‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 18 sur 56 · I.o 1- fniilidi.i an 2 (18 août îU · texte numérisé non relu

I.o 1- fniilidi.i an 2 (18 août îU

Depuis vingt-cinq jours et demi, mon vingt-cinq fois cher cousin, je n'ai pu respirer \ingt-(in(i minutes. On sait que je connais un peu quoi- (|ues députés, «luils ont (piehiue iiididgencc pour moi, qu'ils m'eslimenl passablemenl. cl l'un croil. a tausc d.' l'cla. (|uej'ai eu mains lout le pou-

COIUIKSPONDANCK P A RT ICT 1. 1 KKE. r.\

voir (les décemvirs, triumvirs, duuinvirs, etc., de toutes les révolutions possibles. Un se trompe bien, puisque je n'ai jamais rien pu obtenir pour moi, même quand je ne réclamais que la justice évidente.

Il n'importe; on me poursuit do toutes parts; on veut que j'écrive par jour vingt-cinq lettres et vingt-cinq mémoires ; on pleure, on se désole : j'ai souvent réussi à sauver l'innocent, on le sait ; je n'ai pas le cœur de résister, et tout mon temps se passe à m'occuper d'autrui, tandis que, sans un sou de patrimoine ni de revenu, je ne fais rien pour mes enfants, n'en ayant pas le temps. Ainsi plus d'opéra, plus de lunes, plus de gaieté de ma part, avant que j'aie donné-congé à mon monde. J'ai donc pris le parti de vous adresser en bloc un mémoire succinct où, pour vous épargner la peine de lire une foule de longs placets, j'ai pris celle d'analyser chaque placet, et de motiver avec précision les demandes des victimes de toute espèce qui gémissent encore sous le reliquat d'oppression dont votre Comité va s'occuper. Ce mémoire fameux, ce mémoire important, ce mémoire merveilleux, n'est pas encore fini ; j'y travaille depuis vingt-cinq jours, et vous serez tout ébahi (luand vous le verrez tomber des nues dans votre maison par la diligence de la lune. (Suivent les détails d'une affaire pariiculière sans intérêt.) Voilà tout ce que je sais pour le moment ; voilà tout ce que j'ai à vous dire. Un peu plus tard, vous aurez mon fameux mémoire ; je serai alors débarrassé de mes mille et une visites, et je pourrai recommencer mes voyages patriotico-lunatiques.

Tout à vous. Salul et cousinalité.

Aiii:i. BEFFnOV, dit I.E COLStN J.\CQUES.

On trouve dans la liste des nombreuses publications d'.Uexandre Courtois mention d'un ouvrage intitulé : Les lunes du couùn Jac'iues. C'est évidemment à cet original cousin qu'il se rapporte. Sur le cachet de celte lettre se trouve figurée une lyre et par-dessus un ciel étoile avec la pleine lune dans le milieu.

Rochejean à Merlin, membre du Comité de sûreté générale.

Pélagie, le 2 fructidor, l'an 2 (19 aoiil Oi).

Hier est sorti de notre prison un richard, Gilbert, de Lille; avant- hier le trésorier du maréchal de Xoailles. Barthélémy, et aujourd'hui un président ii mortier du parlement de Dijon, Alénars.

El moi. pauvre patriote de 89, ayant marqué à toutes les époques de la révolution, je suis oublié, ainsi que trois autres sans-culottes de mon espèce qui sont, comme moi, Hébertiatea, cigmils de Pitt el de CoUourg.

Un député du Loir-et-Cher nous annonce que nos pièces sont sous le scellé, san.* doute sous celui de Saint-Ju.st. La captivité de quatre bons

26 CORRESPONDANCli PARTICULIÈRE.

républicains doil-elle dépendre dun scellé ? Qu'on voie ces pièces, mais proniptenienl. D'ailleurs, (juimporte de connaître si les calonmios répandues contre nous sont plus ou moins noires? Tout ce que je dis de notre patriotisme est attesté par les députés de Loir-et-Cher, par Tallien, par Guimberteau, par une pétition des plus chauds patriotes de Blois ; voilà des témoignages (jui valent bien les calomnies des modérés. Et les moyens d'élargissement ne doivent-ils pas avoir quelque proportion avec la facilité des incarcérations?

Vois, patriote sensible, fais-nous élargir. Qu'on examine si l'on veut, mais cju'on se liâle. Nous périssons d'ennui et de douleur

Pour moi en particulier, je devrais depuis quatre mois et demi avoir

remplacé Chabot ; mais cet homme, qui n'a pas pu faire g dix patriotes

du Mans, m'a mis en arrestation depuis six mois et demi, et ses augustes maîtres me destinaient le sort des patriotes énergiques.

0 que tant de malheurs finissent.' que le Comité envoie ici un de ses membres! que d'horreurs j'ai à révéler I

Mon corps est couvert de taches jaunes, maladie des prisons ; j'ai des crispations, des angoisses; mes cheveux blanchissent tous les jours : je suis un spectre.

0 liomme sensible, la liberté ou la morti

ROCIIEJEAN,

Dupiilé supplcanl ilu Loir-ut-Clier,

et victime des triumvirs.

A Merlin de Thionville, représenlani du peuple.

25 fniclidor (H .sci'l. l'i).

Citoyen, recevez avec bienveillance la réclamation que je vous adresse et ([ue je vous prie de présenter au Comité de sûreté générale. J'ose dire (|ue vous ferez un acte de civisme en me délivrant de ma captivité. Vous ferez justice à un patriote pur et zélé qui depuis deux ans est abrouxe d'injurieuses calonmies, pour prix des services qu'il a contribué à rendre à la révolution, .le ne vous sollicite point, je vous réclame. Vous iHos un honmie loyal, courageux, équitable. Vous connaissez les faits du 10 août; je n'en veux pas davantage.

HŒJKRIiH.

La connaissance de Merlin et de Uœderer était il'aiicienne date. Ce dernier, plus âgé (jue Merlin, de quelques années, remplissait les t'ouclioiis de conseiller au parlement de Metz alors que .Merlin y plaidait comme avocat. Député aux Étals gêné" raiix par la province d'Alsace, dont sa iamille était luigiiiaire, il fut nommé, sous la Lé<;islativc, procureur syndic du dé|iarlemeut de la Stiuc, et lonj-lcmps iu(piiélé pour sa conduiledaus {ajournée du 10 août. Il l'ut des premiers à abandonner la cause

CORRESPONDANCE PA RTICC 1. 1 Kll R. 27

de la révolution qu'il avait à l'origine assez énergiqueinenl embrassée. Engagé d'abord dans la réaction royaliste, puis successivement sénateur, conseiller d'État, comte de rtnipire, ministre des finances de Joseph Bonaparte, et finalement pair de France sous Louis-Philippe, Merlin, malgré les souvenirs d'une si ancienne liaison, ne lui avait pas conservé grande estime. Il le qualifiait sous le rapport de la versatilité, à peu près comme le faisait, dès 9o, Merlin de Douai, dans une correspondance que nous citons plus loin.

Du reste, quels qu'aient pu être les torts de Rœderer dans sa conduite politique, ils sont loin de ce que s'est plu à lui attribuer l'esprit de parti. Pour ce qui se rapporte au 10 août particulièrement, les deux lettres que nous publions suffiraient, à défaut d'autres preuves, par le ton même qui y respire, pour faire justice de la narration suivante : « Merlin de Thionville pénétra dans le château deux pistolets à la main, et dit au procureur syndic que le peuple voulait absolument la tète du roi. Rœderer répondit : « C'est égal, il restera le prince royal. — Non, » répliqua Merlin, toutes les têtes royales tomberont et même la vôtre, si vous ne )■ vous retirez promptement. ■■ Rœderer, épouvanté, renonça à tous ses projets. (Villiaumé, t. II, p. 206.) Ces projets, dignes d'un véritable scélérat, auraient été, selon l'historien en question, de laisser massacrer le roi par le peuple, afin de déterminer une réaction en faveur du dauphin et de relever ainsi la couronne.

La lettre suivante est sans doute une lettre ostensible dont Rœderer était convenu avec Merlin : au verso, de la main du premier, se trouvent, sous forme de brouillon raturé çà et là, les lignes confidentielles qui viennent après, indiquant au second la réponse, également ostensible qu'il désire recevoir de lui, sans doute comme garantie. Cette lettre n'est point datée. Elle est d'un honune qui se cache et non plus d'un détenu. Je l'insère immédiatement à la suite de la précédente, parce qu'elle la complète.

Citoyen, pendant le règne de Robespierre, il n'était pas humiliant d'être persécuté ; mais depuis que vous avancez si honorablement dans la carrière de la liberté, il devient honteux de rester caché. J'ai été indignement accusé par Chabot. Vous savez qu'il n'y a rien de plus faux et de plus absurde que ce qu'il a dit s'être passé entre vous et moi au château. Vous devez à la justice de me donner quelques paroles qui puissent être opposées à ses mensonges. 11 vous souvient aussi que, le 9 août, l'Assemblée législative me manda à sa barre sur la dénonciation que lui avaient faite une ou deux sections de l'arrêté de la section des Quinze-Vingt, par lequel l'insurrection était proclamée pour minuit; qu'elle me demanda « compte des précautions prises pour assurer la tranquillité publique, » ce qui était me dire que j'avais dû en prendre et que je devais y veiller encore; ei qu'après m' avoir entendu et reçu la promesse de faire ce qui dépendrait de moi pour empêcher, selon ses vues, que la tranquillité publique ne fût troublée, elle m'approuva et m'invita aux honneurs de la séance; ce qui était ajouter à l'obligation que m'imposait la loi de me trouver au château

28 CORRESPONDANCE P ARTICUI,! ÈRE.

dans la nuit du I 0. Je vous prie do faire jeier les yeux sur la page 5 ou fi de mon mémoire, où j'avance dix-huil propositions dont le développement vient ensuite. Ces propositions vous rappelleront toutes les circonstances qui peuvent établir ma défense ; et je ne doute pas qu'elles ne suffisent à votre probité et à la bienveillance qu'un bon citoyen est sur de trouver en vous, pour vous engager à me rendre un témoignage favorable.

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Projet de lettre.

J'ai reçu le mémoire justificatif que tu m'as adressé le relativement

à ta conduite le I 0 août. N'ayant contre toi ni acte d'accusation, ni mandaî d'arrêt, je ne vois pas la nécessité de revenir sur une affaire déjà jugée plusieurs fois en ta faveur (tant par l'Assemblée législative le \ 0 août et par le Comité de sûreté générale d'alors, que par la Commune même. qui. après l'examen de tes papiers, a levé les scellés apposés par elle dans ta maison, et par le public entier, qui a paru voir avec satisfaction le Journal de Paris rédigé par toi pendant l'année dernière) (*). D'ailleurs, dans les faits qui sont à ma connaissance, non plus que dans les renseignements dont j'ai fait la recherche au Comité de sûreté générale, il n'y a rien à la charge. Tous les membres de l'Assemblée législative connaissent d'ailleurs, et le décret du 1 0 août ([ui l'ordonne de rendre compte des mesures prises pour assurer la tranquillité publique dans la nuit suivante, et l'approbation qu'elle donna ensuite au conii)le par toi rendu, ce qui ajoutait à l'obligation (jue t'imposait la loi de te trou\er cette nuit au château. Je pense donc, citoyen, ([ue tu dois reprendre avec un nouveau zèle les occupations |)ar lesquelles lu peux être utile ii la républi(iue.

M.iili|i)iincll('s, 4- jour inmplémenl.iirc île l'.Tti 2' do la Ri'p. franc, une cl iiidiv. (20 sept. ili).

CiTOVKN Rr.PUÉSF.NTANT.

Tu as la réputation d'èlre juste et non moins humain. Depuis huit mois, je languis dans les l'ers, imilile à moi-mèuie el aux autres. J'ai servi la républi(|ue et le Comité de sûreté générale. Pour avoir l'ait mon devoir, j'ose le dire, en vrai ré|iul)licain. j'ai été < alonmic. (h'niMué. incarcéré.

(■} Jo serais bleu aise i|iic relit fût dit. ('.r|uMiilaiit ci-la |h'uI l'Irc supiirimi'-.

[Sole lit- HadcicK.

COKKtlSPONDANCL l'A UTU:L' Ll KKI^. 29

Je demande, par le petit mémoire ci-joint, à répondre à une dénonciation fausse dans tous ses points J'ai produit les pièces et sollicité la vérification des procès-verbaux. Lorsqu'on est innocent, l'on brave la malveillance particulière; 11 n'y a que de la malveillance contre moi Que le jour de Injustice arrive, et je serai satisfait.

Citoyen législateur, je te prie, au nom du malheur et de l'humanité, de faire tous tes efforts pour que je sois entendu : l'intérêt de la chose publique l'exige: ton équité m'assure ma demande.

Salut et fraternité.

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