RÉPONSE
Merlin de Thionville peut être présenté à l'histoire sous un jour tout différent de celui dans lequel il vient de paraître : il suffit de le peindre d'après ses ennemis. Sulpicien renégat, c'est par le dur métier d'huissier qu'il se prépare à la vie politique. Délateur par tempérament, il se complaît à frapper de ses dénonciations jusqu'à ses amis ; et la tribune ne suffisant pas à ses instincts de haine, il descend au rôle de pamphlétaire. S'il n'est pas possible de démontrer par des preuves formelles qu'il ait vendu Mayence à l'ennemi, du moins y a-t-il de fortes présomptions pour le croire. Dévastateur du Palatinat, les atrocités qu'il y a commises y ont fait perdre le souvenir de celles de Louis XIV. Son luxe et ses désordres dans ses missions ne peuvent se comparer qu'aux scandales des anciens proconsuls. Produit de ses concussions et de ses rapines, l'opulence qu'il avait l'impudeur d'afficher dans Paris aux yeux mêmes de
Robespierre, dépassait toutes les bornes : équipages de cbasse, cbevaux de luxe, carrosses de Cour, rien n'y niaiiquail. Comme pour ouvrir la voie aux généraux de l'Empire, parti sans un sou vaillant du fond de sa province, il avait su trouver l'art de faire de la guerre une source de lucre ; et, rejeté enlîn [)ar un gouvernement réparateur, il s'est aisément consolé de ce déboire au milieu des vastes propriétés dont il s'était rendu, grâce à ses déprédations, l'heureux acquéreur. C'est ce que l'on peut nommer le revers de la médaille ; et il ne serait peut-être pas sans intérêt de l'étudier, ne fùl-ce que pour faire valoir j»ar le contraste la noble figure que nous avons en vue.
Cependant, je l'avoue, j'aurais été disposé à laisser tout à fait de côté ce Irisle sujet, s'il ne m'avait fourni l'occasion de développer certains traits de la biographie de Merlin, aux(]uels je n'aurais pu donner place qu'à titre de digression dans le récit qui précède. Les injures en question sont en effet sans valeur devant la criti(|ue historique. C'est une boue (jui ne salit que les mains qui la ramassent; et s'il y a quebiue chose à en tirer, c'est seulement de montrer,' par un exemple de plus, quelle est souvent, pendant de longues années, la récompense des hommes qui ont le mieux servi leur pays.
LE SEMINAIRE.
Merlin, après avoir commencé ses études à Thionvillo, chez les Auguslins, les a terminées ;\ Metz, au séminaire; il y a fait sa pliilosophie, sa physi(jue et ses préliminaires de théologie : son père, comme nous l'avons dit, le d(!stinait à l'état ecclésiastique. A cette époque, il n'y avait rien d'extraordinaire à une éducation de ce genre. En province, les classes supérieures ne se rencontraient guère que dans les séminaires, et heaucoup de jeunes gens, sans se destiner le moins du monde à la cléricature, allaient tout simplement les y chercher afin d'éviter de trop s'éloigner de leurs familles. En ce sens, Carnot a été séminariste comme Merlin. Mais il était aisé, en forçant le trait, de représenter Merlin jetant sa soutane, à peu près comme Chabot son froc de capucin. C'est ce dont les écrivains royalistes ne se sont pas fait faute. « Après avoir fait ses études au Séminaire de Sainl-Sulpice à Paris, le jeune Merlin quitta la soutane, etc. (Biogr. univ., Michaud.) » M. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution, dit la même chose.
D'autres se sont amusés à travestir Merlin en huissier. C'est à peu près ainsi qu'en 1815, Chateaubriand faisait de Bonaparte un fils d'huissier, ne pouvant le faire huissier lui-même. On voit le dur porteur de contraintes émerger du milieu de ses recors, pour venir opérer sur la scène politique. « Merlin exerçait à Thionville la profession d'huissier (Biogr. univ. des contemporains, par Rabbe, etc.). » a II étaithuissierau moment
lie la Révolution (Dict. gén. de biogr. , par Desobry et Bachelet : 1857.) » Cette qualification devenue aujourd'hui, gràce.au progrès des mœurs, moins odieuse qu'alors, avait été. imaginée contre Merlin du temps même de la révolution. « Votre mission auprès de Merlin a réussi, écrivait Lakanal à Geoffroy Saint- Hilaire, et je m'en étonne, car cet huissier de Thionville était un véritable crâne, fort influent d'ailleurs : tout autre que vous eût échoué. » (Vie et trav. de G. S. -H., p. 57.) Quel sanglier de Lorraine! et quelle idée se faire de la culture intellectuelle d'un tel personnage !
Il existe heureusement, pour les premières années de Merlin, un récit authentique, de la main de Merhn lui-même, et qui était destiné à former le premier chapitre de ses mémoires. Le public, nous l'espérons, le recevra d'autant plus volontiers, qu'indépendamment de l'intérêt, nous dirions volontiers romanesque, dont il est plein, il donne de curieuses lumières sur un coin de la société de cette période pour laquelle les documents contemporains n'abondent point ; et l'on comprend sans peine, après l'avoir lu, le peu de sympathie de Merlin pour l'ordre clérical.
i" février 1899.
Je suis né à Thionville, le 1 3 septembre 1762. Ma famille, comme il en existe des preuves multipliées dans les archives de la ville, y était connue dès avant la conquête (1). Mon père, Christophe Merlin, avait fait de très bonnes études chez les jésuites de Luxembourg; il parlait aussi facilement le latin et l'allemand que le français, ce qui avait contribué ii lui procurer la dienlèle des riches abbayes de Bénédictins de Trêves et de Luxembourg, dans lesquelles il avait des camarades de classe; elles possédaient de grandes propriétés et des seigneuries dans le ressort de Thionville, et notre maison était pour ainsi dire la leur : on y parlait lalin et allemand presque autant (jue français. Mon père était procureur au bailliage et gref-
(1) La conquête de Thionville par le prince de Condé, an dix«rplième siècle.
LE SEMINAIRE. 161
fier du tribunal de police ; il fut l'un des notables de la municipalité et il est mort président du district. Ma mère, Elisabeth Aujrustin, était tille de M. Damien Augustin, garde-marteau de la maîtrise des eaux et forêts de Metz, et a fini ses jours chez moi, à Commanchon. près Chauny, à l'âge de quatre-vingt-six ans.
A peine sus-je marcher que je fréquentai l'école d'un maître es arts, répétiteur du collège, nommé Manisse, notre voisin, rue de la Tour. J'ai fait ma première communion et prononcé le discours solennel du renouvellement des vœux de baptême le jour de la Trinité 1774. A la Toussaint de la même année, j'entrai au collège en cinquième; j'y eus successivement pour professeurs pendant cinq ans les RR. PP. Valette, Mick, d'Âvillée, Noël, et je le quittai après ma rhétorique.
Prévoyant que, dans un prochain avenir, les abbés de Munster de Luxembourg, de Saint-Mathias et de Saint-Maximin de Trêves, de Metlach sur la Sarre, pourraient me conférer de riches bénéfices, mon père, à l'automne de 1779, me fit entrer au séminaire de Sainte-Anne de Metz, où j'étudiai pendant deux ans la logique et la physique, sous MM. Dubois et Hanenon, lazaristes; le supérieur était M. Théobald, vieillard d'une simplicité angélique, et M. de Sarre, qui avait une merveilleuse habitude de pérorer en latin, y était directeur et procureur. J'y pris le grade de maître es arts en philosophie de l'Université de Nancy La même année j'entrai au séminaire de Saint-Simon confié aux Lazaristes. M. Pignard était supérieur, M. Maudru professeur de scolastique, et M. Salorgne professeur de morale. J'avais gagné l'amitié de ces deux professeurs, et je faisais des progrès rapides, lorsque les vacances me firent revenir dans ma famille.
M. le duc de Montmorency-Laval était alors évêque de Metz, et mon prolecteur M. l'abbé Raveaud, promoteur, vieillard que ses vertus, sa science et sa douceur faisaient aimer et admirer, m'avait fait nommer de la chapelle de l'évèque ; je montai en cette qualité dans les voitures de monseigneur pour aller à Thionville, où le conduisait la visite d'une partie de son diocèse. On s'arrêta au château de madame la comtesse d'Hunolstein à Hombourg, village situé à trois lieues de Thionville, et l'on fut ensuite de château en château, dans presque toutes les maisons religieuses des deux sexes et chez tous les curés. Ce voyage ne contribua pas à fortifier ma résolution d'entrer dans les ordres, et un événement que je raconterai tout à Iheure eut pour effet de me déterminer complètement.
A la suite de celte tournée, pendant les mêmes vacances, invité à différentes fêles de village par les curés, je me rendis entre autres à celle de Kœnigsmaker, chez M. Francon, le plus bel homme du département, ce qui le fit nommer depuis évêque constitutionnel de Metz ; et à Valmunster, chez dom Colignon, qui y était tout à la fois seigneur haut-justicier et foncier, représentant de l'abbaye de Metlach, décimateur et curé. Des moines mendiants et des religieuses du couvent de Richstroff près Sierck, invités comme
M)2 RKPONSE AUX INCULPATIONS.
moi à la fè'e do Kœni^smaker, que je vis i)oire avec excès, danser el se réjouir cliez le bon curé, grand chasseur, parlant très haut, el (jui buvait lui-même comme un Allemand et laissait faire ces orgies, ne m'avaient pas donné une haute idée de la piété des moines ; quoique très sensible aux éloges que je recevais sur ma conduite réservée et ma science, ces scènes répétées sous mes yeux endammaient mon imagination et mettaient singulièrement la grâce en défaut. A Valmunster, (liez dom Colignon, régnait un très bon ton et de la décence : j'y vis pour la première fois M. l'abbé Grégoire, jeune curé, depuis évoque et député à l'Assemblée constituante et à la Convention. La société était choisie : elle se composait de peu d'ecclésiastiques, de quelques gentilshommes de campagne, du lieutenant-général (kl bailliage de Bou/onville el de son épouse, du procureur du roi el de sa famille. Dom Colignon avait rei;u de l'éducation ; il était bel homme, fort aimable, parlant bien ; procureur de la maison de Metlach, il allait succéder à labbé tombé en imbécillité, quand la cure de Valmunster était venue à vaquer; le presbytère était joli et commode, le pays riche, peuplé, fort agréable, arrosé par la Sarre : sacrifiant l'ambition a la liberté, il avait fait nommer abbé un de ses amis qui lui avait ensuite conféré la cure, la seigneurie et les revenus de Valmunster. Après trois jours passés fort agréablement dans cette résidence, je voulais partir avec la société; mais dom Colignon m'engagea à rester, m'oiïrant de me reconduire le lundi d'après à Thionville, où il devait aller trouver mon père pour quelques procès de l'abbaye. Je restai donc seul avec lui. Ses conversations devinrent alors sérieuses, intéressantes, amicales même, et surtout très nouvelles pour moi. Il envisageait la religion en elle-même, comme la meilleure loi pour les peuples et pour les rois, puisqu'elle avait la charité pour base et la fraternité pour maxime; mais, séparant cette religion de ses rites, de ses cérémonies et de sa hiérarchie, il regardait seulement tout cela comme nécessaire pour occuper le peuple et le maintenir; il voulait l'ordre établi par les premiers missionnaires qui avaient fait éclore les germes de la civilisation dans les Gaules; il ne trouvait rien au-dessus ni de meilleur pour lui comme pour les autres; mais il ne croyait pas un mot de la nécessité de se soumettre dans le for intérieur à ce que réclame l'exemple qu'un prêtre doit au peuple en public, ne voyant le péché que dans l'injustice, le défaut de charité et le scandale. 11 évitait ce dernier autant que possible, et se montrait extrêmement juste et humain.
Demeuré seul avec moi, comme je viens de le dire, il reprit ses habitudes. Deux belles paysannes de dix-huit i» vingt ans, l'une brune et laulro blonde, que je n'avais pas même aperçues jusque-lii, vinrent se placer le soir il la table du mallre. Dom Colignon m'avait préparé à celle scène par ses lerona : il ne parut pas s'apercevoir do mon émotion. Plein de foi et ne lrou\ant coiicndant rien à répondre ii ma raison, qui s'était rangée du parti du curé, j'éUns dans une situation exlranrdinairo, (piaud nous parlimes
LE SÉiMINAIRE. »63
enlin pour Thionville. Dom Colignon y resta quelques jours; mon père avait les yeux fixés sur moi : il semblait me demander des conlidences... Je lui racontai les scènes scandaleuses des Pères capucins avec les sœurs de Richstrotl'; je lui en exprimai mon indignation ; mais pas un mot des jolies filles de Valmunster. Ce fut lui ciui chercha l'occasion de m'en parler, en me faisant remarquer combien pouvait être douce et heureuse l'existence d'un curé (jui sait ménager les convenances. Mais je me sentais révolté de ces maximes, ne comprenant pas conmient on pouvait se parjurer ainsi, et se consacrer à Dieu, tout en restant attaché aux vanités du monde.
Je rentrai au séminaire , mais on y apportant dans ma tête la tempête que le monde y avait élevée. Peut-être les austérités et l'étude l'auraienl-elles calmée, si de nouvelles occasions, prochaines et pour ainsi dire inévitables, n'étaient venues s'interposer entre la grâce et la nature. J'avais fait, en arrivant à Sainte-Anne, la connaissance particulière d'un de mes condisciples nonmié Henequin, dont la famille, parfaitement honorable, demeurait en bas de Fournirue. Henequin avait un génie privilégié et supérieur : nulle science, nul art navait de diflicultés pour lui. Agé de dix-sept ans seulement, il avait déjà fait sa logique et sa physique à la maison professe de Saint-Lazare, à Paris ; sa voix de basse taille était superbe ; no sachant pas une note do musique, en trois mois do leçons, il était arrivé à chanter à livre ouvert ; il avait fait en moins de temps encore les plus grands progrès dans la déclamation; il récitait toutes les tragédies et prêchait en Sabbatines d'une manière admirable. Il était revenu au 6é~ minaire de Metz pour y obtenir un canonicat. Professeurs, supérieur, grands vicaires, tout le monde était charmé de sa personne; on lui passait tout, et malheureusement il en abusa. Il y avait au couvent de la congrégation deux sœurs fort jeunes, toutes deux fort jolies et fort spirituelles. Victimes de la nécessité qui les dépouillait pour soutenir leur famille et un frère au service, elles étaient toutes deux religieuses. Henequin était de la chapelle, ainsi que moi, etl'évêque étant venu oflicierà la congrégation, il lui arriva, en allant chercher du feu, de rencontrer seule la sœur Sainte- Marie : ce fut assez. Après l'office, on nous servit à déjeuner, suivant l'usage, dans le grand parloir, où les religieuses venaient nous apporter à la grille bonbons et confitures; là, madame de Sainte-Marie et Henequin s'entendirent. Henequin qui, dans notre voyage avec monseigneur, m'avait raconté les progrès de sa passion, me mit alors au fait de ses projets futur?, qui n'étaient rien moins (|ue d'enlever sa maîtresse et de fuir avec elle en Angleterre ou en Hollande. Je lui représentai avec énergie les suites de cette passion criminelle : ce fut en vain ; le moment de la crise approchait. Henecjuin, étant trop jeune pour recevoir le sous-diaconat, était resté chez son père, et ne devait rentrer au séminaire qu'après les vacances de Pâques ; tout semblait favoriser ses projets ; son père, qui aurait pu surveiller sa conduite, fui obligé de partir pour Saint-Domingue, où il avait
à rociieillir une succession, abandonnant sa famille et la direction de sa maison aux soins de sa femme, déjà atteinte de la maladie qui devait, l'année d'après, la mettre au tombeau. Hene(iuin, aimé de ses sœurs, adoré de sa mère, était maître de ses actions ; et le carnaval étant arrivé, madame de Sainte-Marie, dont l'imagination ardente était parfaitement en rapport avec celle de son amant, consentit à sortir plusieurs fois par un soupirail de la cave, donnant dans la rue du Ponlifroid, oii celui-ci l'attendait. Ils allaient alors prendre des dominos et couraient au bal de la comédie, où ils passaient une grande partie de la nuit.
Malheureusement, une nuit on s'aperçut, au couvent, que la porte de la cave était entr' ouverte, et l'on reconnut bien vite que le soupirail donnant sur la rue servait de passage. Une visite fut ordonnée dans les cellules ; celle de madame de Sainte-Marie se trouva vide. On y fouilla, et l'on parvint à mettre la main sur la correspondance, indiscrètement conservée. Des sœurs blanches furent placées en sentinelle dans la cave, et elles se saisirent de madame de Sainte-Marie au moment où elle s'y glissait. Conduite en prison, M. de Chambre, grand vicaire, fut commis par l'évoque pour présider à l'information de son affaire. Elle refusa de répondre; mais la correspondance ayant tout mis à découvert, elle fut condamnée à un an de prison au pain et à l'eau, et le séminaire fut fermé à jamais à son amant.
Désespéré, il était à craindre qu'Henequin ne se portât aux dernières extrémités pour enlever madame de Sainte-Marie; mais son attachement pour sa mère, qui le plaignait quand elle aurait ou tant de droits de le blâmer, son attachement pour ses sœurs dont l'aînée venait d'épouser M. Puirat, avocat à la cour, et les remontrances énergiques du père Berguet, de l'ordre de Saint-Georges, le déterminèrent enfin à prendre le parti d'aller rejoindre son père à Saint-Domingue. Je devrais peut-être arrêter ici ce récit, pour le reprendre plus tard ; mais afin de ne plus interrompre ce qui a directement rapport à moi, je le terminerai. Mon malheureux ami ne réussit point dans le Nouveau- Monde ; les démarches de son père y étaient demeurées à peu près infructueuses, et rappelé par un constant et douloureux souvenir, il revint on France et débarqua ii Nantes. Arrivé sans argent et sans ressources dans cette ville qui réunissait tous les genres de plaisirs, Henequin se fit comédien ; mais ayant excité la haine et l'envie de ses camarades par la préférence et les applaudissements que le public prodiguait à son talent extraordinaire, il périt assassiné en sortant d'un souper chez son directeur. Et dans ce temps, cjue faisait madame de Sainte-Marie? Après avoir tenté tous les moyens de s'écha|)per de sa prison, elle y mit le feu. On parvint, non sans peine, à l'éteindre, et resserrée plus étroitement que jamais, elle n'a recouvré sa liberté qu'à la révolution.
A Saint-Simon, ma chambre placée à côté do celle de .M. Maudru, mon
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professeur de scolastique, avait vue sur le couvent des religieuses de la Madeleine, dont le jardin n'était séparé du séminaire que par la largeur de la rue. J'avais sans cesse les yeux sur ce jardin, où les pensionnaires se promenaient, et je n'avais pas tardé à surprendre des signes d'intelligence entre l'une d'elles et mon voisin. Un jour on apporta à M. Maudru un serin en cage avec une lettre; comme il n'était pas chez lui, le commissionnaire me laissa chargé de l'envoi, et je parvins à savoir qu'il venait de mademoiselle de Pavant, de mademoiselle de R... et de sa sœur, la chanoinesse de Réchicourt. M. Maudru reçut de mes mains la lettre et l'heureux serin; il me fit des questions sur le commissionnaire, et j'y répondis avec intention qu'il avait été envoyé par une demoiselle des Madeleines,.. Il rougit, et la conversation en resta là pour le moment. La nièce du curé de Manom, prèsThionville, était pensionnaire dans la môme maison, et j'avais été chargé par le bon curé d'une lettre pour elle ; j'allai la lui remettre au parloir pendant la récréation; elle s'y trouvait avec mesdemoiselles de R. . et de Réchicourt, et je crus m'apercevoir que mademoiselle de R... m'avait marqué quelque intérêt; elle m'avait même indirectement engagé à revenir : je sortis du monastère, transporté; je pouvais à peine contenir les élans de mon cœur ; une demoiselle de dix-sept ans, belle, spirituelle, et (\m possédait sans doute tous les talents, toutes les vertus, avait paru me distinguer! Pourquoi lui cacher l'état de mon âme?... Les lazaristes de Saint-Simon étaient directeurs et chapelains de la Madeleine; M. .Maudru y officiait assez souvent,; il me demanda alors, comme voisin, de venir servir sa messe; je ne me fis pas prier et j'obtins ainsi ce que je désirais avec tant d'ardeur, l'occasion de revoir mademoiselle de R .. et de lui exprimer tous les sentiments de mon cœur; je lui écrivais, elle me répondait, et les lettres d'Hélo'ise à Saint-Preux n'étaient pas plus tendres. Ce commerce épistolaire. qui me suffisait, décida de mon sort. Un jour, mademoiselle de R... m'annonça qu'elle quittait la Madeleine, qu'elle en était au désespoir, qu'elle se rendait à Paris, et qu'elle me donnerait de ses nouvelles.
En vain je cherchai le calme dans l'élude ; je ne l'y trouvai pas: j'étais triste et désolé. M. Maudru me prit alors à part et me dit qu'il connaissait mes chagrins, que mademoiselle de Pavant lui avait tout dit, et qu'il fallait bannir ma passion, n'ayant aucun moyen de réussir. Il avait eu la précaution de faire brûler mes lettres, et il fit subir le même sort à celles de mademoiselle de R... A quelque temps de là, il revint encore sur le sujet de mes amours romanesques, et sur tout ce qui s'opposait à ce que je revisse jamais l'objet de mes vœux ; « Si vous viviez à Paris, me dit-il, le hasard peut-être pourrait vous servir. . . Pourquoi n'entreriez-vous pas dans notre congrégation? réfléchissez! » Voir Paris, y vivre, y rencontrer mademoiselle de R.. ., mille chimères entrèrent aussitôt dans mon esprit. Les nuits étaient devenues pour moi sans sommeil. Je revis M. Maudru, et je le priai
de demander à M. Pignard, notre supérieur, s'il consentirait à ee que je quittasse le séminaire sans en informer mes parents, et s'il voudrait bien me recommander à M. le général. Il me fit savoir le lendemain que si je voulais me rendre à Saint-Lazare, j'aurais toutes les recommandations nécessaires, et même des lettres de M. Bonet, supérieur de Sainte-Anne; que l'on me remettrait mon titre de maître es arts et toutes les attestations nécessaires. Ma résolution fut bientôt prise, et j'en fus faire part au supérieur, qui ignorant sans doute l'état de mon cœur, se plut à me faire valoir tous les avantages que je rencontrerais dans son ordre : je ne ferais que des vœux simples, qui ne m'empêcheraient pas d'accepter une cure ou des bénéfices ; il serait glorieux pour moi de revenir professeur, après deux ans, dans ces mêmes séminaires où j'avais étudié, de prêcher, de me faire un nom, d'être docteur en théologie, etc.
Ayant vendu mes meubles pour deux cents livres au fripier de la maison, qui ne devait les retirer qu'après mon départ, touché, avec l'agrément du supérieur, cent livres de ma pension, pris les lettres de MM. les lazaristes de Sainte-Anne et de Saint-Simon pour leur général et leurs amis de Paris, et une obédience pour la maison de Saint-Lazare, qui devait me servir de passe-port et de recommandation, sans revoir mes camarades, sans leur parler, sans avoir écrit à ma famille, je sortis le soir du séminaire, et m'en allai coucher à l'auberge. La nuit, dit-on, porte conseil : je passai celle-ci sans dormir, et je me levai avec la résolution bien formée de ne pas m'cngager dans les ordres et de ne pas me rendre à Saint- î-azare. Mais si j'allais à Paris librement, comment y vivrais-je? D'ailleurs, mon père serait bientôt averti, et ne manquerait pas de prendre les moyens de rtie faire revenir et de me forcer à rentrer au séminaire. Que faire? J'avais à la chartreuse du Val-Saint-Pierre-en-Thiérarche. un parent , dom Barthélémy Effinger, qui y était procureur: je ne l'avais jamais vu, mais il savait que j'étais au séminaire et me destinait une cure : je pris le parti d'aller le trouver. « Je resterai, me dis-je, au monastère sous prétexte d'en vouloir connaître l'inlérieur, les pratiques, et peut-être d'en devenir un des moines : sous <(? prétexte, j'exigerai el j'obtiendrai le secret ^ Au lieu de prendre la diligence de Paris, je pris donc celle de Heims, dans l'intention de séjourner au Val-Saint-Pierre pendant le temps des recherches que l'on ferait sans doute pour savoir ce que je serais devenu, et de me rendre ensuite à Paris pour v tenter la fortune, comme tant d'autres dont j'avais vu les i)rojcts couronnés de succès. ()uo de folies, (pie de clii\teaux en Espagne se succclèrent dans ma jeune el fougueuse imagination durant ces journées de voyage! que de vœux j'adressais au ciel pour avoir le bonheur de revoir, ne fût-ce (ju'un instant, celle personne à la recherche de laquelle je sacrifiais un élat assuré, alors si honoré, les espérances de ma famille et le fpuit de tout ce (lu'elle avait fait pour mon é(!'ication! Arrivé à Heiius, je repartis le même jnur pour Ver-
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vins, et le surlendemain à midi, j'étais à la chartreuse. Un courut avertir M. le procureur, je me jetai dans ses bras ouverts pour me rerevoir, et après m'avoir comblé d'amitiés et de caresses, il me donna un appartement et un domestique auquel il ordonna de ne me laisser manquer de rien et de m'obéir en tout.
I.e couvent du Val-Saint-Pierre-en-Thicrarclie est situé au milieu de forêts immenses qui faisaient partie de son domaine. Les approches de la maison, environnée de terres labourables, de prairies, d'étangs et de belles fermes, oITraient à la vue des sites variés, mais qui manquaient de mouvement, et auxquels la proximité des forêts donnait quelque chose de grave et de mélancolique. Une route magnifique traversait la forêt et conduisait au couvent. Une muraille très élevée en masquait et en fermait l'intérieur; une porte, une vraie porte de ville, que surmontait un pavillon sans jour sur la campagne, donnait entrée sur une cour, ou plutôt sur une place magnifique. L'église, d'une architecture moderne, en occupait le fond, et deux ailes en formaient les côtes. Dans celle de gauche, les salles à manger, les offices, l'antichambre, le vestibule et l'escalier, et au premier les chambres d'hôtes. En retour de cette aile, une grande terrasse, soutenue par un mur de trente pieds d'élévation, et sur cette terrasse un très beau pavillon avec jardin, réunissant l'élégance à la simplicité, servait de celhile au prieur. Derrière, se trouvaient les cuisines, les logements des domestiques et des frères lais, chargés des détails de la maison, do la surveillance des jardins, des terres et des forêts. L'aile de droite était occupée par le religieux qui portait le titre de courrier, spécialement chargé de l'administration des forêts, de la vente des bois el de la rentrée des fonds dans la caisse du procureur. Le procureur, mon parent, habitait seul les autres appartements du rez-de-chaussée, et le haut était encore destiné aux visiteurs étrangers. En retour de cette aile, on descendait dans la bassecour, où se trouvaient les écuries des chevaux de luxe et des chevaux de labour, les remises pour les voitures, chaises de poste, etc., une vacherie à la suisse de cent vaches, un atelier de charronnage, une forge, une tan^nerie sur un ruisseau, une buanderie, une brasserie, une pharmacie, une infirmerie. De cette basse-cour on entrait dans un très beau potager, surmonté à re>t par plusieurs terrasses plantées d'arbres fruitiers el formant la base d'un côté du cloître des chartreux. Les carrés de légumes se trouvaient dans la partie la moins élevée, et aboutissaient tous à un grand étang placé au milieu, et sur lequel était construite une machine hydraulique qui envoyait de l'eau dans les cuisines et dans toutes les cellules et alimentait plusieurs jets d'eau dans le grand jardin du cloître et dans celui du prieur. Derrière l'église était lecloître, contenant quarante cellules, composées chacune de quatre belles pièces,- et ouvrant d'une part sur un joli jardin, et de l'autre sur le cloître, en communication lui-même avec le grand jardin, orné d'ifs taillés en pyramides, de gazons et d'un bas-
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sin avec un superbe jet d'eau. L'église était resplendissante de dorures et divisée en quatre parties : le sanctuaire, surmonté d'une couronne soutenue par des colonnes de marbre de vingt-cinq à trente pieds de hauteur; le chœur des chantres, garni de stalles en bois de chéno d'une rare beauté, avec des panneaux incrustés en bois de diverses couleurs, et des tableaux représentant la vie de saint Bruno; le transept contenant d'un côté l'autel de la Vierge, de l'autre celui de Saint-Bruno, avec la statue en marbre blanc de ce bienheureux ; la nef, dans laquelle le public était admis une fois l'an, séparée du reste par une haute et magnifique grille, toute chargée de dorures. La porte donnait sur un péristyle élevé de douze marches au-dessus du sol de la cour, et au-dessus s'élançait un élégant clocher renfermant l'horloge et le carillon, qui, tous les quarts d'heure, se mettait en mouvement et sonnait des hymnes.
Telle était pour le dehors cette somptueuse maison. Mon parent, dont la principale occupation consistait à recevoir honorablement les personnes qui venaient la visiter, ainsi que les curés, les avocats et administrateurs qui y affluaient des villages et des villes voisines, surtout en carême, fut rès satisfait de pouvoir m'adjoindre à lui dans ces fonctions assez fatigantes et finit même par me les abandonner entièrement. Les jours, assez rares, où nous nous trouvions seuls, on nous servait dans son appartement ; et aux questions sans fin que je lui adressais, il répondait avec bonté et toujours avec une franchise qui a profondément influé sur mes sentiments religieux, et m'a permis de porter dans la suite des jugements sûrs partout où j'ai rencontré les mêmes formes, tout enveloppées qu'elles fussent d'hypocrisie. C'est là que s'acheva mon initiation.
Comme je remplaçais dom Barthélémy à la table des hôtes, je le suppléais aussi au chœur. Un autre chartreux doThionville, dom Ignace Jaunez, oncle de madame Hoche, lequel, en sa qualité de sacristain, avait le droit d'entrer dans les pavillons, venait me chercher dans ma chambre vers onze heures ou minuit; je vois encore ce spectre blanc, aux yeux caves, avec la tête encapuchonnée, avançant sous mes yeux sa lanterne sourde, et prononçant Ace Maria, à quoi, me levant pour le suivre, je répondais Amen. Une fois, sortant de l'église au petit jour, à la file des chartreux, avec dom Ignace qui me reconduisait chez moi sans mot dire, je remarquai que le mur en pierre de taille sur lequel s'ouvraient les cellules était usé d'une manière sensible ii la hauteur des bras, et que les dalles du pavé étaient creusées uniformément conmie les chemins battus par les bœufs ; j'arrêtai dom Ignace et lui demandai si ces traces n'étaient pas l'etTet du passage quotidien des religieux ; par un simple mouvement de tète, il me répondit aflirnialivemcnt. Je ne saurais dire quel effet cette idée lugubre produisit sur mon cœur : une sueur froide me couvrit le front ; je me hâtai de rentrer dans mon appartement et me jetai tout habillé sur mon lit : loin d'être disposé au sommeil, les réllexions les plus accablantes se succédaient