‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 4 sur 56 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

DE

La vie de Merlin de Tliionville reproduit en raccourci les phases principales de la révolution. Elle est liée aux actes les plus essentiels de ce grand drame, et y représente avec une fidélité soutenue le parti moyen, ses mérites, ses vertus, son insuffisance. Issu de cette éminente bourgeoisie à la- (|uelle appartiendra toujours dans l'histoire de la régénération de rEuroi)e l'honneur de l'iniliative, Merlin l'a consfamment et énergiquement servie. Ardent à la lutte, il figure au premier rang, i)endant cette période initiale, contre tous les ennemis delà France et de la liberté. Le clergé, la noblesse, la

2 VIE ])ll MKULIN 1)1-; THIUNMLLE.

roynuh', rrlranyer, la VendL'O , la rriininclle coiiiiiiuiic de Paris, reçoivent succcssivojiicnt ses coups. Mais la iialidii est lassée avant lui par lant d'efforts et de combats; et quand il croit pouvoir se reposer enfin dans cette victoire et cette paix (jui lui échappent sans cesse, vient le tour des soldats, et les masses ayant cessé de se sentir suffisamment intéressées à la république, ce tour funeste réussit. Merlin redescend alors avec tristesse dans le silence de la vie privée, et s'unit à cette élite généreuse au sein de laquelle se concentre, pour un prochain réveil, l'esprit immortel de la révolution.

Merlin était né dans la petite ville dont il a contribué à illustrer le nom en l'attachant au sien. Cotte ville, bien que sa jjopulalion n'ait jamais été considérable, a toujours joui d'un caractère à jiart. Son origine remonte aux premiers siècles de notre histoire; les rois francs y faisaient souvent résidence, et plusieurs actes de Charlemagnc en sont datés. Placée entre la (laule et la Germanie, elle s'était vue entraînée par les partages dans le cercle de l'Emjjire, mais sans cesser de demeurer au fond avec la France, connue l'indique, entre autres lénioignages, sa charte du xnr siècle en langue romane. Aussi favorisée que les villes des Pays-Bas, elle avait eu l'avantage d'obtenir de bonne heure celte constitution municipale sous l'cnq^irc de laipielle s'étaient formées ses mœurs civiles. Elle possédait ses droits et privilèges, ses élections, ses magistrats, son lieffroi, sa couronne de remparts; et son indépendance, chère à ses habitants, les avait portes plus d'mie fois à se défendre vaillamment. Au xvr siècle, im de ses maires s'èlail fait lucr sur la brèche, et une jxjpularilé persévérante s'était attachée à ce siuiveuir de belexenqtle. Enlevé à l'EuqMre par Condè, à la suite de la victoire de Hocrny, Thionville n'avait jtas tardé à se sentir rendu h ses vraies relations (Mi se retnmvanl avec la France; mais il n'avait pas moins gardé, dans celle iucorpdraliou à la monarchie, sa physionomie distinclive, et malgré siui e\i|^uïtè, il constituait une sortedecapitale pourTimpercepiible province que l'on ih'signait sous le nom de Luxembourg français;

C'est assez marquer ([uc les iikimits iiimii(i|iales, cnlrrtniiips [lar un vif esprit (le loealid", ne s'\ rlaiiMit point perdues. Fiersde leur origine, ([ii'à lorl ou à raison ils l'ont remonter au temps de César, ses habitants, aujourd'hui encore, aiment à se rrrlamcrdu nom de la petit(^ rivière, genms locl, ([ui, ronjointcment avec la Moselle, baigne leurs remi)arts après avoir rempli jadis leurs fosses; et sous le titre d'enfants de la Fensch, ils vivent familièrement ensemble dans une sorte de confraternité civique. Leur tempérament est essenliidlemcnt militaire, mais à la manière française, c'est-à-dire plrin d'initiative et de personnalité; et par rapport au chiffre de leur population, la quantité d'oiïiciers qu'ils ont fournis aux armées de la république et de l'cniiiirc a de quoi sur|)rendre. Efl'et ordinaire des villes frontières, et que renforce encore ici la double intluence du naturel et de la tradition, l'amour du pays, si lent ailleurs à se développer, s'allume volontiers chez eux dès l'enfance par le spectacle journalier des armes, le culte sérieux du drapeau et le face à face de l'étranger; et, grâce à cette conscience précoce de la patrie, le soldat s'y prépare inséi)arablemcnt du citoyen.

La famille de Merhn était une des anciennes familles municipales de la ville. Son père y exerçait, entouré de la considération générale, 1rs fonctions de procureur. Caractère ferme et actif, patriote énergique ^ au demeurant l'un des meilleurs esprits de l'endroit, il y est mort dans la dignité de président du district. Son fds Christophe était l'aîné de trois frères, (pii tous trois sont outrés dans l'armée et tous trois y sont devenus généraux s et d'une sœur qui ; unie à un colonel de cavalerie , a perdu au champ d'honneur son fds et son mari. Ainsi, de la paisible étude^ où l'on ne connaissait guère d'autres hostilités que celles de la procédure, ne devait sortir, en dépit des efforts paternels^ que l'amour des armes et des orages.

En vain le père, calculant au point de vue pratique les chances de la vie et le parti à tirer des heureuses dispositions de son aîné, voulut-il engager celui-ci dans les ordres, où, vu le ralentissement de la concurrence, le plus riche avenir paraissait

i VIE DE MERLIN" DE THIONVILLE.

assuré à un sujet aussi distingué, lo caractéro du jeune lioninic opposa à ces malencontreux projets une résistance invincible. Le spectacle des désordres et de l'hypocrisie du clergé avait soulevé son cœur, et, coiniiic il le dit lui-niéuic , il tenait poiu' impossible un serment qu'il se sentait au fond de l'àme incaj)able de respecter. Ce fut, en eflet, aux premiers élans d'une de ces passions qui naissent spontanément en nous à l'aurore de la vif, et (pii jious sont connue une révélalion instinctive de l'une des lois morales les i)lus essentielles de notre nature, que Merlin se reconnut et conijunt bien vite (pie ni mitre ni crosse ne balanceraient jamais pour lui la simple dignité de chef de famille. Néanmoins, tout en se refusant aux projets de son j)ére, il en relira un avantage dont il lui demeura toute savic reconnaissant, celui d'une éducation littéraire plus distinguée (pie celle dont se contentait généralement alors la petite bourgeoisie des petites villes. Au sortir de ses humanités, faites avec éclat au collège d(> Tbioiiville, il entra au séminaire des Lazaristes, à Metz, (jùil lit sa philosophie et sa physi(pie, et reçut pour couronnement de ses ('tudes le di[dôme de maître es arts de l'Université de Nancy. 11 ne faisait (pie d'achever ces préliminaires de la lliéologie, lorsiprenqKirté par la haine de la carriènî (ju'on lui destinait et troji soumis cependant à l'autorité de la lamilli! pour user la contre-carrer en face, il se décida, par un couji de tète à demi romanesque, à aller chercher refuge dans Paris contre l;i ))remiére explosion du mécontentement paternel. Iléduil, faute de ressources, à s'(Migager connue professeur de latinité dans un pensionnat militaire (|ui remplissait alors, à l'égard des armes savantes, le rôle dont s'est emparée depuis avec tant de snceés l'Ecole polytechnique, il eut tout le loisii' d'y conqd(''ter ses jtremières études en se fortitiant dans le gdùt et la connaissance des lettres ancienn(*s, sans ut'gligei" les modernes. H tenait beaucoup à c<'tte culture et s'imi |iarail voloiitiei's. Si.'condi' par une ini'inoii'e jn-ddigieiise, il se plaisait, jus(pie dans im âge avancé, à se réciter des vers et des jjassages entiers des auteurs classiipies; et ce n't'tail jtas une médiocre

VIE DK MERLIN DE TIIIONVILLE. r>

singiilarilé, oncoro qu'un toi uoproclio no ninn(|u;il pas d'uno certaino prolondour, do lui ontondn^ artieulor, onlio aulns griefs plus sôrioux conlro Uolx-spiorro, colui do n'aydir jamais dépassé sa classo do ilirloriiiuo.

L'étudo des contrats, (pii sorvait autrofois do préliminairo à ccllo do la théologie, et (pii n'est au l'ond (ju'uno sorte de cours élémentaire de droit civil, lui avait l'ait éprouver le soupçon d'une vocation. Forcé de s'esquiver de Paris sous la menace de la llastille, à la suite de quel(jues propos trop hardis contre la cour, et jugeant que l'irritation do son père devait avoir eu le temps do se calmer, il revint se jeter dans ses bras et se mit dès lors avec, résolution à l'étude du droit. Uecu avocat au parlement de Metz, il ne tarda pas à s'y créer une position satisfaisante. L'étude paternelle, qui possédait la clientello d'un assez grand noinhi-e d'ahhaves et de seigneuries, lui fournissait non-seulement de l'occupation, mais les éléments d'une solide connaissance de la situation de la noblesse et du clergé. C'est dans cette pratique assidue des choses et des personnes, que, se confirmant dans ses impressions de jeunesse sur ces deux classes qui pesaient si lourdement alors sur la France, il apprit à juger en maître, en V touchant du doigt, des inconvénients de la richesse ecclésiastique pour le clergé lui-même, ainsi que des sévices imposés aux campagnes par les derniers restes des droits seigneuriaux et féodaux. Les enseignements philosophiques du siècle ajoulanl leur influence à ce que lui révélait son expérience de tous les jours, il compta bientôt parmi les plus vaillantes tètes du parti novateur de sa petite cité. 11 atteignait à ses vingt-cinq ans au moment même de l'ouverture de la première assemblée des notables, et l'on peut aisément deviner que le débat entre les parlements et la cour, avant-coureur des grands orages, ne trouva pas notre jeune avocat indiiïérent. Non-seulement il pérorait, il agissait, et dans le mode le plus cavaher. Thionville, comme la plupart des villes de garnison, avait pris feu, dans la chaleur de ces querelles, par la collision entre les officiers et la bourgeoisie, et les quatre Merlin n'avaient pas été des derniers

à sniilonir conlro Inulos cos légères épons l'honneur ilii tiers. Ils jouissaient dès lors, tlans leurs alentours, d'un certain renom, el, à Y(tir leurs alliu'i^s, on aui'ail [)u pi'i'saiicr sans jieinc le rôle qui les attendait dans les aventures de la révolution el de la guerre. Le nùtr(>, tout praticien qu'il lut, ne s'était p;is trop embarrassé dans les plis de sa robe, et donnait volontiers le ton à ses cadets, lion écuyer, passionné chasseur, habile à tous les genres d'escrime, il préludait, sans le savoir, à sa prochaine vie, mi-partie guerrière et mi-partie parlementaire.

Son caractère achevait ainsi do se tremper. Tel notre génération l'a connu, tel devait-il être dès lors, car il l'ut toujours semblable à lui-même et jeune jus(pie dans sa vieillesse. Cœur ardent, énergie terrible, puissance merveilleuse de conviction et d'action; grand patriotisme, gramh^ tlroiture, grand courage ; ami de la gaieté, et portant jusijue élans les dangers son intrépidité riante; esprit vif, nanjuois, plein de saillies; Gaulois par toute sa nature, même physique, non moins (jue par son nom antique de Merlin, il avait particulièrement gardé ce trait dont Ausone se seit pour dépeindre les habitants de la Moselle : Lœtiim frnntc scvcrà uigcninm.

11 s'était marié vers l'époque dont nous parlons. Revenu de l'attachement idéal qui avait dominé sa 'première jeunesse, il avait mis sa main dans la main d'une amie d'enl'ance, et dans des conditions d'une originalité touchante. A l'opijosé de ce (ju'ont imaginé (juelquel'ois les romanciers, madame Merlin avait vu, avant de s'unir à lui, celui auipiel elle était destinée; mais SCS yeux s'étaient lérniés à la lumière (piand elle aurait eu tant de bonheur à le revoir enc(jre. La cécilé l'avait IVap|»ée dans son printenq)s. Peut-être ce malheur, (jui eût écarté d'elle bien des jeunes hommes, contribua-t-ilaucttnlraire à intéresser encore davantage son époux à sa i)ersonne. Je m' puismirux l'aire qm." de consacrer à sa mémoiie (pieUiues lignes (|ue je trouve écrites de la main, déjà gla(é(^ par l'âge, de .Merlin : tt Ayant eu l'avanlagi.' de recevoir île son père, directi'ur charitable de l'hôpital, une excellente éducation, elle avait de l'in-

slniclion et do l'esprit. SavoixélaitroinaniiiaLle et cullivéo; elle s'accompagnait agréablement avec la guitare, et ne manquait pas de talent sur le piano. Sa taille était élevée et gracieuse, ses manières aisées, bien (pic le sentiment de son infirmité lui donnât (piel(juo chose de timide et ({u'elle parût respirer la mélanculie. Du caractère le plus doux, son cœur était parfait. Elle aimait à compatir à toutes les infortunes, à soulager toutes les misères, et elle portait sus consolations jusque dans les prisons. Estimée et recliercliée de tout le monde, qui ne l'aurait aimée? Toute la ville applaudit à notre union. » La sérénité de son intérieur, le dévouement d'une compagne qui n'existait que pour lui, le don de deux riants et vaillants enfants, furent sa récompense; et plus tard, dans ses hautes positions, au milieu des séduction^ et même des instances du divorce, jamais la pensée d'une séparation ne put seulement ellleurer son cœur.

C'est par l'intermédiaire des fonctions munici[)al(^s que Merlin, comme beaucoup d'autres hommes de la révolution, s'élma aux régions supérieures de la politique. Nommé d'abord officier de la garde bourgeoise , il fut choisi , lors des élections communales, pour premier officier municipal do sa ville. Envoyé en députation à Paris par ses concitoyens, au moment où les patriotes de nos départements de l'Est commençaient à prendre alarme, atln de solUciter du gouvernement les fusils nécessaires à l'armement de la garde nationale, il vit Lafayette ; et liicn (pi'amené plus tard à juger tout autrement ce personnage entouré alors de tant de prestige, il n'en fut pas moins vivement électrisé par son contact. 11 revint à Thionville plus exalté c|ue jamais, indigné contre un clergé (jui prf'-férait les intérêts de Rome à ceux de la France, contre une noblesse qui se préparait à guider l'étranger au cœur de la patrie, contre une royauté conspiratrice et déjà prête à trahir tous ses serments pour restaurer toutes ses tyrannies. A sa première arrivée à Paris, la Bastille avait fait son épouvantail, et bientôt même il avait dîi fuir devant ses sombres menaces; cotte fois, sur l'omplaoement qu'elle avait occupé, il avait

8 VIE DE MEllLTN DE THIONVILLE.

pu liro la faniouso inscription : « Iri l'on danse, » nt dans son enthousiasme juvénile, celte métaui(»r])liose lui avait semblé rembléme de celle qui allait s'accomplir aussi promptement et aussi sûrement dans tout l'ensemble du pays : heureuse espérance, rpic partageait alors toute la nation, et dont six écroulements de constitutions en moins d'un siècle ne nous ont (pie trop fait revenir!

Le moment de rpiitter, en même temps que sa profession, les modestes fonctions dont il avait ('t(i honoré par ses concitoyens, n'était pas loin. Les difficultés croissantes de la révolution appelaient une nouvelle levée , et sa réputation de droiture et de patriotisme, jointe à l'éclat de quelques causes éloquemment plaidées à la cour de Metz contre des prétentions seigneuriales, le désignaient en première ligne à l'attention du département pour les élections de la Législative. Il eut la satisfaction de s'y voir nommer par la presque unanimité des suffrages. Los portes de la carrière politique étaient ainsi ouvertes devant lui. Il dit adieu à cette petite cité qui lui avait donné naissance, éducation, famille, patriotisme, et qu'il était destiné à ne plus revoir qu'à la volée; vingt-huit ans, de la santé, du cœur, des convictions, une énergie à défier l'univers, et devant soi les entraînantes perspectives de la révolution naissante, il n'en fallait pas tant pour décider le jeune représentant de la Lorraine à se jeter avec ravissement et à corps piM'du dans la brûlante capitale. 11 partit au milieu des acclamations de sa ville, emmenant avec lui, pour refuge et sauvegarde, sa femme et ses enfants.

Merlin arrivait à Paris avec une résolution jiarfailemenl arrêtée ((Hitrc la royauté, .\vaiit même de s'être éclairé au foyer de la capitalr, il avait ((inipris ipic les voies ouvertes par l'assemblée ipii venait de liiiir u'/'laieiil pa< de iialui'e à être suivies. Placé, dans sa ville natale, ^ur la nmte de Paris à Cobleiilz,

au contact île la France et de la Germanie, il avait vu de près les manœuvres de Tarmée , de rénii^ration, delà cour, de l'étranger, et pressenti dans la Lorraine allemande, demeurée presque aussi éloignée de l'esprit du siècle que la Bretagne et la Vendée, toutes les ressources laissées au fanatisme ; c'était sur la royauté que prenaient appui à ses yeux toutes ces menaces à la révolution, et la Constituante avait fait de la royauté sa clef de voûte. Tout en s'associanl du fond de Tàme aux principes généraux inscrits par celte illustre assemblée au frontispice de ses lois, il rejetait donc comme dangereuses et inconséquentes ces lois elles-mêmes; et il avait raison.

Aujourd'hui que, jugeant les choses de plus loin, nous pouvons les juger d'un coup d'œilà la fois plus étendu et i)lus ferme, il nous apparaît clairement que les hommes d'Étal de la Législative, avec moins d'éclat que leurs prédécesseurs, étaient cependant animés d'un sentiment plus juste. Engagés plus profondément dans l'ancienne société par tous leurs précédents, et n'apercevant pas encore dans toute leur plénitude les symptômes d'une rénovation radicale, cesderniersavaient cherché à rajeunir ce qui s'éteignait, et composé avec ce dont ils auraient dvi tout au moins favoriser la ruine. lien résultait qu'à l'opposé de l'harmonie politique et sociale qu'ils s'étaient flattés d'établir, ils avaient créé partout des dualités que la violence seule jiouvait résoudre : dualité entre l'ancien clergé, maître des consciences et seul dépositaire de la foi catholique, et le nouveau clergé soutenu par les suffrages du peuple et les subventions de l'État; dualité entre la noblesse, réduite, malgré la supériorité de sa base territoriale et son prestige à peine terni, à la condition légale de la bourgeoisie, et la bourgeoisie elle-même: dualité entre la bouraeoisie, dotée de toutes les faveurs de la loi, et la classe laborieuse tenue en suspicion et laissée en dessous; dualité entre les entités communales et départementales, douées par elles-mêmes d'une vie complète, et le pouvoir central dépossédé de sa légilime influence à leur égard; enfin dualité siq)rèmc entre la souveraineté de la nation et celle du roi. C'est de toutes

10 vin DE MERLIN DE THIONYILLE.

ces dualités, dr^i'iirraiU iiirvilalilcmcnl en conflits, que devaient naître l)ientùl tous les drsordres et toutes les diflicultés de la révolution.

Et supposé même (juo les lois de l'Assemblée conslituanle eussent tran(iuillemenl triomphé de tant de conflits, quel eût été, en d(;linilive, leur résultat? Un clergé redoutable, représentant officiel de la croyance populaire, armé, par le suffrage des citoyens, d'un droit implicite contre les dissidences, et, pour tout dire, d'une juridiction aussi absolue qu'aux temps barbares dont il ressuscitait la discipline; une noblesse (jui, largement assise dans les campagnes par la propriété foncière et dégagée de ce (jui entretenait contre elle chez les paysans une irritation séculaire, n'aurait pas tardé à reprendre la prépondérance par son crédit, ses traditions* d'élégance, ses salons, ses richesses, et à relever peu à ])eu, la première efïervescencc une fois apaisée, les lois nécessaires à son existence; une dynastie qui, fondée sur l'autorité des siècles et les habitudes du pays, et travaillant patiemment à sa restauration à l'aide des armes de toute esj)èce laissées entre ses mains, n'aurait pas eu d(^ peine à ressaisir avant }>eu, comme préliminaire, sa souveraineté de fait. Les racines mères des anciens États généraux n'étaient pas coupées, elles n'étaient que rafraîchies; et, en dépit des prescriptions uuitairf^s de la constitution, cette vieille forme, depuis longlcHips absoliniK'iii faussée par l'absence d'un corps aristocrati(pie V(''ritable, c'est-à-dire rcjtrésentatif des libertés individuelles, aussi bien (jue par celle d'un clergé réel, <'est-à-dire représentatif de toutes les vives luuiièi'es du i>ays, am'ail \r;ii^einlilablemeut bieut(H iini par re|iarailre, le bas pru|i|e deiiieur;uil oublii'', conuiie au iiio\eii âge, dans sa di'gradalioii, sa misère et sa nullité polili(pie.

C'est à (pitii, dans leur auimosili'' ciuitre la liniide cl illiigi(]uo coMsiituliou de leurs prc'di'eesseursjes r(''pulilieaiiis de la Législative liarrèicnl earn'nieiit le elieniin, ou iipp( l.iiii le peuple à les souteuir; et la |)oslèrité, pour laijuelle ils se sont généreusement (h'voué-:;, Irnr en devra reconnaissance. S'ils n'ont pas

VIK DE MERLIN DE THIONVILLE. Il

roussi à fonder lunlro nouveau, du moins ont-ils puissammonl conlriliué à préparer son établissement futur. Il leur sullll, pouiavitji' liji'n Miérilf' ilc la nation, d'être parvenus à tenir soulevé jjendant quelque tt-mps le vieux réseau, clergé, noblesse et royauté, qui pesait sur elle si lourdement, en t>ènant ])ar sa pression les mouvements par lesquels elle tendait, depuis la di'eadi'uce de la uionarehie, à contracter une forme sujtérieurc à toutes celles quelle avait revêtues jusqu'alors ; et quand, par l'ellet des défaillances et des revers, ce fatal réseau est arrivé à retomber sur le pays, non-seulement il se trouvait en partie décomposé en raison de l'isolement que lui avaient fait subir ces vaillantes mains, mais le pays lui-même avait eu le temps de [irendre d'autres dispositions })lus avantafieuses à son avenir, et dont nulle réaction ne pouvait plus arrêter le protirés.

Rien ne s'était développé plus rapidement que les conséquences de la faute commise à l'égard du clergé. 11 n'est pas donné à un peuple d'inqjroviser un sacerdoce comme il improvise des armées. Le nouveau corps sacerdotal, comme il était naturel de s' V attendre, s'était montré tout à fait au-dessous de sa làclie ; et même, indépendamment de la défaveur méritée par des bommes qui, après être demeurés prosternés toute leur vie devant Uome, se dégageaient si lestement, pour des avantages temporels, de leur fidélité, le personnel clérical, déduction faite des prêtres réfractaires, ne demeurait pas assez nombreux pour le service du pays. En s'appuyant sur Tidée d"un clergé nouveau, la loi s'était donc appuyée sur une cbimére. Et aussi, à prendie les cboses, non dansleursystémeofliciel, mais dansleur réalité, étaitil permis de se demander quel était finalement le bénélieede la réforme. On avait, il est vrai, enlevé à l'ancien clergé des ressources matérielles, des traitements, des presbytères; mais on ne lui avait ôté ni li^s âmes qu'il avait élevées dans sa discipline, ni les movens de continuer à les tenir soumises, ni même le

droit do prôconisor logi(|uomr'nl, avor anatliôino sur les formos iiouvellos, lo fiilte de liomo. Non-seidoniont co culte se perp'''tuait, à l'opposé delà r(''V(>lutio]i, mais il se pcrpi'Muait av(^c l'ardeur (jui anime toujours une secte persécutée. Au fond, rien n'y était changé que son caractère devenu plus simi)le, ses sectateurs devenus plus fervents, ses ministres à la fois plus fanatiques et plus hostiles. Le poëte Ghénier, dans son adresse à la Législative en faveur de la liherlé de conscience, disait (pie la Constituante, après avoir détruit un clergé, en avait l'ait un autre : il aurait dû dire, pour être exact, qu'en cherchant à en faire un, elle en avait régénéré un autre.

Mais, d'autre part, en hrisanl les attaches f[ui liaient l'ancien clergé à l'État et en surexcitant tout ensemhle sa haine contre la répuhlique et son amour pour Rome, la Constituante avait mis plus à vif que jamais le fond de cette institution. La puissance romaine se témoignait désormais parmi nous sous sa figure la |diis roide. Sa hiérarchie se présentait sous les traits d'une armée étrangère cantonnée à la surface du pays, mieux encore comme une sorte de gendarmerie ecclésiastique, dispersée systématiquement jusque dans le dernier village et recevant son mot d'ordre, non des autorités nationales, mais d'une autorité à part, étaltlie au delà des frontières, et guidée par des intérêts personnels diamétralement opposés à ceux de la France; et chez tous ces représentants de Rome, la qualité de Français semhlait s'être évanouie pour ne plus laisser paraître que celle de sujets et serviteurs du pape. La [josition du clergé réfractairc ainsi définie, la conclusion était toute prèle : il ne fallait, pour la formuler, que logiipie o\ (''iiergie.

Ce fut Merlin qui s'en chargea. Ou parlait autour de lui do (concessions et d'atlermoiemenis; il rejette ces vaines mesures : c'est le clergé (|ui a ouvert les hoslilités contre la nation, et la nation n'a plus (h'-sonnais d'antre ji.iili (pie de les soiilenir. (( Les |irètres réfractaires, dil-il à rasseinhlée dès novemhre 01 , sont vos plus cruels ennemis, (i'esl à eu\ (pi'il faut atliiluK.'r les trouilles terrihles rpii (h^solent la r(''|uihli(pie , cl duiil \o

lalilf'aii est mis chatiuo jour sous vos yeux. >i'ijspércz [las rciial^nor leur amitié à lurcc de bienfaits : la rancune de prêtre esl éternelle. Leurs liostilitcs ne cesseront pas; et, je vouslo prédis, ce sont eux, si vous ne vous mettez en mesure, qui, par leurs relations et leurs menées, finiront par précipiter la constitution dans le gouffre. » Le mot décisif n'est pas encore prononcé; mais la guonv dirigée contre la révolution dans la chaire et le confessionnal s'animant de plus en plus , ce mot lui échappe : (' Le fanatisme, dit-il à l'assemblée en avril 92, est prêt à faire couler le sang des citoyens : je demande que tous les prêtres perturbateurs soient chargés sur des vaisseaux et envoyés en Amérique. » Les applaudissements des tribunes et de l'assembh'C répondent à son audace. Y(M'gniaud l'appuie, mais en substituant à la proposition de Merlin une proposition moins radicale, et qui est adoptée par l'assemblée : « Je demanderai aussi, dit-il, non \k\a (pie l'on charge les vaisseaux de prêtres, mais que le comité des douze nous développe dans son rapport le principe de la déportation, alin que l'on sache dans quelles circonstances il est permis à une nation de rejeter de son sein ceux qui le déchirent. » Il est décrété à la suite que tout prêtre réfractaire pourra, sur la dénonciation de vingt citoyens de son canton, être conduit à la frontière et expulsé. Cette première loi est une loi conmiinatoire, mais elle demeure vaine devant les emportements du fanatisme et de la foi. C'est à la fin d'août seulement, au moment où l'ennemi est aux frontières, où la patrie est déclarée en danger et quand la Convention va paraître, (jue l'assemblée se décide et prend le parti indiqué cinq mois auparavant par Merlin. « Considérant, dit-elle, que les troubles excités dans le royaume par les prêtres non assermentés sont une des premières causes du danger de la patrie, décrète : Tous ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment, ne l'ont pas prêté, seront tenus de sortir sous huit jours des limites du district et du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du royaume.... Passé le délai de quinze jours, ils seront déportés à la Guyane. Le conseil exécutif donnera en consé-

14 VIE DE MEKLIN DE THIONYILLE.

(luencc dcsordi'fs poiiriairc cninipor (i apiirovisiornifr les vaisseaux nécessaires au Iraiisporl dcsdils ecclésiasli(|ues. )>

Pciit-ctro, 0)1 di'oil strict , l'Ktal était-il Inndé à coiisidértn' Icsciloyens laisaiU prol'ession d'octroyer les sacreuients counne placés on dehors de la condition coHnMuno,ol à ne leur concéder, comme à des agonis publics, le libre exercice d'une profession aussi grave que sous la garantie d'un serment propre àfavoi'iser la paix civile; ])eut-étre mémo, assuré que les prêtres rél'ractaircs étaient tenus par leurs engagomonls à résister sourdement à son autorité et à fomenter contre lui la révolte , pouvait-il encore, sans dépasser son droit, les éloigner du territoire, par mesure de |)olice, tant que leur })résence y paraîtrait dangereuse; peut-être enfin, pour demeurer dans la question de fait, la proposition de Merlin, appliquée, dès l'origine, avecriuimanité désirable, comme une sorte de grande retraite ecclésiastique, aurait-elle coûté à la France et au clergé lui-même moins de sang, moins de persécutions, moins de maux et de frais de tout genre que la marche graduellomont menaçante suivie par la révolution. On conqirond d'ailleurs qu'avec les idées que son expérience hu avait données du corps sacerdotal, cette expulsion de quelques milliers de mauvais citoyens, étrangers à la patrie, sans propriété, sans famille, isolés de tout, sauf de Homo, (lovait lui causer peu de scrupules. Il ne doutait pas (jue, soustraits à leurs séductions, leurs partisans ne se rendissent bientôt, connue il l'avait fait lui-même, à l'ouqtiro de la raison et de la philosophie. Il ne doutait même pas (pie les prêtres de l'Kglise onicielle, grâce à leursi'qiaration d'avec cott(> capitale dos papes et des Césars, foyer df! toute su|»erstition commr (\r tout despotisme, n(! fussent eux-mêmes iirochaiiieiiieid. conduits à donner l'eNeniide on renonçant à leurs mythes jiour n(^ j)lus s'attacher (pi'aux insi)irations d*^ la religion Jiaturolle. (!onlorménient aux tendances générales de son lem|)Si il n'avait de goût (pie ])our les vérités pures, ol. n'avant pHinl été instruit à choi-cber sous les symboles leur fond réel, les svs- Icnics christologiqucs et les cérémonies qui s'y joignent no lui

VIH DE Ml'KLIX DE TllION VILLE. 45

scMihlaioiit (]uo tics l'utilités mal proportionii(''es îi la liraiulour du celui (lue, |iar une soiic d'anlitlièsc tacite, il se plaisait à ne jamais nommer que le Créateur des étoiles fixes. Des pn-djcaiours de morale lui sunisaieiil, et il aurait ;timé à leur faire immédiatement table rase.

Aussi n'avait-il pas él(' des derniers à applaudir au spcrtaclo donné à la Législative jtar les prélats ses collègues, lorsque, par l'organe de l'un d'entre eux , ils avaient fait la proposition do renoncer au costume distinctil' des ecclésiastiques. A leur avis, c'était tout uniment rentrer dans les rangs de la multitude ; mais pour Merlin c'était bien davantage. Donnant à cet acte toute sa valeur : « Rompons ouvertement ainsi, dit-il à la tribune en leur répondant, rompons avec un passé odieux! Proscrivons à jamais des emblèmes qui ne cessent d'entretenir parmi nous les souvenirs de tant d'atrocités! » Emporté par sa logique et parson zèle pour le monde nouveau, il aurait même voulu aller bien au delà. Le costume n'était pas le seul emblème qui fît entrer jusque dans la révolution les prolongements du moyen âge, et (|ui mit en communion le clergé régénéré par le sentiment de la nationalité avec le clergé des temps barbares ; du vêtement des prêtres à leur arcliitecture il n'y a qu'un pas, et la proscription de l'un menait tout droit à celle de l'autre. Merlin n'osa cependant pas en faire la motion; mais que de fois ne l'ai-je pas entendu, dans sa vieillesse, se demander si la révolution, cédant à un vain respect, n'avait pas manqué de vigueur à cet endroit; si les admirations arcliéologiques (ju'il voyait surgir autour de lui n'étaient pas une fantaisie sans consistance, qui, en tout cas, n'avait besoin pour se satisfaire que de (juelques débris connue ceux de l'art antique; si tous ces monuments d'un âge condanmable ne se trouvaient pas fatalement liés à leurs auteurs, et ne feraient pas éternellement dntendrc à la nation les mêmes leçons; et sij en définitive^ l'esprit religieux, quel ({u'il fût, destiné aux générations à venir^ ne se serait pas senti plus aninn^ et plus libre en n'apercevant devant lui (jue des temples ruinés, et par conséquent des temples nouveaux à rebâtir.

16 VIE DE iMIÎllLlX DE THIUXVILLE.

Mais en atlcndanl la n'alisalioii do ces espérances, que tleveluiil le |)riiicii)C sacre de, la Hljcrté do conscience, tiré i)ar la Constiliiaido dos onli'aillcs iik'iiios di' la iialimi, et proclamé la veille aux acclamations de tout le pays? l'ouvail-on se Ilallor do cunverlir les âmes du jour au lendemain, comme on déportait les minisires en révolte? En dépit de l'influence de la philosophie, il y avait encore en France une multitude de personnes, de Icmmes surtout, (jui, nourries dès leur enfance par le sacerdoce de Rome, s'étaient fail de l'usage des sacrements qu'il administre une seconde nature : comment répondre aux exigences de tant do consciences, après avoir expulsé ceux qui constituaient à leur égard les seuls intermédiaires légitimes avec le ciel? Ainsi l'on exaltait la liberté, et l'on instituait du même coup la tyrannie. Et quelle tyrannie plus odieuse, en ell'et, que celle (jui touche au plus secret des cœurs, qui interdit à l'homme de conmiercer comme il l'entend avec la divinité, (|ui va jusqu'à le priver de ce qu'il regarde comme ses titres de légitimité dans la naissance, dans le mariage et dans la mort? Dans le l'ait, par cette violence exercée moins encore sur les prêtres que sur leurs habitués, la révolution se contredisait donc elle-même ; et qui ne sait (pi'on politique, se contredire, c'est enfermer la mort dans son soin?

A qui la faute cependant? Ouand un autre a semé le vent, est-ce à qui récolte la loin|ioto ipic la responsabilité ajipartiont? La promién^ consé(juonco du princi|)o do liberté, mis par la Conslituanlo on avant do toutes ses lois, eût été le respect égal de loulo conscicnco, et la socondi^ l'abolition (]c Inulc rcli^iitn d'Elal ; o[ pour iiiciicr les deux conséipioncos de front, il no fallait qu'assiucr, par un liailom.'iit identique accordé à cliacim d'eux, la libio eonourreiiei^ de Inus loscidlos. li'asseud)lée n'eùl-eilr |i;is r(MISsi à éviter (le la sorte toute hoslilili'" de la pail i\i'> pr(''ll'e> de li(iiil(\ elle leur aiU'ail n\r du

moins tout prétexte It'giiiuie; et (piel(picsd(''sordros(|u"ilsoussent pu dés lors sus( iler, la n'-volulion était assez l'orlo j)our en triompher par une application régulière du droit connnun. Tout

en laissant leur institution suivre tranciuillenu'nt ircllc-niL-nio le cours do sa (lécadence, il sutlisait, poui- mettre obstacle au débordement des superstitions (jui eu émanent, d'élever contre elle une instruction publique formidable , soutenue par une large prédication des leçons cvangéliques , portée par des liommes dévoués jusque dans les derniers villa^ies. Le clergé princii)al diiiu.' nation, à une époque ilo luiiiii^Tes, n'est pas celui (jui a la cbarge des liturgies, mais celui (|ui nourrit l'esprit du peuple dans toutes les directions, dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie, dans la morale, et qui élève ainsi les cœurs et les intelligences ;iu plus haut. C'est ce qu'avaient admirablement senti nos ancêtres lorsqu'ils avaient rangé à la tète de leur hiérarchie spirituelle les philosophes et les poètes, ne laissant aux administrateurs de sacrements (jue le troisième rang; et le clergé romain s'étantpeu à peu amoindri lui-même jusqu'à ne plus renq^lir que ce dernier rôle, le moment semblait venu de le réduire sans violence à la vérité de son état, par le simple elï'et de l'opinion revenant paisiblement sur ce point à la tradition nationale.

Il ne semble i)as douteux ({u'cu L'-i^uant à l'assemblée appelée à lui succéder une telle politique, l'ondée à la fois sur le respect du droit et sur celui de l'esprit religieux sous toutes ses formes, l'Assemblée constituante n'eût assuré aux tendances de resjirit moderne toutes les conditions nécessaires à leur succès définitif. Peu à jjcu, se faisant jour au milieu des encombrements du passé et des nuages entassés sur l'avenir, le génie national aurait trouvé sa vraie route et formulé, dans des types que nous ne sommes pas encore en mesure de soupçonner, les croyances destinées aux âges futurs. C'est alors seulement que, tirant de son propre fonds toute sa foi, le l»ays aurait pu se trouver logiquement en droit de ne consacrer chez lui, en fait de rehgion comme en fait de gouvernement, d'autres représentants que les siens , et de ne donner accès à ceux de l'étranger que subsidiairement et à titre de tolérance. A la vérité, la révolution se n'-sigiiait ainsi à ne s'aflVanchir com-

18 VIE nE MERLIN DE THIONVILLE.

plélomoni do Romo qu'avec le t('i)i|ts; mais d'un cngagcnicnt créé par les siècles, une nation no s'alTranchit jamais coniplélement qu'avec le secours des siècles; le passé y demeure toujours inséré dans le présent par quelques prolongements, et c'est une grande faute, en politique surtout, de refuser, dans son développement, au principe de continuité le tribut (pii lui est dû; car l'histoire nous montre qu'en dépit de l'audace des révolutions, et trop souvent avec de terribles frais, ce principe no manque jamais de ressaisir sur elles ce qui lui appartient.

La difTiculté relative à la noblesse tendait à s»; résoudre d'une manière bien plus simple. La noblesse vidait d'elle-même le pays, et, comptant sur une restauration par les armes et sur les larges dédommagements qui en seraient la suite, elle y laissait la place à la bourgeoisie. Plus cette classe était devenue inutile à la nation, i)lus elle avait pris d'arrogance. Dépouillée successivement de tous ses offices territoriaux par le pouvoir central , de plus en plus infidèle au mandat normal des aristocraties qui est d'entretenir au-dessus de la condition vulgaire des types d'indépendances et de dignité, réduite à ne plus représenter que la servilité courtisanesque et militaire, elle avait affecté en revanche de se donner les caractères d'une caste, et se targuait de renfermer dans ses veines un autre sang (]ue celui du peuple, (juelloquefut, à cet égard, la valeur de ses prétentions, ces prétentions n'avaient j)as moins eu pour ellel de détacher son cœur du p:i)s, ton! eu aciievaut de l'x rendre alisohmieul insupportable : sous leur couleur de descendants des anciens conipiérants, les nobles n'étaient plus désormais aux veux de la mullilude (pi'une troupe de parasites épar|iillée à la surface de la l'ranc'' et \ \i\anl iin|iudriiiMienl, de prif eiMil>, à >es dépens.

C'est ainsi que, des l'origine de la rcMilulion, la (|U('stion s'était ti'ouvé(î résolue contre celle classe orgueilleusi', d'api'ès ses principes cl sur le propre terrain de su vanité, avec une

roideur que ki passion la plus hostile aurait à peine égalée. Pour la condamner, il avait suffi de la prendre au mol. Si la noblesse se déclare issue de la (Icrmanie, ([u'elle y retourne; et si les biens dont elle jouit parmi nous sont une dépouille de guerre enlevée à nos ancêtres par les siens, soyons assez hardis et assez forts pour retourner aujourd'hui contre elle le droit de la victoire : telle était , en efll't , la réponse logique de la bourgeoisie à cette aristocratie exaltée et déjà agonisante. Elle s'était catégoriquement formulée, dès l'ouverture de TAssemblée constituante, par l'organe de Si('yès. « Le Tiers, disait-il , ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés; il se reportera à l'année qui a précédé la conquête; et puisqu'il est aujourd'hui assez fort pour ne pas se laisser con- (piérir, sa résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconic toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à des droits de conquête? La nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains. Le tiers deviendra noble en devenant conquérant à son tour. »

Paroles profondes et prophéti(jues I Elles renfermaient en abrégé tout ce qui allait s'accomplir à l'égard de la noblesse. Seulement, sans avoir besoin, comme à l'égard du clergé, de recourir, pour l'expulser, à des mesures violentes, ce fut assez de lui laisser les portes ouvertes. Lésée, irritée, inquiétée, pleine de mépris pour ce tiers état qui osait la convier à se confondre fraternellement avec lui, résolue plus que jamais à faire corps à part , et se sentant liée par des connexions plus étroites avec la féodalité allemande qu'avec le bas peuple de France , elle repassa la frontière pour aller s'armer sur la terre de ses prétendus ancêtres, et revenir de làj en compagnie des Germains, tenter sur la Gaule un nouveau coup. La Constituante avait décrété la liberté, et tandis que les prêtres en profitaient pour décrier les lois et fomenter la discorde , les

^cntilslioinnics on profilaient pour émii-rer. Ce mouvement, d'abord à peu près insi^nifianl, n'avait pas tardi' à devenir général. Le ban et l'arricre-ban, entraînant avee eux (jnebjues serviteurs égarés, avaient pris position, sous la protection des princes allemands, sur la Moselle et sur le lUiin ; celle lorce, dcsles premiers mois de la Législative, s'élevait aux proportions d'une armée; les frères et les cousins du roi la commandaient, et, jointe aux auxiliaires, déjà prêts à marcber, de la Prusse, de rAulriclie et de rEmi)ire, ce n'était plus cliose à dédaigner.

Merlin, pour sentir vibrer en lui toutes les libres de la vieille Gaule, n'en demandait pas tant. Aussi fut-il des premiers à relever avec toute la sévérité (ju'elles méritaient ces })rovocations. La formule de Siéyès ne lui avait sembb; qu'un reflet de ses propres pensées. Il y avait longtemps qu'il était liabitué à considérer la noblesse, conformément à la prétention de celle-ci, connue un résidu laissé sur notre sol par les anciennes invasions, et la coalition avec les princes d'Allemagne l'étonnait moins que la longanimité de l'Assemblée devant un si flagrant al tentât. A une épofpie où l'on affectait encore de no voir dans le fait (le l'i-uiigration (pi'une alïaire de mode cl de bon ton, il en possédait déjà les secrets d'une manière i)res(}uc aussi assurée (pie la cour l'Ue-méme. 11 suivait d'un (eil ardent et iiKpiiel tous les inouvements de la frontière; et slinudant ses amis de la .Moselle, il exerçait par eux une stricte surveillance sur li's alli'es el les venues des ('uiissaires de Trêves et de (lobl(Mil/, , aux deux iinporlaiils jiassages de Tbionville el de Lougwy. A peine arrivé à TAssendilée, il mel à i»rolil celte situation, el ne se sert poiu' ainsi dire de la Iribiuie (pie poiu" doniiei' ['(''veil el d(''iioncer, non pas, connue on ne le fera bienl('it (pie Irop lacilenieiil , sur des soupçons, mais toujours preii\c> en main ; il se pose ;ui lien el |da((^ d'une adminislralioji à K'Kpiellc 1,1 ciHiiiilicili' Irriiic |('s\en\; il brave les motpieiies, le> (piolibels, les i iilninilies, lollle celle aililli'l'ie mipoiM.tiiiM'e {\i'> partie; et non iiioin< inlii'pide (pi'oii ne le veri'a

VIE DK MERLIN DE TIIIOXVILLT-. 21

tniil à riicuiv aux avant-postP>i, il poursuit iuiporlurlialiiemcnt la tàclio qu'il s'est donnée.

C'osL sur ce terrain qu'il driiulc : l'Assemhlre législalivo vient (le s'ouvrir, et le parti royaliste, dans sa politique d'expectative, déploie tous ses cftorts pour allénucr autant ([ue possible l'importance des rasserniilements de la frontière; Merlin paraît à la tribune, tenant à la main un procès-verbal de la commune de Sierck près do Tbionville; ce procès-verbal constate la saisie d'un bateau cbargé d'objets d'équipements militaires à l'adresse de M. de Vergennes à Coblentz. Tumulte général ! Les royalistes, arguant du principe de la liberté de circulation, et de celui de la subordination administrative, veulent que la commune de Sierck soit blâmée ; Merlin et ses amis arguent au contraire du lait dénoncé pour qu'un comité de surveillance, indépendant du gouvernement , soit immédiatement institué ; l'Assemblée, indécise et troublée, refuse de se prononcer et ajourne. Dés le lendemain, Merlin reparaît : « Je rappelle à l'Assemblée, dit-il, ma conclusion; je persiste à demander que la conduite de la municipabté soit approuvée, et que désormais toutes les voitures qui transporteront des armes, vivres et munitions de guerre propres à alimenter les ennemis de l'Etat soient arrêtées. » Les royalistes résistent, et l'Assemblée n'osant rompre les entraves qui lui sont imposées par la légalité, décide contre Merlin ([u'il n'y a pas lieu à déli^ bérer sur sa proposition.

L'insuccès de ce début ne le rebute pas: le 22 octobre, on le voit de nouveau devant l'Assemblée une lettre à la main. Cette lettre a été saisie à Tbionville sur un bateau de passage. Elle est adressée à M. de Galonné, à Coblentz, par un père qui , trop âgé, dit-il, pour aller servir en personne la cause royale, envoie son fils à sa place, en exprimant à l' ex-ministre ses vœux pour le triomphe de l'émigration. Agitation plus violente encore que la première fois ; Yergniaud lui-même prend la parole contre Merlin. Mais le fait est si vif et si flagrant que, nonobstant les oppositions, l'inculpé est mandé par l'Assemblée

à la barre, interrogé, convainm i)ar ses propres aveux et décrété d'accusntion devant la liaute-cour. Le lendemain, c'est encore Merlin. « Jusqu'ici, dit-il, on a affecté de nier qu'il existât à la porte de nos frontières des rassemblements commandés par des cliefs. Voici une lettre de Luxeud)oar^ qui d(jil vous convaincn» ! » Et il donne lecture à l'Assembh'ie d'une lettre adressée de Luxembourg au maire de Tbionvillc par le «encrai (Juerlonde, commandant les émigrés, au sujet de (piclques désordres coumiis par ses gens. Rien d'aussi décisif ne s'est encore produit. En vain les royalistes se réunissent-ils pour demander à grnnds cris l'ordre du jour, dette fois le coup a porté; la nécessité d'agir est démontrée; l'Assemblée vote, sans désempîirci', l'établissement d'un comité de surveillance, et, aux aj)plaudissements des tribunes, elle se retire immédiatement dans ses bureaux p(un' procéder à cette création capitale.

C'est l'un des actes les j)lus considéra'nles autpiel il ait été donné à Merlin de contribuer. D('sormais, l;i révolution est armée; elle jjosséde, en face du gouvernement du roi, pour le surveiller et, au besoin, le remplacer, un principe de gouvernement qui ne ressort que d'elle-même. Le comité de surveillance contient en germe le comité de salut public auipiel il j)répare les voies; et Merlin, (pii est désigné l'un des premiers par l'Assemblée pour en faire partie, en devient aussitôt l'un des membres les plus actifs et les plus fermes.

Li.'s circonstances avaieni doiiiit' la deniiére urgence aux mesur'js ado|)lées contre ri'iiiigralion par l'Assemblée constituante. Le princi|)e de ct's mesures était de droit : le trouble des frontières nécessitant un surcriu'l (raniieineiil , il v avait justice à ce (pic ri'[i\ ipii ( aiivaiciil le doiiiiiiagc lussent tenus à en indenmiseï'. Hestait seulement à lixer la valmu' de l'indemnité. En février, à propos de l'augmentation du budget de la guerre, l'Assemblée avait décrété en lliése générale (|ue les biens des émigrés seraient mis à titi"e de gage sou^ la main de la nation, et le comité de législation se trouvait cliargé par elle

(le iin'pnrtT un projfl de loi on conséquence. Deux opinions y ('•Liicnl en présence : l'opinion ilu parti révolnlionnairc (pii, j)révoyanl rénorniité des dépenses et voulant en outre empêcher que la France ne fournît elle-même à ses ennemis les moyens de lui faire la Ljuerre, demandait que l'indemnité à payer par les émigrés fût portée à la totalité de leurs revenus, et l'opinion du comité de législation qui, s'allacliantaux termes adoptés par la Constituante, s'obstinait à demander que l'indemnité fût simplement portée au double de la contribution ordinaire. Mais cette opinion même hésitait à se produire. Les semaines s'écoulaient et le comité temporisait toujours. Ce fut Merlin qui, cette fois encore, se chargea de donner l'éveil. a Sans doute, dit-il , l'Assemblée n'a pas voulu mettre ces biens sous la main de la nation , seulement pour les protéger, mais bien pour indemniser la nation. Je demande, en conséquence, qu'il n'y ait plus de retards dans le rapport, à moins que l'on ne veuille faire croire que c'est en faveur des émigrés que le décret de séquestre a été rendu. » Le comité se sent forcé par cette vive parole , et, dès le lendemain , son rapport est déposé ; et sur une nouvelle notion de Merhn, l'Assemblée, qui avait d'abord ajourné la discussion, décrète qu'elle aura lieu sous les trois jours.

Cette discussion n'eut pas le résultat dont Merlin s'était flatté. Le principe de la triple imposition fut voté. En présence do ce qu'allaient coûter à la France les opérations de la guerre, c'était un dédommagement dérisoire. 11 était dès lors facile de juger que la saisie, même de la totalité des revenus de la noblesse, demeurerait au-dessous de la dépense. La nation n'avait plus qu'une ressource, extrême il est vrai, mais justifiée, indépendamment de toute considération de pénahté , par les principes les plus élémentaires du droit civil : c'était d'ajouter aux biens de l'Église ceux de la noblesse rebelle et d'en faire monnaie. Ce fut Merhn qui, dès le mois d'avril, la guerre à peine déclarée, prit encore sur lui l'initiative de cette grande mesure. On discutait, au milieu do l'afïluence des dons patriotiques, sur

la nécessite d'une nouvelle émission de trois cents millions d'assignats, lorsque le député de la Moselle rompant brusquement tous ces discours : « Puisque nous sommes en guerre, dit-il, il ne s'agit plus de séipiestrer, il faut conllsquer entièrement les biens des émigrés; nous augmenterons ainsi d'une quantité considérable le gage des assignats ; » et il demande en conséquence que les administrations départementales soient tenues de fournir à l'Assemblée, dans le délai d'un mois, l'état nominatif de tous les biens aj)j)artenanl à des citoyens émigrés. Celte voix liardic demeura pour le moment sans écho. Merlin, dans son impitoyable logi(pie, avait de nouveau dépassé le niveau de ses collègues. On lui ojtjecta qu'il était en dehors de la question, et l'Assemblée passa outre, se contentant de voter les trois cents millions demandés. Ce fut à la lin de juillet seulement, à la veille de la violation du territoire i)ar les émigrés réunis sous les drapeaux de rAllcmagne , au miUeu de refl'ervescence générale , que l'Assemblée revint à l'idée émise trois mois auparavant par Merlin; et le 2 septend)re, an brnil du canon d'alarme, elle vota la fameuse loi (pii devait sauver la révolntion en assurant son crédit, et contribuer plus ellicatement qu'aucune autre à la dissolution de l'ancienne aristocratie en la ruinanl dans sa base : « L'Assend)l(''(' naiionale, considérant (jue la persistance des émigrés dans la désertion, depuis le danger déclaré de la patrie, ne permet ])as d'user plus longtemps de ménagements à leur égai'd , fl (pic les pertes que les suites mil ('nlrai!i(''('s sunl dcMMiucs |Hiin' la nalinn aussi immenses (juincalculables, décrète : les biens, tant mobiliers qu'immobiliers, séquestrés ou «pii doivent l'être en exécution de la loi du 8 avril relative aux biens dc^ émigrés, sont dès à j)i"(''seiil iicqnis cl conliMpK's à la nation, pour lui tenir lieu do rindenmité' réservée par l'arl. "27 de l.idjlc Inj. ..

Ilendanl ;'i l'aristocratie haine pour liaine, (b'-dain jiour di'd.iiii, Mcilin aurait voulu voir l'Asscndiléc se poricr au dc|;'i de ces mesui'es fiscales cl Ir.ipprr la c;i>te droit au cu'ui-. C'i'>[ dansée Imi (pTII lit |;i pr(ip(wiii,,|| ,|c déclarer tous

ses membres déchus indislinclcment du service militaire. Il achevait de traiter ainsi la noblesse en race ennemie, lui impriniîiit à son tour le sceau de l'infériorité, et no lui laissait d'autre alternative que de se fondre au jtliis vite dans le peuple ou do s'exiler en masse. Sans doute, en se levant héroïquement jusqu'à son dernier homme pour la défense du sol sacré, la Gaule était à la rigueur dans son droit en se déclarant chargée, à l'exclusion de tout sang étranger, do cette tâche glorieuse ; mais pour être logique, le parti n'en était pas moins d'une suprême violence et par là même d'une suprême injustice : summum jus, simima injuria.

Merlin ne larda pas à le sentir. Eclairé par l'expérience des armées où la portion de la noblesse qui avait gardé fidélité à la patrie s'était précipitée avec tant de désintéressement et d'éclat, il n'hésita point à revenir de lui-même sur ses pas. C'est là le vrai courage. Sa proposition, subissant le même sort que tant d'autres projets sortis de cette initiative fougueuse, avait été d'abord ajournée; mais quelques mois après, en dépit de tant de sentiments patriotiques et de hauts faits qui en accusaient l'injustice, elle avait été reprise sur la recommandation du Comité de salut public et décrétée. Nul mieux que Merlin qui , de ses yeux, avait si bien vu en Allemagne et en Vendée les deux sangs se confondre en un seul sur les champs de bataille, n'était en position de la combattre ; et aussi, dés le lendemain du jour où la Convention l'avait votée, est-ce lui qui , à l'ouverture de la séance, se présente à la tribune ; il rappelle qu'il a été le premier promoteur de cette idée ; il la blâme, et, au nom du principe de l'égalité, il ramène la Convention sur sa décision de la veille. A sa demande, le décret est rapporté, et la nation déclare implicitement ainsi par l'organe de sa plus grande assemblée, qu'elle ouvre les bras, sans distinction de race ou de lignage, à tous ceux qui veulent l'aimer et la servir.

C'est ce que la nation pouvait faire désormais sans danger. Le coup porté à la noblesse par la confiscation des biens d'émigrés était un coup mortel. Que la révolution se refroidissant,

lc^^ émigrés soient succossivoment admis ;ï rentrer; que les plus opiniâtres attendent même qu'il leur soit permis de repasser Irionipiialement la frontière en compagnie de l'élranger; (pie, dans l'ardeur de la réaction, on aille jusqu'à leur solder, en récompense de leurs services, une contre-indemnité, et (pi'au mépris de la déclaration du l\ août, on rétablisse en l'aveur de la race noble, pour l'isoler de nouveau, le privilège liérédilaire des titres, toutes ces mesures ne sont rien: la caste ne se redressera pas ; les racines qui l'unissaient au sol sont désormais coupées, et, s'il en subsiste encore çà et là (piclques-unes, elles ne sont pas de nature à résister longtemps : le princi[t(' du partage égal des béritages, tiré par l'Assemblée constituante du fond mémo de l'ancien droit celti(|ue, s'est attaclié à l'institution féodale, et il la mine irrésistiblement. En vain les deux ])rincipes du droit d'aînesse et (hi droit absolu de tester, également étrangers tous deux à la tradition et au génie de notre race, essayeraient-ils encore de lutter, les mœurs mêmes les condamnent. Toute famille qui n'entretient pas sa puissance par un service social quelconque, tond)e peu à peu dans l'appauvrissement, quels qu'aient été ses ancêtres, et rentre sans rémission dans la foule. Une nouvelle aristocratie, encore informe, ayant à peine conscience d'elle-même, de son caractèi'e, de ses devoirs publics, sort graduellement des entrailles du peuple, prend autorité et ])répare à nos constitutions futures un élément sp('cial auquel il faïuba bleu (pic la politiipie finisse par accorder sa juste pari ; mais, de même (pie la nouvelle classe leltré(î qui , confusément aussi, s'élabore dés à |)r(îsent dans les régions de l'esl'iil , e est iiiic classe lilirc, iiiojiilc, à rangs ouverts: plus de |)riviléges séculaires, \)\m de droits artificiels, plus de fixité; le vieux syslènic féodid (pu nous cacba le ciel si longtemps n'est plu> (ju 1111 nuage (premporte le vent.

VIE DE MERF.TX DE TUTONVII-LE.

Moiiin, eomnio l;i plupart do so? conlomporains, l'iail plus préoccupé de la constitution du gouvernement que de celle de lu société. Il s'imaginait volontiers que tout se trouvait terminé tpiant à celle-ci par la destruction des deux ordres [)rivilégiés et la proclamation de l'égalité de tous les citoyens devant la lui. Aussi inclinait-il à ramener toute la politique au principe de la souveraineté du peuple. C'est de Là qu'il posait son dilemme favori contre la royauté. « Si la royauté, disait-il, tire , comme le peuple, son droit d'elle-même, il y a conflit; et comme il n'existe aucune autorité supérieure pour le résoudre, le principe le plus robuste dévorera nécessairement le plus faii>le; et si la royauté reconnaît tirer son droit de ■ celui du peuple par -voie d'élection, la faculté dont a joui une génération de se donner un gouvernement de son choix appartenant au même titre à toutes les autres, il n'y a plus de possession héréditaire et partant plus de royauté. Et autrement , ajoutait-il, à moins de rentrer dans les fables du droit divin, où trouveriez-vous une autorité capable d'instituer un contrat entre des populations (|ui ne sont pas encore et un monarque qui n'existe pas davantage? Le peuple est un être constamment identifjue avec lui-même; et s'il a eu, dans un temps, la virilité de s'engendrer par ses votes un pouvoir exécutif, ainsi qu'il s'engendre à l'ordinaire un pouvoir législatif, il conserve cette même virilité dans tous les temps. Le succès d'une seule fois sullit pour faire la règle et créer un exemple que l'avenir doit vouloir imiter à son tour. »

« Directoire, consulat, empire, royauté, présidence, laissons tous ces mots, reprenait-il. Il ne s'agit pas du nom, mais de l'origine du pouvoir. Gouvernement électif, voilà le fond, et tout le reste ne compte qu'en second ordre. Et après tout, n'était-ce pas là le droit de nos pères? Ils élevaient sur le pavois le plus digne, et à moins de trahison de sa part, ils le conservaient

28 VIE DE MERLIX DE TIIIOXVILLE.

pour chef tant qu'il vivait. C'est à quoi noire immorlellc révolution nous a ramenés. Depuis Louis XVI, nous n'avons vu d'hérédid' (juo sur le papier. Napoléon II a glissé comme une ombre ; à la suite de Louis XVIU, création de l'étranger, Charles X s'est bien vite brisé; voici Louis-Philippe se fondant sur un faux-semblant d'élection, et loin de croire à la légitimité de son fds, vous n'admettez pas même la sienne X'apercevez-vous pas assez clairement à (pielle loi dillér(mte de la transmission dynastique nous mènent, d'accord avec la raison, de tels précédents? Depuis nous, l'histoire de France a pris ouvertement un tour nouveau. » Avec (|uelle satisfaction, s'il lui avait été donné de vivre jusqu'à nos jours, n'aurait-il pas ajouté à cette suite de leçons celle de l'héritier de l'empire, renonçant de luimême à son droit de famille ])our s'incliner devant la souveraineté du peuple, et tirant du fait même de cette investiture tout le nerf et toute la validité de son pouvoir !

Appuyé sur ces raisonnements dans lescpiels il se plaisait, Merlin attendait tran(pullemenl leur ratification définitive par l'avenir. C'était montrer toute sa foi dans la puissance des idées et la raison du })euple ; car l'histoire ne nous enseigne que par trop d'exemples comment il arrive parfois à une génération de s'affaisser et d'entraîner jiour longtemps dans sa chute toutes les générations qui la suivent. Mais son ]»;driotisme ne permetlait pas à son jugement d'admettre une telle possibilité pour la France. Le principe de la souveraineté dynastique lui semblait si radicalement vaincu par celui de la souveraineté nationale, qu'il ne concevait })as la nécessité d'une proscription |)lus formelle que celte condamnation |tar la logiipie. C'est une o|tinioii (pi'avec son iiilr(''pi(lit<'' ordinaire, il avait osT' soutenir en face même de la Convention. On en ('tait aux préliminaires du procès de Louis XVI, et l)UZ(»t, aux applaudissements de l'Assemblée, venait de pro|)Oser la peine de nmrt contre (piiconcpie jiarlerail de rélablir en Krance la royaiih'; Merlin se pi'ésenle à la Iribnne pour un amendement ; il demande (pi'il snji ajonh'' an diTi'cl tctte l'iVerve : " à nii'ins qne ce ne soit dans

les ass(Miililécs primaire?. )) Soulèvement terrible ! On se di<- \nili' la parole condr lui. Pour les uns les projets du rovalisme, pour les autres ceux ilr la dictature, viennent de se medre à jour; on accuse Merlin d'avoir insulté 1<^ peuple, outra<ié lu souveraineté nationale ; on demande qu'il soit frappé d'un décret de censure. Mais lui, au milieu de ce tumulte, demeure en repos. Couvert par le principe consacré par la Convention que le peuple retient en lui-même, sans la communiquer, la itli'nilude de sa souveraineté et délibère en dernier ressort sur les lois, il se sent à l'abri de toutes les récriminations de ses collègues. En vertu de ce principe, au(jui'l, dans la première ferveur du droit nouveau, tous les républicains donnaient les mains,- nulle autorité, en eflet, ne serait fondée à prendre position au delà du peuple et à restreindre sa liberté dans la majesté de ses opérations primaires. Le peuple serait le seul législateur comme il est le seul souverain. Quels que fussent les dangers de la conséquence, la conséquence était donc régulière, et Merlin, en la maintenant, ne faisait que témoigner de son respect pour la démocratie telle qu'elle se définissait au premier esprit de la révolution.

« Vous laites, dit-il quand le silence s'est enfin rétabli autour de lui, vous faites un projet de constitution. Le peuple qui est votre souverain comme le mien a non-seulement le droit d'accepter ou de rejeter ce [irojet (jue vous lui proposez, mais il doit pouvoir exercer son droit en pleine lilierté. Rien ne peut le restreindre. Telle est l'idée qui a vivement afiecté mon âme au moment où j'ai entendu prononcer que quiconque oserait parler contre notre constitution républicaine serait puni de mort. Certes, je suis loin de supposer au peuple français la pensée de reprendre d'indignes cbaînes ; mais il ne vous appartient pas d'entraver de quelque manière que ce soit, par une disposition })énale, sa volonté. » Dilemme invincible! ou l'exercice de la souveraineté du peuple consiste à engendn-r une puissance égale à celle du peuple lui-même et capable de légiférer pour lui, et alors il n'y a pas d'assemblées primaires

30 VIE Dli MERLIN DE THIONVILLE.

dôlibcranlcs ; ou cot exercice consiste à créer déliniliveiueiiL les lois, et alors non-seuleiTi(^nt les assemblées primaires doivent conserver une indi'jtciidance al)Soliie, mais la royauté n'ycsl j)as à craindre, puis(ju'('lles en constituent la négation par leur existence même. Sans doute il nous apparaît assez clairemenl aujourd'hui que la première position est la seule que puisse avouer la pliilosopliic politique ; mais en partant de la seconde, connue le faisait toute la Convention, de (piel côté y avait-il h \)\us de logicjue, le plus de dédain pour la monarcliie, le i)lus d'égards pour la dignité du peuple et la liberté des citoyens? De toutes les luttes (pi'il avait eu à supporter dans le cours de sa carrière, il n'en était aucune que Merlin se ra})pelàt plus tiérement ({ue celle-ci : bien que la Convention eût passé à l'ordre du jour contre lui, sa raison lui disait qu'il avait eu droit contre elle.

Ennemi de la royauté en théorie, Merlin ne l'était pas moins de la royauté dans sa personnification d'alors. Nous avons aujourd'hui quelque peine à comprendre que Louis XVI n'ait pas toujours ins[)iré l'espèce de com})assion ilonl nous sommes généralement saisis d(;vant cette triste nature; mais il est cependant facile de sentir qu<; des hommes qui sont engagés dans une lutte à mort pour eux et pour leur jiays, ne peuvent avoir le même sang-froid (jue ceux qui jugent de loin avec le désin- Icrcssement de l'histoire. Que l'on se représente les conséquences de la i)olili(pie de la cour, si, jiar malheur pour la France, cette politique avait pu réussir; voilà ce (jui s'identifiait aux yeux de tous les patriot(;s avec la [)ersonne du roi, et la leur rendait odieuse et monstrueuse. Peu importaient ses inliMilions secrètes, si, de sa conduile, résultaient, en di'finilive, les mêmes eflets (lue des dispositions les plus abonunables des tyrans. I)(>puis la Saint-ljarthélemy et les p(;rsécutions des Cévennes, il n'y avait pas eu d'exemple d'ini roi jiréparant à plaisir, dans le silence de son riibiiicl, 1(; lujissaere \\('^ ciloyens, et jamais on n'en .ivail vu un seul préméditer, de concert avec l'étranger, la violation du territoire et de la capitale. Fauteur de la coalition, conqdice des émigrés, inblrunienl dos prêtres, Louis avait

VIE DE MERLIN DE TllIONMLLE. 31

la iiiiiiii dans tous les compluls (juc ro|iininn iiiil»li({ij(^ , sans pouvoir les distinguer au juste, sentait dans l'undirc , et avec tous les soupruns, il ap[»elait sur lui toutes les colères.

Surtout les consciences étaient-elles frappées de l'indiiinitô de son parjure. Non-seulement après avoir juré fidélité à la constitution, il cherchait à la détruire, mais on ne [jouvait douter qu'en prêtant le serment, il n'eût déjà dans le cœur la trahison. Ayant tout lait pour déconsidérer sourdement et laisser périr de guerre lasse ce pacte sacré, il se disposait maintenant, au mépris de sa parole, à le iVapper ouvertement, à main armée, dans le sang de ses défenseurs. Si le génie de Rome a toujours eu tendance à traiter le serment comme chose légère, il n'en est pas de même chez nous. Cette allirmation solennelle que fait d'elle-même la personnalité humaine en se ramassant en quelque sorte devant Dieu pour le prendre à témoin de sa sincérité, formait déjà pour nos ancêtres un des actes les plus considérables de la religion et de l'honneur; et ni l'Eglise, par l'abus de ses dispenses et de ses absolutions, ni même la philosophie, par l'affaiblissement de la croyance à la présence de Dieu, n'avaient pu extirper du sein des populations ce noble sentiment. Sous une forme })lus ou moins exphcite, le serment représentait toujours pour elles les deux termes essentiels de l'univers, la personnalité du créati-ur et celle de l'homme, et placé ainsi })lus à fond dans les âmes qu'aucun dogme, sa violation semblait naturellement le premier des sacrilèges. L'élévation du coupable, la majesté du contrat, la grandeur des circonstances, ne faisaient ici rpie rendre le crime plus éclatant ; et par son parjure, plus encore que par les résultats affreux de sa trahison, le roi était désormais devenu le justiciable du dernier de ses sujets, car en se déshonorant, il s'était hii-niènie découronné.

Voilà, en résumé, ce que sentait Merlin. Bien éloigné de se prêter, comme l'infortuné monarque, aux adoucissements et aux arguties des confesseurs, il jugeait simplement les choses avec Tàuie d'un patriote et la conscience d'un honnête lionmie.

32 VIE DE MEKLIN DE TIIIONVILKE.

Aussi ne se laisail-il pas i'aiilo de thMcslcr de loulcs les forces de son àmo le successeur desCapels. 11 ne ])ardoiniail |)as à la Constiluaid(! d'avoir })ersislé, par esprit de système, même après la fuite de Varenne, à couvrir ce tyran de l'égide de la loi, et il appelait sur lui toutes les foudres. Et cependant, touchant(^ variabilité! lorsqu'au 20 juin, il vit ce même roi aux mains de la jxipulace, abreuvé d'amertumes, couvert d'allnjuls devant sa femme et ses enfants, toute cette famille menacée, liumiliée, vaincue, son cœur s'ouvrit et il pleura. Envoyé en d(''i)utation au palais par l'Assemblée, il avait réussi à faire passer le roi dans un cabinet où s'était réfugiée la reine avec ses enfants, et à cet instant, assis près d'eux, témoin de leur émoi, de leurs alarmes, de leurs tendresses mutuelles, oubliant le monarque pour le père et l'époux, et la politique pour l'iiumanité, ses veux se mouillèrent et son austère visage se troubla. La reine s'en apercul, et lui envoyant ses doux enfants: ('Vous pleurez, M. Merlin, lui dit-elle. N'est-ce pas qu'il est bien cruel de voir en un tel état un grand roi? — Oui, madame, lui r(''poiidil-il, je [ileure... je pleure sur les mallieurs d'un bon père, d'une mère de famille estimable, mais je n'ai pas de larmes pour les rois (1). » 11 est pernns à des royalistes de l)làmer cette parole si éloignée de la politesse des cours; mais puissent les républicains ne jamais oublier la lecoii (pi'elle contient : pitié pour les personnes en même temps (priullexibililé j»our les ennemis politiques.

L'bnmanitf'' ne [)ouvail donc arrèb'r Merlin dans ses lioslilil(''s contre la coui' : elle l'y excitait bien pluti'it ; car dans sa pensée, à côté d'une laiiiille en p(''ril tant ]iar la faute de son clief (|iie pal' la fausseti'' de sa position, il y avait en balance iion->enle-

(1) Madame Campaii fait dire à Merlin : « Je pleure sur les malheurs d'une jeune el jolie femme, etc. « H est cviilcnt (jue celui qui eùl été de Irenipe à tenir, dans de telles circonstances, un aussi impertinent langage, n'aurait point eu un cœur digne de s'attendrir ; mais madame Campan n'était point présente à la scène dont il s'agit, et l'on sait, |)ar liieii d'autres exemples, combien se déligurércut, »lans les iuiaginalions île? gens de la cour, les moindres accidents de celle terrible journée.

vil- DE iMEULIN DE THIONVILLE. 33

iiieiil luiit un peuple menacé de toutes les calaïuiti'sdc la réaction et de la L>U(,')Te, mais la nationalité même, compromise dans raccomi)lissemcnl de la jjIus importante de ses révolutions et placée dans l'alternative ou de s'élever décidément à la tète du monde ou d(^ tondjer à jamais dans l'avilissement. Tout le d('hat se concentrait à ses yeux sur la personne du roi. Démasquer cet ennemi, puis, après l'avoir démasqué, soulever le peuple et le conduire à l'assaut, il n'y avait pas pour lui d'autre moyen de salut. L'Assemblée constituante, disait-il, était tondjéc dans la i'olie en confiant au loup, costumé par elle en berger, la garde du troupeau ; mais ce n'était pas une moindre aberration de conserver pour gardien ce même personnage, comme y visait une jiartie de la Législative, après l'avoir muselé et dompté. Au lieu d'un gouvernement factice, il voulait à la tête du pays un gouvernement vrai, dévoué par son principe même à la cause de la révolution. Selon lui, la monarcliie n'était que le couronnement d'un système dont la noblesse et le clergé formaient la base, et pour rendre à la France la liberté complète de ses mouvements, le seul parti était de rompre avec ce vieux régime dans sa totalité.

Conformément à ces idées qui n'étaient encore partagées que par les esprits les plus ardents, mais que l'opinion générale ne devait pas tarder à sanctionner, Merlin, dès son arrivée à la Législative, se pose sans hésiter contre la cour. Investigations de toutes natures, interrogatoires, correspondances, conversations, dénonciations, sa passion est là tout entière. En poursuivant les menées de la noblesse et du clergé, c'est toujours à ce but capital fju'il s'adresse. A'on-seulement à la tribune, mais au Comité des douze, aux jacobins, dans les conciliabules, dans la presse, il est infatigable. C'est lui qui livre le l)remier à l'indignation publique, sous le nom du Comité autrichien, les secrets du roi. Arrêté par ordre du Comité des juges de paix pour avoir iourni à un journal les documents publiés par celui-ci sur les projets de la cour, il fait traduire à son tour à la barre le juge de })aix qui avait osé signer contre lui le

mandat d'amener, et soulève ainsi dans l'Assemblée réelalante discussion sur le Comité autrichien (jui fut comme le premier coui» de cloche du dix août. Cette agitation à laquelle il ])réside, si vivo qu'elle soit, ne le trompe pas; elle n'est pour lui (pie le préliminaire; les esprits sulïisamment excités, il est des premiers à sentir et h proclamer la nécessité de l'action, car il n'est pas de ceux qui se complaisent à prolonger outre mesure les guerres de tribune; il sait qu'à moins de se voir promptement réduit à la défensive, la place une fois ouverte, il faut s'y jeter, et que l'attaque orale n'est qu'une imprudence, si elle n'aboutit promptement à une attaque de fait. Restait seulement l'occasion, et lié aux républicains de la ville et de la législature, il l'attendait.

Dès la fin de juillet, le signal avait commencé à retentir. 11 était évident que si la révolution ne se décidait })as à donner le choc, elle allait le recevoir. Le monarque, enfermé dans son palais comme dans une forteresse, avait sous sa main, outre les ressources du trésor, une force armée considérable ; les généraux constitutionnels, se vouant à le relever au lieu de faire face à l'ennemi, menaçaient de leur épéc Paris et l'Assemblée; Brunswick frappait aux portes, et, dans un manifeste insolent, intimait à la France sa volonté ; et cependant l'Assemblée, fatiguée et s'aiïaissant, indicpiait assez qu'il n'y avait ]H)inl à compter sur elle pour faire justice tie la juiissance dangereuse qui, abritée par l'inviolabilité (hi trône, guidait secrètement l'invasion et les complots. Le péril était clair, et d'Iieure en heure croissait l'émoi. IMus d'autre force (pie \r peuple, [>his (r.-iulre icssinirce (pie rinsurrecliou , jihi> (rentre mot d'ordre (|ue d'ouvrir le feu sur-le-chamj) pdiir vaincre ou pour mourir. L'Assemblée n'étant plus rien, toute la vie de la r(''V()luli(iii se ti'ouvait pour le moment aux j.icobius : .lussi estce l;'i (pie se lr;uisporle Mei"liii; repr(''>eiil.inl du pf'ii|t|c, membre du Comité i\\'^ doii/.e, eiuieiiii public de la cour, tous ces caractères réunis donnent à sa parole un ascendant incontesté, et il en profite pour jeter à tous les échos de la \ille le

cri (le guoiTC. (• Et moi aussi, disnit-il [ilus lard à la Convontidn vu rapiJt'lanl cos "rands jours, pI moi aussi j'ai ôtr aux jacoliins, et moi aussi j y ai ai)p('l(j rinsurroclion, ot moi aussi j'v ai dit ces paroles que les logographes et le Moniteur du tnmps ouf conservées : « Ce n'est plus avec des discours, c'est avec du » canon (ju'il faut attaquer le palais des rois, et le peuple sera » libre! » C'était le mot de la situation, dit i)ar d'autres aussi, mais de plus haut, par personne.

La bataille du dix août fui la première scène de sang à laquelle il ait assisté. Bien d'autres suivirent et avec des tapis de cadavres plus étendus, mais aucune ne lui fit jamais une impression aussi grande. Au moment de mourir, c'est ce taltlcau (pii lui revint en imagination : (( Au dix août, dit-il, j'ai vu partir pour le même voyage [)lus grand et plus glorieux que moi. » Chabot, quelque temps après cette terrible journée, disait à la Convention : « C'est Merlin qui, armé de deux pistolets, a porté l'alarme au château et l'elTroi dans l'àme du tyran ; ce sont ses menaces au milieu des royalistes dont il était entouré qui les ont fait refluer vers la salle des séances; c'est lui qui a forcé le tyran à se rendre au milieu de nous. » Ces paroles ne sont pas strictement exactes. 11 est vrai que Merlin fut en mouvement toute la nuit, et qu'au lieu d'assister à cette cruelle affaire comme à un spectacle, ainsi que le jeune Bonaparte, il y prit une part vigoureuse ; mais il n'eut aucun rapport direct avec la personne du roi, et ce fut seulement par contre-coup qu'il influa sur lui. Ayant rencontré sur la terrasse des Feuillants son compatriote, le procureur général Rœderer, il lui fit une telle impression par son langage, ses avertissements, sa contenance, que celui-ci, épouvanté des conséquences inévitables de l'assaut, se rendit de suite chez le roi, et l'entraîna, par la vivacité de ses instances, à (juitter le château pour l'Assemlilée. L'infortuné monar(|ue ne mesura sans doute pas sur-le-champ toute la valeur de sa démarche. Sans laisser aucun ordre à l'armée ' réunie pour sa défense, il passait tranquillement à l'ennemi : c'était abdiquer; Merlin avait espéré que ce résultat, enlevant

36 VIE DE MEKLIN DE THIONVILEE.

à rciiLjaiitniK'nl toute raison, ariètciait le l'eu; mais les aniics une fois en présence, qui ne sait (iu"il sullil de l'étincelle pour l'explosion? Que de victimes, malgré la soumission du roi, tombèrent au pird de crttc l'orlcressc où l'on ne combattait j)lus que pour de vaines nuuaillcs ! Sani^ liénéreux. l'ut-il perdu? Non, sans doute, s'il servit à consacrer du côté du peuple, ])ar un signe solennel, cette irrévocable scission entre Ja nation et la moiiarcliic tpic, de Tautri' iiail, allait liicidtjl symlxdiser le sani" du roi.

Dans cette grande journée, de laquelle datera toujours en France la fin de la royauté, Merlin, comme tant d'autres républicains, lit son devoir; mais après la victoire, (|U('l acharnement chez les vain(jueurs ! (l'es! à ce niomeid ({u'il s'exposa le plus. Son exaltation avait changé d'objet. 11 aperçut dans une des allées du jardin le duc de Choiseul l'épée à la main, essayant encore de se défendre; il se jette sur lui, le saisit et l'entraîne justjue dans l'Assemblée où il le l'ait asseoir à ses côtés; touchant principe d'une amitié qui, malgré la dillerence des oj)inions et des situations, les lia toujours. De là il se porte vers les Suisses poussés à outrance sur la terrasse, et parvient à diriger quelques-uns de leurs olïiciers vers les appartements du Conùté où il les cache. Ce n'était rien : l'humanité parlait là toute seule, et Merlin ne jouait en définitive, à ce jeu, que sa tète. Mais voici venir à lui un fédéré marseillais de sa connaissance, honune fanaticjue, prêt à tout, l'àme en furie, et les mains teintes du sang de ses deux frères (jue la fusillade du château venait de lui enlever; cet homme n'avait en tète que de \eiiger les siens ru tuaiil le roi; il allait ai'river jusqu'à sa personne, et Merlin, pour l'en em|ièchei-, l'ut nhligi'' de s'interposer juscju'à entrer même eu colli^iou avec lui; enfin, il fil si bien qu'il le calma, l'éloigna, empêcha le crime. De toutes les acti(i]|> (le sa vie, c'est peut-étl'e celle-ci, tout obscuro (|u'elle soit, (pu a é|('' .m lond h phis cousidi''rahle. •> J'ai eu à délilx'-rer au di\ a(.ùt, disail-il plus laid à la ('.(.nveution, si je ne vous éviterai.- pas les embarras d'un long et dillicile i»rucès.»

VIE DE MERLIN DE TlIIONVILLE. 37

Il (l(''lili('Ta, on ^'{]c\ ; car la [tr(''()('ciii)ali(»ii du IciKlcinaiii rt.'iiiplissait (li'jà smi esprit. Il sontail que ki personne ruvalo, livrée à merci, n'était jilus désormais (pTune superfluité uénante, et j)our en délivrer immédiatement li? champ de la révolution, il buKlsait ({u"il s'abstint et laissât l'aire : la (lisj)arition du monarque, sans engager en rien la responsabilité de la nation, devenait tout simplement im des accidents de la bataille, et pour ainsi dire un épisode. Devant la question ainsi posée, il étAit certainement permis à la politique d'hésiter, mais la morale n'hésitait pas, et ce fut sa voix (|ui décida Merlin. Il lui arrivait quelquefois, en entendant autour de lui tant de récriminations sur le jugement de Louis XVI, de se demander si en suivant dans celtr* occasion les intérêts généraux de l'humanité, il avait servi aussi bien ceux de la républi(jue ; mais il se rassurait toujours en se disant que de s'être tirée d'alïaire par un assassinat eût été la honte éternelle de la révolution. Il ne se trompait pas ; car il est aisé de reconnaître ici par un ext^mple de plus que la vraie raison d'Etat ne s'écarte jamais des lois éternelles du juste. Non-seulement la révolution se lut ainsi déshonorée aux yeux de l'histoire dans son acte capital qui était la défaite de la royauté, mais elle eût été privée de l'occasion d'afïïrmer authentiquement le droit nouveau, comme elle l'a fait, par le procès intenté à la souveraineté monarchique devant le tribunal de la souveraineté populaire ; et qui sait même si, malgré l'embrasement des esprits à cette époque, la réaction contre l'assassinat n'aurait pas suffi pour détourner la répubhque et relever momentanément le trône pour y faire asseoir l'orphelin ?

Bien (jue Merlin, éloigné de la Convention par la mission qu'elle lui avait donnée aux armées, n'ait pas assisté au procès de Louis XVI, on peut regarder comme indubitable que son vote, s'il lui avait été donné d'y prendre part, eût été de tous points conforme à celui de ses amis. Il connaissait assez les commentaires de César pour ne pas ignorer que chez nos ancêtres, les rois convaincus de connivence avec l'ennemi «ai

do coin(jlu( conli'cla lihcrh' ('laicnt punis de mort cnurammr'iil ; (it en dépil de Iniis los sysièiiics d'inviolabilité, sa consciencn conservait claiicnient ce Ltrand axiome, fondeniont do loule justice, (ju'à l'idée de coupable s'unit indissolublement l'idée de condamnable. Le droit était donc i)ourlui évident. Le crime ne l'était pas moins; et di^puis qu'envoyé aux frontières, il y avait vu sur les eliamps de ])ataille et dans les bopilaux tant de mutilés, de moribonds et de cadavres, ce crime soulevait son indignation en lui apparaissant par des traits bien autrement saisissants (|ue lorsqu'il ne faisait encore (jue le sentir sous l'enveloppe des dénonciations et des conjectures. La politique acbevait de fixer à ses yeux la balance. En frappant dès son avènement un coup aussi retentissant, la souveraineté nouvelle s'aftirmait, s'imposait aux dynasties, enbardissait les peuples, exaltait la nation, donnait à tous la j)lus ferme leçon de ré'galilé absolue devant la loi, rompait enfin par le signe le plus décisif et le plus mémorable avecl'ancienne France. Tout se réunissait donc, droit, justice, politi(|ue, pour apjjcler sur la tète du monarque cou|»able la peine capitale ; et Merlin n'i-lait point en debors du juste, en poussant vers la Convention, du sein des armées aux prises avec rémigration et l'étranger, ce cri de colère et de vengeance (pii lui a (''t('' si souvent reprocbé' : « Nous sommes entourés de morts (;t de blessés; c'est au nom de fiOuis Capet (pie l'on égorge nos frères, et nous apj)renons que Louis Capet vit encon; ! »

Mais au-dessus ibi principe de la justice, il y en a un auli'e (jni n'est pas moins digne d'égards : c'est celui de l'éipulè, et rinsloii'e se deniaiidera quelle a (''té, dans la coinlamnatiou de Louis WL la |)art laissée à celte puissance subliui(> à bKpudle il apparlieiii de juger la justice elle-même. Klle \oudi'a savoii-s'il a (''II' tenu conq lie, en même tenqis ( pie du fait, des circonstances de caraclèif, (ri-ducalion, de religion, d'intention même qui (>n alt(''nuaienl la crinunalil('', et peut-être conclura-t-elle (pie, même au point de vue de Tinti'nM de la France, le parti suivi pai' la r.on\enlion n'a pas ('ti' lr meilleur. N'eùl-il pas l'Ii- digne

en elït.'t de la firande nation qne celte assemblée représentait de donner pour complément à l'acte de justice l'acte de grâce ? Pour se témoigner dans sa plénitude, la souveraineté nouvelle n'avait-elle pas à se témoigner à la l'ois et par le droit de punir et par le droit plus superbe encore de gracier? Et n'est-il pas évident aujourd'hui que d'une telle alliance de la clémence et de la force il serait résulté un(; autorité supérieure de la révolution sur la postérité? Aussi, malgré l'animosité qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours contre les làclies manœuvres de LouisXVI, n'ai-je jamais entendu Merlin exprimer le regret de n'avoir pu frapper de son Vote cette tête coupable ; il maintenait que la Convention avait eu droit de condamner et s'en tenait là.

Et de fait, en poussant à rexlrème rigueur la justice contre ce prince infortuné, la Convention, loin de le faire descendre au-dessous de lui-même, ne l'a-t-elle pas au contraire relevé de l'abaissement dans lequel il s'était mis? S'il conserve encore devant l'histoire une ombre d'intérêt, n'est-ce pas à la main du bourreau qu'il le doit ? Condamné par l'Assemblée sur son interrogatoire et sa défense, puis subsidiairement soumis à une seconde déUbération et gracié, avec la faculté d'aller à son gré grossir de sa personne les rangs des émigrés, quelle figure eùt-il faite devant l'Europe, et quel danger de plus aurait-il créé à la révolution? La victoire môme n'eût servi qu'à aggraver sa condamnation. Le suppUce seul pouvait le sauver de l'ignominie, et c'est la voie que ses ennemis, en voulant le perdre, lui ont ouverte. Sa noble simplicité dans la prison a couvert les faiblesses de son àme, et en expiant ses fautes, il a semblé les effacer.

Merlin n'était pas de ces sophistes qui s'imaginaient que pour éviter la guerre il suffisait d'éviter de la déclarer. Il sentait bien que quand même le roi n'aurait point appelé à son aide ses alliés, ceux-ci n'auraient pas moins été amenés

d'eux- mêmes use comporter liientùt en ennemis. La |joliti(jii(' leur en faisait une loi. C'est la gloire de la France, dans la position éminente qu'elle occupe, de régir librement les autres États par la force de l'opinion, et de ne pduvoir se livi'cr chez elle à aucun mouvement (pie ce mouvement, sans même (ju'elle y songe, ne se propage bientôt. Vouloir l'inmiobilité des peuples, c'est donc vouloir avant tout que la France ne leur donne pas l'exemple do marcher. Ahm, la Révolution, en se présentant elle-même comme destinée à faire le tour du monde, ne pouvait manquer d'attirer d'autant plus instamment sur elle l'attention des rois. Ou le principe de la souveraineti'' popidaire n'était qu'un principe de désordre, et par sa proclamation au sein de la France, le même désordre menaçait à la fois toutes les monarchies ; ou il fournissait au contraire un moyen [dus parfait de gouvernement, et par le seul fait de son établissement en France, tous les trônes se trouvaient menacés de disparaître. Tel était le dilemme pos(' devant les dynasties par le nouveau régime, et comme de chacune des deux propositions sortait la menace, de chacune aussi surtait la guerre.

En vain Robespierre et ses amis s'efforçaienl-ils d'indisposer les patriotes contre la guerre, en objectant (jue la cour ellemême la voulait, et que c'était conspirer avec la cour (jue de vouloir comme elle. De tels arguments n'étaient pas faits pour arrêter les gens de cœur. Peu leur importait que la Cour s'imaginât que de la guerre surgiraient des circonstances plus avantageuses pour elle que de la paix, si, grâce à leur foi dans la force invincible de la Révolution, la guerre leur paraissait au contraire le procédé le plus sur pour en finir avec tous leurs ennemis, même de l'intérieur. Sous le niènie but, c'était à des résultats opposés (ju'ils visaienl. Ou la vicbàre, el alors h' peiqile plus exalté, jjIus superbe, plus iinp(''rienx; on la dt'faile, et alors le i)euple jdus in(piiet, plus exaspéré, plus décidé (pie jamais à necdndeifpi'à ses maiidalairesle soin de son >;ihil. D.i usions les cas, la nalitin renmée, la révohdion en nnuixenienl, la rmanté' aballiie. Telle élail, an iiiilieii du cnnllil i\t'< (ipiiiions, la len-

VIE DE MEULIN DE ÏHIONVILLF.. 41

(lance persoiinellf! de Merlin, et il la précisait en disant : •( La puerre, mais sous une autre direction que celle des traîtres. »

En vain prétondait-on encore que les préoccupations de Li guerre élaiiuit faites pour éteindre dans l'esprit (\o:i niass(^s le zèle de la Uévolution, tout en réveillant dans l'armt'e l'anionr du roi. Les gens à tempérament militaire ne s'in({uiétaient pas de ces appréhensions ; ils savaient qu'un Etat nouveau ne s'im- *pose qu'à la condition de démontrer aux autres sa vitalité par son aptitude à supporter l'épreuve de la guerre. Il fallait donc que la Révolution passât par cette épreuve ; et entraînés par l'efTervescence générale dont ils se sentaient solidaires, ils ne craignaient pas plus de voir fléchir dans la lutte avec l'étranger le peuple que l'armée. Dans leur nuàle colère à l'idée de la violation du sol de la patrie, ils se sentaient instinctivement d'accord avec la population tout entière, et ils n'ignoraient pas qu'une population comme la nôtre devient elle-même son armée dés qu'elle s'anime. Ils attendaient donc sans trembler l'heure terrible des batailles, pleins de foi dans la victoire et dans ses suites. On est sur de vaincre enefl"et quand on est sur que chacun est disposé à mourir ; car tout le canon des potentats est peu de chose quand il y a une nation pour lui faire front. La Convention discutait sur la prohibition des pourparlers avec l'ennemi tant qu'il aurait le pied sur le territoire : « Avez-vous donc fait un pacte avec la victoire, » s'écrie un des membres. « Nous en avons fait un avec la mort, >) répond Merlin.

La question de la guerre, suspendue longtemps, se résolut enfin. L'ennemi dûment averti, tous les artifices de la double partie mùremiMit préparés, le roi, stimulé d'ailleurs par le ministère dont il s'était entouré, fît à l'Assemblée sa déclaration de l'ouverture des hostilités contre son beau-frère et ami. Dans le rapport lu par ses ordres, il prenait texte des trames ourdies par l'empereur, disait-il, contre la cause de la R('volution, et ne se faisait pas faute de lui reprocher de se couvrir du prétexte avilissant d'une fausse commisi^ration pour sa

persoiinf. Pauvre nise que le nialhcuroiix jii'inro (l(?Yail, ?ous |3('U de mois, cruellement expier, et qui dès lors le mettait à la merci de Paris et de l'Assemblée devenus les seuls maîtres de la situation. La capilalc ])Ouillonnait, et dans le soin de la législature une apparence de discussion l'ut à peine tol(''rée. Un seul oi'ateur eut la liberté de se l'aire entendre contre une proposition si impatiemment attendue. Entre autres arguments, il signala l'inconvénienl de se charger devant l'Europe du poids de l'initiative : « Vous aurez à combattre, dit-il, non-seulement les despotes, mais les peuples eux-mêmes armés contre vous par la haine naturehe (pi'inspire à tout homme celui qui vient le troubler dans la paix de son pays. » Ce motif était juste, et Merlin l'appréciait vivement aussi ; il en était préoccupé depuis la naissance du mouvement, et voulant la guerre dans les conditions les plus avantageuses pour la France, il aurait souhaité que les circonstances eussent permis d'en laisser ostensiblement au compte des rois, pour achever de les discréditer aux yeux des l)euples, toute la responsabilité. Du moins entendait-il que, dans la déclaration de guei're, la cause des rois et celle des peuples fussent nettement séparées. C'estdans ce sens (lu'il s'élait préparé à parler ; mais en vain s'élancc-t-il à la Iribune, le tumulte lui coupe la voix, et malgré ses instances, la clôture de la discussion est prononcée. 11 est désolé, car cette distinction capitale, nul, dans l'unanimité du cri de guerre, ne l'a manjuéc, et alors, pressé par l'iu'gence et résumant d'un seul mol tout ce qu'il avait à dire : « Ce que je voulais dire, s'écric-t-il d'un accent (jui domine toutes les voix, c'est qu'il faut déclarer la guerre aux rois et la paix aux nations. » Ce sont là les paroles qui couronnent ce débat solennel ; la tribune et l'AssiMublée y appli'.udissent, et le Moiiit(!ur qui les recueille les traiisiiiel à rEuro|)e étonnée e| dans l'attente.

l'iùt à Dieu que la France, dans les développements de la Révolution, fùl Innjduis (leiiieni'é(3 lidèle à ce piogrannne ! (Jue ses emportements au delKU's n'(Missent jamais eu pour ellel que de rompre les dominations arlilicielles des dynasties, pour

VIE DE MERLIN DE THIONVILLE. i3

(lonnorjniir partout à la libre formation dos nationalilrs! (|iio mcmc elle n'eût jamais commis la laule de reluscr la main aux peuples pour la prêter aux rois ! La cause de la Révolution, pour s'attacher, comme elle a fini par le l'aire, toute l'Europe, n'aurait eu besoin ni de tant de saii!^, ni de tant d'années, ni de tant de sacrifices.

L'énergie de Merlin était dès lors trop connue pour ne pas être employée au service de la guerre. Au moment de l'invasion, il fut l'un des premiers commissaires envoyés par l'Assemblée dans les départements. Si grand que fût l'enthousiasme des populations, le sien le dominait encore. Son air, ses gestes, sa parole, électrisaient toutes les âmes. Touché en particulier par le sort de sa ville natale entourée par le tlot de l'ennemi, il éprouvait là, en traits plus ardents que qui que ce fût, l'impression de la violation du territoire. 11 aurait voulu être lilu'e de se précipiter à la frontière à la tête des volontaires qu'il soulevait sur son passage ; du moins les pénétrait-il de son indignation et de son courage, et les poussait-il en avant de toute la puissance de son patriotisme. « Les routes, écrivait-il d'Amiens à l'Assemblée, à la date du l" septembre 92, sont couvertes de citoyens enrôlés; les communes leur ont offert leurs cliariots; les uns s'inscrivent; les autres fournissent leurs habits, leurs armes, et souscrivent des engagements pécuniaires pour secourir les femmes et les enfants de ceux (jui partent. L'amour do la liberté brûle dans tous les cœurs, et la sainte égalité l)rille partout dans tout son lustre. » Du département de Seine-et-Marne, il fut successivement envoyé par l'Assemblée dans l'Oise, dans l'.Visne, dans la Somme ; partout se reproduisaient les mêmes scènes. A Beauvais, deux mille hommes, neuf cents chevaux, trois cents voilures, se lèvent à sa voix et se mettent en marche à l'instant. Amiens fournit quatre mille hommes, neuf cents chevaux, soixante mille hvres. « 11 nous a suffi, dit Merlin à l'Assemblée le lu septembre, de faire entendre la plainte de la patrie, et des larmes d'attendrissement ont été le pn'sage des sacrifices

incroyables faits on notre jn'ésence pour la sauver. Le [)ère abandonne sa fille, le fils sa mère, l'époux son épouse, et ceux qui ne peuvent voler aux frontières habillent, arment, cntrefiennent ceux (jui se dévouent au saint de l'empire. Nous avons vu de jeunes citoyennes donner leurs bijoux, des enfimts leurs épargnes et pleurer de ne pouvoir faire davantage. Nous essaierions en vain de vous peindre les scènes d'attendrissement (pii se succédaient dans Amiens devant plus de dix mdle citoyens et les corps administratifs réunis. A Saint - (Juentin , nous n'eûmes rien à dire. Nous ne trouvâmes j)lus dans cette ville riche et patriote que les enfants, les femmes et les vieillards : tous les citoyens capables de porter les armes venaient de partir. »

A Laon, Merlin fut plus utile encore. Sa mission y rencontra des difficultés inattendues, mais qui ne servirent qu'à mettie encore davantage en relief son sentiment du droit et de l'iuimanité. A la nouvelle des exécutions de septembre, la lie de cette ville, précédemment livrée aux prêtres et aux moines, .s'était soulevée. Secondée par un bataillon de fédérés parti de Boissons où des crimes semblables à ceux de Paris venaient de se produire, elle tenait sous le coup de la plus affreuse menar e les prisonniers et les suspects. Le meurtre était imminent. Heureusement Merlin arrivait. Soutenu par son collègue et ami, Jean Debry, il entre immédiatement en action ; il se jette dans la foule, et à sa voix la férocité s'éteint, les alarmes de la populace s'apaisent, les prisons se rassurent; en môme temps, il traite d'autorité b^s fédérés, casse leiu' chef, montre aux soldats le véritable enneuvi, et ramenés au sentiment de l'honneur et de la V(''i'il('', ces jeunes gens, sans regarder derrière eux, partent résolument pour la fi'ontière.

Tout en exallant de toutes ses forces le patriotisme des populations, Merlin n'oubliait pas de leur l'aire sentii' que le vi'ai patriotisme, hostile â toni .irbitraire, ne se coiuphiil (pie dans le respect de la loi; el eu s'a|)pli(pianl à les passionner pour les droits nonveiinx dont l;i Ib'Vobilinn venait de |e< doter, il

Page 1