‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 17 sur 56 · RAUCH · texte numérisé non relu

RAUCH

Paris, ce mardi soir 25 juin 1792.

Tu recevras demain matin, mon cher Merlin, une lettre de M. Boulland, excellent patriote du faubourg Saint-Marceau, qui a été conduit avant-hier à l'Abbaye où il est détenu par ordre du comité central des juges de paix (véritable chambre ardente établie aux Thuileries) (1). Une opinion politique énoncée par M. Boulla d, citoyen actif, dans l'assemblée de sa section, relativement au veto opposé par le roi aux deux décrets de lAssem-

(I) Les mots entre parentlièses, quoique raturé» sur l'original, m'ont semblé bons à conserver.

8 CORRESPONDANCK PARTICULIÈRE.

blée nationale, est le motif de son arr<^station, sur la dénonciation de M. Ac-loque, olief de lépion. et de M. Simon, oommissairo de police de la même section. Que deviendra donc la liberté, si l'on est emprisonné arbitrairement pour avoir énoncé son droit d'opinion dans une assemblée primaire ! Paris, jacobin, ci-devant aide-major de la compagnie du centre du bataillon de Saint-Marcel, est aussi arrêté et détenu à l'Abbaye, pour avoir, à la même section, lu une pétition destinée pour l'Assemblée nationale. Les vexations sont au comble; il faut dénoncer ces horreurs à l'Assemblée nationale; on enlève les meilleurs patriotes. Boulland et Paris t'adresseront, par mon conseil, une lettre pour le président de l'Assemblée nationale, dont il faut que toi et la iMonta^^ne exijzent la lecture publique; il faut tonner et dénoncer ce comité central. Adieu, je t'embrasse patriotiquement.

KRÉnON.

L'amitié de Merlin et de l'ardent rédacteur de l'Orateur du jieiiple, qui s'était nouée dès l'arrivée du premier à l'Assemblée législative, se troubla lors delà mission du second dans les départements du Midi, où il se conduisit avec la cruauté des plus violents terroristes. Après le 9 thermidor, Fréron épousa la cause de la réaction avec la même violence. 11 passa ensuite au service de Bonaparte, qui le nomma sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut. 11 était âgé d'une dizaine d'années de plus que Merlin de Thionville, et tout le monde sait qu'il était fils du Fréron qu'a immortalisé Yollaire.

A M. le maréchal Luchner.

28 juin 1"92.

Monsieur le maréchal,

"Nous n'avez pas écrit la lettre que je vous envoie et que l'on répand ici à profusion. Vous ne savez que vous battre. Étranger aux factions, sincère ami de la patrie, vous n'avez pas raisonné comme Léopold et les plus grands détracteurs de notre révolution. Vous bornez votre ambition ii devenir le héros de la liberté, et vous laissez à celui des deux inondes la gloire insigne de donner des leçons à l'Assemblée nationale Je crois donc vous servir en vous faisant savoir que l'on se sert ici do votre nom et que l'on vous associe ii une faction plus redoutable ii la liberté ijuc tous les jacobins du monde, tous surveillants incommodes, tous ennemis des deux chambres et plus ennemi.s i-ncore des /iro/cc/cur.s et fidèles nmis de la Consliliitiiiu.

Je suis, monsiem- le uuiréclial, avec fraternité, votre conciloyen.

MKIU.IN, (li'i'iitr rin> clii IVIi(-(;:iiT.;m, ii' IS.

C''llc lettre, qui est sans d;ile sur la minute {\\ic j'ai sous les yeux, se rap|)orte

évidemment à celle qui avait été écrite au roi par le maréchal Luckner, le 28 juin, en opposition à l'Assemblée, de concert avec Lafayetle, à la suite des troubles du 20 juin.

Extrait.

Ajùi 1792.

.... Le fond du Français est tel aujourd'hui que César a peint le Gaulois; prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans lattaque, se rebutant aisément. Je ne chercherai pas les nuances qui distinguent les Français les uns des autres : la Constitution les a presque toutes fait disparaître Les Français, dans la grande cause qu'ils vont soutenir les

armes à la main, n'auront qu'un même caractère, ne formeront qu'un tout homogène. Ils vont à la guerre, accompagnés de leur honneur, du sentiment de la liberté et de la fraternité universelles. Ils vont déployer cent mille bras contre leurs ennemis. Ceux-ci en auront cent mille à leur opposer. Mi.is les forces morales décideront la balance, et les Français ont pour eux les forces morales.

L'attaque du Français sera vive. On sait qu'il est très difficile de résister au premier clioc du Français : il doit donc attaquer, mais attaquer sans retard. C'est en prévenant ses ennemis qu'on en triomphe. Tous les généraux expérimentés ont conclu que les Français étaient excellents pour l'attaque. " Pour cette même raison, dit Folard. les Français remporteront sur leurs ennemis si on les abandonne dessus; mais ils ne valent rien si on fait le contraire. »

Mais quelle matière vai?-je entamer ? je-finis. dans la crainte d'essuyer le reproche que fit Annibal à un rhéteur qui lui parlait de guerre —

Alexandre COURTOIS.

L'infortuné Courtois était allié à Merlin par mon grand -père, qui appartenait comme lui à la fumille Pàiis, bien connue dans l'histoire financière du xviu* siècle. Il était né à Longuyon et avait quatre ans de plus que Merlin. Certes, il ne se doutait guère, en écrivant la lettre ci-dessus, qu'avant dix-huit mois sa tète tomberait sur l'échafaud.

Attaché au barreau de Nancy, il y avait pris le goût de la littérature, et avait rédigé, en collaboration avec Samson, le Journal de Deux-Ponts, puis, en collaboration avec Lebrun, le Journal gênerai de l'Europe, et se trouvait, au moment delà révolution, rédacteur en chef du Journal de Luxembourg . Il s'était fait également connaître par une quantité de poésies légères, dont quelques-unes ne sont pas sans mérite.

Lebrun, devenu ministre des affaires étrangères, le fit nommer, en 1792, commissaire national du pouvoir exécutif dans les Flandres. Il y rendit de grands services par son patriotisme et son activité. Voici ce qu'on lit à son sujet dans le

10 CORRESPONDANCE PARTICULTÈRE.

}foniteur au 1'' janvier 93. « Le citoyen Alexandre Courtois, agent de France, est allé lui-même dans la West-Flandre et une partie de la Flandre provoquer l'organisation des représentants provisoires et celle d'une Convention nationale. En très peu de temps, il y a fondé des clubs, y a semé les vrais principes, fait des prosélytes, élevé l'arbre de la liberté et acquis l'estime publique. )> Le 22 février, il convoqua la commune de Gand et lui adressa une harangue pour l'inviter à la réunion avec la France. " Voulez- vous, disait-il, vous réencliaîner au char de François ou bien préférez -vous être incorporé à cette puissance plus forte encore par la raison que par les armes, qui a employé ses enfants et ses trésors à rétablir les droits sacrés du peuple et de l'humanité, qui va combattre à mort pour opérer la régénération de l'univers, qui, en vous adoptant, fécondera votre agriculture, étendra votre commerce, jusqu'ici resserré dans d'étroites limites; enfin, vous associera aux richesses qui sont dans son sein, aux vertus qu'elle fera cultiver, à la gloire qu'elle a acquise et à la majesté dont elle va se couvrir. »

La défection de Dumouriez l'obligea bientôt à revenir en France. Nommé, à Metz, à des fonctions qui ne lui convenaient guère, celles d'accusateur militaire, il ne tarda pas à être accusé de modérantisme au club de cette ville et décrété d'arrestation. Il s'y joignit une accusation rétrospective sur la conduite de l'administration du département de la Moselle, dont il faisait alors partie, à l'occasion du 10 août; et traduit devant le tribunal révolutionnaire, il se vit, à sa grande surprise, condamné à mort. 11 monta vaillamment sur l'échafaud en chantant la Marseillaise, le jour même où deux de ses frères tombaient sur le champ de bataille.

Le fragment ci-dessus m'a paru digne d'être conservé, non-seulement par son vif sentiment du caractère français, mais par son rapport avec le caractère que Merlin tendit toujours à développer dans la guerre. Parfaitement d'accord avec les idées émises ici par Courtois, il aurait voulu pouvoir donner le pas au système offensif sur le système défensif, qui eut malheureusement tant de faveur dans les premiers temps de la révolution. Il inclinait, comme nous l'avons déjà dit, à l'arme de l'artillerie plus qu'à celle du génie.

18 aoilt 1-99.

Il existe, Monsieur, contre moi, une lettre que j'ai écrite dans le temps à M. de Caraman. lorsque je suis entré dans la garde pour mon malheur. Cette lettre a été ouverte en route, en coupant tout simplement le cachet. Elle est effectivement contraire en apparence au système accepté par le roi; mais puisque vous clos membre du comité, il faut, avec la bonté de cœur (jui vous dirige, faire observer que plusieurs de nous avons été dans le cas d'écrire des lettres ostensibles, parce que, lorsque j'ai eu accepté cette triste place du sort de hupielle je ne me doutais guère, j'ai entendu corner à mes oreilles que nous étions (léslionorés aux yeux des émigrés ; (|ue s'ils obtcn.iicnt le succès, nous serions on mauvais cas. Enlin, imaginoz quelle i)osilion de se trouver entre le marteau et l'enclume ! Si le parti constitutionnel l'emporte, un particulier est perdu, parce qu'il a émigré ; si les émigrés ont l'avantage, celui (jui a le malheur do

tenir à un corps militaire est perdu pour n'avoir pas suivi leur cause. Concevez qu'une pareille position est horrible, et qu elle mérite bien de Tiiidulgenre pour ceux (jui peuvent prouver que leur conduite uniforme et tranquille les éloigne de tout projet de conspiration.

J'ai écrit aussi à M. de Broglie: mais quant à celui-là. je le devais: il est malheureux. Je ne devais pas oublier qu'il a vu tuer mon père, ainsi que deux frères de mon père. Sa réponse prouve que ma lettre n'était rien.

On a saisi toutes mes correspondances : mais je crois que celle de ma femme surtout prouvera qu'il existe peut-être en France peu de plus zélés cito^-ens et plus franchement amis de leur pays. Il y a bien quelquefois quelques sorties contre les jacobins que j'ai cru jusqu'à vendredi être des conspirateurs voulant la république que je regardais comme impossible à faire aller en France. Je croyais que c'étaient les jacobins qui entravaient les opérations du gouvernement pour faire tomber le roi que je croyais constitutionnel ; car à sa place je n'aurais pas fait tant de frais de serments, de proclamations, etc., j'aurais dit tout net: Je ne veux pas de voire constitution ! » et cela tout de suite. De quelle affreuse conséquence il est pour un pays d'avoir un chef !

Je vous renouvelle, monsieur et cher compatriote, les témoignages de ma sincère reconnaissance, et du désir de vous remercier de vive voix de vos soins obligeants.

VIGNOLLE.

Cette lettre, qui peint au naturel les embarras de beaucoup d'ofllcicrs, plus attachés à leur position qu'à leurs opinions, m'a paru mériter d'être citée, ne fût-ce que par son contraste avec deux lettres de simples soldats que l'on trouvera plus loin. Elle est apparemment du comte de Vignolle, adjudant général en 179-4, ministre de la guerre de la république cisalpine après le traité de Campo-Formio, chef d'état-major du vice-roi d'Italie, demeuré prudemment à l'écart pendant les Cent-Jours, député royaliste et conseiller d'État sous la Restauration. 11 était otTicier au moment de la révolution. Sa conversion au jacobinisme, opérée par le 10 août, forme un trait assez curieux.

Sedan, le 30 août 1792, l'an 1" de l'Éi?,ililé.

Tous nos corps détachés de cette armée, mon cher Merlin, ont reçu cette nuit l'ordre de se replier sur Sedan ; en conséquence, je crois que tout nous arrivera aujourd'hui ici. Les ennemis se sont présentés en force, et passent par Carignan pour se porter vraisemblablement sur Mouzon, Stenay, Dun, et de là, ou faire le siège de- Verdun, ou prendre la route de Paris. M. Dumouriez est aussitôt monté à cheval, et s'est rendu à Douzy, à deux lieues d'ici, où est le rendez-vous de tous nos corps détachés. La

caisse militaire, le bureau de la poste et autres, sont déjà arrivés ici. L'on travaille à bairer les ponts pour inonder la prairie depuis Sedan jusqu'à Mouzon. JNotre camp retranché est garni par la réserve de l'armée, composée de presque tous nos grenadiers et de bataillons francs; MM. Delisle, d'Armagnac et de Montjoie en commandent chacun un. Vous connaissez leur valeur et leur patriotisme. Je vous manderai toutes les dispositions ultérieures

M. de Dillon est toujours ici, logeant dans l'appartement au-dessus de celui de M. Dumouriez. .le doute qu'ils soient d'accord dans leurs plans de défense , car le dernier me paraît aller très franchement . et d'après ce que mon neveu m'a mandé, j'ai des doutes sur l'autre. Il me paraît, d'après les comptes que me rend dans le moment la gendarmerie nationale, que l'armée ennemie qui passe est réellement de 80 000 hommes et qu'elle se porte sur Verdun ; qu'il y a de plus un corps de 2o 000 hommes qui descend la Meuse pour nous tenir en échec, et qu'il reste très peu d'ennemis sur les bords du Rhin, toutes les forces se portant de ce côté • ci. Je trouve que M. de Dillon aurait bien mieux fait de rester du côté de Valenciennes; car je crains qu'il ne nuise plus ici qu'il n'y sera utile.

Tâchez de vous réunir et de réunir toutes les parties de l'empire pour ne plus former qu'un même vœu, une même volonté et une même action contre nos ennemis communs ; sans quoi nous sommes à notre dissolution générale, malgré toute la valeur réellement étonnante de toutes nos troupes de ligne et nationales. L'on me dit dans le moment que M. Paris, maréchal de camp, vient d'émigrer.

J'entends passer dans la rue toute notre artillerie qui, en venant de Mouzon ici, a été obligée de passer sur la rive gauche de la Meuse, pour éviter d'être coupée par les troupes légères sur la route directe. Elle se rend au camp retranché.

Je crains que Ton ne donne pas le temps à la Convention nationale de s'assembler. Tenez ferme, et mettez en mouvement tous ressorts et toutes ressources possibles pour opposer au moins parité de forces; surtout forcez vos émissaires pour causer une insubordination générale dans l'armée de nos ennemis; elle les alVaiblira plus (jue toutes les batailles (|ue nous pourrions gagner.

Vous connaissez, mon cher Merlin, tout mon attachement.

Cette lettre, qui n'est signée que d'un paraphe, e^t, comme je l'apeirois d après d'autres papiers, de la main de M. de Valcourl, commissaire des guerres.

CORRESPOND ANCIÎ P A HT HT I.l KU K. 13

Le citoyen Menou au citoyen Merlin, salul.

Paiij, 28 septembre 1792, 1" ilc la nëpuhli.nie.

Citoyen Merlin, vous iMes franc, loyal et juste : je vais vous parler avec franchise et loyauté. J étais, comme vous le savez, maréchal de camp, employé dans la 17'= division qui comprend Paris. M. Servan, ministre de la guerre, m*a envoyé ma destitution il y a à peu près quinze jours. J'en ai demandé le motif; j'en suis encore à le savoir.

11 y a vingt ans que je suis patriote, et beaucoup de gens ne le sont (jue depuis un mois ; dans un temps où il y avait quelque mérite à être l'ennemi de la cour et des despotes, j'ai avancé et fait imprimer les opinions les plus hardies ; plusieurs fois avant la révolution de 1789, j'ai couru risque de perdre la vie et d'être enfermé pour avoir soutenu le dogme de l'insurrection.

Je suis, j'ose le dire, un des hommes qui ont le plus contribué au renversement du despotisme. Dès l'année 1787, j'avais établi à Paris un club qui répandait par toute la France les opinions révolutionnaires. J'ai sacrifié parents, amis et fortune, parce qu'avant tout j'idolâtre ma patrie.

Je suis né, il est vrai, dans une classe ci-devanl privilégiée ; mais c'est parce que j'y suis né que j'ai appris à la mépriser. La cour, je l'ai assez connue pour l'avoir en horreur. Jainais je n'ai demandé ni obtenu de grâces ni pour moi ni pour mes frères qui sont aussi bons patriotes que moi. J'ai vingt-sept ans de services militaires effectifs, et j'ai passé par tous les grades pour arriver à celui de maréchal de camp.

Me reprochera-t-on de l'attachement à la noblesse? C'est moi qui, dans l'Assemblée constituante, ai provoqué et prononcé le décret d'abolition de ce préjugé aussi absurde que ridicule : c'est moi qui ai combattu pendant dix-huit mois aristocrates, modérés, impartiaux, papistes, ministres, etc., pour obtenir la réunion d'Avignon, et j'ai enfin remporté la victoire: c'est moi qui le premier ai osé attaquer nominativement les ministres, et ai commencé à dévoiler leurs manœuvres aristocratiques et antirévolutionnaires. Je n'ai jamais perdu une seule occasion de faire triompher la liberté et l'égalité.

Me reproche-t-on d'avoir eu des liaisons avec des hommes qui ont démérité et qui ont trahi depuis peu la cause publique? Je jure, foi de patriote, que s'ils ont intrigué, je n'ai jamais connu leurs intrigues ni leurs secrets. D'ailleurs, depuis la fin de l'Assemblée constituante, je n'ai jîoint été avec eux et j'ai ignoré entièrement leurs projets

Depuis l'heureuse révolution du 1 0 août, j'ai toujours marché à Paris tète levée, parce que, fier de ma conscience, je n'avais rien à me reprocher. Qu'on me cite quelqu'un qui puisse produire des preuves d'incivisme contre moi, de quelque nature qu'elles soient. Dans les moments les plus

orageux, personne ne m'a rien dit, personne ne m'a recherché. Je vais plus loin : j'ose croire que la majorité des vrais patriotes, de ceux qui vous ressemblent, citoyen Merlin, sont pour moi.

Je suis, vous le savez, le premier oflicier général qui ait prêté le serment de l'égalité; je l'ai prêté au milieu de l'Assemblée nationale, et je me ferai hacher en morceaux plutôt que d'y manquer, ainsi qu'à tous les décrets qu'a rendus et que rendra la Convention nationale.

Quoi, citoyen Merlin, c'est moi qu'on destitue? moi qui donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour mon pays, après lui avoir donné toute ma fortune; je dis toute ma fortune, car il ne me reste plus rien au monde. Mais je ne la regrette pas ; j'ai deux bons bras, et si l'on ne me rend pas mon emploi, j'irai comme soldat me faire tuer en défendant ma patrie. Alors au moins je ferai rougir ceux ([ui ont osé soupçonner mon patriotisme ; alors peut-être leur inspirerai-je quelques regrets.

Je réclame donc votre loyauté, citoyen Merlin. Si vous me reprochez quelque chose, dites-le-moi franchement; sinon, faites-moi rendre justice. Qu'on m'emploie où l'on voudra ; pourvu que je puisse être utile à ma patrie, voilà tout ce que je désire. Mais il est bien dur de perdre son état, ses moyens d'exister et son honneur ; car tout homme qui est soupçonné de ne pas aimer la liberté et l'égalité est dans mon opinion un homme déshonoré.

Cependant, citoyen Merlin, en vous faisant des plaintes, ne croyez pas que je veuille inculper le citoyen Servan ; je sais que c'est un excellent ministre. Je lui rends toute la justice qui lui est due ; il a plus fait en quinze jours que tous ses prédécesseurs n'auraient fait en un an. D'ailleurs, il est chaud de patriotisme et d'amour de son pays. Je ne lui reproche que d'avoir cru trop légèrement quelques personnes qui, vraisemblablement, sans me connaître, auront répandu des soupçons contre moi.

Je viens de vous parler en homme libre, citoyen Merlin ; répondez-moi en législateur impartial.

J. MENOU, Marécli.il lies caiiiiis ol ariiiçcs do la Hôpiiblùiiie française.

Cette lettre est (hi baron de Menou, maréclial de camp, ancien membre de l'Assemblée coiislituatile, commandant en second du camp de Paris en 1792. Il fut réintégré dans l'armée, grâce en partie aux dcmarclics de Merlin, combattu à ses côtés dans la Vendée, cl contribua avec lui à la défense de la ('onvenlion en thermidor. ?;mmené en Kgypte par le général lîonaparle, il y commanda l'armée après la mort de Kléber; mais, comme ou ne le sait que trop, avec une lorlnue bien différente de celle de ses deux devanciers.

[Trois lettres venant du camp de Vouziers, interceptées et adressées à Merlin de Thionville. On les croit du ci-devant marquis de Courlivron.]

A M. le marquis de Cely, à Reninghelsl.

Vouziers, 2 octobre 1702.

Il y a longtemps, mon cher oncle, que je n'ai pu recevoir de vos nouvelles et vous donner des détails de ma position. Notre armée a toujours été en mouvement depuis plus d'un mois et traînée de bivouac en bivouac d'une manière infiniment peu agréable

M. le duc de Brunswick s'est avancé trop légèrement dans la Champagne pouilleuse, et avait pris une position entre Châlons et Sainte-Menehould, en avant dos patriotes commandés par M. Dumouriez qui occupait le poste des Islettes. Après une petite canonnade qui n'a abouti à rien et avoir été dix jours en présence les uns des autres. M. le duc de Bruns- Avick a pris le parti de se retirer avec les généraux Clairfayt et Hohenlohe qui s'étaient joints à lui.

Beaucoup de gens désapprouvent cette démarche qui exaltera nécessairement les espérances des patriotes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été dictée par les règles de la prudence. Ce général est entré en France par une langue de terre, sans être assuré de ses communications. Il occupait un poste où il ne pouvait subsister, et n'a pas jugé à propos de sacrifier 8 à 10 000 hommes pour déposter les patriotes qui avaient une excellente position hérissée de redoutes et de canons. Je pense qu'il va reprendre les opérations par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par chercher à s'emparer de plusieurs places fortes, telles que Sedan, Mézières. Metz et Thionville. Il a perdu un temps bien précieux et qui laisse aux patriotes la faculté do commettre bien des horreurs.

Un fait certain , c'est que pendant les dix jours que les armées ont été

en présence, il y a eu beaucoup de colloques et de ménages entre le duc

de Brunswick, le roi de Prusse, Dumouriez et Kellermann. On a envoyé

des courriers à l'Assemblée nationale, au baron de Breteuil, qui est à

Verdun. On augure de là qu'il y a des négociations entamées pour séduire

l'armée patriote et la ramener au parti du roi. Je crois qu'elles seront

infructueuses et que la terreur seule peut opérer la contre-révolution.

Nous avons été dix jours à Serre-Tourbe avec tout le quartier général,

manquant de bois, d'eau, de vivres, n'ayant au plus qu'une demi-hvre de

pain de seigle par jour, exposés aux injures du temps et couchés sur la

terre à l'abri d'une mauvaise cahute de paille. Nous avons beaucoup de

malades. J'ai résisté jusqu'à présent ; je ne sais si cela durera. Quoi qu'il

en soit, je prévois que l'armée des princes tend visiblement à sa dissolution.

Alors je prendrai le parti de vendre mon cheval pour avoir de quoi sub-

^6 CORUESPONDANCE PARTICULIÈRE.

sister quelques mois; car il est impossible de rien tirer de France. Je tâcherai d'aller vous voir à Reninghelst, où j'imagine que vous êtes de retour, et j'aurai un vrai plaisir à oul)lier mes malheurs dans le sein de l'amitié.

Voilà le moment de la crise arrivé , et je m'attends à voir mes biens vendus et toutes mes possessions, surtout mes bois, dilapidées. On dit que nous repassons demain la Meuse, il n'y a eu que peu de défection dans l'armée patriote. Les princes ont été cruellement trompés.

Si l'indication placée en tête de la lettre est fondée, le gentilhomme, auteur de cette correspondance, aurait vraisemblablement été le fils du marquis de ("ourtivron, membre assez obscur de l'Académie française.

On voit, d'après une de ses phrases, que ni l'idée ni le mot de terreur ne sont de l'invention des républicains. Les deux autres lettres adressées par le même, l'une au marquis de Glermont-Mont-Saint-Jean, à Chambéry, l'autre à madame deWardener, à Rastadt, renferment la même pensée. Dans la première, il est dit que « la force et la terreur seules pourront ramener une espèce d'ordre en France ». Dans la seconde, au lieu du mot force, il y a le mot gloire. Les trois lettres sont d'ailleurs exactement calquées, sauf quelques variantes insignifiantes, l'une sur l'autre. Dans ces deux-ci, il est ajouté à la suite des détails sur les souflVances du camp : " Aussi beaucoup de nos héros contre-révolutionnaires sont abattus. » On y trouve aussi ce passage significatif : « Après la levée du blocus de Thionville, où les princes, d'après les renseignements de MM. Galonné et Fouquet, croyaient pénétrer sans coup férir, nous avons suivi rapidement l'armée du roi de Prusse. »

liajeux, CD G inai's, l'an 2° de la l\i'|iublii|iic.

Je vous envoie ci-joint, mon cher Merlin, la lettre du ministre de la guerre, qui nomme notre ami Thill à une compagnie dans le 22' régiment de chasseurs qui vient d'être levé sous mes ordres. Ce régiment est à Falaise, distant de six lieues de Caen etdedon/.edc Bayeux. Je vous prie, mon cher Merlin, de faire parvenir au i)lus tôt cette lettre à Thill, et qu'il ne tarde pas d'arriver. S'il arrive avant la lin du mois, il sera peut-être possible de lui procurer d'autres douceurs.

En ce moment, je lève un régiment de dragons, (jui sera a cheval le \" de juin. Je lève aussi des compagnies d'artillerie, et j'attends l'agrément de lever (iOOO hommes d infanterie. Si je l'obtiens, comme je l'espère, je placerai raumôniei- Laiidin lieutenant-colonel, et donnerai une compagnie au jeune Zinunor. Je n'oublierai pas non plus Falloldit la Lancette. Si vos enfants n'étaient pas tous biens placés, il m'eût été doux de faire quelque chose qui vous lut agréable.

COURESPUNDANCK l'A KTlCL Ll KK lii. 17

Figurez-vous, mon cher Merlin, que le 2o du mois dernier, toute mon armée, pour la défense de quatre-vingts lieues de côtes, consistait en moi et mes aides de camp. N'ayant rien à espérer, j'ai demandé de créer une armée, et je suis maintenant à l'ouvrage. Tout semble sortir de terre. J'ai fondu des canons, coulé des boulets dans un pays où il n'y avait ni fonderies ni forges. Mes magasins se forment; et avant deux mois d'ici je puis braver les Anglais et les émigrés qui se rassemblent en force dans les îles de Jersey et de Guernesey.

Adieu, mon cher Merlin, donnez-moi de vos nouvelles, je vous prie, et croyez-moi à la \ie et à la mort votre fidèle ami.

P. S. — Mes tendres hommages à la paresseuse madame de l'Isle.

Le srénéral Félix Wl.MI'FE.N.

Les enfants dont il est question clans cette lettre doivent cire les trois jeunes frères de .Merlin, et madame de l'Isle est sa sœur. Toutes les flagorneries de Wimpfen n'empêchaient pas Merlin de se soucier fort peu de ce général qui, trois mois après, bien loin de braver avec son armée les .\nglais et les émigrés, comme il s'en vante ici, devait essayer de faire du Calvados une seconde Vendée. Wimpfen ne se doutait pas sans doute que le mois d'avant, sur le bruit de son arrivée à l'armée du Uliin, Merlin avait écrit à Paris : >■ Loin d'avoir connivé jiour l'attirer ici, nous écrivons au conseil exécutif qu'il y a déjà trop d'un Traiirois Wimpfen dans cette armée, j

Ces deux généraux étaient frères et nés tous deux à Deu.x-Ponts ; ils firent leurs premières armes dans le régiment de ce duché au service de France. François, né en 1732, était lieutenant général au moment de la révolution, et avait été appelé au commandement d'une division de l'armée du Rhin. Il ne tarda pas à être destitué et incarcéré, et ne fut remis en liberté qu'après le 9 thermidor. Félix, né en 1745, était colonel au moment delà révolution; propriétaire dans le Calvados, il fut nommé député de la noblesse de cette province aux États généraux, et postérieurement commandant de la place de Thionville. Sa conduite, sur laquelle tant d'historiens se sont mépris, y fut plus que douteuse. Nous aurons occasion d'y revenir, .abandonné par ses troupes dans sa levée de boucliers contre la Convention, il parvint à s'échapper, et fut admis à rentrer dans l'armée après le 18 brumaire Il est mort en 1814.

La Flùtlie, le 20 pluviôse, l'an 2 de la liépubliriuc (14 févr. 94). Citoyen .

C'est un chasseur mayençais, qui souvent a combattu & tes côtés, ii Mayence et dans la Vendée, qui a été témoin de tes exploits républicains, qui, en s'informant de ta santé, te prie de lui rendre un service : qu il t'en souvienne, au quartier général à Cassel , tu me dis qu'arrivé en France, si tu pouvais m'étre utile, tu le ferais du meilleur de ton cœur.

CORIIESP. 2

L'occasion se présente aujourd'hui; je la saisis, bien persuadé que sil est possible, tu t'y emploieras volontiers. Nous sommes présentement cantonnés à la Flèche, à attendre que la saison permette d'aller essayer nos bras contre les satellites des brigands couronnés : puisque la Vendée pousse le dernier soupir. Cinq ans se sont écoulés depuis que je nai pu jouir des enibrassenients dune famille chérie. Un bon républicain ne compte pas les années quand il s'agit de servir sa patrie. Mais les changements arrivés dans ma famille depuis ce temps me forcent à te prier de m'obtenlr une permission pour y faire un tour. Une tante morte depuis un an; un oncle prêt à terminer sa longue carrière el qu'une maladie va emporter au premier jour et dont je suis héritier ; un père très âgé ; deux sœurs, dont l'une est mariée et l'autre très jeune ; tous ces motifs réunis ensemble rendent ma présence nécessaire pour mes intérêts particuliers.

Je suis toujours prêt à les sacrifier si ma patrie a besoin de mon bras dans ce moment. Mais comme le moment de crise est passé et que nous passons l'hiver à la Flèche, si tu pouvais m'obtenir une couple de mois pour aller dans ma famille, tu m'obligerais. Mes afl'aires finies, je volerais rejoindre mon corps avec autant de joie que j'en aurais à aller au pays. Ayant joui des embrassements de mes parents, je sabrerais avec plus de courage que jamais les ennemis de la république.

Si, cependant, tu ne peux m'obliger, ne crois pas que je m'en chagrinerai. Un républicain a sacrifié tout à son pays. La patrie a-t-elle besoin de moi en ce moment, point de famille qu'après la paix.

S'il est possible, fais-le : tant mieux. Si tu ne le peux pas, tant mieux encore. Adieu, Merlin, je te donne le baiser de fraternité.

J'avais d'abord eu l'idée de conserver à cette pièce, d'un caractère si héroïque dans sa simplicité, son orthographe de soldat; mais j'ai craint que des fautes, qui sur un papier grossier et écrit d'une main plus habituée à manier le sabre que la phime, prennent quelque chose de touchant par le contraste de la ]>auvrelé de l'éducation et de la richesse du cœur, ne produisissent un tout autre effet dans l'imprimé. J'ai donc corrigé, presque à regret, en me réservant seulement d'avertir que celte lettre est bien d'un simple cnlaiit du peuple. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je n'y ai pas changé un seul mot. Le style en est aussi remarquable que le sentiment. Malheureusement la signature de ce brave homme, dont j'aurais aimé à conserver le nom, se trouve déchirée. Tels étaient les soldats que tendait à produire notre vieille Gaule; certes, ils valaient bien à tous égards les légionnaires disciplinés à la romaine qui leur oui succédé.

Je priilitc, du reste, de l'occasion pour dire que jai agi |iartout de la mémo manière, en ramenant toutes les pièces de celle correspondance à une orthographe correcte el uniforme.

CUUKESro.NDANCl:; pAKTlC L LI KK li. |9

Le citoyen général Montulcmberl au ciloijen député Merlin [de Tliionville) . Ce 8 Ihennidor, l'an 2 de la Répulilifine une et iii'livisiblc (2(> juill. 91). Citoyen Député ,

J'ai élé on ne peut pas plus flatté do l'intérôt que tu as témoigne prendre au succès du nouvel alTiit qui a eu hier une première épreuve (suit le détail ). Lorsque le jour de la seconde épreuve sera fixé, je ne mancpierai pas de t'en informer, espérant que tu voudras bien y venir et m'aidor de tes conseils. J'ai reconnu qu'ils étaient d'un patriote qui joint à l'instruction le zèle d'un bon citoyen, sans lequel l'organisation la plus parfaite ne peut avoir que des succès peu certains.

Je veux le bien: toutes les actions de ma vie le prouvent ; mais je ne puis le faire tout seul. C'est à ceux qui, comme toi, ont l'instruction et les lumières nécessaires à me seconder. J'ai ici chez moi une iaimensité, si j'ose m'exprimer ainsi, de développements en modèles de mes nouvelles méthodes qui, ajoutant la conviction des yeux à celle de la conception, entraînent à l'évidence. J'ose t'assurer qu'une ou deux heures de temps que lu voudras y employer suffiront pour te rendre ces méthodes assez lamilières pour pouvoir même en donner des leçons.

Rien ne me flatterait autant que d'obtenir ton sufl'rage dans une partie si intéressante pour la prospérité publique. Salut et fraternité.

MONTALEMBERï.

Le général de Montaleml)ert avait alors soixante et dix-neuf ans ; il était membre de l'Académie des sciences depuis 1747. Tout le monde sait qu'il s'est élevé à un rang éminent dans l'histoire du génie militaire par sa théorie des feux perpendiculaires. Il ne s'est pas moins distingué dans celle de l'artillerie par l'invention des affûts qui portent son nom, et qu'il proposait de substituer aux affûts à la (Iribeauval. Leur avantage consistait à demander un moins grand nombre de servants et des servants moins habiles; la pièce une fols bien pointée, conservait d'ellemême sa direction. C'est sans doute d'un perfectionnement à ces affûts, dont le premier essai avait eu lieu, avant la révolution, au fort construit par Montalembert à l'île d'Aix, qu'il est ici question.

L'empressement du général Montalembert à l'égard de Merlin, pour une question relative au service des bouches à feu, montre en quelle estime celui-ci commençait à être tenu par les officiers d'artillerie, en raison des connaissances spéciales qu'il avait acquises dans cette arme à Mayence et en Vendée, et dont il avait fait preuve dans son mémorable rapport à la Convention sur l'organisation de l'artillerie légère. Qui pourrait croire qu'entre celte lettre et la suivante, écrite à quatre jours d'inlervalle, prend place la journée du 9 thermidor? Et n'est-il pas étonnant que, malgré les mouvements de cette terrible journée, Merlin, comme on le voit par la seconde lettre du général, lui ait justement fait réponse le 9 thermidor? 11 y a là de part et d'autre im caractère de grandeur qui méritait d'être relevé.

20 CORRIÎSPONDANCE PARTICUMKKE.

Le général Monlalemberl au citoyen représentant du peuple, Merlin de Tliionville.

Paris, 13 llirniiiiior, un 2" Je la Piépnliliquo une cl inriivisilile (31 jiiill. 04).

Citoyen ,

J'ai été on ne peut pas plus sensible au ton d'honncMeté et de complaisance qui règne dans la réponse que lu as faite à ma dernière lettre le 9 thermidor. Je profite avec plaisir de la confiance (pie tu m'as témoignée pour te remémorer l'invitation de venir voir mes cabinets. Ce serait me donner une preuve d'estime que d y sacrifier quelques heures. Tu aurais le temps de donner un coup d'(ril à ce grand travail, qui, j'ose le dire, en offrant le résultat de plus de trente années d'expériences, prouve combien j'ai chéri, plus que personne, tout ce (jui i)ouvaitètre de quelque avantage a ma patrie. Cela fait et examine, nous dînerons républicainement, si cela peut te convenir, et de suite après le dîner, nous partirons pour Vincennes où je ferai faire sous nos yeux une épreuve d'études de mon nouvel affût, ne doutant point, cette fois-ci, d'un succès complet, soit pour la justesse, soit pour la célérité du tir. Celte épreuve d'étude nous convaincra, l'un et l'autre, du succès que je suis sûr d'obtenir de celle nouvelle invention. Je saurais me condamner, si je pouvais avoir tort, mais je n'en serais pas moins reconnaissant près de toi du sacrifice que je te deniande de cette demijournée, qui, je l'espère, ne sera pas en pure perte ni pour l'un ni pour l'autre. Salut et fraternité.

.MU.NTALEMliEl'.r.

Extrait des étals de service d'Auguste llo e, huissier à la Convention.

La plupart des membres du Comité de salut public arrivèrent à l'ouverture de la séance du !). contre leur ordinaire, entre dix et onze heures du matin. Il régnait alors un morne silence dans l'Assemblée ainsi que dans les tribunes. Tout annonçait un grand événement. Après la lecture du procès-verbal, M. Saint-Just, membre du Comité de salut public, demanda la parole et se mit a prononcer un discours qu'il avait présenté la veille à l'asseni'iîlée des jacobins, et ensuite au Comité de salut j)ublic, (]ui lui avait défendu, sous peine d'èlre arrêté, de le présenter ii la (".onvention.

M. Tallien, en entrant dans l'Assemltlée. demanda la parole pour une motion d'ordre. Il exprima son étonncment de voir ii la tribune M. Saint- Just, qui n'avait évité son arrestation, la veille, (pie \r,\r la parole d'honneur qu'il avait donnée au Comité de ne pdini |)reseiiler ce discours insidieux (pii j»rovo(niail a la ré\olle. l'Iusiciiis iiieinbres p.MierenI liuir ii tour

sur cet événement avec une extrême chaleur. Dans ces entrefaites, M. Sainl-Just, s'adressant à M. Legendre, alors secrétaire, le pria d'emplover sa prépondérance pour faire cesser celte scène; M. Legendre lui répondit: « Monstre, si mes yeux étaient des pistolets, je t'enverrais à l'enfer! " Robespierre l'aîné, que M. Tallien venait de signaler comme le tvran de la France, lit de grands efforts pour obtenir la parole; mais M. le Président donna ordre à Rose, huissier de service auprès de lui, de le faire descendre de la tribune ; ce qui fut à l'instant exécuté. Un membre proposa et l'Assemblée adopta l'arrestation , successivement , des deux frères Robespierre, de Couthon, Saint-Just et Lebas. Rose, que la Convention avait distingué entre ses collègues, pour sa fermeté et son courage, fut chargé (seul; de l'exécution de son décret. 11 lit conduire les cinq députés arrêtés au Comité de sûreté générale et se fit donner une décharge de leurs personnes.

La Convention instruite que la Comnuine de Paris était en pleine révolte contre son autorité. Rose fut chargé dans la soirée de notifier à l'administration centrale de la Seine et à la municipalité de Paris un décret par lequ<.^l elle mandait à sa barre ces deux autorités pour recevoir ses ordres. 11 fut arrêté à l'hôtel de \ille par ordre de la Commune, et conduit prisonnier dans la salle des séances où siégeaient alors Robespierre et ses quatre collègues. Il remplit sa mission avec tant de hardiesse, que le président, M. Eleuriol. lui répondit : « Retourne, citoyen; dis à la Convention nationale que la Commune de Paris va se rendre à sa barre les armes à la main . pour y faire justice. » Cette réponse l'autorisait à partir. Il partit, en effet, comme un éclair, manqua d'être tué sur l'escalier par deux hommes armés qui essayèrent de l'arrêter. Il n'était pas éloigné de l'hôtel de ville, que son arrestation fut ordonnée de nouveau. Aussi sa course fut rapide, et à son arrivée, il rendit compte de sa mission.

Immédiatement après, la Convention décréta Henriot et les membres de la Commune hors la loi, et de suite Rose accompagna plusieurs membres de la Convention qui furent, à la lueur des fiambeaux, haranguer les troupes que Henriot venait de conduire sur le Carrousel pour anéantir la Convention

Celte pièce ne porte aucune date ; mais il est probable qu'elle appartient à l'époque du Directoire. Elle était évidemment destinée à accompagner quelque pétition que Merlin s'était chargé de présenter. Elle se trouve eu double, avec des ratures el des variantes considérables, .le n'ai pas besoin de dire que j'ai choisi celle des deux versions qui contenait le plus de détails. 11 m'a semblé à propos de donner place à celle pièce intéressante dans l'ordre chronologique des laits auxquels elle se rapporte.

Harskirclien, le 14 tlieriiiiildr, l'an 2 de la République Irançaisc (1" août 94).

Citoyen Représentakt,

A l'occasion des excès commis par instigation de (jnelques prùtres turbulents dans une partie du département du Haut-Rhin, les citoyens représentants du peuple, Goujon et Hentz, ont fait publier un arrêté, daté du ■i thermidor, dans lequel ils ordonnent, art. 2. que tous les prêtres dans les départements du Haut et du Bas-Rhin et du Mont-Torrible, seront surle-champ mis en arrestation et conduits à la citadelle de Besançon, où ils seront enfermés et trcilés comme gens suspects.

11 est évident que l'indignation du mauvais procédé de quelques prêtres a motivé cet arrêté ; mais comme il y a plusieurs mille personnes innocentes et tranquilles parmi les prêtres de tous cultes dans ce département, il est triste pour eux de se voir compris dans le nombre des coupables et d'être punis comme eux; et voilà mon cas.

Étant encore à Mayence, j'étais l'un des premiers qui se déclarèrent pour la Constitution ; et comme membre de la convention teutonique, je me suis donné toute peine à la faire aimer, comme tu le sais toi-même, citoyen représentant, car ce fut là où j'eus le plaisir de faire ta connaissance. Je persistai dans cette occupation jusqu'à ce que les circonstances me forcèrent de me réfugier en France, où j'obtenais d'abord une cure à Harskirchen, dans le district de Saar-Union, ci-devant Neufsaarwerden , dans lequel emploi, fidèle à mes principes, je prêchai la saine morale et l'amour de toutes les vertus républicaines. Au bout de quelques mois, ce fut encore moi qui abdiquai le premier dans tout le district. Depuis ce temps-là je ne me suis pas mêlé de la moindre des choses religieuses ; je n'ai pas eu la moindre connexion avec les autres prêtres quelconques. Seulement, pour être utile à la patrie et à mes concitoyens, autant qu'il est en moi, je fais les fonctions de greffier du juge de paix à Harskirchen.

Nonobstant cette conduite irrépréhensible, je me vois regardé comme complice de ces forfaiteurs, et je suis sur le point d'être traité comme eux.

C'est pourquoi j'ai recours à ton humanité, citoyen représentant, en te priant de vouloir bien intercéder auprès de tes collègues (îoujon et Hentz, aux fins qu'ils fassent une distinction entre des j)rêlres réfractaires et tuibuienlset des prêtres tranquilles et bons citoyens, bons patriotes, qui, depuis longtemps, et par principes, ont cessé d'être prêtres et s'occupent simplement à être utiles à la patrie et à leurs concitoyens.

Salut et fralernité.

c.imÉTiEN WOl.l'F.

CORRESPONDANCE PAHTICULI KRE. 23

Paris, 13 llieriiiidor, 2* amit'e de la République une el indivisible (31 juill. 94).

Citoyen législateur, je salue ton vertueux courage, plus la fermeté que lu as mise en usage, comme tous tes collègues, la nuit du 9 au 1 0.

J'ai appris que tu es l'ange lutélaire et consolateur des malheureux détenus : que tu visites les maisons d'arrêt et que tu fais rendre la liberté aux patriotes opprimés par ordre du Cromwell qui vient d'expier sous le glaive de la justice ses infâmes prétentions. Au Luxembourg, depuis environ trois semaines . un nommé Papineau . négociant rochellois , a été incarcéré à la suite de plusieurs menaces qui lui ont été faites « qu'on abattrait son caquet », parce qu'au café Procope, il déblatérait souvent contre la tyrannie de Robespierre el celle d'Henriot. On a dressé son acte de dénonciation, comme venant delà Rochelle, et tous les corps constitués de cette ville nient le fait. Pourrais-tu, citoyen, l'informer du vrai sujet de cette arrestation? Sa demeure est à Paris, rue de Thionviile. maison d Espagne. J'espère beaucoup en toi. Je te conjure , au nom des enfants de ce pauvre captif, de voir ce que lu peux en leur faveur. Mes enfants et moi t'honorons autant que nous te sommes sincèrement attachés. Ta concitovenne.

Mère DEFR.VNCE.

Je crois, d'après d'autres lettres de la même main, que cette dame devait être la mère de Defrance, député de Seine-el-Marue à la Convention.

Le 10 thermidor, l'an i' (3 aoùl 94).

Vous avez pris trop de part, digne représentant, à l'utile et glorieuse révolution qui vient d'avoir lieu pour que je ne vous dise pas l'intérêt vif qui s'est emparé de moi en apprenant les dangers que vous avez courus. Je vous ai bien reconnu à la manière dont vous avez su les braver ! Recevez le tribut d'estime et de sensibilité qui vous est offert par celui qui a été témoin dans plus d'une occasion des preuves si multipliées de votre dévouement à la patrie.

Plusieurs fois, je me présentai, cet hiver, chez vous, pour vous entretenir d'une affaire qui m'intéresse fortement : elle est relative à mon père. Victime de l'animadversion d'un intrigant de sa commune, à quatre-vingts ans, il a été arrêté par ordre du Comité de sûreté générale, ou plutôt par les suites des manœuvres de cet intrigant qui avait su parvenir jusqu'à Robespierre, et qui. à force de calomnies, a pu en imposer sur un vieillard paisible, étranger aux affaires publiques, et qui, malgré des persécutions de plus d'un genre, a toujours été attaché à la révolution. Ne connais-

24 CORRESPONDANCE PA KTIcrLIÈRE.

sant personne dans le Comité, il niélail diflicile de l'éclairer, et c'était dans cet espoir que je m'adressais à vous A])rès avoir si vaillamment combattu les ennemis extérieurs, vous me sembliez, plus qu'un autre, devoir repousser d'odieuses menées. Maintenant que vous êtes plus à môme de faire triompher l'innocence calomniée, je réclame votre intérêt.

Je finis : vos moments sont précieux. Mais ce ne sera pas sans vous dire mes vœux ardents pour être arraché à une oisiveté si cruelle quand tant d'autres servent glorieusement leur pays. Si mon grade est un obstacle, qu'on m'emploie de quelque manière que ce soit. Combattre les ennemis de ma patrie, telle est ma seule ambition. Mon sang a déjà coulé pour elle ; j'en donnerais la dernière goutte pour faire oul)lier que j'ai appartenu

à une caste justement proscrite.

Emmanuel GROUCHV.

r.rouchy avait fait la guerre en Vendée avec Merlin. Agé seulement de vingt-sept ans, il commandait l'avant-garde de l'armée des côtes de Brest. Il était aimé et apprécié de tous ses compagnons d'armes. « Orouchy, dit Kléber, jeune encore, ayant servi comme colonel dans un régiment de dragons, était parvenu au gênéralat par son tour d'ancienneté : il a des talents et tous les agréments que donnent une éducation soignée et le grand usage du monde. » Malgré sa bravoure et l'excellence de ses services, tenu en suspicion par le Comité de sahit public, il dut, comme Canclaux et Aubert-Dubayet, quitter l'armée de Vendée, ilerlin l'y fit réinléîjrer à la suite du 9 thermidor. Hoche le choisît pour son chef d'élat-major, et il contribua puissamment, sous les or(hes de ce général, à la réduction et à la pacification de ce malheureux pays. Placé ensuite sous les ordres de Moreau, la franchise avec laquelle il témoigna, lors du procès de ce général, son attachement à sa personne, ne lui valut pas les faveurs de Bonaparte. Celui-ci l'employa néanmoins dans toutes ses campagnes, et le iionmia, en 1815, maréchal de France, dignité dans laquelle il fut confirmé sous Louis-Philippe. Les républicains n'ont pas oublié qu'en 1834, siichant, par trop d'expériences, que des adversaires politiques ne sauraient tire des juges, il refusa de siéger à la chambre des pairs dans le procès intenté aux insurgés d'avril. Peut-être se souvenait-il aussi que le commissaire de la Convention près l'armée des côtes de lîrest se nommait Cavaignac et l'avait cordialement défendu.

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