‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 19 sur 56 · C.\ZENEUVE , Secrétaire du Cumité de sûrelé "énéralc · texte numérisé non relu

C.\ZENEUVE , Secrétaire du Cumité de sûrelé "énéralc

Au républicain Merlin de Thionvitle, député à la Coitvenlion nationale.

L"an 2 ilc la népublûiiic française et indivisible, Répiblicaik,

On félicite la Convention de son énergie d'avoir renversé le tvran a\ec la dictature: mais il y a encore bien des endroits qui sont tout Robespierre et Couthon : Cusset, près Gannat, tout Ilobespierre, ne respirant que le sang; l'Auvergne, tout Couthon. A Cusset, Gannat et dans le département du Puy-de-Dôme, sur la moindre dénonciation, o;i renferme un homme sans l'entendre. Les ci-devant prêtres, dont je rougis de te parler, v sont traités comme des nègres. Comme l'on ne doit point s'attacher aux individus, mais aux principes, il y en a parmi les ci-devant prêtres qui ont été très utiles à la chose publique, détachés de tout préjugé. Cependant les bons sont confondus avec les méchants. Comme la tyrannie est anéantie et que la justice est à l'ordre du jour, on espère que le bon sera récompensé et le méchant puni. (Suivent des détails peu intéressants sur des exclusions prononcées par les diverses sociétés des environs de Gannat. La tyrannie s'exerçait non-seulement aux jacobins, mais dans certains districts et cantons.)

Pounpioi. républicain, les bons prêtres n'occuperaient-ils pas des places et ne seraient-ils pas rappelés parmi leurs frères? Pourquoi ces jeunes prêtres d'un an, c'est-à-dire qui n'étaient prêtres que depuis douze ou six mois, et qui sont connus comme de bons patriotes, ne seraient-ils pas instituteurs dans ce moment où l'on n'en peut point trouver? Attendu que, dans certains endroits, ce sont des ex-prêtres qui sont instituteurs, et l'on en est très content ; dans d'autres, on les traite comme des esclaves. Ne sont-ce pas des hommes comme nous ? On ne doit plus compter que deux classes qui sont les bons et les méchants. Cherchez à anéantir les méchants. Guidé par la justice, je te demande, citoyen, que tu fasses

rendre un décret qui rappelle aux sociétés tous ceux qui en ont été exclus, sans distinction d'état ; que dans toute l'étendue de la république, les cidevant prêtres qui seront reconnus bons patriotes pourront occuper les places où ils seront appelés ; attendu que dans le même département il y en a qui sont en place, d'autres en sont exclus. Par ce moyen, il y aura de l'uniformité -. tous les bons patriotes seront contents, et la tyrannie aura disparu. Et toi, Merlin de Thionville, si tu rends ce service à la république, tous les bons patriotes te porteront dans leur cœur, et moi, comme bon soldat dans l'armée du Nord, j'aimerais que l'on ne s'attache plus qu'aux principes, non à l'individu.

Comme il y a des prêtres dans ma compagnie, je les rassure ; on leur faisait en croire qu'on les rassemblerait tous dans une maison, sans distinction, pour les faire brûler. Ces braves prêtres qui sont parmi nous, plusieurs sont morts à la tête de la compagnie, en défendant leur patrie et en recommandant leurs enfants à leurs frères d'armes ; ceux qui restent brûlent de se mesurer avec l'ennemi. S'il y en a eu de mauvais, il y en a de bons, surtout les nouveaux.

Républicain, réfléchis sur ma lettre ; elle te demande la justice et dévoile la tvrannie. — Salut et fraternité.

NÊME, sokla( dans l"arniée du Nord.

Rien n'est changé dans cette remarquable lettre de soldat, si ce n'est l'orthographe. Cette orthographe dépasse les bornes. Ainsi : « Pourquoit les bons prêtres

n'occuperoit-ils pas des places l'on en est très comptant On leur fesoient

en croire qu'on les rassembleroit tousses, etc. » Je cite ces traits, qui sont d'ailleurs parfaitement d'accord avec l'imperfection de l'écriture, dans une intention que chacun comprendra.

.1 Merlin de Tliionville.

César Faucher et Constantin Faucher servent depuis dix-huit ans dans le grade d'oflicier de dragons ; leur existence entière, depuis la révolution, a été consacrée à ses succès. Us ont, dans l'armée de l'Ouest, déployé toute l'énergie de leur bon vouloir, et dans (piaranle et queUpics combats où ils se sont trouvés, ils ont mérité l'estime de leurs frères d'armes et les éloges des généraux et des représentants du peuple près cette armée. Ils parvinrent successivement et en même tcnq)S . dans le mois d'août 1793, au grade d'adjudant général, chef de brigade. L'un d'eux fut nonuné. le \ I octobre suivant, chef de l'ctat-major de l'armée; et le même jour, dans une charge (juil commandait et (]ui ramena la \icloire sous nos drapeaux, il tomba frappé de dix coups de sabre à la tête, la maiu pariagco

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et lu poitrine traversée d'une balle, et son frère reçut à la cuisse un coup de poignard qui Ta rendu boiteux. Ces deux militaires sont traités a l'iiôpital de Saint-Maixent : les blessures de l'un d'eux sont déclarées mortelles. Cependant ils sont mis l'un et l'autre en état d'arrestation, avec ordre du Comité de surveillance de les traduire au tribunal révolutionnaire. Tallien et Isabeau, alors en mission à Bordeaux, apprennent Ihorrible oppression qu'une puissance trompée exerce sur les deux frères; ils font partir un courrier pour porter une lettre à leurs collègues, et les fers des Faucher furent brisés. (Suivent des explications sur l'état de leur santé, et sur la suspension qui a été prononcée contre eux par le ministre de la guerre Bouchotte, et dont ils ont à cœur d'être relevés.)

Merlin, tu as la loyauté républicaine et une générosité de caractère qui fait la confiance des amis de la liberté. Tu répareras loutrage fait aux deux Faucher ; tu le rappelleras que ces deux frères ont eu quelques actions d'éclat remarquées et citées, telles quun drapeau enlevé au milieu des ennemis, un chef de brigands défait dans un combat corps à corps, plusieurs chevaux tués ou blessés sous eux. et treize blessures dont la guérison est encore douteuse. Tu sentiras que quand les Faucher ont eu le bonheur de répandre leur sang pour la patrie, la patrie a le devoir de leur témoigner au moins de l'estime. Eh bien, convaincu comme tu dois l'être, que les deux frères conserveront jusqu'à leur dernier soupir (rapproché par leurs blessures) le besoin de servir la liberté, tu ne voudras pas que l'opprobre d'une suspension fasse rougir leurs amis, éloigne d'eux la confiance de leurs concitoyens et flétrisse leur mémoire.... .Merlin sentira dans son cœur que la générosité est la justice de la puissance.

Les frères F.\L'CHEP,.

On pourrait comparer l'effet que produit, au milieu de ce grand et terrible poi-me de la révolution, l'épisode des deux frères Faucher à celui de Nisus et Euryale. Ils étaient jumeaux et d'une telle ressemblance, que leurs parents eux-mêmes se servaient d'une marque distinctive pour les reconnaître. Cette singularité, jointe à ce qu'il semble permis de nommer le parallélisme de leurs deux destinées, faisait régner sur eux un intérêt dont les rendaient d'ailleurs parfaitement dignes leur patriotisme et leur courage. Fils d'un père qui avait servi dans la diplomatie, ils avaient eu une éducation distinguée, et tous deux avaient été reçus avocats en même temps qu'ils entraient dans l'armée comme officiers de dragons. Lors de l'explosion de la Vendée, ils s'y étaient jetés à la tète d'un corps de volontaires, levé par eux dans leur pays, sous le nom d'Enfants de la Réole, et avaient cherché à faire oublier ainsi les regrets qu'ils avaient manifestés à la mort du roi. Ils ne se remirent jamais des blessures dont il est question dans leur lettre à Merlin, et malgré leur désir, ils ne se trouvèrent plus en état de reprendre la vie des camps. L'un devint maire et l'autre président de district de la Réole. Il fallut, pour les relever un instant, l'invasion du territoire par l'étranger sous le gouvernement de Bonaparte. Tous deux reparurent en 1814 et en 1815. Mais ayant voulu prolonger

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la résistance et se lier aux ell'orts du général Clauscl dans le .Midi, ils devinrent victimes. Traduits devant un conseil de guerre, ils furent condamnés h mort et fusillés impitoyablement dans les bras l'un de l'autre, le 22 septembre. La terreur de 93 avait reculé, celle de 1815 passa outre. Cette immolation a achevé de consacrer dans riiistoire le nom des deux jumeaux de la Réole.

Bouquet, commissaire de guerre, au reprcsenkuil Merlin.

Nantes, le 10 venik'iiiiaire, an 1!" (k' la Pir[)ii|jlii|iiL' (I" cict. "Ji).

Lis et frémis d'horreur. Dis à la Convention nationale que je viens de dénoncer à tes collègues du Comité de salut public l'adjudant général Lefcvre qui a eu la féroce inhumanité de faire noyer de sang-froid des femmes et des enfants à la mamelle, au mépris d'un arrêté des corps constitués (arrêté qui ordonnait de conduire à Nantes ces infortunésl. Je t'envoie copie des pièces dont les originaux sont entre mes mains. Ta haine connue pour ces infâmes généraux me persuade que tu ne négligeras rien pour faire arrêter de suite ce cannibale qui commande à Paimbœuf, et qui revient de Bourbonne où il a obtenu de se faire guérir d'une épaule qu'il s'était foulée, non pas au service de la république, comme il l'a peutêtre fait accroire, mais en faisant une chute au sortir d'un repas. Salut et fraternité.

BOIQUET.

Voici quelques pièces sur cette affaire :

« lionpgiicnif, 5 ventôse, an 2' du la Wop. une ri imliv. (23 l'é\r. 94).

» Il est ordonné à Pierre Macé, capitaine du bâtiment le /Je>7i'i,de faire remellre à terre la nonnnée Jeanne Bidet, femme de .lean Piraud ; et le surplus sera conduit par lui à la hauteur de Pierre-Moine ; là il les fera jeter à la mer connue rebelles à la loi, et après cette opération il retournera à son poste.

« SJJIkM.EKKVRE , atljiuianl général. »

«A aussi comparu le citoyen Macé, capitaine du bâtiment /e />c.s/jn, lequel a déclaré qu'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, remis au citoyen Houquet, et qu'en vertu de cet ordre, le .'i ventôse, il cndjarqua sur les sept heures du soir, avec leurs vivres jusqu'à Nantes, (piaranle et une iiersonnes, parmi IcscjucUes se trouvaient deux hommes, dont un aveugle depuis six ans, âgé de soixante et dix-huit ans; douze femmes de différents âges, douze filles de différents âges, et quinze enfants, dont dix depuis l'âge de six à dix ans, et cinq à la mamelle; qu'il les embarqua, étant en station à Bourgneuf, avec quatre fusiliers volontaires et un caporal; lesquels, le lendemain, à six heures du soir, jetèrent les quarante et une personnes ci-dessus désignées, en vertu de l'ordre rapporté, en présence diulit Macé et de rèquii>ago, anssili'>t (|u'il tut à la hanlcnr de Picrrc-Moiiic. Kl a ledit signé.

« l'iKKKE M.\Cli. »

A ces affreuses pièces, j'ajoute, relativement à Macé, l'extrait suivant d'une lettre adressée en sa faveur au Comité de salut public par le même commissaire des guerres Bouquet.

« Quoique le tribunal révolutionnaire ait déclaré que les faits relatifs à Macé étaient constants, il suffira d'exposer les faits pour montrer la fausseté du jugement. Les voici. Des femmes, parentes de brigands, furent amenées avec leurs filles et des enfants à la mamelle à Bourgneuf. Lefèvre y commandait. Il paraît d'abord indécis sur le sort qu'il doit réserver à ces malheureuses victimes. 11 consulte la municipalité, qui, par un arrêté, décide que les femmes et les enfants seront conduits avec sûreté à Nantes, au département, sur le bâtiment de Macé, lequel, déférant à la réquisition qui lui est adressée par la municipalité avec son arrêté, se met en devoir d'exécuter ses intentions. Les femmes et les enfants sont embarqués; les vivres leur sont donnés jusqu'à îvantes. Les vents étant contraires, Macé descend à terre : il retourne à son bâtiment vers les sept heures du soir. 11 faisait nuit : c'était dans le mois de nivôse. Quel fut son étonnement de trouver à son bord deux envoyés de Lefèvre, qui déclarent nul l'arrêté de la municipalité, lui intiment d'exécuter l'ordre signé Lefèvre, de noyer les quarante femmes, filles et enfants de tout âge. Quatre fusiliers et un caporal, envoyés par Lefèvre, étaient là pour exécuter l'ordre et prêter main forte en cas de résistance.

Le malheureux Macé se trouble ; il craint pour lui le même sort s'il hésite d'obéir; il met à la voile, et le lendemain, à la pointe du jour, les soldats embarqués jettent à l'eau les quarante femmes, filles et enfants

Macé, de retour à Bourgneuf, tourmenté par l'idée de cette mallieureuse expédition, dont il n'avait été que témoin oculaire et passif, \int, les larmes aux yeux, m'avouer ces faits que j'avais ignorés , et dans son trouble , il disait à tout le monde que son bâtiment devait périr pour avoir été l'instrument de cette cruauté. Un autre trait prouvera jusqu'à quel point cette hotreur avait porté le trouble dans son âme. Je lui annonçai que j'avais choisi son bâtiment pour aller à la Rochelle ; sa réponse fut un torrent de larmes : « Je vous suis trop attaché, me dit-il, pour vous exposer sur un bâtiment souillé par le crime et que la vengeance du ciel doit engloutir. » Macé, sans chercher à dissimuler les faits pour lesquels il n'avait jamais cru devoir être inquiété parce que sa conscience ne lui reprochait rien, s'empressa de me donner la pièce originale jointe au procès, et qui m'a servi à faire découvrir au Comité de salut public un agent subalterne de Bobespierre. >•

N'est-il pas étonnant de voir ce malheureux se considérer comme innocent et tenir son navire pour coupable et destiné à supporter la vengeance du ciel? Etranges et naïfs subterfuges des consciences.

Mengaud, gcncral de divhion au ciloyeti Merlin, etc.

Laiitcrbour^', le 30 ljiiiui;iirc .iii 3 (-20 iiov. 'Jij.

il est possible, citoyen représentant, que tu te rappelles de moi : je commandais le 2= bataillon du Haut-Rhin, il y a deux ans; j'ai fait la guerre de Mayence jusqu'à la retraite; jai eu le plaisir de manger plu-

co:-.aEsp. ;j

sieurs fois à Kreuznach avec toi. Je fais ce que je peux pour le rappeler de moi; je vais te dire ensuite ce que je te demande.

Quelque temps après la retraite du Palatinal, je fus nommé général de brigade. Je fus traversé, à la bataille de Hondscoot, d'un coup de fusil à l'anglaise; on me donna le grade de général de division, et l'on m'envoya pour trois mois à Besançon pour y commander et me rétablir. Dans le mois de messidor, je rejoignis l'armée du Rhin. Ma blessure me faisait toujours souffrir, et je ne pus rester cpie quelques jours à l'armée active ; le général en chef m'envoya commander à Lauterbourg.

Je suis ici depuis trois mois ; j'y suis inutile, à ce que je crois. Je voudrais rejoindre l'armée et partager les travaux de m.es frères d'armes. J'ai commencé la guerre; je suis ambitieux de la finir. Je suis honteux, chaque fois que je lis les nouvelles, de ne pouvoir en raisonner que par ouï-dire ou par relations. Je ne puis plus rester au poste d'invalide où le hasard m'a retenu quelque temps. Qu'on me mette à quel poste on voudra, ou comme général ou comme volontaire; je demande à finir la guerre. Je m'adresse à toi, citoyen représentant, pour demander au général en chef de me retirer d'ici. Je suis peiné d'être ici. Je soulTre autant que les généraux ennemis : les uns souffrent d'être battus, et moi de ne pouvoir aider à les battre. J'attends de toi le service que je te demande ; tu obligeras un républicain digne de la cause qu'il défend. Salut fraternel.

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