I..\ FAMILLE LUCEVAL
lùlouard , jeune , ardent, qui n'a rien aime encore, mais dont la sciisibilili' n'attend i«ul-<ilre ([u'iin objet di|;nc de la dévelonpcr, Edouard résistera-t-il à laiit de cliannes? Il n'a pas d'amour pour Caroline ; probuldenient elle ne lui en inspirera jamais ; mais du moins n'a-l-elle pas la douleur de lui \oir éprouver pour une autre ce sentiment qui la sulijuijue, et qu'elle ne elierehe plus à se dissimul: r.
Julie elle- interne , qui peut èlre si lière de sa heaulé , doit-elle encore en iijnorer l'usage? et si jusqu'alors aueuu homme n'a fixé ses regards, ne Iroiivera-t-elle pas dans Idouard I; plus beau comme le plus aimable des vainqueurs? l.'àge du jielit nombre de femmes qui liabi'eni le liaineau; les réunions qui ont lieu eliaque soirée; la facilité de se rencontrera tous h's in,lants du jour; l'absence des |ilaisirs (umnllueui qui forée à elierelier ceux du cœur, tout ne semble-t-il pas les pousser l'un xcrs l'autre? Et c'est (Caroline elle-même qui les rassemble, qui se prépare le plus cruel des speciacles, qui dis|ioseles nœuds qui peuxent les unir un jour. Telles étaient I s réflexions qui occupaient la chère enfant, qui l'altligeaient, qui absorbaient toutes SCS facultés.
• .Ml ' se disait-elle , François avait raison ; c'est pour le bien qu'il faut du coura|;i'. Si je n'en avais pas, je me repenlirais de ce que j'ai fait, et je suis forcée de m'avouera moi-même que je n'ai pas la force de m'en applaudir. »
Vous voyi'i que l'héroïne de ces deux dernières parties n'est pas eniore parlaitc. J'étais bien le maiire de la rendre telle-, mais il n'y a de perfections que dans les romans, et vous savez que je n'en fais pas.
Mauvais genre ! mauvais genre! Il faut cacher le livre s'il est un peu gaillard, il faut se damner s'il est un peu philosophique; il faut s'ennuyer s'il n'est ni l'un ui l'autre, l'as de romans, messieurs, pas
de romans !
WU — L'Amour et i' Amitié.
Tous les habitants du h. imeau coururent au-devant de Caroline , dont le courrier annoneiil l'arrivée. Edouard, lui-même, s'empressa de lui pré:>enter la main. Julie descendait de voiture , et, à son aspect, cette main que tenait Edouard, à laquelle il imprimait un fi-éniissenient sensible, cette main fut délaissée, et le jtune homme ne pensa ]ioini à retenir une esclamation qui retentit douloureusement dans le cœur de Caroline.
Elle se jeta dairs les bras de mail.mie de Surville; elle cacha son trouble dans le sein de la mère du mortel dangereux... Peut-être, en ce moment encore, s'abusait elle ou désirait-elle s'abuser. Peut èlre était-ce à lui que s'adressaient les douces caresses dont elle comblait son amie.
Le président avait lu la lettre de François. Toujours prêt à publier ce qui pouvait honorer Caroline, il avait été de maison en maison annoncer son dernier acte de ;;énérosilé. Il était dillicib' qu'on estimât, qu'on chérit davantage la jeune personne : on s'applaudit de lui voir justifier aini les senliinei.ls qu'elle inspirait Edouard semblait aussi redoubler d'égards et d'alleiilior.s. La triste Caroline ne s'y méprenait pas; le temps des illii.-ions était passé; elle ne se fl.illait plus qu'E louard allât au delà de l'amiiié. Son exclainalion, toujours présente, avait détruit jusqu'à re>poir auquel il est si dur de renoncer. Si du miiins cet hommage involontaire, rendu à sa sœur, pouvait aider l'infortunée à se vaincre! M seulement elle pouvait le vouloir! Miis être sans cesse avec lui; le voir tous les jours plus aimai le, peut-être par le désir qu'il a de plaire à une autre; se livrer sans r<'serve au charme d'une expn ssion tlalleuse qu'arrachait un mérite réel; la recueibir, la répéter dans la solitude des nuits; s'insinuer dans la confiance de l'obet aimé pour le fixer prés de soi , pour prévenir ou pour coniiailre un malheur qu'on redoute plus (|ue la mort : telle était la conduite de Caroline. Ciroliiic, est-ee ainsi que vous guérirez?
Elle crut devoir signaler par quelques fêtes l'arrivée de ses parents. Il était dinicile qu'ils se refusassent à ses vues. Les honnêtes gens qui les enlouraieiil en eussent f.iit justice par l'abandon et l'oubli, et l'opinion e>t la reine du monde. Mad.nie Luceval se souvenait d'ailleurs qu'elle av.iit été Manette . si fêtée , si caressée dans les lieux mêmes oii elle remplissait à regret un rôle secondaire. Elle était jalouse de ressaisir le prem cr, et la considération était l'unique moyen qui pût insensiblement l'y porter L'extrême modération de Caroline semblait favori-cr ce plan; mais il faillit la ménager.
.Madame l.ueeval avait éprouvé qu'il faut séduire pour dominer. Elle résolut d'effacer jusqu'à la trace du passé, de retrouver, non cette gaieté lolàire, cet aimable abandon qui s'évanouissent avec la jeunesse, mais les grâces qui conviennent à l'âge mûr : chaque saison a les siennes. Elle voulait attirer par la doueeiir, par l'aménité, qui ]iarent même la vitille^se. Il lall.iit surtout faire revenir le président de ses préveniions; il fallait qu'il si: rappelai combien on lui avait plu quand on était sans autre passion que l'amour, sans jirétention que celle d'être aimée, et de répandre le bonheur autour de soi; il fallait enfin que ce souvenir agréable ne fût troublé par aucune autre idée que celle du ch.in!;emenl qu'amènent nécessairement les années, et sur lequel un vieillard craint ordinairement de s'arrêter. Le président, rendu, ramenait tous les autres.
Toute femme est un peu comédienne. La jeune personne baisse les yeux pour trouver un mari La jeune femme lève les siens pour lui imposer silence. La tr.ihissent-ils, enfin? un manège, commun à toutes, et qui ne s'apprend pas, ra,sure un mari alarmé ou jaloux. (Jui d'entre elles, sans excep'er les dévotes, n'est bien aise de paraître plus tendre qu'elle ne l'est récll. ment, plus fidèle qu'elle n'a envie de l'être? et, encore une fois, est-ci; leur faute ou celle de nos institutions? Quoi ipi'il en soit, madame Lueev.il prit le masque qui convenait aux eirconslances. Elle se ])réseiita chez Caroline avec cet air ouvert qui inspire la confiance. Elle lui marqua la reconnaissance qu'elle lui devait réellement; économe d'expressions alTectueuses, dont l'excès eût fait soupçonner la sincérité, elle se montra telle qu'on désirait la trouver. On la jugea disposée à suivre l'impulsion que Caroline avait donnée à son cœur. Douce, |irévenante, attenlive envers tout le monde , elle étonnait et plaisait à la fois; son mari lui même espérait retrouver au hameau cette tranquillité d'esprit que depuis des années il ne connaissait plus.
\ ous allez me reprocher de vous parler toujours de fêles, et j'avoue, puisque je ne puis le nier, que j'en ai mis une ]):ir partie de cet ouvrage. Saehez-moi gré du moins de vous faire grâce des délails de celle ci. Elle fut brillante. Le président, madame de Surville, l'Ampliiiin moderne, les autres habitants y avaient , sur 1 invitation de Caroline, engagé leurs amis de Paris. L'ordre, l'élégance, la gaieté régnaient partout. Edouard s'étonnait, comme les autres, qu'on ])ùt, à dix-neuf ans, tenir une m;iison avec autant de politesse et d'aisance. Il ne quittait pas Julie; il s'était placé à côté d'elle; mais il ne perdait rien de ce que faisait sa sœur.
(."aroline, distraite, ou cherchant peut-être à se distraire par les soins continuels que demandait celte joirnée, Caroline semblait avoir oublié l'amour, qui rend toujours si pi'usif et quelquefois si sot. Je ne sais si elle avait aussi son plan, et si elle s'était armée de courage pour l'exécuter; mais son esjirit paraissait avoir toute sa liberté; et elle était certaine d'entraîner quand elle lui donnait l'essor. Ce que l'imagination a de brillant et de grâces, ce que la candeur a de touchant, ce que la di cence autorise en gaieté, elle employait tout successivement et toujours avec un iuccès prononcé Tantôt, quittant la saillie, elle effleurait les hautes sciences, comme le papillon voltige sur le calice des fleurs; tantôt elle fixait l'attention sur les beaux-arts, qui font le charme ou la consol.tion de la vie, et la critique, le trait badin, éloignaient la sécheresse et l'ennui. Elle dissertait; on ne s'en apercevait pas. Elle savait faire v.iloir une réponse, une objection; elle y donnait une tournure, une intention, ausquelles son interlocuteur n'avait souvent pas pensé. De toutes les manières de flatter les hommes celle-ci est incontestablement la plus adroite; aussi, tout le monde jouissait : le sourire de la satisfaction était dans tous les yeux.
!\Lidame Luceval, plus étonnée à chaque instant, admirait réellement cette fécondité modeste, ce charme continuel, dont aucune femme jusqu'alors i.e lui avait donne d'idée. Elle avait cru que les yeux sont l'unique chemin du cœur, et que l'éducation d'une bayadère est la seule qui convienne à une demoiselle. Elle a|iprécia les ressources ii.linies que Caroline s'était procurées ; elle lui applaudit jilusieurs fois; elle céda un moment à l'orgueil d'être sa mère. Julie sentait sa profonde nullité, et soupira. Edouard recueillait ce que disait Caroline, son attention soutenue, ses marques d'approbation contribuaient sans doute à la rendre su]iérieure à elle-même. Il disait avec elïusion et naïveté à Julie :« Quel dommage qu'elle n'ait pas votre figure! n Et Julie ne pouvait se défendre de penser : « Quel dommage que ji; n'aie pas son mérite! »
On n'est pas à table avec un chanteur célèbre sans désirer jouir de son talent. C'était l'usage de nos bons aïeux , et on aime à le renouveler, surtout à la campagne. Il n'est pas d'artiste qui ne connaisse et <|ui ne cherche ses avantages. Celui-ci demande des accompagnateurs. On se lève, on passe au salon; Caroline se met à sa harpe : sou père avait envoyé chercher son vio!on.
Jamais Grétry ne fut mieux chanté, et jamais chanteur n'avait été mieux accompagné. Edouard, penché sur la chaise de Caroline, craignait de perdre un son. l'.lle le savait près d'elle, et ses doigts animaient la corde qu'ils pinçaient. Les auditeurs étaient dans l'ivresse, dans le délire, lis retenaient leur haleine; ils auraient voulu que le morceau ne finît jamais.
Il finit trop tôt, sans doute, et les applaudissements les plus vifs se prolongèrent, se re evèrent; on ne pouvait pas cesser.
0 J ai chanté, dit le virtuose , parce que vous l'avez voulu. Si vous croyez me devoir quelque chose, vous entendrez mou élève, et elle ajoutera à vos plaisirs. i>
Edouard prend la main de Caroline, et la conduit au pupitre. Elle s'y présente, comme elle fait tout, avec aisance et modestie. Elle chante... elle n'elTace pas son maître; mais elle le fait oublier. Elle réunit tous les suffrages, ions les éloges, et Edouard répétait tout bas : ce Quel dommage que la nature lui ait refusé la beauté ! »
ALidamc Luceval regardait tristement Julie, et n'applaudissait plus. Julie, fatiguée d'une suite de scènes, toutes à l'avantage de sa sœur, courut anuoneer à l'douard qu'elle entendait le tambourin et le galo ibet. Edouard la regarda, et ne vit plus qu'elle. Il passe son bras sous le sien ; il invite la jeunesse à les suivre au théâtre. Les mamans
LA lAMILI.li LUCEVAI.
les iicconip^iljnent : elles fussent préféré la nuisiiiiie; mais vil-on poiir soi lorsqii'ou esl iiièrt?
Caro iiie avait i|uel>|ues ordres à donner, l'.lle était restée en arrière , et elle soilail pour rejoindre i-eu\ iitrentiainaii'nl les |;rclots de la folie... In homme s'écliappe de derrière une porte... C'est son }'ère. 11 regarde autour de lui, et s'ax.inee vers elle. H presse sur sou co'ur, il emhrassc avee transport l'enlaut si di|;ne de sa tendresse, n Tu as tout, lui dit-il, tout, hors la beauté; mais ti; n'en as pas besoin. •
Il s'éiliappe sans attendre de réponse; il prend \in|;t détours; il eompo^e son visaije; il craint qu'on n'y découvre les traces du b.iiser et du plaisir, .'«a femme eût bien pu eu ce moment ne p.is lui pardonner d'aimer sa fille.
Caroline, interdite et ravie, était restée à sa place. Elle croyait sentir encore la douceur de ses étreintes , si loii|;temps inconnues. Kllc en jouissait dans un profond recueillemi nt; elle chercliait à prolonger cette délicieuse sensation... Krancois la cbercliait. Il la trouve debout, les mains jointes, les jeu\ élevés. Il ne sait que penser de cet état extatique. Il I interroge : • Ab! mon ami, j'ai retrouvé mon père. Il m'a nommée sa fille; il m'a serrée dans ses bras. — Je l'avais toujours espéré, mon enfant, qu'.\dolpbe vous rendrait enfin justice. On a (jàlé sa tèle , on ne lui a pas ùté son cœur. Ce jour est pour vous et pour moi un véritable jour de fête. Allons, veiiei, on vous atlend là-bas. »
Il y a trois sortes de danseurs. Danseurs de complaisance, pour eux ou pour les autres. Ce sont ceux qui marclient une valse pour loucher les mains, les bras, les cuisses d'une femme qui leur plaît, ou qui, à la fin d'un bal, dansent pour compléter un (piiidrille dont les acteurs veulent absolument ne pas pouvoir se soutenir le lendemain.
l ne autre classe, et la plus i niinente sans doute , se compose des danseurs à préteniions. Us ne pnfcrenl ([u'eux à la danse. Ils l'ont étudiée, approfondie, perfectionnée. Ils ne savent que cela, mais ils le savent bien; tout le monde n'est pas dijjne de danser avec eux. Ils choisissent, non-seulement leur danseuse, mais 1rs trois couples qu'ils daignent admettre. Us arrangent cela dans un petit coin, avec autant d'importance que de mystère. Un bal esl pour eux ce qu'est une séance littéraire publique pour les membres qui y lisent. 11 faut qu'on fasse cercle autour d'eux , qu'on les remarque , qu'on Us admire. S ils n'ont pas exclusivement fixé l'attention, ce bal n'est qu'une misérable réunion, ou des gens d'un certain ton ne peuvent pas retoureer. Ils le |iersuadent facilement à des femmeleltcs qui n'ont garde de voir autrement que par les yeux du grand homme. Il enlève a l'eutreiireueur les plus jolies de se» abonnées, et il lui fait faire banqueroute.
I"< troikième classe, qui, heureusement est la plus nombreuse , rassemble ceux qui aiment la danse pour elle-même, qui eu font un exercice amusant et salutaire, et quelquefois un moyen de préférer, sans marquer de préférence. C'est pour eux que l'amour s'exprime par un coup d'œil , par une aimable rougeur. C'est là qu'il avance plus dans une nuit que dans dix de ces assemblées où tout est froid, compassé , oii on s'épie mutuellement.
U'aprèi 1rs opinions et les ijoùls de madame Luceval, vous jugerez, et vous ne vous tromperez pas, que mademoiselle Julie était une danseuse de II seconde classe. Edouard était tout bonnement de la troisième. Mais comment ne pas danser avec mademoiselle Julie? comment lie pas la reprendre, et comment la quitter? La jeune personne ne remarquait pas trop le plus ou le moins de talent de son cavalier. Sa figure était si atticbante, ses grâces si naturelles , ses petits mots si persuasifs, qu'il n'était pas possible de s'occuper de ses pieds. Quand on a peu d'esprit, on eu manque tout à fait quand on en veut trop avoir. Je vous l'ai déjà dit, Julie avait celui de se rendre justice, et au lieu de chercher à répoudre par ces traits vifs qui plaisent tant, qi e la mémoire aime à retenir, elle répondait par un sourire : mais c'était celui de la volupié. Kdouanl y trouvait les plus jolies choses du monde, car il l'interprélait à sa manière; il prêtait son esprit à mademoiselle Julie, et il lui en trouvait beaucoup : c'est tout siinpe.
A ers le milieu de la nuit, il réfléchit qu'il u'avait pas dansé encore avec Caroline, et que, quelque attachants que fussent Julie et son sourire, il et it de la politesse qu'au moins il invilàt sa Sd'iir. Il s'excusa près d'elle sur reiiipressemenl de ceux qui l'avaient prévenu, et Caroline lui répondit franchement : « Vous avez fait briller le talent de ma sœur, et je vous en remercie. — Je vous avoue que je n'ai pas trop remarqué sa manière de danser. — C'est une observaiion que j'aurais pu faire. Au reste, les autres n'ont pas eu vos distractions, et j'ai vu qu'on lui rendait justice. Venez, et mettons nous vis à vis d'elle ; vous figurerez ensemble , et je crois que je vous aurai obligé tous deux. ]\ imaginez pas , ajouta-t-elle en riant, que je prétende rivaliser ma sœur; je saute en mesure, voilà tout; mais je danse avec plaisir, et je vous sais bon gré de perdre un quart d'heure avec moi. — Le perdre , mademoiselle I vous ne le croyez pas. — Uausons, dansons. >
Elle sent, pensait Edouard, combien sa sœur lui a été inférieure pendant le dîner, et elle veut la faire valoir maintenant. Elle a sans doute remarqué la préférence que je ne peux refuser à Julie, et loin de s'en offenser, elle parait favoriser des vues qu'elle seule a, je
crois, pénétrées. Elle joint doue un excellent eœiir à tant de qualités solides et aimables. I^luelle amie trouvera en elle celui i|ui saura mériter son estime et sa coiiliance ! Julie! toujours Julie pour l'amour; mais (Caroline pour l'amitié. C'est entre elles que je veux passer ma vie.
IMais celte Caroline n'élail-elle pas un peu comédienne aussi ? \ ont avez froncé le sourcil , mesdaiiies, quand je vous ai dit que vous l'éliei toutes, plus ou moins. Mais si ma protégée, celle pour qui je vous ai inspiré sans doute plus que la bienveillance, av.iit été ellemême entachée de ce difaul, ne coiisentiiiez-xous pas à en partajjer le lilàiue avec elle , si toutefois on est blâmable de subir île bonne grâce le joug qu'impose la soi iéléi" (."oiidamnera-t-ou , pir exemple, la vierge liinide , qui cache un désir naissant à l'objet qui ne le partage pa»? Il faut (lu'elle joue l'indiflerence.... comédie. Et celle qui ne croit pas pouvoir se dispenser de témoigner à celui qui a sa foi une tendresse qu'elle ne ressent plus? Elle le rend heureux encore en le Iroinpant... comédie. Comment vous dispenser de pleurer un vieux parent incommode, dont vous convoitez depuis longtemps la succession?.... comédie, l'ouvei-vous ne pas louer l.i mise, la tournure, la physionomie d'une feiuine à iiréleiitions, à qui vous ne trouvez (|iie desridicules ?... comédie, .^e faiil-il pas tromper sa viriil.mce, eiilreleiiir sa sécurité, paraître iiièuic sou amie pour lui souiller sou amant ?... comédie, .^e faut-il pas rire quand on enrage d'avoir perdu un va-lout :'.... comédie. Ne cherchez-vous pas à p.irailre gaie dans un cercle oii vous vous ennuyi z à périr ?... comédie, ^'allez-vous pas à confesse en sortant de l'Opéra, et au bal en quittant le confessionnal ?... comédie, toujours comédie.
In moment donc , monsieur l'auteur! vous ne tarisseï jias sur le chapitre des femmes, et les hommes ne pas>.ent-ils jias aussi leur vie à jouer la comédie ? — Lue objection n'est pas une réponse, madame. Cependant, j'avoue que voilà ce que vous pouviez répliquer de mieux. Mais ne parlons pas de ceux qui jouent les grands rôies , nous somiues trop loin d'eux pour les juger; vous trouverez les autres dans (jil hias et le Diable boiteux.
Un aveu que je dois vous faire encore, c'est qu'en ce genre nous sommes loin de vous égaler ; et je ne finirais pas si je n'étais persuadé que vous connaissez mieux que moi la profondeur de votre talenl. Répondez du moins à ma franchise, et convenez qu'il n'en est .pas nue d'entre vous i|ui ne puisse s'appliquer un ou deux du nombre très-borné d'exemples que j'ai eu rhonnciir de vous olVrir. \ oyons maintenant quel est celui qui peut concerner Caroline : je crois que c'est le premier.
Ae pas l.iisser pénétrer un désir naissant à celui qui ne le partage point... Oui, c'est bien celui-là. Mais quelle tâche lonjjue et dilficile ! et de quels moyens user pour la remplir? Aimer piissionnémeiit et se taire; imposer silence également à sa bouche, à ses jeux et à son cœur; dissimuler même avec l'ami le plus respectable, avec M. '" , parce qu'il ne cesse de combattre un seiilimeiil qu'on se lilail à nourrir ; trouver une rivale dans une sœur à qui on ne doit réellement que des égards de bienséance et lui marquer de l'allVction ; répandre sur ses actions les plus indifférentes une teinte de gaieté et d'aisance; voilà, je crois, ce qu'on peut appeler jouer li comédie; voilà à quoi (Caroline était réduite ; voilà, à quelques circonstances près, l'insupporlablc contrainte à laquelle se condamnent celles qui se livrent aveuglément à un penchant que devait réprimer leur raison ; et, dussiez-vous vous fâcher, que cet elïort soit qualité ou défaut, il n'y a qu'une femme qui en soit capable.
Si je poursuis nus observations, et que j'examine Caroline de jdus près, je la vois déployer son esprit et ses connaissances pour amener une comparaison qui doit être tout à son avantage, pour diminuer l'impression trop sensible qu'a produite la beauté de sa sœur. EUe fait valoir en Julie le plus futile des laliiits pour mieux faire sentir la supériorité des siens ; elle maîtrise jusqu'à sa jalousie, de peur d'éloigner Edouard , et de perdre de l'opinion qu'il a d'elle .. Il y a ici plus que de l'ait; j'y remarque combinaison réilécbie, connaissance profonde du cœur, empire absolu sur soi.
Et vous, mesdames, qui faites toujours votre cause de celle desfemmes , même de celle que vous ne connaissez pas, vous allez vous écrier que les motifs que je prèle à Caroline, pouvaient n'être pis les siens. Je ne peux , à la vérité, prononcer que sur ses actions, et elle ne s'en est pas permis une dont elle ait eu à rougir. Voilà tout ce que je sais avec certitude, et je laisse, sur le reste, le champ libre aux cou jectures.
Mais, pendant que je déraisonne, que je prêle des loris à mon héroïne pour vous faire avouer les vôtres, ([u'est-ce donc qui se pas-e là-bas? qui est-ce qui suspend la danse et les sous aigus du galoubet? pourquoi enloiire-l-on le président? Ketournoiis dans l'Altique? rentrons au théâtre d'.\tbènes, et voyons de quoi il s'agit.
Le président tenait un paquet cachcié. La suscripiion port.iit : Tour être ouvert et lu devant les personnes présentes à la fête que don^c mademoiselle I.ueval. .
La cuiio.ilé e>t de tous les sexes et de tous les âges. Le président avait été entouré à l'instant de tous les membres qui coinposaieul l'assemblée. Oa élail impatient d'entendre ce qu'une telle annonce promettait d'extraordinaire.
lit
LA FAMILLE LUCEVAL
Le prcsidciil rompt le cacliet. Des papiers d'aliord, des papiers volumineux .. l'iie lettre!... Ali! c'est M. ■" qui écrit.
n Je suii fâché, monsieur le président, que mes affaires ne m'aient jvas permis de me rendre à rin\it,itioii de mademoiselle Luceval. Assurez-la de mes refjrets.
• Ils sont d'autant plus vifs que je me faisais un plaisir réel de porter moi-même une nouvelle qui inlëresser.1 tous vos habitants. Nous me suiiplécrc/. , s'il vous plaît, et vous serez l'acteur jirincipal de la scène touchaiile que je sacrifie à mes fonctions. Permettez-moi de la ré(;ler. C'est un dédomni.iQement que je sollicite, et ([ue vous ne me refuserez point.
• Possédez vous . et evérulez à mesure que vous lirtz.
a Doniandcz l'attention générale. Pour la fuer, un homme comme vous n'a qu'un mot à dire.
— Mon ami , dis a ton maUrc que son tuteur, qie son ami est à la de son bùtel , iné[iiisé, rebuté par ses gens...
l)ort';
• Dans un coin de l'enveloppe est un petit papier ployé. Prenez-le, mais ne l'ouvrez pas encore.
» Priez mademoiselle Caroline de vous présenter M. François. Qu'il se tienne debout à votre droite, la tète découverte. »
Oii ces préliminaires peuvent-ils conduire ? répétait-on tout bas.
• Embrassez le rts|ipclable vieillard, et dites-lui : Votre souverain vous accorde la distinction destinée à récompenser la vertu , la valeur ou les talents.
» Kemetlez le petit papier à mademoiselle Luceval. Qu'elle l'ouvre, et qu'elle décore de ses mains reconnaissantes l'homme à qui elle doit tant... • —
Il 11 l'a méritée, s'écrie Caroline en passant le ruban à la boutonnière de François. — Il l'a méritée, répètent nnanimement tous les autres. Puisse-t-il la porter lonijlemps! » Ils s'avancent, ils se pressent; c'est à qui le félicitera le premier. îMadarae Luceval ellemême parut empressée : elle avait ses raisons.
Le président fait signe de la main. Le calme renaît, et il continue :
« J'ai reçu le fruit de ses longues épargnes, parce que j'ai voulu lui laisser tout le mérite du dévouement. Il a fait beaucoup plus que son devoir : il doit donc sentir que j'en ai un à remplir.
u Uemeltez-lui ce contrat, qui lui rend son bien, placé à un intérêt honnête. Si sa délicatesse s'élève contre cet acte de justice, dites-lui de se mettre un moment à ma place, et demandez-lui ce qu'il aurait fait. » —
• Je ne me serais (las conduit autrement, dit sini]ilement le bonhomme. .Mais cette croix... cette croix! tant d'honneur pour quelque probité!
» — A cet égard, monsieur, lui dit le président, vous serez toujours un modèle, et la société serait trop heureuse si vous trouviez beaucoup d'imitateurs. •
Ce qui tenait au cérémonial était terminé : l'affection, l'allégresse, Icnthousiasme curent leur tour.
Paris. Typographie Pion frè
M. ■■■ l'avait prévu : cette scène fut la plus louchante de la fêle, et se prolongea jusqu'au jour. J'ai promis de ne plus décrire; et le pourrais- je d'ailleurs? On esquisse le sentiment, on ne le peint jamais.
Les plaisirs tranquilles avaient repris leur cours. Chacun était retourné à ses habitudes , et agissait conformément à ses intérêts ou à ses goûts.
Luceval, sans désirs, comme sans prétentions, laissait couler le temps et végétait en paix. Il causait à la dérobée avec François ; il allait voir (Caroline (|uand il la savait seule ; il s'attachait ;i elle tous les jours davantage; il la quittait avec peine, et il était enchanté lorsqu'il était rentré sans avoir été découvert. Sa femme n'ignorait cependant aucune de ses démarches. Elle avait toujours une certaine Louisou, qui n'avait conservé de sa jeunesse que son activité ; à qui l'âge avait donné cet esprit tracassier si commun aux vieilles filles , et qui passait son temps à épier tous les habitants : pour amuser, disait-elle, les loisirs de madame. Elle s'était insinuée dans sa faveur; et sa maîtresse, en paraissant ignorer ce qui pouvait lui déplaire , cédait à une modération de commande, qui tenait essentiellement à son plan. Elle avait pris l'habitude du masque, et ne le quittait plus.
Le ]irésident consacrait encore une partie de la journée aux sciences, et le reste à des amusements de société. Il était toujours l'homme essentiel de la sienne, par son âge, son mérite, son enjouement fin et délicat, cl son éloignement de toute espèce d'intrigues.
François travaillait constamment à améliorer le domaine de Caroline, et le dimanche il faisait le monsieur, à l'église, aux jardins, aux petites ])arties du soir, où il allait montrer sa croix, et oii on lui donnait, sans affectation, la première place , ce qu'il n'avait pas l'air de remarquer, et ce qui ne lui déplaisait pas trop.
Edouard, moins ouvertement accueilli de ces dames en raison de sa jeunesse, fixait réellement l'attention de toutes. Il se formait de plus en plus; il était très-bel homme, dans toute l'acception du mot, et il faisait une forte impression sur le cœur de mademoiselle Julie. Madame Luceval, très-pénétrante, était depuis longtemps au courant.
Luceval embrasse avec transport l'enfant si digne de sa tendresse.
Elle ne paraissait pas remarquer l'assiduité, les empressements du bel officier; son ignorance prétendue favorisait l'inclination des deux jeunes gens, qui s'accordait parfaitement avec ses vues : un gendre descelle espèce devait flatter l'amour-propre d'une femme, qui, comme bien d'autres, jugeait de tout extérieurement. Et puis, madame de Surville n'avait que quarante mille livres de rente ; elle n'en donnait guère que la moitié .i son fils, et elle ne pourrait pas raisonnablement exiger une dot plus considérable pour Julie. Or, quand les biens seraient dégagés , on reprendrait l'ancien train de vie , qu'on regrettait beaucoup, et vingt mille livres de moins par an ne feraient pas une différence très-sensible.
Louison, par ses rapports, dérangeait un peu ce nouveau plan. On savait qu'Edouard voyait Caroline tous les jours, et on se disait d'abord qu'il ne pouvait être attiré que par les agréments d'une converrcs, rue de Vaugirard, 36.
i.A 1- \ Miui.E i.i t:i;\ Ai-
es
salioii loiijours variée, liientôl on ne se dissiiiiiil.! plus nu'il y avuit quelque claii|;er ii ce qu'l'.ilou.iril eiitenilil tr((|ueiiiineul de ees eliuses qui peuvent ,i la lin embellir celle qui les «lit. Mais ciimmenl luipèclier cela? Caroline él.iils.1 uiailresse, el la la mille I.ueeval n'avait rien à e\igerd'Kdouard, qui ne s'élail pas dicluré eneore. (Juelle idée, d'ailleurs, aurait-il d'une jeune per^onne qui ne lui permellrail pas de rendre justice à sa sa'ur? Les liommes, peu dcliears sur le iliois «l'une niaitresse , n'épousent ordinairement ijue la femme qu'ils estiment. 11 ne restait qu'un moyen : c'était d'in^inller ii Julie d'amener udroitement le ilénoùmeiit après lequel elle sou|iir.iil.
Madame de Surville, iiuiiiis line, el plus occupée que mndaïue I.ueeval, était instruite étjalemeut, pane que son l'ils ne lui avait pas dissimule un seiilimeiit qui ne lui pii.iissait pas répréliensilile. l'.ii ellel, madame de Surville n'avait aucune objection a former. V'.Wv eût déliré qii'Kdoiiard prélVr.'it Caroline, qu'elle aimait tendrement; mais enlin elle trouvait fort lion i|u'il fût admis un jour à partager avec l'une ou l'autre des deiiv sieurs nue succession de deu\ eentiinquaute mille livres de rente.
Le jjénéral Surville venait rarement au liameau , et y séjournait peu. l'endaiit uu de ces coirts voyages, sa femme avait cru devoir lui confier les projets de son l'ils, et il les avait approuvés, parce qu'il faut, disaitil, qu'un ollicier fait pour parvenir à tout, représente.
Il n'enleiulait pas troji les distinctions délicates de madame de Surville, et il lui paraissait fort égal qu'l'^doiiard épousât Julie ou C'aroline. ("ependant, après quelques réllexions, il pencha en faveur de Caroline, non à caus' de ses qualités, mais parce qu'elle avait déjà soixante mille livresde rente acquises. Tous les hommes pensent assez comme cela en viei. lissant.
Kii allant et venant, il disait militai renient à Kdoiiard ce qu'il pensait, el le jeune homme lui demandait en souriant s'il n'avait pas été bienaised épouser lafemme qu'il aimait ? Il n'y avait point de réplique à cela.
L'état de Caroline était toujours le même. Kdouard, très-assidu auprès d'elle, lui marquait un attaclicment vrai, l'intérêt le plus flatteur; mais son cœur tout entier était à Julie. Caroline le voyait, s'en aÛIigeait comme si elle eût été frappéed'un malheurinattendu; elle déposait ses peines dans
le sein de mademoiselle Lori, la seule confidente qu'elle eût et qu'elle put avoir. La bonne fille lui parlait raison : c'était le moyen de ne pas se faire écouter ; Caroline la quittait. Un mouvement, indépendant de fa réflexion, la conduisait chez sa mère, chez madame de Surville, partout où elle pouvait décemment rencontrer Edouard, et partout elle retrouvait la certitude cruelle de son amour pour sa sœur.
Telle était la position respective de tous ces personnages. Elle doit changer encore : sera-ce en bien ou en mal.' Continuons de conter.
Il faut être vrai : Julie, bien moins méritante que sa soeur , n'avait qu'un défaut réel; elle savait trop qu'elle était belle; mais on le lui avait tant ditl Elle aimait qu'on lui rendit des soins, et elle ne les recevait que comme un liomm,i);e dû à ses charmes : c'était encore un vice de son éducation. Elle traitait donc Edouard eoiiime un houimc qui lui rendait simplement justice ; elle lui cachait soigneusement la vive tendresse qu'il inspirait, parce qu il ne se déclarait point , et e.le était sage eu cela; mais elle ne soupçonnait pas que sa froideur alTectée, que ses distractions peu flatteuses, retenaient l'aveu prêt à s'échapper.
Madame Luceval contribuait elle-même à retarder une union tant désirée. Dissimulée, même avec Julie, elle ne lui parlait qu'indirectement de ce qui se passait dans son jeune cœur. Elle généralisait ses 3âti.
idées, pour éloigner tout suiiprun de partialité et euiiim.iiider l'attention : Julie écouta trop.
Elle demeura convaincue qu'un mari, quel qu'il suit, vide a l'autorité, et qu'une femme en est toujours plus uu moins victime, s'il parvient il s'en saisir; qu'avec de l'adresse et de la prudence un le subjugue iiifaillibleiiient ; que les iiiumeiits qui précèdent le mariage sdiitci'uvoii riiomine est lialiircllciiient soumis, etoii illaul le ployer a un joug ipi'il ne supporter. lil point plus tard. Qu'il est doux pour une feiiime, disait c|iielquelois m idaiiie Lurev.il , de ne voir d'abord dans sou époux qu'un amant pi iveiiant et attenlif, et qu'un être suboriloiini' après le tiiiips îles illusions; de ne rendre aucun compte d'un g'oiit , d'une fanlaisie , d'une absence, et d'en recevoir sur les choses mèiiie les plus iniliflireiiles; de choisir lis amis que peut voir monsieur, c'est-a-dire ceux qui plaisent à iiiailame ; de lui interdire toute liaison avec ces femmes piquantes par la nouveauté, attirantes par leur manège; de prévenir la satiété par la coquetterie, el de
nourrir, pour le maintien des droits acquis, un amour (|u'on ne partage plu»; d'être enfin tout, tout absulunieiit dans sa maison, et d'y régner en souveraine! •
'l'clles étaient les leçons que recevait Julie, et d'après lesquelles elle réglait déjà sa conduite. l'.Ue savait à (|uoi ces raniiiemcnts et cet empire avaient comliiit sa mère; mais elle se |iromettait de ne l'imiter que jusqu'à un cer:ain point, afin d'éviter les excès en tout genre. Enfant malheureux, celui qui .s'égare, sailli s il ]iourra rétrograder?
Edouanl ne pouvait s'empêcher de la voir, et il la ipiitlait toujours mécontent.
Julie ne sivait pus allier à cette fierté qui impose ces demi-faveurs qui encouragent. Lorsque ICdoiiard s'éloignait triste, pensif, un mot, un regard, un sourire pouvaient le ramener à ses pieds, et le faire passer de la crainte à l'espérance. Cette anxiété continuelle est de toutes les situations la plus pénible peut-être à supporter; mais c'est celle qui oie à I homme la volonté et la force de rompre ses liens; c'est, entre les mains d'uie femme adroite, le moyen le jilus coiialamnient heureux.
Madame Luceval remarquait les fautes de Julie, et elle n'osait l'éclairer. Quelle est la mère qui conserve quelque pudeur, et qui se permet de donner ouvertement à sa fille des leçons de manège et de duplicité? Celle-ci voyait d'ailleurs avec quel empressement Julie suivait ses idées générales sur la manii're de mener les hommes; elle sentait qu'un pas de plus la jetait dans la coquetterie ouverte; et une femme coquette est si près d'être galante! La séduction couvre l'écucil de fleurs, et l'inexpérience y périt.
Caroline, au contraire, n'étudiait rien, et se laissait aller au sentiment: elle en exprimait les nuances, telles qu'un cœur bien placé doit les sentir, ou les prévoir. Ce n'était jamais d'elle qu'elle parlait à Edouard; mais l'amour, ses progrès, ses innocentes jouissances, la dignité et les douceurs de l'union conjugale, la tendresse maternelle, elie peignait tout avec la décence qui convenait à son âge, cet accent de l'àmé qui fait tout valoir, l'.donard écoutait, et retrouvait près d'elle le calme que Julie éloignait de son cœur. Il répondait, non ]iour discuter : les idées de Caroline étaient si simples, si vraies, qu'il .s'étonnait de ne les avoir pas trouvées. Il répondait pour animer l'en- Irelien, pour soutenir l'imagination de son aimable interlocutrice, pour prolonger le plaisir qu'il trouvait à l'enlendre.
Ce que l'amitié a de plus doux, il commençait à l'éprouver. Caroline le voyait; mais il ne prenait pas, il ne sollicitait pas le litre de son ami; elle ne pouvait le lui offrir, et elle prétendait que l'intimité qu il autorise peut conduire un jeune homme a un seutiment plus prononcé. Elle avait toujours la beauté à combattre, elle ne se le dissi-
— Votre souverain vous accorde la distinctinu destinée à récompenser la vertu , la valeur ou les talents.
LA FAMILLE LUCEVAL
iiiiil.iit point; iii.iis c't'Iait la heaiili' orijucilliMise , ili'pouilléo du plus piquant Je ses oliiirmes, celui qu'elle lient îles grâces.
Edouard venait de sortir hrusqueinenient de eliri madame Luceval. l ne scène désaj;ri'ab'e l'avait auient' enlni à rcllécliir sérieuscmenl sur son amour et sur celle qui en «'tait l'ohjet. dette scène, la voici.
Toute la colonie et les amis de la grande \ille étaient rassemblés cliei ces dames. Caroline seule n'était i>as sortie de sa retraite; elle y rencontrait deux avantages : de penser en liberté , et de n'être pas tt'moin de ces empressements, qui la faisaient tant soiillVir, et qui lu forçaient à une dissimulation si éloignée de son caractère.
Madeaui selle Julie, placée sur une ottomane, vis-à-vis d'une glace qu'elle consultait sans cesse, et qui lui répétait ce qu'elle savait si bien, mademoiselle Julie jouissait de la satisfaction d'effacer toutes les femmes, et de réunir le» bommages de tous les jeunes gens. Combien Edouard devait être pénétré de sa supériorité ' Avec <iuelle reconnaissance il rece\rail les nianiiies de bonté qu'elle se promettait de lui accorder enfin !
Toujours tendre, toujours empressé, il était arrivé, de place en p'aee, jusqu'à l'ollomane. Il ne cessait d'adresser ii Julie de ces choses qu'il croyait insigniiianles pour les autres ; que tout le monde saisissait à merveille, et qu'on paraissait ne point pénétrer, parce qu'il est reçu |iarmi les gens d'un certain ton do ne pas se gùncr dans ses arrangèuients mutuels.
Julie entendait mieui que personne. Elle iiouvail répondre avec cette aménité, celle candeur sali>fai8anle pour un amant qui prétendait à tout, mais qui était loin de rien exiger. Elle pouvait lui marquer, devant ses rivaux d'atteulions et de soins, cette préférence qu'il mérilait a tant de titres Cette espèce de triomphe lui aurait fait oublier ce qu'il avait souffert, et resserrerait des liens dont il avait tant de peine à se dégager.
Julie, au contraire, ne lui accordait d'attention que celle que prescrit rigoureusement la bienséance. Elle éprouvait une sorte de vanité à paraître au-dessus des sentiments qu'elle inspirait: à désigner un esclave soumis et craintif dans un homme d'un extérieur et d'un mérite peu communs. Elle affectait de causer avec nn fat, placé à l'autre extrémité du s;ilon; elle lui adressait de ces expressions llatteuses, de ces sourires d'approbation qui étaient autant d'outrages pour Edouard, et qui doivent persuader à l'homme le plus modeste qu'on le distingue réellement de la foule. Celui-ci n'était pas modeste du tout, et il attacha à la conduite de Julie une importance qu'elle était loin d'y mettre. Il se lève, il s'approche, il débite avec assurance de ces fadaises que les femmes peu difficiles veulent bien prendre pour de la galanterie. Ce n'est plus que lui qu'on écoule; Edouard est réduit au silence.
Quel est l'homme qui supporte volontairement des mépris qu'il n'a pas mérités? Quel est l'amant qui ne s'indigne d'être publiquement sacrifié a un être qu'on connaît à peine et qui ne peut soutenir avec lui aucune comparaison? Edouard lance il Julie un regard foudroyant et sort.
Elle sent qu'elle a poussé fes chdses trop loin, et que son amant lui échappe peut-èire pour jamais. Elle se repent; elle se promet de vivre désormais pour lui seul , et de lui permettre enfin de lire dans son cœur. Hclirée dans un coin, recueillie, pensive, elle lui offrait une réparation trop lardive; elle ne répondait plus, pas même à celui qu'elle semblait avoir autorisé à compter sur quelque chose de plus que de la bienveillance, il passa de l'eionnement à la persuasion que mademoiselle Julie avait une tète extraordinairemenl orjanisée, et il chercha une femme disposée à lui accorder au moins le reste de la soirée.
Edouard s'était enfoncé sous les bosquets. La pàfe clarté de la lune, la fraîcheur de la nuit, le silence de la nature, tout favorisait des réflexions tristes, mais sensées. Il sentait la nécessité de rompre avec' une jeune personne à laquelle il se fût donné tout entier, et qui n'eût versé sur sa vie qu'amertume et dégoûts. Il redoutait sa faiblesse: il cousuliait son cœur. Il termina un très-long monologue par la promesse qu'il se fit a lui-même de rejoindre son régiment. Le voudrat-il demain, le pourrat-il, le fera-t-il?
Caroline se promenait de son côté avec mademoiselle Lori. Il semble que la lune soit l'astre favori des amants; elle jette dans une rêverie si douce I elle est la protectrice du mystère; elle rassure la timidité. Caroline n'eût pas voulu pour sa vie que personne entendît ce qu'elle dirait a sa confidente, et elle n'avait plus rien de nouveau à lui dire : depuis longtemps elle avait tout épuisé, et l'indulgente Lori répondait comme si elle eût entendu pour la première lois. Contredit-on un malade qui délire ?
Caroline croyait Edouard auprès de Julie , brillant de bonheur et de gaielé. Cne jalousie, dont elle sentait l'injustice . qu'elle blâmait elle-mime, et qu'elle ne pouvait vaincre, ajoiiiait à ses maux : tourments ilainour ne croissent-iU pas sans cesse ? tlle était loin de penser qu'Ednu.iid soufl'rant était a trente pas d'elle.
Ils se renconirèrent, et tous deui, également sensibles, également malheureux, charmèrent leurs peines en se parlant. Caroline près
d'iùlouard retrouvait la paix de l'àiue ; Edouard en l'écoutant oubliait ses chagrins.
Elle jugea d'abord, au ton, aux réponses brèves, aii\ distractions du beau jeune homme, qu'il était agité et ]ihis que mécontent. Qui poux'ait causer ce dépit, cette colère concentrée qu'il niaîlrisait à peine, si ce n'était sa sœur? et quel moment plus favorable à l'amitié que celui où l'amour a tort.
Elle amena adroitement la conversation sur le besoin que l'infortuné a d'aimer quelque chose. Ce qu'une confiance réciproque oll're de douceurs; cette heureuse communauté de plaisirs et de peines; ces prévenances, ces attentions, ces égards mutuels que l'estime accorde et reçoit tour à tour; ce dévouement absolu, qui compte pour rien un sacrifice qui porte avec lui sa récompense; elle sentait, elle détaillait tout; elle parait l'amitié des charmes qu'elle seule pouvait lui donner ; elle en faisait un sentiment céleste, qu'Edouard lui-même trouvait supérieur à l'amour.
Est-ce bien l'amitié qu'elle peignait? Si le soleil eût éclairé cette scène sciiliineiitale, le trouble, la rougeur, les paupières humides, le sein palpitant de Caroline eussent trahi son secret, et Edouard eût dit peut-être : Elle n'a changé que le nom. Celte amitié est précisément ce que j'attendais de Julie, ce qui eût fait mon bonheur, ce que je n'obtiendrai jamais.
En écoulant, et sans y penser, il avait pris la main de Caroline; il la pressait doucement; elle ne cherchait pas à la retirer. Cette douce pression, la première qu'elle ait sentie encore, était pour elle le suprême bonheur; le sentiment s'échappait de son coeur avec une éloquence Entraînante et une force irrésistible. •< Ah! dit enfin Edouard enchanté , peut-on vous entendre et ne pas vouloir vous entendre toujours? Celte amitié, à qui voui communiquez quelque chose qui m'é ève au-dessus de moi, m'esl-il défendu de vous en offrir l'hommage ? Refuserei-vous de la partager ? — J'ai déjà un ami bien sincère. — Je sais que M. "" a éié assez heureux pour vous être utile; mais son âge , son rang... — Je l'aime comme un père tendre. — l.'altacliement que vous avez pour lui n'est qu'une nuance de l'amitié. L'égalité parfaite doit lui servir de base, vous l'avez dit, et vous conviendrez, femme étonnante... — J'avoue que je ne serai jamais l'égale de mon auguste bienfaiteur.
» — Tout, au contraire, semble nous rapprocher; conformité d'âge, de condition, de goûts, de caractère; pas la moindre différence dans ce qui fie irrévocablement des êtres délicats. J'ose même me flatter de n'être au-dessous de Caroline que par les grâces qu'elle répand sur tous les objets dont elle parle. — Souvenez-vous, monsieur, que l'amitié ne flatte jamais. — Me gronder, mademoiselle, c'est me traiter en ami.
» — Edouard, vous voulez être le mien ! — Je le suis depuis longtemps. — Vous êtes le fils de madame de Surville... — Et vous aimez ma mère... — Assez pour prendre à vous le plus vif intérêt; mais X'ous dois-Jc à l'un et à l'autre le sacrifice de ma tranquillité? — Quoi 1 mademoiselle I... — Edouard, écoutez-moi.
» Je ne suis pas de ces femmes qui affectent une fausse modestie pour provoquer la louange. Je sais que la nature, qui m'a cruellement trailée d'une part, m'a accordé des dédommagements, qui peul-êlre me suffiront toujours; mais je ne me dissimule pas que la privation des agréments extérieurs ne me laisse de ressources que dans l'amitié. C'est d'elle seule que j'attends aujourd'hui mon bonheur; et puissé-je ne jamais désirer rien de plus ! Mais aussi, moins je donnerai d'extension à mes vœux, et plus je mettrai de soins et de prudence à les satisfaire. Je choisirai avec sagesse, parce que, faisant tout pour mon ami, je me croirai en droit d'en tout exiger. Suivez mon exemple, Edouard, et répondez-moi avec franchise.
» Etes-vous l'ami qui me convient? Occupé d'une passion qui vous maîtrise, et que j'ai pénétrée, quel temps donnerez-vous à 1 amitié ? Et si vous savez concilier , ce qui est très-difficile , les devoirs d'un ami avec les goûts d'un amant, quel dédommagement m'ofirirez-vous de vos absences fréquentes? \ ous viendrez vous applaudir près de moi d une félicité qui me sera étrangère , ou vous me confierez des chagrins que j'aurai la faibfesse de partager. ^ ous jouirez des agréments de lamiiié : je n'eu aurai que l'amertume. D'ailleurs, votre ire, vos avantages personnels ne m exposeront-ils pas aux traits de la malignité? Je ne peux inspirer l'amour, tout le monde le sait; mais tout le monde aime à médire; et peut-être quelqu'un ici, qu'il est inutile de vous nommer, ne serait jias fâché de pouvoir ra'im|)Uler des torts graves, qui, jusqu'à certain point, juslifieraienl les siens. •
Pensez-vous enfin comme moi? démêlez-vous l'adresse aveclaquelle Caroline profile d'un moment de dépit jiour amener Edouard à une rupiure ouverte avec sa sœur? Edouard ne voyait dans toutes ces objeciions que le besoin d'être aimée et de s'attacher exclusivement à son ami. Fatigué des pro-édéa de Julie, voulant sérieuseuunt l'oublier, il cherchait de bonne foi une sauvegarde contre lui-même : il sentait que Caroline seule pouvait le consoler des pertes de l'amour, et le retenir auprès d'une mère, que son dépa-'t précipité affligerait sensiblement.
LA KAMll.LE LUCEVAL.
Ce|u-iiclaiit il fiilhiit rassurer Ciroliiu- , et siirloiil lui ii|i|postr île» raisous. Il eu ilonna mille , iloiit aucune ne lut couihallue : la jeune ilenioiselle allait au-devant de lu persuasion. Kdouard déclara franclieuicut (lue sa sa'ur eiciterait encore lon(;teui|is son adiuiraliou , mais que sou indillereuce et sa hiiarrerie rendraient hienlôt la liberté à ceux (|ue soumettraient sescliarnie-. ; qu'il avait recompiis la sienne, et qneJulie, à l'avenir, n'oliliendr.iil de lui que les ci;ard> (|u'un valant homme accorde indistineienu'iil à toutes les feuimes. (!aroline sourit avec la sécurité que laisaicnl naître les tcnèlires. l'.lle oia préjujjer son iriomplie , et s'en applaudir. Imprudente! lu crois (pi'ICdouard s'est vaincu en deuv lieures , loi «jui ne cesses de couibaltre, et dont la passion s'alimente même par ces combats!
Edouard ajoula que la liberlé qui rij;nait au bameau periuellail a deux auiis d'être constamiuenl ensemble sans qu'on rcuiar(|U.'il le sentinicnl de prelérence ([ui les attirait l'un vers l'autre ; (|iie toutes les maisons leur étaient ouvertes; qu'ils se rencontreraient à toutes les heures du jour, sans paraître se eliercher jamais , et qu'il peut siilbre de se voir iiu.nul ou n'a ricii de conlulenliel à se dire ; que sans doute les épanelieuients de l'amitié demandaient une sorte de mystère ; mais que mademoiselle l.uceval, indépcudante, et sous les jeux de mademoiselle l.ori , recevait tous U's jours du monde, et ne priverait pas son unii d'une prérogative commune à tous les habitants ; qu'il se promettait d'en jouir bien jilus fréquemment ([u'un autre; mais ((u'enliu, si on remarquait, si ou inlerprétail celle assiduité, ou ne pouvait lui supposer que des vues honorables sur une femme dont le mérite commandait le respect.
Caroline pouvait ii peine se contenir. Edouard, supposant qu'un homme estimable pouvait avoir des vues sur elle, lui donnait plus que des espérances. Elle recueillait, elle appréciait chacun des mots qui lui étaient favorables, et elle ne remarquait pas qu'on ne va point au delà de l'amitié pour une femme dont ou ne vante ([ue le mérite, et qui, à dix-neuf ans, u'inspire que le respect.
L'n traité qui convient é};alemeut aux deux parties est bientôt conclu. Un releva la conversation pour se jurer éternelle amitié. Mademoiselle Lori recul les serments. Comme on s'abuse sur le sens des mots .' Caroline, heureuse en ce moment, et par conséquent plus aimable que jamais, parlait amour à Edouard; Edouard, habitué à s'exprimer avec tendresse , emprunuit le même laugaije. Le mol seul manquait. L'une n'osait le prononcer , il lie se préseulail pas à l'autre.
Mademoiselle Lori crut devoir observer que la nuit s'avançait. On ne se quitta qu'avec peine, qu'après s'être promis de se revoir aussitôt que la bienséance le permettrait. On s'éloignait à regret; ou se parlait en s'éloignaiit. Ou s'entendait à peine, el on répclail encore : A demain, mon amie... A demain , mon ami...
Le désagrément qu'Edouard avait éprouvé chez madame Luceval n'avait pas échappé à sa mère. Elle avait plaint son lils, et cependant elle espérait que les inconséquences réitérées de .Iulie le décideraient pour Caroline, celle de toutes les jeunes personnes qu'elle connaissait qui lui convenait le mieux. Madame de Surville n'ignorait pas combien sont doux les premiers jours qui suivent un mariage d'inclination ; mais elle savait aussi que la plus jolie femme cesse bientôt de l'être, et qu'un honnête homme a besoin toute sa vie d'une femme bonne et aimable.
Inquiète de ne pas trouver son fils en rentrant, elle l'attendit, et l'interrogea à son retour. 11 ne lui cacha point qu'il quittait Caroline, qu'elle l'avait nommé son ami, et qu'il chercher.iit désormais un bonheur plus calme, mais plus certain, au sein de l'amitié. Il le croyait, et il avait vingt-quatre ans !
Madame de Surville n'admettait pas d'amitié désintéressée entre jeunes gens de dilïérent sexe. Elle pensait ou que cet attachement ne dureiait pas, ou qu'il conduirait par degrés son hls au but ou nous pousse la nature. Elle ne dit rien a Edouard de ce qu'elle pensait, de ce i|u'elle prévoyait ; c'eût été lui donner l'éveil, le mettre en garde contre lui-même, réloi;;iier peut-être de Caroline; car jamais nous ne disposons de notre coeur par avis de parents.
Le lendemain, Edouard comptait les moments. On ne peut guère à Paris se présenter chez une femme avant deui heures. A la campagne, l'étiquetle est moins rigide, parce que la toilette est moins longue. On reçoit à midi, el l'ami intime peut devancer l'heure fixée par la coquelteric el adoptée par les gens qui savent vivre.
Edouard sort : la première personne qu'il rencontre, c'est Louison. Uon , pensa-t-il , elle me verra entrer chez ( arolinc; et pour peu qu'elle aime à parler, mademoiselle Julie apprendra que s'il lui est facile de faire des conquêtes , elle fera bien d'apprendre à les conserver.
Ce n'était que pour lui que Louison courait les jardins. Madame Luceval avait suivi la veille tout ce qu'avait fait .Iulie; elle connaissait se» plus secrètes pensées, et il n'avait pas été diflicile de la faire jiarlcr : l'amour heureux est causeur; l'amour souHraiit cherche à confier ses peines.
6ans manquer à la décence, sans sortir de sa dignité de mère , ma-
dame Lui^evul pouvait dans cette eonjonclure délicate conneiller iiidirecleiiieiit sa lillc. l'allé se plaignit d'iiburd que Julie lui eût caché son iiii'linaliun naissante; mère ailroile vuit tout cl ne parle que luriiqu'il eu est temps. Elle s'cloiiiia i|iie Julie eut traite avec celte légèreté un jeune lioiiiine sur lequel elle avait di's vues scrieuni's : c'rtail l'auluii>er a changer de conduite , a llatter, a eiicuura|;er l.i passion d'Edouard , a amener un aveu qui n'était probablement arrête que par la crainte de ne pas plaire, a y répondre de manière ii déterminer ralliant a se lier sans retour.
Julie en'endait ii merveille ce qu'on ne lui disait (lu'a demi-mois. Elle était disposée à tout faire; mais il fallait (|u'E<louard revint, et d'après la manière <loiit il étiiit sorti, on pouvait craindre une lon.;ue absence. Il était essenlicl, pour régler ses démnrclies, de coniHitre les siennes. Louison était toujours prête a espionner; iiiai> il fall.iit qu'elle ne fût qu'un instrument passif, réduit a l'impossibilité de compromettre ses maîtresse».
Madame Luceval imagina une histoire devant celte fille. Elle parla des empressements qu'IMouard avait marqués a une demoiselle ipii était avec sa mère chez M. le président. Elle eût donné ,'lnlpo^sib'e pour en connaître les suites; el (lour avoir au moins une opinion , il fall.iit savoir ce que ferait Edouard pendant la journée : et il n'en fallait pas tant pour mellre Louison en campagne.
E'Ile revint dire qu'elle ne croyait jias <|ue la jolie demoiselle qui logeait chez M. le président occupât beauio jp M. Ducoiidrai; qu'il marchait d'un air libre, satisfait , el qu'il venait d'enlrer chez mademoiselle Caroline.
« Chez ma sœur, :i neuf heures du matin, maman! — Cela csl inquiétant, ma fille. ^ olre sœur n'est pas jolie... — Mais elle est si aimable! — Et le dépit, le désir de se venger... — Oui , peuvent porter ce jeune hoiiimc à un acte de désespoir. — Oh ! ce ne serait que cela. — Mais je perdrais tout, maman — Il vous aime? — J'ai lieu de le croire. — Il faut l'empêcher de se renJre malheureux. — .le le serais plus que lui — Il faut vous épargner une préférence liiimiliaiite. — Cruelle au moins. — Et pour tout cela il n'y a pas un instant à perdre. Votre sœur a de l'adresse : elle s'est emparée de l'esprit d'un des plus illustres personnages de l'Etal. (,)uel avantage n'aura-t-elle pas sur un jeune homme qui conserve encore la candeur du premier à;;c ? 11 y a trois mois au moins que je n'^i é é chei Caroline; une visite trop difl'érée lui paraîtra naturelle. Je vais vous y conduire : le reste vous regarde. »
Edouard et Caroline s'étaient beaucoup dit la veille, et ils trouvaient loiijour., il dire. Assis l'un à côlé de l'autre, ils partageaient un déjeuner oii mademoiselle Lori était seule admise. Tous les domeslîiiues étaient écartés, chacun servait tour à tour. (Juelle amitié que celle qui redoute les témoins !
E louard se trouvait si bien ! il dcmanila à prolonger cette agréable situation pendant toute la journée . et il av.iit la modestie de ne pas penser que ce qu'il sollici ait comme une faveur comblait les vœux de Caroline, (,'ependant on iie peut )>as causer sans interru|itioii : le cœur el l'esprit ne sont pas inépuisables. Edouard avait reçu dans son enfance des leçons de dessin de sa mi-re; il avait cultivé ce talent dans ses garnisons; il était loin de la iierfection de Caroline; mais il n'était pas indigne de la seconder.
In tableau commencé fixait son attention. C'était r.\milié que Caroline avait esquissée lorsqu'elle ne faisait que prétendre a celle d'Edouard : la main trace volontiers ce qui occupe l'imagination ; celle du jeune olficier se monta. « Il manque à ce tableau, dit-il, deux personnages et un autel. °
Caroline saisit son idée. Elle s'élance, elle fait défendre sa porte, elle rentre avec des crayons, elle en donne un à Edouard : ■ \ ous me peindrez, dit-elle; je peindrai mon ami. » Les traits chéris ne devaient pas être difficiles à rendre. Si son ami eût furelé sou secrétaire...
On compose sur l'ardoise; on étudie, on discule, on arrête les poses. On trace enfin sur la toile.
Les deux figures sont indiquées; elles se tiennent par la main; elle» sont debout devant l'autel, et la divinité semble sourire au sacrifice qu'on lui ollre. (Caroline charge deux palettes ; elle prend son pinceau, elle guide celui d'tdouard.
( )n sonne ii la porte, el nos jeunes artistes continueiil leur travail; ils sont Irannuilles; personne ne doil entrer. Fn domesliqui- vient demander si madame Luceval et mademoiselle Julie sont comprises dans l'exclusion générale. Caroline ne suppose pas même qu'elle puisse se dispenser de recevoir sa mère, et elle sent l'inconvi nient de se faire celer lorsqu'elle a Edouard aiipri'S d'elle, Edouard qu'il est possible que quelqu'un ait vu entrer. Elle |irend le chevalet; elle l'emporte avec précipitation, elle va le caclier dans un cabinet... Sa mère étail sur les pas du domestique; elle entre : l'erapressemeiil lie Caroline lui donne îles soupçons ; elle lui prend la main, elle l'arrête.
• Pourquoi me cacher un de vos chefs-d'œuvre, mademoiselle' vous savez avec quel plaisir je les vois et je les applaudis. «Cela n'é-
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LA FAMILLE LDCEVAL.
tait pas vrai, mais qu'iinporlc? « Je donnais une leçon à monsieur, répondit Caroline en rougissant jusqu'aux yeux. — Il est llatieur pour vous, mademoiselle, que monsieur préfère vos leçons à celles d'une mère qui a fiit de vous une élève aussi distinguée, l'ermeltez que je voie le sujet de la leçon... AI» ! deux jeunis gens sacrifiant à l'Amilié; l'idée est jolie. Le trait en hianc ne permet pas de rien distinguer encor.-, et c"esl dommage. . Madame Luceval avait tort bien reconnu les revers , la poche en long, la coilïure d Edouard . et il n'était pas douteux que la seconde ligure ne di'il représenter Caroline. Elle jugea à propos de se taire. Ce tableau n'olVrait rien que d'innocent ; ni.iis avec de la rtilexion et de la iiucbanceté ne lire-l-oii pas parti de tout ? et l'art de se pos-éder n'est-il pas la qualité essentielle de 1 individu qui peut avoir intérêt à nuire.'
Madame Luceval n'avait aucun projet encore. Mais si Edouard persistait dans ce qu'il voulait bien appiler amilié ; si une pliv»innomie, à qui lui seul duiinail de rexpres>ion, paraissait s'embellir par cette expression inèaie; si le jeune liomine marquait quelque disposition à se rendre enfin a un organe louchant, et a toutes les qualités réunies, ue pouvait-on pas loul se permettre pour le ramener a Julie , et assurer un elablis^emenl , objet de.-, désirs les plus doux de celle l'ille cbérie.' .Madame Luceval ne faisait point ces raisonnemenls-là , it j'anticipe s;ins doute; mais ils étaient dans son caiaelère, et il ne fallait qu'une forte opposition à ses desseins pour qu'elle agit en conséquence. Caroline n'av.iit-elle pas d'ailleurs l'imperlineuce d'être , malgré elle, sa bienf.iitrice ? et c'est un de ces crimes que certaines gens ne pardonnent jamais.
Madame l,iiceval généralisa la conversation; elle n'avait rien vu, elle n'avait rien soupçonné; elle voulait le faire croire, et on persuade aisément des coeurs droits et sans défiance. Caroline, rassurée, marquait à sa mère et à sa sœur celle afl'ection qui lui était nalurelle, et dont rien ne suspendait les effets. Elle se proposait de reprendre la palette avec son ami quand ces dames seraient retirées : sa mère en avait ordonné autrement.
Elle occupait Caroline autant qu'il lui était possible , et Julie regardait Edouard d'un air tendre et presque suppliant. Celui qui a intérêt a bien lire dans les yeux d'une femme se trompe rarement, et Edouard voyait dans ceux de Julie le chagrin de l'avoir blessé , et la promesse de le mii'ux traiter à l'avenir. Ces yeux-là étaient si touchants, et la beauté qui supplie est si puissante ! Edouard était ébranlé, sa raison combattait sou coeur; il prit enfin une résolution di:;ne d'un bomme dont l'âge a mûri l'expérience : il se décida à n'être jamais l'esclave d'une femme qui s'éloignait et qui revenait sans motifs.
Caroline l'emportait. Quelques jours d'amitié encore, et Edouard deven.iit son époux. Il fallait pour cela qu'elle n'eût point eu de mère.
Madame Luceval , en causant exclusivement avec Caroline, ne perdait lien de ce qui se passait. Assez satisfaite de Julie, elle avait cru un moment pouvoir s'applaudir des dispositions d'Edouard. Elle jugea bientôt qu'il avait du caractère , et qu'il n'y avait qu'un coup décisif qui put le faire rétrograder.
Elle prétexta une affaire au village voisin. Elle envoya un domestique prier le président de l'accompagner : elle savait de Louison qu'il était allé reconduire les dames qu'il avail chez lui.
Edouard ne pouvait, sans une grossièreté marquée, se dispenser d'offrir son bras. Ces dames le prirent, après les excuses d'usage sur le dérangement qu'elles causaient. Eu sortant, Edouard se tourna vers Caroline ; ses yeux lui disaient : Je reviendrai , mon amie. Ceux de Caroline répondaient : .Mon ami, je vous attends.
On sort du hameau. On entre dans la plaine; on arrive à l'endroit où Manette et .\dolpbe s'étaient rapprochés, réconciliés, et avaient arrêté un niari.ige qui po/vait être plus heureux, mais qui terminait des tracasseries qui les tourmentaient également. Souvenirs d'amour sont toujours chers : on croit rajeunir en les retrouvant.
.Madame Luceval aimait ii se rappeler qu'elle avait été :\lanette, et elle en cherchait une autre dans Julie, dans Julie timide, embarrassée, n'osant presser le bras d Edouard , m.iis le louchant avec le doux frémissement de la volupté. Julie, moins aimable, moins vive que ne l'avait été ALinette , était incomparablement plus belle. Inférieure sous les premiers rapports, elle avait un avantage décidé par ses iharmcs ; elle de^ail donc obtenir les mêmes succès sur un cœur neuf et passionné. Mais il fallait qu'elle entreprit, et la présence' d'une mère , quelque indulgente qu'elle soit, gêne toujours un pu. Madame Luceval prétendit avoir un goût décidé pour l.i botanique : jamais elle n'était descudue jusqu'à 1 bumble plante qu'elle foul.'it d'un pied léger. Sa fille ne l'ignorait pas; mais contesterail-elle un penciiant qui allait favoriser les siens ?
Madame Liicewil s'arrête, elle s'écarte à droite, à gauche; elle revient; elle s'arrête encore; elle cueille des brins d'herbe, a qui elle donne de, noms et des propriété. Edouard et Julie continuent «le marcher eu silence; mais ils se parleront bientôt, d'abord de la pluie et du beau ti-mps, et un liuot , un papillon, une mouche, donneront
à la conversation une tournure intéressante : parler des amours d'aulriii, c'est déjà vouloir parler des siens. Ainsi pensait madame l.uceval, et madame Luceval n'avait pas tort.
« Joli bouquet d'arbustes! — Charmant, mademoiselle. — Il semble inviter.... -^ A aller s'y garantir de l'ardeur du soleil. — Attendons-y maman. — Je suis à vos ordres, mademoiselle.
» — A oyez, monsieur, comme ces branches s'entrelacent, se croisent ; elles semblent se caresser. — C'est une observation que j'ai faite il y a longtemps, mademoiselle. — Et que j'aime à répéter, monsieur. Ou se jilaît à rcver que tout aime d;ins la nature. — (>'ela pourrait être au moins — Comment prouverait-on le contraire ? les
plantes ont une sorte de vie — El par conséquent leur genre de
sensibilité; n'est-ce pa^ cela, mademoiselle? — Mais je le crois, monsieur. — ^ ous donnez une âme aux végétaux, et souvent la beauté insensible et dédaigneuse me ferait croire que beaucoup d'êtres en sont dépourvus. — Oh! à cet égard on exagère souvent. — Souvent aussi on ne dit à cet égard que la moitié de ce qu'on pense. — Ce qu'on pense n'est pas toujours ce qu'on devrait penser. — A cet égard encore un homme raisonniible se trompe rarement. — Il suffit qu'il puisse tromper pour qu'il ne précipite pas son jugement. — Etquand la réflexion le confirme? — Et quand un amour-propre mal-entendu confond la raison avec l'opiniâtreté? — Les exemples sont rares. — Je puis au moins en citer un. — "N ous, mademoiselle !
» — Deux jeunes gens faits pour se plaire, s'aimer, s'estimer même, se rencontrent et s'attachent l'un à l'autre. — Jusqu'ici personne n'a de torts. — L'amant, très-raisonnable, garde le silence, je ne sais pas pourquoi. — Mais il le sait sans doute. — Toutes ses actions attestent son amour... — Et ou en abuse pour le tourmenter. — Pas du tout. .Mais la réserve qu'où impose à mon sexe ne rend-elle pas en quelque façon la ruse légitime? Croyez-vous qu on soit bien coupable en inquiétant le jeune homme, en excitant sa jalousie, pour arracher enfin un aveu nécessaire au bonheur de l'un et de l'autre ?
» — Si en effet on n'avait pas d'autre intention... — Eh ! se donnet-on autant de peine pour un être indifférent? — Julie? — Edouard?
— truand l'un et l'aulre ont eu des torts... — Il faut n'en plus parler.
— Sans les oublier cependant. — Afin de n'y plus retomber, n'est-ce pas? — Ah ! que de mal vous m'avez fait hier! — Et votre manière de me quitter, croyez-vous que je ne l'aie pas sentie ? — Cruelle fille, quel empire vous avez sur moi ! Je xoulais m'y soustraire; je me l'étais promis. — Quel plaisir Irouve-t-on à combattre son cœur? — Il est bien plus doux de lui céder : je l'éprouve auprès de vous. X
Julie n'était pas très-adroite. Elle s'était laissé pénétrer avec une facilité qui n'est pas reçue en amour. Mais elle avait mis Edouard dans l'impossibilité de rétrograder. 11 ne voyait plus que ses charmes, et l'impétuosité de ses sens lui ôlait la faculté de s'occuper d'autre chose que du moment présent.
Il était tombé aux genoux de Julie. Il tenait une de ses mains; il la couvrait de baisers et de ces douces larmes qu'arrache le sentiment. Julie, plus belle encore par le bonheur d'être aimée, de se l'entendre dire, par les faveurs même qu'elle accordait, Julie oubliait l'univers , elle s'oubliait elle-même. Sa mère avait tout prévu : elle était là.
La position d'Edouard n'était pas équivoque. Il n'y avait qu'une explication franche qui pût l'excuser aux yeux d'une mère, si une mère peut admettre des motifs qui autorisent un jeune homme à embrasser les genoux de sa fille. ^ladame Luceval commença par marquer un mécontentement qu'elle était loin d'éprouver. Elle s'adoucit en écoutant Edouard ; elle lui présenta la main en signe de réconciliation quand il eut cessé de parler. Elle ne mit , au généreux pardon qu'elle accordait, qu'une seule condition, qu'un amant devait regarder comme une grâce nouvelle : c'est que, mademoiselle Julie n'étant pas faite pour être l'objet d'un goût passager, il n'y avait que le mariage qui pût convaincre de la loyauté d'Edouard , et légitimer ce qu'il venait de se permettre.
Le jeune homme, enchante, proposa d'engager madame de Surville à faire, dans le jour même, la démarche d'usage. Madame Luceval l'embrassa avec un transport de joie, dont elle ne fut pas maîtresse. Elle oublia la botanique, l'affaire importante qui la conduisait au village, et on reprit gaiement le chemin du hameau.
D'après les dispositions qu'Edouard avait montrées la veille, sa mère ne pouvait s'attendre à la proposition qu'il allait lui faire. Confus lui-même de se contredire si promptemenl, humilié des réflexions que sa condiiiie pourrait faire naitre, il balbutiait des mots coupés, sans suite, et par conséquent inintelligibles.
« A'oser s'expliquer avec la plus tendre des mères, lui dit madame de Surville, c'est lui avouer qu'on se reproche quelque chose. Je connais mon fils. Il peut être inconséquent, léger dans sa conduite, il ne peut rien faire qui lui ôte l'estime des honnêtes gens. Parlemoi, Edouard. »
Edouard, rassuré, s'abandonna à l'impétuosité d'un amour auquel un jour de contrariété et de dépit avait donné une force nouvelle.
LA r WIII.LE LDCEVAL.
Le boiilieiir d'aimer et Je plaire, les douoeiirs de ruiiioii lonjuijalc, le plaisir i|u'elle-iii(^iiie Iroiiverail a se voir reiiailre , il (iriijiiil tout cela eoiniiif on seul à l'àil" "il <les organes neufs embellissent jiisi|ii'à l'illusion. Madame de Siirville avait lait de ces ri'ves d'amour; elle en avait réalisé ()ueU|ur elio-.e. Dr pi-liis - enl'anls sont la dernii're eonsolalion <|u'e~père la femme raisonnaldi' ipii si' prépare à vieillir. Sallailier a de petits élres qui sentent leurs hesuius et leur dépendance, (|ui savent (;rc de la uiulnilre eoinplaisance, et qui 1 . payent en earesses, c'est encore aimer, c'est encore tenir à b vie. Quand le cœur est éteint, que resle-t-il d'existence?
L'éloquence d'Kdouard avait suppléé à ce qui manquait de vérité à ses tableaux. >ladame de Surville, sul>ju|;uée , entraînée , certaine du consentement de son mari , et ne pensant pas à donner uii re|;ret à Caroline, se laissa conduire cliez uiadauie Luceval.
On savait qu'elle aimait trop son fils pour rien lui refuser, et Julie était un parti sortable sous tous les rapports. La famille Luceval. assemblée, attendait donc madame de Surville avec l'impatience de l'espoir.
La scène S'ouvrji par de grandes révérences, et se continua avec le décorum que prescrivait cello espèce de cérémonie : les petits ont aussi leur étiquette, qui, |iour n'être pas imprimée, n'en est pas moins exactement suivie. Ou parla peu d'abord, parce que madame de .'"urville arranf;eail. limait, polissait ses ])lirases d'ouverture, et que madame Luceval méditait une réponse qui, sans annoncer trop de facilité, fiit cependant encourageante.
Après une demi-heure d'un maintien i;êuc, et d'un ennui réciproque, madame de Survillc piia Al. et madame Luceval de lui accorder un entretien particulier. Luceval lui présenta la main d'un air empressé et fjalanl : tous trois passèrent dans le cabinet de monsieur, et madame de Surville entra en matière.
Luceval, à qui sa femme n'avait rien dit de positif, parce que, par amour pour la p.iix, il consentait à ne pas compter dans la maison, Luceval ne se doutait de rien, de rien absolument. Il écoutait la bouche ouverte, et de temps en temps il regardait madime, pour composer son visa);e sur le sien. Madame Luc eval joua d'abord l'étonnement avec la plus grande vérité ; elle prit ensuite un air affable et (jracieux ; elle embrassa enfin madame de Surville avec une cordialité dont l'univers, les femmes excr ptées, eût été dupe. i\L Luceval ne manqua pas de s'avancer et d'embrasser à son tour, mais avec sincérité et afleclion. 11 ne savait pas, dit-il avec bonhomie, qu'il fût question de marier sa fille cadette; mais puisque cela convenait à sa femme, il n'avait pas la moindre objection à faire.
On passa aux couveniions matrimoniales. On discuta, on débattit les articles, et dans une heure de temps tout fut réjjlé, parce qu'ainsi que l'avait prévu madame Luceval , madame de Surville ne pouvait donner assez pour exiger beaucoup.