‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 15 sur 56 · REDDITION DE MAYENCE · texte numérisé non relu

REDDITION DE MAYENCE

raon. n'iivaienl janniis été employés à de pareils travaux; plusieurs succombaient de fatigue; jamais on ne les entendit accuser leur commandant. Au contraire, ils s'empressaient tous d'exalter sa justice et de vanter son activité

Depuis Mayence. nous étions à cheval, marchant en léte de la colonne. Arrivés aux avant-postes de l'armée française, M. Hohenlohe, commandant du détachement de hussards saxons, s'approcha de moi et me demanda l'ordre de nous quitter, ainsi qu'une attestation de bonne conduite. Après une courte délibération, à laquelle, outre mon collègue, prirent part les généraux Dubayet. Kléber, Beaupuy, Yimeux, nous lui délivrâmes l'attestation qu'il avait bien méritée par ses soins empressés et l'excellente discipline de son détachement, et les Saxons s'en retournèrent à leur armée. Plusieurs jeunes officiers auraient voulu nous suivre ; ils parlaient le français comme rallcmand. croyaient à une paix prochaine, et brûlaient du désir de voir Paris, devenu le séjour dun peuple libre. Cependant un poste français vint nous reconnaître. Bientôt nous fûmes complimentés par les chefs do l'armée, et par les autorités constituées qui venaient audevant de nous avec des palmes el des couronnes. Un cri général se faisait entendre : « Vive la République ! Vive la garnison de Mayence ! » On nous plaignait. Pourquoi, disait-on, avoir tant tardé à vous secourir? On a fait quatorze lieues en quinze jours En entrant dans la ville, la colonne mayençaise trouva des tables dressées sur la place par les soins de la municipalité et du district, et la journée s'acheva dans les épanchcments de la pins intime confraternité. Le même jour, à neuf heures du soir. Heubell et moi nous partîmes pour Metz, afin de faire donner les ordres nécessaires pour la subsistance de l'armée, qui devait y séjourner jusqu'à la réception des ordres du ministre de la guerre. Nous fûmes accueillis partout, sur notre passage, par les démonstrations de l'estime et de la recon ■ naissance de nos concitoyens, et. n'ayant aucune appréhension de l'orage qui grondait sur nos tètes, cette récompense nous faisait oublier tant de fatigues et de dangers supportés depuis quatre mois pour la gloire et le bonheur du pays. A Thionville. je logeai chez moi, où je revis pour la dernière fois mon vieux père, et j'y laissai les ordres nécessaires pour que ma femme, mon fils âgé de cinq ans et ma fille de deux, que j'avais ramenés à Thionville en me rendant à l'armée, vinssent me rejoindre à Paris. Le lendemain, de bonne heure, nous arrivâmes à Metz. Nous convoquâmes aussitôt une assemblée générale de l'administration du département, laquelle eut lieu le soir même. Tout le monde s'empressa de concourir aux mesures propres à témoigner à l'armée de Mayence la reconnaissance publique, et l'on allait lever la séance, quand le citoyen Laieunesse, secrétaire général, nvadressant la parole, me demanda à voix

l'JO RÉPONSE AUX INCULPATIONS.

basse, ol comme en confidence, pourquoi on avait rendu Muyence au moment où la place allait être secourue. Étonné, indigné, je lui dis, en le regardant d'un air à la fois menaçant et méprisant : '< Tu m'interroges, je crois? >' Mais cette simple question avait ouvert mon âme au soupçon ; je me hâtai de lever la séance, et à peine rentré à l'auberge, je communiquai mes réflexions à mon sage et prudent ami. Nous convînmes d'envoyer chercher des chevaux de poste, et de partir à l'instant même pour Paris, où nous arrivâmes lo. surlendemain matin. Nous descendîmes de voiture à la porte même de la Convention. Reubell se rendit au Comité de salut public, et j'entrai à l'Assemblée. Je portais le costume que je n'avais pas eu le temps de changer depuis mon départ de Mayence. Mes cheveux, ma barbe et mes moustaches me couvraient la figure: un chapeau militaire dont la forme était recouverte d'une croix d"acier bruni, un habit de canonnier d'artillerie légère, un gilet rouge, un pantalon de daim, des bottes à la hussarde, le sabre à la ceinture, le tout en très iiuunais état. La sentinelle refusait de me laisser entrer. La séance n'était pas encore ouverte, mes collègues s'approchèrent et me reconnurent. Cent voix s'écrièrent : « C'est Merlin ! » Les applaudissements réitérés de la salle et des tribunes, mille questions, mille embrassements. me poursuivent dans la salle; la joie éclatait dans la plaine comme sur la montagne. Cependant Thuriot, qui croyait que je savais ce qui s'était passé et qu'un décret surjiris à l'Assemblée ordonnait d'arrêter et de conduire à la barre les généraux de l'armée, m'exprimait .son regret ainsi f|ue le plaisir qu'il éprouvait devoir que le décret allait être rapporté: j'écoutais, et à |)eine comprenais-je. D'autres, les larmes aux yeux, me disaient : « Hier encore, on assurait (lue. n"a\ant pas voulu survivre à une capitulation honteuse, tu t'étais jeté dans le Rhin. « Mille autres discours pareils. .lo n'avais pas le temps do me recueillir, (le lixer mes idées, d'y mettre de l'ordre. Cependant Reubell. avec son air caime, entrait dans la salle, au milieu des membres du Comité du salut public, et le Président montait au bureau. Ici je n'ai d'autre ressource que de renvoyer au Moniteur, (pioiqu'il n'ait pas rendu mes paroles avec beaucoup d'exactitude, il appartenait alors à la Montagne, c'est-à-dire au parti (1 ... La dernière phrase interrompue.)

(I) Il est en elfct seiisilili; que le iliscouis est trèsimparfailemenl rendu, cl l'on peut iiiôine croire que certaines expressions y ont été introduiles, s:uis qu'elles aient été prononcées, conlirniation de ce ([ue l'on sait d'ailleurs par la publication des papiers de lioltespierre lonclianl la nicliiode eniplovce à celle époque pour les comptes rendus des sé.nices ; mais un i)eul jujjer de l'impression que ce discours causa, et par les vils applaudissements relatés par le Moniteur, et par le nouveau dé( rel que rendit immédiatement la Convcnlion, et par ce (|u'en disait Lacroix, cinq jours ajucs, à pioposdes atlacjues de .Monlaul : •- Vou> avez cnlen>lu Merlin dont le récit voii- a ai radié les larmes des yeux. "

[.A D1-X0XCIAT10.\ DE HENTZ.

Il s'est élev('', à roccasioii Ar Hfiiiz, des iiiiprcssioiis (l<'^favorablos à Merlin, priiicipalemiMil paiiiii ses cornj)atriotf's. Ou lui a reproclir d'avoir dénoncé et livn'' à la proscription un drs patriotes de la Moselle, son collèiiue dans la députatiun dn département, dans la inuiiicipalilé de sa ville, son ami. Je crois qu'il suffît pour toute réponse de réveiller ici l'histoire.

Hentz, ancien commis aux vingtièmes, avait été nommé maire de Tliionville aux élections de 1700, en même temps que Merlin y était nommé premier officier municipal. L'annt'c suivante, ayant abandonné ces fonctions pour celles de juge de paix du canton de Sierck, il avait trouvé moyen d'y l'aire quelque bruit à propos de l'arrestation d'émissaires de Coblentz déférés par lui à l'Assemblée législative. Elu à la (Convention, il s'y rangea du côté de Robespierre; et investi de sa confiance, il parut pr('cisément à la suite de Merlin en Vendée et sur le Rhin. Le contraste des deux hommes était celui du jour et de la nuit. Les populations auxquelles Merlin avait appris à connaître r(''clat di' la valeur et ih' la fermeté purent apj)rendre sous son successeur ce qu'est la bassesse unie à la férocité*; car si le premier mérite de prendie place à côté de Kléber, l'autre est à côté de Carrier.

('/est ce même Hentz i\\ï\, envoyé dans les Ardennes en comjiagnie de Levasseur, s'était avisé, dans son zélé (h'Muagogiipic, de frapper d'incapacité à toutes fonctions municipales ce qu'il

nommait dans son stylo trivial « avocats, scribes, et autres gens à écritoires » , déclarant guerre ouverte, suivant son propre rapport, a à tous les ci-devant chapeaux noirs » ; ce qui ne reni})(''cliait pas d'écrire à la Convention, dès le surlendemain du 9 thermidor, de Thionville, où il était alors en mission, pour féliciter la R('publiipie de sa victoire.

xVprès l'expulsion de l'armée vendéenne, il avait été l'un des commissaires chargés de la pacification du pays, et à force de sévices, il ('lait })arvenu à ranimer cette malheureuse |)rovince évanouie dans le sang. C'est sous lui que le g(''néral ïurreau avait réalisé son plan d'extermination et d'incendiç. En une seule fois, d'après ses ordres, deux mille sept cents houmies qui avaient mis bas les armes sur la foi de l'amnistie avaient ('-té exécutés. « Vous saurez, disait Lofïicial à la Convention, que c'est à Hentz et à Francastel (jue vous devez cette guerre interminable. )) La société populaire d'Angers avait également élevé ses plaintes contre lui : « La marche tenue à Nantes par Carrier, disait-elle, a ét<' suivie par Hentz et Francastel dans notre conunune. »

Dès le 3 octobre, un premier examen de la conduite de Hentz avait été proposé à l'Assemblée, et renvoyé jjar elle à ses comités. Il faut lire les excuses présentées à cette occasion par cet homme, pour avoir idée de son ineptie et de sa bassesse. On lui oppose, dit-il, un arrêté signé de lui pour brùlei' soixante villages; mais il a dit, au contraire, au général : « Tu ne brûleras que ce qui est indispensable pour la destruction des brigands. » Il a si attentivement veillé aux intérêts de l'innocence, (prit a pris un arrêté « pour inviter les bons citoyens à se réunir à vingt lieues des départements ravagés, ;ifni d'isoler les Itrigands et de les détruire avec plus de facilité. ^) On fait injure à son cœur en l'accusant : il a jjareonru toute la Vendée, et n'a jamais vu égorger un seul bonnne !

Envoyé en juillet I7V>/|, ;'i l'.irnn'e du llliin, au moment où cette armée reprenait l'otlensive, il .ivait trans|»orlé sur le sol conipiis ses liabiliides de l.i Neudi'e. l*nur v propager l'amour

LA DÉNONCIATION DE HENTZ. I9î)

(11' la France el de la République, il y |iromenait la terreur et l'incendie. Il faut croire qu'il s'établit, pour leur châtiment, dans le cœur des hommes qui se sont une fois accoutumés à outrager l'humanité, une furie qui les anime et ne les quitte pas; amené dans le Palatinat à la suite de nos victoires, et s'v rapi)elant vraisemblablement les atrocités de Louis XIV, il voulut s'y donner les mêmes satisfactions; et, à l'imitation du monarque qui, sans autre raison que de ne pas laisser un tel joyau dans les mains de ses ennemis, avait fait brûler la ville de Spire, il imagina de brûler la ville de Gousset.

Coussel est une jolie petite ville située entre Spire et Sarrelouis, sur un des affluents de la Nabc, au milieu des verdures qui garnissent les dernières pentes des Vosges. Hentz, quinze jours après son arrivée, informé par des ouï-dire que, dans cette ville tout allemande, l'opinion était favorable aux Allemands, et que l'on en avait vu sortir de faux assignats, la confondant même peut-être, par erreur de noms, comme on peut le conjecturer d'après les termes de son arrêté, avec la commune de Cussell, du pays de Trêves, précédemment accusée au même titre, sans instruction préalable, sans entendre aucun témoin, sans être seulement venu sur les heux, la condamne de sang- froid, fait placarder son arrêté dans les villes d'alentour, et avant même d'en avoir donné connaissance à la ville infortunée, y envoie de la troupe et la fait mettre en cendres. J'ai sous les yeux un exemplaire de cette infâme affiche, imprimée à deux colonnes, l'une en français, l'autre en allemand, sur mauvais papier gris ; el, je l'avoue, mon cœur frémit en y lisant en tête ces mots sacrés : « Au nom du peuple français. » La date, cjui est inscrite au-dessous, 7 thermidor, annonce heureusement la proximité de la justice. Voici le texte :

Au nom du peuple français.

Pirinasens, le 7 lliermidor, Tan 2' de la République une et inilivisible.

Le lieprésenlant du peuple envoyé près les armées du Rhin et de la Moselle, instruit qu'il existe dans la ville de Couselle, pays de Trêves, des

fabricateurs de faux assignais qui sont tolérés et protégés par les habitants de celte ville, et que c'est do là cjue provient l'émission désastriieuso [sir] de faux assignats dans la Hépubiique ; après avoir (consulté le général en chef de l'armée de la Moselle, qui a assuré que l'existence de cette ville n'est pas nécessaire aux opérations militaires des armées de la République ;

ArréW c qui aiiil :

La ville de Couselle s'étant, dans toutes les circonstances, montrée l'ennemie de la République et l'amie dévouée de ses ennemies (s/c\ et notamment des Prussiens, sera brûlée.

Le général en chef de l'armée de la Moselle fera mettre incessamment le présent arrêté à exécution, et donnera les ordres nécessaires à cet ellél.

Signé Hf.nt/.

On va voir raainlonnnl, d'aprrs nne touchante priition dos habitants à ki Convention, (|uollos fnivnt h.'S suites rie ce monstrueux arrêté .

Citoyens,

Nous ignorons, et doutons même très fort, si vous êtes instruit du sort

terrible que la malheureuse ville de C.oussel a essuyé le 2G juillet passé.

Ce jour-là, quelques mille Français, sous les ordres du général Renault,

avec du canon, occupèrent les hauteurs qui dominent la ville, où il entra

en même temps un nombreux détachement de cavalerie et d'infanterie.

dont le commandant, après avoir ordonné aux habitants de se rassembler

sur la grande place, leur lit notifier qu'ils eussent tous, sans distinction

d'âge ni de sexe, à quitter la ville dans une demi -heure, sous peine d'être

fusillés. Intimement convaincus cpie la ville n'avait rien fait qui put attirer

le courroux de la Hépubliciue sur elle, nous nous inftirmàmcs des motifs de

cet ordre si sévère. Q)uel(iues soldats prétendirent cpie c'était pour une

visite domiciliaire, ce cpii engagea une partie des habitants à s'éloigner

tranquillement sans prendre la moindre chose de leurs elléls a\ec eux ;

mais d'autres, imaginant (ju'il devait y avoir une autre raison, restèrent

pour s'en instruire et pour làclu'r (h; lléchir le lommandant, qui garda le

silence sur le premier point et lut inexorable sur le second. Vingt minutes

étaient déjà i>assées sur la demi-heure, lorsqu'enlin un oflicier compatissant

nous dit qvw la ville serait brCdée et que nous ferions mieux (i'eni|)loyer le

peu de temps restant ii sauver encore ipielquo chose hors de la ville tju'a

faire des représentations inutiles. Alors seulement le conunandant conlirma

Page 1