‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 16 sur 56 · LA DÉNONCIATION DE HENTZ · texte numérisé non relu

LA DÉNONCIATION DE HENTZ

ce que l'oflicier venait de dire, en ajoutant qu on nous brûlait jK)ur raison de trahison et de faux assignats. Il fut impossible de tirer d'autres éclaircissements de lui, et il refusa nuMiie de diflerer lexéciition jusqu'au retour d'une députation que nous voulions encore envoyer au général, éloigné d'environ un quart de lieue, pour obtenir, sinon la révocation de l'ordre, du moins un petit délai de quelques heures pour pouvoir emporter nos meilleurs effets. Il défendit aux habitants d'emmener leurs bestiaux, qu'il ût emmener par les soldats ; et même, avant que cela fût fait par toute la ville, juste à la trentième minute à compter de la première notification de l'ordre aux habitants de sortir de la ville, il fit donner par un coup de canon le signal de l'incendie. Des malheureux habitants qui se trouvèrent encore dans la ville, quelques-uns périrent par les thunmes. les autres furent chassés et pillés, et le feu mis à chaque bâtiment; de manière que, comme tous les foins et grains étaient rentrés, toute la ville, en moins de six minutes, fut en plein feu, et les habitants réduits complètement à la mendicité : car ceux mêmes qui' eurent assez de présence d'esprit et de bonheur pour emporter quelque chose furent pillés hors de la ville par les hussards et les volontaires nationaux répandus dans les chemins et les champs.

Ce ne fut que le cinquième jour après cette expédition inouïe que le représentant Hentz près l'armée du Rhin et do la Moselle nous Ut comuuuiiquer l'arrêté ci-joint, daté de Pirmasens le 7 thermidor, qui contient en même temps l'ordre de r.ous brûler et les prétendus motifs de notre condamnation.

Nous voulons croire que , dans l'état de révolution où la France se trouve, il est parfois conforme à la prudence, et même nécessaire, de négliger dans la manière de procéder sur les crimes commis contre la nation les formalités usitées ailleurs. Mais d'abord cette maxime, très juste peut-être en France, ne saurait, de droit, être appliquée à une ville située hors des limites de la Uépublique, non encore incorporée ni réunie a la France, et qui. il cause de sa situation, est occupée tantôt par les Français, tantôt par leurs ennemis. Ensuite, si même la Uépublique était intentionnée d'étendre ses frontières jusque sur noire contrée, et si, dans celle supposition, on voulait soutenir ([ue la ville et les habitants de Coussel pouvaient et devaient être jugés d'après les lois révolutionnaires que les Français se sont imposées volontairement, nous croyons pourtant pouvoir dire hardiment qu'aucune loi révolutionnaire ne saurait dispenser de ce principe de droit naturel universellement reconnu, de ne condamner ni punir un accusé sans l'avoir préalablement entendu, à moins de vouloir pécher grièvement contrôla justice, et commettre un vrai crime contre les droits de l'homme, déterminés et défendus avec tant de générosité et d'énergie par cette même nation au nom de laquelle notre ville a été détruite et ruinée de fond en comble.

Of, avant la destruction de notre ville, on nous a si peu entendus sur les prétendus crimes mis à notre charge, que nous ne savions même à quelle raison l'attribuer, jusqu'au quatrième jour après, où il ])lut enfin au représentant de nous dire que nous étions, à ses yeux, fauteurs de i'abricateurs de faux assignats dont nous avions inondé l'intérieur de la République, et qu'il nous avait fait brûler, non pas précisément pour cela, mais à cause que notre ville s'était montrée dans toutes les circonstances l'ennemie de la République et l'amie dévouée de ses ennemis, et notamment des Prussiens,

L'accusation, comme vous voyez, est si vague, que malgré la facilité d'attaquer en général ce décret si décousu, si peu concluant, et qui présente des nudités sur tous les points, il est pourtant difficile de se défendre contre les crimes y énoncés, vu que l'inculpation est trop générale et n'appuie sur aucun fait... Si le représentant avait voulu se donner la peine d'approfondir ce point d'accusation (les faux assignats), comme il le devait, il aurait trouvé que les habitants du malheureux Coussel n'étaient et ne pouvaient être raisonnablement coupables à cet égard. Dans notre petite ville, il n'y a jamais eu d'imprimerie, pas même un artisan qui sût graver des caractères de lettres, bien moins quelqu'un assez adroit pour oser contrefaire des assignats. Il aurait donc fallu que de pareils faussaires fussent venus de l'étranger, et qu'on les eût tolérés et protégés chez nous.

Nous ne voulons point mettre le représentant dans l'embarras en lui demandant quels sont ces falsihcateurs, quand et comment ils ont été reçus et protégés par nous : nous observerons seulement que notre ville, depuis le commencement de la guerre présente, s'est toujours trouvée au milieu du théâtre de la guerre et presque constamment dans les mains des Français, surtout depuis l'enlèvement de nos otages, époque où, pour la première fois, nous avons été obligés d'acquérir des assignats pour leur entretien. Dans les intervalles, il y avait parfois des troupes allemandes, mais leur position était ordinairement telle, qu'il dépendait presque toujours de vos armées de venir les en déloger.

Nous vous demandons maintenant, à vous-mêmes, citoyens députés, si l'on peut supposer avec quelque vraisemblance qu'un fabriciiteur de faux assignais vint placer son attirail dans un endroit où il serait quasi journellement dans votre pouvoir. Qui le peut s'éloigne du Ihécitre de la guerre, quand même il n'a rien à se reprocher. C'est pour cela que nous n'avons presque pas vu d'étrangers depuis près de deux ans cliez nous ; et à plus forte raison, un homuKMpii n'aurait la conscience nelte envers la nation se gardera bien de venir chez nous ; et quand même un pareil homme aurait perdu le jugement au point de se hasarder jusqu'il Coussel pour exercer son métier dangereux, croyez-vous que nou-; eussions été assez privés de bon sens pour le soullrir ou protéger parmi nous, et nous expojer au ressentiment de la nation au pouvoir de laquelle nous

LA DKNONClA'flON DE HENTZ. 203

étions à chaque instant. 11 est donc absolument incroyable qu'il se soit jamais trouvé de fabricateurs de faux assignais domiciliés à Coussel ni venus là de l'étranger, tolérés ensuite ou protégés par nous, et il est, par conséquent, tout à fait impossible que de notre ville soit provenue l'émission désastreuse de faux assignats dans la République ; d'autant plus que notre commerce, très mince de tout temps, a été nul, depuis le commencement de la guerre, sur les frontières; qu'en outre, et de plus, il n'y a pas un seul particulier dans Coussel <iui ait jamais trafiqué avec des assignats.

Les papiers publics nous ont appris parfois qu'on a fabriqué de

faux assignats en quelques villes do France, que la chose a été prouvée, que les contrefacteurs surpris ont été jugés sans qu'aucune de ces villes ait été brûlée pour cela. Mais nous, nous sommes brûlés sous ce prétexte, sur un ouï-dire, sans que l'on ait seulement constaté le fait Quelle justice ! Il semble cependant que le représentant Hentz ait eu honte luimême de donner cette inculpation, si ouvertement fausse, pour motif de son décret dévastateur ; du moins, il n'en parle que dans l'exorde de son arrêté incohérent, et finit ensuite par nous condamner au feu pour une tout autre raison.

C'est le second grief du représentant contre nous, d'après lequel il nous qualifie de sentiments hostiles envers la République et de dévouement à ses ennemis, notamment les Prussiens, ('e grief est de nature à nous forcer absolument à demander que les faits sur lesquels il doit être fondé soient énoncés ; car, jusqu'au moment où ils seront articulés et prouvés, nous sommes réduits à la simple négative et à alléguer des faits propres il prouver l'invraisemblance de l'accusation et le contraire de ce que le représentant a avancé, nous réservant de réfuter son raisonnement quand les bases sur lesquelles il est bâti nous seront une fois connues.

D'abord il est notoire qu'il est inqjossible à un endroit qui se trouve si souvent entre les avant-postes des deux armées ennemies de se conduire toujours de façon à contenter les deux parties et à ne point s'attirer d,e reproches de l'un et de l'autre côté. C'est ce qui nous est arrivé, malgré que la ville se soit efforcée d'éviter tout sujet de mécontentement: car, tandis que le représentant Hentz nous fit brûler comme ennemis de la République, il y eut des gens parmi les troupes allemandes qui s'en réjouissaient, nous accusant d'une prédilection marquée pour la Républi([ue. Et, ofTectivement, elle aurait trouvé, si elle avait jugé à propos de faire examiner la conduite des habitants de la ville, que, loin de montrer de l'aversion pour elle ni de favoriser ses ennemis, on avait, du su même des magistrats, caché des soldats français surpris par l'arrivée subite dans la ville des Autrichiens, qu'on les avait logés en cachette, nourris et fournis de tout le nécessaire pendant près de six semaines, et qu'on leur avait enfin procuré les moyens de se sauver et de rejoindre l'armée française,

au risque d'encourir i'animadversion des Auliichieiis eanlonnés pendant tout ce temps-là dans la ville. Elle aurait trouvé que. l'hiver dernier, un détachement français cantonné à Coussel ayant été surpris de nuit par les troupes saxonnes et presque réduit à se rendre, les habitants, non contents d'éveiller les officiers et soldats, fermèrent eux seuls la porte par où l'ennemi aurait infailliblement pénétré, aidèrent aux troupes à barricader une autre porte exposée à l'attaque, et leur donnèrent par là le temps de se retirer par la troisième porte, revenir de la première frayeur et repousser l'ennemi ; ce qui fut reconnu par le commandant français lui-même, qui en remercia formellement les habitants. Elle aurait trouvé, de plus, que le général Vincent ayant imposé, l'hiver dernier, à la ville, une contribution dont il restait 6000 livres à payer lorsqu'à l'ajjproche des Prussiens, il fut forcé de se replier sur Kaiserslaulern, les habitants, fidèles à leur engafiemcnt. lui envoyèrent quelques jours après les GOOO livres restant à Kaiserslautern, quoique alors la ville fût occupée par les Allemands, et qu'il fallut se glisser avec cet argent à travers leurs avant-postes, au risque d'être privé du numéraire découvert et puni sévèrement pour cette preuve de bonne foi envers la République. Le général et les commissaires alors à Kaiserslautern ne purent s'empêcher eux-mêmes d'admirer ce trait unique dans la guerre présente, dont ils promirent de rendre compte pour la rareté du fait. Il ne nous coûterait pas de peine d'alléguer encore d'autres faits notoires qu'on peut vérifier à chaque moment, qui déposent aussi des sentiments et intenlionsde la ville et de ses habitants pris en général envers la République, et qui. de droit, nous auraient (iù gagner la bienveillance de la nation.

Voilà, citoyens députés, le précis de notre défense, que nous avons raccourci autant que possible pour ne point interrompre trop longtemps vos travaux. Si elle vient trop tard, ce n'est pas de notre faute : si on l'avait demandée en temps et lieu, nous sommes persuadés que notre pauvre ville existerait encore. 0 nation française, peuple d'ailleurs si juste, si éclairé, qui témoignes toujours tant d'humanité et de générosité envers tes ennemis, et vous, membres de l'auguste Convention nationale, comment est-il possible que, malgré les raisons irrésistibles qui parlent pour notre cause, vous ayez pu ordonner ou permettre la dévastation complète d'une pauvre petite ville qui ne vous avait jamais offensés, la ruine entière de quatre cents familles innocentes, réduites maintenant a la mendicité, errantes, sans abri, sans habits, sans lits, même sans nourriture, autour des décombres fumants de leurs anciennes demeures, et enviant le sort de ceux de leurs concitoyens (\u\ ont trouvé la mort dans les flanunes ! Nous le répétons, nuis le jurons par la Divinité, et sommes prêts a le sceller par la mort, (jue les accusations j^rtées contre nous sont f.uiss"s. et cpie jamais nous n'avun-; inêrilé d'être rcLiardés comme cniieiniN de la nation française.

!.A l)i:NC).\(.lAri(».\ DH IIKNTZ. «JO")

Ollc |)(''lilit.ui >'i vive [lar sa iiiod(''i'alion iiirinc in' prodiiisil (cpriidaiil [tas les résultats désirables. La Convention, Irop occupée en ce moment, et s'arrèlanl peut-être devant ridé(; d'ouvrir aux réclamations une voie trop large par nn \r\ j)récédent, se borna à donner aux délénués de la ville un témoignage d'intérêt par l'allocatii n d'une indenniit('' de retour, et, sans rejeter formellement la réparation demandée, elle l'ajourna. Heureusement, dans l'intervalle, Merlin avait été envoyé sur le Uliin. C'est lui (jui entendit les premiers gémisscm.ents de ces victimes, et qui, de lui-même, sous sa responsabilité, leui- appoila les premiers secours. Il serait inutile de retracer exactement le détail des mesures qu'il adopta pour venir en aide à ces familles dispersées dans les forêts, sans babils, sans aliments, sans crédit, sans magistrats, sans jxilice, sans cnlle, el livr('es à toutes les apprébensions d'un biver menaçant ; je ne puis d'ailleurs que les indiquer d'une manière approximative d'après divers documents que j'ai sous les yeux : exemption d'impôts, tant pour les babilajits de Coussel (pie pour ceux des communes voisines qui les aideront à rebiUir; autorisation de prendre les bois de construction nécessaires dans les forêts seigneuriales du district ; di'oit d'obliger les maîtres de forges des environs à les servir exclusivement ; coniirmation de l'abandon fait à leur pi'olil, [)ar le duc des Deux-Ponts, du produit de ses récoltes; vente du sel à prix réduit dans les salines de Dieuze et de Kreuznacb ; secours inniiédiats pour la reconstruction de l'école et de la maison commune, etc. En résumé, je trouve dans une note de la main de Merlin, « ipi'il avait donné des secours sulïisants pour la reconstruction de la ville, o

Tel est, pour nous borner à le juger d'après un de ses actes, l'bomme contre lequel s'est élevée la voix de Merlin. l!omp;nU toute liaison avec lui, il l'a repoussé au nom de l'bumanilé outragée, du droit violé, de la République compromise, au nom même de Tbonneur de son département, et le mai'quaiil aux yeux de la France d'un fer rouge, il l'a nounné

l'Incendiaire de mon pays. (( Ceux qui ont égorgé les citoyens, dit -il en prenant place à la tribune dans la mémorable séance du 5 avril 95, ceux qui ont brûlé les villes, qui ont promené la terreur sur toute la République, à qui leur conscience bourrelée ne laisse aucun repos, n'ont plus d'autre espoir que de rétablir les écbafauds ou de mourir en entraînant la patrie avec eux... J'ai le malheur de compter parmi les députés de mon département un de ces hommes qui ont entassé les victimes vivantes sur les victimes mourantes, un de ceux qui brûlaient tout, détruisaient tout : c'est de Ilentz que je veux parler. Par une proclamation qu'il fit, il ordonna de brûler une ville du Palatinat parce qu'elle nous était inutile et qu'il avait circulé de faux assignats dans cette petite cité. J'ai été obligé moi-même de donner du bois et de la paille à ces maliieuroux habitants pour qu'ils pussent se faire des cahutes à la place de leurs maisons. Ne nous laissons pas tromper par le faux repentir de ces hommes : ils nous demandent la paix et nous présentent la main, mais comme Médicis, en préparant de nouveaux assassinats. » Puis, étant monté au fauteuil, en quahté de président, il mit aux voix le décret d'arrestation demandé par l'Assemblée, et dont les plaintes ([ui s'élevèrent bientôt du sein de l'Anjou et de la Vendée ne eoiiliniièrent que trop l'à-propos et la justice (1).

(1) Hentz, rendu à la liberté par l'aninistie de Brumaire, après avoir Iraversc l'Empire, caché et misérable, loin de son département, s'est éteint, sous la l'.eslauralion, en Amérique. La ville de Coussel, relevée par Merlin, a fini, après une longue misère, par reprendre son ancienne prospérité, et ce n'est sans doute pas dans ses murs que l'on a oublié la distinction entre les deux conventionnels de Tliioiiville.

« Merlin de Tliionville, Reubell et Uivaud sont venus dîner dimanche chez Barthélémy : ils étalaient un luxe asiatique ; ils avaient trois voitures, dont une du roi. » (Lettre adressée à Lemaitre, agent des princes, le 17 août 95, lue à la Convention.)

« Je dois te confier qu'on a écrit contre toi : on t'accuse d'étaler un faste et nn luxe excessif. Je n'en crois rien ; le Comité n'est pas plus crédule que moi ; mais prends tes précautions et vois par qui tu es entouré ou épié. » (Lettre de Merlin de Douai, du 15 mai 05.)

« Ils vont dire à qui veut l'entendre qu'il n'est pas possible qu'une belle armée ait souffert la faim et mangé des chiens et des rats, tandis que tu reviens avec des voilures remplies de jambons de Mayence et des malles pleines d'effets précieux. » (Lettre de Thionville, de janvier 94.)

« Bonjour, mon cher Merlin ! Comment, diable, te voilà à table de bon matin ! — Merlin. L'habitude, mon cher ! j'v suis depuis hier soir, etc. » (L'Accus. publ. de niv. an IV; réimprimé dans l'Hist. parlera., t. XXXVI.)

« On l'accusa alors, tantôt d'avoir reçu de l'argent du roi de Prusse, tantôt d'avoir détourné à son profit une partie des etlels et de l'argenterie de l'Électeur : ce qui est certain, c'est

20N KKl'ONSK AUX IN C 11. l'Ai l(»N S.

(|iril alliclia un i;raii(l luxe iiciidaiil ses missions. » (llioi^r. univers. Miciiaud.)

(( (juf'ilc |iili(' (|U(', sous le iap|iorl du (h'sinh'rcsscniL'nl, Merlin, ce \^\-a\\[\ suidai, n'ail pas ressenildé un peu plus à Kléiiei' el ini peu inoin^ à I'oucIk' et à Caïuhaci'Tès ! » (Louis lilanc, llisl. di; la lîév(dulion, t. Vil.)

Au relour de ses premières missions, au commeneomenl de i)/i, Merlin, sacliaid par les pla'ntes cpii en élaient venues jusqu'à lui, à ({uels abus, en lait, d'argent, avaient donné lieu, dans les d(''pai'lemenls, les jxmvoirs extraordinaires confiés par la ll('V(tlution à ses agents, d(Mnanda (|u'il {\\\ pror(''dé à (;et égard à des investigations sévères; il proposa à la Convention, et lui fit adopter le décret suivant : « La Convention nationale, sur la motion d'un de ses membres, décrète (|ue tous les Comités révolutionnaires, agents se disant délégués par des représenlanls du peuple ou des ministres de la République, qui ont perçu ou l'ait percevoir des taxes révolutionnaiies, militaires ou auties, sous (|uelque dénomination (pie ce soit, (pii n'étaient [loinl exigées par la Républi(jue connue iiiiiiositions, seront tenus de rendre leurs comptes dans le tlélai fix(' j)ar la loi du ..., et (|ue ces comptes seront imprim(''s et allicli(''s eu placards. Le nom des inijxtsés et la (|uotit('' des sommes payées, des elléls doniK's, celui (lu domicile des personnes, seront compris dans ralficbe, afin (pie cliacun puisse se convaincre que les sonnnes payées ont réellemeid ('té versées dans le Tr('sor public. » (Séance du 15 niv(Ve an 111; extrait du Moniteur.)

Dans sa mission de i)5 à Tarun'e du lîliin, cliargi' (Tmie administrati(.n consid(''rable, et soumis, par consétpieni, aux calomnies (jiie suscitent d'ordinaire les |iosilioiis (Mcmm-s, Merlin n'a\ail (pTim nio\en de se prot(''ger aulanl ipi'il est possible de le l'aire dans de telles conditions : s'abstenir de melire la main dans aucun Miarclh'', el l'aire ,jii;-:er pai' le> tribunaux loide calomnie a>si'/. imprudente pour se li\rer. (i'esl ce (juil lit. « \oici l'alti'-talion du connnissaire gi'ueral qui pi'ou\e que la lelti'e est an(»n\nie, e(ii\;iil-il au Coniili' de -;dul nublic, le

LE LUXn DES MISSIONS. 209

15 septembre, à propos d'une délation signée d'un faux nom ; vous en recevrez de plus belles encore, et je crois que ce ne sera pas non plus la dernière que je recevrai, car j'ai encore envie de servir mon pays... La meilleure réponse, c'est que je n'ai ni passé, ni demandé qu'on passât aucun marché. En cela je n'ai pas imité quelqu'un de mes collègues ; mais cela ne me regarde pas, et il me suffît, à moi, des témoignages que me rendent l'armée, les honnêtes gens, vous et ma conscience. »

Deux individus de Strasbourg s'étant aventurés à dire publiquement qu'il avait passé un marché de subsistances à des conditions onéreuses pour le Trésor, et Merlin ayant pu en avoir la preuve juridique, les traduisit tout simplement devant le tribunal de police correctionnelle de Strasbourg, plaida luimême sa cause, aux applaudissements du pubhc, et fit condamner les deux calomniateurs à l'amende et à la prison. « Comme je ne fais de marché avec personne, écrivait-il encore au Comité en lui rendant compte de cette affaire, que je ne sollicite pour aucun fournisseur, que je ne demande rien pour qui que ce soit, j'ai pris le parti d'appeler les aviiisseurs au tribunal de police correctionnelle, où ils ont été condamnés à huit jours de prison et à une amende triple de leur contribution, et la sentence qui réprime la calomnie sera imprimée à leurs frais. J'ai plaidé ma cause moi-même au milieu du peuple ; j'ai dit les motifs de ces propos, et cela a valu un sermon pour l'acceptation de la constitution (1). »

Il y avait une autre voie encore plus commode par laquelle pouvait se glisser la calomnie pour arriver au même but :

(i) J'aurais honte de parler ailleurs que dans une note d'une misérable histoire ramassée dans les ruisseaux par l'agent royaliste Fauche-Borel, et enregistrée dans ses Mémoires. Je citerai seulement la fin d'une note de vingt-cinq lignes de la main de Merlin, destinée, à ce que je conjecture, à être insérée à l'époque de l'apparition de ces Mémoires dans quelque journal, peut-être dans celui de la Librairie où Merlin écrivait assez souvent sans signature. L'appel qu'il fait aux registres du greffe est une réponse suffisante. « M. Fauche voudra bien nous permettre de ne pas croire à sa véracité, à moins qu'il ne produise le registre de la justice de

210 HÉPONSE AUX INCULPATIONS.

c'était d'atUKiuer Merlin sur son luxe. De Strasbourg à Paris la distance était assez grande pour qu'il fut aisé de grossir impunément les moindres détails de sa vie domestique. C'est à quoi ses ennemis du camp royaliste comme du camp jacoljin ne planquèrent pas : maison somptueuse, carrosses magnifiques, festins de Lucullus, prodigalités de toutes sortes, rien ne fut oublié, et grâce à la malveillance unie à la crédulité, les noirceurs les plus mensongères furent bientôt en mouvement. Le procédé est sûr, et si l'on en pouvait douter, il sufiirait de se rappeler plus d'un exemple exactement semblable de notre histoire contemporaine.

Mais arrivons à la vérité. Merlin, se sachant à Strasbourg pour longtemps, s'y était fait un étabhssement. Il avait loué un appartement meublé pour son service et celui de ses deux collègues. Cet appartement, strictement convenable, était du prix de 200 francs par mois, environ àOOO livres en assignats. Merlin mangeait chez lui avec ses collègues, et invitait frécjuemment à sa table les officiers qui lui étaient envoyés et qu'il jugeait à propos de retenir. Voici ce qu'il en disait lui-même à Merlin de Douai, qui l'avait averti des calomnies répandues à Paris sur son compte : « Je n'ai rien à retrancher, car je ne prends que le strict nécessaire ; à moins que l'on ne m'ordonne de chasser les officiers qui viennent me demander à dîner après m'avoir apporté, de dix lieues, des dépêches, et que l'on ne me défende de donner h dîner, au nom de la République, à un ambassadeur auquel j'ai refusé d'aller manger chez lui. » Le dîner dont il s'agit, donné à Huningue à notre ambassadeur, au prince de Hardenberg et à quelques autres ministres allemands, s'était élevé, ainsi qu'il résulte d'une note que j'insère dans la corres-

paix conlenant le jugement qui fournirait la preuve île en riiiicuie i-pisode. Comment le ittéraleur indépendant qui a réiligé son fatras a-l-il laissé passer celle absurde calomnie jacobine, inventée à Paris et publiée dans le temps par le journal de Babeuf, où Fauche l'a copiée? » Dans ce môme moment, Merlin de Douai, qui connaissait bien son ami, lui écrivait pour lui n-commander instamment de veiller sur les mœurs de son fils.

LE LUXE DES MfSSIONS. 2!1

pondance, h 12 francs par tête environ. Quant k l'ordinaire, nous avons le témoignage du général Decaen. « Je retournai à Strasbourg avec les représentants Reubell, Merlin et Rivaud, dit dans son mémorial ce loyal militaire ; ils me donnaient des espérances que le Comité du salut public me redonnerait du service, et ils m'invitèrent à prendre mes repas à leur table, qui n'était que très ordinaire, quoique des journaux disaient tout le contraire et publiaient que Merlin de Thionville étalait un luxe de satrape. » Le compte rendu que ce général nous donne du banquet qui accompagna l'acceptation de la constitution par l'armée n'est pas empreint non plus d'une couleur asiatique. « Les représentants, dit-il, avec Pichegru, accompagnés de l'état-major, se rendirent à l'endroit où elle avait eu lieu, et tous ensemble, avec un morceau de pain de munition et un petit verre d'eau-de-vie, nous terminâmes cette journée : assurément ce banquet champêtre, très frugal et fort gai, n'occasionna pas de grandes dépenses à la nation. »

Il est cependant vrai, comme l'écrivait l'agent royaliste, que Merlin se faisait voiturer dans un carrosse royal. En quittant Paris, il avait acheté, à bon compte, on peut le croire, une grande voiture à huit places provenant des écuries du roi : c'était à peu près ce que nous nommerions aujourd'hui un omnibus. Obligé de se transporter continuellement d'un point à l'autre, il voyageait ainsi avec tout son monde et au moyen de ses chevaux, ce qui lui coûtait beaucoup moins que s'il avait toujours dû prendre la poste. « Ce qui a pu donner Heu à ces méchancetés, dit encore à ce sujet le même général, c'est qu'il avait amené une voiture de l'ancienne cour, dans laquelle il voyageait avec toutes les personnes qui lui étaient attachées. L'intérieur contenait huit personnes, et l'on y mettait six chevaux de poste. » Merlin, de son côté, adressait au Comité les explications suivantes sur cette même voiture qui, relativement à son prétendu luxe, jouait à peu près un rôle pareil à celui qu'allait bientôt jouer, relativement à sa prétendue fortune, son ermitage du mont Valérien. « J'ai pris à Paris une voiture

(lo chasse à liiiit places. Par là, je denieiire toujours avec tout mon monde et j'épargne dix chevaux... Si cependant le Comité le croit bon, il me fera plaisir de me fixer ce que je dois dépenser pour un secrétaire, un interprète, un domestique, trois garçons d'écurie et huit chevaux, dont je me sers si bien que tous les jours il y en a quatre sur la paille. »

En résumé, d'un état de dépense très minutieux tenu par son domestique Varin, il résulte que les frais de la mission des trois représentants, y compris les voyages de Paris, se sont élevés, de germinal à vendémiaire, c'est-à-dire dans un intervalle de six mois, à la somme de 285,317 livres : il s'agit, bien entendu, d'assignats. Or, d'après les tableaux officiels insérés dans le Moniteur du 11 vendémiaire an VI, la valeur en argent des assignats était de 11 pour 100 à la fin de germinal an III, de 3 pour 100 en messidor, et de 2 pour 100 en vendémiaire an IV, ce qui donne pour l'intervalle dont il s'agit une moyenne de moins de 5 pour 100, en raison de laquelle les 285,317 Uvres se réduisent à une somme de 14,2(35 francs en numéraire ; ce qui, en attribuant un tiers à chaque représentant, donnerait un total d'environ 4,750 francs par personne; et, en accordant même que la part de Merlin dans le courant de la dépense ait été de quelque peu supérieure à celle de ses collègues, à cause de ses deux secrétaires, et de son fils tout enfant dont il avait tenu à ne pas se séparer, on trouve là une mesure.

Il n'aurait peut-être pas été inutile de doiintu- ici en entier cet état qui aura un jour son prix aux yeux de l'histoire de la Révolution, ne serait-ce que sous le rapport de la valeur des objets usuels à cette époque. Mais je me bornerai à insérer l'état suivant, beaucoup plus court, des dé|)enses failes par Merlin dans sa première mission sur le Rhin, du (> brumaire au 28 pluviôse, mission dans laquelle il se trouvait seul, et parfaitement libre, par conséquent, de se livrer sans contrôle à tous ses goûts. On y pourra suivre pas àpas,jus(|ue dans son intimité domestique, le commissaire de la Convention rétablissant l'ordre dans les diverses parties de l'adminislrationde l'ar-

mée o{ (lu Palatinat, préparant l'inveslissoment do Mavence, la reddition de Luxembourg, enlevant à l'ennemi le Tort de Manheim, etc., parcourant quatre fois la route de Paris au Rhin.

ETAT de Indépensé du représentant du peuple Aferlin de Tkionville, prés des armées du Rhin et de la Moselle, pendant le temps de sa mission, com' mencée le 6 brumaire jusqu'au 4 ventôse.

Dépensé depuis Paris à Frankenthal pour la poste, nourriture et autres frais 2700 ''^'^•

Pour de la liqueur, dragées et citrons (l) 460

Dépensé à Frankenthal, tant pour culotte que pantalon

et autres dépenses -HO

Pour la poste depuis Frankenthal à Gundersblum. ... 7S Pour blanchissage et raccommoder la voiture et ferrer,

et autres dépenses de Hauser 75

Depuis Gundersblum à Grauchthal 35

Donné à canonniers 50

Pour la poste de Gundersblum à Kreuznach 98

Pour la dépense à Kreuznach 4 75

Pour la poste de Kreuznach à Simmern et autres frais. . -160

Donné aux musiciens 100

Donné au hussard pour retourner 50

De Simmern à Trarbach 90

Dépensé à Trarbach 150

De Trarbach à Trêves 125

Pour la pelisse 150

Dépensé à Trêves et aller à Thionville 100

Pour raccommoder la voiture 80

Pour l'ancien avant-train 95

Pour la vache 1 20

Donné . . 50

Payé au courrier qui a été à Metz 65

Donné à André 50

Pour plusieurs dépenses, tant en chapeau, bonnet, et

sabres et autres 160

A reporter. . . . 5346

(I) Les habitants de la Moselle reconnaîtront à cet article la traversée de Verdun. Il a été longtemps d'usage de ue point traverser cette dernière ville, célèbre par ses conliseries, sans s'y munir de cadeaux de ce genre, et sur le chemin de Frankenthal se trouvaient Metz et Thionville.

lieport. ... 5346 ''v-

Pour la dépense 500

Pour de la bougie 90

Pour la dépense de la poste de Thionville à Trêves . . 225

Pour plusieurs dépenses à Trêves 60

De Trêves à Trarbach 120

De Trarbach à Simmern, et dépeuse liS

De Simmern à Bingen 95

Dépensé à Bingen 1 20

De Bingen à Oberulm 9o

Pour la dépense à Oberulm liO

Pour aller d' Oberulm à Oberinghen tîi

Donné à un courrier 400

Donné au domestique de Bourbotte 100

Payé, tant pour beurre, que œufs, veau 83

Payé au tailleur et cordonnier pour raccommoder. ... 45

Payé au cuisinier pour gages et route 100

Payé à plusieurs voituriers pour apporter du vin et autres

provisions 7o

Pour beurre, œufs et veau, et légumes et lard 125

Donné à la chasse, à Bingen 200

Pour du drap bleu de ciel 106

Donné 50

Donné au dessinateur 50

Payé à H illol pour des provisions I.'US

Dépensé depuis Oberinghen à Thionville 145

Dépensé à Metz 1390

Pour des gants et la montre 65

Pour panser, ferrer et renvoyer les chevaux 80

Donné au représentant à Metz 130

Donné idem 3000

Pour aller et revenir de Thionville à Metz 195

Pour la dépense à Thionville 52?)

De Thionville à Sarrolibr*» I i.")

Dépensé 90

De Sarrclibre h Sarrebruck 80

De Sarrebruck à Ilombourg 93

héponsé a Ilombourg 83

De Ilombourg à Kaiserslaulern fjO

Dépensé 43

Ue Kaiserslautern a Turkheim 9 2

.1 rcpurler, , , . I G I i6

Report. . . . 16126 ''^■•

Dépensé à Turkheim » 48

De Turkheim à Angrechem , 60

De Angrecliem à Grauchlhal, et dépense < 95

Payé pour un cheval - 720

De Grauclilhal à Alzey 45

Dépensé d' Alzey à Worms et Oberinghen, tant pour la

poste que autres frais 85

Payé au gendarme, tant pour la poste que autres frais

de voyage 80

Pour le cheval d'escadron 70

Pour plusieurs voituriers et blanchissage 90

Pour un cachet et registre 50

Dépensé à Kreuznach 90

Donné au charretier. . » 40

Payé il Rifle et Hauser pour provisions 4 480

Donné à André pour aller au haras 325

Dépense depuis Oberinghen à Metz, tant pour la poste

que la nourriture, jambons et raccommoder. .... 1046

Depuis Metz à Paris ...*.. 1 565

Dépensé à Paris, tant pour le sabre, que chapeau, gants,

bonnet et tabac 4 83

Donné eh foule 25

Payé au secrétaire du représentant Neveu, pour un

mémoire 197

Donné à Bréjard .... 500

Payé à Lalancette 492

Payé à RifTel 1800

Payé au maréchal pour traitement de chevaux et ferrage 24 5

Payé à Comtois, tant pour sa dépense que celle des

chevaux, depuis Paris et à Frankenthal 245

Donné à Talon 300

Payé pour veau, légume, beurre et œufs 4 81

Pour raccommoder la voiture 25

Pour un bonnet de Merlinet 20

Donné à Faye 50

Payé pour le vin 480

Donné à Joseph = 200

Payé à Recom 695

Payé pour le cheval Isabelle 75

A reporter. . . . 27700

Report. . . . 27700 ''»>•• Dépensé, tant pour les chevaux que pour raccommoder

la voiture, que nourriture jusqu'à ^Vorms 285

Payé à Bréjard 61

Dépensé depuis Strasbourg à Paris, tant pour la poste,

que nourriture et raccommoder la voiture 3 243

Total 31291

Reçu 33,000

Dépensé 31 ,291

Reste 1,709

S'il fallait ici un compte exact, le problème serait embarrassant à cause de la variabilité du cours des assignats à cette époque et du manque de dates journalières dans l'état ci-desdessus, sans compter que le cours n'était pas le même partout. Mais pour une approximation comme celle dont il est besoin, il suffit de savoir qu'à Paris, au moment du départ de Merlin, le cours était de 27 pour 100, et qu'il était de 17 au moment de son retour, ce qui donne une moyenne de 22, soit en nombre rond, de |. La somme de 31,000 livres se réduit donc à une valeur de 6000 fr.; et en défalquant 2000 fr. environ de frais de poste, il reste pour les quatre mois de mission une dépense de AOOO fr. On voit d'ailleurs, d'après divers articles, que Merlin avait avec lui, outre son domestique, ses deux secrétaires Bréjard et RiiYel, et au moins un palefrenier.

On lit dans les Mémoires de Levasseur l'histoire suivante :

« Un jour, Merlin de Thionville vint s'asseoir à côté de moi, au sommet de la montagne, au retour d'une de mes missions. Il paraissait tout essoufflé et se plaignait d'une extrême lassitude. — D'où viens- tu donc? lui demandai-je. — Je viens de forcer le cerf. — Où donc? — Dans mon parc. — Ah ! tu as un parc ! et des chevaux? — Mes écuries en sont bien garnies. — Ah ! tu as des écuries! et des chiens?— Deux meutes superbes. — Ah ! tu as des meutes ? etc. »

M. Louis Blanc rapporte tout au long cette belle histoire, dont il frémit, car il y ajoute cette phrase magistrale sur la conclusion tirée par le narrateur, et qui se devine sans peine. « L'histoire ne saurait enregistrer, sans faire ses réserves, un jugement dont l'austérité révolutionnaire a seule dicté les termes. »

Je pourrais rappeler ici à M. Louis Blanc, en prenant appui sur son propre exemple, quelles sont les précautions dont il convient à un écrivain de s'entourer avant de donner cours à des récits de cette espèce.

Je pourrais lui objecter encore que les Mémoires de Levasseur, par lesquels il a eu le tort de gâter son Histoire de la Révolution, ne sont pas un ouvrage original, mais un ouvrage apocryphe. Il semble même singuher qu'il lui ait été possible de l'ignorer,

puisque le troisième volume contient l'exposé du procès politique auquel ces Mémoires donnèrent lieu sous la Restauration, et dont le résultat fut la condamnation d'Achille Roche, leur véritable auteur ; et n'y eût-il même pas cette preuve publique, la critique ne devrait-elle pas savoir reconnaître à ce style de feu la main de la jeunesse? La vérité sur cette vigoureuse composition, c'est que Levasseur, retiré àRruxelles, et déjà dans son dernier âge, avait remis à son fils, sur les sollicitations de celui-ci, un cahier de notes relatives à son rôle personnel dans la Révolution, et que l'éditeur n'a\ant voulu s'en charger qu'à la condition d'en tirer une affaire, étendit la matière, par la plume d'Achille Roche, d'un à quatre volumes. De là cette histoire générale, remarquable à plus d'un titre, dont M. Louis Blanc aurait été bien avisé, dans rintérêt de la sienne, de se méfier davantage.

Je pourrais faire plus ; je pourrais opposer à rniitorlté de ces Mémoires celle de la lettre ci-dessou?, dont j'ai l'original sous les yeux, et qui appartient bien à Levasseur lui-même : ce n'est rien moins qu'une protestation contre le récit en question. La lettre est adressée au libraire Bossange, qui avait apparemment servi d'intermédiaire â Merlin.

A M. noSsanrie, Hbruife à Paris t

Bruxelles, 19 février 1820.

Monsieur, on m'a communiqué une lettre de M. Merlin de Thionville, dans laquelle il se plaint de ce (|ue, dans mon manuscrit, je lui reproche sa conduite à Mayence, ce qui n'est pas vrai. Si mon lils vous a communiqué mon manuscrit, vous êtes à même de voir que je n'ai parlé de .Merlin qu'au sujet de l'acte d'accusation des membres du Comité de s;dui public après le 9 thermidor. Le fait que je rapporte à eu potjr témoins tous les membres de la Convention,

Je vous déclare, monsieur, (pic dans mon manuscrit il ne doit rien se trouver qui puisse bles.ser un de mes anciens collè;:ues. S'il en était autre-* ment, je ne manquerais pfls de lo drsavouer. J'aiirnis désiré qu'avant l'impression, ce manuscrit, écrit eti entier de lu tmiin de mon (ils sûua

ma dictée, et qu'il s était chargé de mettre en ordre à Paris, meut été communiqué. Je vous prie, monsieur, de faire part à mon flis de la présente et de lui recommander de suivre exactement mes instructions, de m'écrire et de me donner son adresse.

J'ai l'honneur d'être, avec considération, votre serviteur,

Levabbeur,

Mais ce sont là des fins de non-recevoir dont je ne veux pas. Il y ;i des choses qui portent en elles-mêmes leur cachet de vérité, qu'on n'invente pas, qui s'imposent, et celle-ci est du nombre : qui a connu MerUn le retrouve là tout entier. D'ailleurs, ayant vécu postérieurement à l'époque dont il s'agit dans la familiarité d'Achille Roche, je suis en mesure de répondre que ce généreux jeune homme n'était pas de trempe à insérer frauduleusement dans son récit un tel document, et que s'il lui a donné place, c'est qu'il s'était offert à lui, soit sur quelque feuille volante dont le vieux Levasseur n'avait pas conservé souvenir, soit mieux encore dans (juclque conversation du fds parlant d'après son père. Ainsi, on le voit, je ne fais aucune difficulté sur le fond.

Mais qui ne découvre à première vue le vrai caractère de cette histoire ? qui ne voit le vaillant compagnon des officiers de Mayence infligeant au rogue montagnard un mode de moquerie bien connu dans les mœurs militaires et populaires? Merlin arrive tout essoufflé, comme s'il venait de forcer le cerf à la porte de l'Assemblée ; il ébahit son crédule et susceptible interlocuteur en faisant successivement défiler devant lui son parc, d'une étendue suffisante pour les chasses à courre, ses vastes écuries , ses chevaux de luxe , ses meutes superbes, tout un faste princier installé tout au moins dans les châteaux de Meudou ou de Chantilly. Il faut ajouter à ces propos que la scène se passe en pl(*ine terreur, car la date est donnée par la circonstance que Levasseur revient d'une mission, et se demander, pour conclure, s'il y a ombre de

vraisemblance à ce qu'à une telle époque, un Commissaire de la Convention, enrichi d'une manière aussi exorbitante par ses trahisons ou ses rapines, ait poussé la folie jusqu'à s'afficher ainsi aux yeux de tout Paris, bien plus, jusqu'à venir se vanter de son opulence au sommet de la montagne et à l'oreille d'un familier de Robespierre et de Saint-Just. Il suffit d'avoir présent à l'esprit l'état de la capitale dans cette rude période, pour répondre. Mais que Merlin, dans son humeur à la fois intrépide et goguenarde, vraisemblablement pour se venger de quelque discours malsonnant arrivé jusqu'à lui, soit allé sur ce sommet redoutable d'où partaient tant de soupçons et de sentences de mort, braver et bafouer à plaisir des gens qui faisaient peur à tant d'autres, c'est tout simplement un trait de plus à ajouter à son histoire ; et s'il n'a jamais publié la dénégation de Levasseur, c'est apparemment que, comptant sur le bon sens du public, il avait jugé cette pubhcité superflue. Il est incontestable, toutefois, que Merlin, comme la plupart des hommes à tempérament militaire, aimait beaucoup l'exercice de la chasse, et il est à croire que c'est de quelque récrimination des gens de la Moqtagne à ce sujet que le trait si bien reçu et si bien conservé par Levasseur avait dû tirer occasion. Seulement, comme il était loin de l'opulence mise en jeu dans sa comédie, c'était dans le parc du Raincy, chez son ami Sanguin de Livry, qu'il se livrait d'ordinaire à cet amusement. C'est au Raincy, en pleine chasse, que le rencontra Geoffroy Saint-Hilaire, comme je l'ai entendu raconter bien des fois à l'illustre naturaliste, quand, muni d'une autorisation officielle, il alla chercher dans ce beau parc les animaux destinés à former le premier fonds de la ménagerie du Muséum. Merlin fui heureux de s'adjoindre au jeune savant, et jamais, me disait-il, son exercice favori ne lui avait causé autant de plaisir que dans cette circonstance, où il était venu s'adapter d'une manière si imprévue à un nitéivt général. Son zélo pour un établissement à la création duquel il avait eu la chance de se trouver ainsi appelé, ne se borna pas à ce début, et l'on me

permettra de terminer l'épisode par le billet suivant, daté de l'an V, et auquel le nom du signataire suffirait pour donner valeur.

Je salue de tout mon cœur le citoyen Merlin. Ses biche et daine sont dans les parcs du Muséum. La proposition qu'il veut bien me faire d'aller à Sarcelles est fort obligeante, et je serai, si le citoyen Sanguin veut bien m'y recevoir, dans le cas d'aller le saluer et voir sa ménagerie. Nous pourrions faire quelques échanges avantageux à tous deux.

Salut, tendre et respectueuse amitié.

Geoffroy.

Vend, an 5.

« Il tut même dénoncé alors (après sa sortie des Cinq-Cents) pour sa fortune, qu'on disait immense, mais qui se réduisait à peu de chose... parce qu'il avait presque tout dissipé : cette dénonciation n'eut pas de suite. » (Biogr. univ. Michaud.)

« L'accroissement rapide que prit sa fortune h cette époque (la capitulation de Mayence) fit planer sur lui des soupçons de corruption et de perfidie. » (Biogr. univ. par Rabbe, etc.)

« Merlin de Thionville, qui avait fait à Mayence une fortune subite.» (Hist. delà Révolution parVilliaumé, t. 111, p. 29Zi.)

« Ses dilapidations l'avaient tellement enrichi, qu'il voulait jouir en paix. » (Dict. gén. de biogr., par Desobry et Bachelet.)

« Merlin de Thionville fut du très petit nombre des commissaires de l'Assemblée que ses missions enrichirent. » (Ilist. de la Révolution par Louis Blanc, t. VIL)

Voilà bien des témoignages assurément ; mais où y a-t-il des preuves? le ne vois au sommet de tant d'injin-es qu'une dénonciation faite à une époque où les ennemis do Merlin triomphaient, et cette dénonciation demeure vaine : elle retombe donc tout entière sur la lèlc Hu di-noncialcur ; car nul, sans doute, ne saurait prendie au sérieux l'insinuation du biographe royaliste, que la dénonciation n'eut pas de suite i)arc(^ que le fruit de la rapine se trouvait dissipé.

Je voudrais faire d'abord remarquer que les écrivains qui se sont si facilement représenté Merlin nageant dans l'opulence au milieu même de la Révolution, auraient pu se détromper sans trop de peine en compulsant tout simplement le Moniteur. Ils y auraient vu que sous la Législative, à propos de la retenue sur l'indemnité, Merlin, tout en souscrivant pour sa part à la mesure, s'était fait l'avocat des députés sans fortune, en arguant « de la cherté de la vie de Paris, qui lui prenait, outre son indemnité, la totalité de son revenu patrimonial » ; mais que bientôt, sous la Convention, la cherté ayant augmenté, il ne lui avait plus été possible de se soutenir à Paris dans les mêmes conditions, car, au retour de sa première mission à l'armée du Rhin, il avait hautement voté en faveur de l'augmentation de l'indemnité. « Quant à moi, avait-il dit à l'Assemblée, je déclare que je ne puis faire subsister ma femme infirme et mes deux enfants sans une augmentation d'indemnité que la hausse des denrées rend indispensable, et que je serais obligé de demander à mon département le supplément que la Convention me refuserait. » Ce simple rapprochement suffît pour donner une idée générale de sa situation domestique.

Le Moniteur nou? apprend en outre en quels termes, en novembre 93, au retour de sa mission à Mayence et en Vendée, MerUn posait aux Jacobins les conditions nécessaires à l'épuration de cette société dans laquelle il s'était glissé, sous le couvert du patriotisme, tant de mauvais alhage. « Il faudrait, disait-il, que dans l'épuration des membres, on fît à chaque candidat ces questions : Qu'élais-tu en 1789? Qu'as-tu fait jusqu'en 1793? Quelle fut ta fortune jusqu'en 1793? Qu'est-elle maintenant? Si ta fortune est augmentée, quels moyens as-tu employés? car il est des moyens honnêtes de l'aire fortune, mais il en est peu. Administrateur, journahste ou représentant du peuple, n'as-tu fait servir ta plume et tes avis qu'à la cause de la liberté? A ces titres je reconnaîtrai en loi un Jacobin; sans eux, au contraire, tu n'es pas digne de mettre les pieds dans le sanctuaire de la liberté. » Cette société, si

soiipronneiise pourtant, estima si bien que tous ces titres appartenaient à. Merlin , qu'elle le choisit alors pour un de ses épurateurs. On peut croire qu'elle lui lit l'honneur de le dispenser de l'enquête à laquelle il voulait que la fortune de chacun fût soumise ; mais aujourd'hui que tant d'accusations empêchent de considérer plus longtemps une telle enquête comme superflue à son égard, qui nous empêche d'y répondre pour lui?

Sur un point si diflicile à saisir, quoique S' capital, il existe en effet une autorité authentique et qui semble faite exprès pour venir au besoin en aide à l'histoire : c'est le notariat. Dans ses archives se conserve, à l'abri de tout subterfuge comme de tout arbitraire, d'une génération aux générations qui la suivent, l'honneur des familles, et bien des gens qui, en conséquence de leur vie politique, se sont trouvés exposés aux mêmes indignités que Merlin, devraient, suivant l'exemple que nous oftVons ici, y donner à leurs calomniateurs leur dernière raison. Voici, pour tout conclure, le sommaire de cette fortune inculpée à l'envi avec tant de légèreté par des gens qui n'en avaient seulement pas la première notion.

Dot de mademoiselle Biaise, épouse de Merlin : Une maison située en ville, rue du Perche ; une ferme dite le Quartier-du- Roi; un fonds de terre sis àTerville ; le revenu du tout évalué, dans une note de la main de Merlin, h 2000 francs.

Vente de ces biens et acquisition en remploi d'une ferme située dans la commune de Sarcelles (Seine-et-Oise) et d'un fonds de bois dans le département de l'Aisne.

Acquisition, à titre de bien national, de l'ermitage du mont Valérien, au prix de 17,000 francs.

Bénéfice net de l'exploitation du fermage des Postes, évalué à 15;000 francs.

Vente de l'ermitage du mont Valérien à M. de Goest, desservant de l'Abbaye-au-Bois, au prix de 120,000 francs.

Vente de la ferme de Sarcelles et du fonds de bois.

Achat du domaine de Gommanchon, près Ghauny, dans le

département de l'Aisne, à la veuve du général Scherer, au prix de 160,000 francs.

Achat à crédit d'un fonds de bois dans le département de l'Aisne, spéculation dérangée par les événements de 1814, et qui devient, faute de capitaux suffisants, l'une des causes de l'aliénation du domaine de Commanchon.

Pillage à deux reprises, par l'ennemi, des récoltes et du matériel de ce domaine. — Perte sur les dépenses du corps franc, 12,000 francs. — Total des susdites pertes, évalué dans un mémoire de la main de Merlin, à 60,000 francs.

Vente du domaine de Commanchon.

A la mort de Merlin, ses deux enfants de premier Ut, reprenant la jouissance du bien de leur mère, il ne reste en tout, à la succession paternelle, (ju'une somme de 50,000 francs, et ce modeste héritage, représentant tout l'avoir de Merlin, devient, sur la cession des deux aînés, la dot de l'unique enfant de second Ht, madame Lebarbier de Tinan.

Les pièces principales en l'étude de M' Marchaux, prédécesseur de M" Delapalme, notaire à Paris.

DE

CORRESPOiNDANGE

DE

MERLIiN DE ÏHIONVILLE

Il nous reste à l'aire connaître Merlin par sa correspondance. Bien mieux que les Mémoires, les correspondances sont aujourd'hui considérées avec raison comme le compl(3ment obligé de toutes les biographies. Non-seulement elles donnent la vie à des détails souvent précieux par leur minutie même; mais elles forment la plus solide garantie de la sincérité de l'histoire, les personnes s'y trouvant peintes au nalund par un travail tout spontané, à peu près comme dans ces images photographiques où les traits se reproduisent d'eux-mêmes, sans art, et avec la

coni'.ESP. 1

plus incontestable authenticité. De même que ces images, mais

dans l'ordre supérieur de l'esprit, les lettres sont les traces

laissées par la vie elle-même sur son passage; et tandis que

l'histoire déploie tous les efforts de son pinceau pour nous

représenter la vérité , elles sont la vérité même , simple et à

découvert.

Malheureusement, nous ne sommes pas en mesure de donner à cette partie de notre publication tout le développement que nous aurions souhaité. Merlin, selon l'habitude comnume, conservait plutôt les lettres qui lui étaient adressées que celles qu'il écrivait ; et ces dernières ont si bien eu le temps de se perdre, que, malgré nos efforts, nous n'avons presque rien pu en retrouver hors de ce qui était resté à l'état de brouillon ou de copie dans les papiers de son héritage. Mais il nous a semblé que les premières, en nous mettant au courant de ses relations publiques et privées, ne jetaient guère moins de jour sur sa personne que les autres ; car ne pourrait-on pas dire en effet qu'un homme se juge aussi bien par la nature des lettres qu'il reçoit que parla nature de celles qu'il écrit? et aussi, d'une grande quantité de pièces courantes de ce genre, avons-nous soigneusement mis à part les plus valables pour les joindre à celles qui viennent de lui.

Nous avons divisé le recueil, pour plus de clarté, en trois parties : les lettres particuhères, les lettres oflîcielles et la correspondance avec Thionville. On reconnaîtra sans peine que la i>hq»art de ces écrits intéressent non-seulement la personne de Mfnlin, mais l'histoire même de la révolution. Cette liistoire ne poiura bien s'écrire que lorsqu'elle si- trouvera éclairée [);ii' (l(^^ (locuiJK'iils (ruii ciiaclére à la inis [ihis |u''iii''lrant et phis naïl que ceux qui appai'tiennciit à la iMili'uiiipic Ao la irjbunc et ilcs journaux; et assuréuicul, il est à regretter, à ce

CORRESPONDANCE. a

point de vue, que les collcclcurs ne se soient pas appliqués à recueillir un plus grand nombre de lettres du genre de celles qui forment notre première partie. Loin de rejeter celles qui étaient signées de noms obscurs, nous les avons relevées avec d'autant plus de prédilection, que ce sont souvent les expressions les plus humbles de la vie qui nous font le mieux entrer dans la profondeur des situations générales, en nous offrant, en raison même de leur origine, la représentation la plus exacte de l'état et des sentiments des multitudes.

Les mêmes motifs nous ont porté à donner place à la correspondance de Merlin avec sa ville natale, pendant le cours de la révolution. Non-seulement cette correspondance concourt à le faire connaître en montrant dans quel vif foyer de patriotisme il avait pris naissance, mais elle est également susceptible de profiter à l'Iiistoire générale ; et en effet cette histoire n'atteindra non plus sa perfection que lorsqu'au lieu de se concentrer exclusivement sur la capitale , elle étendra ses vues à l'ensemble du pays, et nous communiquera ainsi les inspirations et les élans de la nation tout entière. A ce point de vue, ce qui se rapporte aux localités les plus minimes a donc sa valeur aussi bien que ce qui émane des individualités les plus chétives, et nous pouvons, dès à présent, comprendre que le service de la postérité nous commande de ne rien laisser perdre de tant de menus cliapitres du testament de nos pères. Leur réunion fera un jour leur grandeur.

En résumé, toute cette correspondance nous a paru de nature à être lue avec intérêt et plaisn\ Chacune des trois parties reproduit ce que l'on pourrait nommer la gamme de la révolution, mais chacune à sa manière. La première, malgré ses lacunes qu'il n'a pas dépendu de moi de combler, est la plus générale : on y entend les premiers frémissements de 92, les

4 CORRESPUNUANCE.

accents de la terreur, puis quelques-uns des tons plus soutenus qui leur succèdent. La seconde est presque toute militaire : elle est pleine du fracas des armes, et pour la campagne de 95 en particulier, elle nous initie à tous les secrets de la misère et de la stagnation de notre armée du Rhin; (pudiques points diplomatiques d'une haute valeur y sont aussi touchés en passant. Enfin la troisième nous met sous les yeux les émotions, les trouhles, les intrigues de la i)etite ville : "c'est la révolution dans sa miniature.

Douai, 18 janvier 1792.

Monsieur ,

Je suis bien reconnaissant de votre lettre du 1 i et de celle qui l'a précédée, et je regrette infiniment que le temps me manque pour entrer avec vous dans de grands détails. Je vous dirai seulement :

1" Que les Brabançons paraissent maintenant hésiter à lever létendard, d'un côté parce qu'ils craignent que nous ne fassions pas la guerre, et qu'en ce cas , ils ne demeurent seuls exposés aux forces de Léopold ; de l'autre, parce qu'ils ont, disent-ils, des renseignements non équivoques sur un prochain départ du roi, auquel cas ils ignorent ce que deviendrait la France, et par conséquent quel secours ils pourraient en tirer ;

2* Qu'ici, conmie à Paris, les patriotes désirent la guerre autant que les aristocrates la redoutent;

3° Que les émigrations continuent ou plutôt vont en quadruplant ;

4" Que le projet de congrès, dont a dernièrement parlé M. Gensonné au nonulu comité diplomatique, existe si bien, ([u'avant-hicr on m'a sondé pour m'y faire entrer, proposition à laquelle j'ai répondu nettement que je ne connaissais pas, que je ne reconnaîtrais jamais, le roi présent ou absent, d'autre congrès en France que l'Assemblée nationale;

5° Que sans doute vous et vos dignes coopérateurs vous êtes déjà concertés sur les mesures qu'il y aurait à proposer à l'Assemblée nationale, si, comme on le craint, le roi allait encore nous manquer;

6" Que j'ai trouvé le rapport du ministre de la guerre bien perfide sur une multitude de points et qu'il serait bon qu'on le disséquât en pleine Assemblée nationale.

Mille amitiés. , merli.n.

Celte lettre est de la main de Merlin de Douai. Merlin de Thionville en donna lecture à IWssemblée législative, dans la séanre du 20 janvier 1792. Elle repré-

6 CORRESl'ONDANCE PARTICULIÈRE.

sente le premier anneau d'une amitié qui s'est étendue à partir de là sur toute la vie des deux illustres homonymes. 11 semblait que la similitude du nom, jointe à la conformité des sentiments et des souvenirs, eût créé entre eux une sorte de parenté. Je trouve dans u!ie note de la main de Merlin de Thionville le passage suivant, dont le début semble à l'adresse de plus d'un historien de la révolution : « Ne pas confondre avec Merlin de Douai, légiste. Ils ne sont pas parents; mais toujours amis , ils se sont presque toujours concertés dans les grandes crises comme dans les émeutes qui troublèrent souvent la paix publique, et qui étaient constamment l'ouvrage des terroristes de la queue de Robespierre. » Les lettres que nous publions dans la seconde partie de cette Correspondance forment un commentaire suffisant de cette indication concise.

Merlin de Douai avait huit ans de plus que Merlin de Thionville. Voué comme lui à la profession du barreau, et porté comme lui à la cause de la révolution, il l'avait devancé sur la scène politique. Élu à l'Assemblée constituante, son nom était connu de toute la France alors que celui de l'avocat de la Moselle ne l'était encore que dans l'intérieur de ce département. Membre du Comité de salut public après le 9 thermidor, ministre delà justice sous le Directoire, Directeur après le 18 fructidor, collaborateur principal du Code civil, procureur général à la Cour de cassation sous l'empire, il fut exilé en 1815. Les deux amis ne se retrouvèrent qu'à la suite de la révolution de 1830, et pour un laps bien court. Doués d'esprits et de caractères différents, l'un porté au goût du droit, comme l'autre à celui des armes, leurs cœurs n'en demeurèrent pas moins imis sans le moindre nuage pendant quarante ans.

Neufcliàtcl, 21 mars 1792.

Monsieur et très honoré ami ,

Je suis à faire une course en Suisse, et j'arrive aujourd'hui à Neufchâtel, de Berne, où j'ai couché hier, avec un cultivateur de mes amis.

Je vous crayonne à la hâte quelques propos qui se sont tenus à table d'hôte hier au soir à l'auberge de la Couronne; on s'est fort peu g('^né de notre présence; nous ne parlions qu'allemand et l'on nous a pris pour des marchands de chevaux qui revenaient de la foire de Soleure.

11 y eut huit ou dix aristocrates parmi lesquels brillait un M. Villeneuve, cousin germain de M. Saint-Marcien, originaire des environs de Toulouse, et ofiicier au régiment d'Artois, cavalerie.

Ce Monsieur avait toute l'encolure d'un émissaire de Coblenz à Chanibéry. C'était, disait-il , son troisième voyage d'une de ces villes à l'autre, et il n'a pas craint de passer à Slraylnnirg, il y a quinze jours. On lui a reproché sa témérité : il a répondu do façon ii persuader que ces rentrées en France étaieht fréquentes, et que même les officiers des postes des frontières étaient ordinairement d'accord avec les émissaires et (ju'il n'y avait point do risques ii courir.

M. Villeneuve s'est vivement plaint do M. K , auquel ou avait

fait passer 60 000 livres pour mettre la garnison de Landau en insurrection. M. Briciie, votre collègue, en avait réclamé la moitié pour lui; mais M. Villeneuve n'a pas dit comment le général et son aide de camp se sont arrangés pour le partage.

Ces messioLirs se plaignent amèrement de la Irop sotte crédulité de M. d'Artois, qui donne, tète baissée, dans toutes les altsurdités qu"on se permet de débiter pour se jouer de sa défunte Altesse, lui général, ils méprisent les princes; Condé est leur homme, faute de mieux; lun deux a entrepris son panégyrique : je maltondais à de grandes choses, et tout se réduisit à ce qu'il savait garder un secret. Royal-Navarre, Royal-Dauphin et Royal-Normandie sont les régiments ûnoris de ces messieurs; celui d'Artois ne vaut pas le diable; ils en disent pis que pendre.

iM. Villeneuve se plaint de la trop grande affluence des démocrates à Coblenz, et de ce que, dans ce pays-là, les délibérations du conseil de nos seigneurs ne sont pas plutôt prises qu'elles sont rendues publiques.

Ouelques-uns de ces messieurs ont trouvé très urgent d'user de ménagemens et même de séductions envers les volontaires ; tel est l'empire de la vérité, que nos preux chevaliers du temps jadis ne peuvent, malgré leur forfanterie, se cacher de la terreur cpie leur inspirent les défenseurs de la patrie.

Le complot formé contre Pcriiignan n'était que trop vrai. M. Laulrec était le chef de la conjuration. Je ne sais si ce digne officier est encore employé. M. Villeneuve a certifié que Lautrec l'avait engagé à cette expédition.

Deux seigneurs du pays de Vaud viennent d'être condamnés par le grand conseil de Berne, à vingt-cinq ans de détention au château d'Aarberg, pour avoir, suivant le style du canton, fomenté des troubles dans leur patrie.

Je suis avec respect votre iidèle et très obligé serviteur,

Page 1