‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 32 sur 56 · DEFERMON, DOULCET, T.\LLIEN, ROUX, LACOMBE · texte numérisé non relu

DEFERMON, DOULCET, T.\LLIEN, ROUX, LACOMBE

Le Comité de salut public aux représentants en mission près l'armée du Rhin-

el-Hoselle.

Paris, 2(5 floréal (15 mai).

D'après votre lettre du 2 1 de ce mois , chers collègues , nous avons mandé l'entrepreneur des charrois militaires , et il lui a été ordonné de fournir sur-le-champ les quinze cents chevaux d'artillerie que vous demandez. Il a répondu qu'environ quatre cents étaient déjà en route et que sous quinze jours les quinze cents seraient rendus à l'armée.

Quant au numéraire, nous ne devons pas vous dissimuler que le gouvernement est en ce moment dans l'impuissance d'en fournir. Nous venons cependant d'ordonner à la trésorerie de mettre à la disposition de l'agence

des subsisLances une somme de l.')0,000 livres pour les besoins de l'armée du Rhin. Le comité des finances nous a déclaré qu'il était impossible de fournir rien de plus. Cette somme ne doit être employée qu'en achats de blé, en stipulant autant qu'il sera possible qu'une portion au moins du prix, sera payée en assi^^nats. Les fourrages doivent être payés uni(iucment avec cette dernière monnaie. Ce n'est pas un objet qu'on puisse cacher, et quand on en trouve pour du numéraire, on en peut trouver [)our des assignats.

Il est un principe général à la guerre , c'est que les armées doivent vivre aux dépens du pays ennemi. Vous devez donc faire employer tous les moyens qui sont à votre disposition pour faire fournir par ce pays tout ce qui sera possible de subsistances.

Lorsque vous aurez passé le Rhin, de fortes contributions doivent être imposées soit en subsistances, soit en numéraire. La voie des réquisitions est lente, difficile et souvent insuffisante. Vous en éviterez les inconvénients en levant des contributions en numéraire, dont le montant sera employé à solder des achats de subsistances.

L'entrepreneur des charrois se plaint que les chevaux ne reçoivent pas de fourrages et qu'ils périssent de faim. Il paraît qu'il y a négligence de la part de l'administration des fourrages. Si le foin est rare, on peut au moins trouver de la paille, et les chevaux vivront, moyennant qu'on leur fournisse de l'avoine. Lauchère prétend qu'il n'est pas difficile de s'en procurer, qu'il en aurait trouvé plus de vingt mille sacs à I 50 livres, si les administrateurs des fourrages ne s'opposaient à ses marchés , tandis qu'ils ne fournissent rien et que le peu d'achats (ju'ils ont faits s'élève de 160 à 180 livres le sac.

Nous vous invitons, chers collègues, à faire surveiller la conduite des agents de cette administration.

Les meiiiliius du Comilc de s;dul piililic :

CAMHACKnÈS, GILLET, MEl'.LIN do Douai, I.AI'OIVI'E, FOUr.CROV, TllElLIlAnii.

Merlin de Douai à ilerlin de Thionville.

P.-iris, "20 tlon'al an 3 do Ia Ph'ii. (!.") mai).

J'ai reçu, mon ami, ta letlre du 22 ; comme elle n'est ([uc le résumé des deux lettres au Comilé, je me réfère aux ré[)onscs (|uc le Comilc y a faites.

Nous sommes vraiment dans un étal terrible. Indépondanunent de la pénurie de subsistances qui nous afflige toujours, nous sommes sans numéraire. Heureusement, il nous reste l'espoir do nous en procurer par la voie

CORRESPONDANCE OFFICIELLE. ♦Ql

(le la Hollande ; mais c'est encore chose incertaine. Reubell et Sieyes sont à la Haye en conférence avec les états-généraux. Dieu veuillo qu'ils finissent à l'aniiable !

Hâte-loi de répondre à la lettre que le Comité t'a écrite dernièrement sur la neutralisation proposée de Mayence et sur quelques moyens de pacification mis en avant par quelques ministres. Je t'avoue que notre état m'ciïraye, et que je no vois, pour nous en tirer, d'autre ressource (jifunc prompte paix.

Je dois te confier qu'on a écrit contre toi ; on t'accuse d'étalcM- un faste et un luxe excessifs. Je n'en crois rien ; le Comité n'est pas plus créduleque moi; mais prends tes précautions et vois de qui tu es entouré ou épié.

Je te rcconmiande toujours mon fils : ne le ménage pas, et que la campagne qu'il fait sous toi lui soit vraiment utile. Mille amitiés.

MEULIN (,l. D.),

Merlin de Thionville, etc., au Comité de salut public.

27 floR'al ;in 3' ? (10 mai).

J'ai communi(|ué au général Picliogru la déprclie que vous m'avez adressée le 19 et que j'ai reçue le 26 au soir. Nous sommes davis qu'il faut accepter la neutralisation de Mayence, à condition cependant que cette ville sera gardée par une garnison mixte de troupes françaises et de troupes des Cercles.

Voici mes raisons : l'empereur n'a plus sur le Rhin que le pont de cette ville; Mayence neutralisé, le voilà dans un état absolument semblable au nôtre. Dira-ton que c'est augmenter les forces disponibles de l'empereur? mais c'est aussi augmenter les nôtres du double, et nous dispenser d'un siège devenu dès lors inutile, soit que nous gardions, soit que nous ne gardions pas la rive gauche du Rhin, et Luxembourg tombe définitivement. Ainsi , il y a tout à gagner à cette neutralité.

L'article pourrait être conçu en ces termes : « La ville de Mayence, les forts de Cassel et de Mars, le bourg de Bibrich, les îles Saint-Pierre et Saint-Jean seront neutres pendant tout le temps que durera la guerre. Cette place et les ouvrages désignés seront occupés par une garnison mixte de Français et de troupes des Cercles jusqu'à la paix définitive. Aucune des puissances belligérantes ne pourra passer par cette ville pour attaquer ou poursuivre l'autre. » Voilà pour l'objet militaire que contenait votre dépèche.

Pour le surplus des dires et des observations réciproques de l'ambassadeur prussien et du nôtre , c'est au Comité, qui a le fil des relations poli-

tiques, à se décider. Le général et moi pensons que notre situation actuelle n'étant pas du tout brillante relativement aux subsistances, qu'on ne peut plus se procurer même avec des charges d'assignats , le moment de terminer glorieusement cette guerre est arrivé, puisque tous nos ennemis nous demandent la paix à des conditions que nous aurions gracieusement acceptées s'ils nous les avaient proposées lorsqu'ils étaient maîtres d'une partie de notre territoire. Salut et fraternité.

MERLIN de Thionvillc.

Merlin de Thionville, etc., au Comité de salut public,

1" prairial an 3 de laRép. (20 mai).

Je vous dépêche un courrier, chers collègues, pour vous rendre compte de la rencontre que je viens d'avoir avec Barthélémy, M. de Hardcnberg, etc. Je crois important que vous sachiez au plus tôt le résultat de cet entretien , car il peut vous donner bien du large dans vos opérations diplomatiques pour arriver à une paix glorieuse et utile.

Pichegru et moi partîmes de Strasbourg pour Huninguo le 27 floréal à minuit. Nous reconnûmes l'un après l'autre la rive droite du Rhin, et les o-éographes qui nous accompagnaient, s'étant réunis, firent la carte de nos découvertes. Le 28, je reçus de Barthélémy la lettre suivante :

« Bâle, 28 floréal. — L'ambassadeur de la république française en Suisse au citoyen Merlin, etc. — Citoyen représentant, je m'empresse de vous adresser la convention qui vient d'être signée par moi et M . de Hardenberg, ministre plénipotentiaire du roi de Prusse. La poste qui part à l'instant ne me permet que d'ajouter l'assurance de mes sentiments fraternels. — Signé Barthélémy. »

Peu de temps après arrive le citoyen Bâcher pour m'inviter à dîner à Bâle pour le 29. Il me montra cette lettre do M. de Hardenberg :

0 Bâle, le 28 de mai. — A M. Barthélémy, etc. — Je viens d'apprendre que le représentant Merlin de Thionville et le général Pichegru viennent d'arriver à Huningue. Ce serait une grande satisfaction pour moi, Monsieur, si vous pouviez les engager h accepter le dîner chez moi avec vous tel jour qui leur conviendra. Agréez les assurances de mon estime distinguée. — Signe Hardenberg. »

Je lui répondis que je n'irais à Bâio qu'à la paix définitive. Nous parlâmes de la neutralisation de Mayenco, des projets de l'empereur, et nous nous quittâmes le soir assez conlenls l'un do l'autre. Le 29, je reçus do Bâcher cette lettre :

COKHESPONDANCt; OFFICIELLE. 493

« Le premier secrétaire interprète de la république française en Suisse au représentant Merlin de Thionville, etc. — Le ministre plénipotentiaire prussien, avant le désir le plus vif de faire votre connaissance et n'ayanl pu vous engager à accepter son invitation, se propose d'aller fraterniser demain avec vous et le général Pichegru, etc. »

A cette lettre était jointe la note suivante de la part de Barthélémy :

« Le duc de Wurtemberg s'est rendu aux vœux des États de son pays. Il va envoyer un ministre à Bâle et négocier sa paix avec la France, sous les auspices du roi de Prusse. Plusieurs princes de l'Empire suivront le même exemple ; de manière que la majorité des Etats de l'Allemagne ne tardera pas a se prononcer pour la république française , ce qui isolera entièrement l'empereur. »

Le môme jour, 29, je reçus cette autre lettre de M. Keppeler. agent du prince de Hesse-Darmstadt à Bàle :

« A MM. Merlin, représentant, etc., et Pichegru, général en chef des armées de la républi([ue. — C'est avec plaisir que j'apprends. Messieurs, que vous êtes à Huningue. M. Bâcher me fait espérer que je pourrai être si heureux d'avoir l'honneur de vous voir et de vous témoigner mon respect et dévouement. Si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous voir ce soir, moyennant vos ordres. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Messieurs, etc. »

A deux heures, arrivent Barthélémy, Bâcher, M. de Hardenberg, M. Keppeler, un ministre de Hesse-Cassel . un autre de Wurtemberg et quelques secrétaires. M. de Hardenberg me pria d'accepter une expédition de vos nouvelles conventions , et, pendant tout le dîner, il ne nous parla que de la protection que la France devait accorder à l'Empire, de concert avec son maître, et comment nous devions prendre garde de laisser prendre la Bavière par l'empereur. Je lui dis, pour toute réponse, que je n'étais que soldat, qu'un ennemi de plus ou de moins ne nous avait point embarrassés, que mon gouvernement seul pouvait entendre à ces observations. Il me parla de la neutralisation de Mayence : je lui répondis que je pensais que vous vous occupiez dans l'instant de décider cette question, et que je suivrais vos ordres avec exactitude; mais que si j'étais consulté, en supposant que ma république consentît à la neutralisation demandée, je répondrais que ce ne pourrait être qu'autant que la ville serait gardée par une garnison mixte de Français et de troupes des Cercles. Il me dit (1 qu'il ferait consentir à cette condition. s>

Les envoyés des princes de Hesse paraissaient fort satisfaits d'en être quittes. Je leur ai demandé si leurs contingents étaient retirés; ils m'assurèrent que oui, et qu'il n'existait plus de contingent hessois dans l'armée

CURKESP. 13

de l'empereur. Ils se sont unis à M. de Ilardenberg pour me persuader que le rôle de la république était de s'unir à eux , de leur donner la paix et de s'opposer à l'empereur relativement à ses vues sur la Bavière. Enfin, après les avoir tous entendus, voici le résultat de mes réflexions : Hardenbera: et les ministres des princes de Hesse ont pour système de détacher l'Empire de l'empereur, de former une ligue sinon écrite, du moins tacite, pour l'empêcher de prendre la Bavière, et alors seulement de s'unir offensivement avec la république française dont ils auraient besoin. Ils veulent se retirer de la guerre en prétendant garder tout ou presque tout ce qu'ils possédaient autrefois, et laisser la république aux prises avec l'empereur. Ils craignent surtout une alliance de la république avec l'empereur sans l'Empire, et c'est là qu'ils disent que nous nous perdrions. Ils craignent que l'on ne traite sans eux dans ce sens. Pourprendre confiance, ils voudraient nous voir passer le Rhin.

A mon avis, il résulte de tout cela que si l'empereur voulait traiter de la cession définitive des Pays-Bas et de l'abandon des princes possessionnés sur la rive gauche du Rhin, moyennant que nous ne nous mêlions pas de l'occupation de la Bavière par ses troupes , il ne faudrait pas balancer à accepter. Car, d'après tout ce qu'ont dit ces messieurs, la guerre est alors au sein de l'Allemagne ; la Prusse est contenue par la Russie que l'empereur aura eu soin de faire entrer dans ses projets, et l'empereur combat les Cercles avec avantage, tandis que nous jouissons tranquillement du fruit de nos victoires: et je ne vois pas qu'avec le Rhin pour limite, l'empereur puisse jamais être bien redoutable pour la république, fùt-il maître de la Bavière.

Mais le tout est de savoir si les négociations sont possibles sur ce point. Dans le cas où l'on ne pourrait y amener l'empereur par une négociation entamée à l'insu de la Prusse et de l'Empire, et ailleurs qu'à Bâle, il faudrait bien en finir tout de suite avec l'Empire, qui demande la paix à genoux, et isoler ainsi l'empereur de l'Empire, .l'ai cru vous devoir ces réflexions qui peuvent influer sur vos délibérations.

Je ne puis assez vous répéter que lindécision qu'a jetée dans l'armée la publication de la liste de Dubois-Crancé dérange toutes nos mesures. Confirmez cette liste, très bonne pour l'armée du Rhin-et-Moselle. ou prononcez définitivement en nous en envoyant une autre. Le décret tiiii nous défend do rien ordonnancer est très sage sans doute, mais je vous conjure do ne pas nous faire attendre les sommes demandées, et de |)rononcer sur les indenmités dues aux fournisseurs, (jui peuvent ous mampier tout à coup si on les ruine ; enfin de nous envoyer des chevaux.

Le général en cliof se dispose h opérer le passage du llhin. Il a fallu faire tout sortir du néant. Nos moyens do vivre sont presque nuls : les assignats rien ; ici un sou i)om' un écu, ou .'> francs pour 100 livres. Jo vous lo dis sans pouvoir être accusé de craiiUe l'je méprise nos ennemis,

CORRESPOXDANCK OFFICIELLE. 195

ils ont autant de besoins que nous), mais il nous faut la paix, sauf à retomber dessus après. Ainsi faisait Rome avec Carthage. Salut et fraternité.

MEIILIN ilo Th.

Le prince de Hanlcnbcrg avait imaginé ce dîner en vue de sonder, dans la familiarilé du repas, les dispositions de Merlin, et le jeu de Merlin, qui, ainsi qu'on le voit par sa correspondance, visait à tenir en haleine la Prusse et les princes au moyen de la Bavière, dut être naturellement de paraître se laisser ouvrir sur ce point. La finesse du prince se trouva donc, sans qu'il s'en aperrûl, en présence d'une finesse plus grande encore. Le récit qu'il a laissé de cette entrevue est, du reste, assez curieux, en ce qu'il tend à fiiire imaginer que l'idée de la Bavière avait été soufflée à Merlin, dans cette occasion même, par Bâcher. Ce récit sert aussi par plus d'un trait à montrer une fois de plus combien, en fait d'exactitude, les correspondances sont préférables aux Mémoires. Le voici :

(c Hardenbcrg imagine de réunir dans un dîner, non-seulement la légation française aux ministres de Uesse-Cassel, de llesse-Darmstadt ci de Wurlendicrg, mais encore le représentant Merlin de Tliionville et le général en chef Pichegru qui étaient à Huningue, et il leur adresse en conséquence une invitation pressante. Quoique Bàle fut à la proximité d'Huningue, l'un et l'autre déclinent avec beaucoup d'égards l'invitation, alléguant qu'ils ne quitteront point le territoire de la république française, « si ce n'est avec les armées ou à la paix ». A quelques jours de là, néanmoins, Hardenberg prend le parti d'aller lui-même à Huningue visiter le représentant et le général, accompagné des ministres de Weitz, de Kepeller et de KanipfT. Là il est invité à dîner avec sa suite ; l'ambassadeur Barthélémy s'y trouve également, de même que son secrétaire de légation. Bâcher. A lable, où règne d'abord une grande réserve, on en vient pourtant à s'entretenir des moyens de poser les bases d'une pacification générale avec quelque espoir de succès, en désarmant d'abord l'Autriche. Alors Hardenberg insinue qu'il serait peut-être facile de s'entendre avec le cabinet de Vienne. Le représentant laisse tomber l'insinuation ; mais le dîner fini, prenant à part le secrétaire de légation Bâcher, il lui demande l'explication de ce qu'a voulu dire Hardenberg : « Laissez l'Autriche s'emparer de la Bavière, lui répond celui-ci, et vous aurez aussitôt la paix continentale. " Une sorte de conférence venant à s'établir, Merlin un peu échauffé par le repas, et par là même devenu plus expansif, s'entretient dans ce sens avec Hardenberg. Dès le lendemain, prenant la poste à franc étrier et crevant deux chevaux en route, Merlin se dirige sur Paris, descend au Comité de salut public, lui fait part de l'insinuation du plénipotentiaire prussien, et de l'opinion de la légation française à ce sujet. Là les représentants Aubry, Siéyès, Boissy d'.4nglas, etc., se déclarent contre l'Autriche et sa prétention. Merlin de Douai seul se montre favorable à la paix avec cette puissance. «

La correspondance ci-dessus prouve suffisamment combien il s'en tant que Merlin ait pu croire que la Prusse prêterait volontiers les mains à l'acquisition de la Bavière par l'Autriche; la conversation tenue durant le repas porte à l'inverse. Il semble d'ailleurs qu'une telle ruse eût été bien grossière pour un diplomate d'autant de finesse que le prince de Hardenberg. Ses souvenirs l'ont

196 CORRnSPOXDAXr.E OFFICIELLK.

certainemenl trompé ; car le lapport adressé immédiatement par Merlin au Comité donne à l'entretien un tour absolument différent et beaucoup plus vraisemblable. Loin de regarder la cession de la Bavière comme « la base d'une pacification générale », il écrit tout au contraire que moyennant celle cession, « d'après tout ce qu'ont dit ces messieurs, la guerre est au sein de l'Allemagne».

Merlin de ThionviUe, etc., an représentant Merlin de Douai, membre du Comité de ^alut public.

\" prairia), l'an 3*, etc. (20 mai).

Un courrier doit t'avoir remis une longue lettre de moi ; je réponds actuellement à celle à laquelle était joint le paquet de ton fils.

Le système de la Prusse, de Barthélémy et de Bâcher est d"unir l'Allemagne par des liens solides à la Prusse et à la république, parce qu'ils craignent tous que l'empereur ne s'empare de la Bavière. Ainsi, vous obtiendrez tout de l'Allemagne en la menaçant de vous unir à l'Autriche. J'ai vu à Huningue Hardenberg, qui m'a p.irlé de la manière la plus positive de ses craintes sur l'alliance de la Russie, de l'Angleterre et de l'empereur. Il craint que la Russie ne tienne la Saxe et la Prusse en échec pendant que l'empereur prendra la Bavière. Règle donc les négociations là-dessus.

Je ne me justifierai pas aux yeux du Comité sur l'inculpation de mon prétendu luxe. J'ai pris à Paris une voiture de chasse à huit places. Par là je demeure toujours avec tout mon monde, et j'épargne dixchevaux. Quant à la table, je ne dépense que le nécessaire. Mais comment vivre sans faire de grandes dépenses, quand on ne veut pas même d'assignats , qu'une livre de pain se vend 20 livres et une livre de foin 40 sous, et que l'on ne trouve rien à manger nulle part? Au surplus, personne ne me le dispute en simplicité , car je n'ai mémo pas d'habits.

Si cependant le Comité le croit bon , il me fera plaisir de me fixer ce que je dois dépenser pour un secrétaire, un interprète, un domestique, trois garçons d'écurie et huit chevaux dont je me sers si bien, que tous les jours il y en a quatre sur la paille. Si le Comité l'aime mieux encore, je le prie de me rappeler; car si l'on me chicane quand je me sacrifie tout entier de corps et de bien pour la patrie, j'aime mieux faire la guerre de tribune.

Demande, au surplus, à Cavaignac comment on peut m'accuser de luxe. Je n'ai rien ;i retrancher, car je ne prends que le strict nécessaire; à moins que l'on ne m'ordonne de chasser les officiers (jui \iennent medemaiuler à dîner après m'avoir apporté, de dix lieues, des dépêches, ou que l'on mo défende de donner i\ (lîiUT, au nom de la répul)li(|ue, ii un ambass-KJeur auijucl j'ai refusé d aller manger clie/ lui. Mais alors je ne [)uis rester

davantage à une place dans laquelle je ne suis piis en étal de me montrer digne de ma patrie. Comment peut-on s'occuper de pareilles choses quand on sait que je ne prends rien pour moi que mes peines et ma fatigue? Ah ! puisse-t-il arriver demain, le jour où je quitterai l'autorité pour vivre sous des lois sages et solides !

Je te prie de donner connaissance de ces observations au Comité, et de lire la lettre que je lui adresse avec celle-ci. Je teuibrasse de tout mon cœur.

MEni.IN dcTliiojnille.

Bien que j'aie déjà donné des explications sufllsantes sur le prétendu luxe de Merlin dans sa mission sur le Rhin, comme le dîner dont il s'agit ici ne manqua pas de deveiiii', de la part des adversaires politiques du représentant, le sujet de récriminations spéciales, iln'esl peut-être pas inutile de consigner ici, tout au juste, le coût de ce repas donné au nom de h république à cinq ambassadeurs, au général en chef de l'armée du Riiin et à leur suite, et dans lequel se débattirent de si grands intérêts. Plût à Dieu que les frais et les excès de table de la diplomatie ne se fussent jamais élevés plus haut que dans celte circonstance ! Voici, grâce à l'esprit d'ordre de Merlin qui a écrit de sa main à conserver, la note acquittée du citoyen Sclmlz, maître de l'hôtel du Corbeau, à Huningue :

Le 30, à l'arrivée de l'ambassadeur prussien,

Les domestiques ont dépensé IGO livres.

Le grand repas 4000

Vin extra 200

Café et liqueurs 320

Le diiier de tous les domestiques 500

La dépense du domestique du général à part. ... 100

Extra des domestiques 1 50

La dépense des chevaux K'iO

Total 5590

11 s'agit, bien enicndu, d'assignats, dont heureusement on peut fixer ici, avec une certitude parfaite, la valeur, car le sieur Schulz s'élant fait payer en numéraire, son mémoire total, qui est de 13 ''ol livres 10 sols, se trouve soldé par une somme de 825 1.; ce qui met le change à 6 pour 100. Il s'ensuit donc que les 3o90 francs relatifs à la réception des cinq ambassadeurs, se réduisent à une somme de 33o francs dont 240 pour le grand repas, lequel, autant qu'on peut en juger d'après le montant de la dépense en café et liqueurs, 19 francs, devait .se composer d'au moins vingt persomies. Sur la modicité de la dépense en vin d'cxlra, 1 2 francs, il fuut remarfjuer que l'ambassadeur de la république, comme on le voit par le billet de Bâcher, que je reproduis ici en totalité, n'avait pas hésité à venir en aide au représentant, en lui apportant de Dàle le tribut de sa cave.

>( 29 [lur^ul. — Citoyen représentant, le misiistre plénipotentiaire prussien ayant le désir le plus vif de faire votre connaissancç, et n'ayant pu vous engager à accepter son invitation, se propose d'aller fraterniser demain avec vous et le général Pichegru. 1/anibassadeur républicain amènera dans s.t voiture inie Irifde batterie

(le bordeaux, de bourgogne cl de Champagne, ^ous ferons sauter les bouchons dans le camp des Autrichiens, auxquels votre voisinage a donné la fièvre; ils remercieront la providence, si vous voulez bien les tenir quittes à si bon marché. Salut et fraternité. Bâcher. «

Je ferai remarquer sur la note du sieur Scliultz qu'il résultait de la pénurie générale que tout était d'ailleurs fort cher; à peu près les prix actuels. Une soupe pour un domestique est portée à -12 sols; quatre chambres pour trois jours, à 30 francs, etc.; un déjeuner, assurément assez modeste, à emporter dans la voiture de Merlin, se composant de sept pains, un rôti froid et quatre bouteilles de vin, 12 fr. 90 c, etc.

Le commandant de Manheim, général major de Deroy à MM. Merlin de Tliionville et Cavaignac, etc.

Manlieim, ce 20 mai 1795 (1" prairial an 3).

Messieurs ,

Je crois devoir vous communiquer la phrase dune réponse très rassurante de M. le général Frimont, en date du IG iloréal ou o mai. « C'est pénétré de ce sentiment de loyauté et de franchise que je vous écris pour vous tranquilliser sur l'espèce de travaux auxquels vous vous êtes aperijus qu'on mettait de l'activité; ces travaux ne sont que civils et nullement militaires. »

Je suis bien éloigné d'élever des doutes sur la sincérité de ces assertions, moins encore sur le sentiment qui en est legarant , mais je ne puis me dispenser de vous observer, Messieurs, que des travaux civils qu'on peut employer militaires quand on veut ne doivent pas être entrepris sur un terrain compris dans une capitulation. Cette remarque fondée sur les usages de la guerre acquiert un nouveau degré de solidité par la certitude qu'on a que non-seulement une grande partie de la ligne des ouvrages nouvellement construits contient des banquettes, mais niéme qu'il y a des plates-formes pour y placer des canons et des mortiers. Nous \ oyons de plus qu'on répare les embrasures des batteries qui ont servi au bombardement de la ville, et qu'enlin on conduit des poutres et des planches du fort dans ces batteries.

Veuillez, messieurs les représentants, peser toutes ces considérations ; et j'ai tant de confiance dans votre loyauté que je n'hésite pas do réitérer auprès de vous la demande de cessation des travaux, que j'ai faite dans le temps à M. le général Frimont, bien persuadé que vous ne balancerez pas de votre côté à en reconnaître la justice et à y accéder.

DE DEROY, gî-ni^r.tl-iiKijor et cominandanl.

CORRESPONDANCE 01- F I CIELLE. 499

Merlin de Thionville, reprdsenl., etc., au général major de Deroy, commandant

à Manheint.

2 prairial an 3* de la Rcp. (21 mai).

Je reçois, le 2 prairial an 3* de la république française, votre leltre datée de Maiiheim le 20 mai 179.).

Vous m'observez, monsieur, qu'en vertu de la capitulation pour la reddition du fort du Rhin, on ne peut construire aucun ouvrage « sur un terrain compris dans la capitulation » . Vous ajoutez que « les usages de la guerre le veulent dumoins ainsi » . Je réponds d'abord que nulle part dans la capitulation il n'a été question de cette condition que l'usage do la guerre admet peut-être chez vous. Mais en guerre chacun a ses usages indépendants les uns des autres, et nous n'avons pas toujours fait la guerre à la mode de nos ennemis.

Aujourd'hui, cependant, conformément à tous les usages de la guerre , nous nous mettons en état, en réparant nos premiers ou\Tages, et on en construisant d'autres, d'empêcher des tentatives hostiles que l'on pourrait essayer sous la protection du feu de votre place, si nous n'étions pas en mesure d'y résister.

Voilà, franchement, le but des travaux qui paraissent vous donner de l'inquiétude.

11 suffira sans doute de ces explications et de l'assurance que je vous donne de nouveau que Manheim ne sera point brûlé, pas même inquiété, tant que la guerre ne se fera que de ce côté-ci du Rhin , pour vous engager à retirer la demande que vous me faites. Je vous salue sincèrement,

MERLIN de Tiiionville.

Le représentant du peuple Rivaud à son collègue Merlin de Thionitlle.

k OberingcUieim, le 3 prairial, l'an 3' [i-l mai).

Notre situation en subsistances, cher collègue, devient chaque jour plus alarmante. Depuis le 29 du mois dernier l'armée a éprouvé les plus grands besoins. Les distributions ont manqué plusieurs jours à l'attaciue de gauche; le manque de matières, la mauvaise direction des convois ont été la cause de ce manque de service qui a donné lieu à des pillages de pain en roule. Le soldât , en manquant depuis trente-six à quarante-huit heures, allait au-devant des convois et les pillait; ce qui, tu le sais, donne lieu à des gaspillages qui, seuls, sont capables défaire manquer entièrement lo service. Il a été pris sur-le-champ des mesures pour assurer les convois en route. Des détachements commandés par des ofliciers les escorteront,

200 COIUIESPONDAXCH OFFICIELLE.

et ils en demeureront responsables. Je suis à la recherche de ceu\ qui ont donné lieu à ce manque de service (]ui m'a fait craindre les suites les plus fâcheuses Des corps entiers se sont prononcés et ont menacé de déserter si on ne leur donnait du pain. Ces corps étaient précisément ceux qui étaient le plus à portée de l'ennemi du côté de Monbacb. On les a changés et fait passera l'attaque du centre.

Dès que j'ai été instruit de ce retard dans l'arrivage des convois, je me suis rendu à Kreuznach pour prendre connaissance des causes de ce manque de service, ainsi que de celles de la mauvaise qualité du pain. Je n'ai pu éclaircir précisément les premières, mais il résulte des renseignements qui m'ont été fournis que le manque des matières a occasionné du refard dans les convois, qui n'ont pu arriver assez à temps pour (jue la distribution du pain ait pu être faite pour le jour auquel il était dû: joint à cela la mauvaise direction do plusieurs convois qui, soit par l'inattention des conducteurs, ou par des ordres particuliers, n'ont pas suivi la direction qu'on leur avait donnée. Je te promets que dès que je serai parvenu à éclaircir ce dernier fait, s'il y a des coupables, ils seront envoyés au tribunal.

11 est cruel . en parcourant la ligne, d'entendre le soldat ne proférer que le cri: «Du pain! du pain! «C'est ce que j'ai éprouvé le 30 dernier, en allant visiter la ligne avec notre collègue Talot qui était venu précisément pour que je révoque l'arrêté que nous avons pris pour affecter spécialement le bailliage de Castellane et quelques autres avoisinants à cette armée. Je n'ai pas voulu acquiescer à sa demande, bien qu'il m'ait exposé que les besoins de Sambre-et-Meuse étaient tels que sans le secours, au moins du bailliage de Castellane, son service manquerait à coup sûr. Mais mon acquiescement ayant dû compromettre aussi infailliblement celui de l'armée devant Mayence, qui, par sa position, est bien plus importante, je me suis roidi Mon refus, néanmoins, ne me tranquillise pas parfaitement . parce que je connais le principe de l'armée de Sambre-et-Meuse, et que je suis moralement sûr qu'on frappera des réquisitions sur le territoire de ce bailliage. Aussi ai-je recommandé aux divers agents d'enlever tout ce qu'y s'y trouve dans le plus court délai.

Tu vois, cher collègue, combien est terrible notre position, surtout en se rappelant que les caisses, tant de l'armée que des départements, sont absolument dépourvues de numéraire. Si je conclus quelque chose avec les fournisseurs, j expédierai un courrier au Comité de salut public, et je t'en instruirai en même temps.

Le chef lie l'étal-major l'a fait conuiiître la petite alTaire (lui a eu lieu le .TO dernier. Nos vediîlte,-^ so sont reculées {W' (lucKpies toises. Depuis ce jour rien de nouveau.

Salut et fraternité.

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