‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 12 sur 56 · LE SÉMINAIRE. !7<J · texte numérisé non relu

LE SÉMINAIRE. !7<J

coup je lui assénai un vigoureux coup do poing entre les deux yeux, cl sautai par la portière. C'était un dimanche, il y avait foule sur le boulevard, on me favorisa, et j'eus bientôt gagné la barrière. La terreur de la Bastille me talonnait, et le même jour, à dix heures du soir, j'entrais à Soissons. Je pris le lendemain la route de Laon, et j'arrivai à l'hospice des Chartreux, où l'on ne m'attendait pas. J'écrivis de là à dom Barthélémy, et le surlendemain, arriva Picard avec la chaise. Mon parent ne s'informa même pas du sujet de mon retour ; je lui donnai des nouvelles de sa famille, et lui confiai que mon désir était désormais de retourner chez mon père ; lui ayant dit que, faute d'argent, j'avais laissé ma malle à mon hôtel, d'où l'on devait me la renvoyer sur ma demande, il donna de suite les ordres nécessaires pour mes besoins, et je repris bien vite mes anciennes habitudes de la Chartreuse, racontant au prieur et à mes autres amis tout ce que j'avais fait et vu dans la capitale, sans laisser deviner toutefois la cause de mon retour.

Mais quand je me trouvais seul, soit dans ma chambre, soit à la chasse dans les bois, je m'interrogeais moi-même. Qu'allais-je devenir ? Mille projets extravagants se succédaient dans ma tête. Je songeais à passer en Russie, en Amérique. Cependant, avant tout, je jugeai à propos de m'informer de ce qui se faisait à Thionville. J'écrivis donc au P. Mick, mon ancien professeur de rhétorique, en le priant d'aller voir ma famille, et de dire à mon père que, dans le cas où il ne persisterait pas dans sa résolution de me faire entrer dans les ordres, je reviendrais à la maison, où j'espérais, à force de travail et de zèle, le dédommager de tout ce qu'il avait fait pour mon éducation et parvenir à me faire recevoir avocat ; si la réponse n'était pas favorable, je lui demandais de ne pas indiquer mon asile et de me répondre franchement. Quinze jours après je reçus une lettre du P. Mick : elle était excellente ; mon père consentait à tout oublier et à me recevoir en grâce Je ne crus cependant pas cette assurance suffisante ; je répondis à mon professeur en lui envoyant une lettre pour mon père, dans laquelle, après avoir tenté ma justification et l'avoir remercié du pardon qu'il voulait bienm'accorder, jele suppliais de me confirmer ma grâce et ses promesses par une lettre de sa main. Enfin, après plus d'un mois d'attente et d'inquiétude, je reçus la bienheureuse réponse qui me rappelait définitivement à la maison paternelle, avec la promesse formelleque je demeurerais le maître de me choisir l'état que je croirais devoir le mieux me convenir. Je m'empressai de faire part à mon parent et à M. le prieur de ces dispositions, dont ils me félicitèrent sincèrement. Ma nouvelle malle bien garnie et ma bourse même un peu renflée, dom Barthélémy et dom courrier me conduisirent eux-mêmes jusqu'à Reims, où ma place à la diligence était retenue. Nous passâmes tous trois une partie de la nuit dans les plus doux épanchements de la confiance et de l'amitié, et le lendemain, chargé des lettres de l'excellent procureur pour la famille

Effinger et pour la mienne, et après l'avoir tendrement embrassé, je pris la route de Metz (1).

Arrivé à Thionville, mon père me reçut dans ses bras en me confirmant ses promesses ; et, dès le lendemain, ayant quitté pour jamais toutes les traces de mon costume ecclésiastique, je me mis au travail. Après avoir rapidement acquis toutes les connaissances nécessaires, je fus admis à remplacer le premier clerc. Les études que j'avais faites au séminaire me facilitaient beaucoup celles du droit, auxquelles je m'adonnais sérieusement, et chaque jour je trouvais l'occasion d'appliquer la théorie en plaidant en première instance dans les justices seigneuriales ressortissantes au bailliage de Thionville. Ainsi, je me préparais au barreau, et les affaires, en grossissant mon petit pécule, me permettaient de prendre, sans gêner ma famille, mes inscriptions de droit à l'Université de Nancy. J'étais lié avec la jeunesse de la ville, et n'étais étranger ni aux fêtes ni aux bals qu'elle donnait, ni à ses démêlés de plus en plus fréquents avec les officiers de la garnison; je faisais partie de la garde bourgeoise, je savais faire et commander l'exercice, je tirais assez habilement les armes et le pistolet, et je trouvais même le temps de me livrer à ma passion pour la chasse dans les domaines des maisons religieuses dont nous avions la confiance. Je puis dire, sans crainte d'être contredit par ceux de mes contemporains qui vivent encore, que, dès 1786, je possédais à Thionville l'estime générale. L'étude de mon père avait pris du développement; les premiers avocats du bailliage se plaisaient à traiter les affaires les plus sérieuses avec moi, et je jouissais à Metz de la considération de MM. Pasquier, Rœderer père et fils, Émery, qui étaient alors les lumières du barreau. Ce dernier, qui fut depuis un des députés les plus célèbres de l'Assemblée constituante, m'avait pris particulièrement en affection et me prodiguait ses leçons. M. Chifflet, premier président du parlement, me recevait avec bonté. Je me voyais, dans un avenir prochain, le successeur des avocats, déjà fort âgés, qui avaient la clientèle des abbayes et des seigneurs justiciers, et j'étais appliqué tout entier à une carrière que je jugeais définitive. Je ne prévoyais pas que l'orage qui commençait à gronder sur la France allait bientôt changer mon sort et me jeter dans une sphère ou j'aurais besoin de tout mon caractère et de toute mon énergie.

(1) Merlin l'ut un fils pour le bon cliarlrcux. Banni de son couvent par la llévolulion, iloni Eflîngcr était d'abord venu prendre asile à Tliioiiville, chez mon grand-père ; mais quand Merlin se t'ul fixé à f.ommanchon, il se rendit à ses instances, et alla s'établir clicz lui où il mourut ii;iiis un à^'e avancé, paisible et entouré d'aiïections.

Après avoir fait de Merlin un huissier, on en a fait un pamphlétaire. L'écrit contre Rohespierre, dont nous avons déjà parlé, forme la base de cette accusation. M. Louis Blanc, en le mentionnant, emploie le mot de libelle, peut-être encore plus vif que celui de pamphlet. Parlant des transformations de la physionomie de Robespierre, « ce changement, dit-il, est noté en termes haineux dans un libelle que publia contre Robespierre, Merlin de Thionville devenu son adversaire. » (Hist. de la Rév., t. VIL) Des termes haineux contre Robespierre !

En fait, cette brochure est une des meilleures productions littéraires de la Révolution. En la comparant aux écrits politiques de la même époque, on ne peut qu'être frappé de sa retenue, et vu le personnage à (jui ell^ s'applique, sa modération est manifeste. Je ne crains pas de dire que, malgré les réserves à faire, elle donne de Robespierre le jugement le plus sérieux et le plus reposé qui ait encore été publié.

C'est un portrait :• il est tracé d'une manière sentencieuse, poussée souvent jusqu'à une tension bien éloignée du style ordinaire de Merlin. Peut-être môme le travail exercé sur la pensée pour la resserrer et la contraindre à entrer dans la forme voulue, y est-il parfois trop à découvert. On dirait que l'auteur, après avoir donné à ses collègues tant de marques de sa valeur et de sa vivacité , a cherché à leur donner un

spécimen de son éducation classique, et qu'à cette intention, il a déposé un instant le sabre pour se remettre à tailler sa plus fine plume de professeur. Il analyse en effet Robespierre avec la sagacité patiente et méthodique d'un maître, pour finir par le juger en historien (1).

La brochure est de 16 pages et sans date ; mais il est aisé de la dater d'après elle-même. La m.ention qui y est laite des honneurs décernés à Maral , montre qu'elle est de l'an m, et, comme à partir de brumaire de cette année , Merlin fut de nouveau en mouvement aux armées, il s'ensuit qu'elle est vraisemblablement de la fin de vendémiaire, époque où le fantôme de Robespierre commençant à s'agiter aux Jacobins, Merlin s'appliquait par tous les moyens à engager la Convention à lever la tête. Il résulterait donc de cette date qu'il avait eu environ trois mois pour coordonner ses observations et les réduire aux aphorismes sévères qu'on va lire.

Portrait de Robespierre, — Merlin de Thionville, représentant du peuple, à ses collègues.

Les gens qui se plaisent à trouver des rapports entre les figures et les qualités morales, entre les figures humaines et celles des animaux, ont remarqué que, comme Danton avait la tête d'un dogue, Marat celle d'un aigle, Mirabeau celle d'un lion, Robespierre avait celle d'un chat. Mais cette ligure changea de physionomie ; ce fut d'abord la mine inquiète, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine farouche du chat sauvage, puis la mine farouche du chat-tigre.

Le tempérament de Robespierre fut d'abord mélancolique, il linit par être atrabilaire. A l'Assemblée constituante, il avait le teint pâle et terne ; à la Convention, il devint jaune et livide. Longtemps il ne parla à l'Assem-

(1) Je dois peut-titre consigner ici une observation singulière ; c'est que Merlin, quoique parfaitement en possession du génie de la langue française, ainsi qu'on en a déjà vu tant de preuves, n'en suivait que très médiocrement l'ortliographe. C'est un défaut commuii à beaucoup d'iiommes de cette époque, cl qui accuse des élvides classiques trop exclusivenienl vouées à la langue latine. Los manuscrits de Merlin montrent ([u'il ne parvint à se corriger à cet égard que dans ses dernières années.

LE PAiMPHLET CONTRE ROBESPIERRE. 183

b!ée constituante qu'en gémissant ; à la Convention, il ne parlait qu'on écumant. L'histoire de son tempérament est une grande partie de son histoire.

Les facultés de son esprit ont toujours été bornées ; mais, dans le principe, elles étaient assez saines. Il a toujours eu peu d'idées, mais des idées fixes; peu d'imagination, mais une mémoire tenace ; peu de mouvement, mais toujours la même direction : ces circonstances appartiennent au tempérament mélancolique qui rend les esprits paresseux et rares, le cerveau sec et rigide. A la suite, l'atrabile a fait du mouvement de ses idées une tourmente ; de ses pensées d'effroyables fantômes ; de son imagination, une furie. Destinée ordinaire des tyrans, toujours poussés à la fureur par la crainte, à la crainte par la fureur ; chaque jour et plus cruels et plus malheureux.

Il n'eut jamais de connaissances. Il ne lui restait rien des stériles études qu'il avait faites au collège, non plus que de ses exercices du barreau. En travaillant sur des sujets de prix proposés par des académies de province, il avait acquis quelques notions plutôt philanthropiques que philosophiques. C'est à cela que s'est bornée son instruction. Il n'a jamais eu la moindre idée de gouvernement, d'administration, de négociation. Il n'a jamais rien connu entre la guerre et l'extermination totale des ennemis, entre l'anarchie et l'oppression, entre la régie vexatoire des propriétés privées et des ménages et le défaut absolu d'administration publique; et encore ne savaitil faire la guerre qu'à force d'hommes, opprimer qu'à force de tyrannie, et régir qu'à force d'argent.

Il n'éprouva jamais ces besoins doucement énergiques, ces passions physiques intimes et pressantes d'où procèdent ces fières passions morales qui paraissent souvent si supérieures à leur origine. Une inquiétude vague et pénible. e!ïet de son tempérament, était l'unique principe d'activité qu'il renfermait en lui-même. Cette inquiétude le poussait .sans cesse hors de lui et l'y rappelait sans cesse. Elle le pressait continuellement de chercher des secours contre lui-même et non des jouissances ; des sujets de distraction et non des sujets d'affection.

Incapable de s'attacher à rien, Robespierre s'aima d'abord exclusivement ; mais bientôt il devint ennemi de tout le monde, et alors il perdit la faculté de s'aimer lui-même : il eut besoin du malheur général et ne sut plus où trouver le bonheur.

Il est faux qu'il ait eu l'honneur d'aimer les femmes; au contraire, il leur a fait l'honneur de les ha'ir. S'il les eût aimées, eût-il été cruel?

Il est faux qu'il ait aimé la gloire. A la vérité, au sortir du collège, il contracta dans le pugilat du barreau un besoin de spectateurs et d'applaudissements auquel son mal-être l'avait préparé. Mais ce besoin est bien dillérent de l'amour de la gloire. Toujours avide de suffrages bruyants, qu'a-t-il fait pour obtenir des suffrages honorables ? il aimait uniquement

le bruit dont il était l'objet, parce qu'il était placé au centre de celui-là, et qu'il n'y en avait pas de p'us propre à l'étourdir.

Il est faux enfin que Hobespierre ait aimé la suprême puissance : il n'était capable ni de l'exercer ni d'en jouir. On suppose qu'il était ambitieux du tribunat dans un temps où il ne songeait qu'à paraître à la tribune. On suppose qu'il aspirait à l'empire, lorsque, occupé à signaler les progrès de sa puissance, conmieOctave l'avait été àdéguiser les siens, il faisait pour la perdre autant que celui-ci avait fait pour l'augmenter. Il peut avoir eu l'idée confuse et le désir vague d'amener les Français à une soumission superstitieui^epourses opinions, à une sortede bigoterie imbéciledont il serait l'objet ; mais il n'étaitpas dignede prétendre à l'obéissance. S'il a désiré paraître roi, ça été précisément par incapacité de l'être, et tout au plus pour qu'un autre ne le fût pas. S'il a ambitionné l'appareil de la puissance, ça été sans aimer la puissance en elle-même, et en vil eunuque qui ne pouvait souffrir de la voir en d'autres mains.

Il a fini sans doute par vouloir la tyi annie suprême ; mais c'est parce qu'elle lui était devenue nécessaire pour on soutenir l'insolence : il n'a eu l'audace de l'usurpation que pour ne rien rabattre de l'effronterie de son apparente suprématie.

Je ne priHcnds pas dire, au reste, que, depuis longtemps, il ne fût jaloux du pouvoir nécessaire pour satisfaire ses vengeances ou ses haines, et que ce pouvoir ne fût pas une tyrannie ; mais il le partageait avec d'autres, et il est triste de penser que, s'il se fût borné à celui-là, il l'exercerait encore.

Robespierre ne ressentit jamais que les passions subalternes qui procèdent de l'égo'isme : c'est-à-dire l'envie, la haine, la vengeance; et encore ces passions manquèrent-elles en lui du ressort du courage.

L'envie fut sa passion dominante. Quand, à l'Assemblée constituante, il vit tant de talents embrasser tant de gloire, il fut anéanti. Les réviseurs se déshonorèrent : il respira et il crut les avoir terrassés. Mais Condorcet, les orateurs de la Gironde, Brissot, parurent sur la scène nouvelle : nouvelle crise; ils périrent, et Robespierre respira encore. Do tant d'orateurs, Danton seul resta àla tribune : Danton fut accusé: l'envieux Hobespierre s'oublia un moment jusqu'à le défendre, mais bientôt, revenu à lui-môme, c'est-à-dire à l'envie, il le livra. Il n'eut pas le temps de se tourmenter de la puissance de Marat, qui mourut avant les Girondins ; mais obligé de présider à son apothéose, il eut plutôt l'air de le traîner à la voirie que de le porter au Panthéon. Quand il n'eut plus de rivaux de tribune, il se déchaîna contre ceux qu'on y avait applaudis avant lui et qui pouvaient y revenir encore ; il se déchaîna contre les hommes do mérilo que la modestie avait retenus dans l'obscurité, et que notre indigence on talents pouvait en tirer à la suite: il se déchaîna contre les femmes célèbres par l esprit ou la ligure; contre des femmes vertueuses, parce

qu'elles étaient respectées: contre des courtisanes, parce qu'elles étaient l'objet de quelques empressements ; il se déchaîna sur les morts dont on se rappelait encore les noms, dont on lisait les écrits: il proscrivit la mémoire de ceux dont il avait proscrit la tête. Il étouffait au récit de nos victoires, qui prenaient trop de temps dans les assemblées et trop de place dans les gazettes. L'idée de ce Panthéon, où tant do. héros avaient pris leur place, et où l'on en a fait une à Marat, l'importunait. 11 n'est pas jusqu'à la hache de ses proscriptions qui ne l'eût tourmenté par sa célébrité, si elle n'eût été le terme d'autres célébrités plus incommodes et l'un des soutiens de la sienne. 11 n'a ressuscité l'Éternel que parce que l'Éternel est invisible, et qu'en faisant lever tous les acuk vers le ciel, il les éloignait de la terre, où il voulait qu'on n'entendît que sa voix. Jamais hydrophobie n'égala son horreur pour tout ce qui attirait l'attention. L'envie est pour moitié dans les crimes qui l'ont perdu ; et s'il n'eût péri des crimes que l'envie a contribué à lui faire commettre, il serait mort de l'envie même.

Robespierre n'a eu d'autres talents que ceux de ses vices, et n'en a même eu qu'une partie. Quelquefois il a montré des talents oratoires, lesquels ne suffisent pas, à beaucoup près, pour faire un oratenr. et il n'a jamais montré le moindre talent d'action.

Son style a toujours été lâche et diffus, sans couleur et sans mouvement. La raison en est simple : toutes ses idées étaient vagues et confuses : il en avait peu, et elles se reproduisaient difficilement à son esprit. Il y a des gens qui ont cru qu'il était toujours prêt à parler de tout et capable de parler de tout, parce qu'à l'occasion de tout il parlait, non des choses, mais des personnes qui avaient parlé avant lui, et de leurs mau\ aises intentions, etc. Robespierre n'avait de net dans l'esprit que les vues de la haine et celles de l'envie. Mais comment s'exprimer avec énergie quand on n'est animé que de passions honteuses? et avec hardiesse, quand on veut nuire et qu'on est lâche? On peut être artificieux, adroit, dans le langage des vices abjects : on n'est éloquent que dans l'abandon des grandes vertus, et tout au plus dans celui des vices qui ont de la grandeur. Robespierre posséda éminemment l'art des insinuations perfides, jamais celui de la persuasion franche et de la con\iction énergique. Et même, son envie de nuire ne se montra longtemps qu'à travers la crainte d'offenser : il n'attaquait que par derrière; ses traits étaient empoisonnés, mais il les lançait de si loin et tellement émoussés ou enveloppés, qu'on succombait souvent sans les avoir sentis. A la fin de son règne, à cette époque où il eut le courage d'attaquer de front des malheureux qui n'osaient se défendre, quelquefois il parla en ennemi insolent et cruel, jamais en ennemi supérieur.

Depuis sa mort, un écrivain qui a fait son portrait a avancé qu'il avait le talent de la réfutation : ce mérite est un de ceux auxquels il était le

plus étranger. Co n'est pas qu'il manquât de logique : il en avait assez pour bien conduire sa pensée ; mais il manquait de la sagacité et des connaissances nécessaires pour pénétrer, décomposer et réduire à sa valeur la pensée des autres. Il est de fait que jamais il ne se mesura avec personn*e, que toujours il se tenait à côté de la question et([u'il no s'attachait qu'à l'adversaire.

En 1790 et 1791, il lui était très difficile d'obtenir accès à la tribune, et plus difficile encore de s'y faire écouter quand il parvenait à s'y faire entendre, tant il était obscur et nébuleux, ou fastidieux et léthargique. Jamais il n'aurait fixé l'attention de l'Assemblée, s'il n'eût fixé celle des tribunes; et jamais il n'eût obtenu celle-ci sans la jonglerie du prophétisme qu'il exerça quand les réviseurs eurent justifié ses précédentes déclamations, et surtout sans l'adulation dans laquelle il se vautra devant les tribunes. C'est par cette jonglerie et cette bassesse qu'il a réussi à former l'espèce de confrérie avec laquelle des gens plus habiles ont fait cette faction dont il a été l'orateur sans en être le chef. Toujours flasque dans ses discours, il pouvait à peine soulever l'opinion ; il ne lui appartenait ni de remuer ni de déterminer les volontés. Et à quoi sert le langage d'un factieux, si l'on n'y peut joindre le langage et surtout l'accent du séditieux? l'un ne fait que préparer les succès de l'autre.

Comment Robespierre aurait-il eu l'énergie de la parole, étant paralytique quand il fallait agir? Qui de nous l'a jamais vu en action? Je ne parle pas seulement des moments de péril, où il se tenait caché, mais aussi des circonstances les plus calmes. Il est bien remarquable que cet homme dont on a tant parlé depuis six ans, qui paraît avoir seul porté le poids de la mission de deux assemblées nationales, n"ait pas mis une seule ligne dans quarante volumes de lois émanées de ces deux assemblées ; et même dans les mesures révolutionnaires qui ont été prises depuis deux ans, il n'y en a pas une de son invention, quoique plusieurs aient mérité son étroite adoption.

La Bastille et le despotisme sont tombés en 1789; une constitution a été faite en 1790 ; la Belgique envahie en 1792; la royauté abolie, la république établie, la faction des réviseurs dispersée, celle de la Gironde abattue, la superstition détruite, le gouvernement révolutionnaire établi, une armée formidable créée, une flotte nombreuse équipée, la Belgique une seconde fois conquise ; Mirabeau, Barnave, Lafayette, Condorcet, 'Vergniaud, Brissot, Chaumette. anéantis : enfin la tyrannie de Robespierre mémo établie, cimentée, exercée... et Robespierre n'a eu aucune part à ceux de ces événements (\\n sont purement glorieux, et n'a contribué qu'en subalterne à tous les autres.

Outre qu'il était incapable de faire, il était inhabile à se servir de la chose faite : aussi était-il cnnumi né de toute organisatinn. il n'existait aucune institution qui, .selon lui. no fût contraire aux principe.'^, par cela

seul qu'elle existait. Il avait besoin, dans sa double impuissance, que toute la machine sociale s'écroulât, que toute ressource parûl impossible, que le salut public fût entièrement désespéré, pour paraître néressaire sans Hre dans l'obligation de se rendre utile, et régner sans se mouvoir sur un peuple hébété par le malheur et convaincu qu'il n'a désormais à demander à son chef que des regards.

Ce sont des événements étrangers aux combinaisons de Robespierre qui expliquent la fortune si extraordinaire de cet homme si commun. C'est parce qu'il n'a rien fait pendant que les circonstances travaillaient pour lui qu'il a acquis celte puissance d'un an qui, à la vérité, fait un siècle de crimes. S'il paraît avoir été constant dans ses vues, c'est qu'il n'en eut aucune. S'il paraît avoir été longtemps un factieux; puissant, c'est qu'il ne fut longtemps qu'un orateur de faction. S'il paraît s'être élevé sur tant d'hommes de talents divers, c'est qu'ils se renversèrent les uns sur les autres et qu'il resta seul debout dans l'arène ; et il ne resta debout que parce qu'il n'avait ni marché ni agi. Et si l'on fixa alors les regards sur lui. ce no fut que parce qu'il avait interdit la concurrence à tout autre, et qu'il était en possession de parler depuis cinq ans, et qu'il avait toujours dit la môme chose, et que les choses qu'il avait dites, ayant été inspirées par la haine, la vengeance et l'envie, étaient malheureusement devenues autant de prophéties. Une seule fois, dans toute sa vie, il voulut marcher : il a fait un pas. un seul pas. sans appui, sans précurseur, sans guide, et ce pas l'a conduit... à la mort.

Construisez une machine humaine faible et lâche ; animez-la de la passion de l'envie, placez-la dans les circonstances où s'est trouvé Robespierre, et vous recommencerez Robespierre.

On l'appella d'abord le patriote Robespierre, ensuite l'incorruptible Robespierre, ensuite le vertueux Robespierre, ensuite le grand Robespierre; le jour vint où le grand Robespierre fut appelé tyran, et, ce jour-là, un sans-culotte, le considérant étendu sur un grabat au Comité de sûreté générale, dit ; Voilà donc un tyran, ce n'est que ça?

Tout homme instruit s'indigne contre l'indignation publique quand il entend les dénominations qu'elle donne à Robespierre : il n'en est pas une qui ne soit une faveur. Il ne fut ni un Sylla, ni un Catilina, ni un Octave, ni un Cronnvell. Tous ces hommes furent des guerriers ; plusieurs d'entre eux furent d'habiles usurpateurs : Robespierre ne fut pas même un Néron ; quoique Néron soit mort en lâche, Néron fut au moins hardi gladiateur. Robespierre sera-t-il nommé Catilina, parce qu'on vit près de lui des Cethegus pour intriguer; Octave, parce qu'il eut un Antoine à immoler; Sylla, parce qu'il eut des Mallius pour corrompre les armées ; Cromwell, parce qu'il eut des Yane pour pérorer ; Néron enfin, parce qu'il eut des Anicetus pour assassiner? Ah! souffrez donc que les dévotes l'appellent un Dieu, puisqu'il eut aussi son paralytique pour marcher à ses côtés.

i88 REPONSE AUX INCULPATIONS.

On ne varie pas moins sur le titre politique qu'il convient de lui donner. Il ne fut ni dictateur, ni empereur, ni roi, ni protecteur, ni triumvir, ni tribun. Il fut l'Appius des décemvirs ; et il se trouva des C.lodius qui, pour lui plaire, jetèrent, non dans ses bras, mais sur l'échafaud, une autre Virginie.

Quelques gens pensent que Robespierre fera une grande ligure dans l'histoire : ce n'est pas Robespierre qui est remarquable dans l'époque présente de la République française, c'est la République française devant Robespierre. L'histoire dira peu de chose de ce monstre : elle se bornera à ces paroles :

« Dans ces temps, tel fut, à l'intérieur, l'avilissement de la France, qu'un jongleur sanguinaire, sans talent et sans courage, nommé Robespierre, fit trembler tous les citoyens sous sa tyrannie. Tandis que douze cent mille guerriers versaient leur sang aux frontières pour la République, il l'a mise à ses genoux par ses proscriptions. Elle y était encore, quand des mains vengeresses la délivrèrent de sa tyrannie ; et alors même qu'elle applaudissait à sa chute, elle n'osait encore se relever de toute sa grandeur. »

Quelle que soit l'énergie de cet écrit, l'action de Merlin contre Robespierre serait demeurée incomplète , si, aux paroles qui précèdent, ne s'était jointe sa coopération au 9 thermidor. Permis aux partisans des Jacobins de la juger également haineuse ! On en trouve les détails dans les Mémoires du Conventionnel Monnel. Ces mémoires, publiés sous la Restauration, ont subi à peu près le même traitement que ceux de Levasseur ; mais tombés en moins bonnes mains, ils s'en sont cruellement ressentis. Le manuscrit de Monnel a été remanié par un homme de lettres, nommé Alexandre Martin, auteur d'une multitude d'ouvrages de pacotille, (jui, pour augmenter l'intérêt de celui-ci, l'a décoré d'une préface romanesque ; et pour surcroît, l'éditeur, en vue du débit, a exigé que les mrmoires de ce malheureux honmie l'ussenl présentés au public sous un titre à ell'et: Mémoires d'un Prrfre régicide -, ce (jui leur a, en cflel, assuré une place dans les catalogues de presque tous les cabinets de lecture. Merlin, qui était en relation avec cet éditeur, lui avait donné, siu' le i> therniidoi', (\i'< notes ipii ont él('' utilisées par le inellein' en d'uvre, el l'Iiistoii'e de

la célèbre journée est elVcclivemeiit relrac('e dans l'ouvi'age avec des particularités que l'on chercherait vainement ailleurs. Il se rencontre aussi dans les mémoires de Monnel des renseignements intéressants sur divers autres points, et il serait à souhaiter (jue l'on en pubhàt une édition critique en leur restituant leur vrai titre.

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