‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 10 sur 56 · LE SÉMINAIRE · texte numérisé non relu

LE SÉMINAIRE

en moi jusqu'à m'effrayer, et je ne fus délivré de mon angoisse que lorsque mon domestique entra dans ma chambre.

Effrayé de ma pâleur et de mon abattement, il courut chez le procureur l'avertir que j'étais fort malade, et lorsqu'un moment après jenlrai chez celui-ci, il s'informa avec bonté de ce qui avait pu m'occasionner du malaise; je lui avouai naïvement le sujet de l'émotion que je venais d'éprouver, et il me raconta en retour comment un amour malheureux l'avait jeté dans une Chartreuse, tandis que son amie se jetait de son côté dans un couvent ; « et cependant il est bien avéré, me dit-il, ce sont là ses expressions, qu'on ne peut vivre dans le cloître qu'en renonçant au sens commun et en courant risque d'y perdre la raison, comme dom Ignace et une grande partie de nos jeunes religieux, r. Pour lui, il avait réussi à se rendre nécessaire, parce qu'il se trouvait le seul qui eût reçu quelque éducation, et qui pût, avec le prieur, faire les honneurs de la maison. L'envie l'avait fréquemment poursuivi : les vieux chartreux l'avaient accusé de mener une vie dissipée, de trop dépenser, de manquer d'égards, parce qu'il avait quelquefois refusé de satisfaire leurs fantaisies, et notamment de leur fournir à volonté des vins étrangers et de l'eau-de-vie de Dantzig. Dans ces circonstances, il avait plusieurs fois demandé aux frères visiteurs de rentrer dans le cloître; mais plus il avait insisté, plus ils l'avaient supplié de conserver ses fonctions dans lesquelles il savait bien que personne n'était en mesure de le remplacer.

J'ai déjà fait connaître cet excellent parent, l'être le plus heureux du monde en dépit de ces petits tracas, aussi libre de préjugés que de passions, et en somme, insouciant comme un moine. Il s'était mis en tète de me faire chartreux, projetant de me donner sa place, et me montrant en perspective fortune et bonheur pour moi et les miens. Il fallait seulement passer par le cloître. Mais c'est alors que l'image de ces moines, qui avaient consumé leur inutile existence à user avec leurs sandales et les manches de leurs robes les pierres de ce cloître, se dressait devant mon imagination effrayée, en même temps que l'espoir de retrouver un jour celle qui ne cessait d'occuper toutes mes pensées se soulevait contre tant de belles promesses. Dom Le Noble, le prieur, avait d'ailleurs pris soin de me désenchanter de ce tableau d'un bonheur qu'il aurait fallu payer si chèrement. Dom Le Noble, jeune encore, était assez savant pour un chartreux de cette époque. Avec de l'éducation, il avait une certaine aisance dans les manières, sans que ses traits assez beaux en perdissent rien de l'austérité de rigueur. Il m'avait parfaitement accueilli dès mon arrivée, et dom Barthélémy lui ayant laissé entrevoir que j'étais sans doute venu au val Saint-Pierre dans l'intention de me vouer à l'état monastique, il avait paru s'intéresser à moi. Un jour que je me trouvais seul avec lui, il amena la conversation sur le sujet de la vie religieuse, et après en avoir tracé de main de maître les avantages inappréciables pour l'autre vie, il arriva à ce qu'elle a daf-

170 KEl'U.NSK AUX INCL Ll' AXIONS.

freux dans celle-ci : il nie montra qu'un chartreux, condamné à linir ses jours dans le cloUre, y devenait nécessairement imbécile ou fou, et que l'on en voyait parfois, pris par le désespoir, mettre fin eux-mêmes, en blasphémant, à une existence exécrée. 11 me cita alors pour exemple plusieurs do ses jeunes moines qui étaient détenus dans des chambres grillées et qui avaient totalement pcM'du la raison. « Quoique je puisse comme prieur, me dit-il. porter assez loin ma liberté, voyager commodément en habit de prêtre séculier, sortir tous les jours, commander, je ne cesserai toute ma vie de me repentir d'avoir embrassé un état qui ne convient qu'à une brute. 'V^ous avez fait, ajouta-t-il, de bonnes études, et après une année de noviciat vous pourriez entrer dans les ordres ; raison de plus pour vous désespérer quand vous vous verrez renfermé pour jamais dans ces murailles, sans livres, sans conversation, sans amis, au milieu d'envieux imbéciles et méchants, qui ne chercheront qu a vous empêcher de sortir du cloître. Le procureur, le plus égoïste et le plus insouciant de tous les hommes, est le seul avec qui je puisse parler. Ne vous fiez point à ses promesses; il n'a pas le droit de vous céder sa place, et, le pourrait-il, il ne le ferait pas. Sa place et la mienne elle-même ne tiennent à rien : un caprice des visiteurs peut nous replonger dans le cloître et nous replacer sous la main de ces moines qui nous haïssent. Gardez-vous donc de devenir chartreux; ne soyez pas même prêtre, si vous ne savez pas feindre, car vos études vous conduiront à vous éclairer, et alors malheur à vous si vous semblez douter ! »

J'étais déjà, comme je l'ai dit, bien convaincu; je ne restais à la Chartreuse que parce que j'avais besoin d'y prolonger encore un peu mon séjour. Quand nous nous trouvions seuls avec dom Barthélémy, ou avec le curé de Savigny ou celui de Bray, nous allions après dîner chez le courrier. Ce religieux, âgé seulement de quarante ans, touchait à la fin de sa carrière. Né à Vervins, il avait fait quelques études à Paris, et, n'ayant pu percer, il était revenu se faire moine Au Val-Saint-Pierre. A deux reprises, il était devenu fou à lier. Le prieur avait obtenu des visiteurs de le faire changer de maison, mais son état n'ayant fait qu'empirer, on le lui avait renvoyé ; et le bon prieur, connaissant bien la source de son mal, l'avait fait sortir du cloître en lui conférant l'emploi do courrier. Sa raison s'était rétablie; mais sa figure et ses {jesies avaient conservé les tristes empreintes de la folie et sa santé était à jamais perdue. Son occupation principale consistait à tirer des étincelles dun électrophore. ou à déclamer les tragédies de Voltaire, avec la prétention d'imiter le Kain qu'il avait vu jouer; c'était un alfreux Brutns en capuchon. Il ne se nourrissait alors que d'écluiudés et encore ne pouvait-il digérer qu'étendu sur des chaises. Nous jouions chez lui à la mouche, et bien que je n'aie jamais su aucun jiui. je gagnais facilement.

En compagnie du prieur, je faisais fréquemment dos excursions, soit à

LE SExMlNAlUt. <74

Bray chez le curé, qui était un vrai paysan, mais qui avait de très jolies et très aimables nièces, soit chez le curé de Savigny, homme du monde qui recevait la bonne société du pays et chez qui je fis. entre autres, la connaissance de Jean de Bry qui devait être plus tard mon collègue à l'assemblée législative et à la convention. A certains jours de fête, toute cette compagnie se rendait aussi au Val-Saint-Pierre ; on y recevait les dames soit à la basse-cour, soit dans le pavillon du concierge nommé la Mal-youverne, et on leur faisait fête. J'allais souvent à la ch;issc avec un M. Bouvet, horloger de Laon, qui était chargé du soin des pendules et des horloges du couvent ; il était bon chasseur, el c'est à lui que je dois d'être devenu assez habile tireur. On préparait et l'on servait notre gibier soit à la basse-cour, soit à la Mal-gouverne. Je visitais aussi les fermes de la maison avec le procureur, ou les ventes de bois avec le courrier.

A diverses fêtes, où les chartreux se réunissaient, on m'accordait la faveur insigne de manger avec eux au réfectoire. Chaque chartreux avait devant lui un pot d'étain, d'une pinte, rempli de bière, un autre de même dimension rempli de vin de Champagne ordinaire, et une bouteille cachetée de vin vieux ; et ce qu'il ne buvait pas était porté par les frères lais dans le tour placé à côté de la porte de la cellule : on servait à chacun une tranche d'esturgeon d'une livre, du poisson de rivière en pareille quantité, une omelette de six œufs, du pain frais à volonté, du fromage et les plus beaux fruits. Chaque chartreux, enformô dans son capuchon, mangeait dans le plus profond silence et sans lever les \cux sur son voisin. Je ne pouvais concevoir comment un homme, et surtout un homme oisif, pouvait engloutir tant de nourriture ; cependant, à l'exception du prieur, tous les moines mangeaient leur portion, et j'ai même vu doin Pierre et dom Quentin, deux vieillards octogénaires, el dom Lucien, aide-sacristain, Jeune encore, mais à peu près stupide, demander des suppléments !

Ces jours-là, après les grâces dites à l'Église, les chartreux se promenaient dans le grand jardin, en formant trois groupes séparés : les vieillards excluaient leurs confrères au-dessous de quarante ans, et ceux-ci les confrères au-dessous de trente ; les jeunes erraient pour la plupart seuls, craignant de se communiquer leurs tristes et douloureuses pensées ; la tête baissée, ils regardaient la terre et me semblaient lui demander de se hâter de s'ouvrir pour eux. Pour moi, j'allais des uns aux autres: sachant que j'avais la permission de leur parler, les uns me questionnaient sur ce qui se passait hors du cloître, les autres sur la théologie; les vieux m'exhortaient à partager leur sort, tandis que les jeunes, croyant que je devais entrer au noviciat, me regardaient ou avec pitié ou avec des yeux surpris et hébétés.

Cependant le temps se passait : nous étions au mois d'août de l'année 1781 ; j'étais sans nouvelles directes ni indirectes de Thionville, el sans être encore G.\é sur ce que j'allais devenir, je voulus me rendre à

Paris. Mon parent, le prieur, le courrier, doni Ignace- Jaunez firent en vain leurs efforts pour me retenir encore : j'insistai sur la nécessité de voir Paris avant de me décider sur le parti que je croirais devoir prendre. Bien portant, bien vêtu d'un habit violet, d'une veste et d'une culotte noires, ma malle bien garnie, vingt-cinq louis dans ma poche, et chargé d'une petite boîte contenant des cure-dents et une vierge de cire que dom Jaunez m'avait prié de remettre de sa part à madame de Réjeat, sa sœur, je partis après avoir été faire mes adieux à mes connaissances du dehors. Mon parent voulut m'accompagner à Laon où nous prîmes gîte à l'hospice des chartreux, et le lendemain, les larmes aux yeux, je l'embrassai avec effusion et pris la route de Boissons et de la capitale. Où descendre ? à l'auberge. Où demeurer? dans le quartier latin, près des Grands -Augustins et des Dominicains où j'avais, au noviciat, des amis de collège que je retrouverais et qui mo dirigeraient. Avec ces idées et bien d'autres dans la tête, je me laissai rouler par la diligence, et le lendemain, à trois heures de l'après-midi, je fis mon entrée dans Paris.

Je me rendis le jour d'après au couvent des Grands-Augustins, situé sur le quai près du Pont-Neuf, à la place où est aujourd'hui le marché à la volaille. Je ne dirai rien de l'histoire de cette maison, ni des savants religieux qui l'ont illustrée, ni de ceux qui l'honoraient encore au temps dont je m'occupe : elle était riche en bons professeurs, en prédicateurs et en docteurs d'un mérite distingué, à la tête desquels le P. Huet, prédicateur du roi. Mon ami et ancien condisciple, M. Maire, fut aussi étonné que charmé de me revoir ; il était profès et sur le point de soutenir sa thèse de logique, ainsi que M. Barthélémy, beau-frère du procureur du roi de Thionville. Us demandèrent et obtinrent la permission de me recevoir, et même de sortir avec moi; et nous en fûmes bientôt aux confidences mutuelles. Bien que je leur eusse avoué que je n'avais encore pris aucun parti, ni l'un ni l'autre ne me proposa d'entrer aux Augustins; ils me prièrent seulement de venir les argumenter à l'exercice public qui allait avoir lieu et me remirent leurs thèses. Dans l'intention de les faire briller, je leur laissai en retour mes arguments contre les preuves de l'existence de Dieu qu'ils avaient pour objet de maintenir. Nous allâmes ensemble aux Jacobins du faubourg faire visite à M. Vinkel, notre ancien camarade, profès-diacre, qui devait, avant les vacances, soutenir une thèse sur la grâce, d'après saint Thomas et saint Augustin, et une seconde thèse sur le traité des contrats que je venais d'étudier à Metz, d'après Collet. Nous fûmes reçus avec cordialité par notre ami qui nous présenta à ses supérieurs et l'on nous offrit une collation à laquelle nous no manquâmes pas de faire honneur. Plusieurs des professeurs avec lesquels j'étais entré en conversation sur les éludes m'invitèrent à revenir et à assister à l'exercice dont ils me feraient savoir le jour. Nous sortîmes, et je priai mes amis de vouloir bien m'indiquer une maison honnête dans laquelle je serais à portée

Page 1