‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 88 sur 379 · I. \ FAMILLE Ll CF.VAL · texte numérisé non relu

I. \ FAMILLE Ll CF.VAL

que votre pi-rc n'aurait pis cli'i... — Je vous suivrai , niaiJaiiie; vous iii'ciilendrei nialgrt^ vous, i .M.iilanir Luci'vnl, outrée, furieuse , lire avec violeiiie le cor.lonilela sonnelte. « Fvilez-voiis la honte d'avoir vos gens pour témoins de mes reproclies, et de ceux que vous vous fem bientôt, u Les femmes, les Inquaii, altaclus à mad'rime Luceval, entrent avec précipitation. •• (Miasse/. cet lionime, qui ne respecte aucune bienséance, qui m'ose outrai;er cliez moi. Chassez-le, vous dis-je. — Je suis ici de l'aveu de votre maître; qui de vous osera porter la main sur moi ? — l'our la dernière fois, obéissez. » l'ranrois se couvre, s'assied froidement et coiilinue.

' II y a bientôt viii);! ans, madame, que j'ai comblé vos voeux 1rs plus dou\. L'état où le vous ai élevée a surpassé vos plus natteuses espérances. Lis biens de l'amour, ceux de la lorlune, la considération qui suit le noble emploi des richesses, vous avez eu tout , et vous lenti tout de moi seul. Alors, vous consentiez à me devoir quelque chose; alors, j'étais votre ami , vo're père : tels étaient du moins les litres précieux que vous m'accordiez. Clui de nous deux a clianf;é? Ai-je varié dans mon atl'eetion? ai je cessé de vous consacrer mon temps et mes soins, lors même que je ne paraissais pas m'oecuper de vous, et l'ilïort que je fais aujourd'hui ne proiive-t-il pas un dévouement que ne peuvent ébranler ni rinijratiliide ni les mauvais traitements ? — Sortez, sortez tous, puisque je ne suis plus maîtresse chez moi. .\h ! monsieur Luceval, monsieur Luceval !

» — Vous m'avez forcé, madame, il rappeler ma conduite: voyons quelle a été la vôtre. A ous avez fermé le co'ur de voire époux aux scniinienis de la nuture; vous m'avez fait bannir de cet hôtel, parce que seu' j'o-ai m'éliver contre l'oppression dont votre lille aînée fut si longtemps la victime. Armée des séductions de l'amour et de l'esprit, vous avez usurpé sur mon Adolphe un ascendant qui déijrade l'homme sans élever son épouse; vous avez abusé de votre empire pour dissiper une partie de sa fortune; et quel fruit avez-vous retiré de ces prodigalités? Vous avez flétri votre jeunesse par les veilles et le jeu; votre cœur n'a plus été sensible qu'il l'appât du gain, audessus duquel vous avait placée la fortune; vous avez éloigné de vous tous ceux qui comptent ])Our quelque chose les vertus domestiques, et, pour dernier m.illieur, vous donnez à ma lemoiselle, à l'enfant de votre choix, l'exemple des passions et du désordre... Possédez-vous, madame, je n'ai pas l'ini encore

" A'ous pouvez reconquérir l'estime que vous avez perdue. Il dépend de vous de faire attribuer à l'inconséquence , à la frivolité, les égarements de votre premier .ige : réfléchissez-y, madame; il n'y a pas un instant à perdre. Une femme de trente-six ans conserve peu d'avantiges , et la société juge à la rigueur celle que le temps a dépouillée de tous ses charmes; elle exige des vertus oii elle caressait des illusions, et quel sera voire sort dans quelques années si vous persistez dans voire inconduitc ? A'ous n'aurez autour de vous que des êtres sans moralité, auxquels vous ne pourrez plus vous soustraire; subjuguée, avilie par eux , entraînée de chute en chute, vous chan erez ces meubles somptueux contre un misérable grab;it; les diaman's qui vous couvrent seront convertis en baillons; vous joindrez enfin à l'insupportable fardeau du mépris public toutes les horreurs de l'indigence. Le remords sillonnera vos joues; il cavera ces yeux dont vous avez été si ficre : celle Julie, sans considération, sans talents, sans ressourees, vous reprochera ses désastres, et peut-être son infamie. A ous appellerez la mort; elle sera sourde pour vous.

» Osez donc, par un effort digne de vous, et dont je \ous crois capable encore , osez vous replacer au rang des femmes respectables. Brisez les indignes fers dont vous chargez votre époux; rendez une mère à (Caroline, et vous gagnerez une tille, une amie. Rompez avecun monde qui ne cherche que des victimes; renfermez-vous dans le cercle de vos devoirs , mettez à les rcm]ilir vos plus douces jouissances. Loin d'être réduite alors il vous étourdir sur le malheur d'exister, vous ennoblirez le reste de votre carrière. Chérie, esliuiée, bénie de ciux qui vous entoureront, vous retrouveriz ce calme inappréciable qui ht le bonheur de vos premières années , et qui devait s'étendre sur toute votre vie.

> Je touche ûux bornes de la mienne : permettez que je la finisse en paix. Uendez-vous ii mes vœux; que je vous voie encore heureuse I )Iadame, ayez pillé de moi et de vous; cédez à mes larmes, ii mes instances... Je suis à vos genoux. Je les presse, et je n'en rougis pas: l'amitié peut être suppliante, sans rien perdre de sa dignité .. Uendez-vous, madame, rendez-vous. A'ous vous éloignez, vous couvrez votre visage de vos mains... vou% le cachiz dans le sein de votre fille! vous redevenez la mère de cette enfant ; vous le seriz aussi de l'autre. Il <st donc vrai que ma voiv a pénétre jusque dans votre cœur ! Ah! laisstz les couler, madame, ces larmes qui vous honorent. Il est cruel de faillir : il est beau de sentir ses fautes, et surtout de les réparer. » Luceval, inqniet, tremblant, écoutait à la porte. II retenait son haleine, il craignait de perdre un mot. Ilavi d'un dénoùment dont il n'osait se flatter, il entre, et sa femme le presse sur son sein. .Iulie va prendre le vieillard et le met dans leurs bras; elle les enlace dans les liens. L'amour, l'amitié, la nature forment un groupe aussi respectable qu'intéressant.

• ( Combien J ai été coupable! dit madame Luceval d'une voix presque éteinte. Puis-je esjM'Ter d'efTacer jamais...? — Madame, reprit avec

force le bonhomme, l'orage porte avec lui le désordre et l'effroi ; on l'oublie quand le soleil a dissipé les nuages, et qu'il a rendu à la terre sa parure et la vie. llàtons-nous de chercher un remède au mal afin de n'y jamais penser. »

Luceval tenait la main de sa femme, il la regardait avec attendrissement; il jouissait de son retour à la prudence et à la raison. « i^ae coyez-vous qu'il faille faire, lui dit-elle avec timidité? » C'est la première fois qu'elle demandait son avis. r( Ma bonne amie, consullons l'rançois : nous serions trop heureux si nous ne nous étions jamais écartes de ses conseils.

» — .'\lonsicur, je ne vois qu'un parti à prendre : c'est de vendre une partie des biens pour libérer l'autre. Défaites-vous promptenient de cet hôiel, qui nécessite un faste que vous ne pouvez plus soutenir. Prenez un logement commode, décent, mais convenable à votre situalîou... Atlendcz... oui... cette idée... Dieu! bon Dieu! que je serais heureux si ce plan pouvait se réaliser ! peut-être ne vendrezvous rien; peut-être, dans peu d'années, jouirez-vous de la totalité de vos revenus. Je vous quitte. De la confiance, du courage surtout. Je vous reverrai demain. »

On l'arrête, on l'interroge, on le presse de s'expliquer; il s'échappe, il sort, il court. Il a retrouvé le feu de sa jeunesse pour faire encore une bonne action.

Caroline fait son devoir.

C'est au hameau que François était allé; c'est le cœur de Caroline qu'il voulait sonder; c'est elle qu'il cherchait. Il rencontra Edouard, brillant de gloire et de jeunesse. L'intéressant, le trop intéressant oflicier était venu passer un congé de six mois chez une mère qui l'adorait, et c'était toujours là qu'on trouvait Caroline. ÎVIadame de Surville était l'objet de ses regards, de ses attentions, de sa reconnaissance; tout ce qui n'était pas elle lui était étranger; elle le croyait, ou elle feignait de le croire : on est quelquefois si aise de se meniir à soi-même ! mais l'illusion soutient-elle l'examen de la sincérité ? François n'était pas de retour, que Caroline sentait et sa posiiion et les chagrins qu'elle se préparait. Elle voulut combattre : le pouvaitelle ? Il fallait fuir... il n'était plus temps.

Edouard lui-même contribuait, sans y penser, ii la fixer chez sa mère Les marques d'affeclion que mademoiselle Luceval prodiguait à madame de Surville ne devaient-elles pas le flatter? Les talents qui se déployaient devant lui, les grâces d'un esprit formé n'avaieiit-ils pas des droits à son estime? A l'éloiijnement que lui avait d'abord inspiré Caroline avait succédé le sentiment intime de tout ce qu'elle valait. Ses sens étaient muets auprès d'elle; mais il chérissait en elle l'amie de sa mère ; il asiiirait au titre de son ami, parce qu'il la croyait faite pour ennoblir l'amitié; il n'était pas empressé, mais aft'ectueux avec elle. Un mot qui lui échappait était interprété décent manières, et c'était toujours à l'interprétation la plus favorable que la pauvre enfant s'arrêtait. Elle n'osait pas concevoir d'espérances positives, et cependant elle aimait à se lancer dans l'avenir. Avenir incertain , ressource des malheureux, flatteur de tous les hommes !

Elle se rappelait avec complaisance ce que M.'"* lui écrivait dans sa première lettre. 11 a raison, pensait-elle : le sentiment de la beauté et de la laideur s'affaiblit insensiblement par l'habitude. L'impression de h laideur est plus désagréable sans doute que n'est flatteuse celle de la beauté; mais si cette impression s'efface chaque jour devant les qualilés de l'esprit et du cœur... devant celles que je possède peutêtre... Elle n'osa achever sa pensée.

.Alais elle reprenait bientôt : Edouard m'a d'abord témoigné du dédain; et du dédain au mépris il n'y a qu'une ligne imperceptible, qu'on franchit sans s'en apercevoir, si on n'est retenu par quelque chose qui force l'estime. Edouard ne m'évite plus, ne me dédaigne plus : j'ai donc réellement quelque chose...

Mais est-ce bien de l'intérêt qu'il nie marque ? n'est-ce pas plutôt de la pitié ? Eh! quand ce ne serait que cela ! la pitié est étrangère au mépris et à la haine; c'est une affection douce, et tous les sentiments qui agitent agréablement l'âme s'étendent, se prolongent, peuvent arriver par gradation à l'extrémité de la chaîne. Pour moi, la pitié est le premier chaînon, l'amour est le dernier; mais qui peut dire oii s'arrêtera Edouard?

A oilà les rêves flatteurs auxquels s'abandonnait la chère enfant. Elle ne proférait pas un mot, elle ne l'eût pas osé; mais elle souriait à la félicité su|irême que son im^giiiation créait dans le lointain. Elle caressait sa chimère, lorsque François se présenta devant elle.

« Mademoiselle, lui dit-il, je vais vous allliger; mais peut-être trouverez-vous même dans ce que je vais vous dire des motifs de consolation pour vous et pour ceuv que l'inconduile expose aux traits du inalheiir. Notre père a totalement dérangé ses affaires. — (Jue m'appreni z-vous ? — La vérité. — Mon père doit.. ? — Des sommes considérables. — A ous ni'allligez, en effet, mon bon ami; mais vous me consolerez, comme vous me le disiez tout ii l'heure. Que croyezvous qu'il faille faire ? — Je leur ai conseillé de vendre pour s'acquitter, et de se renfermer dans le cercle obscur qui convient à leur situation. — Il est dur de déchoir. — Il y a de la démence ii consommer sa ruine.

1, \ l'A Mil 11-: l.l CEVAI..

„ — Que vous a-t-oii rr|ioinIii ? — Ou a iKirii ili9|iosé à l'iilrcr il.ms mes vufs. C'>'|ii-ii(l.iiit, j'iii pt-iisi' dcpuii ini'oii iiourrail «IihhIoiiiut peiidaiil (iiii'liiiu- tfiiips l:i lotalilé ik's rtvi'iiiii aiiv orf'.tiitirrs... — J'ciiiciiils , iU ooiiserviT. iciil leurs biens; niais il l'.iut des moyens d'eni^teuee. — ^'en vojti-vous aucun, niadeuioiselle ? — Ali ! l'rançois ' rr.ini'ois ! je vous enti luls. J'opposerai la leniiresse à la fioideiir, la (ji'uérosi'lé au\ mauvais Irailiinents; je pourrai reeontiui rir leur cœur, et c'est à vous que je devrai ee Irioniplie. Ils m'ont bien fait du mal; Ini.'is je leur dois la \ie, et ils sont maUieureui. — Clit-re enfant '. ali ! je le savais, i|ue voire eo'ur rt'|iOiidrait à l'appel du mienl

), — Krani-ois? — Mademoiselle ? - Je leur cède ma maison... — Après? — Je me bornerai a une seule chambre. — Poursuivez. — Je leur rendrai mon contrat de \ini;t mille livres de rente... — .\clievei. — Sur leiiuel ils me donneront ce qu'ils croiront ni'cessaire. Avec ce revenu et l'.ibondance qu'on trouve ici, ils seront riibes encore. — .\vei-vous fini ? — Avez-vous quelque chose à ajouter?

„ — ^■ous n'excitcï pas mon admiration. Vous m'auriez, au contraire, élonni' en pensant, en parlant autrement. Mais c'est à ma prudence à ménager vos vrais intérêts, et ceu\ de gens qui vous aiment pres(|ue autant que moi.

» Si vous recevez vos parents dans votre maison, que deviendront mademoi-elle I.ori el ces deu\ domestiques si attaches, si fulèles ? Faut-il, pour priv de leurs services, les renvoyer, les réduire à l'indigence? Souffrirai je que vous renonciez.! votre indépendance, dont vous devez si bien connaître le prix? Mademoisi lie , vous avez cédé au premier élan d'une belle àine; mais s'il est beau de s'exposera faire des ingrats, il est cruel d'être leur victime. ^ ous garderez votre contrat el votre maison. >'ous en avons deux dont vous pouvez dis-

fioser. Votre père en occupera une. — Et de quoi vivront-ils ? — )u produit de la secoiule.

• — Mais, mon ami, vous voulez être juste envers tout le monde, et vous ne réfléchissez pas... — A quoi donc ? — Je dois encore quarante-huit mille livres à M. "■; je lui ai abandonné le produit du bameau, et vous en retranchez i et vingt-(iuatre mille. — \ ous avez raison, je ne pensais pas à cela. Mais doutez-vous que -^I. '"' se prèle à des desseins aussi respectables? Il vous saura gré de partager avec lui le même d'une action louable, et... — -Mais il faut au moins avoir sou assentiment. — Partons pour l'an-;. — Partons, u

M. ' ■ recevait toujours mademoiselle l.uceval d'une manière distinguée. Dès qu'elle paraissait, les valets prenaient un air riant, et s'empressaient de l'annoncer. VouUz-vous savoir, a-t on dit, comment VOIS êtes avec le maître? étudiez la ligure de ses gens.

Caroline traversa une antichambre pleine de solliciteurs , qui attendaient, avec impatience, que M. "" reçût leurs justes plaintes, ou favorisât leurs folles prétentions, l'raniois, d'un air gauche, donnait la main à la jeune personne, et on le salua avec beaucoup de respect, parce qu'il est reçu qu'un homme qui entre librement chez un personnage élevé doit être nécessairement quelque chose. On remarquait bien sa gaucherie , quelque ridicule dans sa manière de se mettre ; mais on se gardait bien de rire , parce que s'il ne pouvait rien par lui même , il devait pouvoir protéger. L'intérêt, l'intérêt, et toujours l'intérêt, source éternelle de grandes choses et de basse.-ses !

■ Mademoiselle, dit M. "' à Caroline, je suis Wrt aise de vous voir; mais vous n'avez pas bien choi^i le moment. Vous avez pu remarquer, en traversant mon antichambre , que j'ai des obligations à remplir. Le devoir d'ibord , et le plaisir après. Passez avec !\L François dans cet arrière-cabinet : vous j trouverez des gens de connaissance. »

C'étaient les auteurs chéris de Caroline, c'étaient ceux qui avaient autrefois contribué à l'instruction et ii l'amusement de François. On aime à se retrouver en bonne compagnie, et celle-ci a sur la société vivante l'avantage de ne jamais gêner personne , el d'être toujours prêle à nous admettre à son intimité.

M. "* rentra deux heures apiès. « Je suis un peu fatigué, dit-il. Si les hommes, qui sont si sévères envers les autres, voulaient seulement être justes envers eux , nos fouciious seraient faciles et agréables; mais le vous assure qu'il faut (|uelque courage pour se charger d'une grande place, quand on veut la remplir.

» Passons , mademoiselle , à ce qui vous amène h Paris. Vous êtes avare de cette faveur : au reste, je ne m'en plains i>as Nous faites dans l'obscurité, et pour le seul plaisir de le l'aire, tout le bien que je voudrais verser sur la société. >e rougissez pas de cet éloge ; il ne vous appartient pas en entier : vous avez eu deux bons maîtres, M. François, et le malheur. »

Caroline expose la situation acliielle de ses parents, et M. '" passe subitement du ton le plus caressant à l'air le plus sérieux. La jeune personne développe son plan avec timidité et modestie, et M. "' remue la lêle d'une manière absolument négative. « !Me désapprouvezvous , monsieur? — .Non, mademoiselle, vous faites ce que vous devez; mais je ferai ce que je dois. — Alonsieur, vous m'avez comblée de bienfaits lorsque je n'avais aucun titre pour y préteidre; jiermeltez-mui de les justifier p.ir l'emploi que j'en veux faire

" — Mademoiselle , si la remise de ce que vous me devez , si une somme supplémentaire étaient uliles à votre bien-être, ou pouvaient favoriser un établissement convenable, je ne balancerais pas à vous les offrir, et je me croirais heureux de vous les voir accepter. Mais

donner ,'i des étourdis, ii des gens sans naturel el sans conduite, ce que récl.ime tous les jours de moi l'industrieiiie et honurdile indigence ! non, mademoiselle, n'y comptez pas. Je ne sacrifierai point mes principes ii l'.imitié ; soul.igemeni au bon, haine au méchant. » — .'Mon père n'est pas méchant , monsieur, j'ose vous l'assurer.

— Quelle différecce faites-vous, mademoiselle, de celle qui fait le mal et de celui qui le permet ? — Ma mère a senti se» erreurs, elle les abjure , elle l'a promis à Fr.mçois. — Ne croyez point à de telle» promesses, mademuiselle. Iii retour aussi précipi é ne peut être durable. — Ainsi donc, monsieur, celle enfant, que vous avez pour ainsi dire aiiiiptée, ne gaijnera rien sur vous? — llien, madeiiioisiHe. Sèche/., séchez vos larmes; ce n'est pas vous qui ileve/. en ripainlre; el celles que vous versez en ce moiiient sont pour eux un reproche de plus, l.es malheureux ! je leur pardonner.iis d'avoir dissipé leur bien, de l'avoir jeté au sein d'une miiitiluile de laquelle il ne leur est pas sorti un ami ; je pourrais oublier qu'une reiiimc sans jugement a avili son époux ; qu'un homme sans caractère a bassement adoré ses caprices ; mais vous abanilonner un an après votre naissance ! vous laisser dans des mains étrangères... — Ces mains sont vertueuse*, monsieur; pouvaient-ils mieux choisir? — Ils vous devaient les leurs; ils vous devaient ces soins assidus, celte sollicitude pilernelle. sous lesquels l'enfance croit et se développe comme la jeune plante aux rayons bienfaisants du soleil. Ils vous ontdélaissée; ils vous ont abreuvée d'amerlume el de dégot"its ; pour dernier outrage , ils vous ont interdit la maison paternelle; enfui, ils se sont fermé à jamais votre cieur. — Je le leur rends, monsieur, je le leur rends. — Non, mademoiselle. ^ ous mettez en action les principes de morale que vous ont inspirés les honnêtes gens qui vous entourent; mais vous vous abusez sur vos sentiments. Kh ! comment aimer ceux qu'on connaît à peine, et dont le nom ne rappelle que d'anciennes bless'ires, que le temps a pu fermer, mais dont les cicatrices subsistent toujours ? Oui, ils se sont volontairement ferme votre coeur. N'oil.i ce que je ne leur pardonnerai jainais.

11 — Mais, monsieur, dit François eu s'avançant sur le bord de la ch;]i,se et en allongeant le cou , il me semble que vous n'avez pas entendu mon enfant, (^e n'est pas un don qu'elle sollicite; elle ne demande que quelques mois de plus jiour achever de s'acquitter envers vous. — Je ne les accorderai point. Je ne le dois pas, je ne le veux pas. Parlons d'autre chose, brave homme : ne nous : lll geons pas tous trois inutilement. •

On vint avertir M. "" qu'il était servi. « Vous dînerez avec moi : j'ai quelques personnes de mérile avec qui mademoiselle sera à sa place. — Caroline restera , répondit François; mais je suis forcé de sortir pour une aflaire importante. — Cela ne peut-il se remettre? — Non, monsieur. — On vous verra au moins ce soir. — Je reviendrai prendre mademoiselle, u

François revint en effet. Il pria JI. "'" de passer dans son cabinet, il tira son portefeuille, a Voulez-vous bien , monsieur, donner quittance de ce que vous doit encore mademoiselle Luceval, voici les fonds? — V qui appartiennent-ils, François? — Soyez tranquille, monsieur, personne ne les réclamera. — Ah! si ce que je présume était vrai !

— Monsieur, il n'est question que d'une quittance. — Vous baissez les yeux, vous rougissez... vous venez de tout réaliser. C'est vous qui vous sacrifiez poui des ingrats, qui vous soumettez ii finir vos jours dans les privations. » Kl prenant François par la main, il l'entraiiie, il l'introduit au milieu d'un cercle étonné: "Admirez, admirez, s'écrie-t-il avec force, le comble du dévouemenl ! rendez avec moi honima;;e il la vertu ! »

Il raconte tous les traits qui honorent François, c'esl-à-dîre qu'il fait l'histoire de toute sa vie. Il s'étend avec complaisance sur le dernier; il le présente sous le jour le plus favorable. Par ménagement pour mademoiselle Luceval, il tait les noms de ceux à qui le vieillard donne le fruit de ses longues économies.

M. " parlait avec un enthousiasme qui fut généralement partagé, non parce qu'un grand semblait le commander, mais parce que tout ce qui est beau, sublime, frappe, émeut, exalte les hommes au moins Jiour un moment. L'admiraliou éclata, se prolongea. Ou entoure, on presse, on félicite François: Caroline le tient dans ses bras; elle ne peut s'en détacher.

Il Mais, dit François stupifait, de quoi me louez-vous? J'aime un homme, il est dans l'embarras , je peux l'en tirer, je le fais : quoi de simple comme cela? — Mon ami, reprit vivement !M. '", |iuissnit tant dliommes, si vains d avoir fait un peu de bien, apprendre de vous que la modestie est le fard de la vertu! C'est sous l'enveloppe obscure oii vous la cachez que les honnêtes gens iront désormais, à ma voix, la chercher et l'honorer. Oui , vous consommere/. la bonne action que vous projetez. Venez, homme respectable, j'acceple votre argent. Terminons, et qu'ils connaissent enfin ceux qu'ils ont dédaignés !

11 Je vais leur écrire, car depuis longtemps j'ai cessé de les voir. Ils m'avai-nt attiré par ostentation , et leurs cœurs froids se sont éloignés dès qiie"jc leur ai parlé de leurs torls envers Caroline. Ma lettre les instruira en peu de mots el vous dispensera d'entrer clans des détails aussi pénibles .i donner qu'humiliants ii entendre:

• C'est il l'enfant que vous ave» dispensé de toute espèce de d«voir

I, A lAMll.l.K I.rCRVAI..

que vous (livrez la faoililt' de rétablir voire fortune. iMailemoiselle Liiceval se lU-poiiille d'une partie de son revenu pour vous donner une existence convenable, (".éinissez de l'avoir méconnue et rendeïlui une alïection qu'elle ii'ii'it jamais dû perdre.

» La tendresse filiale eût éé ini|)ui>sante, si un homme étonnant ne fût venu à son aide. Mademoiselle votre fille me devait, et j'étais décidé à ne rien faire pour vous. Le vieillard dont les services ont été payés par l'ingratitude , le dédain et l'oubli, le vénérable Krançois donne tout, .ibsolumeni tout ce qu'il possède pour libérer la propriété de son intéressante pupille. LUe peut maintenant vous offrir une maison au li.imeau , et le produit d'une seconde pour vos frais d'entretien. C'est assez si vous èles sages, et je désire que l'eipérience vous ait éclairés. •

Celle lettre fut envoyée à l'insu de Caroline, qui voyait avec in quiétude approcher l'Instanl déci^if. Elle eraii;nait de se présenter à des parents ((uc la noblesse de sa conduite pouvait ne pas désarmer, qu'elle irriterait, au contraire, s'ils n'y voulaient voir que rintcntion de fronder la leur et de se mettre au-dessus d'eux par des bienfaits. lUnlrée avec François dans ce modeste hôtel ijariii où ils loi;eaienl ordinairement, elle écrivit à son tour. Elle voulait être tendre, et cl'e ne trouvait que des mots que la tète arrangeait, et que le cœur n'échauffait pas. .\li ! pensa-t-clle en déchirant ce qu'elle avait écrit, M. '" me connail mieux que je ne me connais moi-même.

Elle se borna à écrire en fille soumise et respectueuse. Elle demandait, comme une faveur, qu'on lui permît de se présenter, qu'on dai|;nàt recevoir de ses m.iiiis de faibles marques de son :ifl'ectiou. Elle espérait qu'on n'y atl.icherait aucune importance , et qu'on n'y verrait de sa part (|ue le désir de remplir un devoir sacré.

In commissionnaire fut expédié, et (Caroline et François attendaient son retour avec l'impatience de l'espérance et de la crainte. 11 revint au milieu de la nuit, et il n'apportait pas de réponse. Il avait attendu trois heures; et fatii;ué des travaux de la journée, il avait cru pouvoir enfui se retirer.

Caroline juyea que sa lettre avait déplu, et François, que celle de M. '"avait excité quelque ora(;e. • Couchons-nous, dit le bonhomme, et dormons si nous pouvons. Demain nous irons à l'hôtel, nous serons ensemble; et après ce qui s'est passé entre votre mère et moi, j'ai Heu de croire qu'elle ne se permettra rien de déplacé envers vous. Uu courage, mon enfant! Sache/, qu'il en faut toujours, même pour faire le bien. »

La lettre de ^L "" avait effectivement choqué madame Luceval au delà de toute expression. Elle s'appesantissait sur chaque mot, elle en pesait la valeur, et elle donnait un libre cours à son indignation. Elle lie sentait pas, elle ne voul;;it pas sentir qu'elle avait perdu la plupart de ses droits à l'estime; elle ne remarquait qu'une sécheresse de style, un oubli des convenances qui tenait du mépris. Elle se révoltait contre l'insolence d'un homme qui prétendait régler sa conduite envers sa fille, et qui doiin.iit des conseils avec le ton de 1 ;.utorité. Elle était furieuse de ce que François, à qui elle avait marqué les plus favorables dispositions, eût douté de sa sincérité, au point de rechercher l'appui d'un homme en place. Elle ne pouvait pardonner an vieillard d'avoir divulgué des affaires qui doivent être concentrées dans l'intérieur des familles; elle ajoutait que, quelque louable que fût désormais sa conduite, M. *'' ne manquerait pas de l'attribuer à sa seule ilifluence. Elle finissait en déclar.int iiositivement qu'elle n'irait pas prendre au hameau un train de maison inférieur ,i celui qu'y tenait sa tille; que ce parti n'était pas proposable; qu'en l'adoptant, elle se rendrait l'objet des railleries secrètes des autres habitants, dont les plaintes de Caroline avaient déjà peut-être excité l'animosité, et qu'elle ne pouvait se soumettre à supporter a la fois le sarcasme et la haine; qu'il ét^iit enfin au-dessous de la dignité d'une mère de se mettre sous la dépendance de sa fille et de faire ainsi triompher publiquement son orgueil.

Luceval, avec sa modération ordinaire, avec ces expressions ménagées dont il avait contracté une longiu h.ibitude, répondait que si Caroline avait de l'orgueil, elle ii'annonçait.eiicore que celui de leur être utile; que le retour de leur affection ferait naître la sienne; qu'on n'humilie pas des parents qu'on aime, et que Caroline avait trop d'esprit, d'après ce qu'en disaient ses amis, pour ne pas sentir ce qu'elle perdrait de sa considération en se rangeant au nombre de leurs ennemis secrets. Il disait très-bas que la dignité d'une mère de famille ne dépend pas de ce que ses enfants lui accordent ou lui refusent, mais de l'estime qu'elle a d'elle-même et de celle que lui accorde le monde. Il justifiait François en observant que Caroline ne pouvait rien qu'en persuailant .M. ■", ou en s'acquittant avec lui, et que, de toute manière, il avait été indispensable de lui parler avec franchise. Ces rai.-.ons ne paraissant pas convaincre madame, monsieur se hâta de convenir très-haut que la tournure de la lettre était injurieuse ; mais il donna a entendre qu'avec un homme de ce rang et de ce mérite, il n'y avait qu'un parti à prendre : oublier ces expressions et en mériter de plus flatteu.ses.

Celle conclusion irrita de nouveau madame Luceval; mais rien n'est plus dangereux qu'un poltron poussé à bout. Le nôtre soutint ce qu'il avait avancé : sa femme tourna sa colère contre lui, et pour la première fois, il eut le bon esprit d'en rire. La fureur , les reproches

remplacèrent aussitôt les raisonnements. Le frêle organe de madame s'épuise; elle est forcée de se taire , mais elle s'élance vers son secrétair,'. Son fichu vole au gré de l'air, sou bonnet tombe, son peigne se détache; ses cheveux, des cheveux superbes, flottent sur des épaules, sur un sein qui avaient encore quelque mérite. Luceval regarde, et sa fermeté l'abandonne; il est prêt à tout permettre, à tout faire; fort heureusement on ne s'occupe pas plus de lui... que d'un mari.

^ladame commence par renverser son écriloire, et il est difficile de ne pas faire de bévues quand la main tremble et que la vue est troublée. Des ruisseaux d'encre coulent sur une robe blanche; mais que sont toutes les robes du monde quand il s'agit de se venger ! Madame prend la bouteille; elle croit remplir l'encrier, elle inonde son joli jictit papier doré sur tranche, liouteille, encrier, papier, elle jette tout au milieu de la chambre. Elle se lève majestueusement, prend une bougie et marche vers le cabinet de son mari. Elle fait couler de la cire brûlante sur sa main , elle jette les hauts cris et fait voler le llainb au à vingt pas; elle est dans les ti'nèbres, et elle avance avec l'ardeur d'un courage indompté. Un malheureux chambranle se tencontre en son chemin , le front de madame et la boiserie se beurrent; madame recule, chancelle, tombe, et son mari accourt.

11 la relève, elle le repousse; il veut examiner les blessures de la main et du front, elle lui indique du doigt et des yeux son bureau et son fauteuil; Luceval s'assied , il prend une plume; elle dicte...

C'est une réponse ii M. ""* qu'elle dictait, et vous sentez combien l'épître devait être peu propre à ramener l'homme respectable. Elle refusait toutes les offres, elle bravait tout, et elle prodiguait ce que la langue fournit de plus amer et de plus piquant à ceux qui ne sont pas descendus encore aux expressions des halles. Luceval tremblait en écrivant; il sentait quelles conséquences cette lettre pouvait entraîner, il eût voulu adoucir certaines choses... mais madame lisait par-dessus son épaule. Il se flattait au moins qu'elle se calmerait et que la réflexion lui ferait supprimer l'impertinente missive. Elle signe, elle fait cacheter, elle sonne, comme elle a coutume de sonner dans certaines circonstances, et elle ordonne qu'on porte à l'instant même le paquet à son adresse.

Luceval fait un signe expressif, le domestique croit l'entendre: Le bon maître , pensait-il , qui s'occupe de mon repos ! il prie madame de vouloir remarquer qu'il ne trouvera personne levé à l'heure qu'il est. « .le le suis bien, moi '. — Mais madame parait avoir des affaires importantes.— Vous faites le raisonneur, je crois! — Non, madame; mais c'est que... — Marchez, réveillez le concierge; qu'il réveille son maître , et si ma lettre n'est pas remise cette nuit , demain je vous chasse. »

Luceval réitère ses signes; mais la dernière phrijse de madame ne permet ])as de balancer. Le domestique sait que monsieur n'a pas une volonté à lui et qu'on peut impunément lui désobéir, pourvu qu'on soit bien dans l'esprit de sa femme. Or, comme les valets tiennent beaucoup aux maisons où les maîtres ne se mêlent de rien, celui-ci crut devoir rester où il était : il partit.

Une nuit passée dans des agitations convulsives, une main brûlée, lire contusion au front, produisent nécessairement une sorte d'affaissement . et c'est dans le silence des passions que notre perfide mémoire nous retrace nos excès. C'est alors que la réflexion nous laisse entrevoir les suites de nos démarches, et que la crainte produit le repentir. Tel fut il peu près l'état de madame Luceval lorsque le jour commença à paraître. Son mari la pénétra aisément. Il se permit des remontrances douces, affectueuses, i|ui furent écoutées avec docilité. Il obtint qu'un second domestique irait retirer la lettre, s'il en était temps encore, et que si malheureusement M. "* l'avait lue, on emploierait pour le calmer le crédit de Caroline.

Luceval craignait avec raison de se faire un ennemi capital d'un homme, modéré sans doute, mais qui pouvait accorder à la dignité de sa place ce ([u'il refuserait ii son ressentimentpersonnel.il désirait encore rendre Caroline agréable par des services répétés. S'il avait la faiblesse de lui préférer ,lulie , il n'avait pas tout ii fait éteint une sensibilité que sa femme avait constamment comprimée, mais à qui sa dernière entrevue avec François avait rendu quelque activité.

Le domestique revint, et dit que la lettre ax'ait été remise au valet de chambre , et madame Luceval jiassa de l'accablement aux plus cruelles anxiétés. In troisième domestique reçut l'ordre de chercher ce valet de chambre, qui ne se trouva point; un quatrième fut envoyé à M. '■■ lui-même : ce dernier était porteur d'une lettre aussi soumise que la première était déplacée.

■M. ■"* n'était accessible iiour personne à cette heure, pas même pour ses gens. Madame Luceval ne mit plus de bornes à ses regrets ni à ses alarmes. Son mari, toujours bon et aimant, lui cachait ce qu'il éprouvait lui-même; il l'encourageait, il la consolait, et il n'était pas faible alors : affection et pitié au coup.ible qui se repent.

C'est alors que Caroline ( t François se firent annoncer. La (lauvre enfant sentait ses jambes ployer sous elle ; une sueur froide couvrait tout son corps. Elle entra, appuyée sur le bras du vieillard. Sou altitude, son air étaient ceux d'un suppliant , et elle venait sauver sa mère I

Le moment était favorable : madame Luceval était sans force,

LA lAMIM.t; l.l Cl.N \l

même pour haïr, lillc ouvrit ses bras à sa l'illc ; (liroliiic crut sentir les étreintes de la tendresse ; son cœur se dil ita ; il M'ouvrit il l'espL'ranie et ii la joie. Klle se reprocliu d'a\oir douté de eelui de sa mère ; elle la eombU des plus douées eares.ses. Lucevul attendri s'empressa de les partager. Julie avait saisi une main de sa sieur, et la couvrait de baisers. Le vieillard, rétabli dans tous ses droits, p irlageait l'ivresse commune. On eût cru voir la familie la plus unie, la plus aimante, la plus respectable.

n Partons, dit madame Luceval ; parlons pour le hameau. Je me rends sans retour à la rai^on et à la nature. Vous pourrez attester , Caroline, que ma résolution est indé|iendante de tous motifs étrangers, et que vous seule m'avez déterminée.

u — Partons, reprit l.uieval. Vous re.-terei, François; vous vous entendrez avec mon notaire. ALidame approuve les arrangements que vous prendrez avec les créanciers, et je vous enverrai du hameau une procuration générale pour tinir avec eu\. »

François délira de pliisir. Il voyait une mère rendue ii sa fille , il voyait la réputation et la fortune de son Adolphe rétablies; il se rattachait à la plus douce de ses espérances, celle de pouvoir mourir eu paii.

Il allait, il venait. Il hâtait le cocher; il félicitait Caroline; il aidait au\ femmes de chambre à faire les paquets ; il déraisoiinail avec Luceval ; il montait le déjeuner ; il brisait les porcelaines ; il embarrassait tout le monde , et il croyait tout faire.

On annonça le valet de chambre de .^L '"*, et à ce nom, Luceval et sa feiiime pâlirent. Ils ordonnèrent cependant qu'on fil entrer. « Je viens de chez vous, mailemoiselle , dit cet homme a Caroline .le vous ai demandée ; votre hôtesse m'a répondu qu'elle vous croyait ici, et voila ce que j'ai à vous rendre de la par: de mon maître. »

Le valet de chambre remet un paquet et sort. On presse Caroline de rompre le cachet; on suit tousses mouvements; les yeux voudraient pénétrer à travers le papier. Ce sont d'abord les deux lettres de madame Luceval ; c'en est une adressée à la jeune iiersonne.

« \ ite ! vite ! s'écrient ces maliieurcux époux , palpitants d'impatience et d'elïroi ; vite, voyez ce qu'on vous écrit. • —

• Je ne prévois pas, mademoiselle, ce que vos parents ont de si important à m'apprcudre. C'est sans doute quelque chose qui m'intéresse Irès-parliculièrtment, puisqu'on s'est permis d'interrompre mou sommeil. Cependant, je vous renvoie sans les lire des lettres dont les auteurs me sont devenus totalement étrangers. Quand vous m'aurez rendu compte de la manière dont ils vous ont reçue, je verrai si je puis consentira leur devoir quelque chose. « —

n 11 ii'a rien lu ! il n'a rien lu! • répète dix fois madame Luceval. Elle s'élance ; elie prend les deux lettres, elle les met en pièces; elle reprend, elle déchire les moindres morceaux ; elle en détruit au feu jusqu'à la dernière trace. Caroliue, interdite, regarde it ne sait que penser. « Allez, lui dil sa mère, puisque le retour de la faveur tient à nos sentiments pour vous, allez dire à M. "' que nos cœurs se partagent entre nos deux enfaiils, et que j'aurai l'honneur de lui écrire d'une manière plus détaillée. »

Caroline moule en voiture et part. M. '" l'écoute et sourit : le moyeu de s'en défendre ? la chère enfant racontait naïvement ce qu'elle avait vu, ce qu'on avait fait ; elle n'oubliait aucune circonstance ; elle cherchait à expliquer favorablement ce qu'elle ne concevait pas, et si M. '" n'eût été parfaitement instruit, il n'eût rien pu comprendre à ce qu'elle lui disait.

11 avait lu les deux lettres. La première l'avait indigné. Quelque empire qu'il eût sur lui , il avait cédé un moment à la faiblesse humaine. 11 avait juré de punir de la manière la plus éclatante... qui ? les parents de Caroline ; et les coups qui frappent les pères ne retombent-ils pas sur les enfants.' Cette réflexion l'arrêta, et une autre idée vint s'offrir. « Il est évident, peusait-il , que madame Luceval mène son mari ; sa lettre annonce un esprit aliéné ; et un homme qui se livre sans réserve à une femme en démence est incapable de gérer ses affaires. Il y a donc lieu à faire prononcer l'interdiction , à les réduire tous deux à une pension alimentaire... Oui, mais... les créanciers feront mettre les biens en direction , et qu'en reslera-t-il aux enfants ? j'aurai déshérité Caroliue que j'aime , et sa sœur, qui n'est pas coupable.

• Allons, allons, laissons aux hommes vulgaires le triste plaisir de la vengeance. Après tout, de quoi s'agit-il ? de quelques injures que m'adresse une femme en délire. Me mettrai-je au-dessous d'elle en me fâchant sérieusement de pareilles sottises 1 Le parti le plus simple et le plus sage est d'eu rire. »

Pendant que M. ■" raisonnait ainsi, on lui avait apporté la seconde lettre. • Elle se repent, elle demande grâce. Je suis vraiment bien aise que le pardon ait précédé les excuses ; j'en ai le mérite tout entier. Cependant, voilà qui devient embarrassant, (^ette femme, disposée a tout faire, se persuadera que je ne peux voir dans ses bons procédés pour Caroline que l'effet de la contrainte. Rien ne l'assure de ma discrétion, et elle croira que tous ceux qui m approchent la jugent comme moi. Dès lors, elle perd ce stimulant intérieur, qui nous élève au-dessus de nous-mêmes ; elle tombe dans le découragement; car enfin nous voulons tous trouver dans l'estime publique la récom-

i)eiise de nos efforts. Laissons-lui les moyens d'y prétendre encore, gnorons et l'offense et la réparation.

"C'est bien dit ; in.iis eoiiinient faire? voilà deux lettres décacbctées, l'.h bien, il n'y a qu'a y reinellre de la cire... Mais on pénétrera la supercherie. Itah ! avec un peu d'ailressc... essayons. C'est mal, c'est mal... lié ' j'y suis. La bonne iilée I je vais écrire un mot a (^iruline, et je ferai un paipiet de luul. Mon valet de eliaiiibre altrndra au coin di- la rue oii <leiiieure la jeune personne ; il la suivra ; il entrera chez son père quelques minutes apri'S elle. Il lui remettra le pa(|uet en présence de la famille, (|iii probablement s'assemblera pour la recevoir. On pressera Caroline de lire le billet que je lui adresse. Sa mère, encliantée que son extravagance me soit incoiiiiue; tremblante que sa fille, qu'elle me croit dévouéi' , n'ouvre et ne lise ses lettres, se liâlera de les supprimer; elle les jettera au feu, sans penser aux eacliels; et si enfin cette affaire ne se termine pas ainsi, nous chercberons quel(|ue autre expédient. i>

On était bien autrement embarrassé à l'hôtel de Luceval. On avait eu des loris graves ; ils élaienl ignorés, à la bonne heure ; mais avoir fait éveiller un homme tel que .M. '", à deux heures du malin, voila ce qu'il fallait colorer; et de quel prétexte couvrir une di marche aussi hasardée? on cherchait, on croyait avoir rencontré; on projiosait, et à l'exauieii il ne restait que des absurdités.

Il fallait pourtant écrire, et écrire longuement : on s'y était engagé. Luceval se frottait le front, et regardait le plafond d'un air soucieux; sa femme se dépilait, se désolait... « M'y voila, m'y voila, s'écria-telle; rien de si simple, monsieur. L' domestique a mal entendu; c'est un drôle sans intelligence , qui a déjà fait cent sottises , et que je chasse parce que la dernière est inipanloniiable. .Me voila maintenant la maîtresse d'écrire tout ce qu'il me pliira. »

Elle parvint à remplir une feuille entière il'un mélange de phrases respectueuses, de ces tlalieries délicates que les femmes tournent si bien, d'expressions d'allachement pour Caroline. Elle avouait franchement ses erreurs ; elle protestait de la résolution de les réparer ; elle fiiiissail en invoquant l'indulgence pour sa conduite passée, cl la bienveillance pour celle ([u'elle tiendrait à l'avenir. F2lle cxficdia sa lettre par un simple commissionnaire, qui ne jiouvait répondre a aucune question. Elle assembla ses domestiques; elle congédia en eft'et devant ses camarades celui qui n'avait d'autre tort que de lui avoir exactement obéi. Elle crut rendre .M. *" complètement sa dupe.

Il voulut bien le paraître. Il chargea Caroline de témoigner sa satisfaction à sa mère, et de solliciter la grâce du laquais, qui trèsprobablement n'avait pas eu l'intenlion de mal faire.

La jeune personne revint et apporta les paroles de paix. On l'accueillit extérieurement comme une bienfaitrice; on la traita presque en enfant gâté. Ces dénionstralions étaient-elles bien sinncères ? Un savait que M. "" avait un pied à terre au hameau, qu'il y allait quelquefois, et il était à présumer que la conduite qu'on tiendrait réglerait la sienne. Ce n'est pas qu'on crût maintenant avoir rien à redouter : il était incapable d'abuser de son autorité ; mais on connaissait sou influence dans le monde, et quel est l'être méprisable qui veut être méprisé?

En terminant les apprêts du départ, en déjeunant, Luceval cl sa femme se regardaient avec finesse, et d'un air qui voulait dire : .Mon Dieu I que ces hommes de mérite sont faciles à tromper! comme nous avons joué celui-ci ! En nous possédant un peu, nous lui persuaderons tout ce qu'il nous |>laira.

On allait monter en voiture. François avait écrit à son ami M. le président. Il voulait que Caroline, chérie jusques alors au hameau, y fût aussi respectée. Il détaillait ce qu'elle avait fait , et il la pria de remettre sa lettre.

On partit. La jeune personne avait été jusqu'alors dans cet état d'exaltation qui concentre et ramène sans cesse nos idées sur l'objet qui nous occupe cxclusivemeul. Si elle eut été capable d'orgueil, une autre espèce d'enthousiasme , la satisfaction de soi-même, eût pu la distraire encore. Elle croyait simplement avoir rempli un devoir indispensable ; son âme paisible se reploya tout à coup sur elle-même. Caroline observa sa sœur pour la première fois.

Julie ne savait rien; mais elle paraissait sans prétentions, ce qui est quelque chose. Les inquiétudes, les chagrins de ses parents, le dérangement connu de leurs affaires, leur insouciance, les emportements de l'une, la faiblesse de l'autre lui avaient appris qu'ils n'étaient pas infaillibles, et elle en avait conclu qu'elle pouvait n'être pas, conime on le lui répétait jusqu'à satiété, la personne du monde la plus accomplie ; or, cette conclusion suppose du bon sens. Pour de l'esprit, elle en avait, comme presque toutes nos femmes, ce qu'il en faut pour expliquer une charade, parler chiffons, sourire à une fade galanterie, et cacher sa nullité à une bouillo te.

Sous le point de vue moral, Julie n'était une rivale redoutable pour personne. ^lais la nature semblait avoir, en la formant, épuisé tous ses dons. Ce que la beauté a de plus correct et de plus piquant à la fois, la sévérité et la volupté des formes, la légèreté et l'enjouement des grâces, Julie avait tout; elle était l'image vivante de ce beau idéal qu'on rencontre à peine sur le marbre. Il fallait admirer, si pourtant on pouvait se renfermer près d'elle dans les bornes d'un sentiment si froid.

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