I.A FAMILLE LUCRVAL
Ot'j.'i les eniu'iiiis comptaient les actions par leurs ilélailes. Déjà I. loiiard avilit plimlé le ilrapeau français sur les retriiiiolieiuenls d'une ville liélendue \y.ir une armée entière et par une lorniidable artillerie. l ne distiiietion nouvelle lui était promise; il allait jouir du plaisir de s'entendre noininer encore à la lèle de son rfgimeiit : le ploinl> meurtrier le Trappe, son sani; coule, il est forcé de se retirer, et de laisser a ses compaj^nons d'armes l'iioiineur d'acluner de vaincre.
(»)ue devint madame de Siirville lors(|u'elle apprit cette triste nouvelle;' Vous le savez, vous qui êtes mères, lionnes mères, et qui avez eu, peut-èlre, ii pleurer la perle d'un enfant. Dans sa douleur, elle disposa tout pour son dipart. l.lle ne pouvait se réunir ;i son fils, elle le savait; mais elle croyait j;.ii;ner IxMucoup en raccourcissant rMiter\allc ipii l'en séparait. i;ile comptait sur des liasards, sur des eliiinères : tout est crainte et plaisir pour l'amour maternel.
Mademoiselle Julie Lucevul.
L'état où était Caroline différait peu de celui de madame de Surville. Elle se reprétentait Edouard , p.ile , défait, le bras ensanglanté, tombant sans secours, sans consolations, et ou ne se crée pas de telles images sans éprouver un vif intérêt. Des larmes s'écha|ipaient encore, elle croyait ne les donner (|u'a l'iiumanilé; elle l'ccrivaità M. "**, qui feignait de la croire, mais qui lui prouvait très-clairement le danger de prendre trop de part auï souffrances d'un jeune homme : était-ce l'instant de vouloir prouver quelque chose:' Il eut ;iu moins la sagesse de ne jias combattre ouverleuient des sentiments que le temps pouvait affaiblir encore.
La jeune personne fut frappée d'un nouveau coup lorsque madame de Sur\illc monta en voiture. Oue n'eût elle pas donné pour l'accompagner! Pourquoi madame de Surville ne lui en faisait-elle pas la proposition ' Comment ne senlail-elle pas les embarras que doit causer à une femme seule un voyage aussi long? Combien une amie active Cl prévenan!e aide à les supporter et distrait des ennuis de la roule ! Madame de Surville ne pensait k rien de tout cela, l.lle fit même rentrer ce qui lui paraissait charger inutilement la voiture. « Crevez dix clievaui, dit elle à son courrier, irevez-en vingt, et que j'arrive! o
(;ette campagne égala ce que les féeries nous content de plus jiro- •ligiem. L'orgueil de deux grands souverains abaissé devant l'aigle française; un empire conquis et rendu, des trônes donnés, des alliés acquis, voila ce que lit en trois mois celui qui eut la modestie de refuser les honneurs du triomphe.
i'.douard n'était pas réiabli entièrement, lorsque se donna cette bataille, qui 'erniina la plus importante et la plus courte des guerres. De ce lit, où h- retenaient encore la faibles.se et la douleur, il entend le son de la trompette; il se lève , il essaye ses forces ; il sent qu'elles le trahiront peut-être; mais une âme guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime : il se fait amener un cheval; on le met en selle ; il part.
Il déploya dans cette grande journée la valeur d'un \ieu\ soldat et l'intelligence d'un capitaine. Atiaché à M. de Surville, il était partout avec lui, et partout il |iortail des coups décisifs. Il osa mime
énoncer des avis, dont on sentit toute la justesse, et dont l'exécution fut coiiroiinéi' ilu succès.
11 était difficile que ra conduite échappât à celui dont l'œil embrasse tout. (^ est de sa main qu'il reçut sur le champ de bataille les épauletles et l'injonction de se retirer à \ ienne, oii les blessés pouvaient se procurer les soulagements qu'ils ne trouvent pas toujours dans les camps. Il jiartit, il arriva dans cette cajiitale, sans le moindre soupçon de la nouvelle jouissance qui l'y attendait.
(.'est là que madame de Surville avait été forcée de s'arrêter; c'est de la qu'elle écrivait à son mari, qui ne recevait pas toujours ses lettres, et qui trouvait rarement le moment de répondre; c'est enfin à ceux qui arrivaient qu'elle s'informait de son fils, qui n'élait connu d'aucun d'eux, ce qui lui paraissait inconcevable.
l'.lle apprend enfin qu'un officier de hussards vient de descendre à telle auberge. S'il était du régiment d'Edouard... s'il avait approché M. de Surville... S'il était au moins porteur d'une lettre, du plus simple billet... Elle court, elle entre... c'est lui, c'est son fils qu'elle presse dans ses bras.
Après les doux tributs qu'evigeait et qu'obtint la nature, il était tout simple que l'amour-propre eût son tour. 11 n'est pas de Française que la valeur ne séduise; il n'est pas de femme parmi nous qui ne soit fière d'être la mère d'un petit héros. Madame de Surville entra dans les moindres détails; il fallait qu'Edouard racontât tout, qu'il s'étendît même jusqu'aux évolutions militaires, auxquelles madame de Stirviile n'entendait rien; qu'il répétât ce qui intéressait, et surtout qu'il parlât beaucoup de lui, ce qui coûte toujours un peu à la modestie. Sa mère l'arrêtait ajirès l'histoire du drapeau planté sur les retranchements ennemis, après le récit tiès-circonstancié de la manière dont la balle l'avait frappé; elle l'arrêtait pour regarder cet'e b lie, la tourner dans ses doigts, l'envelopper dans du coton et la serrer dans sa bonbonnière ; et à chaque pause un cordial ou un consommé présenté par la belle maman mettait Edouard en état de reprendre et de poursuivre.
(^)uand il eut fini , recommencé et recommenté encore , madame de Surville s'étonna et se plaignit même qu'il ne fût que lieutenant. Elle affirmait que tant de belles choses méritaient au moins un régiment. S'il fût revenu colonel, elle eût voulu le voir général.
IN'os troupes évacuèrent enfin le théâtre de leur gloire. Madame de Survilie rtvit son époux ; mais il fallut qu'elle se séparât de son fils. Sou régiment passa par Vienne , et il le suivit a sa garnison. Elle eut au moins la satisfaction de voir combien il était estimé et chéri de ses supérieurs et de ses camarades.
Wos jeunes gens passent le temps des garnisons dans l'oisiveté et les plaisirs frivoles. Edouard , très-jeune, se livra d'abord sans réserve à la société. Il jugea bientôt qu'il pouvait , qu'il devait employer plus utilement ses loisirs; il ne se sentait pas fait pour languir dans les grades inférieurs, et il avait la noble ambition de .'•e rendre digne de commander. 11 travailla à acquérir au sein de la paix les connaissances que l'expérience de la guerre ne donne pas toujours à nos vieux officiers.
Madame de Surville était revenue au hameau. Là, elle se plaisait à redire ce que le beau garçon lui avait raconté. ^ ous connaissez celle qui ne se lassait pas de l'entendre, qui ne la quittait plus , qui oubliait toujours ce qu'elle avait entendu la veille , afin de pouvoir l'entendre encore.
C'est auprès de madame de Surville que Caroline se consolait des pertes qu'elle avait faites ]M. de Sancy avait obtenu l'emploi distingué qui lui était promis, et son aimable épouse l'avait suivi à la cour, où il allait résider. La jeune personne avait été très-sensible à cette séparation; elle aimait madame de Sancy pour elle-même, car depuis longtemps elle n'avait plus besoin de ses leçons.
Elle était ]>rivée encore d un ami d'un commerce moins agréable; mais d'un caractère plus solide. Duval , chargé seul du loyer d'une maison, depuis que François dirigeait celle de mademoiselle Luceval, s'était décidé enfin à quitter les lieux oii il avait trouvé ce bonheur paisible si précieux au sage. François avait proposé une réduction qu'il se chargerait de faire approuver de M."'. Duval avait déclaré franchement à son vieil ami que si ses facultés ne lui permettaient pas de supporter cette dépense , sa délicatesse lui défendait de recevoir de grâce de: cette nature, et il emporta l'estime et les regrets de ceux qui l'avaient connu.
François ne négligeait rien pour faire valoir la propriété de Caroline. Les deux maisons étaient à peine vides, qu'il les avait fait annoncer. Les amateurs se présentaient en grand nombre : on savait que M'" allait quelquefois se reposer au hameau du poids de ses affaires, et on aime à s'appiocher des grands qui ont les qualités de leur place; on s'empresse même autour de ceux qui n'eu possèdent aucune. François était dans l'einbarras du choix. Il allait enfin se décider lorsiiue des nouvelles allligeantes le firent partir pour Paris.
Depuis longtemps on ne savait rien qu'indirectement de la famille Luceval , et ce qu'on en savait élait inquiétant. On apprit enfin que le désordre était dans les affaires. François avait trop aimé son Adolphe pour qu'il lui fût devenu tout à fait indilTcrent. Il commença par le plaindre, il essaya ensuite de le servir. Discret envers Caroline , qui n'élait instruite de rien, il prétexta des affaires et se rendit à Paris. Il