LE SÉMINAIRE
d'aller souvent leur faire visite. Ils me conduisirent rue Traversière- La Harpe, où je louai une chambre garnie d'un lit, d'un secrétaire en noyer et de deux chaises. Je les quittai après les avoir ramenés à leur couvent, et je retournai à mon auberge d'où je revins avec ma malle m'installer dans mon modeste logement.
Je passai le reste de cette première journée et la nuit tout entière dans un tourbillon de pensées qui faisait continuellement succéder dans mon âme agitée le découragement à l'espérance. Entrer chez un mailre de pension en qualité de professeur de latin? mais n'était-ce pas me condamner au labeur le plus ingrat, et surtout renoncer aux hasards qui pouvaient me remettre sur les traces que j'étais si jaloux de retrouver? Aller chez madame de Réjeat lui remettre le présent de son frère le chartreux, et la prier de me trouver un emploi de précepteur dans une grande maison? mais ces emplois sont rares et courus par une multitude de jeunes abbés plus au fait que moi des habitudes du monde et des moyens de s'y faire valoir. Néanmoins, ce fut à cette dernière idée, comme plus favorable a mes espérances, que je m'arrêtai. Je pissai ma matinée à me parer de mon mieux, et vers midi je me rendis rue Saint-Louis-au-Marais, hôtel de Réjeat.
M. de Réjeat m'offrait un exemple frappant des caprices de la fortune, et je me demandais pourquoi elle ne me serait pas favorable comme à lui. Né à Metz, il y avait été commis de M. Jaunez. entrepreneur de bâtiments, puis des fortifications. Avec du zèle et son arithmétique, il n'avait pas tardé à obtenir la confiance de son patron, et s'était enhardi jusqu'à adresser ses vœux à l'aînée des demoiselles, lorsque les parents, s'étant aperçus de cette intimité, renvoyèrent l'audacieux commis. Parti pour Paris où il était entré en sous-ordre dans les bureaux de la recette du Temple , il s'y était fait distinguer, et après un an, ayant obtenu 2400 livres de traitement et un logement, M. Jaunez avait enfin consenti à lui donner sa fille avec mille Hvtcs de pension. Telle avait été l'origine delà fortune rapide deM.de Réjeat que j'allais trouver millionnaire, dans un superbe hôtel, avec une nombreuse livrée, un trainde prince, etdes équipages pour monsieur et pour madame. Admis chez madame, elle me reçut avec bonté, en compatriote, et m'interrogea sur la santé de son « pauvre frère: » je lui remis le présent dont il m'avait chargé pour elle, et elle le reçut avec un sourire de bienveillance et des larmes dans les yeux. Je lui assurai que l'état de dom Ignace était moins alarmant depuis qu'il était devenu sacristain, et qu'il y avait même lieu d'espérer que le peu de liberté dont il jouissait finirait par le rétablir tout à fait. Cette dame voulut bien s'informer alors des motifs de mon voyage, et je lui fis part de mes projets et de mes espérances, dans lesquelles j'avais osé faire entrer la protection de M. de Réjeat. Après un moment de silence : « Vous verrez, me dit-elle, M. de Réjeat : son abord n'a rien de prévenant, et il n'a rien conservé de notre
bonhomie de province et de famille. Je vous le dirai môme franchement, je doute qu'il vous soit utile. Voyez-le cependant, tâche/, de lui inspirer de l'intérêt et ne lui demandez rien encore; je lui parlerai moi-même dans un moment convenable. Hevenez me voir dans quelques jours, «i
Je me fis annoncer chez M. de Réjeal ; il était à son bureau, et il me fit approcher un siège. J'eus assez de malice pour admirer avec des yeux éblouis le luxe des bronzes, des candélabres, des porcelaines, de tous ces meubles opulents : la figure du financier sépanouissait, et il daigna laisser tomber quekiues paroles : « Avez -vous vu madame de Réjeat et sa fille? » Il m'apprit qu'il avait un fils de quatorze ou quinze ans à l'École militaire, chez Longprés, au faubourg Saint-Antoine, et enfin, après un quart d'heure de conversation, sans m'avoir dit un mot de son beau-frère le chartreux à qui je devais l'honneur de lui faire ma cour, et après avoir pris soin de me montrer tous ses bijoux, à commencer par la tabatière d'or avec laquelle il jouait^ en parlant, sa boîte à cure-denls. ses chaînes, etc., il me laissa prendre congé.
De chez lui, je me rendis au Jardin du roi. en longeant les fossés de la Bastille. En extase devant ces terribles tours sur le haut desquelles j'apercevais des sentinelles en observation, je me rappelais avec frémissement les vers de Virgile :
Hinc exaudiri gemilus et sœva sonare Yerbera; tuni stridor ferri, tractœque caleiiiB.
L'émotion me fit hâter le pas vers les bords de la Seine, et une barque me mit à l'autre rive. Je n'eus que le temps de faire le tour du Jardin du roi dont je ne fus pas émerveillé, et après m'être égaré dix fois, je rentrai chez moi vers neuf heures. Mes premières journées se passèrent ainsi à visiter tout ce que Paris offrait d'intéressant ou de curieux : les Tuileries, le vieux Louvre encombré d'échoppes, le Palais-Royal en construction, la Comédie- Française, l'Opéra dans sa bonbonnière de la porte Saint- Martin, Versailles plus brillant et plus retentissant (jue Paris, la terrasse silencieuse de Saint-Germain, les tombeaux de Saint-Denis entre les(iuels je remarquai celui de Turenne. J'allais revoir souvent mes condisciples des Augustins; le dimanche, j'assistais au chœur avec eux; j'étais connu dans la maison et j'y mangeais quelquefois.
Enfin, l'époque des exercices étant arri\ée, on imprima et l'on afficha les thèses. J'avais eu plusieurs conversations avec le professeur de louicpie. Sa figure sévère annonçait sa confiance dans son mérite; il était grand ergoteur, mais beaucoup plus en français qu'en latin. Ses élèves ne se louaient pas de la politesse do ses manières et se plaignaient do ses emportements. Ils n étaient pas Ires forts, je dois le dire ; ils s'étaient occupés à nier mos mineures, a réciter leurs preuves ol les el cerle que je leur
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avais donnés ; je no cloutais pas de les faire briller, mais peu rassuré sur le parti que prendrait le sévère professeur à qui nous avions caché nos innocents préparatifs, je m'étais disposé à prouver vivement mes majeures, et à mettre au sac celui qui oserait soutenir la négative Le jour de l'exercice arrivé, monseigneur rarchevèque de Paris, des chanoines, des docteurs du clergé séculier et régulier remplissant la salle, je me glisse sur un banc du milieu, frisé, en soutane et en petit manteau. La thèse est distribuée, et paraissent enfin les lauréats au nombre de cimj; il était convenu que j'attaquerais, le troisième, M. .Maire. Les deux premiers ayant remporté des palmes, je me lève, et après les compliments d'usage à monseigneur l'archevêque et à l'illustre assemblée dont j'implore la bienveillance, je dis en latin que, bien que parfaitement convaincu de l'existence de Dieu, j'étais persuadé que l'homme était incapable de comprendre l'Être éternel et nécessaire, et encore moins de pouvoir démontrer son existence par des raisonnements. Je m'étendis sur ce terrain, donnai les preuves à l'appui de ma proposition, puis réduisant tout mon discours en syllogismes, je développai tous ceux dont j'allais me servir, et finis par me résumer dans celte majeure : Si l'on pouvait prouver l'existence de Dieu, ce ne pourrait être qu'à priori, a simuUaneo, vel à posteriori: or, ce ne pouvait être à priori, puisque rien n'existait avant Dieu ; ce ne pouvait être à simullaneo, puisque, embrassant tout, rien ne pouvait exister avec lui ni devant lui, et encore moins à posteriori d'une existence à prouver, pétition de principe, etc. M. Maire, quoique prévenu depuis longtemps, hésita, et le professeur, se levant, nia la majeure. 11 se fit alors autour de moi un mouvement dont je m'aperçus, et j'entendis même quelqu'un qui disait : « Ce prêtre allemand va le mener loin. » Effectivement, je prouvai l'évidence de ma majeure, mais en indiquant une distinction dont M. Maire s'empara tant bien que mal, et qui lui fournit l'occasion de glisser quelques-unes de ses preuves. J'en restai là ; je terminai, toujours en latin, par l'éloge du professeur et de ses élèves. L'exercice terminé, il y eut une grande collation à laquelle je fus invité ; j'allai prendre la main du professeur qui voulait encore argumenter ; mais on se mit à table et je le laissai disserter sans lui répondre. Après le repas, le P. Huet me combla d'honnêtetés, me parla de son ordre, et me fit promettre d'aller un matin causer avec lui. Quelques jours après, ce fut le tour de la thèse des Jacobins ; nous nous y rendîmes avec mes amis les Augustins, et je me donnai le plaisir d'argumenter de nouveau. Il s'agissait des Contrats, que j'avais assez bien étudiés, et j'y reçus pour moi-même une partie des applaudissements qui récompensèrent mon ami.
Cependant le temps s'écoulait et je n'arrivais à aucune résolution ; je craignais toujours, si je me fixais, de n'être plus libre de fréquenter les lieux publics où le hasard pouvait me faire rencontrer celle que ma pensée cherchait toujours, bien que je ne me dissimulasse déjà plus que c'était de
ma part pure folie. On a vu que je ne m'étais pas encore présenté à Saint- Lazare. J'étais curieux de juger par moi-même des raisons qui avaient déterminé mon ami Henequin à en sortir, et avant d'aller voir le général, je voulus consulter quelques novices de ma connaissance qui avaient passé du séminaire de Metz dans cette maison. Je m'y rendis donc dans cette intention un beau matin, et mes anciens camarades me témoignèrent toute leur joie de me revoir ; mais aucun n'était satisfait de son sort: mal habillés, mal chaussés, mal nourris, ils avaient passé leur première année en retraite et dans le jeûne, sans autre occupation que la lecture des livres ascétiques, la méditation et la prière. Ils avaient l'air de véritables spectres. La seconde année, ils ne jouissaient pas de plus de liberté. Ils ne voyaient Paris que du clos dans lequel on les menait en promenade une fois la semaine. Ils regrettaient tous le séminaire, et l'un d'eux m'avoua franchement qu'il se ferait soldat, s'il parvenait à s'échapper. Il ne m'en fallut pas davantage : je les quittai parfaitement déterminé à ne point partager leur prison, et ayant [tassé le reste du jour à méditer, je conclus sérieusement que ni l'état de moine ni l'état de prêtre me me conduiraient jamais à autre chose qu'au parjure.
Je me rendis cependant à l'invitation du P. Huet qui m'avait si bien engagé à aller le voir. Il logeait dans le couvent ; mais son appartement, très bien meublé, était situé dans la première cour et sans communication immédiate avec le cloître, ce qu'il prit soin de me faire remarquer. « Je suis chez moi, me dit-il, servi chez moi ; je ne suis tenu à rien, je vis sans contrainte, et tout ce que je fais est volontaire. J'aime mon état, et la considération dont je jouis et que je lui dois. Avec vos moyens, de l'application et de la constance, une fois religieux de notre ordre, vous êtes certain d'arriver de bonne heure à être docteur de Sorbonne, état que je ne changerais pas contre un évôché. Vous avez fait de bonnes études, votre noviciat ne sera rien ; vous le passerez à travailler sur les grands prédicateurs, vous prendrez vos grades, et un jour vous me saurez gré du conseil que je vous donne en ce moment. » Tout cela était superbe, et je promis au père d'y penser , mais j'allai répéter cette conversation à mes amis qui se regaidèrcnt en riant. Je les priai de s'expliquer : ils hésitèrent longtemps; enfin, pressés par mes supplications, ils se décidèrent à me faire des révélations qui achevèrent de me confirmer dans la résolution de ne jamais promettre ce que d'autres ne pouvaient tenir.
J'avais une lettre de dom Ignace pour son frère Jaunez, architecte de l'évôché, lequel avait épousé depuis deux ans une demoiselle Albert, fille du propriétaire de l'hôtel du quai d'Orçay, dit les Bains d'Albert. Je fus le trouver un malin rue de la Perle, au Marais, où il demeurait. M. Jaunez me reçut cordialement, en com[)atriote, lut la lettre de son frère, nie demanda de ses nouvelles, et parut charmé de l'espérance (]ue je lui donnai do son prochain rétablissement. C'était un brave et honorable bourgeois
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du Marais, tout pénétré des affections de famille ; il me conduisit chez sa femme que nous trouvâmes jouant sur le tapis avec un bel et heureux enfant. J'ai rencontré peu de femmes aussi jolies et aussi aimables. Ses cheveux tombaient jusqu'à terre, et elle en enveloppait son lils avec lequel elle continua à jouer devant nous. M. Jaunez me contraignit à restera déjeuner en famille, me parla de Metz, du val Saint-Pierre, de son bonheur domestique, de son aisance dont il se tenait satisfait, n'ayant jamais désiré qu'une heureuse médiocrité, de son état dans lequel il avait réussi, et qui le mettait en rapport avec des artistes et des gens de lettres distingués ; et la conversation étant tombée sur M. de Réjeat, il me confirma parfaitement dans l'opinion que j'en avais déjà prise. Le tableau de cette félicité était bien fait pour me toucher.
Je me présentai quelques jours après chez madame de Réjeat ; elle avait parlé à son mari qui lui avait promis de me protéger pour me faire entrer chez M. de Longprés, où il espérait vraisemblablement que la reconnaissance me ferait prendre un soin particulier de son fils. « Venez, me ditelle, dîner avec nous samedi prochain ; venez de bonne heure. Je crois que M. de Réjeat veut vous conduire lui-même rue de Reuilly. Si vous vous destinez à la carrière du préceptorat, vous trouverez dans cette maison des occasions, et peut-être même, dans (juelques années, M. de Réjeat vous confierait-il son fils. »
Le samedi arrivé, je me vendis chez M. de Réjeat que je trouvai dans son jardin, e;itouré de terrassiers, ordonnant des mouvements de terre. Après avoir pris le temps de m'apercevoir, il me dit : « J'ai pensé à vous; j'ai parlé à Longprés; il vous recevra. Présentez-vous à lui de ma part, muni de vos diplômes. » Et continuant à donner ses ordres, il ne m'aperçut plus. Je passai chez madame qui avait près d'elle sa fille, personne charmante, qui est devenue depuis madame de Vinlimille-Lascaris, que j'ai eu occasion de revoir à la suite du 9 thermidor, et qui voulut bien se souvenir de m' avoir vu à cette époque chez son père. Madame de Réjeat me dit que je serais reçu chez M. de Longprés en qualité de professeur de latin J'y allai le lendemain. M. de Longprés était un fort brave homme, cherchant à faire ses affaires. 11 lut mes papiers, me montra un magnifique avenir, me fixa un traitement de trois cents francs, et me fit hautement valoir les avantages du logement et de la nourriture. Il fut convenu que je me rendrais chez lui le surlendemain. J'employai ce temps à revoir mes amis, payai mon hôte qui me vit partir à regret, et suivi de ma malle confiée au commissionnaire de la maison , j'allai m'installer rue de Reuilly (1).
(I) Cette iiislitution avait été fondée iiour préparer les jeunes gens, par l'enseigaemenl des mattiéniatiques, aux corps du génie et de l'artillerie, et en général à
Je ne dirai rien des six mois que j'ai passés dans cette maison ; je la quittai à Pâques, malgré les instance» du maître et les reproches de M. de Réjeat que je n'ai plus revu depuis lors. J'étais à peu près assuré d'entrer en qualité de précepteur chez le marquis de la Roche- Lambert. J'avais gagné l'amilié de son tils qui était un de mes élèves, et le père qui était venu quelquefois à la pension et qui avait tenu garnison à Thionville, m'avait montré de l'intérêt et promis de m'attacher à son fils. Comptant sur un avenir prochain et comparativement brillant, je ne me bornais plus à visiter les couvents et mes amis les novices ; je courais les promenades publiques et les spectacles. Un jour, c'était au mois de mai, j'étais allé à l'Opéra : la reine y arriva et ne fut pas trop bien accueillie. En sortant, j'entrai au café de la Porte Saint-Martin. 11 y avait foule. Un chevalier de Saint-Louis y faisait beaucoup de bruit, racontant qu'un garde de l'escorte, dont le cheval s'était abattu au galop sur le boulevard, venait d'être ramassé pour mort. Il laissait échapper des insinuations peu favorables à la reine et déblatérait contre la cour. Plusieurs personnes paraissaient de son avis ; les autres gardaient le silence. J'aurais dû faire comme elles ; mais jeune et sans expérience, je me laissai aller à abonder dans le sens du chevalier. Il applaudit à la générosité de mes sentiments, me demanda à faire ma connaissance, me donna son adresse, en me priant de lui rendre la mienne, ce que je fis sans défiance.
A quelques jours de là, rentrant le soir chez moi, dans mon quartier latin, mon hôte m'apprit qu'un chevalier de Saint-Louis était venu pour me voir, qu'il s'était beaucoup informé de moi et avait dit qu'il reviendrait au matin. Le lendemain, à sept heures du matin, on ouvre ma porte. Un inconnu, vêtu de noir, me dit qu'il a l'ordre de me mener à l'audience de M. Lenoir, lieutenant de police, qui a quelques renseignements à me demander. Je me lève fort tranquillement, je m'habille, ne prenant que ma bourse et mon portefeuille, et je suis mon conducteur. Il avait les formes les plus honnêtes et le langage le plus mielleux, et m'assurait que, bien qu'il ne connût pas les motifs de M le lieutenant de police, il fallait que l'accusation portée contre moi fût bien peu de chose puisqu'on n'avait pas déployé plus d'appareil. Je commençai à n'être plus si rassuré; des réflexions sinistres me traversaient l'esprit, et je roulais déjà mille projets d'évasion ; nous étions arrivés à l'entrée du boulevard Saint-Martin, et mon homme, rassuré par ma contenance, paraissait sommeiller, lorsque tout à
toutes les écoles militaires. C'est là que, dix ans auparavant, Carnot avait fait ses études, et il en était sorti pour entrer à l'école de Mézicres. M. de Lonpprés était, du reste, un mathématicien distingué. Dalenibert en faisait cas cl siiiti rossait particulièrement à 8(in pensionnat, auquel, dans son zèle pour la propagation des sciences physiques et malhémaliques, il faisait de fréquentes visites. i. R.