MO
créatrice, à laquelle cette œuvre doit son origine?
Un fanatique d’un talent ordinaire peut répandre la terreur dans une foule, et, au moyen des artifices ' si souvent unis au fanatisme, inculquer à des multitudes une croyance avilissante. Son pouvoir peut-il être comparé à l’autorité de celui qui arrache aux ténèbres seulement un seul de ces esprits asservis, et qui l’excite à se former des pensées justes et élevées sur Dieu, sur le devoir et sur l’immortalité? Les forces d’une seule âme, ramenée par une telle influence à l’usage libre et complet de ces facultés, peuvent surpasser dans leur développement l’aetivité intellectuelle de toute une communauté, enchainée et rabaissée par le fanatisme ou la contrainte extérieure. Le pouvoir arbitraire, civil ou religieux, si on le met à l’épreuve d’une expérience vraiment sincère, c’est-à-dire, si on l’envisage dans ses effets, semble avoir plus d’affinité avec la faiblesse qu’avec | la force. 11 débilite et rétrécit ce sur quoi il opère.
Son efficacité ressemble à celle des ténèbres et du ' froid sur le monde naturel. La vraie puissance est vivifiante, productive, elle édifie et donne de la vigueur. Nous en avons un type, une noble manifestation, dans le soleil qui fait naître et répand le mouvement, la vie, l’énergie et la beauté. Celui qui réussit à entraver les intelligences et à dompter les volontés, peut sans doute compter des millions d’hommes au nombre de ses sujets. Mais une race faible, chétive, tel est le produit de son influence.
Digiiiî'Td by Ciooble
— Ul —
Pt ceux qui la composent ne peuvent atteindre la stature et la force de l’homme qu’en brisant leur joug. Celui qui par l’énergie intellectuelle et morale, réveille chez les autres une énergie du même genre, fait mouvoir des ressorts d’une puissance infinie, communique l’impulsion à des facultés auxquelles on ne peut prescrire de bornes, prend l’initiative d’une activité qui n’aura jamais de fin. Une grande et chaleureuse pensée émanée d’un homme isolé et obscur, peut survivre à la chute des trônes et au souvenir ellacé de ceux qui les ont occupés ; telle qu’un feu éternel, elle peut éclairer et ranimer toutes les générations futures.
Nous venons de parler de l’infériorité et du manque de valeur de cet empire sur les autres qui a été si avidement convoité à toutes les époques. Nous serions heureux de pouvoir communiquer une juste idée de son ignominie morale. De toutes les injustices et de tous les crimes, le plus inique est imputable à celui qui a en vue d’établir sa domination sur ses frères. Il déclare la guerre à quelque chose de plus précieux que la vie. Il voudrait dépouiller l’homme de sa principale prérogative, de son principal titre de gloire, de l’empire sur soi-même, de cet empire qui est accordé à l’être rationnel et moral sur sa propre âme et sur sa propre vie. Un tel être est créé pour trouver la dignité et le bonheur à se former et à se gouverner soi-même, à adopter comme son suprême guide ses convictions sur la vérité et le
devoir, à développer ses facultés par le libre exercice, à agir en vertu d’un principe interne, en vertu de sa conscience toujours grandissante. Ses attributs propres et les plus relevés sont le gouvernement de soi-même, le respect de soi-méme, la force de la pensée, la force de choisir le juste et le bien, la force de secouer toute autre domination. Il a été créé pour exercer l’empire au fond de son cœur, et malheur, malheur à ceux qui voudraient lui arracher ce sceptre ! Un esprit, doué par Dieu de raison et de conscience, et capable, grâce à ces dons, de progresser dans la vérité et le devoir, est une chose sacrée, plus sacrée que les temples faits de main d’homme, ou même que tout l’univers extérieur. Il est d’une plus noble lignée que celle dont l’aristocratie humaine est si orgueilleuse. Il porte les traits d’un ancêtre divin. Il a un rapport non-seulement physique, mais moral avec l’Être suprême. A cause de son pouvoir de se déterminer soi-même, il est responsable de ses actes et de tout ce qu’il devient. L’imputabilité, qui au-dessus de toutes choses rend l’existence sérieuse, lui est imposée comme loi. Sa fin souveraine est de se conformer, par sa propre énergie et par les secours spirituels que lui assurent ses propres prières et sa propre sincérité,, à cette perfection de sagesse et de bonté, dont Dieu est le modèle et la source, qui éclate sur nous dans le monde extérieur tout entier, mais dont l’àme intelligente est un récipient plus fidèle et une image plus
glorieuse, que le soleil lui-méme avec toutes ses splendeurs. Ces réflexions nous apprennent qu’il n’y a pas d’outrage, pas de préjudice comparable au tort causé par quiconque veut dompter et subjuguer l’esprit humain, priver l’homme du respect de soi-même, l’amener à avoir davantage en honneur l’autorité extérieure que la raison et la conscience au fond de son âme même, faire de sa personnalité un drapeau et une loi pour son espèce, et, par la force ou la terreur, plier les esprits libres des autres à son opinion et à sa volonté propres.
Toute prééminence , intellectuelle ou morale , implique, comme éléments essentiels, la liberté, l’énergie et l’indépendance morale, de sorte que celui qui s’attaque à elles, soit du haut du trône, soit du haut de la chaire, s’attaque à l’intérêt le plus sacré de l’espèce humaine. La prééminence intellectuelle implique et exige ces conditions. En effet, elle ne consiste pas dans un assentiment passif, même aux plus hautes vérités, ni dans l’accumulation la plus considérable de connaissances acquises par une foi aveugle, et logées dans une mémoire inactive. Elle repose au contraire sur la vigueur, la verdeur et l’indépendance de la pensée ; elle se manifeste de la manière la plus apparente chez celui qui, aimant la vérité au suprême degré, la cherche avec résolution, suit la lumière sans crainte, et modifie les vues d’autrui par l’exercice patient et laborieux de ses propres facultés. Pour un homme libre ainsi, intellec-
— iU —
tuellemenl parlant, la vérité est, non pas ce qu’elle est pour la multitude passive^ une substance étrangère, inerte, sans vie, infructueuse, mais bien une substance pénétrative, féconde, pleine de vitalité, et concourant à la santé et à l’expansion de l’àme. Et ce que nous venons de dire de la prééminence intellectuelle est encore plus vrai de la prééminence morale. Celle-ci a ses fondements et sa racine dans la liberté et ne peut exister un moment sans elle. La véritable idée de la vertu, c’est quelle est un acte libre, le produit ou le résultat de ce pouvoir qu’a l’esprit de se déterminer soi-méme. Ce n’est pas un bon sentiment, infusé par la nature ou communiqué par la sympathie; ce n’est pas une bonne direction, dans laquelle nous sommes tombés par esprit d’imitation, ou qui nous a été imposée par la volonté d’autrui. C’est nous-mêmes qui sommes ses auteurs, dans le sens élevé et propre du mot. Nous dépendons sans doute de Dieu, quant à la vertu; car notre capacité d’agir moralement est entièrement un don et une inspiration venant de lui, et sans son assistance continuelle cette capacité ne servirait de rien. Mais son assistance n’est pas de la contrainte. Il respecte, il ne peut pas violer cette liberté morale qui est son plus riche bienfait. C’est à l’individu à déterminer son propre caractère. Il a plus qu’une autorité royale sur sa propre âme. Qu’il ne l’abandonne jamais. Que personne n’ose intervenir là. Car la vertu est l’empire sur soi-même, ou ce qui est la même chose.
c’est la soumission spontanée au principe du devoir, cette loi suprême de l’àrae. Si cette manière d’envisager la prééminence intellectuelle et morale est juste, alors s’attaquer à la liberté des hommes, c’est diriger le coup le plus mortel contre leur dignité et leur bonheur; et leur plus terrible ennemi, c’est celui qui charge leur raison de chaînes, qui fait de sa volonté leur loi, qui les transforme en instruments, en échos, en copies de sa personne.
Peut-être objectera-t-on contre cette façon de représenter la vertu comme consistant dans l’empire sur soi-méme, que l’Écriture parle d’elle comme consistant dans l’obéissance à Dieu. Mais ce sont là des idées parfaitement compatibles et en harmonie l’une avec l’autre ; car la véritable obéissance à Dieu est le libre choix et la libre adoption d’une loi, dont les grands principes sont approuvés par notre propre esprit et sont regardés comme obligatoires par notrepropre conscience; d’une loiquiest,nonpasune injonction arbitraire, mais l’émanation et l’expression de l’esprit divin, et qui a toujours pour but de communiquer de la vigueur, de la dignité et de l’ampleur à nos meilleures facultés. Celui-là, et celui-là seul, obéit à Dieu d’une façon vertueu.se et agréable, qui respecte le droit, non la puissance, qui a choisi la droiture pour sa règle suprême, qui voit et révère en Dieu la plénitude et la splendeur de l’excellence morale, et qui voit dans l’obéissance le progrès et la perfection de sa propre nature. Mais cette soumis-
sion à la divinité, qui, nous le craignons, est trop commune, et dans laquelle l’esprit se courbe devant la simple puissance et la simple volonté, est tout autre chose que la vertu. C’est, nous le redoutons, un acte de déloyauté envers ce principe moral qu’il faut toujours respecter comme le représentant de Dieu dans l’àme douée de raison.
Peut-être quelques uns craindront-ils, que dans notre zèle ardent pour la liberté et l’indépendance de l’esprit individuel, nous ne jetions des doutes sur le gouvernement et que nous ne fassions presque supposer que c’est un mal. Loin delà. Nous tenons le gouvernement pour un des moyens essentiels de notre éducation intellectuelle et morale, et nous voudrions le fortifier en en faisant ressortir les fonctions légitimes. Le gouvernement, pour autant qu’il soit juste, est le gardien et l’ami de la liberté, de sorte qu’en exaltant l’une nous renforçons l’autre. Le but le plus élevé de toute autorité est de conférer la liberté. Cela est vrai dans le domaine de la famille. Le grand, nous pouvons même dire, le seul objet du gouvernement paternel, d’une éducation sage et vertueuse, c’est de mettre l’enfant à même de déployer le plus complètement ses propres facultés, de susciter en lui la force intérieure, de lui enseigner à se gouverner lui-même. La meme chose est vraie de l’autorité de Jésus-Christ. Il vint sans doute pour dominer sur l’humanité; mais pour dominer, non par des décrets arbitraires, non par la force et la
menace, non par la simple volonté, mais en mettant devant les yeux des hommes, sous la forme de préceptes et par la pratique de la vie, ces règles éternelles de justice, auxquelles le ciel même obéit, et dont chaque âme contient les germes vivants. Il vint pour exercer un pouvoir moral, pour régner par la manifestation des vertus célestes, pour éveiller l’énergie d’une sainte résolution dans l’esprit libre. Il vint pour proclamer la liberté aux captifs, pour ouvrir la porte des prisons, pour dompter la puissance des passions, pour briser le joug d’une religion formaliste, imposée à l’enfance de la race humaine, pour nous élever à rendre à notre créateur un hommage et une obéissance dignes de l’homme. S’agit-il du gouvernement civil, son grand but également c’est d’assurer la liberté. Sa fonction propre, sa fonction la plus relevée, c’est de veiller sur les libertés de tous et de chacun, c’est d’ouvrir à une société le champ le plus vaste pour l’e.xercice de toutes les forces qu’elle renferme. Ses chaînes et ses prisons même ont la liberté générale pour objet. Elles sont justes seulement quand on les emploie à mettre un frein à l’oppression et à l’injustice, à désarmer celui qui a un cœur de tyran, s’il n’en ^ pas le pouvoir, qui fait la guerre aux droits d’autrui, qui, en s’attaquant à la propriété ou à la vie, voudrait substituer la force au règne de lois équitables. La liberté, nous le répétons, est la fin du gouvernement. Pousser l’hommeà la domination desoi-mémeest la fin de toute
autre domination ; et celui qui voudrait river sur lui l’arbitraire de sa volonté est son plus funeste ennemi.
Nous avons eu en vue de démontrer la criminalité de l’amour du pouvoir et de la domination, en signalant les ravages qu’il produit dans l’esprit, et en insistant sur la haute valeur de celte liberté interne qu’il attaque et qu’il détruit. A notre avis ce point de vue est le plus propre à faire impression ; mais la criminalité de cette passion peut encore se faire remarquer, et plus clairement pour quelques uns, dans ses résultats extérieurs, dans la désolation, le sang versé et les calamités dont elle est toujours la cause. Nous lui devons presque tous les malheurs de la guerre. Pour faire prévaloir l’autorité d’un seul homme ou de quelques uns, des milliers et des millions d’hommes ont été transformés en machines sous le nom de soldats, on les a armés d’instruments de destruction, et on les a chargés alors de réduire les autres au même sort qu’eux^ par la crainte et la douleur, par le feu et par le glaive^ par la boucherie et par le pillage. Est-ce donc un léger méfait que d’envoyer marcher les hommes contre leurs frères, que de faire du, meurtre le métier de milliers d’individus, que d’abreuver la terre de sang humain, de la transformer en un désert, de disperser les familles comme de la paille hachée, de rendre les mères veuves et les enfants orphelins, et tout cela pour répandre une désolation plus triste encore, pour
subjuguer les âmes des hommes, en les métamorphosant en de vils parasites, en leur extorquant des hommages dégradants, en les humiliant à leurs propres yeux, et en les façonnant à la servilité comme le principal devoir de la vie? Quand la passion du pouvoir réussit, comme cela est généralement arrivé, à établir le despotisme, il semble que la civilisation même devienne un bien douteux. Pendant que le monarque et sa cour se livrent à un luxe désastreux, les paysans, attachés au sol et condamnés à une série interminable de travaux, sont placés fort peu au-dessus de la brute. Il y a des contrées de l’Europe, de la chrétienne Europe, où le paysan, grâce à la sueur duquel les rois et les nobles nagent dans l’abondance, semble, en somme, avoir moins de jouissances que l’Indien non apprivoisé de nos forêts. Enchaîné à une seule place, se nourrissant des plantes à meilleur marché, parfois incapabhî d’acheter du sel pour assaisonner ses mets grossiers, ne goûtant que rarement ou même jamais de la chair animale, possédant pour asile une hutte entourée; d’un mur d’argile, avec la terre ou des pierres pour plancher, et soumis tout comme la brute à la loi d’un supérieur, il nous semble avoir en partage moins de jouissances physiques, intellectuelles et morales, que le libre rôdeur des forêts, dont aucun homme n’entrave les pas, dont aucun tyran ne viole le wigwam, dont la principale occupation est la chasse, le plus noble des divertissements, qui se
légale de gibier, la plus succulente des viandes^ à qui les courants d’eau paient tribut aussi bien que les bois, dont la vie aventureuse exerce la sagacité et chez qui le péril entretient le courage et la spontanéité de la décision. Nous ne sommes pas le défenseur de la vie sauvage. Nous savons que la liberté dont elle se glorifie est une illusion. Ce simple fait, (|ue la nature humaine dans cette condition ne fait pas de progrès, prouve assez qu’elle manque de la véritable liberté. Nous voulons seulement dire que l’homme, dans les mains du despotisme, tombe parfois au-dessous du sauvage, et qu’il serait préférable pour lui de vivre sans loi, que de vivre sous une autorité sans loi.
C’est le rôle des chrétiens d’envisager la passion du j)ouvoir et de la domination avec une aversion énerque; car elle est particulièrement hostile au génie de leur religion. Jésus-Christ l’a toujours condamnée. Un des indices les plus frappants de sa grandeur morale et de l’originalité de son caractère fut qu’il n’admit aucun rapport, qu’il ne fit aucun comj)romis avec cet esprit universel de son temps, mais qu’il s’y opposa sous toutes ses formes. Il trouva les Juifs se berçant de rêves de domination. Des prophéties relatives au Messie, les plus familières et les |)!us chères pour eux étaient celles qui l’annonçaient comme un conquérant et qui furent interprétées, dans leur amour des choses de la terre, comme une jiromesse de triomphes pour le peuple dont il devait
sortir. Même les disciples choisis de Jésus attendaient de lui de semblables avantages. S’asseoir à sa droite et à sa gauche, ou en d’autre mots, occuper la place la plus recommandable dans son royaume, fut non-seulement leur désir caché, mais l’objet de leur demande ouverte et importune. Mais il n’y avait pas de passion que Jésus rebutât avec plus de sévérité que celle-là. Il enseigna que pour être grand dans son royaume, on devait servir ses frères, au lieu de leur commander. Il plaça au milieu d’eux un enfant comme emblème de l’humilité de sa religion. Ses plus terribles réprimandes tombèrent sur les arrogants et ambitieux Pharisiens. Quant à lui personnellement, il était doux et plein de condescendance, n’exigeant pas de service personnel, vivant avec ses disciples comme un ami, partageant leur pauvreté, dormant dans leur barque de pêcheur et lavant môme leurs pieds ; et en tout cela, il se proposa expressément à eux comme un modèle, sachant bien que le dernier triomphe du désintéressement est d’oublier notre propre supériorité, dans notre sympathie, notre sollicitude, notre tendresse, notre respect et notre zèle plein d’abnégation pour ceux qui sont au-dessous de nous. Nous ne pouvons à la vérité nous étonner que la convoitise du pouvoir ait rencontré le blâme et les menaces les plus sévères du christianisme, puis qu’elle entrait ouvertement en lutte avec la grande fin de cette religion, qui est l’élévation de l’esprit
humain. Il n’y a pas de preuve plus palpable et plus prononcée de la corruption de cette même religion, que de lavoirse transformeren instrument de domination, et enseigner que le devoir primitif de l’homme est de se livrer comme une chose passive entre les mains de ses ministres, prêtres ou rois.
Le sujet que nous discutons actuellement est un de ceux auxquels toutes les nations et spécialement la nôtre, ont intérêt; et nous manquerions notre principal but, si nous n’amenions le lecteur à en faire l’application à nous-mêmes. La passion de dominer, bien que plus complètement développée dans les états despotiques, n’est limitée à aucune forme de gouvernement. Elle est le danger capital des états libres, elle est l’ennemi naturel des institutions libres. Elle agite notre propre pays et jette sans cesse de l’incertitude sur la grande expérimentation que nous faisons ici en faveur de la liberté. Nous essaierons donc, en peu de mots, d’exposer son influence et ses dangers et d’affaiblir cette ardeur avec laquelle on cherche chez nous-mêmes à participer aux fonctions publiques et au pouvoir.
C’est le caractère distinctif des institutions républicaines que, tout en obligeant la passion du pouvoir à modérer ses prétentions et à se contenter d’avantages plus limités, elles tendent à la répandre beaucoup plus au large dans toute la société, et à en faire un principe universel. L’accès des fonctions publiques étant ouvert à tous, des foules d’individus
brûlent de s’y précipiter. Mille mains sont tendues pour saisir les rênes qui ne sont refusées à aucune. Peut-être, dans ce pays de liberté si vanté et se vantant si fort, y a-t-il un grand nombre de personnes qui, si elles étaient appelées à se prononcer sur le bien essentiel d’une république, le placeraient en ceci : que tout homme est éligible à chaque emploi et que les plus hautes fonctions du pouvoir et du crédit sont des prix abandonnés à la concurrence universelle. La supériorité attribuée par beaucoup de personnes à nos institutions consiste, non pas en ce quelles assurent la plus grande liberté , mais en ce qu’elles fournissent à tout homme une chance de gouverner ; non pas en ce qu’elles resserrent le pouvoir du gouvernement dans les limites les plus étroites qui puissent se concilier avec le salut de l’état, mais en ce qu’elles le jettent dans le plus de mains que possible. Le grand crime du despote d’après leurs idées, c’est qu’il se réserve le plaisir de la domination pour lui seul, qu’il en fait un monopole, tandis que nos institutions plus généreuses,en fragmentant le pouvoir, et en appelant la multitude à s’y accrocher, répandent cette jouissance au loin et au large. Le résultat de ceci, c’est que l’ambition politique infecte notre pays, et engendre une agitation et une inquiétude fiévreuses qui, aux yeux des monarchistes, peuvent sembler faire plus que contrebalancer nos formes de liberté. L’esprit d’intrigue, qui chez les gouvernements absolus, est confiné dans les
cours, circule dans tout le pays ; et comme les individus ne peuvent accomplir leurs desseins politiques par leur action privée, ils se groupent en partis, formés ostensiblement en vue d’un intérêt public, mais ayant uniquement pour but l’acquisition du j)ouvoir. Le souverain nominal, c’est-à-dire, le peuple, comme tous les autres souverains, est courtisé, il a ses flatteurs, et on lui dit qu’il ne peut mal faire.
Son orgueil est entretenu, ses passions sont excitées^ ses préjugés deviennent invétérés. Tels sont les pro- ' cédés par lesquels d’autres républiques ont été renversées, et celui-là doitétre aveugle qui n’en retrouve pas les traces chez nous. Nous ne voulons pas e.\a- i gérer nos dangers. Nous nous réjouissons de savoir que les progrès de la société opposent de nombreux obstacles à l’amour du pouvoir. Mais tout homme sage, qui voit ses œuvres, doit le redouter comme notre ennemi capital.
Cette passion puise sa force et sa véhémence dans notre pays de l’idée communément répandue que le pouvoir politique est la plus haute récompense que la société ait à offrir. Nous ne connaissons pas d’illusion plus générale, et ce n’est pas la moins dangereuse. Inculquée, comme elle l’est, dans les esprits dès notre jeunesse, elle fournit un aliment immense à l’ambition politique. Elle attire l’activité des intelligences les plus distinguées du pays vers les emplois ! publics comme vers le bien suprêmeetelleproduitdes hommes inquiets, intrigants et sans principes. Ellefail I
surgir des masses de compétiteurs égoïstes pour un nombre comparativement restreint de places, et elle encourage cette recherche effrontée, impudente, de l’élévation personnelle, que le sens moral droit et le respect de soi-même, plus répandus dans la société, couvriraient de honte et de mépris. Ce préjugé nous est venu des temps passés et c’est un de leurs legs les plus funestes. Gouverner les autres a toujours été regardé comme la plus haute fonction sur la terre. Nous avons une preuve remarquable de la force et de la pernicieuse influence de cette persuasion, dans la manière dont l’histoire a été écrite. Qui remplit les pages de l’histoire? Ce sont les chefs politiques etmilitaires,qui n’ont vécu que pour une seule chose, soumettre et gouverner leurs semblables. Ils occupent le premier plan, et le peuple, l’espèce humaine, disparait comme sans importance, et est presque éclipsée derrière ses maîtres. Le véritable, le plus noble objet de l’histoire, c’est de rappeler les vicissitudes de la société, son esprit aux différentes époques, les causes qui ont déterminé ses progrès et son déclin, et spécialement les manifestations et le développement de ses plus hauts attributs et intérêts , de l’intelligence, du principe religieux, du sentiment moral, des beaux-arts et des arts utiles, des triomphes de l’homme sur la nature et sur lui-mème. Au lieu de cela, nous avons des annales d’hommes au pouvoir, souvent faibles, plus souvent méchants, qui font peu de chose ou rien pour l’avancement de leur
siècle, qui ne sont en aucune façon ses représentants, que le hasard de la naissance peut-être a élevés à ce degré d’influence. Nous avons les rivalités des courtisans, les intrigues des cabinetS;, les sièges et les batailles, les naissances et les décès royaux, et les secrets du palais, cette sentine de débauche et de corruption. Voilà les étapes de l’histoire. Les inventions de l’imprimerie, de la poudre à canon, de la boussole, ce sont de trop médiocres affaires à retracer par elle. Elle doit se courber devant les rois et les guerriers. Elle a des volumes pour les complots et les querelles de Leicester et d’Essex sous le règne d’Élisabeth, mais pas une page pour Shakspeare ; et si Bacon n’avait pas rempli une fonction publique, elle aurait à peine mentionné son nom, dans sa sollicitude à conserver les faits du Salomon de ce temps, Jacques B*’.
Nous avons parlé de l’importance extrême, qu’on attache aux gouvernants et au gouvernement, comme d’un préjugé; et nous pensons qu’on pourrait faire quelque chose pour affaiblir la passion du pouvoir, en plaçant cette idée sous un jour plus apparent. Il nous semble qu’il ne serait pas très-difficile de montrer, que gouverner les hommes n’est pas une sphère d’action aussi relevée qu’on l’a supposéd’ordinaire,et que ceux qui ont obtenu cette dignité ont usurpé dans l’histoire et dans l’esprit des hommes une place au-dessus de celle qu’ils étaient en droit' d’occuper. Nous croyons réellement que nous ne sommes pas
— Ii7 —
seul (le cette opinion, qua ce sujet un changement de manière de voir a commencé et continue à s’opérer, que les hommes apprennent qu’il y a dans les affaires humaines de plus hautes sources de bonheur et des agents plus importants que la domination politique. C’est un signe de progrès de la société, de rabaisser l’homme public et de relever l’homme privé. Le pouvoir tombe ainsi dans les mains d’individus non qualifiés, et se répand dans toutes les classes de la société. Des moyens d’une influence étendue se multiplient et se répartissent librement, de nouveau.x canau.v s’ouvrent, grâce auxquels les intelligences bien dotées, dans quelque rang ou condition que ce soit, peuvent communiquer leurs richesses au loin et au large. Avec la diffusion de l’éducation et de l’imprimerie, un homme privé peut maintenant parler à des multitudes, incomparablement bien plus nombreuses que n’en ont jamais électrisées les orateurs anciens ou modernes, soit dans les assemblées populaires, soit dans les chambres législatives. Par toutes ces ressources la vérité établit sa souveraineté sur les nations, sans le secours du rang, de la fonction ou du glaive ; et ses fidèles ministres deviendront de plus en plus les législateurs du monde.
Nous sommes loin de le contester, nous le soutenons même avec conviction, le gouvernement est un grand bien, il est essentiel au bonheur des hommes ; mais il accomplit son bien principalement par une
influence négative, en réprimant l’injustice et le crime, en préservant la propriété de toute atteinte, et en écartant ainsi les obstacles au libre exercice des facultés humaines. Il ne confère que peu d’avantages positifs. Sa mission est non de procurer le bonheur, mais de fournir aux hommes l’occasion de travailler à leur bonheur par eux-mêmes. Le gouvernement ressemble à l’enceinte qui entoure nos terres ; c’est une protection indispensable, mais elle ne fait pas pousser la moisson, ni mûrir les fruits. C’est à’ l’individu à décider si l’enclos sera un paradis ou un désert. Combien est peu positif le bien que le gouvernement est capable d’accorder ! Il ne laboure pas nos champs, il ne bâtit pas nos maisons, il ne noue pas les liens qui nous attachent à nos familles, il ne donne pas le désintéressement au cœur, ni l’énergie à l’intelligence et à la volonté. Tous nos grands intérêts sont abandonnés à nous-mêmes ; et les gouvernements, quand iis s’en sont mêlés^ leur ont apporté plus d’entraves qu’ils ne les ont fait avancer. Par exemple, ils n’ont pris la religion sous leur protection que pour la défigurer. De même l’éducation, dans leurs mains, n’a généralement fait que propager des maximes de servitude, et prêter appui à d’anciennes erreurs. De la même façon ils ont paralysé le commerce par leurs soins et leurs encouragements et ils ont accru le paupérisme par leurs expédients pour le soulager. Le gouvernement a presque toujours été une barrière contre laquelle
DIgilized by Googld
rintelligeiice a eu à lutter; et la société a dû ses principaux progrès aux individualités privées, qui ont laissé derrière elles leurs chefs et les ont graduellement surpassés, à leur confusion, en vérité et en sagesse.
La vertu et l’intelligence sont les grands intérêts d’une société, ils comprennent et valent tous les autres; et l’enlreprise la plus noble est de les faire progresser. Or nous estimons que le pouvoir politique n’est pas le moyen le plus efficace pour leur avancement et par conséquent nous douions que le gouvernement soit la seule sphère, le sphère la plus élevée qui convienne aux esprits supérieurs. La vertu, d’après sa véritable nature, ne peut être le produit de ce qu’on appelle l’intervention directe du gouvernement, c’est-à-dire, de la législation. Les lois peuvent réprimer les crimes. Leur, mission c’est d’ériger des prisons pour la violence et la fraude. Mais la valeur morale et religieuse, la dignité de caractère, l’élévation de sentiment, tout ce qui fait de l’homme un objet de bénédiction pourlui-mème et pour la société, est placé hors de leur domaine. La vertu est le propre de l’àme, où les lois ne peuvent pénétrer. L’excellence morale est quelque chose de trop pur, de trop spirituel, de trop céleste, pour être le résultat du grossier mécanisme gouvernemental. La législation humaine s’adresse à l’amour de soi et elle opère par la contrainte extérieure. Son principal ressort c’est la punition. Elle ne peut pé-
Digilized by Googicj
nétrer jusqu’à la source des sentiments vertueux, des grandes et bonnes actions. Aussi les gouvernants, malgré toute leuromnipotence présumée, ne peuvent songer à prescrire par ordonnance la philanthropie, la reconnaissance, le sentiment religieux, la grandeur d’àme, ni la pureté de la pensée. La vertu est chose trop élevée pour concerner le gouvernement. C’est une inspiration de Dieu, non une création de la loi ; et les agents que Dieu honore principalement de sa protection, sont ceux. qui, aussi bien dans la pratique que dans la méditation, sont parvenus à la concevoir largement, et qui la font connaître, non par des panégyriques superficiels, mais par le langage d’une conviction profonde et par une vie pure.
Le gouvernement contribue donc peu par son intervention directe à l’avancement de ce qui intéresse essentiellement la nature humaine. Que dire maintenant de son intervention indirecte? Ici nous ne voulons blesser personne, mais il doit nous être permis d’user de cette franchise de langage qui convient à des chrétiens et à des hommes libres. Nous craignons donc que l’influence indirecte du gouvernement ne soit tout à fait en opposition avec la vertu ; et en avançant cela, nous ne parlons pas des autres pays, ni des institutions politiques différentes des nôtres. Nous n’entendons pas répéter, ce qui trouverait de l’écho de toutes parts autour de nous, que la monarchie corrompt un état, que l’air des cours exhale
l’infcclion, et souille les classes élevées d’une teinte de licence qui se communique à leurs inférieurs. Nous voulons parler du gouvernement de chez nous; et nous demandons aux hommes sages de nous répondre s’il ne contribue pas plus au vice qu’à la vertu. Nous craignons qu’ici comme ailleurs les tendances du pouvoir politique ne soient corruptrices; et que, généralement parlant, les hommes publics ne fournissent pas au peuple l’enseignement le plus eflicace de la vérité, du désintéressement et d’une intégrité incorruptible. Il y a dans tout ce qui se rattache au domaine de la politique une erreur prédominante, qui nécessairement doit rendre les institutions civiles démoralisatrices. Cette erreur est profondément enracinée, elle est le produit des âges. Nous voulons parler de cette opinion que les hommes publics sont déchargés jusqu’à un certain point des obligations éternelles et immuables de la moralité; que le pouvoir politique est une récompense, et justifie des artifices et des complaisances qui seraient couverts de mépris dans la vie privée; que le savoir-faire, l’intrigue, la dissimulation et le recours aux passions basses, ne méritent qu’un blâme léger, lorsqu’ils sont mis eu usage pour parvenir à quelque but politique. Il s’en est suivi que les lois de la vérité, de la justice, et de la fraternité ont été rarement appliquées dans les affaires publiques comme dans les affaires privées. Des personnes même qui avaient réprouvé avec indignation les intrigues, la
recherche des emplois et les sacrifices à la popularité, qui déshonorent notre condition intérieure, sont disposées à approuver une politique tortueuse ou égoïste à l’égard dos nations étrangères, du moment qu’une pareille politique peut procurer de grands avantages à leur propre pays. Or la grande vérité, qui sert de base à la cause de la vertu, c’est que l’équité est une loi éternelle, immuable et universelle, liant aussi bien le ciel que la terre, qu’elle est la perfection du caractère de Dieu et qu’elle constitue l’harmonie et le bonheur de la création rationnelle ; aussi, selon que les institutions politiques jettent du doute sur cette grande conviction, selon qu’elles enseignent que la vérité, la justice et la fraternité sont des obligations locales, partielles, exigeant l’hommage du faible, mais s’inclinant devant celui qui exerce le pouvoir, selon qu’elles insultent ainsi la majesté imposante et inviolable de l’éternelle loi, dans la même proportion elles sapent les fondements de la vertu d’un peuple.
Par rapport à l’autre grand intérêt de la société, son côté intellectuel, le gouvernement peut faire beaucoup de bien par une influence directe, c’est-àdire, en instituant des écoles ou en accordant des ressources pour. l’instruction des classes pauvres. S’il agirait plus sagementen assumant sur lui-mème, ou en abandonnant aux efforts individuels, le soin de pourvoira l’établi.ssement d’institutions littéraire plus élevées, c’est une question difficile à résoudre.
Mais personne ne révoquera en doute, que ce ne soit une noble mission de faciliter et de développer les connaissances dans les classes de la société, que leur condition pénible expose à une existence purement animale. Néanmoins l’action du gouvernement par rapport au développement de l’intelligence est nécessairement superficielle et restreinte. Les grandes sources de la force et du progrès intellectuels chez un peuple, ce sont des penseurs vigoureux et originaux, quelque part qu’on les trouve. Le gouvernement ne peut pas étendre les limites de la connaissance, et il ne le fait pas ; il ne peut pas entreprendre des expériences dans les laboratoires, ni explorer les lois des règnes animal et végétal, ni établir les principes de critique, de morale et de religion. L’énergie requise pour faire progresser l’intelligence d’un peuple, est particulièrement du domaine des forces individuelles d’hommes privés, qui se consacrent au labeur solitaire de la pensée, qui respectent la vertu, qui font naître des manières de voir conformes à leur époque, qui nous aident à secouer le joug des préjugés dominants, qui améliorent les procédés surannés d’éducation ou en inventent de meilleurs. Il est vrai que des grands hommes à la tète des affaires peuvent contribuer, et contribuent souvent beaucoup au développement de l’esprit d’une nation. Mais trop souvent il arrive que leur position y fait obstacle bien plus que leur utilité ne le favorise. Leurs relations avec un parti et
Digilized by Coogle
l’habitude d’envisager les choses par rapport à leur agrandissement personnel, obscurcit trop souvent les intelligences les plus élevées, et convertit en protecteurs de vues étroites et d’intérêts temporaires ceux qui, dans d’autres conditions, auraient été les lumières de leur temps et les propagateurs de l’éternelle vérité. Par ces remarques sur l’influence limitée du gouvernement quant aux intérêts les plus précieux de la société, nous comprenons que le pouvoir politique n’est pas le pouvoir le plus relevé , et que pour le progrès de l’intelligence, il doit cesser d’être convoité comme la distinction principale et la plus honorable sur la terre.
Si nous passons maintenant à la considération de cet intérêt, auquel on s’attend surtout que le gouvernementdoiveveiller,etsur lequel il est le plus compétent pour agir avec autorité , nous n’arriverons pas à un résultat très-différent de celui que nous venons de mettre en relief. Nous voulons parler de la propriété ou de la richesse. Que l’influence des institutions politiques sur ce point considérable soit importante et inappréciable, c’est ce que nous ne prétendons pas nier. Mais, comme nous l’avons déjà suggéré, elle est principalement négative. Le gouvernement enrichit un peuple en écartant les obstacles au déploiement de ses forces , en le protégeant contre tout dommage, et en lui fournissant l’occasion de s’enrichir lui-même. La source de la richesse des nations est, non pas le gouvernement.
mais leur propre sagacité, leur propre industrie, leur propre esprit d’entreprise, et leur propre vigueur de caractère. Abandonner un peuple à luiinème est généralement le meilleur service que .ses gouvernants puissent lui rendre. Il y eut un temps où les souverains fixaient les prix et les sa laires, réglaient l’industrie et les frais d’exploitation , et s’imaginaient qu’une nation mourrait de faim et s’éteindrait, si elle n’était guidée et gardée comme un enfant. Mais nous avons appris que les hommes sont leurs propres et leurs meilleurs gardiens , que la propriété est mieux garantie quand elle est abandonnée à ses propres soins , et que , généralement parlant, même les grandes entreprises peuvent mieux s’accomplir par l’association volontaire des individus que par l’État. En effet, à chaque pas de cette discussion , nous avons rencontré cette vérité, que le pouvoir politique est un faible ressort comparé à l’intelligence, à la vertu et à l’effort individuels^ et ce que nous désirons le plus vivement, c’est de fortifier cette vérité^ parce .que en concevant une idée exagérée du gouvernement , les hommes sont disposés à attendre de lui ce qu’ils doivent faire par eux-mémes , et à rejeter sur lui le blâme qui doit retomber sur leur propre faiblesse et leur propre imprévoyance. Le grand espoir de la société c’est le caractère individuel. La civilisation et les institutions politiques sont elles-mêmes des sources d’une quantité de maux que rien ne peut
détourner ni adoucir, si ce n’est l’énergie iutellecluelle et morale des citoyens privés. Tels sont, par exemple, les inégalités monstrueuses delà propriété, ' les contrastes déplorables de condition, qui déparent une vaste cité, que les lois créent et ne peuvent faire disparaître, qui ne peuvent être adoucis et amoindris que par un principe de contrainte morale chez les classes pauvres et par une sage générosité chez les riches. La grande leçon k retenir pour les hommes, c’est que leur bonheur est dans leurs propres mains, qu’il doit être le produit de leur propre fldélité envers Dieu et de leur conscience , que les institutions extérieures ne peuvent suppléer à l’absence du principe interne, de l’énergie morale, tandis que celle-ci peut aller jusqu’à suppléer à l’absence de presque toute assistance extérieure.
Nos réflexions prouvent que notre estime pour les institutions politiques est plus modérée que celle qui prévaut d’ordinaire, et que nous regardons le pouvoir, pour lequel l’ambition a tramé tant de complots et versé tant de sang, comme destiné à occuper une place de plus en plus restreinte parmi les moyens d’être utile etde se distinguer. Il y aéependant une branche du gouvernement, pour laquelle nous professons une grande vénération , que nous réputons comme un bienfait inappréciable et contre laquelle, pour rien au monde, nous ne voudrions lancer un mot de nature à la ravaler; et nous sommes d’autant plus disposé à en parler, que sa
valeur relative nous semble peu comprise. Nous voulons faire allusion au pouvoir judiciaire, celte branche d’administration qui vaut toutes les autres dans un État. Tandis que les hommes politiques dépensent leur zèle pour des intérêts transitoires, dont la principale importance dérive peut-être de leur rapport avec un parti, il est du ressort du juge d’appliquer ces lois imposantes et universelles du droit, d’où dépendent essentiellement la sécurité, l’industrie, et la prospérité des individus et de l’État. De son tribunal, comme d’un trépied sacré, découlent les décisions de la justice. A nos yeu.x il n’y a rien, dans tout le mécanisme des institutions civiles, de si intéressant et de si respectable, que cette application impartiale et pleine d’autorité des principes de la législation morale. L’administration de la justice dans ce pays, où le juge, sans garde, sans soldats, sans pompe, décide des intérêts les plus chers des citoyens, se confiant avant tout pour l’exécution de ses sentences sur le sentiment moral de la société, est l’aspect le plus beau et le plus encourageant, sous lequel notre gouvernement puisse être envisagé. Nous le répétons, il n’y a rien dans les affaires publiques de si respectable que la voix de la justice, se manifestant par ses délégués, atteignant et subjuguant aussi bien le puissant que le faible, plaçant une barrière autour de la splendide demeure du riche et de l’humble cabane du pauvre, réprimant l’iniquité, protégeant
l’innocence, humiliant les oppresseurs, et proclamant pour tout être humain les droits de la nature humaine. Nous avouons que souvent nous nous en retournons de la salle du congrès, la douleur et l’humiliation au cœur, parce que nous y voyons le législateur oublier la majesté de ses fonctions, oublier les liens qui l’unissent à une vaste et grandissante société, et sacrifier la prospérité publique à son parti ou à son intérêt personnel ; et alors ce qui nous console, c’est de nous rendre à la cour de justice, où le dispensateur des lois, fermant l’oreille à toutes les sollicitations de l’amitié ou de l’intérêt, faisant abstraction pour un moment de tout attachement privé, oubliant l’opinion publique, et résistant au sentiment public, ne s’inquiète que de ce qui est JUSTE. Nous jetons un regard d’espérance et de joie sur nos tribunaux, ce rendez-vous et ce refuge de la faiblesse et de l’innocence. Nous nous glorifions, avec un vertueux orgueil, de ce qu’aucun souffle de corruption n’ait encore vicié l’air pur qu’on y respire. A cette branche-là du gouvernement nous ne pouvons attribuer trop d’importance. Sur elle nous ne pouvons veiller avec trop de jalousie. Toute atteinte à son indépendance, nous devons la ressentir et la repousser, comme le plus grand dommage que puisse essuyer notre pays. Malheur, malheur à la main impie, qui voudrait ébranler cette colonne, la plus sacrée et la plus précieuse de l’édifice social !
Dans les remarques que nous venons de soumettre à nos lecteurs, nous avons traité de grands sujets, sinon dignement, du moins, nous en avons la confiance, avec des intentions pures. Nous avons eu pour but de démasquer la passion de la domination, le désir de gouverner le genre humain. Nous nous sommes efforcé de montrer la supériorité du pouvoir, de l’influence morale sur cette autre influence, qui pendant des siècles a été confisquée par des mains avides et sanglantes. Nous nous sommes efforcé de soulever une immense réprobation contre celui qui voudrait établir l’empire de la force brutale sur des êtres doués de raison. Nous nous sommes efforcé de signaler comme l’ennemi de sa race, l’homme qui, de quelque manière que ce soit, voudrait enchaîner l’esprit humain et soumettre les volontés des autres à la sienno. En un mot, nous avons voulu réveiller chez les autres et en nous-mémc un juste respect de soi-même, le libre usage et la libre expansion de nos facultés les plus sublimes, et spécialement cette force morale, cette énergie d’une résolution sainte, vertueuse, sans laquelle nous sommes des esclaves au milieu des institutions les plus libres. Nous ne pouvons pas implorer de Dieu de meilleurs bienfaits^ ni consacrer nos vies à de plus nobles acquisitions.