" une petite cour où il n'y avait pas un seul courtisan. Le respect était commandé par son élévation , l'an'ection par ses (jualités : tous les bommai^e^ étaient sincères.
On le pressa . et il promit de pas^er la journée au bameau. Caroline n'avait pas d'idée d'une tète, elle n'en avait jamais vu ; mais elle désirait fêter son protecteur. Elle dit un mot ii l'ramois. François, qui n'était pas inventif, passa le mot à mademoiselle Lori , la demoiselle au voisin, celui-ci à la voisine. On se lève, on va, on vient, on ne s'entend pas. On ne sait d'abord ni ce qu'on fait, ni même ce qu'on vent faire : on convient enfin de quelcjne chose.
.Aladauie de Surville rentre en courant, prie .M. '"" de pardonner, lire Caroline ii l'écart, lui dit je ne sais quoi. Caroline répond : « Soyei tranquille, je me tairai. » Madame de Surville repart.
M. ■" pénétra aisément la cause de cette désertion générale et de ces ajiarlé. Il sourit avec douceur à Caroline : ceux même pour qui la vertu n'a rieu de pénible , ne sont pas fâchés qu'où leur rende justice.
Il profita de ce moment pour voir la maisonnette qu'il avait arrêtée. Il écrivit queUiues instructions sur des changements qu'il désirait. Il donna ses notes à Caroline, parce que François, que cela regardait, courait de tous les cotés avec les autres, s'agitait beaucoup, ne faisait rien, et était très-conteut de lui. Hercule, septuagéuaire, eiit fort bien pu ressembler i» la mouche du coche.
Jl. "■ présuma qu'une heure avait pu suffire pour ordonner un dîner, et disposer la réunion de tous les habitants. Il sortait avec mademoiselle Luceval... Ues perclies en faisceaux, des perches fichées en terre, des cerceaui , des tas de branches de verdure, de fleurs épars, les maîtres, les domestiques, les dames, les jardiniers, tra-
vaill.<nt à l'cnvi « Oh ! oh ! dit-il , nous sommes sortis trop lût.
Rentrons, et ménageous-i.ous le plaisir de la surprise ; nous causerons en l'attendant : l'amitié a toujours quelque chose à dire, et l'extrême jeunesse quelque chose à apprendre. »
C'est la plus jeune de ces dames, c'est madame Sancy qui frappe à la porte. Comme il n'est pas de bonne fête sans vers, elle débita, d'un ton plein de dignité , le quatrain suivant, impromptu de M. Duval, qui était poète comme un géomètre :
De bons cœurs , des cœurs attendris Offrent la plus simple couronne.
Peut-être elle aura quelque prix :
C'est lestimc qui vous la donne.
M. *"* voulut bien trouver cela fort joli, et madame Sancy, sans sortir du grand sérieux de son personnage, lui prend la main. M. ■" permet qu'on dispose de lui , et règle sou maintien sur celui de son aimable guide.
Ou passe sous une arcade de verdure , qui commence à la maisonnette , et qui aboutit au théâtre. Cette arcade n'a rien d'extraordinaire; mais on voit qu'elle a été faite à dessein, et l'intention est quelque chose.
Sur les cùtés de la voûte verdoyante sont des paysannes qui offrent d'assez mauvaise grâce des bouquets assez mal faits. .Marguerite précède M. "■ ; elle porte devant elle un van couvert d'une gaze légère, dans lequel elle reçoit les bouquets. Elle en laisse tomber la moitié , parce qu'elle tourne souvent la tête, et elle n'a pas tort : on ne voit pas tous les jours un grand qui veut bien n'être qu'aimable.
Zéphyr, qu'il faut placer partout, agitait des carrés de papier, fixés au cintre, à vingt pas l'un de I autre. Ils présentaient des devises grecques, que Duval avait empruntées du Benserade de l'Attique. Personne ne les entendait ; mais si on n'admirait que ce qu'on entend , que deviendrait l'Apocalypse ?
A la porte du théâtre , sur les marches du jiérislyle , étaient rangés les habitants en costume de cérémonie. Ils entourent M. "", ils le pressent , ils le poussent, ou peu s'en faut ; ils le font entrer dans la salle, éclairée par toutes les bougies qu'on a trouvées au hameau.
M. '"', qui a passé subitement du grand soleil aux ténèbres, chancelle <lu pied droit, parce qu'il rencontre une marche qu'il n'attendait point. On le soutient, et il trébuche du pied gauche, parce que Marguerite, qui n'y voit pas plus que lui, s'arrête un pied en arrière et sans y penser lui donne un croc-en-jambe.
Mesdames de Surville et Sancy s'emp.ircnt alors de M. "*. Elles avaient la double intention de garantir celte tête précieuse , et de
vaincre la modestie qui allait probablement s'opposer a leur» pelil» projets.
Dans le fond du théâtre on avait placé des degrés destinés à «upporler tantôt l'hôtel de '/.opire, tanlùt à mettre eu évidence le trône de Séiuiramis, et qui n'avaient servi à rien <lu lout encore, parce qu'on avait au hameau le bon esprit de ne pis jouer la tragédie. Il faut, pour exceller dans cet art-là , sortir avec l'auteur du naturel et de II vérité ; et c'est un talent qui n'est pas donné a tout le monde.
Sur les degrés était placé le plus grand fauteuil qui exislit une lieue à la ronde, et le tout était couvert de drapiries de soie bleue ou jonquille, qui procuraient ii ces dames un demi jour de reflet, dont elles pouvaient se ]iasser encore.
C'est vers cette estrade qu'elles conduisaient le héros de la fêle. Il s'échappa de leurs mains, et fut se placer sur une des basses stalles. C'est au fait un rôle pénible que celui d'un dieu ; et s'il y en avait réellement, ils joueraient un ennuyeux personnage'.
K Voilii ce que nous avions prévu, dit madame de Survillc; mais c'est en vain . monsieur, que vous vous dérobez ii la gloire : elle vous trouvera malgré vous. » . • . ■
On lire un rideau, et au-dessus du fauteuil parait en pied et de grandeur naturelle le portrait de l'hoiume ressemblant. Il restait, a l'a vérité, une jambe ;i faire, et le bas qui couvrait l'autre n'était pas terminé; mais la tète était d'une ressemblance frappante et peinte comme peignait madame de Surville. Elle avait fait ce portrait d'après une gravure qu'on disait être et qui était vraiment excellente. C'était sur cet ouvrage qu'elle avait demandé à Caroline le secret qui avait été scrupuleusement gardé.
Le jiortrait était suspendu à une poutre transversale par deux cordes couvertes de fleurs: nulle jiart on ne veut, pas même dans les ballelsde l'Opéra, laisser voir les fils qui font mouvoir Polichinelle. On descendit ce portrait sur les bras du fauteuil , au son des violons et des harpes. Deux jeunes filles ten.iient chacune une guirlande attachée au bas du cadre, pour empêcher l'image chérie de faire un a droite ou un à gauche , ce qui eût singulièrement nui a l'illusion.
Le dessus du cadre était orné d'épis et de branches d'olivier dores. A chaque partie saillante , les habitants et les villageois allaient religieusement attacher une couronne de barbeaux ou de muguet; on safuait respectueusement l'image et on allait se placer selon l'ordre convenu.
Tous les yeux se portèrent alors sur M. "•; sa figure eipnmait une satisfaction qu'il ne cherchait pas à dissimuler.
Ces tributs sont bien doux, quand ils sont mérités.
Pour terminer l'inauguration, Caroline chanta et chanta très-bien ce morceau fameux: Chantons, célébrons notre reine. A la vérité, M. •■'' n'était ni reine ni roi, et l'à-propos était un peu manqué; mais il trouva tout cela très-beau, parce qu'il savait qu'on n'avait de prétention que celle de lui plaire, et qu'on n'avait pas eu le temps de faire mieux. . , ,
Cette fête, qu'on aurait pu décrire comme on décrit tout, c est-adire comme on dénature tout, comme on embellit tout, comme on exapère tout, a commencer par nos fêtes publiques, ou on n'a pu mei'tre encore ni dignité ni ordre, ni ensemble; celte fête continua par un concert charmant, exécuté par un petit nombre d'artistes, mais tous d'un talent distingué. Le célèbre chanteur semblait se surpasser lui-même , et Caroline se montra digne de madame Sancy.
Ceux qui cultivent les arts et ceux qui les protègent aiment à se rapprocher Ici s'établit celte douce égalité , dont l'homme élevé connaît si bien le charme, et dont il jouit si rarement. M. ■"applaudissait et parlait en connaisseur; il citait ur. compositeur célèbre, et son chef-d'œuvre était k l'instant porté sur le pupitre. On partageait le plaisir qu'on procurait à M. "*, et on cherchaii à le prolonger.
S'il faut des vers dans une fête, un bon repas n'y est pas déplacé, et à cet énard , le protecteur de la colonie n'eut rien à désirer. Quelques coupi'ets, de la façon de Duval , et dont je vous fais grâce, terminèrent le dîner le plus splendide et le plus gai. M. •" reinonta en voiture, après avoir prodigué aux colons, et surtout a Caroline, des mar<iues de la plus sincère affection.
« Allons, allons, disait François en se frottant les mains, quand on a la bienveillance des grands, l'amitié de ses égaux et une jolie fortune; qu'on ne doit rien de tout cela qu'aux charmes de l'esprit et aux qualités du cœur, on peut se consoler de n'être pas jolie. •