VI. — Di*part pour la ferme. Ce qui s'y passe
— l'itoyable I piloyable ! dit Charles pour eng ger une d.scuâoion qui lui f"t gagner encore une lnure. — l'itoy.due n'est pa> le mol, monsieur, rei rit l'onde; incotnp'cle , à la bonne heure. Dis donc, 1 honiiue, qui l'a fourni toutes cei caricatures? — Mon bon monsieur, c est uo uiarthiiul bijoutier qui den^eure rue Quioc nipoii, n" 73. — B.b ! un marc hai.d bjoulier qui veut faire de l'esprii ! qu'il fas-se de l'or avec de la io...etti-. — Il ferait beaucoup mieux, uiou ihcr onile, car ce qu'il y a de bien là-dedans est piis du Uial'ti' huileux. — Cela n'e.sl JUS vrai . monsieur. Les ornjinani que j'ai rccunnus appatîieunenl au bijoutier comme certains tableaux de Le Sage n'appartn-nneut p..s à l'auteur es|iaguol qu'il a iniilé. O'aïUeur», monsieur le critique, tout est iuiit.itioii iians les :irls. 11 n'y a point d idées ncuve,<, p.irce qu'il n'y a nen de nouveau dans la natuic, et que hors de la nature il n'y a ru n. Le mérite des arii^tes en ftut genre se borne donc nécessairement à donner un air de nouveauté a des choses rebattues. — — Mais, mon oncle... — Un moment, monsieur, je tiiiis, el p<r une comparaison. Un peintre imagine !-il le chè.e quil peint, après que niiUe ..utres ont print des eliëiie»? lia donné Sun coloris au sien, et 1rs peintres futurs pciudrout encore des chênes qu'ils coloreront a leur manière.
Charles soutenait assez vigoureusement son opinion; M. Botte soutenait la sienne en homme qui dilïnitiv! ment veut qu'on lui donne raison, et l'ami Horeau disait, quand il trouvait le moment de dire quelque chose : — C'est assez drôle, cette pièce curieuse; allons, c est assiz drôle.
L'heure s'écoula en effet, comme Charles l'avait prévu. Qu-ind l'hoiiime à la pièce curieuse fut piyé et parti , le jeune homme tira sa mo'ilre : — Midi et demi, mon cher oncle , et sept lieurs à faire. — Qu'importe, monsieur! — A quelle heure nîueiez-vous? — Qu.<nd je Ser.ii arrivé. — 11 sera l'heuie de souper. — Je soupeiai. — Et quand rcviendrez-vous? — t^u.ud je pourrai. Fiuis.iiz los inlerpiliatious , monsieur. Si je laissais faire ce drôle-là, il me mettrait en curatelle. — Ah! mou oiic'e!. . — Paix, et qu'un monte en voiture.
Guillaume était de retour depuis deux ou trois heures. Il avait trouvé mademoiselle d'Arancey seule avec iMarguirite; il avait glissé adroitement sa lettre, et il s'était amusé ensuite à faire a la grosse tille quelques contes, qu'elle avait écoutés avec avidité; car les tilUs qui ont passé trente ans ont l'oreille tres-aclive; et pendant que Margui-rite souriait bêlement aux platitudes impertinentes de iM. le piqueur, mademoistlle d'Arancey était allée lire la lettre de Charles el y répondre.
Elle écrivait en qmtre lignes qu'elle redoutait l'aspect de M. Botte, qu'elle irait dîner cuei un fermier du village, et qu'elle ne rentrerait qu'après le départ de 1 équipage. Elle finissait par sa malheureuse phrase : « Ah! mon cher ami , que d'ob^acles je prévois! que de peiues nous nous préparons! » Charles avait reçu le billet, et le lisait, pendikit que l'ami ilureau soulevait M. Botte sous les bras, et le mettait dans S.1 calèche.
Ou part au grand trot de qiiitre vigoureux chevaux, et on s'enfile i . ns des chemins de traverse, toujours détestables, parce qu'un paysan ce veut pis combler pour les autres une orn ère qui l'arrêterait au plus du minutes. Un est égoï.-te à lu ville, on lest a li camp;.i;iic, à la cour, et le primo mihi est le grand régulateur des actions de tous les kooiroes.
Kos voyogeurs sont cabotes pendant une lieue ou deux ; leurs épaules, leurs genoux, leurs fronts se heurtent, et Charles s'écne à chque secousse : — Mon cher oncle, vous souilrez ; retournons chez vous. — Je suis asstz de c>t avis, dit enhu Horeau en passant la main sur deux li.sscs que l'os fr^nt;il de M. Butie lui avait f.iites au-dcssus de l'oreille dioite. — Allons donc, reprit l'homme opimàlie, vous êtes des femmelettes : fouette , cocher 1
Le cocher fouette, ane roue s'engage dans une orttièrt! plu* ^tofonde q le le» autres. (lii rinsort mal titnipé k'al ougc , la eiilè lie penche , il f.iul s'arrêter, remonter lu soupeute : en :ore uuc di^iui heu'e de I erdue.
On se remet en marche; les roues de devant eui'onccDl ju. qu'aux mo\iui; deux des chevaux tombent sur les genoux tlse ciiuioniieiil; il f.iiil que le pnstillon gagne, a travers les champs, un vilLgi- qu'on apereiiii a ini-cûle. Il en r.ipporte de I eau-di-vic el dr la gius.e toile il bande les g'-noux de ses chevaux : ebcoïc une hi ure de fi r lie.
Ou rep.irt, mais au pet t pis. M. Hotte pi'nse b en qu il ne cii.'.liera p'is dans sou lit, et que la franchise et la g lii lé du bnnbiinimi. I'aIiuouiI ne le dedominageroiit pis des aisances qui dans son ehàtciu &e muUi plient » chaque pas; m..is il a reproche a ses coiu;i"giion« di; voj.g.; il'êlre des femmelettes, et il s'est inijioié l'oblig 'tion de inuntrer du caractère. 11 chante pour la première fois de sa vie, alin de p'ouver qu'il est au-dessus des accidents multipliés qui ralentisseut sa marche; il jurerait, s il l'osait, à faire abiiner la voiture.
llore.iu ne s'occupiit p!us de rien, parce qu'il avait pris ic p'<rli de s'endormir; et comme son sang froid bu pcrnieilait de penser ii tout, il avait préalablement mis son mouchuir en quatre ilouiiles entre sou chapeau et son oreille pour que le cràuc de M. Botte ne lu révei làt pas en sautiut.
Charles ne pensait pas a dormir : il n'avait d'abord cherché il filer le teiiiKS que pour f lire manquer net la partie, et il s'alil>.>;eail eu -iienee en lefléiliissaiii qu'on arriverait a une heure oii mademoiselle d A rancey ne pouvait plus at(en<lre personne, et oii elle serait rentrée à la ferme. Ses pressenlimenls n'étiient que trop fondés.
On arriva enfin, et il étut huit heures du soir. La tendre Sophie ava-t passé la journée dans nue maion d'oii 1 lie pouvait voit ce gui arrivait à la frrme et ce qui en partait. Elle était rentrée a la nuit tombante, et elle prenait le frais dans le jardin en pensmt à Charles, à son amour, aux o'.istacles , aux chagrins prévus, et surloiit a ces moments SI doux oii elle oubliait lout aupics du cher.>mi. Ebe ne dniitiit plus que son adresse n'eût détourné le bizirre projet Je l'oncle; elle s en applaudissait; ses petites craintes étaient oissipées quaui la calèche arrêta à la porte de la cour.
Charles toussait, crachait, criait après le postillon , après le cocher, pour avertir a T ntérieur de l'approche de l'ennemi. La pauvre Sophie regagna précipitamment la ferme avec un b itteuienl de cœur extraordinaiie; elle dit en pissan' à l'ami Georges qu'elle ne se trouvait p.is bien , ce qui était vrai ; qu'elle ne soupeiait pas, et elle n'eu avait p. s besoin. Paidant que ce bon G< orges , alarmé, attentif, L.i fait dix questions de suite, au.\quelles il ne lui donne pas le temps de répondre , elle le pousse uoucement de la main et s'enferme chez elle. Elle se déshabille, elle se couche eo répétant : — Ah! cliur, trop cher ami , que de peines nous nous préparons !
Charles présente la main à son oncle ; il lui aide à descendre de voiture, il le conduit a ta maison , et a chaque pas il tremble de rencontrer mademoiselle d'Arancey.
M. botie salue Edmond, comme s'il le connaissait depuis vingt ans, et s'assied sans plus de cérémonie.
Ses gens vident la voiture, et chargent des provisions choisies qu'on y a mises la table de noyer que vous connais.srZ; Horeau, quia dormi assez , et qui n'a rien à dire , arrange le couvirt; Charles soit, rentre, sort encore , promène partout un œil inquiet , ne voit pi» la charinanle fille, et ne désespère point de se tirer de ce mau.ais pis. Rdmoijd et Georges, étonnés de ce qui se passe chez eux , fixent .M. Botte, et attend, nt l'explication d'une installation aussi eilr lOrdinaire.
Le cher oncle prend enfin la pirole : — Vous paraissez surpris, brave homme , de la minière dont je me présente chez vous. — J'en conviens, monsieur. — C'est ainsi que j en use avec le petit nombre de ceux que j'estime. Touchez la ; des gens comme nous sont amis avant de se connaiue , et s'aiment davantage quan 1 iis se sont parle.
— Monsieur, vous me fait s trop d'honneur. — \ ous ne sav< z ce que X'ous dites. Je ne puis vous honorer; mais je m'honore , moi , en vous rendant justice. — Par où, monsieur, avons-nous mérité?... — Ce jeune bomuie, mon neveu, m i< raconté ce que vous avez fait pour votre ancien seigneur. — Et c'est là, monsieur, a: qui m'attire ces marques d'estime? Vous n'en eassie/ donc pas fait autant à ma place? — Si, parbleu, je l aurais fait ! — Ma conduite n'a do:ic rien q 11 doive vous étonner. — Vous avez raison, 'nrave hoamie; mais les beaux traiis sont si rares! — Moi, monsieur, je les crois communs. — l'arce que vous jugez les autres d'après vous. — D'après qui les jugrz-vous donc, monsieur? — D'.iprès l'expérience. — Je vous plauis d'en avoir tant.
— Je vous félicite de n'en point avoir.
Ces réponses du père E imood avaient fait à M. Botte un plaisir singulier. Il serrait en silence les mains du vieillard ; il le regardait avec attendrissement. — Parbleu , s'écria-t-il tout duo coup , si j'en avais cru ces messieurs, je serais retourné chiz moi, et je m'applauiis d'avoir opiniâtrénient voulu vous coonaîire; mais vous avez des chemins de tous les diables , et entre amis ou doit partager les corvées; il faut me promettre, monsieur Edmond , qi.e vous viendrez me voir à votre tour. — Moi, monsieur, avec cet hjbit grossier !... — (^ue m'importent les habits! c'est l'homme qu'il me faut. — .Mais, monsieur...
— Mais , monsieur, vous dînerez tvtc votre habit de gros drap dan»
M. liOTTE.
mes a|>p..rlfnii'nts dor«îs , et vous coiuhertz sous mes riJcaux de damns. — Kl 1rs peiis du lu'l air que vous recevez eliei vous? — Je vous marquerai des éjjirds, el les lioninies soûl toujours de l'avis de celui dont us n>aiigeiit la soupe. — Je sais mener une fern.e , monsieur, et vous t^les f.iit pour comtuire un rlwUeau : restons chacun à la place où la Provulence nous a mis. — Oli ! le ilrôle de corps! C'est votre dernier mot? — Alisolunient. — Ih l>ieii ! n'en pailoiis plus. Iloreau, le lioiiliomme pourrait liiiii avoir raison, et il est plus pliilo^oplie qu'il ne se rinia>;ine : on ne descend jamais que {.our avoir voulu monter trop k.iut.
Il faH'it que M. Botte fût de bien lionne humeur pour se rendre aussi t'ac>lriii( nt ; ni:iis, dans quelque moment ipi'oM le prît, il n'était pas lioiume ii rii n céder, sans oMcnir d'.miplis dédouimiigcmentS', il piopos.i ses conditions, qui, après quelques observations, furent ac- CCpléis par le pap< l'Minond.
1° D'abord que lui, iVl. Hotte, viendrait, quand bon lui semblerait, respirer un air palri.iroal à la ferme : ce sont ses expressions. Cet article passi sans (lilVuiilté.
2" l^>u'il lui serait pi rmis d'apporter son dîner. Accordé, à condition que le diiier du vieillard serait joint au si>n.
3° (v'ue les bo'ileilits de vieux beaune et bordeaux qui demeureront int'Ctes ^e^tr^ont à la ferme . attendu que le vin vieux est le lait de la vieilli sse. Le présent article rrfusé net.
Et par anundement : Comme le père Edmond n'est pas fait pour recevoir dts cade.ux. il lui sira loisible de donner aux i;ens de M. linltc autant de pmti s de son cru qu'il en recevra de Saint Kuiilion ou de la Coie Rôtie. Accepté par le bonhomme , mais avec une répugnance marqu' e.
Enfin , pour prévenir tous les retards et accidents, des journaliers rempliront une trentaine de trous qui rendent la route impraticable, et ce au\ frais de M. Uuttc.
A celte dernière |irt'position, le vieillard serra ^ son tour la main du cher oocle, parce q^ie , disait-il , le bien qui en résulterait serait commun à tous les babt'nls du caifton.
Ce petit traité arrêté et juré, M. Botte cria d'une voix de stentor :
— A table, à table! Il plaça Edmond a sa droite, et i! fit asseoir à sa gauche M. Cxirges, dont il loua la figure, le maintien décent, et qu'il en>;agea à suivre la profe^'sion de son père et à l'honorer comme lui. S il eut connu Georges, ii ne lui eût rien recommandé.
Iloreau, pour qui une conversation sentiaientale n'avait rien de restiurant, el qui uiuurail île faiai , brisa avec le manibe de son couteau la croûte d'un eicellent pàlé : iM. liotle s'était mis en devoir de découper une d Mibe a la g> lée transparente , quand il s'aperçut enfin que sou neveu n'étiit pas la. A peine en a-t-il f.iit l'observation, que Georg' s est levé, et qu'il se met à parcourir tous les recoins. Il trouve notre pauvre Charles , l'oreille fixée au trou de la serrure de la porte de mademoiselle d'Arancey , qui l'entend.àt agiter la clef, qui ne savait pes que ce fût lui, et qui retenait son haleine. Georges le prend très-poliment par la main, et, le tirant apiès lui, il le fait entrer dins la salle, il le jette sur une chaise en lui faisant une profoade révérence.
On avait avalé les premiers morceaux ; on avait bu quelques coups. Le bon cœar de M. Botte se dilatait; il disait des duretés à tout le monde, mais il les disait a'.ec une gaieté originale , ce qui ne lui arrivait p is tous les jours. J..e bonhomme Edmond se fuis it à son ton , qu'il commençait a trouver drô e, et de temps <n temps il riait de tout son coeur... Tout à i oup il joint ses mains avec force , et se levant : — Ah ! mon Dieu ! Georgts, qu'avons-irous fait! — Qu'est-ce donc , mon père ? — Nous voila à table, mon garçon, et notre demoiselle, qu'on n'a pas avertie !... — Je ce l'avais pas oubliée, mon père; mais elle n"a pas voulu souper et elle s'est couchée'. — Qu'estce que c'est que cette deaioiselle? demanda .^1. Botte à Charles, et il svaii un air sévère ! ! ! Charles rougit , pâiit , baissa les yeux et ne répoiidit rien.
M. Hoite se tourna du côlé d'Edmond, et répéta son inlerroçalion. Le bonhomme raconta simplemt ni el avec un air modeste ce qu il avait fait pour mademoiselle d'Arancey. M. Bulle lui jeta les bras au cou, et le tint lonijlei'ips embrassé. Il regarda ensuite son neveu, mais d'un ceil... Ab! quel œil! Charles tremblait, el iloreau disiil, à part lui, en mielinnt sa croûte de pàlé : — 11 y a quelque those, il y a quelque chose.
M. Botte n'articula plus un son iu<:qu'à la fin du souper. Ses regards tombaient conlinuellenient sur Cliirles, il fronçait ses sourcils grisnoir; sc« joues éUiieut enluminées et .son front menaçant : le nialheureui jeuni' homme se sent, ni pi è> de défaillir. — On ne m'allcndi II pas par des grimices, monsieur, dit le cher onde en se levant de table. Pourquoi ne m'avez-vous rien dit de mademoiselle d'Arancey, q le vous coiin.>isSez depuis un an? — !\Ion oncle... c'est que... — Pas de réponse cv.isive, s il vous pliît : parlez, répondez net; vous voyez Inen que je ne SUIS pas en colère. Pourquoi, monsieur, ne in'avez-vous r en dit de mademoiselle d'Arancey ? — Je sais, mon oncle, que \ous n'aimez pas le père, et j'ai craint de vous déplaire en vous ])'rliMt de sa tille. — Vous deviez liien plus craindre, monsie;:r, de me déplaire en 'a voyant.
— Je crois, monsieur, reprit Georges, qu'il n'est personne qui ne doive te féiicikr de la coiiLaitrc. — Ceci, Dionsitur Georges, est enrcmoD
neveu et moi, et ne regarde que nous; souvenez-vous-en, s'il vous plaît. Charles, ordonnez qu'on mette les chevaux.
— Eh! mon-ieur, dit le père Edmonil, où voulez-vous aller à celte heure? — Chez moi. — Vous verserez dix fois en route. — C'est le pis aller. — J'ai fait préparer pour vous el )iour M. voire ami mon lit el celui de Georges. — R.msou de plus pour que je parte. — M iis. monsieur. . — Mais, monsieur, je ne suis pas ici prisonnier, je l'espère. — \ oilà donc eoniinent vous traitez ceux que vous estime/., que vous ai miez avant de les connaître, que vous deviez aimer davantage après les avoir connus? El une larme tomba des yeux du père Edmo'ul. M. Bitlc la vit, cette larme... — Je reste, digi e vieill.ird, je re.te; mais vous gardi rez votre lit, je le veux, je l'or lonne. Je m'arrangerai avec Horcau de relui ele votre fils. — Vous serez m.d, monsieur. — Eh, vous m'excédez à la fin. Je serais bien plus mal encore, si vous n'étiez pas bien.
Il prend un flambeau, il sort sans ajouter un mol; il marche, guidé par la grosse Marguerite, et Iloreau le suit en bâillant. Georges reprend la main de Charles, il le conduit à la grange, oii il s'eiilerme avec lui; il met la clef dans sa poche; il se jette sur un tas de gerbes, el il l 'isse notre jeune homme s'arranger comme il pourra.
Quelle nuit il p issa, le mallieureus ! Si du moins il avait eu son Guillaume près de lui; mais c'est Georges qui ronfle à ses côtés : il faut souffrir et se taire.
WM. Bulle et Iloreau avaient l'esprit fort tranquille cl le corps trèsagité. — Quel lit ! disait Iloreau. — Plaignez-vous, je vous le conseille, quand le fils unique est couché sur la paille. — On jurerait que ses matelas sont faits avec des noyaux de (lèches — Que vouli'Z-vous qu'on fît que vous donner ce qu'on a de mieux ? — Eh ! que pouvail-on donner de pis?je ne fermer ^i pis l'œil. — C e<t bii n dopimage! — Vous ne dormirez pas plus que moi. — J'ai pris mon parti, lâchez de prendre [ le vôtre. Bonsoir, monsieur Iloreau. — Bonsoir, donc.
Le lit était dur, trèss-dur, el il était étroit, et il donnait au-dessus des
j bergeries; et le plancher était à claires-voies; et les agneaux bO'Iaicnt
1 en letanl leurs mères, qu'ils n'avaient pas vues de la journée; et des
insectes tiès-actifs .sauliient de la bergerie aux solives, el des solives
au lit : Iloreau restait imitinbile et droit comme une planche, de peur
de gêner M. Botte; M. Botte frélillaii comme une anguille, et d'siit en
grommelant : — Le bonhoaiine avait bien affaire de pleurer; je serais
j m lintenaut dans ma calèche, ou je dormirais d'un bon somme : dors-tu,
j Iloreau? — Eh! qui diible dormirait ici ? — Puisque vous ne dormez
I pas, il faut que je vous communiquiT une idée qui me pisse par 1 > têle.
— Qu'ester que c'est, voyous? — Est-il bien sûr que madame Dupurt soit vraiment celle chez qui Charles va dîner si souvent? — Ma foi, je n'en sais rien. — Celte denioiselie d'Ar.incey, qu'il connaît depuis un an, el dont il ne m'a rien dit, ne serait-elle p.is cette dame que ce drô e considère tant? — Cela peut être... aie, aïe, aie ! — Qu avez-vous donc? — Cinq cents épinges m'entrent à la fois dans le corps. Quels sont donc ces animaux voraces cpie j'< niève à la douzaine de dessus ma poitrine? — Les mêmes sans doute que j'écrase a coups de poini; sur mon estomac, sur mes bras, sur mes cuisses. — Et pas de lumière! — Tant mieux; c'est bien assez de sentir. — Je vais me jeter tout nu dms celte source qui est là-bas en entrant. — Certes, je ne le soufF.iraî point. — Bah! — Je vous laisserai courir après une pleurésie, une paralysie, n'est-ce pas? et puis il n'est pas di-feudu de penser un peu à soi; la totalité de ces vilaines bêtes s'acharnera .sur moi seul quand vous n'y serez plus. Je gigne moitié a vous avoir à mes côtés, et corbleu, vous y resterez. — Mon ami, ayez pitié de moi, je souffre le martyre. — Pdix donc, monsieur, vous n'avez pas de caractère. — Eh bien, je l'avoue, mais laissez-moi sortir. — Que diriez-vous si vous étiez dans la position d'un saint Laurent, d'un Guatimozm? — J'y resterais, parce que je ne pourrais faire autrement; mais rien ne m'obligea rester ici, et je m'en vais.
Ea effet, Iloreau roule son ami dans la couverture et dans les draps, et lui jelle sur le corps les oreillers, le traversin et leurs habits communs; il ouvre la porte, et il trouve l'escalier. M. Boite se dépêtre le plus proiiiplement possible de ses entraves, el il suil Ilonau en lui disant a demi-voix, par égard pour le sommeil d'Edmond : — Le froid va te saisir, tu en mourr.is, malheureux!
Hureau n'entend rien; il veut noyer tous ses ennemis à la fois. Il marche to ijoiirs. et il entend M. iioUc sur ses talons. Il se hàie, il arrive dans la cour au petit trot, et il s'oriente vers l.i source par la ligne droite, qui est la plu; courte en malhénialique^, comme d aprcs la r.àson. H disparaît tout à coup, et M. Boili!, qui s'est mis aussi au petit trot, disparaît presqu'en même temps. Ils soûl louib s tous les deux, d'un pilit mur au niveau du sol, d.ms la mare, dont l'eau verdàire ne réflecliit aucune lumière, «l les voilà dans la fange jusqu'aux hmches.
— Ah! mon Dieu! dît Iloreau, nous voila noyés! — Eh, non, poltron, puisque tu parles. — Si cela n'est pasfiit, cela ne Inrlera point.
— J'ai bien autre chose qui m'inquiète, — iMoi, je ne vois r.en de plus inquiétant. — Si mon coquin de neveu nous trouvait là l'un el l'auirs? — Eh bien , il nous en tirerait, — El les ris, et les réflexions malignes, et ma dignité compromise; car enfin, je n'ai pas l'air d'un oncle dans l'état où me voila... Vous aviez bien atVaire, monsieur, de vouloir vous lever! — Et vous, monsieur, de vouloir me suivre! — Allons, pas de jérémiades; lâchons de nous tirer de là. — Lli bieni
M. BOTTE
It
aiJczmni un peu. — Ht', je suis pris comme dans la poiï. — ("l'sl sfifeminl de h terre glaise, mon ami. — C'est le diiible si tu Teui, mais il finit en sortir.
Ils *i"ircut de longs efforts qui n'aboutirent qu'à enfoncer davantage deu» corps des plus soliile». M. Botte, qui n'avait jamais connu d'obslailcs, eulra vraiment m fureur; lloreiu, à qui la frayeur f.isail pi rdre la li'lr, cri.'it aussi liai^t (pit- sou ami. Cli.irlis, (pii ne dormait pis, re- CO'inul l'organe r.mque dt- son oncle. 11 poussa rudement Grorg.-s, et lui <Jeiiiai>d. Ii clef «le la grat ge, (icorg-s, qui cunail avoirile limines rai>oMs pi.ur la garder, la rtfcise net. Cliaries s'i' banflV, Geurge* se po^.ède, mais il persiste dans sou refui. (^'uertlle dans la grange, quere !• d.ins la marc.
.M..rg leriie b.ilt lit 1.- beurre pour le marché du lendemain. Elle prite l'oiilie, «lie sort, ]>i>rt.inl en avant sa lampe, el faisant rérerl/èiy d'une min. Le bruit confus ili s voii la conduit vers la inare; elle sai>pr >i be, el e regar.le... Elle pose sa lampe à terre, et, se serrant les cotes de ses deui bras, elle t'ciaie de rire au liez d.- lirasiilde M. Bolle.
M. Hotte to irne alors toute sa colère sur Marguerite. 11 la querelle plus vivement que jiniais, cl Marguerite, en riant toujours, ^Ji^ait à mots ei.trecoi p< s : — Je vous demande pardon... monsieur; mais c'est que vous êtes si drôle!!!
Miidcm.ii-elle d'.Xrancey avait aussi ses raisons pour ne pas dormir. Ne saebint qne penser de certains gios jurons qu'interrompaient de» ris imnodrrês, elle saute de sou lit, pisse une robe, et va réveiller le pc-re Ediuuiid. Le pcre Eilmond pas-e sa culoite d seeid, ^oit de quoi il est question, (lii la nior.le » Hlargurrite, et la lui fait longuement, bien que M. Bolle l'iite-ronipii à <h.que mot pour lui dire : — Monsieur Edmond, l\r,z nous d'.ibo'd d'ici.
Lorsque M. Edmond eut uhHIio iiq lement prouvé à sa servante qu'elle avail manqué au\ lois de l'iio^pila iié, en lui répi tant ce qu'il avait retenu d'un sermon de son curé, dont les auditeur s n'ét lient pis itans nne mire, il fut frapper à la porte de la griiig>", et il pirla en père qui veut élre obéi. Georges ouvrit s>ns repl qucr; Cliirles sortit avec lui. I s sautèrent tous les diut dins l'eau, et commencèr.-nt par mettre les deux infortunés.! ctlifourcbou sur deux futiillts vides. Ils les poussaient vers le talus pavé par où descendait le bétail pour s'abreuver, et ils ri.i:eiit l'un cl l'autre, bien que fortement préoccupés ; mais il était difficile de ne pas rire.
Ces deui messieurs, en sortant de la mare, ressemblaient au fleuve Sciinandre. >us comme lui, crottés comme lui, grogn.ml comme lui, il ne leur manquait, pour que la ressemblance fût parfaite, que l'élégance vigoureuse des formes et la couronne de roseiui.
— Hitz, monsieur, riez, disiit M. Botte à son neveu en traversant la cour. Il est plaisant, sans doute, de me voir d ns cet état grotesque; mai< apprenez que je ne me suis enijhtisé .lir.si que pour avoir voulu eni|iècber un fuu de p;endre un bain glacial à minuit. — le motif est très-louible, mon oncle. — 11 l'e-t, sans doute; et, de quelque manière que je me présente devant vous, apprenez, monsieur, que j'ai toujours droit à vos respects.
Chirles suivit dsns un profond silence son oncle et son ami, qu'on éclair. lit de manière qu'ils pussent ri masser un petit écu. Le père Elmoud les consolait très-sérieu.-îeuient d'une disgiàce comique, it pirlait toujours, quoique M. Bolle lui répétât : — C'est bon, c'est bon, en voila assez : de l'eau chaude el une chemise.
'Mademoiselle d'Arancey les croyait tous partis. Elle restait Iranquillement i sa fenêtre, parce qu'elle croyait voir deux hommes en pantalons jaunes, et qu'elle était bien aise de savoir ce que lont cela signifiait. La l.impe de Marguerite et les reparties de l'oncle l'instruisirent, la troubièrent, et la modestie lui donna celle fois un prétexte tout naturel pour se renfermer. Elle rentra chez elle en se demandant pourquoi ces messieurs étaient au milieu de la mare, au lieu de dormir dans leur lit; et ne pouvant résoudre une question qui, au fond, l'intéressait peu, elle se recoucha en pensant à Charles, toujours à Charles, rien qu'à Charles, et elle répétait de temps en temps : — Ah ! mon ami, que de peines nous nous préparons !
E Imond avait conduit les deux amis dans sa s.alle, oii il avait allumé du feu; Marguerite apporte un grand chaudron, dans lequel chauD'ait l'eau destinée a laver les ustensiles de la Literie; Georges arrive avec l'epongc de ses chevaux; il aide à M. Boite à enjamiitr les bonis du chiiidron; il commence a éponger vicourciisement, et son vieiu père de retoiiiner toute son armoire de noyer pour trouver ses deux chemises fines, celles oii il y a des raancbetles festonnées, celles enfin qu'il mettait pour tourner le dimanche les feuillets du missel lorsqu il était marguillier et qu il chantiil au lutrin.
M. Botte souffrait impatiemment une opération nécessiire. Il regirdait son neveu en grondai. t, en hochant li tête, et le jeune homme, qui depuis un quail d'heure n'osait plis ni rire ni parier, ne put s'empêcher de lui dire : — Au moins, mon cher oncle, vous avouerez qu'ici il n'y a pas de ma f.ute. — Pardonnez moi, monsieur, c'est encore vous qui êtes cause de tout ceci. — Ah ! par exemple, mon cher oncle... — Si vous ne m'aviez pis fait un éloge emphilique de ce vieillirJ, je n'aur.ii» pis été tenté ne le connaître, et je ne serais pas del)oul dans le chaudron de Mnrgnerite, obligé de me laisser éponger le derrière par Georges qui ne ucvait jani lis le voir.
Pendant que ces messieurs, décrottés et passés dans des chemises
blanches, atteiilent leurs babils, pendant que Marguerite les cherche, Edm .nd entreprend de leur persuader que celle foule d'insecte» n'est rien du tout, qu'il ne 1 ur m nique qu'un peu d'hiliilude ; il «joule qu'il est iudispens'ible que le plancher soit à i airesvu'i s, pour que son liis entende ce ([ui se passe dans la bergerii; et dans l'éeuiie, qui < ut conligiië. Il finit par offrir encore son propre lit, el M. Bolle de s'écrier : — Plus de lit, morbleu, je n'eu veux plus : c. 'iil mes culotte» que je demande.
IMargiierite rentre chargée de» vêtements de ce» messieurs. Klle n'en avait trouvé qu'une partie dnis la ehanilire; le reste avait coulé à travers les oiuerliires du plmclii r, était tombé dans la beri;erie. aviil été foulé aux pieds des bn bis, et était arrangé coiime vous l'imaginez sins peine. M. Botte retomba encore sur le piuvre lloreaii. Il lui rep orha dix fois de suite et suis reprendre haleine, sa m mie des bains froids à minuit, et enfin il ob^erta ;ivcc beaucoup de sagacité q le, Sis b hits étant hors d'état de servir, il fallait en envoyer chercher d'autres a son château.
Celte observation guérit radicalement Ch.irles de ses envies dt rire. Il jugeait, d'après le temps nécessaire pour aller et revenir, qu'on dînerait au moins le lendemain a la ferme, el que sa tendre Sophie, qu'il plaigniit avec rai-ou, n'était pis cneori; sorlu; ,1c s.i pénililc situaiion. Il fillit pourtant obéir au cher oncle; aller déni: ber dans un gnnier à foin le piistlllon, que les insectes I lissaient fort tranquille, CI qii dormit très profondément; le faire monter à cheval lui eiijoindri daller ventre à terre, au risque de se rompre le cou, et de rameuer iin valet de cliaiubre et une mille girnie.
Le pip.i Edmond , dans son iiaperturbab^e p^itience, relu irnait encore son .irinoire de noy. r. Il en lire , el il prés, nie a M. Bmie l'habit de drap d Ellieuf marron , la veste de b.isin brodé, et la culoile de velours d Ulrechl noir : c'est ce qu'il a de plus beau. Il offic » M. Iloreau le gilet et les giièires de coutil, la blaude bleue au tour de col brodé de ronge : c'est ce qu'il a de plus propre.
11 n'y avait qu'a choisir, de pisser le reste de la nuit en chemise ou de se servir de ce qui se trouvait. Ces messieurs firent ce que nous aurions tous fait à leur place, et ils ne se seraient pas mieux déguisés pourtiller au bal de l'Opéra : ils étaient à faire mourir de rire. Geo (jes n'y tint pas, et ce fut à lui celle fois que s'en prii M. Botte : — lié , morbleu, monsieur, au lieu de rire comme un ni,i;aud , comblez -moi ce trou qui ne sert à rien, et apprenez que, quand on a une excellente source dans un coin de sa cour, on ne creuse pis une mare dégoûtante au mi ieu. 11 prend lloreau par un bras, il pousse son neveu pir les épaules, et m<rche droit à la grange. Georges va reprendre son lit, Charles se remet diiis son coin ; l'oucle et son ami s'arrangi-nt sir la paille fraîche, et M. Botte disait à Horeau en bâillant de toute U latitude de sa mâchoire : — Je su's fort aise que la demoisel'e ne nous ait pas vus. L:i cr>nsidéi'at<on dépend du premier coup d œil ; nous voila f.igolés de manière a n'être pas irès-consilérés. et je prévois que demain j'aurii un g' and rôle a jouer ici. — Mais dcman, moi aiui, nous ne resterons pas dans la piillc ju-;qu'i raidi, p^ut-être qie le postillon reviendra. - Avec qu:;l stug-froid il me dit Cela! — Que gHgnez-vous à vous fâcher? nous n'en sommes pis moins aussi ridicules l'un que l'autre. — Hé, vous devriez lêire seul, monsieur, vous qui avez commis la faute, et qui n'avez p.is a fjire l'oncle. Ici les bâillements redoublent, les paipières s'appesantissent, se ferment, elle silence règne d<ns la grange comme 'lansle reste de la maison.
Il étiii graud jour lorsque ces m.'Ssieurs s:î réveillèrent. Charles était sorti dès l'aurore; il asait ch' rché , trouvé et s<isi l'occasion de glisser quelques mots à mademoselie d Arancey. — Ils sont encore ici ma Sophie. — Hé, je le sais bien, mou ami. — Ils y passeront une partie de la journée. — Ah ! mon Dieu! — Q)u'allcz vous faire? — Je m'enfuis. Georges parut, et on n osa pis en dire davantage. .Sophie sortit en disant au jeune paysin qu'elle passerait encore 1< journée chex Claudine, qui l'aimait tant, et dont i enfuit était si mal. Giorgs approuva beaucoup sa demoiselle; il était fort aise de la voir sortir, par la raison que Charles était là.
Le déjeuner était servi , M. Botte avait faim. Il fallut qu'il se décidât à paraître en marguillier devant mademoiselle d Arancey , au basant de cumpromettre ses droits à la considérolion. U arrangea de son mieux S'S b.isques et ses grands parements; il in 1 na s m bonm t de coton sur une or ille; il mit une main dans la pjihc de la veste , dout il ne put trouver le fond; il car'SS.» de l'autre le jabot festonné, el il entra d'un air assez libre dans la sa le , oii il fut fuit aise de ne pat trouver la jeune demoiselle. Il en demanda des nouv.llts assiz poliment pour lui : on lui répondit qu'elle ne renlrirait pis de la jouruée.
Il sourit d un air plein d'amertume; il boit, il lumge, il se eve, et dit a Edmond qu'il ser.i bien aise de voir les portraits de la amil e d'Arancey. Edmond ne le fait pas répéter; il prend son bàioii , lloreau le suit : M. Botte o donne à son neveu de 1 accompagner, et on s acbeiuine vers le château.
Notre oncle avait toujours préserfte à l'esprit la descript'on que son neveu lui avait faite du délabrement du m iiioirdu marquis d'.Vraucey, et il trouve loul rép.ré, tout en état, tout en ordre, tout de U plus grinde propreté. H ouUlîe les portraits de f in. Ile. el , revenait a ses peniièies idées, il demanie sè<beinenl a EJuiond qui a fourni aux dépenses des réparations. — .Monsieur, c'est votie neveu. — Oii avc»-
M. BOTTE
«ous pmcet «Tgent-B, mnnsienr? — Mon orcle... je... j'.ti... — Ces r^partiois il.iei t-i Iles f;iiies quand ^ oiis nvez cmpriiiilë certains mille l'rtis ?... — ]Von , u.on oncle. — Vous avri donc emprunté Je noov.iii? — Non, mon oncle. — Où di:ible avez - vous ''onc p is ctt .irr,c i? — Mon oncle... j'avais... j'ai li.<! parti... -^ Et île quoi , vtiili r:!. u ? pailii donc. — 1)i'b hijom , mon (lier onc'e... — Que je vou; avriis lionnes? — Oui, mon oncle. — Ali! vous von.le?. les liijoiii q'ic je vous donne, vous les vende? quand j'ai tout fait pour exciter votre Confiance; et pourquoi les vcn l< 7 vous? pour f.iire restaurer un chAte.'U qui m- si rt à personne. — !\Iais nmiisieur, voire neveu esp're bien que nndemoisi Ile d'Ar:incey I habitera un jour. — Il a dit cela, pi're Eln:ond? — Il a dit cela, niOr,<iieur. — Venez, brave homme, f.iisnns uu lourde jan!in ensemble. Votre généro-ilo est furîei «eirK-iit suspecte, inonsieiir mon neveu, liestez la, monsiiiir, rcsttt v.vcc lîoriaii. — Permelfei , mon oncle, que je vous accou. pagne.
— Ji* vous le di'fcnds. Res'.ti là, vous dis-je, cl que je \oiis y rciiouve 3 mon retour.
Chiiles se doute bien qu'Edmond va subir un înttrrojjafoiie dans les formes. Edinoi d e-t incap.lile d'un mensonge, et ne soupçonnant pas l'inlimiié de Cbarles et de Sophie, il donnera sans doute dans tous les pii'f,e-i qn'on va lui tendre, tes ri Devions désespér.-'nti s :!vaient trouille niuie jiune homme à un point... Il et. il dans un dCsordrc lel qu'il ne pouvait ('cbapper à Ilorei u . qui ne se njèlait pas de deviner. Il s'apppoeha de thaïes, le questionna d'un ton ii caressant, il le pressa avec t. nf d'amilië. il lui marpia tant d'intérêt , que le œalheurem jeiii.e lioinnie basan'a de lui rorfler ce que, s.ins doute, il eût appris de si.n oncle une heure p'us lard, et comme il n est p.is défendu d'iisi r d'un peu d adresse , il se fit un mt'rite d'une confidence qui devait lui ôsinrer un prolecteur. Laissons Charles soupiier, raconter, supplier, et suivons Edmond et M. Botte.
M Botte s'él.iil persuadé que, pnur avoir l'air d'un homme de poids, en dépit de son accoutrement, il f.i!l;it qu'il se possédât et qu'il prît ce ton de dignité froide qui fait distinguf r I homme de îes haiiits. Ah! pourquoi dira b lecteur, M. Botte ne .,'habiile-t il p:is toujours cnniarg'ii!litr? Hé, qu'y g: gni rions-nous? un homme du caractère de notre oncle ne peut se conliaindre qu'iin moment, comme certain abbé qui fait Ij grim.cc quand il est obligé de dire du bien , et surtout de Voltaire.
les voilà dans le jardin; M. Botte tousse, crache en regardant Elmond; une âme pure brille dans les jeur sereins du vieillard, et notre oncle ne doute pas que la vérité ne jaillisse de si bouehe.
— Monsitur E'mond, mon neveu vitnt-il souvent ici? — Mais, morsiiur, deui ou trois fois la semaine à peu près. — Mademoiselle d'Ar.nrey est madame Duport, que le diô e consdère tant; je m'en étais douté. — Midame Duport, monsieur? — Esi-re bun vous que mon neveu vie t voir? — Il le dit, monsieur. — Et vous le crovez?
— Miis oui, monsiriir, — Vous n'y êtes pas, brave homme, vous n'y {tes p:.s. (Jui est-ce qui reçoit ses visites? — C'est moi , quand je suis au log'S. — Kt le plus >ouvent vous êtes aux champs avec Vfilre fils? — Oui , monsieur. — Et alors c'est mademoiselle d Armcey qui fiit les biinneii-s de chez vous? — Oui, monsieur. — Diable! diable! Et pourquoi soulfriz- vous, monsieur, qu'un homme de vingt et un ans VII nne chez vous trois fois la semaire? — Il m'a rendu de graniis services, monsiiur, et je le reçois comme un bienfditeur. — Ces bit nfaileurs-li sont dangereux, monsieur Edmond.
— Dites-moi un peu, bon viei lard... — Monsieur? — Mademoiselle d'Arancey a-<-elle l'hibilude d'aller pas ef les journées chez cette dume Cliudine? — C est la première fois qi:e cela arrive, monsieur.
— .Ah! el'e ne s'ôbsenlait j,.niais avant que j'arriv.sse chez vous? — Jamais , mnnsi. ur. — Il y a connivence : diable ! di,.ble ! — Quel àce a madeniiii^clle d Arincey? — Bientôt du sept ans. — Elle est jolie?
— Oh! monsieur! il n'est pas possible de l'être davantage! —Tant pis. Est elle sage? — Je ne lui connais que des venus. — Tant pis! A-t-elie de l'esprit? — Je ne m'y connais pas trop. — Hé, monsieur, vous vous y '"onn.iis^ez comme un autre. Tous les iiommes sout a peu près S'isceptibles des mêmes idées; leur d lïérence esseniielle est dans la manière de (es rendre, et, si vous êlcs inci-palde île bien dire, vous ne rê(ei pas de bien ente n Ire. Trouve/.-vous du plaisir dans la conversation de niadeuioiselle d'Arancey? — ()b ! bciucoup, monsieur. — T.r.t pis! Lst elle aimée dans le village? — Aimée, considéiée, respecfép. — Tant pis! morbleu, tant ps! — Hé, monsieur, nous serions tou<: bien fichés qu'elle fiit autrement; pourquoi vos Iu7il pis, s'il vous pi îi? — ('e'a me regarde, père Edmond. Et M. Botte se gratte l'oriille , et il frotte ses joues rubicondes et dodues.
— Vous pa'Ie tilli- quilquefois de fJharles? — Jamais, monsitur.
— Tant pis! Ecoule l-elie qii.iiid vous en parlez? — Oh! très- Uutivement. — T.<i'l pis! ventnbleii, tant pis! — En vérité, monsieur, je ne vO' s conçois pas. — Connivence, connivence : parlons d'autre chose.
— Combien vous ont coûté la ferme et le châl>au? — Soiiante et dix mille fr. nos. — Combien croyez-vous avuir léell ment p<yé? — tjuinie nii:|e livres environ. — Combien un fermier peut-il pajer de ride ance ici <ii faisant ses petites aflares? — Mais, uionsieur, de
Ïialr.? à cinq mille franci. — Vous avez f a t là un bon marché, père .'^aïond ; m .is vous vous êtes gêné. — Beaucoup , raousieur, tt sabS ■votre neveu... — Ce n'tst pas de mon neveu que je vous parle.
— Vous êtes, dit-on, dans l'intention de rendre ce bien au niiirrpiis d'Arancey ? — Oui si Dieu nous l'a conservé. — Il était dur, voire seigneur. — Un peu, monsieur. — Beaucoup. Orgueilleux. — Oii»le 'ùt.
— Je le sais. Émpruntaut de toutes mains.,. — Oh! monsieur, toutes ses dettes ont été payées sur le produit de la vente de si s biens. — T.inl uiieiu 1 s'il revitnl, il n'aura a rougir que de sa pauvreté; et il en roiig ra; ces petits grands seigneurs sont si sots! Eu avez-vous des nouvelles? — ^on, monsieur.
— Monsieur Edmond , je n'aime p.is les d'Arancey; mais votre exccllent coeur méiile un bon conse 1, et je vais vous le donner : vous fiilts voilée oiiération tout de travers. — Comuicnt cel.i, monsieur? — le inaïquis est moit civiienient. Vous ne pouviz rien lui ilunuer, ni lui pir eonséqiii ni .à sa fille. — M.iis n us donnerons à notre d. moi>elle.
— Quand? — Quand elle se mariera, monsieur. — Et si vous mourez avant? — Mon fils pense comme moi. — Et s'il meurt aussi? — Ah! ni'in Diiu, monsieur, quelle idée vous vient là? — Avez-vous un notaire dans le village? — Oui, monsieur. — Qu il dresse sans dél..i un acte par lequel vous ferez une donation absolue à mademoiselle d'Arancey, sous la condition que vous jouirez gr.iluilement de la ferme pendant six ans pour vous remplir des quinze mille francs et des iatéri ts que la deuioiselle reconn.iîlra vous devoir, et dout elle sera quille si votre fils et vous mourez dans l'intervalle. Au moins vos héritiers ne la forceront point à revendre son bien; et, d'après ce que vous m'avez dit d'elle, elle les payera peu à peu , et elle aura du pain à donner.! son père s'il en a encore besoin. — Ah ! monsieur, queje vous ai d'obligation ! jamais ces boiim s pensées ne me seraient vmues : queje vous ai d'obligation ! — Je demande une réi oinpense, monsieur Edmond. — Hé, monsieur, que puis-je pour vous? — Défendre l'eiitiée de votre maison à mon neveu. — Ah! monsieur, cela serait d'un dur!... — Vous le devez à la réputation de mademoiselle d'Arancey.
— Quoi! vous croyez? — — Oui , monsieur, oui, je crois qu'une fille de dixsepl ans ne doit pas recevoir un jeune homme lorsque ceux qui veillent sur elle sont au« champs. Rentrons, brave homme.
Ils rentrèrent. Charles, tremblnnt, n'osait fiver son oncle; Iloreau cherchait sur le front de sou ami ce qui se passait dans ce cœur si irascible et si bon. M. Botte ne les regarda ni l'un ni l'autre, ne leur dit p.ts un mot , traversa les appartements, sortit du château, marcha aussi vile que le pernietlait son gros ventre, et laissa bien loin derrière lui le père Edmond qui faisait tous ses efforts pour le suivre.
Le cher oncle n'était pas d'un caractère à s'occuper d'autre choe que de l'idée du moment. Animé par ce qu il a dit, plein de ce qu'il veut dire encore, il oublie ses grands parements, et sa longue veste, et son bonnet de coton; il s'app oebe du premier enfant qui se trouïe sur son passage , et il demande la dcmeuie de dame Claudine. La maison bien dés guée , bien reconnue, M. Botte poursuit sou chemin; il n'est plus qu ;. trente pas de la chaum ère.
Mademoiselle d'Arancey s'y croyiit bien en sûreté : elle eût fui au bout du village voisin, je ce siis oîi elle n'eût pas été plutôt que de paraître devant cet oncle si terrible. Loin de soupçonner que M. Botte pût f.iire un pas pour la trouver, elle attendait avec impatience le moment où il remonterait en voiture. Elle regardait à chaque instant si la porte charretière de la ferme s'ouvrirait à la fin. Elle reconnut l'habit des dimanches d'Elmou 1. 11 l'avait sans doute mis |iour faire honneur à ses hôtes; ia pauvre enfant le croyait aiusi, et, sans y faire plus d'attention , elle retourna près de Claudine. Oh ! si elle n'eût pas été trompée par le déguisement, s'il eût été possible de le prévoir, le toit, la cave , le puits;... qui sait jusqu'à quel point la fr lyeur doniine la raison, et quel bonheur, dans cette circonstance critique, que M. Hoteau ait voulu se baigner à minuit!
M. Botte avait jugé, d'après ce que lui avait dit Edmond, que la jeune personne 1 évitait, et il fondit comme un hussard dans la maison. Mademoiselle d'Arancey croyait voir pir.iître le lioii fermier, et elle ne sut que penser de Ihabit de drap d'Elbeuf sur le corps d un inconnu. E le regaide M. Botte, M. Hotte la regarde à son tour, l'examine de la lèle aux pietls. et j'ai su de Claudine qa'un sourire involontaire agita ses lèvres qu il mordit aussitôt.
— Vous ne me connaissrzpas, mademoiselle? — Non , monsieur. — Je m'appelle B jtte, je suis l'oncle. ..Hé, mon Dieu, qu'avez-vous donc?... Vile, la bonne, secourez-la... coupez ces cordons... du vinaigre aux ti nipes... allons donc, vous n'agissez pas. Mademoiselle d'Arancey étiil tombée sans connaissance dans les bras de Claudine.
M. Botte, toujours bouillant, administre lui-même les secours, el quand le fichu ou le corset tr..hisSiit les secrets de l'innoci nce, il disait a Claudine : — L'empressement d'un homme de mon âge ne peut paraître suspi cl. ('oupoiis ce cordon ci, encore celui-là... c'est du satin que celle peau !... Voyous donc, le vinaigre.
So|iliie, en revenant à elle, vit M. Botte a genoux , suant à grosses gouites, et versant du vinaigre à flois : elle crut démêler un air d'intérêt dans les yeux qu'elle redoutait tant; elle se remit tt, honteuse d une f.iible.'se qui ne pouvait la mener i rien , elle résolut d'o, poser une fermeté modeste à un orage inévitable.
— Ele revie. t, Caudine, elle revient. Ses yeux se rouvrent, ses joues se cob rent, ses lèvres s'agitent, elle va nous parler. Nous me craignez donc beaucoup, mademoiselle? — Oh! beaucoup, monsieur.
— Et pourquoi me craignez-vous si vous ne vous reprochez rien? —
M. UOTIE.
Je ne crois pis, monsieur, avoir de reproclirs à me fairf. — Je suis Jonc un liouiuic grossier, brutal, iitr.iviigaiil? — Je ne dis pas cvU , raoiis:iur — Vous in pon-ci. — Non, niousii'ur. — tjui vous a duuué de moi olte opinion ? — IVrsoniic, nioiisnur.
Pourquoi donc i'avi't-vous? — Mais je ne l'ai pas, monsieur. — PoiiKiiioi Irt'iiiliU'Z-vous «-n me parlant? — Ce Ion, auquel je ne suis pis fille...— Ne vous niel pas à voire aise, n'eal - il pas vr u? l'.li luen, m.iden.oiselle , eipliquons-nous fr.in< heuient , vous pensi i liieu d'ail- Iturs que je suis venu iei pour quelque ctiose : mou nevt i vous .lime. — Je n'ai pu l'en eiiipt'i:litr , moi, sieur. — Vous l'aimei? — Monsieur... Vous r.iiniti;' — Je re puis pardonner qu'a son oiiclecitle
minière de m'inlerreg' r. — C'est rt'ponire, Cela, uiailcmniselle. ■\o'is vous aimei, j'in suis ràclié ; mais ce n'est pas une raison pour
...iiiloiuier vos fojirs, pour vous évaimulr à mun ;ispeet, pour ne inc
rlir qu'uttc déliaiice; prentz mun Itr^s, mudeniuiselle, et venez ilinrr chez vous.
Il ne lui donna pas le temps de le prendre, ce bras; ce fut lui qui |i it le bras de la timide Sophie; il la tira de !a chamniire, et fit tooi- . er la coiiversiilion sur K\ci elioses indilTi rentes. Dés qu'il ne fut plus i| lestioD d'amour. Sophie relrouvi sa pré.<tnce d'esprit; elle rùpomlit j\ec juitesse , avec gràec, et M. Bulle ne mareliait plus qu'. u trèsj eiil pas. Il s'arrètail de temps eu tinips, il écoutait, et de temps en t.mps il avait l'adresse de loumer l'enlielien sur un sujet iiouveiu. ■^lademoiselle d Araneey se ilatlail qu il prenait quelque plaisir à l'enteiidre ; celle persuasion faisait nailre sa confianee, et la pureté des eipre>sioDS, et les tours heureui , et la finesse des idées, tout était riiiployé, bien innocemment sans doute; M. Botte souriait quelquefois : c'étiit beaueoup.
Ils arrivèrent à la porte de la ferme. M. Botte s'arrêta , et fixant la je'ine personne d'un air sévère : — Mademoiselle, qu'est-ce que la Virlu? — Je ne vois pas, monsieur, à propos de quoi... — Je n'ai p.s bcioiu d'à-propos, mademoiselle. Qu'est-ce que la vertu? — C'est, je crois, monsieur, la pratique exacte de ce qu'on doit aux autres et à soi. — IS'oublicz donc jamais, mademoiselle, ce que vous devez à vous , à Ëiuond , » moi , tt rappelei-vuus sans cesse que dans votre position il n'est pus d'amour iunoctnl.
Ch.irles parlait avec feu a lloreau dans un coin de la salle. On ouvre la porte : c est son oncle et madeinol->tlle d'Arancey. (Charles est frappé de cette apparition; mais sa tendre amie parait caluie, et il ose espérer. Il prend les mains de ce cher oncle, et il tombe à ses gtnoux. Que dira-l-U qui rende ce qu'il éprouve? Ses regards suppliants dibcnt tout.
— Je u'aime pas les scènes dramatiques, monsieur, levez-vous. — Je vous prie de croire, monsieur, dit Sophie, que je n'approuve point Celte dcuiarche de votre neveu. — Si je vous en croyais capable, mademoiselle, je vous mépriser.iis et je ne vous répondrais pas.
Le dioer lie fut pis gai. Tout le monde, eicepte t^JuiOnd, éiail dans unétatde contrainte qu'on ne sHvait pas également dissimuler. M. Botte avait juré d'être impénétrable; il le fut pour la p eunère fois, et peut-être par ostentation. iMais Ilorcau était ému aut.mt qu'il pouvait l'être; mais Ch.irlts ne tenait pas sur ia chaise ; mais Sophie ne levait pas les jeux de peur de rencontrer ceux du bon ami, et de le regarder... comme on regarde ce qu'on aime. M. Bott observait tout et glaçait toutes les langues. Il y avait là un autre observateur qui n'était pas moins à craindre : c'élait Georges, qui, ne sachant <|ue penser de l'entretien particulier du cher oncle et de son père, de la visite rendue à mailemoiseile d'Araucey , d.-: la manière presque amicale dont on avait fait le trajet de la chaumière à la ferme, cherchait la vérité sur tous les visiiges. if la trouvait sur celui de Charles, et ce vi-îage ne lui disait rien qu'il ne sût déjà. Mais celui de M. Hotte ne disait rien du tout, et c'é ait lui snrlout que Georges eût voulu péuétrer. Il sentit qu'il ne lui convenait pas de prendre la parole oii étaient son père et M. Hotte; mais, en céJant au respect dans lequel on l'avait élevé pour la viiilles e, il ne put empêcher dos soupirs, qu'il s'efforçait d'étouflVr , de s'tch..pper avec violence.
Le retour du posiilb.n termina le dîner le plus ennuyeux, et mit fin è l'embarras géueral. Ces un Siieiirs surtirent pour prendre des habits à eux, et Charles, qui comptait bien profiler de leur absence, ne put trouver mademoiselle d',\raiicey seule une minute, une secpnde. Toujours Georgi s, l'opiniâtre Georges. Il la suivait partout; il désolait i;0S pauvres jeunes gens : ils avaient tant de choses à se ■'i'-e !
Ils se plaignaient intérieurement de l'importunité de Georges, et ils vont se trouver bien plus malheureux encore : il (allait que la prophélie de mademoiselle d Aranrey s'accomplit dans toute son étendue. M Botte, en prenant congé d'Ldinond, iui recommanda de ne pas oublier le notaire, tt le pria de nutilier de suite Sts intentions à son neveu. Le bon vieillard ne savait comment s'y prendre pour dire quelque chose de désagréable ; cela ne lui élail peut être arrivé de sa vie. Cependant il sa(;isiait de la réput.ition de sa démo selle, et cette con^ilAration l'emporta sur sa répugnmre. 11 tira Charles a l'écart, et lui déclara avec tous 'es ménagements qu'il put imaginer, que l'eutrée de la ferme lui étaii désormais interdite.
Charles ne ^e posséda plus. Il cria à l'injustice, à la tyrannie, il articula u.eme le mot ingratitude, tieorges, ;nsiruit par ces exclamations, respira avec plus de liberté. M. botte, pour prévenir les scènes
tragiques qu'il u'aimnit pas, or.Innna a ^ùh ncvia'Jele suivre; il glissa eu pissant un luuis dans la niain de U gro.se Marguerite, il monta eu «oituieit par'it.
t^)ue devint la tendre Sophie à celte défense auisi extraordinaire qu'inalieniliie? Comment explupier li coinluiie d'ivluionl? Ll e ne se permit pas Un niiiniiuie. Mai^, ne plus voir t'boiuine qu'elle chérissiit nniqueuirnt, qu'elle aimerait toute ta vie; cacher sa douleur il Georges sirtoul, qii n'eût pas manqué de vouloir prouvi r cumbica celle inlerdictiuii était sage et nécessaire... Qielle situ.itioiil elle avait prévu des olistaeles, des peines : elle n'eu était pis mnins inconsolable.
Chai les, de son côté, était au hupplire. Il n'osait faire eelitei son dépit dans la voiture, et les elVurti qu'il f lirait pour se contraindre altéraient visildenient tous ses traits. — Vous ne voyez donc piS, mon ami , diusi|uel état est voire mveu? — Pardomiei-moi, monsieur. — Ce jeune homme m'afflige. — Kl moi aussi. — Et c'e»t h tout ce que vous voulez faire pour lui? — Moii-iciir lloreau, vous allez me conseiller de l'éloigner k jmnis de inademuisi lie d'Araucey, afin que je les rapproche. — Vous m'aviez promis, mon ami, d'oublier ma pelile ruse eu faveur de votre jardinière. — Ne m'en faites -loue pis souvenir. — Je ne vous conseille pas. — Kt vous avez raison. — Miis vous nie permettrez de vous observer... — Je ne per m ts rien. — ^n: vous ■levez au moins des consolations... — A un homme de vingt et un ans. S'il a du caractère , qu'il s'en serve ; s'il n'en a pas , qu'il s'en fasse un. Brisons là s'il vous plait.
lloreau leva les épaules , appuya sa tête dans l'encoignure de la calèche, s endormit; et, h force de déiours ilans le; terres, le cocher évita les ornières, et on arriva au château sans accident.
Vil. — Fuite. Voyage.
M. Horeau trouva en rentrant une lettre de sa femme. Elle se plaignait de ses longues absences, et elle remarquait qic, si on doit beaucoup à son ami, on doit plus encore \ son é| ou<e et à ses enfints. lloreau les aimait tendrement, il n'ét.il pas f.i.:hé de garder une etacte neutralité entre l'oncle et le neveu , et il annonça sou départ pour le lendimain matin.
Charles employa sa nuit i remplir sept à huit feuilles de papier, qui furent remises à (iuillaume; et, comme il lui restait mille choses à dire, il passa à écrire encore toutes les heures de la jouitiéc où il n'était pasobligé de paraître devant son onde 11 ne lui restait que cette consolation , et plus il en usait, plus il sentait qu'elle ne sullisail pas à un cœur dévoré d'amoir ei de chagrin.
M. Botte croyait avoir tout prévu; mais les amants ont aussi leur provi.lence. Le cher oncle n'imaginait pas qu'un vieil orme lût l'entrepôt de la ci-devant si douce tt mainlenant si triste correspondance : il l'eût faitabittre indubitablement. Guillaume revint avec la lettre, la très longue lettre que Sophie avait écrite de son côté. Jim,is son style n'avaii eu ce feu brûlant, cet abandon. Tel est l'elTit des obstacles inatteudus; ils électrisent, ils irritent; la raison se tait, h passion parle seule.
— Ah! disait Charles à Guillaume, faut-il ne plus revoir celle qui écrit ainsi ! — Pourquoi, monsieur, ne la verriez -vous plus? — Je suis banni de la ferme. — Edmond, son fils et leurs gens donuent la nuit. — Et les chiens veillent. — On les empoisonne. — .Mais uiadepioiselle d'Araucey .. — Elle résistera d'abord, c'est dans l'ordrej elle cédera ensuite, c'est dans la nature. — Je n'oserai jamais lui proposer... — Je le proposerai, moi. — Et comment? — J écrirai, je vous fi rai malade, et j'assurerai qu'une entrevue vous rendra la sanié. — Mentir à mademoiselle d'Arancey ! — C'est moi qui mentirai pour vous. — Mais ce serait moi qui t'autoriserais, ^on, Guillaume, non, je ne descendrai pas au mensonge, on ne trompe pis une femce qu'on respecte. J'ai promis d'ailleurs de ne plus suivre tes conseils.
Guillaume n'entendait rien à cette délicatesse, par la raison trèssimple qu'il en était incapible. U ne la croyait même pas siucère, et il imagina que le service le plus signalé qu'il pût rendre à son maître était de le servir malgré lui, en lui laissant la ressource de le désavouer, si les circonstances l'exigeaient. Or, comme un homme malade d'amour ne cesse d'écrire que lorsqu'il n'a plus la force de tenir sa plume, Guiliauiue ne trouva pas d'iucoiivénient à reme tre à l'ordinaire les lettres de Charles, et il en composa une tout a fiil propre à ajouter a ce que soulYralt déjà la malheureuse Sophie le tourment de 1 inquiétude. Beaucoup de tendresse, l'humeur des contrariétés, et avec cela des alarmes nouvelles, il n'en fallait pas tant, seloo Guillaume, pour déterminer la jeune personne à recevoir son amaui en secret.
Il part avec son double paquet, et il arrive au pied de l'orme, enchanté de rendre la tranc|aillilé à un maître tel qu'il n'en trouverait pas un second. Depuis qu ou ne thassul plus, il n'avait absolument rien à l'aire que ses courses à la firme, et il serait dispensé de courir du moment où Charles prendrait la peine de courir lui même.
Il avait déposé ses dépêches dans le creux de l'atbre, avec les précautions accoutumées; il n'y avait rien t'ouvé, ce i|ui lui piraissait extraordinaire, et il regignait le chcoiin lorsqu'il vil arnvir du côté de la ferme une voilure qu il crut reconnaître. Il s'arrête, U regarde... i! ne peut eu croire ses yeux... c'est M, Botte seul dans un cabriolet.
M. BOTTE
(Ji'a-t-il élé fair." li si mystérieusement? Serait - il aussi frappé du iiiiTile dr maderuoistlle d'Ararcey, et peiiscr.iit-il à joiitT le tour le ^)!iis miel à !0M coHalt'ral ! Au ri-sic, la jruiie jiersoiine est sa maîli-îS'-; l'Ile ne rnnsiiiiira pas à doshiTilir son amant. Il isl proli.ilile «|ur i\I. liu'to n'a pis vu cacliiilcs Ifltns, fl si on cousent au\ visites ui>.t'i!'-nf<, il esta pri'sumer que It clicr oncle se trouvera bientôt (Ijis 1 impoi-iiliililé dVpoiiscr.
A'nsi iMisoiin.-it Guillaniue, et Guillaume se trompait à bien des v^nv la. D'nlioid, M llotle avait reconnu le piqiu'ur d'assez loin , et il av!.ii nnjé son ralxiolel derrière une liaie pour le laisser passer sans ôlr«- ipereu, el | ou-oliserver ensuite sa marcetivce. Il l'avait vu quiiter la rmie Inliue, s'approcher de l'ornic, di scemlre de elieval, tirer cpielque lîiosr- de s^ po-.-he, se n mettre en selle, rcrjagner le chemin, et lourner vers «on ch.itraii. M. Hotte ne soupçonnait pis les détails, mais il jufje-it en p,-os que cette eonluile équivoque annonetit quel(|ue nouvelle riLse d'amour; tl suis s'embarr.isser davantige d être vu ou non de (ruill.iiime, il ré-olut d'éclaircir encore celte allaire. Il s'arrêta en f.ice de I orme, et (n signe au coureur, qui ne le perdait pas de vue , de ven r » lui.
(lUill.-iunie s'approcha aussi tranquillement que s'il n'eût pas eu de reproi hes > se dire : ces demi roquins sont toujours d'une sécurité in.<ltéralile. — (^!ue f..is-tn si loin ilu di.îteau? — Alonsieiir, votre neveu ne cli'Ssc pli'S, les jambs .le vos chevaux s'èngorg- nt , et je Us promène. — Ah! lu leur fais faire des promenades de quatorze lieuts! .\ide-inoi à discerdre, maraud.
H. Floridor chef de la troupe des comédiens delà ville de Mantes
M. Guillaume saute à terre d'un air tout à fait gracieux; il présente le poignet, et M. Botte lui ordonne de passer son bras d.ins les rênes de son cheval. — C'est cela , asturienx valet; girde niainlen;int ri on cabriolet jusqi'à mon retour. Guillaume reste liravtment en sitflolant on petit air, et M. Botte marche droit à l'orme. Guillaume ne siÛle plus, et M. Bol'e tourne autour de l'arbre, regii-de en bas, en haut, et Gui'laumese remet à sil11ot»^r. V. Hotte voit le creux que vous connais-rz bu n , et il s'avise rt'y allonger un bras tout entier ; Giillaume éprouve q're q'e inquiétude. AI. Botte en tire un paquit, et Guillaume fait une grim.ice... ah !
Le ch'r onrie revint d'un air trioniph.nf en tour.nant et n tournant le paquet. Pnint il'.^^dre»se , m.^is pas de iloute sur sa deslin.ition. L'ouvriri t-'l ? !^on, les secrets de son neveu lui app..rtiennent , et il ne doil juger que ses actions. Cependant les gouvernements se permettent souvent ces sortes île licei ces, et M. l'.otte gouverne sa maison. — Non . (lit'il , non , n'imitons jamais les aulres ilaiis ce qu'ils font de b'.âmal le; restnn» purs, si nous exgtoi.s que nossuhor lonnés le soient. Il ri monte dats son cabrio ri , et sans daigner adresser un mot au piquenr il repreid le chemin de la fenie.
Guillaume le regardait aller et ne sifflotait plus : ce n'est pas qu'il
lût embarrassé de se justifier d'avoir obéi à Charles , dont il dépend ut plus directement , et qiii seul était comptable de ce qu'il écrivait Mais son bi.lel, à lui Guill.iume, l'iutriguait singulièrement; il n'était pas facile d'y donner une lournure innocente. Aussi itirapalile de s'affliger sérieusement que de se ripi'itir, il se remit à siffler, et se proposa, en cas d'événement , de se i étirer chez certaine veuve du village, très-éveillée et très confiante, .'i Ijquebe ce qui pouvait arriver de pis était d'être ruinée un peu plus tôt si la bouillotte et la fortune continuaient de lui être cruelles.
Il rentra au cliàleiu , et rendit à Charles un compte exact de ce qu'il avait vu et entendu. Pas de lettres de Sophie, premier sujet de réflujion; une visite clandestine de l'oncle, sujet de mélitation plus grave encore. Ce fut sur ces deui points que roula une conférence trèslongue et très-iniililc , puisqu'on ne savait pjs ce qui s'était passé à la ferme. Guillaume prétendait que la présence de M. Botie avait empêché mademoiselle d'Arancey d'approcher de l'orme maudit : Charles suntenait qie pendant que son oncle causait avec E'Imond ou son fils, elle avait dû trouver plus d'un moment favorab e ; et comm.- les amants ne connaissent que les extrêmes, qu'ils se désespèr. ni sans raison, comme ils se flattent sans motifs, Charles prononça net que Sophie n'aimait que faiblement, et qu elle cédait aux ohsticles qui se multipliaient à chipie instant. Ils ïlt fendaient tous deux leur opinion avec chaleur, lorsqu'une voilure arrêta à la porte cochère, et que cinq à six claquements de fouet se firent entendre. Cb irles voulait se cacher dans les entrailles de la teire ; Guillaume lui démontra que la cb' se était impossible , puisque le président de l'Académie de Merlin n'y avait pas réussi, et il ajouta que, lorsqu'une scène est inévitable, il est plus sage d'aller au-devant et d en finir que de s'enterrer vif. — Je reste, moi, monsieur, pour recevoir mon congé à l'instant, si on doit me le donner, et n'y plus penser dans une heure.
M. Botte entra dans l'appartement de son neveu avec un air de dignité qui ne lui allait pis des mieux, mais qui ne laissiit pas d'être imposant. Il avait jugé que, dans les grandes occasions, il f lut, pour se ren re respectable, se respecter soi-même. — J'ai remis, monsieur, à nialemoiselle d'Arancey deux lettres que j'ai trouvées dans un trou d'arbre, et qu'elle n'a pas fait diflic ilt<; de décacheter et de lire devant moi. — Deux lettres , mon oncle ! — Il m'est dur, monsieur, d'ajouter de? reprochi s à ceux que vous vous laites peut-être vous-même; mais je condimne ouvertement... — Deux lettres, diles-vous, mon oncle! — Je condamne votre persévérance à égarer celte jeune personne, à l'avoir amenée à entretenir une correspondance que 1 honneur n'approuve pas. Sa réputation est le seul bien qui lui reste au moi. de , et vous fiites tout pour le lui ra\ir. — Moi , mon cher ourle ! — \ nus, monsieur. Que serait-il arrivé si quelque autre que moi eût trouvé ces lettres, sans siiscripiion à la vérité, mais dont les expressions sont tellement claires, qu il serait impossible a quiconque connaît mailemoisebe d'Arancey de o et e pas convaincu de son intell gence avec vous. — Par grâce, mon cher oncle, permettez- moi de dire un mol. — Voyous ce mot, monsieur. — Je n'ai écrit qu'une letire. — Je le sais, monsieur ; mais avez-vous connaissmce de la seconde? — Mon cher oncle , je vous jure que non — Ma lemoiselle d Aiau. ey me 'avait juré pour vous. Voici sa réponse, monsieur. — Comment, mon oncle , vous avez daigné... — Oui , monsieur, j ai mieux aimé être votre commissionnaire que de vous voir compromis avec ce faquin qui pàiit en alTeclant une contenarce ferme. Monsieur, qui contie ses secrets à vu valet est uu sot; qui lui livre l'honneur de sa niaitresse est criminel. J ai fini, monsieur; que je ne vous gêne pas, voyez ce qu'on vous écrit.
« Votre piqueur, monsieur...» monsieur! répète Charles en soupirant. — Lisez, lisez donc. « Votre piqueur, monsieur, a la hardiesse de m'écrire. Monsieur votre oncle me rassure sur votre santé , et on s'appuie cependant d'une malade imaginaire pour me fiire des p opositions indignes de moi... » Ah! Guillaume, ab! malheureux! s écrie Charles. — Poursuivez, monsieur, poursuivez. • Nous les ignorez, Sans doute , ces propositions, car si je vous ai montré rie la fa blesse, je n'ai pas du moins mérité votre mépris. Ce bilUt est le dern er que voMS recevrez de moi. Monsieur votre oncle le veut ainsi, et je me soumets.
Je vous salue.
Sophie u'Ap.ANCKy.
— Mon oncle, je ne puis m'y méprendre ; c'est vous qui lui avez dicté ce b llet. — Non , mons eur ; mais je l'ai décidée à l'écrire. — Et vous n'avez pas craint de me désespérer! — Je ne crains j.imais rien quand j'' fus mon Uevoir. — \ otre devoir, cruel... votre iievoir! — N'iuib le» p<s les vôtres, monsieur. Le premier est la soumission, et inailemoisel e d'.Araiicey vous en donne l'exemp e. Insensé, vous parlez de mariage! Coinnient exiger» z-vous de vos enf.inis ce resp-cl que vous êtes prêt a me refuser? N ous parlez de mariage ! et vous ne savez p. s encore qu'il faut honorer avant Ctlle qu'on veut estimer ap'ès. — iMoii oncle, mon cher onde, je suis sans excuse, je le sens; mais ayez pillé de votre infoitiine neveu, ne m'accabez pas de toiiles les manières à la fois. Laissez-nioi du moins la sali la<iion île lui écrire, de savoir qu'elle ne m'oublie pas. Nous n'avez jamais ain-é, mon oncle... — Non, jamais. — Et vous ne soupçonnez pas quel trait empoisonné
M. BOTÏK.
vous inri'iircz.. — Finissent, finissoii», s'il vous plail. Est-ce un ro- Uiiii qui- nous f.iisons ui? l.l iVI linilt sonne.
Tous SIS iloiiifslii|iif» ci.l'fiit ;i !• fois. — Je vo'is ai fiit dire de vous tenir jiuH-. au j.reniirr si(;ii<l , l'I je v.iij vous notiiitr mes iiitin lions : elles sont iiiv.irial>ies. .le défends a <|'ii i|ue ce soit de inonlir it clieval , )iour ipielquc ciuse (jne ce puisse flre, siiK mon ordre |io sit.f. Je il linils (| l'on se eli.rj/e d'auciiii message, t'cril on verl)ul , qui ne Si ra point émane de moi. Je défends qn'oii laisse entrer qui que ec soit au cliiteaii sans m'en préirnir a la minute, et qii on y i«eoive pirsonie en mon ;ili>enie , lion au eiceplé. Je veux luen vous déclarer qu il s'agit ici d'autre elinse que d'une cruche de ^in volé; el SI qiielqu un traiiStji C"Se mes ordres , il encourra , sans espoir de re tour, toute mon inJijjnution.
Guillaume, d'un air moitîp tendre, moitié badin, embrasse madame Thomas, qui ne peut tenir à ce dernier Irait.
— Guillaume, je vous chasse, el j'interdis à vos anciens camarades toute coninuiii<c.<tion avec vous. 1,'ofl'airr que vous savez n'est connue q le <1e n>oi . de mon neveu, de certaine d.ime et de vous : s'il en transpire quelque chose, c'est que vous aurez parlé, et alors malheur i vous !
Ses domestiques retirés, il dit à son neveu ; — Il m'en aurait trop crùlé de vous liuuiin r dfvanl mes gens. Je vous ai ménagé autant que je I ai pu; niuLs j en ai dit assez pour que peronne ne vous obéisse. Jr vous lusse votre .ilierlé, parce que je vous ai mis dans l'impossibililé d'en abuser : mademoiselle d'Arancey ne vous recevra plus.
— Al'Ons, alions, se disait M. Botte en rentrant d.ins sou appirtemrnl, il f ut q 'e j'avoue qu'il m'en a coûté po irjmer le père noble pendant nn quart d heure ; niais j'aïuie a me rendre justice : je n'ai, )>ar|ileu. pas mal rempli mon rôle.
Il est i utile de peindre ce que soufifrait Charles privé de toute espèi.e de communication avec son amie, t^eux qui aiment se feront un lihlraii tidèle de son état : les gens indifTérent3 ne comprendraient pas l'espèce de frénésie qui l'égirail. 11 accusait et son oncle, et Sophie , et le ciel; et ne sachant plus à qui s'en prendre, il s'accusait luimême. Il semblait se complaire à chercher tous les raisounemeots qui pouvaient éteindre jusqu'au dernier reste d'espérance. C'est ce qu ou appelle , je crois, en tr.'gédie . en drame el en roman , nourrir sa douleur. Il la nourrissait en pure perte ; l'oncle bariiare n'était pas témoin de ses transport»; il n'y avait pas seulement d'écho dans sa chambre.
Le matio il était défait, pâle, abattu comme une fleur frappée d'un coup de soleil , et il s'en applaudit : c'est ainsi qu'il faut être pour intéresser. Il ilesceiidit, pcr^ii de que son oncle, qui ne veut pas l'enlendrc, lertgarura du uioins. Il apprend qu'il vient de partir encore dans son cabiiol» t. Ce nouveau coup remonte sa lète aft'.ulilie. — C'en est fait, dit il, elle me sacnhe a la fortune ; elle est indigne de m'occnperdavant.ige : qu'elle s'effjce de ic9 oiémoire et de mon cœur !
Ceschnsci-li sont Irètfacilrik ili'e. Je ne connais pas d'homme qui
n'en ail dt autiiil .iii moins une fo 8 en sa vie , mais l'exé ulion ?
i;iiarles, en parlant ainsi, cour.il Je cliaiiibie en ihni'.re, el il ne s'aperceviil pas que deui ruisse.iui de larmes veii limi de 8 ouvrir, et qu'il se doiiinit en speclacle aux |;eiis de la 111,111,1111 ,|iii ar tmiivaient sur son pass.i;e. Ils 1 aiiiiaieiil , puce i|u il était bun , et it eeni queitoiis dilV' rentes, dictées to..les par un inté et vrai, il répondait : — (Ju elle s ellace de ma mémoire 1 l de mon cieiir !
Cette manière de repmi.lie n'eiail pis propre ii dissipir 1 a iiq liétudes. On le crut fou , et 011 coiiiiiiença liautement a ili'p ori r non t.orl. C^ii se luiilirnia dans c< tie O|iiiiion lorsipu- Cliailis, qui entend .il à merveille, eoiifos du ridicule qu'il se doiinail , s'enfuit a toutes jaiubes, et fut se reiiferiiier chez lui. (Juand le maître esl .ibseiii el le neveu eu iJeinenee, la femme de cliarj;'' est vice-rtiiie, el coinuie rnutorilé est le hOi bel des geui de imite esjièce , la f. iniiie de clnrge iloiina ampb'<liqueineiit ses ordres. On ne grille pis des croisé* s en um- heure, mais il ne faut pas tant de leni|>s pour les boucher avic des m .teias, et pour ôler ù nn malade tous les nieulilis el les instrumenls qui peuvent lui être nuisibles; voila ce que prescrivit la dame, et sept a bail donicsiiqiies men.itai' nt di-ja (>barl<s d'une obscurité absulue. — Voua Vous Iroiup. z , mes amis , leur dit i avec un sourire plein de douceur, Dli raison n'est pis aliénée; je Srr.iiS trop heureux de l'avoir perdue. Co'iiiue t'Hit le mo nie sait qu'un homme qui soin il avec douceur n'est pas maniaque, la f/ iiiiiie de i ha |;e, qui se piq 1 .it d'avo r du caractère, osa s'approclur de (^hailes. Kll>- lui parla, 11 ré o d.t j iste. Hue s assit près de lui , le cou^ola , 1 encourage. 1 , san» savoir de quoi il était queition. illais il y a uu ■protocole qui s'.ippliqiie a toutes les maladies de r.'ime : c'est ainsi (|iie et iix qui visitent, par politesse ou par intérêt, un niorib anJ a qui ils ne savc nt que dire, lui répèltnt le mol jiulii'tiif jusqu'à salii té. C'est avei' i e mot qu ou calme (| elquefois le prisonnier qui soupire aprè.s sa liberté, le pl.idi ur qui .ilt' nd nn jugement , le mari qui a une fiiiime ûCiriàtre, le papa devenu grand -pcre avant le mariage de sa ftllc, etc., etc.
La petite Grandval.
Quelque violents que. soient nos chagrins, nous aimons à être plaint»; nous savons gré à ceux qui nous eniouienl d'entrer'la..s notre siiu tion; le cœur s'ouvre alors a un sentiment doux qui 'e so ila.;e. (h. ries, qui dans toute autre position aurait ri d.s cmies de la femme de eh. ge , lui r -était une oreil'e aHenlive; il lui cimt it sts peines sans s'en apercevoir : il semble qu'on en diminue le piios en croyant les ver-er dans le sein d'un autre ; el le maihe .rem , qui n'ava.l p us son Omliaume, avait besoin de quelqu'un q n 1 écoutât La femme de cli.rse savait tout, cxcepé le nom de la démo selle et i.s vues que l.h.nes soupeonuait a
son oncle. .^11 1
Les femmes sont compatissantes. On les en lo le, comme on applau dit i leur beauté , sans refléchir que et sont deui uons de la nature ou
M. BOTTE
leiir volontd n'est enirée pour rien. Elles sont compitissinlea surtout pour les ]>rints d'amour, pirce q'ie ce sont celles qu'elles i*prouvtnl le plus frt queinnieiit, 1 1 par I iuipossiliilité île prévenir l'aveu d'un amant, et par les comhals que ramourlure à la vrrlu , lorsqu'elles se sont déclaii'es, et par 1 inconstaf.ee des lioninies, qui ne leur laisse souvent que le r'grel de s'èlre rtniues. I.a conliance de Clnrles lui valut des soins plus aflTrctuiut, plus suivi*. Lej conseils vinrent ensuite; car no'is avons lou* 1 amour propre de \ouloir conseiller : il senilde que Cil'ii qui se rend i notre avis reconnaisse en nous une sorte de supériorité.
De mille et un conseils que reçut Cliirles, et auxquels on joignait tai.lôl un consommé , tantôt une g» lée de pommes , un seul lui p:irut bon à sunre: celui d érrire à son oncle, puisqu il ne voulait pas 1 enteirdre. Il i t'it à piésiinef qu'à travers ses fréquentes excltmalions il lirait une l'ttre du commencement à la fin , et t harles se mit à son secréi.iire.
C'isl uni' granle affaire que d'écrire à ceui qu'on craint : il faut nién-j.'-r Iturs opinions, leurs fiihiesses cl quelquefois leur liètise. Il r.iiil II ur l'ire qu'ils ont tort , s.ins I. s h. urti r, sans h s r.lTens» r, et il f ut plus qu- di- IV-pril pour cela Aussi Cliarles décliirait, recomniencaii et lin 11" ail Cicore : ce n'est pas qu M manquât d'esprit; niais il ét.iit Irès-anioureui , et nous savons ce qii'est un auioureux aux jeux de tout le monde, sa maîtresse rxi-eptée La journée se p.issa a causer, à prt-iidre des restaurants tt a écriie. Celle Irtlre si dilVicile à faire se fit en'in, et la dernière ne valait pis mieux qie les aiiires. M lis Cliarles resseniM.iit alors à ces auteurs nui sont persuadés d'avoir f.iit un eict lient oiixr.ge quand Us ont tourmenté bien longtemps une imagination bien ingrate.
la f.mnie de charge, qui met de l'importance à tout, vient lui dire à l'oreille que AI. Boite est rentré; il se lève pour aller remettre sa lettre, et il donne en pjss.mt un coup d'œil i la glace . bien in voient lirement sans doute , car un amant nialheureni ne doit pis s'oi cup; r de sa figure. Il se trouve ru muins aussi laid que le matin; plus, si s cheveux en désorire, le col de sa chemise ouvert : il est presque tenté d'être conti ot de lui. '
Il se préseule à l'appartement de son oncle ; le valet de chambre lui dit que niiinsifur s'est trouvé incommodé, qu'il s'est couché et qu'il se repose. Charlts s'en retourne tnslemtnt; la frinme de charge lui fait Itfssiner snn lit, l'ing'ge à se reposer, et Charles se laisse déshabiller, birn dec dé a ne p s dormir pour élre plus mal enrorc, s'il est possible, le lenlemriii. Mais la n.itnre , qui ne se prête pas à nos petits arrangements, agit d'apiès sts lois onlinsiri-s : Charles dormit, et profoiMlé'uent. Il ét.iil Irès-beiu en se réveilUnt, et il n'en fui pis plus gii.
Il se présenie de nouveau ^ l'appartement de M. Botte. — Il est parii, monsieur. — Qiand? — Au point du jour. — (Comment? — Uairs son Cabriolet. — Pour aller où? — Il ne nie l'a pas dit, monsieur.
Chirirs, excédé de ces contre temps et ne sachant S quoi s'arrêter, fut eonsuUer la femme de ch-Tge. qui. prenant (,'oût à un rôl.' qui lui donnait une certaine consistance, lui conseilla , a pus avoir réfléchi lon^ti-mps , de pljcer sa lettre sur le bureau de son oncle, qui ne m iiq'iirait pis de la trouver le soir. C'est que les bons conseillers i e sont pis taciles à trouver ; et voilà pourquoi nos rois ne consultaient leur conseil que pour la forme.
Le valet de chambre n'avait pas de raison pour empêcher Charles de déposer une b tire sur le bureau de son onile. Le pauvre jf une homme chi-rche l'rnJroit où sa supplique Stra le mieux en vue, et snn nom le fra|>pt' sur un papii r qu'il rangeait pour inellre le sien i n évidence 11 ét.iit cl.iir que Ci t érrit avait rapport à lui, et, s'il y aviiit de l'indiscri'iion ii le lire, il ttait const.mt que personne n'en saurait rien. I^ous connaissons bien des gens que lu certitude de l'impunité a conduits bien p us loin. Charlts lit :
it EiivoTi^z- moi de suite, monsieur Horcau, mon tapissier et mon peintre. I^ue le premier apporte deux ameuli'enients de la première éleg.nre, et l'auire des couleurs de toutes les façons : le prix n'y fait rii n.
• Charles, à ce que m'a dit mon valet de chamb.e, fait des extra- Tâgaïuts qui nie déplii-ent autant qu'elles nie donnent d'inquiétude. Décidemeiii il a brs'iin d'une reniuie, et je veux le marier pour en fiuir. Dr-m.iin je le présente à sa future, qu il ne connaît p s encore. .. •
— C en e»i trop, c'en est trop! s écrie le jeune lionime ; je n'obéirai piS. Il <léi hirr sa lettre , et il écrit au bas de celli- de son oncle :
n \ ous n'.ivet pas le dro t di dispos r le nioi. (îar.iez vos bienfaits ; ils sont irop durs a ce prii. bojez heureux, si vous pouvez 1 être ap es .ivoir C'iu.-é ma mort. >
Il sort; il remontre le v.ilet de chambre, et lui applique un vigoureux soiiin.'t pour le guérir de la manie des rapports ; il se f.iit ouviir la purie ; il tra\tise une partie du village : Guidaunie ét.iit devant la maison lie sa petite %euve, sur le compte de laquelle ou jasait... ah ! — lié, où albz-vous, monsitur, dans ce désordre effr.yait? — Je Vais me noyer. — Comment , vous noyer ! — .Mon oncle veut tue marier... — Je ne vois la mn de désespi-rant. — A une femme que je Dr Cl nnais pas. — On fait connaissance. — Et que je déteste déjà. — Il n'isl pjs néccssiiie d aimer sa femme ; tt pus, n'avez-vuns p. s ia Teuource du huiliëme sacrement? — Lequel donc ? — Le divorce est le sj< remi ut de l'ailullère. — Pas de mois : tu dois aussi être las de la
vie. — Moi, monsieur, pas du tout. — Viens le noyer avec moi. — Ecoutez donc, innnsieur, il est tmijoiir-i temps d'en venir là. Uéflichissons lin peu , s'il vous plaît. — Mrs rclleiions sont faites. Veux -tu te noyer ? — ^ Non , monsieur. — Adieu donc, Guillaume. Et Chartes s'en ail lit droit à la rivière.
Le piqueur l'arrête par le bras. — Un moment donc, monsieur ! Vous avez refléelii, c'est à merveille; miis je suis bien aise aussi de vous comiiiunyqier mes idées. Il ne fait pas vous eiarier, piisq ue vois avez tant d'aveision puir la future ; et il faut bien moins vous noytr, parce qu'il n'y a pas de reméile à celle sfUtise-li. — Il n'y a pourtant qu'un lie ces deux partis à prendre. — B.ih! Vous sentez vous 1 < force de résister h votre oncle eu face? — Non — F.h bim ! partons. — Pour aller où ? — Je n'en siis nen. — De quoi vivrons-nous? — Deux jeunes gens aini.ibles sont-ils j.im.iis eniliariassés? — Mais lu as une maîtresse. — IVous commençons à ôire lis l'un de l'autre. El puis elle n'a presque plus rieu; je veux êlre généreux et lui laisser quelque chose. Avez -vous de l'argent? — Trente louis environ. — Avec cela et mon aciivité nous femus I;; tour du mon le.
Ou n'est pas tres-facbé , quand ou veut se noyer, de rencontrer que'qu'un qui en emiiêolie. Par désespoir et pir osienlalion, Charles se fût jtté à l'eau. G>gné par des raisons qui u étaient pis fort bonnes, m lis qu'un reste d'amour pour la vie lui faisiit trouver ex'ellinlis, il se laissa conduire. Guillaume le fit entrer chez sa veuve, iui ht prendre un verre de vin, mil deux oi tro s chemis s dm sis poches, soriit sans premlre congé de la délaissée , mena sou désespéré a la poste , le monta à bidet, et fouette, postiijnn.
.M. Boite rentra à son heure ordinaire, très-salisfiit des opérations de sa journée. Qu'avait-il fait? Vo is le saurez plus tard. Il ordonne qu'on lui envoie son neveu. — Il est sorti, monsieur. — Quand ? — Ce mitin. — Comment? — A pied. — Pour aller où ? — 11 ne me l'a pas dit , monsieur.
Le cher oncle, sans s'inquiéter davantage, passe dans si eham'ûre pour finir sou épitre à Iloreau, et l'expé lier pir un de ses gens. Il lit les deux ou Irois lignes de son neveu, et il demeure ané:inii. Revenant bieniôt à sa vivacité naturel e, il se lève en s'écriant avec violence : — Oh! le malheureux ! il me fera mourir. Il court le château à son tour en répétant : — Le nulheureus ! le malheureux ! Il s'i n va dans le village , et laisse si s gens persuadés qu'une maladie particulière est ùltichée à celte famile-là.
Il entie dans toutes les maisons , il s'informe : les uns ont seulement vu passer Charles; les autres ne l'ont pis vu du tout; et à chaque démarche infructueuse il s'écri.iit : — Le malheureux me fera uiourir!
Il interrogea enfin la petite veuve, dont il ignorait les petites intrigues, et lii il commença à respirer. Il apprit que Charles avait voulu se noyer, que Guillaume l'en avait empêché, et qu'ils étaient allés prendre des clievaux à la poste.
— Je n'aurais pas cru , dit H. Botte en allant à la poste , que ce coquin de Guillaiiiue pût faire une bonne action. Ces grtdins-là res^emliltnt apparemment à ceux qui ont la fièvre intermittente : ils ont leurs bons et leurs mauvais jours.
U f.iit appeler le poslillon qui a conduit son neveu. — Q lelle route a pris mou drôle? — Celle de Mantes, monsieur. — Vile des chevaux à ma chaise , et un courrier en avant!
Il se donne a peine le temps de prendre du linge, son couteau de chisse une volaille froide et un flacon de son meilleur vin. La femme de charge , son valet de chambre lui font iniile observations sur les inconvénients de ce départ précipité, sur la fitigiie qu'il duil causer, sur les accidents qui peuveiil en résulter; une transpiration arrêtée... — Je m'en muque. — Une attaque de goutte dans un cabaret de village. — Je m'en moque. — Une sci:ilique, une paralysie, une apopte.xie. — Un diable q li vous emporte. — Si M. Iloreau était ici... — Il o'y est p.is. — Vous pourriez faire partir quelqu un de sûr... — lié ! le fugitif se moquerait de tout le monde, ii n'y a que moi qui puisse ie raïueuer, et il faut que je le trouve. Si ce malheureux peut vivre sans moi, je sens que je ne peux vivre sms lui. Il ordonne au postillon qui court en avant de s'informer à chaque poste de la route que suit son niveu, et le voilà lui-même roulant Sur le chemin de Mantes â\i grand g.lop de deux forts chevaux.
Charles et Guillaume allaient de leur côté comme des gens qui craignent d être suivis; tt ils étaient toujours parfaitement montés, parce qu'ils payaient partout en grands seigneurs. Leur manière de voy.iger avait bien ses rtésagréments : des bottes à la hussirile, des pantalons de velours, et à toutes selles; m.iis des déserteurs n'y regardent pas de de si près. Le gr.md air, le mouvement du cheval, la viriélé des objets, tout contribuait à rafraîchir le Kng salpêtre de Charles; il ne dis..it rien à Guillaume, mais, en dépit de douleurs causées par une excoriation naissante au coccyx , il se félicitait intérieurement de ne s'être pas noyé.
En arrivant i Man'es, le piqueur, qui s'était érigé en factotum, demanda la foulnrde fine; et Charles en mangea sa moitié sans trop se f.ire prier. Quelques verres de bourgogne, que son compagnon versait il co lits intervalles, dissipèrent en p.irlie les nu.iges qui euilirunissaient son imagination ; et en arrivant a Verno.T , c'était presque un homme comme un autre.
M. Botte piyait comme eux, allait aussi vite qu'eux , et ne s'arrêtait
H. BOTTE
ÎT
oalle iKiit; mais iU :iv;.i(iil «tpl i btiil heures <ravaiice, et proli .l>Icnieiil il ne Us lùl juiiils que sur les borils de l'Oci'iin , ou en An(;ilerre, 6u iiiu gnniies In. les, sais un acciili ni f|ii (nul arriver a lout le monde , luuis <|ni dt'r.ing<u sinynlièienienl lis inojels dis nus, en serviiil ctiij de l'.inlrc.
Cliirlis avait donné qnelqnes louis à C.uillannie pour payer lior dépense coniiniine, et le reste di- «on or était diii s nne p.iclie de son gilet. Les «(luliresanls conliiiuels du précirnï et iimrd nn'Hil avaient eiilin percé la poclie. Cltarles en descindant de tlieval à Vcrnon reconnut qii il él.>it ruiné.
Dan» tonltsles contrariétés qu'il éprouvait, son premier mouvement était de s'Illiger, et celui de tiuill.Éiiiiie de clierclier un nini'le au mal. Il vide ses |)Oclies. r-isseinlile sa grosse et s,: menue uionn.ie, «t se trouve encore po^sessiur de ili' huit francs. ( harics se désole in coiiteini'l iiit Cl s tristes restes, et Guillai.ine se met a rire. — iLCOiitez donc, monsicr, il f..llait en venir la un mois plus tard ; supposons que nous avons vécu un mois de plus, l'.t puis misère tsl mère d industrie ! tant que j'ai de r.irgent, je Suis )i.iresseu\ cuninic un ni.iîlre. — Si du moins je savais un métier! Fi donc! monsieur, c <-st la ressource de ceui qui n'rn ont point. Je joue très bien au liillard. pas mal du viiiloii, parf.tittmrnt le pliprct tt nous avnns deux ligures avec lesquelltson se présente partout. U'aburd , monsieur, nous alluns renoiicrr aui rheviiui de poste, par la raison iiès-siniple que nous n'avons plus de quoi Us pajer, et i|ue nos postérieurs se ni' sent à cette Watiièie de voyagi r. ISous inouleroiis sur la g.liote de Rollelioisc, qui est bien la plus j'die petite voiture !... \ ousiie la loin.aissiz pas, monsieur ? — INon, Guillaume. — Vous en serez eiichinlé. Une diversté, une odeur, des anances !... et, ce qui est ;i cciisidérer, dix à douze sous p.ir personne, pas davantage, pour faire dix à douze lieues. — C'est que'que chose que ce dernier article. — Et, comme les situations les plus désastreuses tn apparence ont toujours un beau côté, si monsieur votre oncle fait courir après nous, ce qui est possible et même prob.ible, ses limiers se trouveront en défaut k Vernon , parce que nous allons nous embarquer im ognito.
Charles n'avait pas l'idée de Ci ite galiote de Rolleboise, et, en y entrant, il se crut dans l'anhe sainte , où s'tntasscient tous les auiniaui que le l'ère éiernel voulut conserver, etd oii fut exclu le serpent ni.udil . pour avoir tinté Eve ; ce qui f lit que je suis très-embarrassé pour Savoir d'où viennent ces heaui seipents à sonnettes qui fout tant peur aux voya)$eurs, et ces pègres, et ces Albinos, et ces Cafns, qui ne sont ni de la structure ni île la couleur de ISoé. Supposons, pour tout concilier, que madame son épouse tt mesdames .'cs brus enfantèrent des monstres pour iniiltiplirr les espèces; ailmctions que les contiover?istes et les inquisiteurs sont aiissi desceudaiils de iNué, et Uieu nous garde de tomes les espèces de monstres qu'il a mises au monde pour ses menus plaisirs.
Ri-venonsii lagaliole, aussi mal bâtie et aussi dégoûtante que l'arche. Vingt à trente nourrices, chantant chacune leur air pour apiiser le nourrisson qui crie, le torchant eu lui présentant un bouton couleur de Suie de cheminée, et serrant précieusement sous le siège et la couche < et le contenu ; des soldats luuiant, buvant , jurant ; des marchands de bceufs jouant à la quarante de ruis, avec des cartes grasses, et tout le mooUe parlant à la fois ; un air épais, dont les poumons repous-ent ea vain les impuretés: etenlin la courbe du bàiiment, i|ui contraint ceux qui sont assis le long du bord»ge a passer viigt quatre heuies les rems ployés en deux : voila la galioie de Uolleboise. On y trouvait autrefois d'S cipiicins, dont le fumet s alliait à merveille aux autres diverses odturs.
— Allons, monsieur, dit Guillaume, un peu de courage. Vous n'avez jam.iis fait de réflixion sur les avantages d'un air doux et pur. Vous verrez lU roaio avec quel plaisir vous rtspiren z celui de la cainpagie : il i,'est pas de petite oliscrvjiinn pour le sage. Après cctie co .ne exhortation, Gui.laume s'a) protha des march.iiids de bœufs. 11 raisonna sur Us coups poi.r entamer la conversation ; il parla du marche de Poissy , il se récria sur l'énoriiiilé des droits qu'on y perço t, et il prouva a.ec s.gacilé que les droits excessifs si ni la ruine d'un goiivtroeineiit , parce qu'ils poiluisi nt la frauile. Il «jouta que, les droits modérés ne laissant pas au fraudeur un béiielice pi opoi tioiiiié auv risqu'.'S, le trésor public y gagne , et par des renlrées plus cuusidéiablrs, tt par des gages de moins a payer aux employés. Les marcbanJs de bceufs, ihanucs de sa logique, posèrent leurs cartes, et, pour preuve de leur bienveillance, le régalèrent d'un petit veire de dttisiable eaude-vie, que dans la g.liote comme dans la maison d'arrêt on vend liés cher aux prisounieis.
A la faveur de sis gentillesses, Guillaume parvint à faire son cent de piquet, tt c'est la qu ii <n voulait venir. Je ne sais si la foriune lui fut f.ivor.tble, ou s'il eu savait plus que le jeu , mais tn deU( 01 Irois beore» il g gna de quoi p.yer la barque , et vivre g'andeiuent le lendemain ; scauce rtniarquable pour ues gens à qui il ne restait presque rkn.
Comme CD n'allume qu'une ch^)nde|ie dans la galiote, qu'on ne la mouche jamais, qu'on ne p. ut pas jouer Sens y vo.r avec des c-nes duiii les signes sont convins d'u.i (jlaiis de crasse, Guillaume reno: ç» a pousSir s» chance; il se coucha soi.saon b.(UC, parce qu'il ne pouvait pi'LS tenir dessus , il appuva doui:lelteuieut sa tète sur un p quel de
couches , qui fC trouva h sa portée ; et il s'endormit en répétant : — C'en est, déci.léiiienl, c'en est.
n.p.lis longtemps (li.rfes, ;i qui l'intérirnr était iiiaiippnrt ible, s'était ét.ilili sur le punt. Kti mlu sur des corl gei, il re>;ar.lait Us étoiles en pensant » m.deuio se le d'Arancey. Une iiu.t sr passe de celte manière coniine au bal. t.lii importe, qumd le j.nir parait, qu'un ae suit amusé ou non la veille ? Le passé n'est p'us, le présent no u flatte peu, et notre iniaginalion nous pousse dans l'avenir.
G est en se jitant diiis cet avenir que M. Hoite S'ipportiit la continuité d'un voy.ige dont le surcès él.iit inrertiin. Lorsqu'il arrivj à Vernon, il avait gagné une heure ou deui sur les fuyards, et il e-pérait lesj.iindre le lendeuiaiii soir; c'est beaucoup q.ie despi n r. ^Iiis q le le propl.ète-roi a eu raison de dire que les projets des hunuues ne sont que vanité ! M. B.ilte se désespère rn appren.int q.ie son m veu a q iilte la poste à \ einaii , et qu'on m- Sait de quel côt<' il a tour. é. Il iiii t en l'air tous les .Umiesiiques de l'aulierge ; il caresse. Il Krnnde, il promet; il va liii-niéiiie de cabaret en cabaret; il dépeint sou désc.tcur et son compagnon ; ses émissaires courent à l'eiilne d s dilTérenti'S roules: o.i se réunit sans avoir le moinlre reiiseignemeiii, et M. Botte huit par se dépiter, s'emporter, tem]ièicr, et se melt c à table.
Eu faisant honneur h un copieux repas, il pensait au parti qu'il avait à pri n Ire. I.e plus court et. m île rt tuurner a son i liAl.au ; 1 1 en i ffet, que [.ouviiit-il gagner à imiter os héros de roiii.in, q .i vont suis savuii' ou, et qii clierchi ni sur li route de ('al.iis leur dune, qui a pris le chemin de Roilcam ? Il intei roiiipail si s réllexions par d.S luiprccatioiis éncrg qiiis contre sou iieviu, contre ceux q.i il venait de payer largement, et qui n'avaieni rien découvert, ci il se féliciiait intérieure ment qu'au moins Guillaume fut avec Charles pour I empéclier de se noyer.
Il avait pissé le reste de la journée k penser, à ni:.n;;.?r, à crier, comme Charles pa sait la nuit a compter les étoiles, et il se disposait à se coucher, lorsqu'un domestique .ivisé lui dit tout i coup eu b.ssinantson lit : — M.nisicur, il me vient une id 'e lumineuse. — Voyons- Ii, maladroit. — Personne n'a pensé à la galiote. — Courons à la galioto , et un louis pour toi si tu mi; fais découvrir qichpie ch.isc 11 sort tn maiite.iU de lit, sans p. nsi r .i prendre si p. rriique ; le valet ! court après lui un falot ii la maiu : ils ciit,'eut .lU b.ireiu. Les signalements donnés avec la plus s rupuleuse e\aclitu<1e, le biialisle lépund avec humeur qu'il e.st la pour f >ire sa recette, et non pour gin lier au passige les enfants de fami le (|ui font des frasques à leurs parents. M. Botte envoie le recevi ur au di .blc ; le receveur réplique sur le même ton. M. Botte lui jure qu'il le f, ra cassir; le receveur lui rit au nez. M. Botte veut lui couper les oreilles : il a laissé sou couteau de chasse a l'auberge.
Le valet, qui veut gagner son louis, ne se rehule ps, et condu'l le cher oncle chez un de ces êtres qui ne font rien île toute la journée, à l'exception de deux heures où ils altenilcnt les voitures de terre tt d'euu pour s'emparer des pa(|uets des voyaueurs , et les faire contribuer. Celui-ci se rappc'a liè>-biin d'avoir vu monter sur I . gilinle les deux hommes qu ou lui désignait. — Prends bien garde de le tromper.
— Oui, monsieur. — Habit vert, parements, ci.Ilet et poches g. lomiés.
— Oui, monsieur. — Chapeau bordé. — Oui, monsieur. — Cinq pieJs six pouces. — Oui monsieur. — Cheveux ch.itains. — Oui, moisie. r. --Figure heureuse. — Oui, monsieur. — Pui que tu as si bien observé, tu me diras comment l'auire est fait. — R.en de remjr.|Uable, monsieur... — Coniuient, maraud! — (Qu'une très belle tète. — A la bonne heure. — Un peu de votre air. — l'eui-êlre bi. n. — La taille admir.ible. — C'est cela, mon ami, c'est cela. Le malheureux eiif.<ut est sur U ijaliote.
La vérité est que le crocheteur n'avait rien obser é du t.iut ; m ;is on l'avait prévenu qu'il svrait bien payé, et de l'argent qu'on escro.)ue n'est pas lie r.icg nt volé, selon le code de la caua lie et de bien 'les gens «lits couime il fuit. .Au n ste . le crocheteur avait deviné juste, c'est tout ce qu il fallait à M. Bulle, qui paya, qui rentra, et qui se con-ulti ainsi qi'il suit.
D'abord il était excédé d'avoir couru en chaise et à pied; ensuite, il y avait eiivi.on douze heures q le la niau lit. g iliule éuii p.rtie ; enfin il était impossib e de se trouver au débarquement. Ce qui y avait dj mieux à faire était donc de se coucher, et c'est ce que ni .M. Bolle. II s'endormit eo pensant que .!eux hommes qui ne vuni q l'a petites jo.irnées ;.ont bieniôt pris, surtout quand on a des renseignements aussi positifs que ceux du crocheteur.
Le lendeuiaiu , Charles et Gui laume étaient entrés modestement )i pied aux Andeljs, ville iS-ez ignorée du vngiire, m-iis très connue des antiquaires pir un puits que C.lig.il.i , qui aimait I exiraor.iiuairc, ht percer sur une pointe tres-clevée, dont h S. luc baigne la base. Or, comme la poiite est l'un accès assez dfli.ile, les lialut nts piisenl tout bonnement de l'eau à la rivière, et »b..ndonncul l- p iits de Caj gula, ou d'un autre, qui n'en est pas moius une eitravag-mce rtmar quable.
— Personne, monsieur, dit Guillaume, ne vien lr< nous chercher ici — Je ne le crois p.is. — < e tru i <st elo gué .les gr.n l.s routes,
— Je le sais. — PasSons-y la jo.i n.e. — Soit. —Vous vous reposerez. J'en ai besoin. — Et moi, qui ai la tétc et le cicur libres, je feiai
M. BOTTE
la petite partie. — Tu perdras notre reste. — Si je ne le joue pas, nous le niingrions dans deiu jours, et je ne trouve encore ici qu'uue trcspelile ilillcierice. — Tu ^«s raison. — Kt puis, monsieur, des jeunes gen'i aini.ililes comme nous se tirent toujours d'aflaire. Les feuinirs des pctiti s villes aiment beaucoup les elnngfrs parce qu'ils emportent le secret avec eui. — Oh ! ne me parle plus des femuies. — Je m'i'tais bien promis de ne plus manger de Iriifles, qui m'avaient donri' une ind'gesliiin de tous les ili.ibles : deu\ jours après j'en t't.iis plus fou que jamais. — Oh! j'ai du Ciractère. — Chanson ! — Les feimiies me sont odieuses. .— Ci la ne durera pas. — Toute ma vie! — Tarare, l't en cau^allt ain«i , ils entrèrent à l'aulitr^e de l'Iùjalili^, oii on est cousidi'ré et servi à l'égililé de ses moyens.
VllI — Aventures.
On ne s'annonci' pas fastueusement quand on a vingt ou trente francs h deux, et on prenl naturellement sa place au coin du feu de la cuisine. C'est la que (.Charles pensait en déjeunant k sa s|)li ndeiir éclipsée, aux dés.gréminis qui l'atundaiint, aux ditVicullés dexisler, et à l'humiliatioii de vivre en égal avec >on valit, assez mauvais sujet. Mais lor.-qu il se r.ipptlait les procédé» ^'lïreui de mademoiselle d'Arancey, et surtout ce mariage arrêté, il sintait la nécessité de fuir, n'importe coninieni, et il se rés gnait.
Guillaume, toujours content de son sort, caressait sa bniiteille à l'autre coin de la cheminée, et suivait des yeux tous les inouvenients du eab •relier, qui allait et ven.iil, qui arrosai! son rôt s.ins faire beaucoup d '..tleiition à lui II ét.iit pourt-mt nécessaire de connaître les ressourcts .(U'olTiait la ville à l'indigence adroite; et le gargotier s'obslinaiit au silence, Guillaume le rompit par une exclamation. — Parlileu ! monsieur, c'est une bieu belle ville que les Andeljs! — Superbe! monsieur. — Deux mi le âmes au moins? — Mais peu s'en faut. — De la société ? — Biill.iiite. — Des Cifés, des billards? — Et un sp< clirle !...
Ah ! c'est Cela qu'il faut voir. — Un spictacle ? A!i ! j'entends, les
mariornt Iles, les ombres chinoises. — Qu'est-ce que c'est, niOLsieur, qu'eit ce que c'est? des marionnettes, des ombres chinoises ! la tragédie, monsieur, la comédie , jouets par dts g>ns du premier mérite; la troupe de Mort.igne, entend' z-vous, monsieur, la troupe de Mortagne; la sal'e de plain-pi>d, tapissée dans le pourtour d'un point de Hongrie; huit p'C'ls d'élévation du théâtre à la ch-rpente ; Caf^lifiat ridendo 7nores écrit en lettres noires sur un rideau gns, et douze sous aux premières places. Des niarionnetles, des marioiineties !
— Je n'ai pas eu 1 intention de vous offenser , monsieur. — IVon , mais c'est que des marioniieltes... — Et les actrices sont elles un peu jolies? — < liarniantes , monsieur. 11 faut voir ma lame Floridor avec sa robe de g.ize chinée, son jupon ''e d.imis jaune, son chignon retroussé, son chapeau a la bihi, et sa gr.mde mouche à côié de l'œil cauche ; ses bras nerveux, son regaid téméraire : la voix un peu fatiguée ; mais des qualités ! Point de dometiques, point de fimme de chambre, faisant tout elle même , et faisant tout bien ; aimant son mari, ses camarades, sou public : oh ! madame Floridor e>l une femme accomplie. — Ce que vous m'en dites me donne la plus grande envie de la voir. El oii est ce spectacle enchanteur ? — Dans mon grenier, monsieur. Guillaume, qui n'y tenait plus, s'en fut sur la porte pour ne pas rire au nez de l'imiertinml lou.-ng'ur.
INon-seulemenl le gros Thomas tenait spectacle dans son grenier, mais il loge.iil et hébergeât 1j troupe; ce qui ne plaisait pas du tout à madame Thomas, parce que ces messieuis et ces dames mangnaieut beaucoup, buvaient de niéine, ne payaient pas, et que madame Floridor pinçait quelquefois les joues de son mari. Elle ne laissait éthipper aucune occasion de marquer son mécontentement , et , choquée des éloges que son époux prodiguait à l'actrice, die accourut les poings sur le> hanches : — 11 te sieit bien de te mêler de tout cela ! Fais ia cuisine, animal ! — Je la f.iis aussi , ma femme. — Oui , et tu donnes ton bien à manger ^ ces gens-là. — Ils me payeront. — Jamais. — Voila comme vous êtes, madame Thomas. Et la pièce nouvelle qu'ils donnent ce soir, oii il y a du chant, de la prose, des vers, trois combats et deux empoisonnements; et madame Céphise qui débute dans celte pièce, et qui arrive de Gisors, précédée d'une etonnanle réputation . et le char dn roi de .Maroc qu'on promène en ce moment par les rues, hein? D'ailliurs, ces messieurs m'abandonnent la recette, et je la fi-rai moi-même à la porte.
la contestation n'eût pas lini de longtemps si Charles, que ses réflexions ne ren laient pas sourd , ne l'eût interrompue en riant aux éclits. Guillaume rentra, et se mit tout à fait à son aise. M. et madame Thomas, qui ne concivaient pas qu'on trou\àt le mot pour rire dans ce qu'ils avaient dit, fronçaient dija le sourcil : Guillaume, qui avait toiij.'urs un moyen prêt, demanda une seconde bouteille, et la sérénité se rét .blit sur les deux grosses faces.
Guillaume, voyant Charles en belle humeur, saisit le momect en homme haliile, et le lira i l'écart. — iVlonsicir, lui dit il , vous vous plaignez d'èlre sans asile, s.ins moyens, sans consistance. — Oui, cela m'affecte, Guillaume. — Ayons l'air de lenir à qielqiie chose. — C'est U la (lin'i.ulté. — Rien de si aisé, fai.sons-nous comédiens. — F.s tu fou? — Pourquoi donc, monsieur? le^ sots les recherchent, les gens d'esorit s'en amusent; et qu'a-t-on ji craindre, quand on a pour soi ces
deux espèces-lii ? — Mais des comédiens des Audelys ? — N'en faites pas fi , mon-ieiir ; nous ne serons peut-être pas les meilleurs de la troupe. — Ah ! Giillaume ! — Vous êtes piqué, j'en augure bien. — Allons, va finir ta bouteille, et fais-moi grâce de tes contes. — Je n'en déuiiirlrai pas, monsieur. Nous serons comédiens pour avoir un état; et je jouerai au hillird pour vivre ; car je prévois que 'es bénéfices sont maigres dans le gr'-nier de M Thomas. Vous prendrez les amants passionnés c'est votre genre, et toutes les femmes soutiendront à leurs benêts de maris que vous clés excellent. Moi , qui ai l'esprit vif, une gaielé inaltérable , je jouerai les valits. Je serai de plus auteur : deux talents niédiocri s se soutiennent mutuellement. Je mettrai en vaudevilles la chronique scandaleuse de l'endroit. — Ou t'intentera drs procès. — Je n'ai rien à perdre. — On te uk tira en prison. — On se lassera de m'y nourrir. Eiitin , monsieur, nous n'avons rien , nous ne savons rien ; l'oisiveté ne vous vaut rien, et il faut jouer la comédie, ou vendre des chansous, ou nous faire prédicateurs.
El, sans attendre la réponse de Charles, (iuilliurae va cheri-her M. Thomas jusque dans sou garle-manger. — Je suis touché, notre cher hôte, des scènes scandaleuses que vous fait voire femme. — Cela ne ff^garde personne. — Laide et vieille, elle doit être acariâtre. — \ eus n'êtes pas oldgé de coucher avec elle. — Mus je le suis, en conscience, de rétablir la piix dans le ménage. — Impossible, mon ami. — Pourquoi do' c ? Madame Thomas craint que vos acteurs ne la payent pas, el je prélerids, moi, douider, tripl<r, quintupler vos receiles. — Ah I parlons, monsieur, parlons. — Il faut que vous sachiez... AU ! qu'estce que c'est que ce violon pendu entre ce gigot et ce jambon ? — C'est celui du musicien unique que nous possédons aux Andelys. Il s'est démis le poignet en tombant de dessus une escabdle, d où il faisait danser la jeunesse du lieu. — C est malheureux cela. — Et comme j'avais eu le malheur de lui fournir quelques pintes de cidre sur ses émoluments de la soine, ma femme a mieux aimé les avoir données
sur le violon que sur rien. — Permettez-vous, monsieur Thomas ?
Diable ! il n'est pas mauvais, cet instrument-là. — Vous en jouez coinrne un ange. — N'e^t-ce pas? — Si je pouvais ajouter ce soir le mérite d'un orchestre aux charmes d'une pièce nouvelle ! — AU ! j'entends, je ferais l'orchestre à moi tout seul. — Par conséquent , pas de rivalité, pas de jalousie, pas de mauvais tours à craindre de vos camarades. Les applaudissements pour vous , absolument pour vo'is. — Ce n'est rien, monsieur Thomas, que ces applaudissements-là, je prétends à d'autres succès !
Ici Guillaume prend cet air prépondérant au moyen duquel la nullité en impose aux imbéciles. — Tel que vous me voyez, monsieur Thom.is, je jouais avant-hier VlmproinfAu de campagne à Rouen. — Eu vérité ? — Je me suis sauvé en habit de costume, parce que le commissaire de p 'lice, dont la femme avait des bontés pour moi, vouliit me faire arrêter à la sortie du spectacle par mesure de sûreté générale. Vous sentez combien il est avantigeux de se s>uver en h..bii de costume : on est toujours prêt à entrer en scène. Mon camarade n'est pas de ma force, mais il promet; et puis la figure la plus heur.us--;, un air si décent !... Oh ! nous tournTons à no is deux touics les têtts des Andelys. Monsieur Thomas, il faut à l'instaut même nous présenter à la troupe.
Madame Thomas, qui ne se souciait pis du tout que la troupe se recrulât, vint dire à Guillaume en le regardant sous le nez: — Que mon mari vous présente ou non, je vous déclare que je n'ai plus de place chez moi , et surtout à tsble. — Paix donc, ma femme, paix aonc ! Un acteur de Rouen... — Fût-il de Paris, ils ne payent pas plus burs dettes les uns que les autres. — Madame Thomas, voila six fr.ncs; prenez vos deux bouteilles et vos côtelettes de mouton... Et Guillaume, en proférant ces mois en vrai héros de théâtre, jette majestueusement et d'un bras arrondi son écu sur la table.
Rien ne touche les humains de toutes les classes comme l'argent comptant. Pendant que madame Thomas rendait, .Guillaume faisait sonner les deuv ou trois écus qui restaient dans sa poche, et la cabareiièe lui rendit sa monnaie avec assez de politesse. Guillaume osa l'embrasser d'un air moitié tendre, moitié badin, et madame TUrimas 'le tint pas à ce dernier trait. Elle sourit aussi agréablement que peut sourire nue femme laide, et le caba relier de s'écrier : — Eh bieu, ma femme, je suis un imbécile, je suis une dupe, je dois me borner a faire la cuisine, je ne me connais pis en hommes... INon seolement celui ci est grand acteur, nuis il joue du violon !... Un petit air à ma frmine s'il vous plaît, monsieur. — Je n'ai rien à refuser à madame... et Guillaume reprit le violon. Madame Thomas l'écoutait avec un plaisir, un ravissement, une extase... elle lui jeta tout à coup les bras au cou, puis, tournant sur un pied comme sur un pivot, elle crie à tue-tête : — Raptiste ! Baptiste!... Ce Baptiste était le garçon d'écurie.
— Hapliste, cours chez le tambour de la ville; qu'il fasse un bruit d'enfer a tous les coins de rues, et qu'il annonce pour ce .soir un violon... D'où vous ferai-je venir? — Ma fui, madame, d'où vous voudrez. — De l'Opéra. — Ah ! ce serait trop fort. — M„is la recette serait faite. — Mais on se moquera de moi. — Ma s ii receit>', monsieur, la recette! — Mais le ridicule, madame, le ridicule ! — Vous viendrez de l'Opéra, monsieur, ou mon ina:i ne vous présentera point. — •\llotis, h.jpiiste, le sort en est jeté : je viens de 1 (Jpéra.
Ces derniers mots sont à peine prononcés, que M. Thomas quitte
M. HOTTK.
son tablier et son bonnet de coton. Il conduit Guillaume Ji son billard, oU il éliiit |)criiiis à ces messieurs ilc jouer pour ricu jusqu'à l'Iieure oii les |i;iys.insiirriv;iifiil. .Madame Tlioiiias suivait son mari et le proléijé , pour ajouter son mot en eas île nécessité.
Guillaume l'.iit d'un coup d'ieil la re\ue <le la uiujorilL' de la troupe. Uu j;iMud drôle avait une redini;()te de soie cramoisie percée au coude; ses clicveuv retroussés él.uent encore cliar;;«s de la poiulrc rousse de la veille, cl la moitié du visai;e élail couveilc d'une brûlure qui ilisparaissait le soir sous le blanc d'INpajjne et le venuillon. L n autre clail eu bottines jaunes, probablcmenl parce ipi'on raceomuiiulait ses souliers. Le troisième avait unliabit noir, uu ijilet blanc ra}é de roii(;c, une culotte de lustrine, et un vieu\ bas de soie lui servait de cravate. La niari|uc était tiiiuc par une dame en pet. tes mules vertes, en bas couleur de cbair, eu jupon courl de picpié blanc sale; une |;ori;e dél.ibrée se laissait voir dans les intervalles d'un belui de i;a/.céraillée; et a l'énorme luouelie ipii lui couvrait la teuipc ijaucbe, (juillaume reconnut iiiada me [•"loridor.ll la salua très-respectueusement, et il a liait îoiiimciicer une liaraii;;iie propre a lui concilier les bonnes yràees de la princesse, lorsque le i;rand liomiuc à la joue brûlée apostroplia durement >I. l'homas, et priva madame Kioridor des jolies eboses qu'on allait lui adres>er. — Il est bien cvtraoïtlinaire , monsieur Tliomas, que vous soyez dans l'inaction il l'Iieure qu'il est! — (^'u'y a-l-il donc, monsieur KIoridor'' — Le four;;oii dcGisors va arriver, et la cliaiubre de madame Cépliise n'est pas prèle. — On rarraii.;era, ninnsieur KIoridor. — .Vlloiis, allons, monsieur, un peu de vivacité. \ olre table de noyer, vos siv cliaises de scri;<> jaune, votre fauteuil ii ijrand dossier, et qu'on pende au plaiicber votre lustre de ler-bl.inc ijarni de ses quatre cliandelles. Il est inouï, monsieur, il est inouï qu'un homme comme moi soit obligé de tout dire à un liomme comme vous. — \ ous le prenez avec mou mari sur un ton bien haut, monsieur Floridor! — C'est celui qui me convient, madame — .Vppreiiez qu'un lioninie comme .M. Tbouias vaut tout les comédiens du nioude. — l'résomi)tueuse cusiuiere ! — Cette cuisinière là ne doit rien a personne, enlendez-vous. monsieur, elle ne doit rien à personne! — Parce q-ie les gens de cette ville préfèrent le dbarct à la bonne comédie. .Mais on a des ressources, madame, des elTets , une garde-robe et une pièce nouvelle ce soir. — Un s^.lon dont la pluie a lavé la couleur sur vos charrettes; un habit rose-pêche, broché en vert, dont une fleur vous couvre les dcm épaules, et doit li queue ïc perd dans votre poche; une robe de procureur, un habit darequin, un... — Du vin frelaté, des viandes passées, dessiuces détestables et de l'inipmlence, voilà vos resnurc-s, madame Thom s. — Que vous épuiseriez bien vile, monsieur KIoridor, si je vous laissais f.iire. iSe soyiz pas si dédaigneux, monsieur, ou je girde la robe de chan bre d indienne de mou mari, et ce soir vous jouerez votre euipereur turc comme il vous plaira. — Ah ! ma chère madame Tboraai, si je n'ai pas la robe de chambre, je suis perdu d honneur, de réputation. — Vous apprendrez, monsieur, qu'il faut èlre civil quand on a besoin des gens, et qu'on leur doit. — Vous avez raison , ma chère madame Thomas; mais je joue ce soir un tyran, et j'entrais dans 1 esprit de mon lôle. — Hé, monsieur! tyrannisez voire soiiflleur, vos accessoires, votre femme, et laissez-moi tr mquiile. — Je reconnais mes torts, je m'en repens ; que diable voulezvous de plus? — Du vin frelaté, drs sauces détestables 1 — Mais entend X ■lonc, b.rbare, que je vous f.iis mes excuses !
— Allons, allons, ma f. mme, un peu de considération. Ce qui prouve qne monsieur ne pc se pas ce qu'il dit, c'est qu'il fait tous les jours f'-te à notre vin et à nos sauces; ainsi p^s île rancune. Il aura la robe de chainlire, et lu y f.)Ulileras la bordure de ta pelisse, n'est-ce pas. mon cœur? — Ah ! monsieur Thomas, que de g'àces! — Mais j'y mels une p tile condition. — Je l'accepte, foi de premier rôle ! — Je vo'is présente monsieur, joli garçon , comme vnus voyez qui s'est sauvé de Houen en habit de costune, pour être toujour:> pi et à entrer en scène, et je vous ferai voir son camarade, le plus intéressant blondin...
— .\li'. mon cher Thomas, proposer deux sujets à une troupe déjà surchargée! Cinq hommes et deux femmes ! — Vous m'avez prooiis de vous soumettre a la condition imposée. — Et puis cela ne dépt nd pas de moi, mon cher Tliomas, je n'aiqi'une voix au comité — Observez que monsieur, i|ui avant hier jou lii t'iniprumptu de campagne k Kouen, manie le violon comme vous voire Comcdie. — Ah ! il joue du vioion ?
— Ce jili CÉV.<lier joue du violon ? dit en minaudant madame Floridor.
— .ilousieur joue du violon ! répète la t-oupe en chœur.
Ou se disposait à aller aux von, et le comité, enchanté des polilessis et dis propos flitteursde Guillaume, paraissait décidé en sa faveur, lorsqu'un petit homme à jambes torses entre dans le billard frappant du pied, écumaut de colère, et s'arrachaut les cheveux : c'était le (.iri^piu de la troupe. Ses camarades, lénifiés à son aspect, presseutireiit quelque coip inattendu, et on oublia le récipiendaire lorsqu'on entendit M. l'oisson s'écner d'une voix glapissante : — Tout est perdu, désespéré. i\ous sonm.es ruinés, égorgés, anéantis!... On se presse autour de lui , on le conjure de s'expliquer, et on apprend qu'on vient de rapporter Grandval avec une entorse qui ne lui permet pas de se tenir debout.
— Ciel , juste ciel ! s'écrie à son tour Floridor, et il joue ce soir le Coureur du roi de Maroc! Il avait bien affaire d'aller au-devant de madame Céphise. — Ce n'est rien , reiuend Poisson , que l'accident
de (îrandval; il aurait bien joué son coureur as4ii; mais midime Céphise est enlevée! — Madame (Céphise est enlevée! — Dieu ! — Ciel ! — Et pour comble d horreur, elle était d'intelligence. K oulet ce funeste récit. La pertide n'a ft int de venir aux Anlelys qin- pour se souslraire à un mari brutal. In hussard s'iprriie I atlei da<t sur la route, etl'a prise en eroiipr presq<ie aux porlesde cette ville. (ir^ihlval, toujours gr nul , toujours iii.ignaniiue, saute d i fo'ir|',oii, et s.tiiil (^'|dlise par la jambe. Elle s'attache a son ravisseur, le hussard pnpie disd' ux; le coursier s'élance. I.a violence du mouvement enlève (iraiidi.al, et le jeite à dix pis de là. Il tombe, le pied porte à faux, il enfle, (^r nidval veut se relever, il retombe aussitôt; on le remet dans le fourgon, et dans cet insiant on e descend à la porte de l'auberge.
La troupe éplorée court à la porte pour s'assurer de l'état de l'infortuné Grandval. Il avait le pieit gros ronime li tète, les douleurs lui faisaient faire des grimaces épouvantables, et il lui était aussi impossible de jouer assis que debout. Il y avait d'ailleurs un coup de ilieàtre auquel on ne pouvait pas renoncer: le roiireur du roi de .Maioc sautait par-dessus la tête du Soudan d'Egypte. — (^)uel elTel per'lu ! disaient les uns. — (Juel revers ! disait nt les aiitns. — l,)ui lie fatalité ! disait madame Thomas; manquer une recelte aussi considérable, une recette que je croyais tenir. — Vous la tonehertz, madame, dit Giillaume en se balançant le corps et en grossissant sa voix: je jouer li le rôle du coureur, et mon camarade, plus petit que moi, joiier-i celui de la sultane. — Bravo! s'écrièrent les comed ens, s'écria madame l bornas, s écrièrent les passants. La réception des deux candilals fut proclamée à l'unanimité des sulTrages, et le tambourde la viUe, (fui pissait en annonçant le violon de l'Opéra, reçut ordre d'annoncer en même temps deux acteurs de Houen, qui devaient remplir les principaux rôles.
Guillaume ne s'était pas informé si le sien élait long ou courl, difficile ou non : c'ét.iit un garçon qui ne cloutiit de rii n II s'ét.iit beauboup amusé jusque-là, it il comptait sur un crescendo de plaisir. Une seule chose le rhlTonnait un peu : c'était de savoir comment il déterminerait Charles à jouer la sultane.
11 fut le trouver en se grattant l'oreille : c'est la grande ressource des gens embjrrassés — i^la foi , monsieur, je n'ai rien v i d'aussi orignal que celte troupe des Andelys, et je vous reponds qie la romédie vous amusera. — Ah ! tu reviens à tes folies? — Convenez, monsieu.', que nous n'avons guère à choisir que de l.i folie ou de la tristesse. Que gaguez-vous à être mélancolique? — Oh! rien. Mais fais tes soUisej tout seul. — Non, monsieur, vous serez de moitié. — Je te réponds que non. — Je vous réponds que si. D'abord, vous êtes enrôlé dans la troupe. — Oh ! il est fort celui là. — Et vous débutez ce soir. — De mieux en mieux. Et quel est le rôle que monsieur Guilliuine me destne? — Vous jouez la sultane Aliza, favorite du roi de .M^ruc. — Quelle extravagance! — Soit, mais vous serez sultane. — Mais... — Pas de mais, monsieur. — Quand je me prèierais a cela , est-il pOfSible que d ici à ce soir ?... — Un commençant ne connait p s de d flicultés.
— Me voyez-vous inquiet de mon rôle? — T inquiètes tu jamais de rien .' — Vous aurez une brochure en poche, vous prendrez l'esprit de chaque scène dans les couliss s, et vous direz... vous direz ce que vous voudriz. Vous aurez toujours plus d'es[irit qu'un auteur qui me fait sauter par-dessus la tète du Soudan d'Egypte, lorsque rien ne m'empêche de passer à côté de Sa M.jeslé. — tn voila assez. Je suis ennuyé et de ton soiidan , et de ta sultane favorite, et de tes sornettes. — Ou ! vous y mettez bien de l'entêtement. Savez-vous ce qui eu arrivera? — Et que peut-il en arriver? —Vous êtes annoncé au son du tambour.
— Que m'importe? — Le public coraple sur vous, il lera tapage; le commissaire s'en mêlera, il voudra vous forcer déjouer; vous ne voudrez pas céder à uu commissaire, c'cbt tout simple; celui-ci vous emprisonnera; il faudra que vous décliniez votre nom, et oti vous réintégrera dans le château de votre oncle, qui vous mariera dans les vingt quatre heures. — Tu crois que les choses iraient jusque-là, Guillaume? — Hé, monsieur, ces imbéciles de magistrats sont-ils jamais de l'avis des jeunes gens? — Hé, de quoi di..b e aussi vous avisez-vous de me faire annoncer? — Ma foi, monsieur, j'ai tout fait pour le mieux, comme lorsque j'ai éciit à mademoiselle d'Arancey.
— INe m'en parle plus, Guillaume, ne m'en parle jamais. — C est bii n dit, monsieur, oublions-la; venez vous mettre à table avec vos nouveaux camarades, et faisons conniissance le verre à la main.
Charles se laisse entrainer, et Guillaume l'introduit dans une espèce de halle, qu'on appelait la salle à m mg r. oii dix t<bles étaient toujuuis prèles à recevoir le marchand, le malier, l'oflicier, le postillon, et tous les animaux sujets aux droits de passe et d'auberge. .Madame Floridor avait ses vues sur Guillaume, et elle était connaisseuse. .Midame Grandval, qui n'avait pis encore paru, était une brunetle de vingt deux a vingt-cinq ans, dodue, potelée, vive comme la poudre, et jolie comme un petit diable, en dépit de ses gazes et de ses linons reblanchis : el e j 'uait les soubrettes. Elle fixa Charles, et décida qu'il jouerait les amoureux comme un ange. M. Floridor, qui ne se p.ssinnnait pas pour les beaux garçons , examina Charles avec la sévérné d'un pKmier rôle : il lui trouva l'air novice, et lui lit ftire avec le plus grand sérieux les évolutions théâtrales. — Présent, z vous à droite; à giuche... tournez toujours sur la pointe du pie.l de derrière; resuzlà. Le profil beau, très pea de barbe, la taille méd ocre et svelte. .Marchez, monsieur; doucemeut, plus doucement, à petits pas. Les mains croi-
M. BOTTE
lées sur l;i |ioilriue. l'air inolesle, riubarrassé. Pas mal , piS mal. Voili ce qu'il f.iul pour une si'Umr. Vous ru», uk'Iisk ur, >ous nez. Si j'étaU cniinu il Hjris.jy ^iir 'is nirs q-iiute . i iils livns «oiiiuit un aiilre, el nicsranii.r.->'lrs frraitnl des elèv»s... A piopos, ino-sirurs, S4vez voui vof 'ole< ? — Non , nionsii ur — Vous voiu en ocinpe '. z ..piis ilinir. D'dill. urs, pis cl inquiflude : iri r.ioiuje pjiloul, avec de rcffroulerie on liii d.- son publio ce q l'on veut.
— A lil.le.il Ulile! dit I>..i>som. Madame Grandval jeta un coup d'oeil rn dissous » ("b-rles, qui fu< m n liinjUmeiit s'asseoir auprès d'elle, b eii iju'il délestai le* f. niiiits. iVl,iJ.iini- Floridor s'empira onverleuieot de (îuillaiinie, qui si- p'.'çi, et r. ponilil à «le coniinuclles agaccriei de toute la foire de ses c nou\ et de ses pieds.
M.)dauie Grandval d'S.iit ce qn il f.iil.iit pour intéresser; elle irritait par des mims p q lanles. i lie se servait aussi du genou qujud la conversation languis- lit; elle.iclieva d'animer sou voisin partj«s œill.ides qui n'euirnl p.s éluiliees. p.irre que le voisin lui ildisail; et le vuisia, stimule d'une luamere tout à lait nouvelle pour lui, l'init p.ir i-ttiquer à son tour, et de f..çon a ailirer I attention <le Guillauuic. — Je vous le disais liien , monsieur, une in ligestion de truffes n'eiupi'che pis de les irou>cr bonnes. A propos de irulVes, monsieur Thouia», est-ce là le diiier o din.iire? — Oui. mousienr. qudnd ou ne demande pas dVxIrii. — Kli bien ! j'tn demande, monsieur. Douoez nous ce lindon que vous arrosii i ce malin , et iiutlqurs boulcilles du meilleur. — Je vous observe, monsieur, dit madame Thom^is, que les estra si; payent coiiiplaiit. — Jamais de crédit avec nous, madame, 1 1 nous sommes trop beureui que la société nous permttle de pijer notre bienvenue.
Ueoi jrun'S gins, beaiu, liieu f.iits «t qui payent, que de titres à la reconn.iiNS.mee du 8e\e! Les avance- de madame Flori'Ior deven-iienl il chaque instant plus positives, et Guilaume y répoi dait de nii'uière^ lui donner îles espérances : il el..it bien al^e de séialilir tout a fait d.>n- la tioiipe avani de se moquer d'elle, (^liarlis se laissait allir aui cliarmi'sde sa vo sine, et la comédie ne lui par.iissait plus si rilicu'e. Le pauvre jeune boniiue i^t^il si ne'f ! Floridor ne voy.iit rien , c'est asset l'us-ige au ihtàlre. Grandval élait au lit, et les abseuts ont toujours tort.
On se leva de table. Je ne sais trop ce que «levinrent Charles et m d.iine Grand»al; jr eros qu'elle avaii i oui me lui un goût décide pour les p' lits coins .. Guill.iume hl servir le café hu billard, où se r.sseinblaiei.t déjà les agréables de la vill.-. Tout P'jé, il lui n sl.it six francs, et il d. fia ie plus h. bile. Ma lame Floridor el.it la, mcdHOie (irandval y venait irdiuairemeiit et. comme les pilits bourg' ois sont c n li-intés de liver a leurs .lépei.s l'attention des actrices, le défi fui -cceiite par un qui.lani .|ue Guill.iiirae mène <le petit écu en petit é.u jusqu'au double lo lis, qui lui fut paye a regret, pirce que maiLiun- Gr.nd .al n'avait pas V;i qu on poiiv..ii s..erifirr quaraiile-liuil livres a 1 occasion.
On pi ut, s.ius èire trop modiste, s'oci-uper à deux beures d'un rôle qu on doit jouer à six. La partie terminée, Guillaiiuie s empara des deu» siulrs brochures que posséiiàt la troupe, et chercha le Camarade Charles. Le cam.ra.le ne se trouvant pas, il ch. rcha la camarade Grandv..!, à peu près sur que l'un lui frrait découvrir l'aulre. Ne découvrant aucun d sdem, il fa lut bien appilir à liaule voii. (^hailes sortit enfin .l'un certain léluit oii on ne loge^.il ordinairement que le bos et 1.1 piille. Il av.it les jouis très-colirées, et madame Gr.iudvi.1, qui ne s'jiiiiiSHit pas seue . sortit aussi dims un certain désordre qui signifiait bien des choies sm lesquelles Guillaume, enchante que monsieur s'ainusit. eut la dis> rélio0 de se tiire.
Charles se mit a l'étu.ie d assez bonne grâce, et Guillaume, en riant de tout son cœur, se servait de ses épaulis pour répiter le saut qu'il devaii f .ire par-dessus la têie du Soudan d Egypte. Ilien ne lui paraissait SI pl.isnit que celte équ pée. que «Charles eût ditbcilemeut partagée si les agremeiils de la petite brune neus>ent appuyé d'une mauière ViClorii use les ra soniiemeuts du piqueur.
l.or-que ces mosieurs eurent saisi l'esprit de leurs rôles et les répliques marquantes, ils j gèrent ii propos de donner relâche à leur mémoire f .liguée; et cou. me il n'y avait piis de temps à perdre, M. Guillaume s'occupa des coutumes. Il s'a Iressa à M. Flori lor, qui jo gn.iii à l'emploi de premier rôle celui très dés.iKré..ble de régisseur. M. Floridor observa qu'il jouiil un souvtraiu magnifique, vivant dans les délices, tenant la cour la plus brillante, et q le, que q le envie qu'il eut de rendre a Guillaume bs politesses qu'il m avait reçues a table, il ne pouvait se dessaisir de la robe di.' chambre de M. l'iiomas. — C'est trop juste, mon cam.irade; nuis voyons, que me donueiez-vous ? — Un eu .reur marocain , comaïc un coureur fr..ni;ais, ne saurait courir en bibit long. — C est démontré jusqu'à l'é.id. lice. — Vous prendrez mon habit ro^e-péche. — Fort bien. — Et pour lui ilonner uu air étranger, vous luettrtz le devant derrière. — A merveille. Et avec quoi Cacherai je celte file de boutuns. qui ira du cliiifuon m I.. chute d'S reins? — Avec le petit manle.iu d abbé du Meriurc galmil. — Charmant, mon-iieur Floridor, délicieux ! — Une serviette roulée en turban, les b.ibouches fourréts de Tliomas, et vous voit, en scène. — Inipavable, impayable! El notre jeune suliane. monsieur Floridor? — I.rs eheveuv Iresses Sur le haut de l.i tète, et la petite bande de gize bleue et argent de m idame Grjndv.-.l chifTonuée la-dessiis; le jupon piqué de ini femme faufilé p.r le milieu du h.uit en bas, cl servant Je gidudc culotte ; le gilet dî l'Hounête Cniuinel en tunique , et la robe
de procureur en dolimnn ; pour poignard, le couteau à gaine de notre bôle: et au lieu de me Icnfiicer ilaus le fl.nc, comme l'ordonne routeur, votre camaride me le pissera adr^ ileuient sous le bras gJUiUe, et vous lui recouiiii .nilertz de prendre girde de oi'estropier. Allez.
Guil.uine riait coiuuie un fou en rassenibUnt toutes ce." gumillis des qualrr coins de li maison. Charles rit aussi en voyant les apprêts de celte espèce de mascarade; ils rirent à n'en pouvoir plus en se reg'irJant ainsi fagotés, i's rirent eu repassant leurs ;ôles : une seule leçon de madame Graudval avait fait de Charles un homme tout nouveau.
Pour fiire honneur à ces messieurs, on les avait mis dans une chambre qui servait de foyer, el où se rendaient régulièrement, dans lis eiilr'..ete3 , les p.irtisans du vin i haut et de l'eau-de-vie brûlée. Le prévoyant Guillaume crut qu'il ét.iit s.^ge de mettre > n sûreté les babils qu il venait de q litter. 11 fut les serrer dans la commode de mari me Floridor. qui l'aisura, avec uu sourire enchanleur, qu'il avait pris, avec le pet t manteau d'abbé, l'air piquant et roquet de Cette classe d'hoiunies que les feiiiines ne siuraieut trop regretter.
Le soleil avait p.ircouru la moitié de la comse qui lut est assignée par l'aslruiome nouveau, ou, selon le baron de Feneste, plus savant encore, le soleil, arrivé aux bornes de l'horizou, rétrogradait vers le lieu de sou lever, et si on ne le voit pas revenir, c'est qu il revient de nuit, ce qui prouve incontestablement que le soleil n'est pis lumineux : de quelque façon enfin qne ce phéuouiène quotidien s'opère, il faisait nuit aux Aiid.-lys: les amaieurs du vrai beau arrivaient a la porte de 1 auberge; le bureau était ouvert, la s.ilie éclairée etGuilliume se disposaita prendre son violon, el à aller jouer un air d'opéra dans unecoulisse, lorsqu une grosse VOIX qu'il entendit sur 1 esc lier fi.^a toute son al'eniion Le bruit approche, Charles est frappé comme Gui. hume. Ils se reijardeiit. ils pâlissent; ils ne peuvent plus douter... c'est M. Kotie qui va traverser le foyer. Guiiliuine ne bil.nce pont ; il prend (Jbarles par le bras, l'eiitMine de ch imbre en chamiire à l'autre bout >l>: la maison, et Charles disait en rcs(>iraut a peine : — Je sjis periu... je suis perdu.
— J'iivoue, moositur, que le moment est critique, mais je ne désespère pas encore. Il fiut reienir votre oncle ici, et nous sjuver sans perdre, une minute. Attendez -moi la.
Il co'.rt chez l'|..ridor. — Ah ! mon ami. . révén.ment le plus incroyable le plus heureux Ah! mon Dieu!... à peine pui- je le
croire!... — Qu'est ce donc ? — Avez vous éié quelquefois aux Français? — Jamais . pourquoi ? — Et vos Camarade^ ? — tli ! non, niOQsieiir. Donner de l'arge t pour voir «je que nous jouons tous les jours, et fort biiM, sans prétendre faire de comparaison... — Ah! mon cher Flori lor, quelle délicieuse Mirjirise la fortune nous ré.-ervait! — iM.iis evpliquez-vous .lonc. — tM. iMolé vient de descendre d.ius cette i.uberge. — M. Violé ! M. Mole !
— Quel événement, mon ami ! — Il faut en tirer parti, monsieur Floridor. Ce rôle, que je ne sais pis, où je rester.ii comt viigt fois je le lui ai vu reuiplir, à Paris, avec nue finesse, une intrl .geuce , une force ! il l'a choisi, bien qu il soit court, ctrtaiu d'eu tirer un pirti pro ligii-ui. El le saut, le SHUt, monsieur Fiomlor, le saut, c'est a lui qu'il f .ut le voir faire. — A son âge ! — Comme s'il n'av.iil que vingt
ans. — Ah I s'il voulait... s'il «laigu.iit — Ce serait là le coup iJc
miilre. — On tiercirait d ns la s. Ile a liostant m'me. — Sans doute, mais il est capricieux, origin.l, bourru; et pUiiôt q le de s'arrêter aux Anlelys, il est homme a c^icher son nom. — l'e it ê re , peut êire. L'h.uii.eur de relever une petite troupe, la généroNité, la bimfaisiiice.... — Il faudra arracher son consentement à force d instances, d'opiniâtreté. — Oh ! parbleu, je n'en démordrai pas. — C'est justement au premier rôle de la troupe à lui offrir les respects de ses c-iinarades, et à se clia ger de la proposition. — Je vais rassembler ces messieurs et ces dinie.-.
Guillaume, enchanté d'avoir monté la tête de Floridor, le laisse, va reprendre Charles, sort avec lui par une purte de derrière, et enfile le premier rliemiu qui se présente. — Hé ! oii a loiis-nous, Giiill lume ?
— Où M. B.itle n'est pas. — El mes b bts. qui sont restes la bas? — J'ai cinquante deux livres dans mon gousset. — Et comiiient nous habiller avec celte b-g ilelle ? — Comme nous pourrons. — Et si on nous rentoutre, faits comme nous voiia ? — On rira et nous lais^rons rire. Allons, monsieur, uiarcbuiis; nous avons la nuit à nous : profitons-en, et dem.iin on wrra.
Les eaba'etiers des Andelys n'ont pas tous les jours des voyageurs qui arrivent en pnste , et dont on peut porter le tint im.irre sur le mémoire. Thomas, ravi du 10. i traiich inl de M. Botie, le conduisit au bil ipp.rleuie'.t . le l.onuet d.ns une maiu et une chandelle allumée dans l'autre : malame Thomas suivait avec la moichrttc de cuivre, le pot k l'eau , la cuvette de fa'ience 1 1 la serviette bl.mche , et M. hotte répétait les questions qu il av.,it faites dans toutes les a ibergesoii il s'eiait arrêté. — N'est-il pasarrivé deu^ jeunes gens ce matin ? — Oui, im nsie ir, deux acteurs de Uoui n. — Ce n'est pas de cela que je vous parle.
— Ils vont jouer dans une pièce nouvelle. — >l .rbleu ! laiss' z là vos corné liens. — Ils vous feront le plus grand plaisir. — Paix ! — Et si vous voulez vous dé asser.... — Te t. iras-tu, bourreau ! — Comme il vous pliiira, moiisi, ur.
— N'as-tu p.is vu, bavard, un jeune hnmtr.c en hnbit Verl g.lonnis'P...
— Oui , monsieur; c'est avec ctt haoil la qu'il joue le valet de l'/wt-
M. bOXTli.
proii'iilu de caoï/iaf^ne. — lUpomls pur oui ou ji.ir non. ^'elit■il arrivé dans I» jouriiic qui- le» ilmx l'oim'iiiriis ? — Pus Javiiiil.i(;i', uionsleur.
— Envoie te» (;eus g'iiiforiiier p.^rluul tie il< ui joune» grim qui doivent «voir )U>&f |ur ton lioiiri; et, en ;itl<n l<>i:t U ur retour, pn-paregioi un tioii «oiiper it un l>on lit. — Uui iLonsii ur.
Fion.ior, l'imiiyc d'allriiilrc- sis ciiin:Mii ifS, l'tjil nWè leur apprendre lui-nii'nie l.i gr..nic iioiivrllr. L'arri>.ée «le .M. Mole eicila le rivisscmeiil, le tl^lne. Mdiliiuie l-'loridor lit lever le riiliaii , et aniioiiiu nu pulilir l'urtcur inconip.iralile , et l'«spoir qu'on nvuil de le voir jouer le soir Mit^nie. Le pulilic iippl.iuilil dvtr un cntlioushisaie qui all'Hl jusque U flirt iir, e: toute U liuupe eu kdbitt de costume s'acliemiDa vers la eli.nikre de M. Itolte.
Kioridor, déoore de sa rohe de clianibre d'Indifnue, marchait fii^remeiit a la léte des sirus. Po sson, taq lio coninie un comique, i Ihtcbiil à se K'i'st'r en avant, et ii ravir a son preuiii r rôle une prérogative que cli'iciin lui envi-iit. Flori<lor. vnnileui it jaloux, s'arrête, et loisaiil le |R'til hoiiiuie d'un air dédaigneux : — .If ii'ini.igiiie pas, iiioiisi'ur Pols-on , que vous p-éten-liei biranguer M. Mole. — Je peux y préleudre conime un autre, nionsitur. — Kl de quel droit, nionsii-ur?
— Du droit qu'a l'orateur en litre... — L'orateur en tilrc ! oui , qu.ind il s'agit d'annonrer une pii-ce cli ingée , un rôle .i jouer la brocliure à la main mais l'iionneur de rendre houini'g't ii un bouime célèbre ni'.pparlient, je m'en s.-i.i», et j iDiposer«i siK iice aux laiaorineurs. — Toujours i<ri;iieilU'Ux monsieur l'Ion lor ! — Peut-oo I être avec vous, monsieiir Pvisson? — Nous n'rtitz pas si arrog.int quaud \aus veuiliez des piliilr». — Kl voi:s. qiiind vous dansiez sur la corde. — On ne m'a j.iniais nieuact' de me faire danser dt.^sous — Insolent ! faquin !
Thom s >^ortalt de la eli^iiilire de M. liotle. — Aies amis, vous me faites titoibitr. (^ue le grand Uonime n'entende rii II de vos démêlés, je vous en coiijuie. Le grand homme, qui n'i'lait iii sourd ni patient, ou\re S.1 por e, it dtiu 'mie. avec sou ton ordin lire, ce que lui veulent ces uiasqiiig, el ce que signifie le carillon infernal dont on lui fatigue les on iilis.
M. Floridor r.inge ses camarades en demi-cercle, et, s'avançanl do di ui pa.s. et portant la main à son tirban : — Ainsi que lis h ibitants d'un climat i ebuleui languissent dans la froidure et Ibumidili', ainsi les preuiieis rayons d'un sol' il brillant réchinllenl et raniment.... — Qur veut diie ce galimatias? f'royez-vous avoir allnire i) un houllon?
— Vd boulion! non, niousiiur Mole; nous savons de reste que ce n'est pas votre ginrc — IMoiisirur Mole ! mon g^nrv ! — Refuserezvois de fai'e les délires de celle ville , de réu.blir ncs ad'.iires? — M.iis je crois, le diable m'emporta, qu'ils me p ennent pour un comédien. — Comédien sublime. — Eionnant. — Adniir.b'e, et noii-i vous admrons. — Finissons cet impeiiiaeDt badinage : j>' me nomme Botte.
— Bolie ! ah ! ali ! ah ! — Oui , corbleu ! Botie . négociant connu et considéré dans Ks deux mondes. — On nous a prévenus, monsieur tlolé, que vous cacheriez voire roiu. Faitts-nous sn.lenient l.i grài-e de jouer le Coureur du roi Je Maroc, dans lequel vous faites tant d effet. — Allez au diable !
— Monsieur Mole, nous vous avons marqué tous les égards, tous les rf.^pects auxquels un demi-dieu peut prétendre; observez, s'il vous plait, que nous avons épuisé Us moyens doux. — Auri<z-vous l'intculiou d'en eiuployf r d'autres ? — Vous jouerez la comédie malgré vous, s'il le faut. — Mais c'est un coupe gorge que celle maison! — Je vais déclarer au sous-préfet que nous paitous sans payer nos ■!■ Iles, s il ne détermine nioiisienr à se prêter » la circoiiSlaice. — Et moi, dit madame Tlioaias, je vais briser une roue de sa voilure. — l'ir la mort 1 s'il vous arrive d'y toucher, je fais murer voire porte, dùl-ii m'en coûter vii:gt nulle francs !
Biptisle arrive rouge, blanc, violel, une joue e flé«j in œil tout rioir. — Criez, criez bien fort ; il s'est passé de belles choses peulanl q'c vous disputez. On donne un momtoit d# relâche à M. Moié pour Écouler Bipi'ste.
— Je venais d'abreuver mes chevaux, elje diassais les pauvres bêles devant moi , lorsque je me trouve nez à net avec vos acteurs, qui piynt des dindons et qui cajolent vos feivmes. — Au Scil, du Floridor. — Je leur diinande pulimeiit ce qu ils font à l'autre bout de la ville : le plus grand m allonge un coup de poing... (vous voyi z ma joue el mou œd), et ils se ntetlenl a courir comme si le diable les pouss,.'it. Je preuds mes sabots a la main , et je cours après eux , en criant au voleur : le plus grand s'arrête , et me dit que, ai jo continue k crier, ou si je f..is un pas de plus, il m'assommera sur la place. Je reste immobile, je me lais, et je les vois tirer du côlé de Louviers.
— Ah ! mon Uieu ! s'écrie Floridor, et le jupon p que de ma femme, el mou habit rose-pêche ! — El la recette ? dit madame Thomas eu s.iigotanl. — Et le manteau d'abbé, dit Poisson, el la robe île procuri ur ! Au moins les Floridor sont nantis. Ils ont les habits des deux triit e.< ; mais le magasin. — Je suis nanti , je suis n^nti ; je jouerai le ilipiiilliru/ie, le Dusifiateur, le Ulurienx, avec un habit de livrée, ou avic un frac bleu -barbeau, n'est-ce pas ?... Mon cher habit lo e-pêchel
.li. Uoite secoue les oreilles en entendant parler du frac bleu-barbtau.
• — Ce n'est pas tout, dit Baptiste, voilà un portefeuille que j'ai trouvé jirès de la porte de dtrrière, qui était ouveile, contre la toutnme , et par laiiutlle les nouveaux venus te sont sans doute envoles. — Voyons,
voyons, dit Floridor ; ce» gco»-là parais^'ot h leur aise, et noui pourrions trouver ici qui Ique Inllel de li.iii.|u.i qui noua drduiuuiagerait ani|>lemeiit de toutes nos perles... Il, h ! un billet .toux, uu », C'ii.d, un troisième .. Sophie d'Araucey aurait bien mieux fait de signer de» lettres de eh nge.
— C'est mon coquin de neveu! crie M. Ilolle en frappant avec force se* deux i;ciioux de ses ileiix mains. — C'est voire neveu ! vous p.iverei le jupon piqué de iii.i femme e' mon habit rose pèche. — F.| les i n'eti du uiag.siu. — Je ne piyini rien. Ce qu'on vois ;, laii.é vaut uiieux que toutrg vos g n iiilles. Qu'est-ce que c'est donc que ci» «.illiiobanqiies-là ? — l)es guenilles , des silliinb.inque-> ! fus%iez-vuus à la fui* Mole, Préville, L<kain, vous nous ferez nison de vos refus, de vis mépris, de vos injures — Je von» ferai Ions couelnr en prison. El toi. riioiunie ii l.i joue enflée, va me rlierclier des chevaux a la poste, que je prenne à l'instant la route de l.ouvien.
— Vous ne partirez pas, vous ne par<irez pis I s'écrient tous les comédiens ensemble. Et ce grand diable .le Floriilor |ioile la niaiii sur la garde de son sabre tragiq le. M. Itotie a lai»»é son couteau de clias:.e sur sa table; mais, furi- ux de se voir traiter aiuM , il air,<clie un balai de< maint de mad lUie Thomas, et il alljit frapper a droite et h gauelie, lor que Charles et (riiill iiimr eoireiil préi'.'p.t imment, et siisishcuI :i la gorge Flori lor el Poisson. Ils all.ieul élringier chacun leur homme, si quelques cavaliers de gend.iriuerie, qui leur tervaieul d escorte , n'eussent sé|i.iré les couiliittants.
Ces messieurs pirtaient pour fiire une patrouille sur le chemin de Louvieis, it ils n'étaient point ii cent loises îles dermè'^et nuisons, lor-qii'ils inleiidirent quebpi un cri r ■m voleur: c'était Biptisie. Ils retournèrent au galop, et tumbèrent sur la suluné et le coureur du roi de .\laroc tiès murlifiés de celte reiiionlre. L«-ur accoutrement annoni^aiit quelque chose d'extraoïdm ure , on s'rmjiara de leurs personnes le pistolet au poing , et on leur ht subir un interrug iiuire sur la fjrande route.
Un des principes de Guillaume était que de deux maux il faut choisir le moindre. Il jiKea qu'il val.iit mieux tomber dans les mains de M. Botte en disant la vérité que d.. lier eu prison p.r dis mensofiges : il di^clara doue les rho>es préeisénieut eoiniiie elles étaient. Leurs girdis, tiiojoitrs prudents, voulurent coosl.iliT 1rs failn; et ils r iminereul nos Turcs à l'auberge, oit ils arrivèrent fort à propos pour tirer \r cher oucle d'embarras.
— Messieurs, da M. lioite aux gendarmes, gardez bien ce drôle ci, je vous en conjure ; prenez K-r le qu'il n échappe encore Pour celuilà , ce n'est qu'un valet libertin, auquel je ne m'intéresse pas, vous pouvez le là, her, el je vous réponds de tout. Je me nomme Butte, et je le prouve.
Ce nom était connu partout, et l'examen de quelques papiers constat! ridr-ntité. M. Balle ne reçut de l'ollirier que des marques de considér.-tion el di' coiidescen tance, et les pauvres comédiens, eonfus d'être joués, Hésespén's de la perte de leur recttle, se regirdaienl avec des visages allongés. M idame Thom is et lit allée retirer leur éclanche de la broche, et s in maii, courbé jusqu'à terre, presait liS gmoux de M. Botte et les mo lilliit des larmes de la cnp diié. — Voila, monsieur, dit l'ofiiciiT, bien des inrorlunés qu'il vous serait facile de ren ire à la gaieté. — Oui, en p-^yint la recette! n'est-ce pi<s ? — C'est une big'tillc pour vous. — Je donnerais mon arg.nt ii drs gens qui ont déoauché mon neveu ! — iVnn pas, monsieur, c'est lui qui s'est préseuté à la troupe, et franchiuieiil il n'avait pas d'autre ressource. — Des gens qui ont voulu me forcer, moi, à f lire la par.'de avec eux ! — Ils leiidaienl hommage au talent qu'ils vous supposaient. — Des gens qui voulaiint briser mi voilure ! — Pardonnez uu é,ij ■reiiiciit causé par l'enlbousiasine. — Je ne paidonne rien je ne ilonnerii rien. — Faites cela )iour moi, ii qui vous devez peut-être qu. Ique chuse. Je vous ai rain-né un neveu que vous aimiz, que peut-être vi us ii'.iuriez trouvé de longtemps. — J ai prononcé, je ne donnerai ncu; mais je dois une gratibcatiuii à vos cavaliers. \ oila dix loois, distribuez-les comme VOUS voudrez. C'était au moins le double de la recette.
— Monsieur, reprit 1 officier, mes cavaliers ne reçoivent rien que du gouvernement, qui les paye toute l'aniiée pour faire leur devoir. Vous m'avez autorisé a disirilmer l'argent comme je le voudrais, voilà l'usag' que je crois devoir en [aire.
L'officiir s'approche de Klori;ior, et lui donne les dix louis.
— Sous êtes un brave homme, monsieur, lui dit tout bas le cher oncle, faites-moi le plaisir de souper a\ec moi.
Ici la scène changea tout a fait. M. Boite recul au moins une révérence et une bénédiction par écu. — C'est ass z, criait-il; ils vont me fatiguer de leurs polilcsses autant que de leurs extravagances. Je n-c vous ai rien donné, adressez vos reuiercinienls a moisieur.
Floridor fui g liemenl rendre l'argi-nl au public Gniliume attendait le dénoùmeut dans la cuisine, Charles restait pelrifie d.ms un co^ii. L'officier le prit par la main et le préseuta a son ouc^e qui était brusquement rentré dans sa chambre. — Enfin, vous voili donc, monsieur, vous qui me faites cou.ir de toutes les manières; vous qui avez failli k me faire couper les oreilles d'un recevt ur de galiole, et qui et. s cause qu'ici on me turlupine, ou m'iiisuUe. Vous êtes in joli g irron, monsieur!
t — Mon cher oncle — Eh! malheuri ux, je le sens trop que je suis
' votre oncle i c'est vous qui l'oubliez. Pourquoi, muusicur, vous êtes-
M. KOTTK.
vous Sduvi- de mon cliàti au? — Min i lier oncle, cttle li-llri'... — Kh bitii Cette le'lr» ? — tlrilf ilciiio s- Ile >|M»' jr ne ■ onn is pK i ni'ore... — (J'ii vous Ta dit ? — .\I U il' !• |. ttrc , mon o^ol--. — I'.mikiuoi jug-i-\o S iiioiisiMir sur uni- j>lir<s«- q'n n rsi (n» leniiinéi- ? — Il me Si mil e qi'ei e ' e>l. ini'ii ■ lirr un. Ir. — Kilt- ne I • si p s niiMi.-irur. — Ah I Je Mie \n r.i|i|i'- le tro|i | oui- mon re(ms ei mon InMilie'H : De, i. a in je le présente a s- fui. ne, qu'il ne con",<îi |ias encore. — Je v.i< voui dire II hn île 1 1 |i|ir.isi-, r'or.si' ur. c que j'.-"rais ajoiiti^ s'il n < ùt pas fol II vous chercher p.ir iiioiils il par vhi.x : }r le pr-S'-nte * sa future, qu'il ne coiin.iil pas encore cnuiine moi. J'^i élu ié h lêie et le cœur de mademoiselle U'Arancev ; je siuscuiit m .rt llr, ci elle sera ma mè ;e.
aujou.'d hiii : le temps vo is couvuncra de celte tns'e vérité. Voua s 1111 r' I ilcirs q iH. ,10 ii'êi e tu ijo us estimable, une épou-e jol.e a qiielipitf.Ms ili's acrilues n f.iiie au ilevoT. .Iii voulu m'assiirer que made- 1110 sel II- il \caiiccj lit toijou's ren.p ir les siens. Je lai ai siiccessi veulent iiii|ii,é tiiuies les prl .liions qii. .levaient fro sser son cœur. Au mol vi rlii e c s'i si sonii se sans counaitre mes vues sur elle, et je me suis iiii : \: le s- ri iiiujiiuis re-petlueu~e Elle réunit tu. is les avai.lages que je piii\ d sirer pour mon neveu : elle s. ra sa temine. Dans huit jours vous ser. z unis, et puissiez -vous èlre les modèlts des époux comme vous I êtes d. s amants !
M. Boue s.- leva tl lut embrasser Chirles. Le jeune homme crut que le ii.om. ni pouvail èire l'avorahle » Guillaume ; il hasirda de parler di service ipi'il en av.nt reçu. — Je sais q le vous lui devi z la Vie. il recevra .Us niirqu. s de ma reconn .issance ; mais il n'a pas de mœurs, et rien dms m. n esprit ne peut biUncer un tel vice : il ne rentrera jimais cln z moi,
— Al .111» , moi olli ler, à ta'ile, et q le la réuion de l'oncle et du neveu suit cék-liree le verre a la main.