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construire son pouvoir déchu. Aussi, la pensée d’abandonner ses prétentions semble ne pas avoir traversé son esprit, et son irréparable défaite ne fut pour lui qu’une sommation de faire de nouveaux efforts. Nous doutons à la vérité, que si Napoléon avait eu pleine intelligence de sa situation, il eût adopté une conduite différente. Bien que sans espoir, il aurait probablement levé de nouvelles armées et combattu jusqu’à la dernière extrémité. Pour un bomme, qui a placé tout son bonheur à n’avoir pas d’égal, la pensée de descendre au niveau même des rois est intolérable. L’esprit de Napoléon avait été distendu par do telles idées d’empire universel, que la France, bien qu’ayant pour frontières le Rhin et les Pyrénées, lui semblait trop étroite. Il ne pouvait pas s’y renfermer. Aussi, tandis que son étoile s’obscurcissait, nous ne découvrons aucun signe de repentir en lui. Il ne pouvait porter, disait-il, une couronne ternie, c’est-à-dire, une couronne qui ne fût pas plus resplendissante que celles d’Autriche et de Russie, Il continua à parler en maître. Il ne montra aucun changement, si ce n’est celui que la résistance opère sur les gens obstinés ; il perdit son sang-froid et son humeur s’aigrit. Il entassa reproches sur reproches à ses maréchaux et au corps législatif. Il insulta Metternich, l’homme d’état dont son sort dépendait plus que de tout autre. Il irrita Murat par des sarcasmes, qui s’envenimèrent dans le cœur de celui-ci, et accélérèrent, s’ils ne détermi-
nèrent pas sa désertion de la cause de son maître. C’est un exemple frappant d’expiation : la même volonté impétueuse et inflexible qui avait poussé Napoléon à la domination , le porta maintenant à rejeter des conditions qui auraient pu lui laisser une puissance formidable, et rendit ainsi sa chute complète. Refusant de prendre conseil des événements, il persévéra dans la lutte avec une opiniâtreté, semblable à celle d’un enfant gâté, qui s’accroche obstinément à ce qu’il sait devoir abandonner, se démène sans espoir, et ne cesse de résister, jusqu’à ce que ses petits doigts soient détachés un à un de l’objet dans lequel il a placé son attachement. Voilà comment tomba Napoléon. Nous ne suivrons pas son histoire plus loin. Sa retraite à l’ilc d’Elbe, son irruption en France, son éclatante défaite, et enlin son exil à Sainte-Hélène, quoiqu’ils ajoutent une page de plus à la partie romanesque de sa vie, ne jettent aucune lumière nouvelle sur son caractère, et ne pourraientpar eux-mêmes être d’aucune utilité pour notre objet. Il y a à la vérité dans cette portion de son existence des incidents incompatibles en quelque sorte avec cette fermeté et cette conscience de sa supériorité qui lui étaient propres. Mais on ne devait pas s’attendre à voir un homme, dans le caractère duquel il entrait tant de force d’impulsion et si peu de principes, conserver sans tache, au milieu de si cruels revers, la dignité et le respect de soimême d’un empereur et d’un héros.
Dans le cours de ces remarques , nous avons exposé avec franchise el liberté nos vues sur le Conquérant, sur le premier Consul et sur l’Empereur. Le sujet cependant est d’une si haute importance et d’un si haut intérêt, que nous avons cru utile, au risque de tomber dans quelques redites, de renfermer en un cadre plus restreint ce qui nous semble constituer les grands traits principaux du caractère intellectuel et moral de Napoléon Bonaparte.
Son intelligence se distinguait par la rapidité de la conception. Il comprenait de prime abord ce que la plupart des hommes et les hommes supérieurs ne peuvent apprendre que par l’étude. Il se jetait sur la conclusion plutôt par intuition que par raisonnement. Dans la guerre, le seul sujet dont il fût maître, il saisissait en un instant les points essentiels, relatifs à ses propres positions et à celles de l’ennemi ; et il savait combiner à la fois tous les mouvements nécessaires pour lancer inopinément avec impétuosité une force supérieure sur la partie vulnérable de la ligne ennemie, et pour décider du sort d’une armée en une journée. Il comprenait la guerre comme une science; mais son esprit était trop hardi, trop prompt et trop ingouvernable, pour .se laisser asservir par le côté technique de sa profession. Il se rencontra avec les vieilles armées combattant selon les règles de l’art, et il manifesta la véritable caractéristique du génie, qui sans mépriser les règles, sait quand et comment il faut rompre
avec elles. Il saisit parfaitement quelle immense influence morale on peut acquérir par l’originalité et la rapidité des opérations. Il étonna et paralysa ses ennemis par l’imprévu et l’impétuosité de ses attaques, par la soudaineté avec laquelle l’ouragan de la bataille éclatait sur eux ; et, tout en procurant à ses soldats les avantages de la discipline moderne, il leur communiqua par ses mouvements prompts et décisifs, l’enthousiasme des âges héroïques. Cette faculté d’intimider ses adversaires, de répandre la confiance dans ses propres rangs, d’unir la gaieté au courage, de sorte que la guerre devenait un divertissement, et que la victoire semblait assurée, voilà ce qui distingua Napoléon à une époque où le talent militaire était extraordinaire, et ce qui fut un des principaux ressorts de sa puissance future.
Les eflets prodigieux de cette promptitude de pensée qui distinguait Bonaparte , la réussite marquée de sa nouvelle méthode de faire la guerre, et la rapidité presque incroyable avec laquelle sa renommée se répandit chez toutes les nations, ne furent pas d’une médiocre importance dans la détermination de son caractère et dans la fixation, pour un temps, du sort des empires. Ces influences actives lui inspirèrent un sentiment intime tout nouveau de sa propre force. Elles communiquèrent de l’intensité et de l’audace à son ambition , elles donnèrent une forme et de la consistance à ses rêves illimités de gloire et élevèrent ses ardentes espérances jus-
•qua l’empire. L’admiration éclatante que suscita la précocité de sa carrière, doit avoir particulièrement influé sur lui, en imprimant à son ambition cette modification qui la signala et qui contribua autant à ses succès qu’à sa cbute. Il commença par étonner le monde, en produisant tout à coup et universellement une sensation telle que les temps modernes n’en avaient jamais été témoins. Etonner aussi bien que * dominer au moyen de ses facultés vigoureuses, de-
vint le grand but de sa vie. Dès lors ce ne fut pas assez pour Bonaparte de dicter des lois. Il sentit le • besoin de surprendre , d’éblouir , de subjuguer les âmes, par des résultats frappants, hardis, pleins d’éclat, et sans précédents. Gouverner toujours de la manière la plus absolue ne l’aurait pas satisfait, s’il avait dû gouverner en silence. Il lui fallut régner au milieu de la stupeur et de la crainte, par la grandeur et la terreur de son nom , par un déploiement de pouvoir qui rivât tous les regards sur lui, et qui le rendît le thème obligé de toutes les conversations. Le pouvoir était bien le suprême objet de ses vœux, jnais un pouvoir qui fût contemplé en même temps que ressenti, qui frappât les hommes comme un prodige, qui renversât les vieux trônes comme un tremblement de terre, et qui, par la soudaineté de ses nouvelles créations’ éveillât en quelque sorte cette surprise docile qu’inspire une intervention miraculeuse.
Tel nous semble avoir été le caractère spécifique
ou distinctif de son amour de la gloire. C’était une ardeur inquiète pour une sorte d’admiration, qui d’après les principes de notre nature ne peut avoir de durée, et qui, pour subsister, exige continuellement de la nouveauté et des stimulants sans cesse renaissants. La simple estime, il ne s’en serait point soucié. Une admiration calme, bien qu’universelle et persistante, lui aurait paru insipide. Il avait besoin d’électriser et de dompter les esprits. Il ne vivait que pour produire de l’effet. Le monde était son théâtre, et il s’inquiétait peu du rôle qu’il avait à y jouer, pourvu qu’il pût figurer sur la scène comme le seul héros de la pièce, et qu’il provoquât des explosions d’applaudissements de nature à étouffer le bruit de toute autre renommée. Dans la guerre, les victoires qu’il convoitait, c’étaient celles dans lesquelles il paraissait disperser ses ennemis, comme la tempête, et duSsent-elles être achetées par des sacrifices considérables et extraordinaires de ses propres soldats, au milieu de leurs marches rapides et de leurs attaques audacieuses, elles ne perdaient poinâ de leur prix aux yeux du vainqueur. Dans la paix, il se plaisait à traversera la hâte ses possessions ; à se multiplier par ses mouvements rapides ; à saisir d’un coup d’œil les points susceptibles d’amélioration de chaque place importante ; à suggérer des plans qui répandissent l’alarme par leur originalité et leur grandeur; à projeter en un instant des travaux qu’une via d’homme nç pour-
rait accomplir, et à laisser derrière lui l’impression d’une énergie surhumaine.
Notre esquisse de Bonaparte serait certainement imparfaite, si nous n’ajoutions que rien ne le caractérisa plus fortement que l’esprit à' exagération de soi-méme. L’énergie singulière de son intelligence et de sa volonté, au moyen de laquelle il se rendit maitre de tant de rivaux et de tant d’ennemis, et surmonta des obstacles qui paraissaient invincibles, lui inspira le sentiment intime qu’il était en quelque sorte plus qu’un homme. Ses tendances originelles si prononcées vers l’orgueil et l’exaltation de soimême, nourries ét caressées par des succès prodigieux et des applaudissements démesurés, le remplirent d’une conviction presque insensée de sa grandeur surhumaine. A ses propres yeux, il occupait une place à part des autres hommes. Il ne pouvait être mesuré à l’aune de l’humanité. Il ne pouvait être retenu par des difficultés devant lesquelles tout autre aurait reculé. Il n’était pas fait pour se soumettre aux lois et aux obligations auxquelles tous les autres sont tenus d’obéir. La nature et la volonté humaine devaient se courber devant son pouvoir. Lui, il était l’enfant et le favori de la fortune, et, si non le maitre, du moins le but prnicipal de la destinée. Son histoire manifeste un esprit d’exagération de soimême qui n’eut point d’égal aux époques de lumière, et qui nous rappelle ce roi d’Orient, devant lequel on brûlait de l’encens dès sa naissance comme de-
vant une divinité. Ce fut aussi la cause principale de ses crimes. Il fut privé de la conscience de sa communauté de nature avec ses semblables. Il n’eut pas de sympathies pour son espèce. Ce sentiment de fraternité qui est développé avec une vigueur toute particulière dans les âmes vraiment grandes, et grâce auquel elles se dévouent en victimes volontaires, en martyrs joyeux, aux intérêts du genre humain, était totalement inconnu de lui. Son cœur, au milieu de ses battements désordonnés, ne palpita jamais d’un amour désintéressé. Les liens qui attachent l’homme à l’homme, il les rompit. Le bonheur propre à l’homme, qui consiste dans le triomphe de l’énergie morale et des affections sociales sur les passions égoïstes, il le rebuta pour la joie solitaire du despote. Doué de facultés qui auraient pu faire de lui un représentant, un ministre glorieux de la Divinité bienfaisante, et de qualités naturelles qu’il aurait pu élever au rang de grandes vertus, il préféra de se séparer de son espèce, de ne pas s’inquiéter de l’amour des hommes, de leur estime, de leur reconnaissance, pour devenir un objet d’étonnement, de crainte, d’admiration, et à cet avantage égoïste et tout personnel il sacrifia le repos et un impérissable renom.
Cette arrogance insolente d’exalter sa personnalité au-dessus de la race à laquelle il appartenait, fit explosion dès le commencement de sa carrière. Son premier succès en Italie lui inspirale ton d’un maître
et jamais il ne s’en dépouilla depuis lors jusqu’à sa dernière heure. On 'peut difficilement s’empêcher d’être frappé de la manière naturelle avec laquelle il s’arroge la suprématie dans ses discours et dans ses proclamations. On ne s’aperçoit jamais qu’il y ait quelque chose d’emprunté dans ses airs de maître. Au milieu de ses réclamations les plus hautaines, il parle d’après son esprit propre et dans un langage qui lui est naturel. Son style est emphatique, mais jamais outré, comme s’il avait la conscience de jouer un rôle au-dessus de ses exigences réelles. Même quand il fut assez insensé et assez impie pour s’arroger des pouvoirs miraculeux etune mission divine, ses paroles prouvaient que dans sa pensée, son caractère et ses exploits présentaient quelque chose de nature à justifier ses prétentions blasphématoires. L’empire du monde lui paraissait jusqu’à un certain point devoir lui revenir, car rien de mesquin ne pouvait correspondre à l’idée qu’il se faisait de lui-même ; et c’était non pas par pur verbiage, mais en parlant un langage auquel il accordait crédit, qu’il qualifiait ses conquêtes successives à' accomplissement de sa destinée.
Cette tendance à l’exagération de soi-mème contribua à son propre malheur et attira sur lui de terribles châtiments, et cela, en viciant et en pervertissant ses hautes facultés. D’abord elle nuisit à sa belle intelligence, elle donna à l’imagination l’ascendant sur le jugement, elle transforma son esprit in-
ventif et fécond en ressources, en une énergie inconsidérée, inquiète, remuante, et le lança ainsi dans des entreprises qui, — ses conseillers plus sages que lui l’avaient déclaré, — renfermaient dans leur sein des germes de ruine. Chez un homme que l’orgueil faisait sortir des rangs de l’espèce humaine, il n’y , avait plus de place pour le raisonnement. Tout lui semblait possible. Son génie et sa fortune ne pouvaient pas être arrêtés par les barrières que l’e.xpérience a assignées aux facultés humaines. Les règles ordinaires ne s’appliquaient pas à lui. Il trouvait même des mobiles et des stimulants dans les obstacles, devant lesquels les autres hommes auraient reculé; car ces obstacles devaient rehausser la gloire du triomphe, et fournir un nouvel aliment à l’admiration du monde. Aussi à différentes reprises, il se jeta dans les parties les plus reculées des pays ennemis, et risqua toute sa fortune et toute sa puissance sur une seule bataille. La témérité, tel fut en effet le résultat nécessaire de son esprit d’exaltation personnelle et de sa confiance outrée en lui-même ; car oser ce que personne n’aurait osé, accomplir ce que personne n’aurait tenté, était le véritable moyen de s’étaler comme un être supérieur à ses propres yeux et aux yeux d’autrui. — L’impatience et l’agitation étaient les autres conséquences nécessaires des qualités que nous venons de mentionner. Le calme de la sagesse lui était refusé. Lui, qui à ses propres yeux était si voisin de l’omnipotence, et qui se plaisait à frapper
et à étonner le monde par des opérations soudaine^ et éclatantes, ne pouvait pas souffrir de délai ou d’attente dans les opérations lentes du temps. Une œuvre, qui aurait dû mûrir graduellement par le concours réuni de causes diverses, ne pouvait convenir à un homme qui avait besoin d’étre envisagé comme la cause principale, peut être même comme la cause unique de tout, qui désirait vivement marquer de l’empreinte propre de son intervention, et cela en caractères les plus éclatants, tout ce qu’il entreprenait, et qui comptait rivaliser par une énergie prompte avec les travaux réguliers et progressifs de la nature. De là tant de projets qui ne furent jamais achevés, ou qui ne furent qu’annoncés. Dans l’entre-temps ils faisaient gonfler le flot de la flatterie, qui lui attribuait l’accomplissement de ce qui n’était pas encore commencé, tandis que son esprit inquiet, se précipitant dans de nouvelles entreprises, oubliait ses engagements et ne laissait exister les prodiges attendus de son génie créateur que dans les annales de l’adulation. — Voilà comment l’intelligence vive et ingénieuse de Bonaparte se déprava, et ne réussit pas à acquérir une grandeur croissante et durable. Elle parvint, à la vérité, à élever une construction vaste et imposante, mais sans proportions, sans cohésion, sans solidité, sans bases assurées. Un souffle un peu fort fut suffisant pour l’ébranler et la mettre en pièces, et tout le génie du maître ne put l’empécher de crouler. Il eût été heureux
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pour sa renommée detre enterré sous ces ruines!
Une des particularités les plus frappantes du caractère de Bonaparte, c’était la décision ; mais elle aussi, comme nous l’avons déjà vu, se pervertit par l’esprit d’exagération personnelle pour se transformer en une opiniâtreté indomptable, que ni les conseils ne pouvaient éclairer, ni les circonstances fléchir. Le premier pas fait, il poussait en avant. Sa résolution, il voulait que les autres la regardassent comme une loi de la natufe, ou un décret de la destinée. Elle devait s’accomplir. La résistance ne faisait que l’y confirmer ; et la résistance avait été si souvent surmontée, qu’il s’imagina que sa volonté invincible, unie à son intelligence incomparable, devait tout vaincre. Dépenser sur un tel esprit les avertissements de la sagesse humaine et de la Providence, c’était œuvre vaine; et l’homme de la destinée vécut pour apprendre aux autres, sinon à luimême, la débilité et la folie de cette décision qui brave tout, et qui ose mettre sur la même ligne les projets d’un mortel et les résolutions immuables du Tout-puissant.
Il nous reste à mentionner une influence encore plus fatale de cet esprit d’exagération personnelle qui caractérisait Bonaparte. Il déprava à un degré extraordinaire son sens moral. Il n’oblitéra pas entièremênt les idées du devoir, mais par une singulière perversion, il le poussa à les appliquer exclusivement aux autres. Jamais il ne sembla entrer
dans sa pensée qu’il fût soumis aux grandes obligations morales, que tous les autres hommes sont appelés à respecter. A ses yeux lui en était exempté. Tout ce qui se rencontrait sur son chemin vers l’empire, il avait le privilège de l’écarter. Les traités ne liaient que ses ennemis. Aucune nation n’avait do droits, sinon sa France. Pour lui, il prétendait au monopole de la perfidie et de la violence. Naturellement, il n’était pas cruel ; mais lorsque la vie humaine était un obstacle à sa marche, il pouvait légalement la sacrifier ; le meurtre, l’assassinat, ne lui causaient pas plus de repentir que la guerre. L’exposition la plus lumineuse de son code moral, nous la retrouvons dans ses conseils au roi de Hollande : « N’oubliez jamais, dans la position où mon système politique et les intérêts de mon empire vous ont appelé, que votre premier devoir est envers MOI et votre second envers la France. Tous vos autres devoirs, même les devoirs envers le peuple que je vous ai appelé à gouverner, ne prennent rang qu’aprés ceu.v-là. » A ses propres yeux, il était la source et le centre du devoir. Il était trop e.xclusif et trop rempli de lui-même, pour être sujet à cette vulgaire souillure, qu’on appelle faute. Les crimes cessaient d’être crimes, lorsqu’ils étaient commis par lui. Aussi il parle toujours de ses transgressions de la loi morale comme d’actes indifférents. 11 ne supposa jamais qu’ils terniraient sa gloire, ou qu’ils diminueraient ses titres aux hommages du monde.
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A Sainte-Hélène, bien que s’entretenant continuellement de lui-même, et passant souvent en revue la carrière de ses crimes, on ne s’aperçoit pas qu’un simple signe de repentir lui échappe. 11 parle de sa vie avec autant de calme que si elle avait été consacrée au devoir et à la bienfaisance, tandis que dans le même instant il a l’audace de reprocher impitoyablement leur manque de foi à presque tous les individus et à presque toutes les nations, avec lesquels il s’était trouvé en relation. Nous doutons que l’histoire fournisse un e.xemple aussi frappant de l’aveuglement moral et de l’endurcissement, auquel un égoïsme sans bornes nous expose et nous abandonne.
Son esprit d’exagération personnelle se manifeste encore parla manière franche avec laquelle il accueillait l’adulation. La politique à la vérité devait le porter à attribuer les louanges qu’on lui adressait à la bouche d’esclaves vénaux, instruments de son despotisme. Mais la flatterie ne se serait pas permis de tomber dans des exagérations, tantôt révol tantes, tantôt burlesques, tantôt impies, si dans la poitrine du maître n’eût résidé un flatteur qui fit résonner une note adulatrice plus vibrante que toutes celles qu’il entendait autour de lui. H était sensible à l’opinion d’une façon remarquable et ressentait comme une injustice la suppression des éloges de sa personne. La presse de tous les pays était surveillée et les états libres étaient sommés do la refréner, si elle osait se
perraeltre quelques libertés à son endroit. Même dans les livres publiés en France sur des matières de toute nature, il exigeait qu’on s’inclinât devant son autorité. Des œuvres de talent furent supprimées, parce que leurs auteurs avaient refusé de brûler de l’encens en l’honneur de la nouvelle idole. Il avait résolu en effet de faire déteindre son nom sur les lettres, aussi bien que sur la législation, la politique, et l’art militaire de son temps, et de contraindre le génie, dont les pages survivent aux statues^ aux colonnes et aux empires, à se ranger au nombre de ses tributaires.
Nous terminerons notre coup d’œil sur le caractère de Bonaparte, en disant que ses inclinations primitives, débarrassées de toute entrave, et caressées par l’indulgence, à un degré rarement accordé aux mortels, se transformèrent en grandissant dans l’esprit de despotisme le plus farouche et le plus absolu qui ait jamais envahi le cœur humain. L’amour du pouvoir et de la suprématie l’absorba et le consuma tout entier. Aucune autre passion, aucune affection domestique, aucune amitié particulière, aucun amour du plaisir, aucun goût pour les lettres ou les arts, aucune sympathie humaine, aucune faiblesse humaine, ne put disputer son âme à la passion de la domination et au désir de manifester sa puissance avec éclat. Là devant, devoir, honneur, amour, humanité, tombaient comme frappes de prostration. Joséphine, à ce qu’on raconte, lui fut chère; et cependant la femme dévouée, qui était restée ferme et
fidèle à ses côtés aux jours d’incertitude de sa fortune, fut rebutée par lui dans sa prospérité, pour faire place à une étrangère, plus propre à seconder l’accroissement de sa puissance. Il fut plein d’attachement, a-t-on dit, pour ses frères et sa mère; et cependant ses frères, du moment qu’ils cessèrent d’être ses instruments, tombèrent en disgrâce; et quant à sa mère, on a prétendu qu’il ne lui était pas même permis de s’asseoir en présence de la personne impériale de son fils (1). Parfois, a-t-on encore prétendu, il sentit son cœur s’amollir à la vue du champ de bataille jonché de morts et de blessés. Mais si le Moloch de son ambition réclamait le lendemain de nouveaux amas de cadavres, jamais il ne les lui refusait. Avec toute sa sensibilité il livra des millions d’hommes au glaive, avec aussi peu de remords que s’il avait écrasé autant d’insectes entravant sa route. Devant lui toute volonté, tout désir, tout pouvoir humain devait plier. Sa supériorité, personne ne pouvait la mettre en question. Il insultait les vaincus, qui avaient commis la faute de s’opposer à sa marche; et ni la faiblesse de la femme, ni la dignité de la reine ne purent servir de refuge contre ses outrages. Ses alliés étaient scs vassaux, et leur vasselage n’était guère dissimulé. Trop altier pour employer les moyens de conciliation,
(1) V. America p. 57.Nous ne citerions pas ce trait tout à fait défavorable du caractère domestique de Napoléon, si nous n’avions à invoquer une autorité non suspecte à nos yeux.
préférant le commandement à la persuasion, tyrannique, faisant main basse sur tout, il sema la méliancc, l’exaspération, la terreur et le désir delà vengeance dans toute l’Europe; aussi, lorsque le jour de l’expiation vint à sonner, les vieilles antipathies et les rivalités de nation à nation furent englobées dans l’ardente résolution d’abattre le tyran commun, l’ennemi universel.
Tel fut Napoléon Bonaparte. Mais, diront quelques-uns, il fut pourtant un grand homme. Nous ne prétendons pas lui dénier cette qualité. Mais nous avons voulu soutenir ceci, qu’il y a différents degrés ou ordres de grandeur, et que le plus élevé n’appartient pas à Bonaparte. Oui, il y a difï'érents ordres de grandeur. Parmi eux le premier rang doit incontestablement être attribué à la grandeur wtoro/c, ou à la magnanimité ; à cette énergie sublime, parlaquelle l’âme, éprise d’amour pour la vertu, s’attache d’une manière indissoluble, — à la vie et à la mort, — à la vérité et au devoir , épouse comme ses propres intérêts les intérêts de la nature humaine > méprise toute bassesse et brave tout danger, entend retentir dans sa conscience une voix plus forte que les menaces et les orages , tient tète à toutes les puissances de l’univers, qui voudraient la détacher de la cause delà liberté et de la religion , place aux heures les plus sombres une confiance inaltérable en Dieu, et est toujours prête à se sacrifier sur l’autel de la patrie ou de l’humanité. De cette grandeur morale.
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qui laisse dans l’ombrc toutes les autres espèces de grandeur, nous ne rencontrons pas la moindre trace chez Napoléon. Bien que revêtu de la puissance d’un Dieu, la pensée de se consacrer à l’introduction d’une nouvelle ère, d’une ère plus grande, à l’élévation du caractère et de la condition de son espèce, cette pensée semble n’avoir jamais pu poindre dans son intelligence. L’esprit de désintéressement et de dévouement semble non plus n’avoir pas été un moment en lutte chez lui avec l’opiniâtreté et l’ambition. Ses passions dominantes étaient en effet singulièrement éloignées de la magnanimité. La grandeur morale a trop de simplicité, est trop ennemie de l’ostentation, se soutient trop par sa propre substance, et prend part aux intérêts d’autrui avec trop de sincérité, pour vivre une heure en vue d’atteindre le but que Napoléon chercha à atteindre pendant toute sa vie, c’est-à-dire, de devenir le thème, l’objet de la contemplation et de l’admiration du monde ébloui. — Après la grandeur morale vient la grandeur inteltuellc, ouïe génie dans le sens le plus élevé du mot; et par là nous entendons cette capacité sublime de la pensée, en vertu de laquelle l’àme, éprise d’amour pour le vrai et le beau, essaie de comprendre l’univers, prend son essor dans les deux, pénètre dans le sein de la terre, sonde les profondeurs de son essence même, interroge le passé, devance l’avenir, découvre les lois générales et universelles de la nature, rattache les uns aux autres par d’innombrables afli-
Dites et relations tous les objets de sa connaissance, s’élève du fini et du passager à l’infini et à l’éternel, invente pour elle-même, grâce à sa propre fécondité, des formes plus aimables et plus sublimes qu’elle n’en peut observer, dis’cerne les harmonies existantes entre le monde interne et le monde externe, et trouve partout dans l’univers des types et des interprètes des profonds mystères et des glorieuses inspirations de sa propre nature. Telle est la grandeur <}ui appartient aux philosophes et aux esprits supérieurs dans la poésieetdans les arts. — En troisième lieu vient la grandeur dans V action ; et par là nous entendons cette faculté puissante de concevoir des plans hardis et vastes, de construire et de consolider, en prenant pour base un objet important, tout un échafaudage compliqué de moyens, deforces, de combinaisons et d’accomplir de grands effets extérieur.s. Sous ce chef vient se ranger la grandeur de Bonaparte, et personne ne sera assez insensé pour la lui refuser. Un homme^ qui s’éleva de l’obscurité au trône, qui changea la face du monde, qui fit ressentir son influence sur des nations puissantes et civilisées, qui répandit la terreur de son nom à travers les mers et l’océan, dont les largesses étaient des couronnes, dont l’antichambre était encombrée de princes soumis, qui renversa la terrible barrière des Alpes et les transforma en une grande route, et dont la renommée s’étendit par delà les limites de la civilisation jusqu’aux steppes du Cosaque, et aux
déserts de l’Arabe; un homme, qui a laissé de telles traces de sa personnalité dans l’histoire, nous a enlevé le privilège de mettre en question s’il doit être appelé grand. Tous, nous devons convenir qu’il posséda une puissance d’action extraordinaire, une énergie équivalente aux grands effets qu’il a produits.
Cependant nous ne sommes pas disposé à le considérer comme tenant le premier rang même dans cet ordre de grandeur. La guerre fut sa sphère principale. C’est par le glaive qu’il acquit son ascendant en Europe. Mais la guerre n’est pas le champ sur lequel peut se déployer l’aptitude la plus éminenteà l’action, et Napoléon, nous le croyons, avait la conscience de cette vérité. La gloire d’étre le plus grand général de son époque ne l’aurait pas satisfait. Il aurait dédaigné de prendre place à côté de Marlborough et de Turenne. Ce fut comme fondateur d’un empire, qui menaça pendant quelque temps d’engloutir le monde, et qui exigeait d’ailleurs d’autres talents que celui de la guerre, qu’il réclama une gloire sans rivale. Et ici nous contestons sa prétention. Ici, nous ne pouvons lui accorder la suprématie. Le projet d’un empire universel , quelque imposant qu’il fût, n’était pas original. Les gouvernements révolutionnaires de la France l’avaient déjà conçu auparavant; et nous ne pouvons le considérer comme une indication assurée de grandeur, lorsque nous nous rappelons que l’esprit faible et vaniteux
de Louis XIV fut assez vaste pour le caresser. La véritable question est donc celle-ci : Napoléon apporta-t-il dans ce dessein la capacité de le faire réussir par des conceptions hardies et originales, adaptées à un âge de civilisation? Mit-il en jeu quelque mobile intellectuel et moral particulier? Découvrit-il de nouvelles bases de puissance? Imagina-t-il de nouveaux liens d’union pour subjuguer les nations? Découvrit-il, ou fit-il surgir quelques intérêts communs qui pussent servir à relier les unes aux autres les diverses parties de son empire? Sut-il donner naissance à un souffle capable de supplanter les vieux attachements nationaux, ou substitua-t-il quelque invention nouvelle à ces vulgaires instruments de force et de corruption, dont un usurpateur quelconque aurait pu se servir? Jamais dans les annales des temps passés le monde ne fournit de tels matériaux pour opérer, de tels moyens pour imprimer aux nations un caractère nouveau, pour élever une nouvelle puissance, pour introduire une nouvelle ère, que l’Europe à l’époque de la Révolution française. Jamais l’esprit humain ne fut plus apte à recevoir de nouvelles impulsions. Hé bien! Napoléon se montra-t-il à la hauteur de la situation du monde? Pouvons-nous découvrir une seule conception originale dans ses moyens d’arriver à l’empire universel? Maitrisa-t-il l’enthousiasme de ses contemporains, ee stimulant puissant, plus efficace que les armes ou la politique, et sut-il le rattacher à ses projets? Que
fit-il d’autre que suivre la voie battue? qu’employer la force et la fraude sous leurs formes les plus grossières? Napoléon, en assignant l’intérêt personnel pour seul ressort à l’activité humaine, ne laissa percer qu’une intelligence vulgaire. Avec le glaive dans une main, et des présents dans l’autre, il se crut le maître absolu de l’esprit humain. La force des sentiments de moralité, de nationalité et de famille, il lui fut impossible de la comprendre. Les éléments les plus relevés de la nature humaine , et après tout les plus puissants, entraient à peine dans sa manière de la concevoir ; et comment alors aurait-il pu établir un pouvoir durable sur les hommes?
Afin de faire ressortir son manque d’originalité et d’étendue dans les conceptions, comme fondateur d’empire, nous n’avons besoin de citer que ce simple faitdu choix de Talleyrandet de Fouché pour scs principaux conseillers. De pareils noms parlent d’eux-mèmes. On peut juger de la grandeur d’esprit du maître d’après les serviteurs chez lesquels il rencontra la nature la plus conforme à la sienne. Dans la guerre Bonaparte fut grand; car il était hardi, original, créateur. Hors des camps il déploya sans doute du talent, mais un talent qui ne fut pas supérieur à celui d’autres hommes éminents.
Deux circonstances ont beaucoup contribué à désarmer ou à atténuer la vigueur de la réprobation morale que Bonaparte aurait dû encourir. Nous croyons bon de les mentionner. Nous voulons faire
allusion aux vexations auxquelles on a supposé qu’il avait été soumis à Sainte-Hélène, et à la façon peu digne dont les puissances alliées ont usé de leur victoire sur lui. D’abord les injustices présumées dont il fut victime à Sainte-Hélène, ont excité en sa faveur une sympathie telle qu’elle a jeté un voile sur ses crimes. Nous ne sommes nullement porté à contester qu’on exerça à l’égard de Bonaparte une sévérité injuste, puisqu’elle n’était pas nécessaire. Nous ne regardons pas comme très-honorable pour le gouvernement anglais, d’avoir torturé un captif susceptible, en lui refusant un titre qu’il avait longtemps porté. Nous pensons que non seulement la religion et l’humanité, mais encore le respect de soi-raème, nous défendent d’infliger à un ennemi vaincu un seul tourment inutile. Mais nous serions vraiment coupable de faiblesse, si les idées et les sentiments moraux, qui doivent servir à apprécier la carrière de Napoléon, faisaient place à la sympathie pour les souffrances qui la terminèrent. Quant aux scrupules qu’un assez grand nombre de personnes ont exprimés, relativement au droit de le bannir à Sainte- Hélène, nous dirons seulement que notre conscience n’est pas encore arrivée à un point suffisant de raffinement et de délicatesse outrée, pour être le moins du monde sensible à cette particularité. Rien ne nous surpend davantage dans Bonaparte que l’effronterie avec laquelle il réclama la protection du droit des gens. Qu’un homme qui a ouvertement bravé ce
droit, vienne ensuite l’invoquer pour s’en faire un abri ; que l’oppresseur du monde implore sa sympathie comme un homme opprimé, et que sa prétention puisse trouver des défenseurs ; ce sont là de ces choses qu’on peut ranger au nombre des événements extraordinaires de cette époque extraordinaire. En vérité l’espèce humaine est dans une pitoyable condition. Elle peut être foulée aux pieds, spoliée, accablée comme une béte de somme, être en proie à la rapacité, à l’insolence, être frappée par le glaive; mais elle ne doit pas toucher un cheveu, ni déranger l’oreiller d’un seul de ses oppresseurs, à moins qu’elle ne puisse invoquer un chapitre et un article du code de la loi des nations, qui autorise son impolitesse à l’égard de l’oflenseur privilégié. Quant à nous, nous nous réjouirions de voir tous les tyrans , usurpateurs ou princes héréditaires, attachés à quelque rocher solitaire de l’Océan. Quiconque fournit la preuve claire, incontestable, qu’il est disposé et fermement résolu à transformer la terre en abattoir, et à écraser tous ceux qui voudraient s’opposer à ses projets, doit être mis en loge comme une béte sauvage. Exiger du genre humain que l’on procède contre un pareil homme d’après les lois écrites etles règles delà procédure, tout comme s’il s’agissaitd’un citoyen ordinaire traduitdevantune cour de justice bien calme, est tout aussi raisonnable que d’exiger d’un homme en danger imminent d’étre assassiné, qu’il attende son meurtrier et qu’il le poursuive d’après les formes lentes de la loi.
Il y a de grands el sérieux droits naturels, qui sont antérieurs aux lois, et sur lesquels la loi repose. Il y a dans les affaires humaines des exigences impérieuses, qui parlent d’elles-mémes et qui n’ont pas besoin deprécédents pourindiquer la bonne route. Il y a dans l’histoire de notre espèce des époques terribles, qui n’appartiennent pas au cours ordinaire des choses. Tel fut cet espace de temps pendant lequel Bonaparte, au mépris d’engagements solennels, a terrassé la France et mis toute l’Europe en combustion. Ceux qui confondent un parail fait avec les événements ordinaires de l’histoire et ne voient dans Bonaparte qu’un ennemi ordinaire de la paix et de l’indépendance des nations, ceux-là ont certainement une tournure d’esprit toute différente de la nôtre.
Nous avouons donc, que non seulement nous sommes incapable de comprendre le tort fait à Napoléon en l’envoyant à Ste-Hélène, mais que nous ne pouvons pas meme ressentir beaucoup de commisération pour les désagréments et les privations qu’il y endura. Dans ce cas particulier notre sympathie est intraitable et pleine de mauvais vouloir. Si nous voulons la diriger sur cette ile solitaire et la fixer sur l’illustre victime de la cruauté britannique, elle ne veut pas y rester longtemps, mais elle prend la fuite par delà la Méditerranée jusqu’à Jaffa, et par delà l’Atlantique jusqu’à la plate-forme où le duc d’Enghien fut fusillé, jusqu’à la prison de Toussaint et jusqu’aux champs de bataille où des milliers
d’hommes gisent baignés dans leur sang pour obéir au commandement d’un seul. Si nous nous efforçons de diriger nos pensées sur les souffrances du héros traité avec peu d’égards^ d’autres souffrances dont il fut la cause, et de plus terribles que les siennes, se pressent en foule dans notre mémoire. Ses plaintes, quoique bruyantes et amères, sont étouffées par les gémissements et les malédictions qui remplissent nos oreilles, de toutes les contrées qu’il a traversées. Nous n’avons pas de larmes à dépenser pour une grandeur déchue, quand cette grandeur a été fondée sur le crime et s’est accrue par la force et la perfidie. Nous les réservons au contraire pour ceux dont elle a entraîné la ruine. Nous gardons nos sympathies pour notre espèce, pour la nature humaine dans sa condition la plus humble, pour le paysan appauvri, pour la mère privée de ses enfants, pour la vierge violée ; et nous sommes même assez pervers pour nous réjouirdece que l’Océan renferme une prison où l’auteur de ces malheurs puisse être mis en lieu de sûreté. L’histoire de Bonaparte est trop grave, à nos yeux, les torts dont il s’est rendu coupable envers l’humanité et la liberté sont trop flagrants pour nous permettre de jouer au sentimentalisme autour de son tombeau à Ste-Héléne, Nous laissons cela à l’âge plus raffiné dans lequel nous vivons ; et nous le faisons dans l’espoir qu’il arrivera un âge d’une complexion moins tendre, mais d’un sentiment plus large, plus sévère et d’une sympathie
plus profonde pour la race humaine lout entière. Si nos humbles pages survivent encore alors, nous avons la confiance inébranlable que l’indignation, qui no souffre pas de transaction, avec laquelle nous plaidons la cause do notre nature opprimée et insultée, ne sera pas attribuée à une simple disposition à la vengeance ni à la dureté de cœur.
Nous avons fait observer que l’indignation morale d’un grand nombre do personnes contre Bonaparte avait été neutraliséeou avait disparu, non-seulement à cause doses souffrances supposées, mais aussi à cause de l’abus indigne que ses vainqueurs avaient fait de leur triomphe. On a prétendu que tout mauvais que pût être son despotisme, celui delà Sainte Alliance a été encore pire , et que Napoléon fut un fléau moindre que la coalition des monarques du continent, imaginée pour supprimer systématiquement la liberté. Au moyen d’un tel raisonnement ses crimes ont été couverts d’un voile et sa chute est devenue un thème de lamentations. Ce n’est pas une des plus minces erreurs ni des plus petites fautes des Souverains Alliés, d’avoir travaillé par leur misérable politique à détourner le ressentiment et la réprobation morale des hommes, de l’usurpateur sur eux-mêmes. Nous h’avons rien à dire pour la défense de ces souverains. Nous ne le cédons à personne quand il s’agit de stigmatiser la Sainte Alliance, appelée ainsi par une espèce de profanation. A nos yeux ses doctrines sont aussi fausses que toutes les
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doctrines produites par le Jacobinisme. Les Monarques Alliés ont ajouté aux autres torts des despotes, celui d’une ingratitude manifeste; oui, d’ingratitude envers les généreuses et braves nations auxquelles ils étaient redevables de leurs trônes, dont l’esprit d’indépendance et de patriotisme, et dont la haine pour l’oppression avaient contribué plus que les armées permanentes à relever les monarchies d’Europe qui étaient tombées et à raffermir celles qui menaçaient de s’écrouler. Si jamais on l’oublie dans les annales du despotisme, c’est à l’histoire à le rappeler sur ses tablettes les plus durables, que le premier usage fait par les principaux souverains du continent de leur puissance reconquise ou confirmée, fut de conspirer contre les espérances et les droits des nations, par lesquelles ils avaient été sauvés ; d’organiser la force militaire de l’Europe contre les institutions libres, contre la presse, contre l’esprit de liberté et de patriotisme qui avait surgi pendant la glorieuse lutte avec Napoléon, contre le droit des peuples d’exercer leur part d’influence sur les gouvernements au contrôle desquels leurs plus chers intérêts allaient être soumis. Non, jamais n’oublions que tels furent les sentiments d’honneur des souverains, que telles furent leurs récompenses pour le sang qui avait été versé spontanément en leur faveur. La liberté et l’humanité poussent un cri solennel etpuissant contre eux jusqu’à ce tribunal devant lequel rois et sujets comparaîtront bientôt comme des égaux.
Quoiqu’il en soit, ce serait un étrange aveuglement de ne pas sentir que la chute de Napoléon fut un bonheur pour le monde. Qui peut, par exemple, jeter les yeux sur la France, et ne pas y apercevoir un germe de liberté (1), qui n’auraitjamais pu croître sous le terrible froncement de sourcils de l’usurpateur? Sans doute, la vie de Napoléon, sous l’influence de quelque charme qu’elle parût être placée, devait à la longue avoir une lin ; et on a soutenu qu’alors son empire serait tombé en pièces, et que ce fracas général, par quelque procédé inexplicable, aurait donné naissance à une liberté plus étendue et plus durable qu’on ne peut espérer aujourd’hui. Mais de telles prévisions nous semblent reposer sur un étrange et inattentif oubli de la nature et des conséquences inévitables de la puissance de Napoléon. C’était une puissance toute militaire. 11 avait littéralement transformé l’Europe en un camp, et il avait concentré ses aptitudes les plus précieuses sur une .seule occupation, la guerre. L’Europe reprenait donc le chemin de ces époques de calamités et de ténèbres, où le glaive était l’unique loi. La marche progressive des siècles, qui avait consisté principalement dans la substitution de l’intelligence, de l’opinion publique, et des autres influences paisibles et rationnelles, à la force brutale, était complètement bouleversée. A la mort do Bonaparte, son
(1) N’oublions pas que ceci était écrit en 1827-1828 [Irad.]
empire aurait dû en effet se dissoudre; mqis des chefs militaires, comme les lieutenants d’Alexandre, se le seraient partagé. Le glaive seul aurait déterminé ses futures subdivisions ; et après des années de désolation et de carnage, l’Europe aurait abouti, non pas au repos, mais à un moment de répit, à une trêve armée, sous des hommes de guerre, dont l’unique titre à l’empire aurait été leurs propres bonnes lames, et dont les trônes, ce lourd fardeau, n’auraient eu pour soutien que la seule force militaire. Au milieu de pareilles convulsions, pendant lesquelles la presse aurait été partout chargée de chaînes, et l’esprit militaire aurait dompté et absorbé l’esprit glorieux des lettres et des arts libéraux, nous craignons beaucoup que l’intelligence humaine n’eût perdu sa force d’impulsion actuelle, sa soif du progrès, et ne fût retombée dans la barbarie. Que les amis de la liberté ne se déshonorent pas eux-mêmes et ne désertent pas leur cause, en établissant entre Napoléon et les souverains légitimes des comparaisons, qui peuventètre interprétées comme un panégyrique du premier. Nous-même, nous n’avons pas la moindre sympathie pour la tyrannie, qu’elle porte le nom d’usurpation ou de légitimité. Nous ne plaidons point la cause des Souverains alliés ; à notre point de vue, ils se sont rendus coupables précisément du même méfait qu’ils avaientla prétention decombattre par leurs efforts combinés. Nous pensons que conspirer contre les droits de la race humaine est un
crime aussi répréhensible que s’insurger contre les droits des souverains; faire la guerre aux libertés publiques, n’est pas moins un acte de haute trahison, qu’assaillir le pouvoir royal. Et cependant nous sommes contraint par la vérité d’avouer que les Souverains alliés ne doivent pas être placés sur la même ligne que Bonaparte; car ses proj<’ls contr(l’indépendance des nations et les libertés du monde, à cet âge de civilisation, de généreuses pensées et de sentiments chrétiens, constituent, selon nous, l’entreprise la plus détestable dont l’histoire fasse mention.
Iva série d’événements, que nous avons voulu pas.ser en revue, offre des sujets de profonde méditation et d’un enseignement sérieux pour les moralistes et les publicistes. Nous les avons retracés avec des sentiments souvent pénibles, lis nous montrent comment un grand peuple qui était parvenu à se |)rocurer quelques lueurs confuses de liberté et d’une organisation politique plus relevée et plus avantageuse, a été trahi par ses chefs et, au moyen du despotisme militaire, a été de nouveau chargé de chaînes plus lourdes que celles qu’il avait brisées. C’est avec indignation que nous voyons un seul homme, un homme semblable à nous, soumettre des nations entières à sa volonté absolue. C’est le tort causé à notre espèce, c’est l’insulte jetée à sa face, qui nous a principalement remué. Si par l’ordre de Dieu un ouragan avait passé sur l’Europe,
en renvcrsani, scs capitales, en balayant ses villages, en ensevelissant des millions d’hommes sous leurs ruines, nous aurions répandu des larmes, nous aurions tremblé de crainte. Dans tout cela il n’y aurait eu que des malheurs à déplorer. Mais ici c’est d’avilissement qu’il s’agit en outre. A nos yeu.x il y a quelque chose de radicalement, de continuellement révoltant dans la pensée d’une volonté individuelle voulant s’imposer comme règle arbitraire à la race humaine; dans la pensée de multitudes, de vastes sociétés, subordonnant tout, conscience, intelligence, alïections, droits, intérêts, au commandement brutal d’une simple créature comme nous. Quand nous voyons que sur un mot d’un être fragile placé sur le trône de France, des centaines de milh'ers de fils sont arrachés au foyer paternel , que les liens sacrés de la vie domestique sont violemment brisés, que des myriades de jeunes gens sont appelés à faire du meurtre leur métier, de la rapine leurs moyens de subsistance, et à étendre cette ruineuse domination en extorquant aux nations leurs trésors, nous sommes |)rèt à nous demander si nous ne faisons pas un rêve! Kt quand la déplorable réalité vient s’asseoir à nos côtés, nous rougissons de hont»‘ pour une race qui peut s’abaisser au point d’accepter un lot aussi abject. A la longue, il est vrai, nous voyons le tyran humilié, dépouillé du pouvoir; mais dépouillé |)ar ceux qui au fond ne veulent que jouer le rôle de despote dans une sphère un peu plus res-
Ireinte, et courber l’esprit des nations sous la même verge de fer.
Comment donc se fait-il que la tyrannie ait triomphé ainsi? que les espérances avec lesquelles nous avions accueilli la Révolution française aient été brisées? qu’un usurpateur ait pu arracher les dernières racines de l’arbre de la liberté et établir le despotisme à sa place? La cause principale, il ne faut pas la chercher bien loin et elle ne peut trop exercer la sollicitude des amis de la liberté. La France a échoué par le défaut de cette préparation morale à la liberté, sans laquelle la réussite ne peut être assurée. Elle n’était pas mûre pour le bien qu’elle recherchait. Elle était trop corrompue pour'la liberté. La France^ il est vrai, avait à lutter contre une grande ignorance politique ; mais si cette ignorance n’avait pas été renforcée par de profondes défectuosités morales, elle aurait pu parvenir à gagner la voie des institutions libres. Son naturel l’empécha de .se maintenir dans la liberté; et aujourd’hui il semble étrange que nous ayons jamais pu attendre d’elle quielle s’assurât cette faveur. Comment avons-nous pu croire, qu’une liberté, dont Voltaire, ce railleur impitoyable, avait été le principal apôtre, aurait pu triompher? La plupart des prédicateurs de la liberté en France avaient rejeté toutes les convictions qui ennoblissent l’esprit. Les liens qui unissent l’homme à Dieu, ils les avaient rompus, car ils avaient déclaré qu’il n’y avait pas de Dieu, dans lequel on pût
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mettre sa confiance au jour de la grande lutte pour la liberté. L’immortalité de l’homme, cette vérité qui est la source de toute grandeur, ils s’en moquaient. D’après leur philosophie, l’homme était une créature de hasard, un mélange de matière, une chose éphémère, un ver, destiné à pourrir bientôt et à périr pour jamais. Quelle folie de s’imaginer que de tels hommes étaient capables de travailler à l’émancipation de la race humaine! que dans de pareilles mains les espérances et les droits les plus chers de l’humanité étaient en sûreté! La liberté avait été souillée par leur contact, polluée par leur souffle, et cependant nous espérions qu’elle sortirait vigoureuse et glorieuse de leurs embrassements. Nous comptions sur des hommes, qui déclaraient ouvertement fonder la moralité sur l’intérêt privé, pour les sacrifices, pour le dévouement, pour les vertus héroïques que la liberté exige toujours de ses défenseurs.
La grande cause de l’insuccès de la dernière lutte pour la liberté en Europe est aisément comprise par un Américain, qui a recours à l’histoire de sa propre révolution. Celle-ci eut une issue heureuse, parce qu’elle fut commencée et qu’elle fut conduite sous les auspices de la vertu privée et publique. Notre liberté ne nous vint pas par accident, elle ne fut pas le présent d’un petit nombre de chefs; ses semences avaient déjà abondammentgermé dans les esprits du peuple tout entier. Elle était enracinée dans la conscience et la raison de la nation. Elle étaitle produit
d’une conviction réfléchie et de |irinci|X‘.s généraux répandus avec profusion. Nous n’avions pas de Paris, pas de métropole, qu’un petit nombre de meneurs pussent diriger et qui pût à son tour exercer son influence au dehors, comme un væur puissant, sur des provinces dépendantes et subordonnées. Le |»ays entier était tout cœur. Le principe de vie circulait dans tout le corps social, et chaque village apportait son contingent d’énergie à la résolution solennelle d’être libre. Et ici nous avons l’explication d’un phénomène frappant dans riiisloin* de notre i-évolution, nous voulons parler de ce défaut ou de cette absence de grands hommes jouant les premiers rôles, comme on en rencontre dans les autres pays; de ces hommes^ qui par leur intervention spéciale et individuelle, et par des actes éclatants, décident du sort d’une nation. Il y avait trop de grandeur dans le peuple américain pour permettre à la grandeur privée des chefs du mouvemmit de rejeter tout le reste dans l’ombre. Aussi les États-Unis n’eurentils pas de libérateur, de sauveur politique. Washington, il est vrai, npus procura de grands avantages. Mais Washington ne fut pas un héros, dans le sens vulgaire de cette dénomination. Nous n’avons jamais parlé de lui comme les Français de Bona- |)arte, nous n’avons jamais discouru de son regard d’aigle, de son génie irrésistible, comme si c’était de là qu’eût dépendu notre salut. Jamais nous n’avons perdulerespectdenous-mémes. Nous sentions qu’avec
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l’aide de Dieu, c’était par notre propre courage, par notre propre énergie, par notre propre sagesse, sous l’influence vivifiante et directrice de cette grande et bonne nature, que nous devions devenir libres. Washington nous renditsiirtoutservice par ses noblesqualités morales. — A lui revient la magnifique distinctiond’avoir été à la tète d’une révolution, sans éveiller aucun doute, aucun soupçon sur la pureté sans tache de ses desseins. A lui appartient la gloire d’avoir été la manifestation la plus éclatante de l’esprit qui régnait dans sa patrie; et c’est de celte manière qu’il est devenu une source d’énergie, un lien d’union, un centre de confiance pour un peuple éclairé. Dans une révolution comme celle de France, Washington n’aurait été rien; car cette sympathie, qui existait entre lui et ses compatriotes, et qui fut le secret de son pouvoir, celte sympathie lui aurait fait défaut. Par un instinct infaillible, nous af)peIons Washington, dans notre respectueuse reconnaissance, le père de son pays, mais non pas son sauveur. Un peuple qui a besoin d’un sauveur, qui ne possède pas au fond do son propre cœur un gage assuré, un zèle ardent de liberté, un pareil peuple n’est pas encore préparé à être libre. .
Ici se présente une grande question que nous ne pouvons qu’eflleurcr. Si une préparation morale est nécessaire pour la liberté, comment, se dernandet-on, l’Europe pourra-t-elle jamais être libre? Comment, sous le despotisme qui écrase actuellement le
continent, les nations pourront-elles devenir mûres pour la liberté? Est-il à espérer que les hommes apprendront, à l’école de l’esclavage, à acquérir l’esprit et les vertus qui seules, nous l’avons dit, sont capables d’opérer leur délivrance? Sous les gouvernements absolus de l’Europe, les véritables moyens propres à développer l’amour éclairé et généreux de la liberté, sont au service de la tyrannie. La presse est l’écho des doctrines serviles des cours. Les écoles et les établissements d’éducation sont employés à infuser à la jeunesse les maximes du despotisme. Le christianisme lui-même est transformé en prédication de la légitimité, et ses temples sont profanés par l’enseignement abject d’une soumission absolue. Comment donc est-il possible de faire naitre et de répandre l’esprit d’une liberté sage et morale? Nous venons de poser la difficulté dans toute sa force ; car il n’y a rien à gagner à soustraire aux regards les terribles obstacles contre lesquels les principes libéraux et les institutions libérales doivent lutter. Nous n’avons pas le loisir à présent de résoudre le grand problème que nous venons de soulever. Nous dirons seulement que nous ne désespérons pas de l’avenir; et nous suggérerons brièvement le principal expédient qui nous semble propre à faire avancer dès à présent la cause de la liberté, quelques entraves qu’on lui suscite. Dans les pays despotiques, les hommes à qui Dieu a inspiré des sentiments élevés et la soif de la liberté (et il y en a, disséminés dans
toute l’Europe) doivent, selon la mesure de leur capacité individuelle, entrer en communication avec les esprits individuels. La cause de la liberté sur le continent ne peut progresser que par l’action des hommes en masse. Mais dans chaque pays, il y a quelques personnes qui sentent leur dégradation et l’injustice dont elles sont victimes , qui abhorrent la tyrannie comme le principal obstacle au progrès des nations, et qui ont la volonté et le courage de souffrir pour la liberté. Que ces personnes propagent autour d’elles leur propre esprit, partons les canaux qu’un despotisme jaloux n’a pas fermés. Qu’elles expriment des sentiments nobles dans des entretiens privés, et plus encore par la presse ; car il y a, pour habiller et énoncer des vérités propres à enflammer les cœurs, des procédés qu’aucune censure n’oserait proscrire. Que surtout elles enseignent cette grande vérité, qui est le principe générateur d’une liberté eflicace et la véritable base de la morale et de la religion, nous voulons dire, la doctrine que la conscience, cette voix de Dieu dans chaque cœur, doit être écoutée avant tous les autres guides, et tous les autres maîtres; qu’il y a en nous-mêmes un souverain, revêtu de pouvoirs et de droits bien plus imposants qu’aucun roi extérieur; et que celui-là seul est digne du nom d’homme, qui prend solennellement et avec maturité l’engagement vis-à-vis de lui-même d’obéir à ce guide interne à travers tousles dangers, et j usques au péril de sa vie. Tel est l’esprit de liberté; car aucun
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homme n’esl complètement ni immuablement libre, s’il n’a pas brisé tout joug extérieur pour pouvoir obéir à sa propre conscience de propos délibéré. Tel est l’enseignement qu’il faut donner aussi bien dans les républiques que sous les gouvernements despotiques. Jusqu’à présent pareil enseignement n’a fait que poindre sur le monde. Son application pleine et entière resteàélredévcloppée. A ceux qui,gràceàune expérience sincère, ont en quelque sorte reçu le baptême de cette vérité vitale et si compréhensive, incombe l’obligation d’étre partout ses propagateurs; et celui qui, à coté du trône d’un despote parvient à convertir à elle un seul individu, a rompu un anneau de la chaîne du despotisme. C’est principalement dans la dilfusion de cette élévation du sentiment moral que nous plaçons notre csj)oir de la liberté, et nous avons quelque espoir, parce que, nous le savons, quelques-uns se sont abreuvés de cette vérité et sont prêts, si Dieu les y appelle, à devenir ses martyrs. Nous ne désespérons donc pas de l’avenir, car il y a une sorte de contagion, nous dirons plutôt une sorte d’influence divine, dans la sublimité du principe moral. Voilà notrcprincipale consolation. Nousavons de moins en moins conliance dans la force et l’eflusion de sang, comme moyens d’opérer la rédemption de l’homme, delà servitude. L’histoire nous montre un grand nombre de princes qui ont acquis et consolidé leurs trônes par l’assassina t et la guerre. Mais la liberté, qui n’est sous un autre nom que la justice, l’hon-
neur et la bienveillance, dédaigne de recourir au poignard individuel et manie eti tremblant le glaive public. La véritable conspiration devant laquelle la tyrannie doit tomber, c’est celle des esprits vertueux et élevés, qui se consacreront à l’œuvre de réveiller chez les hommes le sentiment intime des droits, des énergies, des destinées et de la grandeur de la nature humaine; qui opposeront à la force l’héroïsme de la raison et de la conscience et l’esprit de dévouement. Nous croyons que dans ce moment même, il y aurait assez de vigueur morale et de sagesse, pour ébranler les trônes des despotes, si les hommes doués de ces qualités avaient autant de confiance en Dieu et dans leur propre puissance qu’ils devraient en avoir, et s’ils s’insinuaient par toutes les voies dans l’esprit public.
Nous allons clore notre travail, en recommandant à la protection du Dieu tout-puissant la cause de la liberté et de l’amélioration du genre humain. Nous adorons la sagesse et la bonté de sa providence, qui a prescrit que la liberté ne se réalisât que par l’élévation de sentiment, le c'ourageet les sacrifices de l’homme. Nous le bénissons pour les glorieuses tentatives que cette cause a déjà produites ; pour les intrépides défenseurs qui se sont groupés autour de sa bannière, et dont la renommée est le legs le plus précieux des âges écoulés ; pour les peines et les soullrances qui ont servi à la soutenir; pour les sons pénétrants et remuants qui nous viennent des pri-
sons et de l’échafaud, où les martyrs de la liberté ont été renfermés et ont répandu leur sang. Nous le bénissons de ce que la tyrannie même a été dominée par le bien, en excitant des résistances qui nous ont révélé la vigueur du principe moral dans l’àme humaine. Nous supplions ce grand et bon Père, de qui procèdent toutes les influences pures, d’allumer, par son souffle vivifiant, un amour inextinguible pour la vertu et la liberté, chez ces hommes privilégiés qu’il a marqués de son empreinte et qu’il a dotés de facultés et de ))uissances éminentes, pour qu’ils puissent accomplir cette haute mission d’inspirer à leurs semblables le sentiment profond des droits essentiels et des destinées de la nature humaine. Dégoûté de la violence et du sang, nous le supplions de renverser les gouvernements oppresseurs, par le pouvoir calme, mais redoutable, de la vérité et de la vertu, par les enseignements d’un christianisme pur, par la souveraineté de l’opinion éclairée, par le triomphe des sentiments de magnanimité,en un mot, par toutes les influences paisibles’ rationnelles et purifiantes, qui pourront relever le moral des peuples asservis et contre lesquelles les souverains seront incapables de résister. Pour cette révolution pacifique nous faisons des prières ardentes. Si cependant après de longs, de patients et d’inutiles efforts pour faire prévaloir la justice et l’humanité, les amis de la liberté étaient sommés, au dedans par la voix deDieu, au dehors par sa providence, de re-
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vendiquer leurs droits par d’autres armes, d’exercer une action plus vigoureuse, de repousser la force du despotisme par la force, qu’ils n’oublient pas, même à cette, heure provocatrice, dans quel esprit leur haute vocation doit s’exercer. Qu’ils saisissent le glaive avec respect, comme des hommes à qui une sainte fonction est dévolue. Qu’ils se regardent comme les ministres et les délégués de celui, dont le plus précieux attribut est la miséricorde. Qu’ils ne souillent pas leur cause sacrée en commettant le moindre acte de cruauté, en infligeant des douleurs inutiles, en répandant sans motif une seule goutte de sang humain !
Dans la première partie de notre travail nous avons examiné la vie et le caractère de Napoléon Bonaparte. Nous reprenons ce sujet, non pas dans l’intention de parler avec plus de développement de l’individu, mais pour apprécier avec plus de discernement le d’ac/mn qui le guida et dont il fut une remarquable manifestation.
Le pouvoir fut l’idole à laquelle Bonaparte se sacrifia. Obtenir la suprématie et une domination illimitée, soumettre les hommes à sa volonté, fut son but principal, constant, inflexible. Cette passion absorba et fit converger vers elle toute son énergie naturelle. L’amour du pouvoir, ce mobile vulgaire, donne en grande partie la clé de son caractère et de sa vie. Ses crimes ne découlent pas d’une impulsion spéciale à lui. Malgré son entier mépris pour l’espèce humaine, il lui appartenait cependant. Tant il est vrai que ces deux choses, les vertus les plus éclatantes et les vices les. plus sombres, tout en paraissant tracer une ligne de démarcation profonde entre leurs possesseurs et le reste de l’humanité, ont ce-
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pendant leur germe implanté dans la poitrine de chaque être humain. L’homme qui nous attire et nous inspire du respect par sa grandeur intellectuelle et morale, n’est qu’un exemple, une preuve anticipée des améliorations, en vue desquelles tous nous sommes doués déraison et de conscience; et l’homme le plus pervers est devenu tel par la dépravation et l’excès de désirs et d’appétits, qu’il a en partage avec tous ses semblables. Napoléon n’avait dans son caractère aucun élément que d’autres ne possédassent comme lui. Ce fut son malheur et sa faute de se laisser maîtriser et absorber par une seule passion ; de n’imprimer à la croissance de la totalité de son esprit qu’une seule direction ; de souffrir que la vigueur de sa pensée et de sa volonté, qui, si elle avait été consacrée au bien, l’aurait placé au rang des bienfaiteurs de l’humanité, fût asservie à un seul désir. Il ne doit pas être contemplé comme un être prodigieux. Il n’était qu’une manifestation de notre nature. Il nous montre sur une large échelle ce que d’autres par milliers nous montrent sur une plus petite. Il nous fait voir combien grande est la chute qui s’etisuit quand l’harmonie de l’esprit est troublée, que la conscience est détrônée, et qu’une passion violente est laissée maitresse sans restriction d’appliquer tous les ressorts internes et externes à l’accomj)lissement d’un dessein égoïste.
L’influence de l'amour du pouvoir sur les affaires humaines est si constante, si illimitée, si redoutable,
que nous croyons ce principe de notre nature digne d’une attention spéciale ; aussi voulons-aous lui consacrer un petit nombre de pages, comme un appendice très-convenable à notre notice sur Bonaparte.
La passion pour le pouvoir est une des passions les plus universelles et elle ne doit pas être envisagée, sous toutes ses formes, comme une chose répréhensible. Déverser le blâme sur un sentimentnaturel, ce serait vouloir exercer la censure à l’égard du créateur. Ce principe se manifeste à l’aurore même de notre existence. L’enfant ne triomphe et ne se réjouit jamais davantage, quelorsqu’ilacquiert la conscience de sa puissance en surmontant des difficultés ou en se proposant de nouvelles fins. Tous nos désirs, tous nos appétits prêtent aide et énergie à cette passion, car tous trouvent accroissement ou satisfaction en proportion du développement de notre vigueur et de notre ascendant. Nous devons ajouter que ce principe puise son aliment aux plus nobles sources. La puissance est l’élément principal de toutes les qualités les plus grandioses de notre nature. Il entre dans toutes les vertus les plus éminentes, comme la magnanimité, la fermeté d’âme, la constance. Il entre dans l’élévation de l’intelligence. C’est la puissance de la pensée et de son émission qui immortalise les productions du génie. Est-il donc étrange qu’un attribut, au moyen duquel toutes nos passions atteignent leurs objets, et qui caractérise tout ce qu’il y a de grand ou d’admirable dans
l’homme, éveille un désir intense, et soit recherché comme un des principaux biens de la vie?
Ce principe, nous l’avons dit, n’est pas, sous toutes ses formes, un fait criminel. Il y a en effet différentes espèces de pouvoirs, qu’il est de notre devoir de convoiter, d’accumuler, et de conserver opiniàtrément. D’abord il y a le pouvoir interne, le plus précieux de nos biens, le pouvoir sur nous-mémes, le pouvoir de résister aux épreuves, de supporter la souffrance, d’affronter le danger , le pouvoir que nous exerçons sur le plaisir et la peine, le pouvoir de suivre nos convictions, en dépit des menaces et du dédain, le pouvoir de posséder une confiance sereine dans les époques de ténèbres et d’orages. Ensuite il y a le pouvoir sur les choses extérieures, le pouvoir par lequel l’esprit triomphe de la matière, enrôle à son service les éléments les plus subtils et les plus impétueux , emploie le vent, le feu et la vapeur comme ses agents, bâtit des villes, ouvre une route à travers l’Océan et fait pousser des fleurs au désert. Ces formes du pouvoir, et spécialement la première, sont de glorieuses distinctions de notre espèce et on ne peut les priser trop haut.
Il y a une autre espèce de pouvoir, qui, pour le sujet que nous traitons actuellement, mérite principalement notre attention. C’est le pouvoir sur nos semblables. C’est ce pouvoir là que l’ambition convoite avant tout, et qui a instigué plus de crimes et a causé plus de malheurs qu’aucun autre. Cepen-
dant celui-là même, nous ne le condamnons pas d’une manière générale. Il y a une autorité vraiment noble de l’homme sur l’homme^ une autorité qu’il est de notre honneur de rechercher et de pratiquer, qui s’acquiert en faisant le bien, qui est la principale récompense de la vertu. Nous voulons parler de l’influence vivifiante d’un bon et grand esprit sur les autres esprits, au moyen de laquelle des relations sympathiques s’établissent entre eu.x. Loin de la condamner, nous mettons au contraire toute notre sollicitude à la recommander comme la gloire la plus pure qu’une ambition vertueuse puisse se proposer. Le pouvoir de réveillir, d’éclairer, de relever nos semblables peut ajuste titre être appelé divin. Car il n’y a pas de la part de Dieu d’intervention plus bienfaisante et plus sublime, que celle qu’il exerce sur des natures raisonnables, et par laquelle il se les assimile à lui-même. Cette autorité sur les autres âmes est le témoignage le plus infaillible de la grandeur. Nous admirons sans doute la vigueur qui soumet la création physique, ou qui développe les ressources matérielles d’un état. Mais il y a une puissance plus noble, qui fait ressortir les ressources intellectuelles et morales d’un peuple, qui communique de nouvelles impulsions à la société, qui jette dans là circulation des idées neuves et fécondantes, qui communique à l’esprit une nouvelle conscience de ses forces, qui excite la volonté et la fortifie dans le dessein insurmontable de bien faire. Ce
pouvoir spirituel vaut tous les autres. Améliorer la condition extérieure de l’homme est une opération secondaire , qui a surtout de l’importance parce qu’elle fournit les moyens de progresser intérieurement. Le meilleur ministre de Dieu sur la terre, c’est celui qui parle aux autres intelligences avec une énergie vivifiante, qui leur inspire l’amour du vrai et du bien, qui les encourage à souffrir pour la bonne cause, et qui les élève au-dessus des sens et du monde.
Nous ne connaissons pas de pensée plus enivrante que celle de savoir qu’un pareil pouvoir est donné à l’homme; que nous pouvons non-seulement changer la face du monde extérieur, et nous améliorer nous-mêmes par une discipline efficace, mais que nous pouvons en outre devenir une source de vie et de lumière pour nos compagnons d’existence. Nous entrons ainsi dans une espèce de confraternité avec Jésus-Christ, dont la plus haute destinée fut de pouvoir agir avec une nouvelle et céleste énergie sur l’esprit humain. Nous nous complaisons à penser qu’il vint au monde, non pas pour monopoliser cette domination divine, pour jouir d’une grandeur solitaire, mais pour faire participer tous ceux même qui se montreraient dociles à son enseignement religieux, à ce degré de gloire et de bonheur. Tout chrétien, à mesure de ses progrès, conquiert une parcelle de cette fonction divine. Dans la condition la plus humble émane d’un esprit pieux et désinté-
lessé un pouvoir qui fait jaillir sans bruit le sentiment moral et religieux, peut-être chez un enfant, peut-être chez quelques amis, et qui enseigne, sans l’aide de la parole, tout ce qu’il y a d’aimable et de calme dans une franche et sincère vertu. Dans les classes plus éclairées apparaissent de temps à autre des individualités qui, grâce à une force et à une élévation d’âme particulières, obtiennent sur les esprits des autres hommes une influence à laquelle on ne peut assigner de limites. Elles parlent d’une voix qui est entendue des nations éloignées et qui descend jusqu’aux âges futurs. Leurs noms sont répétés avec vénération par des millions d’hommes et des millions d’hommes trouvent dans leurs vies et dans leurs écrits un témoignage encourageant de la grandeur de l’esprit, de sa vigueur morale, de la réalité d’une vertu désintéressée. Voilà les vrais souverains de la terre. Ils partagent la royauté de Jésus-Christ. Ils [)0ssèdent une grandeur qui sera de plus en plus ressentie. Le temps viendra, et les signes précurseurs en sont visibles, où cet attribut de grandeur, si longtemps mal compris, sera reconnu appartenir éminemment, sinon exclusivement, à ceux qui, par leurs caractères, leurs actions, leurs souffrances, leurs écrits, auront laissé des traces impérissables et illustres d’eux-mèmes dans l’esprit humain. Parmi ces souverains légitimes du monde sera rangé le philosophe, qui scrute les secrets de l’univers et de l’àme, qui ouvre de nouveaux champs à l’intelligence, qui
lui communique une conscience nouvelle de sa propre puissance, de ses droits et de sa divine origine, qui imprime à la pensée plus de largeur et de liberté, et qui aide les hommes à comprendre qu’une science sans cesse croissante est le patrimoine qui leur est destiné par leur Père spirituel. Parmi eux sera rangé l’homme d’état qui, évitant une politique vulgaire, remonte à la découverte de l’intérêt véritable d’un état, qui cherche le bien général sans crainte ni faveur, qui comprend que l’esprit d’une nation a plus de valeur que son sol, qui encourage les entreprises des peuples sans les rendre esclaves de la richesse, qui est surtout soucieux de faire naître ou de consolider des institutions propres à faire progresser la société, qui se confie avec une fermeté sublime dans la justice et la vertu, comme les seules bases d’une sage politique et de la prospérité publique, et qui par dessus tout est si bien imbu de l’esprit du Christ et de l’esprit de Dieu, qu’il n’oublie jamais que sa patrie particulière est seulement un membre de la grande famille humaine, se rattachant aux autres nations par une commune nature, par un intérêt commun, et par les lois indissolubles de l’équité et de la charité. Parmi eux sera rangé, peutêtre sur le trône le plus élevé, le réformateur moral et religieux, qui mérite réellement ce nom, qui se place au-dessus de son temps, qui est mû par la sainte impulsion d’attaquer les établissements défectueux, soutenus par des passions sauvages et par des
préjugés invétérés, qui sait arracher de grandes vérités à la corruption des âges, qui unissant au calme et à la pénétration de la pensée la profondeur du sentiment assure à la religion une conviction à la fois éclairée et ardente, qui découvre aux hommes des formes de vertus plus complètes qu’ils n’en ont encore acquises ou conçues, qui répand des lueurs plus claires et plus perçantes sur la perfection pour laquelle ils sont organisés, et qui inspire une foi triomphante dans le progrès continu de notre nature.
Il y a dans ce pouvoir qui n’appartient qu’aux esprits vraiment grands quelque chose de caractéristique, méritant particulièrement d’ètre mentionné. Loin d’asservir ceux sur lesquels il est exercé, il les rend de plus en plus libres; or sous ce rapport, il diffère complètement de cette vulgaire domination dont l’ambition est si avide. 11 réveille chez les autres un pouvoir analogue, il appelle leurs facullésà une vie nouvelle et les encourage particulièrement à suivre leurs propres convictions réfléchies sur la vérité et le devoir. Il donne naissance à une énergie convaincue, au respect de soi-mème, à l’indépendance morale et au mépris de tout joug étranger.
11 y a un autre pouvoir sur les hommes, trèsdifférent de celui-là ; un pouvoir destiné, non à vivifier et à élever, mais à opprimer et à assujettir; un pouvoir qui ravit à l’homme le libre usage de sa nature, qui l’arrache à ses propres mains et le force
à se courber sous la volonté d’autrui. C’est celte domination-Ià dont on cherche à s’emparer avec le plus d’ardeur et que nous avons surtout en vue de démasquer. Régner, donner des lois, revêtir sa propre volonté de la toute-puissance, annihiler toutes les autres volontés, dépouiller l’individu de celte direction de soi-méme qui est son droit le plus précieux, voilà ce qui a toujours été estimé par la foule comme le plus haut prix pour lequel il faille concourir et lutter. Les hommes les plus enviés sont ceux qui ont réussi à subjuguer les multitudes, à soumettre des communautés entières à leur simple volonté. C’est l’amour de ce pouvoir, sous toutes ses formes, que nous sommes désireux de couvrir de réprobation. S’il y a un crime qui puisse être exclu du pardon par la société, c’est bien celui-là.
Ce pouvoir a été exercé de la façon la plus manifeste et la plus pernicieuse par deux classes d’hommes : le prêtre ou le ministre de la religion et Iç gouvernant civil. Tous deux s’appuient sur le même ressort, la peine ou la terreur ; le premier, en appelant à son aide les flammes et les tourments de la vie future et en exploitant la crainte naturelle de puissances invisibles ; le second, en se servant de chaînes, de prisons et de gibets dans la vie présente. Au moyen de ces terribles expédients, à toutes les époques et dans presque tous les pays, on a fait de l’homme, un peu plus ou un peu moins, un esclave et une machine, on l’a garrotté dans toutes ses fa-
cultes, on l’a dégradé en le réduisant à l’état d’instrument des volontés et des passions d’autrui. L’influence de presque toutes les institutions politiques et religieuses a été de rendre l’homme abject dans son esprit, craintif, servile, répétant machinalement des opinions qu’il n’ose examiner, consacrant ses fatigues, sa sueur et son sang à des gouvernements qui n’ont jamais songé au bonheur public comme à leur seule fin légitime. Chez l’immense majorité des hommes, ainsi opprimés et asservis, la conscience de leur propre nature n’a pas encore commencé à poindre ; et la doctrine que chacun a un esprit, d’une plus haute valeur que le monde matériel, destiné à grandir sans cesse par une énergie formatrice et directrice propre, cette doctrine est encore un secret, un mystère, bien qu’elle ait été clairement prêchée, il y a des siècles, par Jésus-Christ. Nous ne connaissons pas de preuve plus forte de l’intensité et de la perversité de l’amour du pouvoir, que le fait d’avoir virtuellement abrogé le christianisme et d’avoir même transformé en instrument de domination une révélation qui respire partout l’esprit de liberté, qui proclame l’égalité d’essence de l’espèce humaine, et dirige ses attaques les plus graves contre la passion de la domination et de l’empire.
Que ce pouvoir qui consiste dans la force et la contrainte, qui consiste à imposer à la multitude la volonté et la décision d’un seul ou du petit nombre, soit d’un ordre inférieur quand on le compare à
cette influence vivifiante sur les autres hommes, dont nous avons parlé auparavant, nous n’avons pas besoin de nous arrêter à le démontrer. Mais une remarque moins évidente, quoique non moins vraie, c’est qu’il est non-seulement inférieur quant à sa nature, mais aussi quant à sa valeur ou à son extension. Ce point là peut ne pas être aussi aisément reconnu. Celui, à la volonté duquel une nation obéit passivement, ou dont le symbole est implicitement adopté par une secte nombreuse, peut ne pas facilement croire que son autorité soit surpassée, nonseulement quant à sa nature ou à sa qualité, mais aussi quant à son étendue, par celui qui a uniquement recours à l’influence paisible, insaisissable, des ressources morales et intellectuelles. Mais, dans ce cas particulier, la supériorité de la puissance morale sur la puissance arbitraire est prouvée par ses effets. Le pouvoir moral est créateur; le pouvoir arbitraire affaiblit l’intelligence et la vigueur de ceux sur lesquels il est exercé. Or n’èst-cepas une œuvre plus puissante de créer que de détruire? Il faut bien plus d’énergie pour animer que pour accabler, pour élever que pour déprimer, pour échauffer et étpndrc que pour refroidir et resserrer. La main, même la plus faible, peut ôter la vie; la rétablir ou la rallumer exige une bien autre intervention. Un vil incendiaire peut détruire en une heure une construction magnifique, produit du travail des siècles. Peut-on comparer l’énergie qu’il déploie avec l’intelligence