V. — La curiosité, la pièce curieuse
Le lendemain, M. Botte, toujours impatient, s'est levé de grand matin, c'esl-.i-dire à sept ou huit heures. Comme il n'tst pas prudent de se mettre en route avec un estomac vide, il avait or.lonné la veille un succuleut déjeuner. Sa ralèelie, attelée de quatre chevaux, était prête dans sa cour, et bien q i il din.il j merveille avec des œufs, de la franchise et de la gaieté, ains. qu'il lavait dit k sou neveu au commencement de cette histoire, il avait fait remplir le coffre et la cave de la calèche de viandes froides et d'excellent vin.
Charles, très en peine de ce qui se passerait à la ferme, avait prolongé le déjeuner, ce qui n'était pas difficile en osant contredire M. Botte une fois ou deux, et Charles l'osa. .Mais, comme on ne peut pousser loin la contradiction avec son oncle, et que l'oncle le plus gourmand ou le plus gourmet finit par quitter la t;ible , M. Botte se leva; il fallut que Charles le suivit, ei lloreau ferma la marche avec l'insouciance d'un homme à qui il est égal de filer sa vie à droite ou à gauche, qui ne se trouve jamais parfaitement bien , mais qui ne se dtplait nulle part.
Comme on ouvrait la portière, M. Botte vit sortir Je chez le concierge un homme chargé d'une grande Caisse. 11 demanda ce que c'était; on lui rép.iudit que c'était un pauvre diable qui vivait en montrant ce qu'il apiielait la Pièce curieuse, qu'il l'avait fait voir à tous les gens de la maison, et que sa curiosité, qui ne ressemblait à aucune de celles qu'on voit sur les quais de Paris, lui avait vaiu le souper et un coin sur la soupente du concierge.
— Hé, voilà ! se mit aussitôt l'homme à crier en faux boardon; voilà la c>îriosité , la pièce curieuse! Voyez, mes bons messieurs, voyez, vous y reconnaîtrez plus d un original. — Vraim-iit, nous y reconnaîtrons plus d'un original? reprit M. Botte. — J'en ii bien reconnu, moi, monsieur, poursuivit le cuisinier. — Ah ! voyons cela , dit Ch.irles qui espérait que la curiosité ferait manquer le dîner. — Voyons cela, dit lloreau qui sentait le besoin d'être réveillé par quelque chose de piquant. — • Eh bien, voyons cela, dit M. l!o!le; uous arriverons une heure plus tard, voilà tout.
Charles tire sa montre. H est onze heures. La pièce curieuse peut durer jusqu'à midi; on a sept lieues à laire : on n'ai rivera guère qu'à quatre heures. On aura dîné chez le père Edmo^kl; mademoiselle d'Arancey, qui aura eu tout le temps de se consulter, :eia dans le village ou au moins dans sa chambre. Kien ne l'oblig^jra k paraître, et peut-être n'en parlera-t-on pas.
Ou rentre au château; I homme à la curiosité monte pesamment l'escalier, et gai-'ne l'appaitement dont le parquet résoirue sous 3es souliers ferrés. Il ouvre son pied pliant, établit dessus la précieuse caisse, démasque ses verres d'optique, enferme nos trois messieurs asis derrière son rideau tournant, et se dispose à commencer.
t Eh , regardez bien , messieurs, la curiosité, la pièce curieuse. Voili d'abord le soleil et la terre... — Que le diable t'emporte ! dit M. Botte; cela commence comme la lanterne magique.
a — Voilà le soleil et h terre, non pas tels qu'on les a tonjoi-rs vus , mais tels qu'ils doivent être désormais. Voilà le soleil plat comme un fromage de Brie, et brun-foncé parce qu'il n'est pas lumineux. Le voilà sur son char, tiré par douze chevaux au lieu de quatre, en raison de l'augmentation d'esp.cc q l'il est condamné à p.reourir dorénavant. Voila la petite terre pour q'ii seule tout a été fait, qui ne ressemble pas mal à un from.'ge de ISeufchàtcl, tt voi à le grand homme qui a rêvé tout cela. Le voilà arrivé au bord de son plateau,
te
M. BOTTE
't ne pouvant plus faire un pas sans rouler dans le vide ; il »tlache une ëcliL'Ile île cor les afin île dtsccnilre en sûreté cUei les aulipodcs.
» Passons ii des sujets moins relevas.
» RigirJei, uiissicurs, le lias du tableau. Voilà un gianl homme sec, furdrau iiiulile de noire globule; il ne possÈilc au uionde qu'un babil ià|ic, mas assez |iropre. Il dîne où on veut le recevoir, et il se plaint qiiand on ne lui fait pus ;;iaride clii'ie. Il e.niirunte à tout le luonili', n'a jamais rt-ndu, et se f.iclic quand on ne lui pièle pis.
• l'rès de lui sont dis voli urs qui clierclunt à s'introduire chez un riche niarrbiiid. Plus b.ibile qu'eux, il a \olé ses créanciers. Il est parti pour Londres avec sa calsie, et n'a pas même daigné déposer son bilan.
• ('et autre, qui crève d'einbonpoinl, s'tst prodigieusciuint enrichi au Diocii de tiois li.sn pierouti s. l.a qiialrièoie fut si scandaleuse que la justice a clé forcée de s'en mêler.
Le jardinier, sa femme et ses enfants chassés'par M. Boite
• Hi r-ardez cette belle dame qui se baigne dans de l'eu de rose. Elle va''courir Paris ii domi nue; elle entendra sur la modcsl.c un sermon qui ne lui fera pas mettre un lichu; eUe r,'<S"era. un rhuiuc qui ne lui fera pai metlre un jupon; elle jugera Topi ra iiouv.au, quoiqu'elle ne se nièîàt ni de musique ni de vers a la place .M.iu.jeit, et ce soir file cou-hcra avec son cocher, parce que son mari fait le bel esprit, et qu'elle ne sait que répondre quand on ne lui parle pas en
jurant. . ,. i n .i-
. Faites attention à celte autre femme qui se désespère; elle a dixhuit ans, et elle est jolie comme les amours. Son mari s'est noyé après avoir perdu au jeu sa dot, ses diamants et même ses dentelles. Ou croit qu'elle mourra de chagrin, non d'itre ruinée, mais d'a\oir perdu ce mari dissipateur. Ou'elle est bonne ! n'est ce pas, mesdames? ^
• Vue dites vous de celte jeune personne pleine de candeur: bile introduit son amant chez elle, et sa conscience est tranquille, paice que, dit-elle naïvement, il lui a fait une promesse de mariage, lanl pis pour lui s'il la trompe.
Il Voyez ce pauvre homme qui est tombé en apoplexie, et qu une saignée guérirait. Il n'a jamais voulu se marier; il n'a aupiis de h'i que des domestiques qui le laissent mourir, qui emportent tout ce qu il a de précieux, et qui ameuteront ensuite les voisins à force de san-
^'— niable! didble'. dit M. Rotle en se frottant l'oreille. — Donnez de votre vivant, lui dit toit bis lloreau — Je n'ai p^s besoin de vos conseils, monsieur. Poursuis Ihomme ii la pièce curieuse.
.. Chanreininl de tableau; suite des bigirrurcs de l'esprit humain. Ucm.irque'z cette vieille qui rentre chiz elle, un gros sac d'écus sous le bras. Klle marie des jeunes gens ruinés à des riches veuves imbecihs et elle fait tomber tous les bureaux qui annoncint au coin des rues les fminiis Usses du célibat, que les buralistes n'ont jamais Tucs; mais c'cit ainsi qu'en parlant de ses bonnes fortunes, aussi bril-
lantes qu'imaginaires, on tente une beauté facile de se faire inscrire sur la liste ; et c'est ainsi qu'à force de vanter son baume, ou tente les passants de s'empoisonner; c'est ainsi enfin qu'en placardant l'iinmoralilé, on espère gagner de l'argent eu elTaranl ce qui reste de morale.
• ^OJe^ NOUS ces braves re»i^i/ujo7i/s qui emmènent une femme aux Clins noirs, à l'œil hag.-ird, h la bouche écu.uanle ? C'est une tireuse de caries qui faisait ellrontéincnt distribuer son adresse sur le Pont- Keuf, qui lovait des impôts a sez forts sur les cuisin ères, qui les reprenaienl au marché; sur les femmes g.ihinles, qui savaient bien où les reprendre; sur les dévotes, à qui leur religion défend d'interroger les so:ciers; sur les imbéciles de toutes les classes, qui sont nés pour être dupes, mais qu'il n'est p.is permis de voler.
» (observez cet homme qui parait si content de lui. Il a une femme aini;b'e, des enfants iutéressants; il les laisse mourir de faim pour entretenir une fille qui le trompe et qui se moque de lui , selon l'usage.
■• Regardez cette autre fille ipti trompe tout dilïéreminent. Elle vante à toutes les jeunes personnes la pureté et les av.int.iges du célibat, et depuis quarante ans elle pleure en secret sur si virginité, qu'elle a encore parce que personne ne lui a proposé de s'en défaire.
1) Que pensez-vous de celte femme qui a essayé de tout, et qui aime tant son chien qu'elle ne conçoit pas qu'on puisse aimer les hommes ?
• Et celle-ci ipii n'ose pas dire qu'elle préfère so.a chat i son mari et à ses enfants, mais qui caresse le chat et rudoie les autres?
» Ah , .ih , ah ! regar.li z bien ce tabicau-ci.
• Aux pieds de te prêtre que vous voyez làdiis dans le coin est un homme qui ne croit pas en Dieu, et qui va publiquement à confesse pir esprit de p^u-ti.
>> Dans celte chambre meublée avec une simplicité recherchée, est un vieux docteur en Sorbonne qui ne peut reconnaître de gouvernement que celui qui se soumellra à la tiare. Il a rayé de l'Évangile : Itendi'Z d Céxar ce qui apparlicnt à Ccsar, et il a substitué à ces mots : Itcndcz à l'Eglise ce. qui appartcmiil à l Eijliu:. Il est rentré clandestinement, il ne veut pas jurer; il espère obtenir la palme du martyre, cl il est malade de (icur d'être arrêté.
Georges, le fils du fermier, est devenu triste, pensif, distrait.
. Voyez ce troupeau de brebis saintes, ces béates qui s'empressent autour de son lit, qui remplissent son buffet de provisions et sa bourse
"''Voyez celles qui fontr^urue à la porte, et qui ne peuvent pénétrer dans la chambre du saint homme qu'elles révèrent , parce qu il n y a nue ses messes de bonnes, s'il y en a.
„ Voyez le cher homme qui s'endort, et qui rêve voluptuensement Mu'il c,l grand inquisil.ur en [•'rance, et qu'il fait brûler il petit feu, non h s iniieruis de la religion, mais ci ux des prérogatives duclergé.
. Celle jeune dime qui repose mollement sur léiredon n est pas dévote du tout. Elle est atiaqiue d'une insumuie, et par une profanation conJamnalde, elle a pris une des homélies du révérend père , (.1 elle a ronflé au commencement de la troisième p'gc.
l'urii Tip. lIlMiri
M. U(»l IK.
» Près ilVIk, au liont de lui IkirlcIIp, e»l le révéreinl pi-ie en ptrsoiinc : mliefou prii -'en fiul :iv..ni l.i r黫liUioii, liumi l r.xiije pr nil^ini la Ifirmr, tniin royjlisli' 1 1 liipnc.n, le viùl» lia lu s.inl le l'r.H iiii i- •le D.ivid pour la coiiinio lilé de Ceux ipii ne aiveiil pas le litiu. C est douiiii. j;i'. il av:iil ilu ijriiie.
» Celui i| e \ous \o.i-z<ii cliairetsl un fameux pré>liirateur. Il n'.in tionrait (jiie le 11. eu ilts veri;eaiiCis quand li- i-.lr (;.■ il..il riclie et pui-s.inl;il Me pf ilie que le l)uu des imèriiiiriles depU'S ipi il a liesoin <.C tout le iiioiide : il rsl to j'Ui s bon d'avoir d. iii poi.ls < l .ti u\ mesures.
• CeUi. q'.e vous vomi sous la cli ^ire i ii I1..I11I liriidf d .rpei.t est iiii bomme s-ns victs < l s;i' s vertus. Alïalileei doux envi rs tout li- monde, il est parvenu a la léle d'une alniinislrat on S'iis pre:.que s'en mêler. Il ne uiéeunnail encnre aucun de ses anciens amis, ni ils il ne fait rien pour eux, parce qu il craint d'user son crédit, et il en a besoin poui .e ui, inlenir.
.. Cet autre, qui est à côié de h i, va au sirnion coninie »u spectacle ; OD le trouve pirtout. Il a la
réputitiiin Ile Cl ailre par-
licuiièremiut luiis les f,i ns en place. Il suit dans l'S bureaux toutes les alV iris bonnes ou iniiuvai-es d' Ci Ul qui ont de 1 ''rg nt a p. rdre.
l' tient ahS-i une lll.'isun et UD' liniiiie labli , oii i admet qui ii|ii< fuis dis Clients qui Ont manqué de l'av.in'^emeiit, ni.is a q li il (> ra inUub lablenieiit obtenir une gratilicatiun.
> \ un autre, messieurs, i un autre, hé , lié , \ié '■
> \oilà il'abord un plaideur qui, pour un rapitalile tro s lenls ll\ res, coinpie sx cents francs à l'iriissier, ,-\i greffier, à sou avoué, et riin aux juges, purce que la justice est gratuite.
« Regardei ce gros papa.
Il a vole quatre luillioiisà la répuiilmue, et il pense sérieus' ment à se réconcilier avec le ciel, qui devient a la moiie coiuoie les chapeaux à trois cornes 11 va doter deux pauvres filles; à cb icuzie d'elles il a fait un enfant.
» Un cnu^ d'oeil à cet imprimeur Il s'enferme dans un cabinet dont il laisse la croisée ouverte. Vis-à-vis demeure uu officier de paix, et l'iniprinieur otfectc de trr>vailltr avec preciution. 11 est ruiné, et il imprime un libelle contre le gouvernement |iour en obtenir du pain a la Guyane ou ailleurs.
u Dans ce corps de garde on retient un bomme qui allait chercher l'accoucheur
pour Sd femme en travail d'enfant, et qui a oublié sa carte. L'officier, bas Breton entête, prononce que la femme n'accouchera que lorsque le mari aura été réciamé.
» Dans cette prison se repose un bomme qui a divorcé trois fois, et qu on a convaincu d'avoir épousé une cinquième femme sans avoir légalement chassé la quitrièiue. Sou voisin a très-lég.lement ilivorcé; mais il est redevenu amoureux de sa femme. Or, comme il s'était niirié » I ég ise, et que. selon celte sainte mère, le mariage est in'lissoluh'i-, il a prétendu être toujours le miri de sa femme, et agir en coust'q lence. La pauvre femme s'était remariée, et pour tout concilier, elle consentait a vivre avec sis deux maris. Mais l'époux de pir Uitu était j iiuui de I époux de par la loi, et lui dit un jour grossièrement qu il n'était qu'un adultère. Celui-ci répondit pir un coup 'le poing; le jalo'ix nposta p,r un coup de chtnct qui le délivra de son adversaire, Dais q i le logra ici.
• A |d porte de la prison est un honnête homme qui prête sur de bons g ge-i, a lieux et demi pour ceiit pir mois. Je l'ai pi icé là d'a- Vaui»; parce qut- Il fo ce de I hiluiuiie lui fera continuer sou trafic q'iaii'l no-is aurons iii s lois coiiir* l'uMire.
• Cel e qui le tn nt pir la b.sque de 1 h. .bit est une femme ce èbre, qni a f.u niuurir dr pi ii>ir ou île remor.is cm ( a S!X sol-, qu'elle a préalatilrincni run es. tlle coirl di pji le en poiti; avec cinq OU six bâtards, tu nom d aqucU eue s empare des successiuiis.
• A coté il'i Ile est une autre fiDime qui » entrepris le nième ueiirc de commer e, et qui se tiàie, pàice quel e craint le nouveau code civi'.
u De 1 autre cùte du tilileau 1 si un 1 c-i ii/i('e;i(ionncl, qui était lu rieiii ji'li^ quiml un ne lappelait pas citoyen, et qui se mo'd li s lèvrei aujourd'hui qu.nid on ne 1 appelle pas moiiiieur : il avait la fortune à faire.
• La belle dame qui le rcgirde d'un air de connaissance se désolait quand une duchesse, à (| 11 elle ail. il essiyer une lobe, lui disait : — (^n I e f it pas atteiilre une femme de nu qualité. Elle dit aii|Uiird'liTii à Si couturière : — Mou I lieu I ma mie, que vous élis gaurlii ! Oui, milaine, je suis toujours pauvre. — Vous ne Siuriz j.imais Imbiller une femme comme il f..ut. — Vous DC savez pas, madame, comment je les li.biile.
• Cel homme que vous voyez si hnnti>ui vient d'être rencontré par un trilnin dan» un carrosse de plaoe. Il se re ngirgeait, il y a douze uns, quand le saveliir de sju coin \e lovait d iis une vinaigrette, et le
suvet.i r se donne encore dis airs a ec son 1 liieii.
1 Celui-là a déclamé douze ans contre la révolution , p irce qu'il croyait aux revenants. Il croit se mettre en fiV'iir en pi.bliaiit un ouvraije ou il pro ivera que I liiijnes Capi t étant un usurp tiur, aucun de ceux qui 1 li ont succédé n'a été roi légitime.
•» Cliani;ement. messieurs, cLangemeiil de décoration.
• Traversons les honlev:;r.'s ou les (ih.imps-lCIysées. C'est la qu'il faut se gorger de poussière, ou étoufler en levant les glaces de sa voiture quand on en a une.
C'est là qu'on rencontre des mendiants a infirmités révoltantes, cl dont la place est marquée aux Incurables.
C'est là, comme partout, que des échoppes occupent les deux tiers de la voie publique; c'est là que les marchan.ls barreraient même le pavé, s'ils ne craignaient plus les chevaux que les hommes.
Mais il faut se montrer sur le boulevard avant dîner, c'est le genre.
» .\vez-vous vu sur ces boulevards les polichinelles, les arlequins et les poissardes du carnaval dernier ? Les avez vous entendus vomir à tue-tèle des obscéoilés que les filles publiques se permettent à peine dans leurs I plus sales orgies? Avez-vous ' vu ces mercs qui croyaient procurer à de jeunes filles un passe-temps innocent, et (jui ont été obligées de s'enfuir avec elles? Pourquoi les agents de la 1 olice ne peuveul-ils être partout?
» C'est sur les boulevards ou aux Champs-Elvsées qu'on se rassemble pour aller étaler un luxe ruineux à Longchamps oh on n'allait tians l'origine que jiuur entendre les lumentatious de Jérémie, lamenlations bieu lamentaliles.
>> Le boulevard nous mène droit aux spectacles. Passons les Bouffes,
qui croient se soutenir, quoiqu'on n'entende que peu ou point leur
langue, quoique leurs poèmes soient détestables, quoiijue ces musiques
ravissantes aient toutes uu air de famille, quo.quc enfin on n'aille là
i que par ton.
■> .\iiètons-nous dans la rue Feydeau. Deux théâtres, qui faisaient d'assez mauvaises afTaires, mais qui fiisaient deux recettes, se sont réunis pour en p^itager une : c'est spécu'er en artistes. Voyez sous le péristyle ce groupe d'auteurs, le cure-dent à U main. Ils veulent persuader a. ix pas anis qu'ils dînent tous les jours, lorsqu'ils sont joués moitié moins qa ils ne l'étaient avant la réunion; mais
Des hommes tels que nnus tombent dans la misiire lit ne dcminteiit point leur uoble caractère.
I • Allez entendre là les ouvraces de Grétry, que petit à petit on re- : met au r. perioire, tant il est vrai qie, malgré la mode, le bon est toai jouis boa.
Georges aide U. Butte à enjamber les bords du chiudron , et commence & éponger vigoureusement.
M. HOTTE
u Lin tour au lojc^ lAlfuiliinler, la !• iiiiiou la pl''S biiirrr, lu plus riU'Ciile et U plus sraruiiilriiscnirnl gaie qu'on connaisse.
j Kons voil» au spcrt.icir pir rxccllrnce. C'est ici que nos anciens cliefs-'l'n'uvre sont joués par les premicis lnli nls, c'est ici iiu'on f.iit lies Ferrites avec Molière et Itiicine : ce qui prouve q'ie nous ne sommes pas tnciire si bèies que le pnlenrtenl oerl.ûns linniriics it'uu camctère bilieui. Dm pournit jouer un peu plus souvent à ce llniîtve Us auteurs vivants. Mais po'inpioi paytr ili s vivanis luéd^ncies, qua.il on ne doit rien .i des mons qui valent niieui? (^)ue répondre à ciU? Allous soua le péristjle le cure dent h la nain.
» \ oulei vous vous arrùler au Vamlevillc? IVe vous trompri p:is sur le mol; ce n'est plus le vaudeville des Cliaulieii, des Panard, des Latteigu..Mt : ce sont rommunément sejit vt rs qui no servent qu'a amener la pointe du buitiènie; ce sont dis épif;r^nimes chantées sur des airs rebillu!!. (' est ainsi maintenant que nous faisous le vaud<.vitle. Un tait ce qii on peut.
» A»i'i vous l'humeur atrabilaire, retournez au boulevard. Voyei sur ces lliiàires, caclirs entre des (;uiti(;iieites et des pâtissiers, toiles les horrt-urs qu'a imaginées Anne itaclclilï, traduites par des gens de litlrcs qui tenntnt .1 la liitérature couimc un tambour-major tient à l'éiatni<jor de son bataillon.
• Un mot sur ces messieurs et dames que vous voyez U-bas. Le premier est un auteur qui loue san< cesse l'eU'gmte simplicité de il.irine, et qui fait des tragédies avec dts méttpliorea > t des maiiuies II se dit esclave de la rime, et il a raison : il n'y a que cela qui distingue ses ouvrages de la prose.
• (^elui-ci parle à tout le montle de son étonnante fécondité; elle n'est connue que de lui, de son libraire et de I épi' ier.
> Celle actrice aujourd'hui si ma'gre était, il y a un niois, du plus appétissant embonpoii't; mais une jeune personne a débuté dans son emploi et a réussi, quoique son ancienne ait acheté cent billets pour la faire tomber.
» Cet acteur est persuadé qu'il est le premier homme du monde, et cepenilant il est modeste que qutfois : c'est quand on It siffle.
» Il .serre la main à un drauiituge que le pi blic tr.iiie plus iuUumainement eniore, et toujours, dit l'auteur, p.ir les efforts d'une cabale acharnée : ils se co. isolent ensemble.
» Celui qui hs regarde d'un air d'ironie est un travailleur infatigable. Il joue presque tous les jours, et ne se fait jamais douliler : c'est que ses doubles valent mieux que lui.
>• Son camar,>de s'est érigé en juge suprême de la littér..ture. Il fait hardiment de mauvais vers; il tulle, il coupe les oiivriifji^s rtouvtaux; il garantit un (iliin succès à l'.iulfur docile, tt la pièce ne finit pas.
X Ce p lit honiiue que vous voyei là-bas est un petit di'ectiur qui, les bor.s jours, ne joue que ses oeuvres, parce qu'il est perii;..dé q l'ii se soutiendra toujours seul. Il travai le à une petite pièce ru ax] actes, oii il se fait encore un petit bourgeois tracassier, parce qu'il ne sait jouer que cela.
« Voila, messieurs, voilà mon sixième tableau.
u Passons i.n moment aui hôpitaui; on y arrive quelquefois par la COOiéJie qu'on (ait et par la comédie qu'on joue. ^ ou» y verrez des tableau! cruels du bien et du mal; car il y en a partout. \ ous verrei, et ceci ne vous plaira pas, des gens qui \ ounaieiit se traiter chez eu>, et qui sont miem à I hôpital que les véritables indigents, parce qu'ils sont recommandés par les méde' ins.
» Vous y verrez des amphitlieàtrts oti on expose des femmes nues aui regards de deux cents jeunes gens, qui causent, qui rient, que l'habitude a rendus insensibles. Un seul de ces jeunes gens suit l'opérateur, et sera utile à son tour. C'est quelque chose; mais la malade a bien payé son traitement.
» Vou'cz vous voir dans le même lieu !e dernier degré de perfection cil l'huiiiiinité puisse atteindre? Regardez ces filles qui pourraient vivre bonnélement de leur travail et jouir des douceurs de la maternité; elles se vouent au célibat pour soigner le jour et la nuit des mal .des dégoûtants, ).tuqués quelquefois de maux jiestilentiels : voilà de la vraie vertu, ou il n'\ en a point.
» La rue d' s Prêtres n'est pas loin d'ici, et nous pourrions condamner Cl tte vieille et laide église qui dcpare la colonnade du Louvre, et qui mérite bien autant la démolition que le Chàtclet. Mais ne passons pas la. •
— Pourquoi cela? dit M. Botte.
« — Je pourrais être reconnu pur cet abbé caustique qui, avec de l'esprit, de l'érudition et un style pur, n'est célèbre que par des méch^incetés. Or, comme la méchanceté n'a guère qu'un langage, et que runiforniité fatigue, pour conserver .ses abonnés il dit ((Uilquefois un peu de bien de ceux dont on en pense beaucoup. Il a même fait , il y a quelques mois, une espèce d'amende honorable à Voltaire, dont il outrageait h mémoire régiiiieremei't tous les jours; mais le lendemain il s'est livré de nouveau a son ridicule et puéiil acharnement.
Il Tantôt il reproche au grand homme de faire parler INérestan en fanatique : eh ! qu'était-ce qu'un croisé?
1 Tantôt il s'étend avec complaisaDce sur quelques invraisemblances draniaiiques, et il sait bien, le taquin, qu'il yen a partout. Quel bruit il (iit fait si Voltaire eût employé le moyen trivial et choquant dont se sert le roi de Pout pour tirer les vers da nez de .Mouiuie? Mais
Racine a fait Kxther et Alhatie. Oli I le iion temps que celui où les prêtres égorgeaient les chefs dont ils u'étaieut pas cunleiit^!
11 Q l'a fiit, à la vérité, ce iMUvie Vollaire pour méi^er leur Indulgence? Mahomet. VEjjitre a Uranie, le Dictionnaire et des Alelanges philosophi>|iii s , elc.
» l.'irascilile abbé se plaint de ce que Voltaire ne put pas supportiîr la critique des feuilliites du temps. Kh! paibleu, il est bien p. rmis à un homme qu'une fourmi pique au talou de se retoun er et d'eciaser l'insecte.
• Le malin abbé nous conte, dais je ne sais quel feuilleton, que Collin est lin homme très-pieni pour avoir fait les Alœurs du temps, et que Molière, au contraire, s'est toujours montré mauvais chrétien. Ah!... Molière a fait le Tartufe.
» Wous trouvons dans un autre numéro que les Précepteurs sont un.' plate liètise. Ah! nnnieiir, il y a dans celte pièce dix S(èues que vous vomiriez bien avoir faites; et que trouve l-on dans vos leiiil es qui justifie votre ton tranchant? l'erlulie et lâ<-h.té. Perfidie, parce vous dites ce que vous ne pensez pas; lâcheté, parce que vous attaquez dts gens qui ne peuvent pUis se difeo'lre.
» Le drôle de corps d'alibé va quelquefois bien plus loin que tous les feuiltistes, qui ne iléchiieut orilinaiiem. nt que hs ouvrages qu'ils ne peuvent pas faire, puisqu'ils ne fout qiij des journHux. Il s'avise de difTimer des individus. IN'ous n'.ivons pas oublie ce qu'il a dit j'un des auteurs du Lovelace : on a été traduit pour moins a la police correctionnelle. 1)
— Oh ! s'écria M. Botte, il ne finira pis sur le chapitre de l'ahbé.
— Allons . allons, mes bons messieurs , passons de la rue des Prêtres aux Pelite^-Maisons : il n'y a pas si loin qu'on pense.
Il Le premier est devenu fou parce que, comptant sur une guerre étcrmlle, il s'était approvisionné en conséquence de marchandises colon aies, sur lesquelles il a peidu trente pour cent.
» Son voisin avait une femme beaucoup plus jtune que lui et eitrêmiment ingénue. Pour s'élayer d'une ancienne réput.<tloii au difant d'autre chose, il faisait à sa moitié lénuniération des maris qu'il avait... Vous êtes bnn heureux d'en avoir tant f.iit, lui lépondil naïvement sa femme; jusqu'à présent je n'en ai pu faire qu'un. Il est le seul ici qui ait perdu la lêie pour semblable vétille.
Il Celui qui vient ensuite a été de toutes les assemblées populaires, de tou> les tlubs, de tous les coiuilés; et le regret de n'avoir pu attraper seulement une petite mission lui a br. mille la cervelle, (-omnie il tenait infiniment à l'éiraliié , il s'est luiap.iiié êire roi de France ; il s'est fait une couronne de papier; il est sans b.is et sans souliers, et il se promène majestueusement dans sa loge en s'écriant lui-même : Vive te Toi!
• Ce vieux général a eu la fiulaisie de se marier il y a six mois, il a demandé à son apothicaire un breuvage irritant, el la future s'était fait prép.irer des herbes astringentes. La liqueur prolifique n'a p is fait assez d'effet, les astringents en ont fait trop, et le désespoir de son impuissance a conduit ici le nouveau marié.
» L autre qui suit est un marchand qui a perdu la tète en étudiaut les nouveaux poids et mesures. Dame, c'est que cela n'est pas aisé.
» Près de lui est l'auteur de l'Art de procréer les sexes à volonté.
» Cette femme est une vieille marquise que son porteur d'eau s'est avisé d';,ppe!er citoyenne.
» Sa voisine, après avoir régenté les enfants d'un prince, a voulu régenter ses compatriotes. On vient quelquefois l'entecdrc prêcher ici, et elle assure irès-serieusement i|ue les femoies doivent être pieuses, même par coquetterie, parce qi'e les libertins aiment beaucoup les dévotes qui cèdent et qui pleurent après.
» Celle ci est une mère qui n'a pu supporter qu'un joli homme de vingl ans lui préférât sa fille, qui n'en a q le si iie.
►> En voil.i di\ , vingt, trente qui sont Oevenues folles : l'une, parce que sou mari, qu'elle a ruiné, lui a refusé une luge- à rO|iéra , oii elle allait lorgner un jeune danseur, en attendant mieux; l'autre, parce qu'une voisine, que le aimait à la fureur, lui a enlevé iiu amant dont elle ne se souci dt plin; celle-ci, parce qu'i Ut ne trouvait plus à emprunter pour jouer sur aucun effet, pas même sur sa per unne ; celle là, parce que sou mari a eu la grossièreté de se plaimlrc d'une gilmlerie qu'elle lui a donnée : ce qui a été cause qu'elle n'a pu la f^ire circuler davantage, etc., etc., etc.
> Eh! eh! eh! voici le laboratoire d'un chimiste. Examinons le COC' tenu de quelques-uns de ses bocaux.
ji Le désintéressement d'un homme d'affaires.
» La fiilélilé entre époux.
» La docilité des enfants.
• La chasielé d'une prude.
•> La froideur d'une fille de quinze ans.
» L'amitié entre acteurs.
a La bienfaisance en action.
« Les vœux satisfaits d'un avare.
0 L'impartialité d'une mère pour les défauts de ses enfants.
» L'éliiignement des grandes places.
» Le désir de les mériter.
« La modestie après son élévation.
» L'affabilité d'un protecteur.
u La recouu.iissance d'un grand.
M. BOlTJi.
a La Diodi'riition des souverains.
» Les liimièris il'iin raf;ot. » La loloranre d'un prrlre.
■ l.H cbrté iluiie ihi-se ihéologique.
• Une vt'rii.ilik- reiiiiic
• In iiiirHcle consliMé.
■ Kl noiiilire de joi-s peliles cliosrs qu'on ne trouve plu» dans le monU- di'im.s <]iu' W cliiniisU- Ifs a inisi s ni boiilfillf.
> Voy«i. mtssi'-iirs , voyri. puur di riiioro |i rci' , la fin du nionJe ou le ilidos. \i>\et IKurni-i qui .1 fail rlmmine à son iui^'gc , ou que l'Iioinnie » fail à IJ Mi-niii'; v0)Cl-li liàs.int d'un tour df nuiu son ouvrape. comnif un l'nfant f.il d'un j.uijou «'l ilétiuis.int sans retour la hiiiie, la f..rrur, l'i-nvie . l'aniliiiiou , la (lerliilie, !li j |>ocrisie, l'iiileuinérance, la hnuie, tous les vices contre lesquels s est vainrmeiit élevé .Moïse dans ses livres, qu'il n'a jioint éi-rits, lou» ces vices que n'a (lu dlïraciiur les>ngde notre divin ni.ilre, qui n'a pourtant été rép.indu que pour cla. \ oyri rentrer pèie-mèle dans le néant le jioleut.it tt le cli.nlionnier, la princesse « t la blaneliissiu.-e, la jolie lemnie et la guenon, le vieillard et l'ei.f.nl nouveau ué. Voyez la piussièie de tons Us liomines v(jlcr, confondue dans l'espace, et vous présenter l'image de l'éfjalilé alisolne, la seule peut être qui ne soit pas absolument iDipo.<sibU' , et que je ne souli..ite à personne. »