‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 30 sur 56 · DOULCET, RABAUT, VERNIER, TALLIEN · texte numérisé non relu

DOULCET, RABAUT, VERNIER, TALLIEN

La copie des deux pièces mentionnées dans cette lettre, et que j'insère ici à la suite, est, sans doute par motif de discrétion, de la main de Merlin de Douai. Merlin de Thionville a mis en marge « très essentielles, u

L'ambassadeur de la Rép., etc., au Comité de salut public.

Basle, le 7 floréal an 3 de la Rép.

... M. de Hardenberg a reçu ce matin une estafette du prince da Hohenlohe qui commande à Francfort, qui lui mande que le général Clairfayt, après lui avoir parlé avec éloge de la paix que la Prusse avait conclue avec la France, doit lui avoir fait entendre à mots couverts qu'il ne serait pas fâché qu'on le mît en état de faire retraite vers le Danube. D'un autre côté, on dit que M. Lehrbach est envoyé par la cour de Vienne à Berlin pour y aviser aux moyens de préparer une pacification générale en Empire. Les Prussiens qui sont ici ne cessent de nous répéter qu'elle est en nos mains si nous voulons généreusement faire le sacrifice de la ligne du Rhin. Sans vouloir, le moins du monde, gêner ni contrarier le progrès de nos armes (I), ils croient devoir nous dire amicalement toute leur pensée; et moi, sans l'adopter et en la combattant, je dois cependant vous la transmettre. Ils ne doutent pas qu'à la simple annonce d'une disposition quelconque de renoncer à la ligne du Rhin, moins quelques acquisitions qui nous seraient nécessaires, toute l'Allemagne ne mît bas les armes: tandis que la conservation de cette ligne amènera, selon eux. des difficultés interminables. Je leur dis que la lassitude générale des Allemands secondera merveilleusement nos projets et la force de nos armes. Ils répondent que si la lassitude seule détermine la conclusion que nous désirons, nous préparons le germe de nouvelles guerres (2).

Ils reviennent à proposer la neutralisation de Mayence. en disant que si nous y consentions, certainement les Autrichiens l'évacueraient et l'abandonneraient à la garde des troupes des Cercles. Ils sont persuadés que cette mesure déterminerait les Autrichiens à leur retraite et rétablirait dans toute leur latitude les relations de commerce, o Ou vous garderez , disent-ils, la ligne du Rhin, ou vous y renoncerez; dans le premier cas,

(1) Céder la rive gauche sans gêner le progrès de nos armes ! A quoi bon alors suivre l'empereur chez lui? {Note mise à la marge par Merlin de Th.)

(2) Auxquelles nous nous préparerons. {Noie de Merlin de Douai.)

Maycnco ne pouvant manquer de vous revenir, pourquoi en faire le siège, exposer voire belle armée à faire des pertes considérables et cette ville à être saccagée? Dans le second cas. que vous reviendrait-il de ces pertes il)? »

Il est bien vrai que l'armée autrichienne manque d'artillerie et commence à manquer de magasins; mais elle est nombreuse, belle et en bon état, et puis son embarras pour se procurer des subsistances mérite de frapper notre alleniion (2).

J'espère, citoyens représentants, que vous ne me blâmerez pas de vous présenter rapidement ces réflexions. Je vous proteste qu'elles ne sont dictées par aucun motif d'influence sur vos déterminations. Vous seuls pouvez, dans votre sagesse et d'après les rapports que vous font les généraux français, prononcer sur le meilleur parti à prendre quant à la ligne du Rhin.

Signé : BARTHELEMY.

L'ambassadeur de la Rcp., etc. , au Comité de salut public.

Basle, le 10 floréal.

... Pour donner aux relations commerciales (du nord de l'Allemagne avec nous) une très grande extension , II. de Hardenbcrg nous invile de consentir à la neutralisation de Mayenco , laquelle nous assurerait tous les avantages de la navigation du Mein, du voisinage de Francfort et l'arrivage de toutes les denrées de la fertile Franconie.

M. de Hardenberg ne doute pas un moment que les Autrichiens ne consentissent volontiers à la neutralisation de Mayence et à en retirer leurs troupes. Il est également persuadé qu'au moyen de cette neutralisation, la force de l'opinion de presque tous les Etats de l'Empire et l'influence du roi de Prusse ne déterminassent la cour de Vienne à faire évacuer le cercle du Haut-Rhin par ses armées et à leur ordonner de se retirer vers le Danube (3).

Je fais bien observer au plénipotentiaire prussien (|ue la neutralisation de Mayence, qu'on nous avait proposée au commencement de la négociation avec sa cour, ne peut pas s'accorder avec notre système militaire, non plus (pie les objections qu'on nous présente contre notre plan de la ligne du lUiiu. M. de Hardenberg repousse fort loin toutes les iiulenuiilés {sic^ prol);ibl('ment inductions^ ([ue nous pourrions tirer de ses réflexions amicales

(1) A la conililioii d'une garnison franraisc et des C.errles, en slipulanl que ni Aulricliicns ni l'ranrais ne passeront par celle ville d'une manic'Tc lioslile.

{Noie de Merlin de Th.)

(2) Kl ^ène lienucoup la Suisse. (W.)

(3) Je ne crois pas cela, mais il n'y a rien à risquer d'essayer.

(Sittede Merlin de /).)

CORRESPONDANCU OFFICIELLE. 179

au détriment (les(lisj)ositions du gouverm-meiiL prussien cnversia république françiiisc. Il désire que nous soyons bien persuadés que le roi de Prusse a et sait le grand intérêt qu'il a que la France soit et reste très puissante ; mais il croit, lui, Hardcnberg,que quoique nos moyens soient encore immenses, il nous sera cependant très difficile, à cause des subsistances, de faire mouvoir nos armées et de les conduire à do nouveaux succès (I). Luxembourg n'est rien pour l'Empire. Tout le monde désire que nous le prenions; mais il ne pense pas qu il nous soit aisé de prendre Mayence, au moins sans y sacrifier un nombre considérable de braves gens. Si nous le neutralisons, l'ennemi séloignera pour se tenir sur la défensive et pour attendre les circonstances propres à faire naître l'opposition que la maison d'Autriche trouvera bien moyen d'exciter à la diète de Ratisbonne contre l'abandon de la lignedu Rliin. M. de Hardenberg croit savoir (pie l'empereur et l'impératrice ont témoigné de la joie en apprenant la paix prussienne, et que même Fimpératrice a battu des mains en criant bravo! Il n'en estime pas moins que le cabinet de Vienne, fidèle à ses ambiîicux principes, ne négligera rien de tout ce qui sera propre à égarer les esprits des divers princes de l'Empire sur l'effet et les suites de cette paix. 11 se persuade qu'en rendant à l'Empire ses limites précédontes, la paix deviendra à l'instant générale en Allemagne, tandis que le projet de borner les nôtres par le Rhin prolongera à l'infini les contestations et l'état respectif de guerre.

Je vous répète encore les raisonnemenis de M. de Hardenberg, parce qu'il m'en a de nouveau entretenu longuement hier.

Ils m'ont servi de moyen pour lui répondre que puisqu'il prévoit la prolongation de la guerre de la part de la maison d'Autriche, c'est une raison de plus pour le roi de Prusse de se serrer davantage à nous, assuré qu'il serait par là do faire terminer promptement la guerre en Empire et de se donner une iniUicnce immense aux dépens de celle de la maison d'Autriche. M. de Hardenberg m'a répondu que le roi de Prusse, dans la vue de mettre un terme à la guerre d'Allemagne , est prêt à concerter avec la république toutes les mesures et à conclure avec elle tous les engagements qui pourraient conduire h cette heureuse fin, et que nous jugerions à propos de lui proposer, pourvu c[u'ils n'eussent rien d'offensif. « Le Comité de salut public, a-t-il ajouté, doit sentir que la Prusse ne pourrait pas décemment contracter des mesures offensives contre d'autres puissances avec lesquelles elle faisait malheureusement tout à Fheure, et bien contre son intérêt, cause commune. Ce serait tout autre chose si, en haine du traité du 16 germinal, le rci-de Prusse pouvait fe trouver exposé à être attaqué ou inquiété. On parle, d'une manière bien vague encore, d'un projet

(l) Avec de l'argonl et des clicvaux, nous passerons le l'iliiri demain.

{\ulc de ,]ferlin de Th.)

d'alliance entre les cours de Vienne, do Pétcrsbourg et de Londres. S'il prenait quelque consistance, comme il serait naturel de supposer qu'il renfermerait des clauses défavorables au roi de Prusse , celui-ci alors ne pourrait que se concerter pour sa sûreté avec la France par des mesures qui devraient tourner à l'avantage commun. »

J'ai répondu à M. de Hardenberg que je n'en croyais pas moins très fondé le raisonnement que vous me faites à cet égard dans votre lettre que je lui ai lue. Il en a été frappé. J'espère d'autant plus qu'il en fera bon usage auprès du ministère prussien, que j'aperçois que M. de Hardenberg n'est pas tranquille sur les vues de l'Autriche qui tend à se dédommager des pertes que la guerre lui occasionnera. 11 nignore pas qu'elle fera tous ses efforts pour s'approprier la Bavière et une partie de la Pologne (l). 11 est cependant persuadé que sur ce dernier point l'Autriche ne cherchera qu'à flatter l'ambition de la Russie pour la brouiller avec la Prusse. 11 affirme qu'il y a des preuves écrites et qui seront bientôt publiées, qui font foi que le premier partage de la Pologne, dont on a toujours attribué la première idée au feu roi de Prusse, a été proposé et imaginé par le feu prince Kaunitz... Je ne cesserai de témoigner à M. de Hardenberg beaucoup d'intérêt pour la Pologne et de le presser de tâcher d'engager sa cour à concourir à son rétablissement.

11 y a lieu d'espérer, je pense, que les événements de la Pologne et surtout les projets de l'Autriche sur la Ravière décideront le cabinet de Rerlin à .se lier plus particulièrement avec la France (2)... M. de Hardenberg m'a parlé de nouveau avec un redoublement d'intérêt de trois choses ; c'est que: 1° l'arrangement que je vous ai présenté en explication de l'art. .3 des articles secrets soit promptement consenti par vous et publié, afin de fixer l'inquiétude et l'incenilude de beaucoup d'États de l'Empire (3); 2° que pour décider la Ravière et la Souabe, et les arracher à l'intrigue de l'Autriche, il soit possible qu'un corps de nos troupes passe le Rhin entre Strasbourg et Râle (4) ; 3" que pour prévenir des longueurs interminables et arracher à la cour de Vienne tous les moyens que sa position, quelque fâcheuse qu'elle soit sous bien des rapports, lui donne de faire durer la guerre, le gouvernement français veuille peser dans la balance de sa sagesse les avantages et les inconvénients de la ligne du Rhin (5)

Signi' : n.VRTIIKLEMY.

(1) C'est sur quoi il faut entamer une négociation. {Note à la marge de la main de Merlin de ThionviUc.)

(2) Ou il le fera, ou la France se liguera avec l'Autriclie. (Id.)

(3) Le ('■omité de salut pulilic a écrit là-ilcssUs au général l'ichegru, le

noréai. (Note de Merlin de D.)

(l) Cela se fera lnut de suite. (A'ofp de Merlin de Th.)

(.")) C'est à la Convcnliun à prononcer ; mais aurons-nous toul sacrifié pour rien? (Sole de Merlin de Th.)

CORRESPONDANCE OFFICIELLli. 481

Le Comité de salut public aux i-eprc'scntants du peuple près l'armée du Rhin-

el-Moselle.

Paris, 2-2 floréal an 3 (H mai).

Les dépêches que nous reçûmes hier de Bâle, chers collègues, annoncent que l'ennemi fait de grands préparatifs pour tenter le passage du Rhin dans les environs de Mayence où la majeure partie de l'armée autrichienne se trouve maintenant réunie. Nous ne doutons point que vous n'ayez fait d'avance toutes les dispositions convenables pour défendre avec avantage les lignes construites devant cette place, en cas que l'ennemi veuille tenter une attaque sérieuse.

Il faut s'occuper en même temps d'une puissante diversion sur le Haut- Rhin. On nous mande qu'il n'e.Kiste en ce moment qu'un petit nombre do troupes dans le Brisgau. Nous vous invitons donc, chers collègues, à faire accélérer par tous les moyens possibles les moyens nécessaires pour effectuer de notre côté le passage du Rhin entre Huningueet Neuf-Brisach.

Une autre diversion pourra avoir lieu très incessamment sur le Bas- Rhin, si un traité prochain avec la Hollande rend une partie de l'armée du Nord disponible.

Nous avons chargé l'ambassadeur de la république en Suisse de vous informer exactement de tout ce qu'il pourra apprendre des dispositions de l'ennemi.

Nous vous demandons de correspondre exactement de votre côté avec notre collègue à l'armée de Sambre-et-Meuse, afin que dans le cas d'une attaque dirigée uniquement contre vous, cette armée puisse être disposée de manière à marcher à votre secours. L'union et la bonne intelligence qui ont régné, la campagne dernière, entre Jourdan et Pichegru, nous garantissent d'avance qu'ils ne négligeront rien dans celle-ci pour se » seconder et assurer le succès de leurs opérations. Salut et fraternité.

Les membres du Comité ;

CAMBACÉRÈS, TREILH.VRD, GILLET, MERLIN Je Douai.

Les représentants du peuple Cavaignac, Rivaud et Merlin de Thionville, au Comité de salut public.

22 floréal an 3 (11 mai).

Le général en chef vient de nous communiquer votre lettre et la nouvelle demande de la cour de Prusse. L'accorder nous parait dangereux; 4° parce qu'il nous reste du terrain en suffisance sur l'autro rive du Rhin ; 2° parce qu'en ouvrant des routes libres à l'empereur pour nous faire la

182 COUKESl'ONDANCK 0 F l'ICl E L LE.

guerre cl en les rendant libres pour nous sans rupture de neutralité, il en résulte qu'en poursuivant rem])ereur par ces roules, nous ne pourrions vivre dans le pays que comme neutres ; au lieu que si le pays est forcé par l'empereur, nous pourrons le forcer après lui et y vivre comme en guerre; 3" parce qu'il est intéressant pour nous que l'empereur et le roi de Prusse se brouillent, et ([ue conséquemnienl on ne doit permettre aucun arrangement qui puisse favoriser l'empereur (1 ).

Pour hàlcr le moment de celte brouille, il faut convenir de suite de faire passer par la Prusse les troupes qui doivent, de concert avec celles de la Prusse, garder les points convenus dans le traité. L'empereur forcera quelques postes, et de là une guerre inévitable entre la Prusse et lui. Et puisque les Ilessois et les Saxons sont encore dans l'armée impériale, il faut que le roi de Prusse les fasse retirer le plus tôt possible. Sans cela nous n'aurons fait qu'une paix illusoire , quand nous paraissons être au moment d'une paix presque générale.

Nous vous prévenons que nous sonunes prêts à passer le Rhin; que les ponts sont faits , que tout est disposé pour obtenir la victoire , mais que nous sommes sans chevaux, sans numéraire et sans assignats. Commandez qu'on verse dans les caisses les sommes que nous vous avons demandées. Envoyez-nous au moins quinze cents chevaux dans le Ilaut-Rhin et nous marcherons. Au surplus, comptez sur notre zèle et notre infaligablo amour pour la patrie. Salut et fraternité,

IllV.VUI», C.W.VIGNAC, MERLIN de Th.

Merlin de Thionvillc, etc., au représenlant Merlin de Douai, membre du Comilé

de salul public.

23noical an 3' (12 mai).

J'ai reçu la lettre, mon brave ami: fu me mets à une bien cruelle épreuve en voulant que je m'explique sur l'objet le plus imjrortanl qui ait jamais été traité relativement au bonheur de noire iiatric. Oui peut avoir des idées lixes sur cette effrayante question dont la décision peut sauver ou perdre la France : « le Rhin doit-il former la limite de la réiiubli(iue française? » Puisque l'amitié me consulle, je ne dois rien lui lairo ; et n'ayant jamais craint les factions, je soutiendrai, s'il en est besoin, publiquement, ce (pie je le confie.

Je vais d'abord analyser ta lettre et les extraits (lu'clle contient: et co n'est ([u'après avoir consulté notre situation actuelle et celle de nosenne-

(I) Sur le rrj;i.»lri' d^ ((irnsiitimliiiuc il'où nous tirons celle Icllrc est écrit en marge île lu niaiii do Merlin : a Nom a\uii8 eu luieoii quclriucs jours après. »

CORUESPONDANCl' 01- F ICI^LLE. 483

mis sous tous les rapports de nos intérêts et des leurs, ([ue je finirai par lo dire mon avis sur la question définitive.

Tu me dis en premier lieu que la lettre de Ratisbonne a été confiée au Comité de salut public sous le plus grand secret; oui, mais sois sur quelle na été faite que pour être communiquée au Comité. Depuis le commencement des négociations avec la Prusse, vous devez vous être aperçus que son système était de s'ériger en protectrice de l'Empire. Le roi, qui voulait river nos fers, veut aujourd'hui sauver sa gloire el sa puissance. Trompé par notre énergie, il veut devenir le pacificateur de l'Europe. Mais lui laisserons- nous jouer ce superbe rôle, et n'est-ce pas à nous qu'il appartient !out entier?

Oui, le moment est venu de détacher la Bavière. D'une part , :\Ianlieim prêt à être incendié de nouveau par les Français, de l'autre, la Bavière sur le point d'être envahie par l'empereur, il faut que la Bavière se ligue avec l'un ou avec Fautre : elle doit choisir entre les deux partis et doit donc conclure ou avec nous ou avec l'Autriche. Mais nous, que devons nous fai;-e? Je le dis franchement : conclure la paix avec l'Autriche, lui promettre de ne pas Finquiéter dans la conquête de la Bavière, si l'on peut amener pour condition la cession absolue des Pays-Bas et l'abandon des princes possessionnés sur la rive gauche du Rhin.

On pourrait en même temps entamer une autre négociation avec l'électeur palatin , lui proposer de le soutenir contre Fempereur, de se liguer avec lui , la Prusse et la liesse, pour s'opposer à un projet dès longtemps combiné cttiuc Fempereur réalisera un jour. Mais je crois ce parti moins bon pour nous, parce (jue nous en retirerions moins d'avantages et que nous aurions à faire plus de frais. D'ailleurs, en politique, il faut abandonner lo plus faible et se liguer avec le plus puissant.

Dans ce cas , convient-il de charger (juclqu'un à Bàle de la néj;ociation ? Nos agents de Bàle ont trop pris l'esprit suisse; Bâcher est tout Prussien; il sollicite hautement Fambassade près cette puissance: Barthélémy aime les Suisses ennemis-nés des Autrichiens ; aucun d'eux n'est disposé à jeter le brandon de la discorde dans l'Empire, et voilà cependant ce qui nous convient le mieux. Car que nous importe la Bavière, que nous importent les électeurs si chaudement protégés par la Prusse ? c'est Fempereur qui a beaucoup à nous demander, car nous lui avons beaucoup pris. Payons-le donc, s'il est possible, en lui promettant de ne pas nous mêler de ses projets sur la Bavière. Mais, pour cette négociation, je le répète, n'employons pas les agents de Bàle : il faut que le Prussien l'ignore complètement, car l'empereur, par la possession de la Bavière, devient trop puissant pour lui ; ou du moins il faut qu'il ne la connaisse que lorsque le traité sera conclu. Alors la guerre est infaillible entre eux, et nous avons la paix.

La lettre do Ratisbonne conseille au gouvernement d'être coulant relativement à ce que nous avons envahi sur la rivo gauche du Rhin et sur-

tout avec le duc de Deux-Ponts. Mais ne l'a-t-on pas désintéressé par l'un des articles du traité avec la Prusse? et d'ailleurs, militairement parlant, personne n'est plus dans le cas de nous disputer la rive gauche. L'ennemi ne peut passer le Rhin sans se jeter entre deux armées ; finissez avec la Hollande, et il en aura trois sur les bras. Ce sont de grandes phrases que ces mots : « Faire la paix grandement et noblement, » nous n'aurons de paix avec les rois que celle que leur dictera la nécessité. Le Prussien, soyez-en sûrs, a dicté vos lettres de Ratisbonne.

Rien n'est plus illusoire non plus que ces mots : « Que la république rende au duc de Deux-Ponts, etc. » Comment les Bavarois nous livreraient-ils ceux qui sont les maîtres de tout leur pays? Comment s'opérerait ce sublime chef-d'œuvre qui nous livrerait la Souabe? Si nous devenions favorables au duc de Deux-Ponts, tout ce que l'électeur pourrait faire, supposé qu'il prît les intérêts du duc auquel on rendrait ses États en le faisant tributaire de la république, serait de livrer passage à notre armée par Manheim , de laisser occuper cette ville par nos troupes, et de nous aider, de concert avec la Prusse et la Hesse, à rejeter l'empereur sur le Danube. Eh bien! sans tant de négociations, je vois la chose faite de deux manières et à meilleur compte : 1" en traitant de la Bavière avec l'empereur; 2° en passant le Rhin entre Bâle et Strasbourg, en bombardant Manheim qui se rend et en marchant dicter des lois à l'autre rive.

Finissez de suite avec la Hollande, afin de rendre l'armée du Nord disponible pour sa plus grande partie; que l'armée de Sambre-et-Meuse agisse de son côté, et nous irons mettre tout le monde à vos pieds. En résumé, il faut sonder l'Autriche, entamer avec elle des négociations relatives à la Bavière (et, à cet égard, l'ambassadeur toscan pourrait peut-être vous être fort utile) ; et si l'empereur convient avec nous, il faut traiter avec lui sans aucune considération, ni pour le roi de Prusse, ni pour l'empire, parce que nous conserverons, dans ce cas, et les Pays-Bas et la rive gauche du Rhin.

Tels sont les raisonnements que j'ai établis d'après la situation actuelle de l'Europe et d'après la supposition (juc nous ayons tous les moyens nécessaires pour continuer la guerre avantageusement.

Mais voici maintenant, examen fait de notre propre situation, mon avis particulier. Nous marchons de troubles en troubles; nous succombons pour ainsi dire sous le poids de nos propres victoires; bloqués jusqu'ici dans la France même, nous manquons de tout; le commerce est nul, les assignats rien, et les ressources (jui nous restent seront bientôt épuisées. Nous n'avons ni constitution, ni gouvernement : le royalisme s'agite, le fanatisme rallume ses torches. les espérances des traîtres qui ont abandonné leur patrie se raniment, et cependant 1 Europe est à nos genoux. Le monde nous demande la paix, quand un seul échec pourrait nous faire perdre en un seul instant tout noire éclat antérieur. El muinlenanl, je le demande, pourquoi

avons-nous pris les armes? pour conquérir notre liberté, pour ramener la paix, l'abondance et le bonheur. Appelons donc l'Europe à recevoir la paix et tâchons d'en jouir nous-mêmes. On semble disposé à nous abandonner l'évèché de Spire, Trêves et le Luxembourg jusqu'à la Meuse qui deviendrait notre limite : recevez cela en indemnité et donnez-nous la paix.

Donnez-nous la paix, dussions-nous même rentrer dans nos anciennes limites : nous serons encore assez grands, plus grands peut-être , puisque nous prouverons ainsi au monde que nous n'avons pris les armes que pour notre liberté, et que nous l'avons conquise sur nos ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. Voilà mon opinion ; je la crois la seule salutaire. Puisse-telle prévaloir sur les projets gigantesques des hommes qui ont oublié à quoi tiennent les destinées des empires .'

Je crois avoir répondu à tous les articles do ta lettre. Je t'embrasso bien cordialement.

MERLIN de Thionville.

11 serait superflu de s'appliquer à faire ressortir la grandeur et la sagesse des conclusions de celte lettre. Aujourd'liui que les événements ont parlé, rien n'est plus facile que de reconnaître combien une telle politique était juste. Que n'a-t-elle prévalu, selon la prophétique expression de Merlin, « sur les projets gigantesques des hommes qui ont oublié à quoi tiennent les destinées des empires ! » Le pouvoir militaire, fomenté parla guerre, ne se serait pas élevé contre les lois; l'ordre républicain se serait fondé et maintenu, et la France, régénérée et maîtresse d'elle-même, reposerait déjà sur une tradition démocratique de trois quarts de siècle.

Merlin de Thionville, etc., à Gillet.

floréal an 3 (mai).

Cavaignac part à l'instant pour Paris, mon cher Gillet; tu l'as vu dans la Vendée, comme toi et moi, ennemi des horreurs que l'on voulait nous faire commettre; comment se ferait-il qu'aux Pyrénées il eût changé? Je ne le crois pas. Pinet est seul coupable. Tu connais l'âme franche et pure de Cavaignac, son ardent amour de la patrie. Je te prie donc d'être son appui et de nous le renvoyer déchargé du poids d'une accusation imméritée.

Je te recommande les intérêts de l'armée. Tu connais mieux que tout autre notre situation. Envoie-nous des chevaux et nous continuerons de vaincre. Je t'embrasse bien cordialement.

UERLLN do Tliion\ille.

186 CORHESPONDANCE Ol'FICI E LLE.

Mer'.in de ThionvUlc, etc., à Merlin de Douai.

Slrashoiirg', . . (Inn'iil (mai).

Cavaignac vient de m'approndrc quon venait de renvoyer l'examen de sa conduite aux trois comités réunis; cl il part à l'instant pour l'aris, afin de démontrer qu'il a toujours été le mémo que nous l'avons vu en Vendée et qu'il est toujours à mes yeux malgré les dénonciations. Je puis l'assurer que je ne connais personne de plus probe, de plus dévoué à la patrie, do moins terroriste que Cavaignac. Jeté prie, au nom de l'amitié, que dis-je? au nom de la justice, de le renvoyer le plus tôt possible a l'armée, ou il fait le plus grand bien. Je t'embrasse bien cordialement. Ton fils fait des progrès dans le dessin : il a de la peine à prononcer l'allemand, mais cela viendra. Je salue ta famille.

MEULIN lie Th.

Cavaignac à Merlin de Tldonville.

Paris, le 2.3 Aorcal an 3 (12 mai).

Je suis arrivé hier, mon bon ami ; j'ai vu Merlin de Douai et Gillet. J'ai travaillé avec ce dernier environ trois heures pour l'armée. Je lui ai fait part de nos projets sur le Haut-Rhin; ils sont entièrement conformes aux siens et à ceux du Comité. 11 paraît (jue l'armée de Sambre-et-Meuso et quelques divisions de celle du Nord opéreront de leur côté un passage du côté de Wescl , ix)ur se porter, au nombre de quatre-vingt mille hommes, sur Cassel , tandis que celle du Rhin-ct-Moselle s'agglomérera sur Philisbourg, s'emparera du cours du Neckar et assiégera Manheim. Aussitôt (pio l'affaire avec la Hollande sera terminée, on vous donnera vingt mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse que l'on remplacera par un nombre égal de celle du Nord. Le.s deux régiments de carabiniers sont partis de Paris de])uis deux jours pour se rendre i» l'armée.

Merlin et Gillet n'avaient. aucune notion de mon alTaire. D autres do mes amis m'ont témoigné leur désir que je sépare ma cause de celle do Pinetsur la scélératesse duquel presque tout le monde paraît d'acconl. Il paraît qu'on me rend en général la justice qui m'est due ; mais il est important pour moi de |)rovoiiucr un prompt examen de ma coiuluile. .Vvanl do le (k'iii.nider ii la Convention nationale il faut que je voie ceux qui. me connaissant d'une; manière plus particulière, appuieront, j(^ l'espère, ma demande fondée sur la justice.

J'ai vu Tallien hier soir au Comité; je lui ai donné de les nouvelles. Jo n'avais pas ta lettre sur moi ; aujourd'hui je la lui romellrai. Mon Dieu ! mon ami, qu'il est pénible, quand on n'a rien à se reprocher, d'avoir à

C 0 K II E S l> 0 N D A N i ! !• 0 l' 'v I C 1 1- [. L i: . 187

l)as.scr par la filière d'un accusé! II est. vrai qu'on on osL bien récompensé lorsqu'on a obtenu justice. Mais, pour y parvcnip, que de démarches h faire! et je n'y suis pas fait. Si tu étais ici, lu hâterais de beaucoup lo terme de mon atlaire. Féraud n'y est pas non plus; il pourrait me servir. Je n'ai que le souci de voir qu'il me faudra du temps pour pouvoir l'aller rejoindre et il est bien grand. Je vais vaincre ma répugnance à des démarches nécessaires peut-être pour que la vérité soit entendue de tous. Que je suis honteux d'être accolé à Pinet! Qu'il me tarde de ne plus l'être !

L'état de Paris est toujours. le même pour les subsistances; on craint des mouvements. Cette ville afflue d'étrangers, qui disent publicpiement qu'ils sont venus assister à l'enterrement de la Convention. Cet état do choses est cruel. Les ennemis de la liberté s'en réjouissent ; mais la Convention triomphera de tout, j'espère.

Le commissaire de police fouetté t'avait dénoncé comme abusant de ton autorité , comme agissant arbitrairement, etc.; le Comité n'a pas cru sans doute que quelques coui)S de cravache bien mérités fussent un acte arbitraire. Adieu, mon ami, jo l'embrasse.

Page 1