‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 50 sur 56 · S • CORRESPONDANCE AVEC THIONVILLE · texte numérisé non relu

S • CORRESPONDANCE AVEC THIONVILLE

affaires lui avaient procuré de nombreuses relations. Dès le commencement Je 1792, il était en rapport avec les patriotes de la ville, essayant d'y déterminer un mouvement analogue à celui de Mayence. Voici ce que lui écrivait à la date du 1 u mars le général de division Ligniville, commandant l'armée de la Moselle :

« L'on me mande, citoyen, que la garnison et les citoyens de Luxembourg étaient très disposés en notre faveur, et que les réjouissances que l'on a faites avec affectation dans cette place avaient pour principal objet de leur en imposer. N'oubliez pas ce que je vous ai demandé. Mandez-moi si vous vous êtes procuré des intelligences dans la ville, et si vous avez des espérances de soulever la garnison en notre faveur. »

Malheureusement les intelligences que les Français s'étaient ménagées dans la place n'eurent pas grande influence, ni sur la garnison, ni sur la fermeté du général Render; elles n'eurent un peu d'action qu'au moment où la disette allait forcer la garnison à capituler.

Le même au 7uême.

Metz, 5 sept. 1792.

Je suis à Metz depuis dimanche pour l'élection. Tu as réuni presque tous les suffrages , et enfin tu resteras à l'Assemblée qui est convenue do l'écrire. Ce n'était qu'un cri pour toi; et, de mon côté, j'ai reçu tous les honneurs possibles.

.["ai conduit nos électeurs chez les commissaires de l'assemblée; j'ai été confus et stupéfait des honneurs qu'ils m'ont faits ; ils m'ont dit qu'on avait lu la note de mon espion : tu verras ([ue je t'ai dit la vérité, et ils en sont convenus.

Enfin, prenez garde à vous h Paris. Si vous n'êtes pas en force et en force terrible, vous êtes perdus. Tâchez de ramasser tous les canons que vous pourrez: ayez de l'artillerie volante : ils composent une armée d'au moins soixante mille hommes, dont beaucoup de cavaliers et hussards, la maison du roi, grenadiers à cheval, etc. Quant aux émigrés, ils sont méchants, tyrans, mais ils ne s'exposent pas.

Te voilà immortel dans toute la France. Il ne faut pas reculer. Si la Onvenlion se lève, nous serons heureux: si nous avons le dessous, nous .sommes perdus.

(^es Messieurs de Sarreiouis ont marqué du mécontentement au sujet de leur maire. Ils m'ont prie de l'écrire pour faire rendre un décret qui ordonne (pic l'on procédera ii la nomination d'un autre maire, ftcris-leur que lu n'as eu aucune part au pardon accordé à cet homme.

.le n'ai p;is pu l'écrire. p;irce {pi'il n'y a plus de passage, actuollemoiù que Vcnlun est pris, .io doulc (|uo ma Icllrc le |tarvionno Trends garde A

ta fcMiime r\ ;i tnn lils .\(liou.

rinii^TnpiiK MFRI.lS.

counnspoxDAXcn avec thioxville. 209

Je n'iii pas le proics-verbal de l'ulecliou dont il est ici f)ueslion; mais pour donner idée de ces élections d'une forme si différente de nos élections à suffrage universel direct, j'insère un l'extrait du proiès-verbal de l'élection de Merlin à l'Assemblée Iéj:islalivc :

E.itrail du procès-verba! des st'ances de l'Assemblée électorale du département

de la Moselle.

Du l septembre 1791, les six lieures du matin, lecture faite du procès-verbal de la veille à l'ouverture de la séance, icelui approuvé sans réclamation, M. le président a atmoncé qu'il allait être procédé à la nomination du second député au Corps législatif. L'appel nominal fait par le secrétaire, chacun des votans ayant écrit ou fait écrire son bulletin sur le bureau par l'un des scrutateurs, et l'ayant mis dans la boîte après avoir prêté le serment individuel, le scrutin fermé, vérifié, trouvé exact et dépouillé, le résultat a prouvé que M. Antoine Merlin, homme de loi et premier officier municipal de Thionville, avait réuni 215 voix sur 422; que, conséquemment, il avait obtenu la pluralité absolue des suffrages. H a été à l'instant proclamé par M. le président second député au Corps législatif, a accepté, et

les bulletins ont été brûlés et ont MM. les président, scrutateurs, Merlin,

Marin et le secrétaire, signé.

.1 Merlin de Thionville.

Mcl?, ce 12 septembre 1T9-2.

Los ennemis avaient placé leurs batteries près de la Chapello-Sainlp-

Anne. entre la porte de Luxembourg' et celle de Metz, et dans la petite plaine que commande le fort, au-dessus de la Haute- Vulz, sur la rive droite de la Moselle. Les militaires cbargés de la défense du fort se sont apen^us que l'ennemi travaillait à former des retranchements et une tranchée pour établir ses batteries dans les deux endroits indiqués: ils sont convenus de le laisser faire el d'agir quand il en serait temps. Les assiégés, informés que le signal deTenRemi étail un coup de canon, ont attendu patiemment jusqu'à minuit, les canonniers couchés à côte de leurs pièces. AussiuH que le signal a été donné de la part des assiégeants, leurs batteries ont commencé à jouer ; le feu n'a duré qu'un quart-d'heure pendant lequel trois bombes sont tombées dans la ville ; l'une sur la paroisse, la seconde sur la maison de ^1. Henrion. dans la grande rue, sans dommage ; la troisième est entrée par la fenêtre du premier étage, chez M. Josse. rue de rilôpital: elle a fracassé les meubles et brûlé le lit. Le tout s'est borné là.

Au bout de ce quarl-d'heure, les batteries de la ville et du fort, éclairées ])ar des pots à feu. ont joué pendant trois heures. La première décharge à mitraille a tué beaucoup d'ennemis qui s'avançaient pour tenter une escalade, r.e feu continuel a forcé les assiégeants d'abandonner la place, fa garnison a en pour lors la lihertéde faire une sortie pour aller ramasser le

300 CORRESPONDANCE AVEC THIOXVILLE.

bulin abandonné par les ennemis. On a trouvé jusqu'à des planches destinées à escalader les remparts du fort. Après avoir rentré tous ces objets dans la place, une seconde sortie s'est faite pour détruire et combler tous les ouvrages qu'avait faits l'ennemi. L'on est assuré qu'il y a eu trois princes de tués dans cette fiction, du nombre desquels se trouve le prince de Waldeck, qui a eu au moins le bras emporté, et que les ennemis ont enlevé six voitures de cadavres. Dans la première sortie, on a trouvé du côté des batteries de la Haute-Yutz, bras, cuisses, armes de toute espèce, manteaux, montres, etc. Les ennemis, contents de ce premier échec, n'ont rien tenté depuis. Les déserteurs du camp de Richement disent qu'ils ont perdu dans cette affaire quatre cent cinquante hommes, et que l'on en aurait bien donné quatre mille pour conserver le prince de Waldeck.

Les environs de la ville (de Metz) sont inondés à présent par la rivière de Seille dont on a arrêté le cours. On vient de renouveler aux citoyens l'avis d'abattre tout ce qui est en deçà de deux cent cinquante toises des glacis. L'armée de Kellermann, composée à présent de trente-cinq mille hommes dont douze mille de cavalerie, a quitté samedi Void sur la Meuse pour se porter du côté de Bar. D'autres veulent qu'une partie de cette armée se soit réunie à celle de Dumouriez, et que ces deux colonnes tiennent Verdun bloqué dans ce moment. On ajoute que le roi de Prusse y est.

Voici ce qui se passe à Longwy, sur le dire d'un particulier arrivé de cette ville par permission du commandant de place. On n'y a laissé que dix-huit cents hommes et les pièces de siège ; les mortiers et les obusiers ont été conduits à l'armée de Thionville; la municipalité continue ses opérations ; le /listrict n'existe plus ; la mortalité est parmi les chevaux, parce qu'on les a bourrés de froment à peine mûr.

Le camp de Richement a paru faire un mouvement ce malin, eu se portant du côté de Briey. On prétend que c'est la cavalerie qui en est partie et que l'infanterie est descendue dans la plaine do Thionville où il paraît que l'on veut faire le siège en règle.

Si tel est leur projet, et s'ils ouvrent une fois la brèche, les voilà retenus pour trois mois.

(Extrait lu à l'Assemblée par Merlin, le 14 ^ept.)

Merlin do Thionville aux électeurs du ddparlcmcnl de la Somme.

Piiris le 1 1 si-ploiiilMv n'J5,l';m )" ilc l'RgaliltS. CllF.RS CONCITOYENS ,

Je m'empresse de vous témoigner ma reconnaissance ]M)ur l'eslinio dont vous avez bien voulu payer que^iuos services rendus à la patrie. L'une dos raisons qui vous ont engagé,* à me noninicr votre représentant à la Con-

correspu.M)Am;l; avi-i; thionville. 3o\

veiilion nationale est sans doule la crainte que le département de la Moselle, envahi par des hordes étrangères, fût empêché d'être représenté. Vous n'apprendrez pas sans satisfaction, chers concitoyens, que les électeurs de ce département, dispersés dans les forêts et en butte à mille dangers, viennent de donner la preuve la plus éclatante de l'assentiment de la Moselle aux lois du \ 0 août, en traversant les rangs ennemis pour so rendre à Metz où ils m'ont nommé leur premier député. Je leur dois d'accepter les fonctions qu'ils viennent de me déléguer en s' exposant aux plus grands dangers.

Adopté par des citoyens aussi remplis de zèle et d'amour pour la liberté et l'égalité, témoin de leurs vertus civiques, je regrette de ne pouvoir tenir d'eux ces mêmes fonctions ; mais je n'en serai pas moins leur représentant, et ne me regarderai pas moins comme particulièrement attaché au département de la Somme.

Mettez à l'épreuve la sincérité des sentiments que je vous exprime et comptez sur l'attachement inviolable do votre concitoyen.

MERLI.N deTliionNiUe.

MevUn a MM. du conseil •jcnéral de la commune de Thionville.

l'aris, le 15 septembre de Tau 1" de l'Egalité, i' de la Liberté.

Je m'empresse de vous apprendre, Messieurs, que TAssemblée nationale vient de savoir par moi que la ville de Thionville s'était couverte de gloire. Elle a chargé son comité des vingt-et-un de lui proposer un projet de décret pour témoigner sa reconnaissance à mes concitoyens d'une manière éclatante.

Vous sentez bien. Messieurs, que j'ai prié le ministre de la guerre de vous épargner ainsi qu'à moi la honte d'entendre lire devant la France entière les réponses que vous avez faites aux tyrans qui vous menaçaient. Non, ni mes concitoyens, ni les soldats de la patrie, n'ont dicté ces réponses ; j'y^ reconnais un style astucieux et bas qui n'est pas d'un homme né à Thionville. Je vous renvoie copie de ces pièces que le conseil de la commune ne peut avoir signées. Quoi! c'est à ceux qui veulent inonder votre patrie de sang français que vous parlez des crimes de la révolution ! Quoi ! c'est à eux que vous dites « de faire plus que menacer, car il faut conserver l'honneur en cédant. » Quel honneur ! Avez-vous juré de vi\Te libres ou de mourir? Chérissez-vous par-dessus tout la liberté? S'il en est ainsi, dites aux lâches déserteurs que vous saurez mourir. Dites-leur avec Félix Wimpfen cju'ils ne brûleront pas vos remparts. C'est ainsi que parlent

302 COIUIESPONDANCE AVEC TlilUNVlLLE.

(les hommes libres; et, je le répète, vos réponses ne sont pas les vùlrcs. ni fellcs de la frarnison, mais celles d'un intrigant que je démasquerai quand ma patrie sera tranquille. Heureusement, il n'est pas né parmi nous. En tous cas qu'il tremble, s'il induit mes concitoyens en erreur, car je le trouverai au delà môme de l'univers. Pardonnez cette explosion à ma franchise et comptez sur la continuation de mes soins infatigables pour vous. J'espère vous apprendre bientôt une nouvelle qui vous sera agréable.

MERLIN

Pour comprendre cette lettre si forte et dans laquelle la trempe du caractère se marque si bien, quelques e.xplications .sont nécessaires. Voici les faits :

Le 4 septembre, la ville, investie par l'ennemi, reçut au nom des princes français une première sommation. La municipalité, réunie au général comte de Wimpfen, commandant la place, y fit une réponse timide et insignifiante, en s'appuyant sur sa dépendance constitutionnelle à l'égard du département, sans les ordres duquel elle ne pouvait agir. Le lendemain, seconde sommation à laquelle il fut répondu ainsi qu'il suit :

« >'ous gémissons avec vous sur les maux qui atlTigent la France. Nous ne partageons et ne partagerons jamais les crimes qui souillent les annales de la révolution. Nous sommes tout aussi peu disposés à nous soumettre au despotisme que vous nous offrez. Les princes français savent qu'à part d'ailleurs toute opinion, uii ensemble de gens d'honneur ne pose point les armes sur des invitations qui ne sont que des menaces. »

Wimpfen, qui avait signé la première réponse, ne signa point celle-ci ; mais il est vraisemblable qu'il l'inspira. .le ne saurais guère douter que ce ne soit à lui que s'adressent les sanglantes paroles de Merlin, et que l'éloge de sa prétendue réponse,fabriquée peut'ètre à Paris, ne cache quelque ironie. Un an plus tard, en décembre 93, quand ce général eut levé le masque et tenté de lier le Calvados à la Vendée, Merlin disait à la tribune de la Convention : « Thionville, cette place qui a soutenu un siège si meurtrier, qui a résisté à toutes les forces des puissances étrangères et aux perfidies de Wimpfen. •> Je lis dans une lettre adressée en 1833 à Merlin par M. Henri IloUy, alors président du tribunal de Thionville, et fils de M. lloUy, maiie de la ville à l'époque du siège : « Mon père m'a conté souvent que dans la nuit du 4 au 5 septembre, c'est-à-dire dans le temps intermédiaire des deux réponses, le général l'avait retenu pendant cinq heures à se promener seul à seul sous les arcades delà grande place ; et discourant vaguement sur les forces de l'ennemi et les dissensions de la France, il tàtait l'esprit de la commune, et cherchait à faire naître chez le maire l'idée de pousser la municipalité à ouvrir les portes. Mon père feignit toujours de ne pas comprendre et se montra résolu, v

J'ai souvent ouï dire à Merlin qu'il s'était abstenu de démasquer Wimpfen dès • ce moment, parce qu'il n'avait aucune preuve formelle contre lui, et qu'en temps de révolution, il est plus salutaire d'exalter les âmes jiar des idées de patriotisme et d'intrépidité que de les nourrir il'inquièludes et de soupçons. Il voulut cependant punir à sa manière ce général infidèle. Après lui avoir dit en particulier ce qu'il pensait, il le conduisit au théâtre, à l'Opéra, je crois, et le contraignit à recevoir c.i sa présence, dans une confusion cl un embarras ([uc l'on imagine, les ap|)laudissc

CORRESrONDANCE AVKC T li lUN V 1 L Ll- . 303

iiierits prodigués par la foule l\ son prétcnJu patriotisme. Ce trait est assez bien d'accord avec la lettre ci-dessus. Merlin s'y mon'.re indulgent, parce que l'intérêt public lui parait le commander, mais avec quelle superbe amertume !

La plupart des historiens de la révolution paraissent avoir été dujies de la fausse réputation faite à cette époque au général ^Vimpfen. Ce n'est ni à lui ni à la nnmicipalité, mais à l'élan de la population, qu'il faut attribuer la belle contenance de la place. A la vue de l'ennemi et des émigrés, tout le peuple s'exalta, et le général eût certainement été écharpé, s'il eût fait mine de se rendre. Les lettres de Merlin père donnent idée de cette attitude énergique . Aussi est-ce de lui que l'adroit Wimpfeu fait mentiond'une manière spéciale dans ses adieux à la ville consignés sur les registres de la commune : « Que j'eusse désiré rester parmi vous jusqu'au jour où les faits insidieux, les soupçons et les illusions faciles, cesseront d'agilcr les esprits ' X ce jour désiré, la république reconnaissante apprendra aussi ce qu'elle doit au patriote Merlin père dont je suis également jaloux de conserver les titres sur les registres d'une cité qui lui doit une partie de sa célébrité. »

Dès que les communications furent devenues libres entre Metz et Thionville, la première de ces deux villes s'empressa de féliciter les habitants de la seconde. Une dcpulation de la municipalité et de la garde nationale se rendit à Thionville pour y faire hommage à la commune d'une couronne.

« Braves citoyens, dit l'orateur de la dépulation, la république française vous doit mic reconnaissance éternelle. Son salut est le fruit de votre héroïque courage, puisque la résistance que les hordes barbares ont éprouvée devant vos murs, en

arrêtant une partie de leurs forces, a doimé le temps de réunir les nôtres Vous

avez procuré à la ville de Metz la tranquillité dont elle jouissait tandis que vous veilliez et combattiez. Recevez, dignes enfants de la liberté et de la patrie, les témoignages d'admiration et d'amitié de vos frères de Metz. Ils vous apportent le seul gage qu'ils aient cru digne de vous : c'est une simple couronne. »

Noble démarche à laquelle le maire répondit en exprimant le vœu que les circonstances devinssent l'occasion d'une fédération particulière entre ces deux villes qui avaient été rivales si longtemps, et qui, réunies dans une commune pairie, sont en effet l'une à l'autre ce qu'est un fort avancé à un corps de place.

Le conseil (jénéral de la commune de Tnionville aux représentants du jiciiplc en mission à Varmûe de la Moselle.

Sans date (Thionville, janvier ou février 17'J3j.

Les représentants du peuple à l'armée de la Moselle, celui de leurs collègues qui est en ce moment à Thionville, invitent les citoyens à les environner de leurs lumières, à leur dénoncer les abus et les personnes suspectes, et généralement tous les actes et individus qui peuvent entraver la marche de l'administration, compromettre la fortune publique et

304 CORRESPUiNDANCE AVEC THIONMLLE.

porter altciute à la liberté et au bonheur des citoyens ou de la société en général. L'objet de la mission de ces représentants est donc de remédier aux abus de tout genre... Dans ces circonstances, que doivent faire les magistrats du peuple qui sont chargés par lui ou par la loi de la surveillance des citoyens et des fonctionnaires publics? Garderont-ils le silence pour conserver la paix, dans le temps que ce silence peut perpétuer la fraude, l'anarchie et les dilapidations ? Hésiteront-ils à dénoncer des actes dont la preuve n'est pas juridiquement complète?...

Le citoyen Lafontaine, procureur syndic du district de Thionville, était ci-devant huissier au bailliage de cette ville. On sait avec quelle dureté il exerçait son ministère; il était regardé comme le fléau des campagnes, et la rapidité avec laquelle il a amassé sa fortune fait mal présumer de sa délicatesse. Lecitoyen Lafontaine doit être l'ami, sans doute, du nouvelordre de choses, puisque la révolution l'a tiré d'un état aussi odieux qu'abject pour le porter au poste honorable qu'il occupe aujourd'hui; mais ce n'est pas la dignité de sa place qui le pénètre, c'est l'orgueil de se voir autorité sur ceux devant qui, naguères, il aurait fléchi le genou; et plus il se rappelle son ancienne humiliation, plus il jubile lorsqu'il croit pouvoir à son tour humilier les citoyens qui, dans l'ancien ordre de choses, occupaient un rang supérieur au sien.

11 est constant que Lafontaine veut être maître en toute occasion et se rendre arbitre souverain dans la discussion de toutes les affaires; et, en cela, il excède les bornes que la loi a mises à ses fonctions. Lorsqu'il a pris ses conclusions ou fait ses réquisitions, il doit laisser chaque membre de l'assemblée opiner librement, il doit adopter le résultat de la majorité des suffrages proclamé par le président ; mais loin de là ! tout opinant qui émet un vœu contraire au sien , ne peut éviter ses personnalités, ses injures, ses sarcasmes, ses menaces même; et les séances particulières du district, comme celles des différentes autorités constituées réunies, sont presque toujours orageuses par l'effet de ses provocations.

Si les sociétés populaires, au lieu d'offrir l'image d'un rassemblement de frères et d'amis qui s'éclairent et s'instruisent réciproquement, ressemblent le i)lus souvent à une arène de gladiateurs où des débats tumultueux, des dénonciations exaspérées, des cris et des brouhahas viennent affliger l'homme paisible et éloigner de la tribune l'orateur décent quoique énergique, dont la voix ne peut dominer, c'est parce que Lafontaine ne permet point (pi'on y parle dans un sens opposé au sien , et que voulant éloigner toute réflexion (jui pourrait le condamner, il a adopté une tactique au moyen de laquelle il croit par ses ramilications et par les aboyeurs qu'il excite, faire arrêter par la multitude qu'il entraîne les objets qu'il s'est proposés.

(^est ainsi (jue dans une séance ou il avait ouvert la discussion au sujet du commissaire des guerres l'àris. a i[ui le conseil général de la commune

CORKESI'ONDAM;!- A\ LC TIIKjNVILLF. 303

iivail refusé un cortilicat do civisme (l). après a\oii' vomi conlre ce conseil les imprécations les plus terribles, après avoir iippclé sur lui l'exécralion publique, il proposait de le dénoncer à Taccusateur public et provoquait tous ceux qui oseraient, disait-il, avancer quelque chose contre le civisme de Paris. Son ton. son air de menace étaient faits pour intimider et forcer au silence ceux qui pouvaient craindre son courroux et la défaveur de la société populaire et des tribunes que la rage délirante de Lafontaine avait déjà prévenus. Certes, ce n'est pas ainsi qu'on cherche la vérité! Que pouvaient dailleurs savoir des individus isolés dont la plupart ne connaiss;iient le commissaire tout au ])lus que sur ses paroles et n'avaient jamais songé ou n'avaient jamais été à même d'éplucher sa gestion? Leurs témoignages pouvaient-ils balancer ou anéantir les résultats de la surveillance immédiate du conseil général ?

Cependant un ofticier du 2'' régiment d'infanterie, l'un des vain(|uetu"S d'Arlon, dépose un fait contre le citoyen Paris. Il peut à peine achever de parler: Lafontaine, sans examen, sans laisser à la société le temps d'examiner au moins la vraisemblance de l'imputation, s'élance k la tribune, traite le préopinant de calomniateur infâme, et après une sortie aussi virulente contre lui (]ue contre le conseil , presse le président de mettre aux voix sa motion.

Un autre membre alors obtient la parole : il débute })ar engager la société à se garantir de toute précipitation, et à ne pas légèrement compromettre vingt-huit à trente pères de famille qui composent le conseil général de la commune. (Suit la description du tumulte qui s'élèvedansleseindela société ^

Lafontaine ne prétextera pas ici son zèle pour l'exécution de la loi : car la loi n'assujettit à aucune responsabilité les municipalités pour la délivrance ou le refus des certilicats de civisme, tant elle a craint de tvranniser les consciences. Or, Lafontaine qui veut faire parler la loi lorsqu'elle est muette, qui avait déclaré à la tribune que la municipalité était digne delà guillotine, sentait cependant sans doute que dans tout ce qu il avait débité sur le conseil , il n'y avait aucun fait qui put même donner ouverture à accusation ; et d'après la nature et le genre de ses apostrophes, il est plus que vraisemblable qu'il voulait suppléer au silence de la loi en provoquant une insurrection du peuple ou des militaires qui formaient la société et remplissaient les tribunes.

Le conseil général de la commune, qui sentait que les démarches et la conduite du procureur syndic tendaient à le mettre sous l'oppression et manifestaient un plan combiné d'anarchie en érigeant la société populaire en tribunal, le conseil, qui connaît la loi et la respecte, avait eu recours a ses organes, a l'autorité supérieure du département vers lequel il avait en-

(I) Ce certificat était nécessaire au coiiiinisisaiie Taris pour être conscrxc eu [ilace. Un retrouva, au siège de Lyon, uu cuniniissaire des guerres ilu uiénie uoiu et agent de f)uboi -Crancé.

CORRtSP. 20

;)06 COHUKSl'ONDAxNCK AVEC T 11 ION V 1 LI.IÎ.

voyé quatre députés. Celui-ci nomme un {'ommissaire pour se rendre à Thionville. Ce commissaire, dans une séance publique des aulorilés constituées, parvient à rapprocher les esprits. On s'embrasse; Lafontaine. qui, dans celle séance môme, avait répété les plus sanglantes diatribes contre le conseil général, (jui en avait dénoncé les membres comme traîtres à la patrie, comme contre-révolutionnaircS; leur donne le baiser fraternel. Il transige donc avec des traîtres; et s'il n'est pas convaincu qu'ils le sont, pourquoi a-t-il l'audace de les dénoncer formellement comme tels? (A la suite de ce récit, viennent des détails sur les menées de Lafontaine après le départ du commissaire du déparlement, pour arriver à un soulèvement populaire contre la municipalité, qu'il prétend renouveler en faisant appel par pétition aux assemblées primaires.)

Voilà un petit historique qui , accompagné des réflexions qu'il suggère, peut donner de grandes inductions sur l'espèce d'homme qui se trouve attaché au district de Thionville en qualité de procureur syndic, duquel on peut dire en résumé que c'est un homme passionné qui, pour satisfaire ses vengeances et sa haine contre tiuekiues individus du conseil général delà commune et les perdre plus sûrement ou au moins les écarter, veut envelopper tout ce corps dans la proscription qu'il évoque contre eux. C'est un petit tyran qui veut mener la municipalité et la société populaire comme il mène le district qu'on sait être composé de citoyens peu versés dans les all'aircs. C'est un orgueilleux qui prend plaisir à vexer même les généraux. Il a envoyé au général Delaage qui résidait à Hayange une ordonnance à neuf heures du soir pour qu'il se rendît sur-le-champ à Thionville. Ce général est arrivé à une heure après minuit ; il n'y avait personne au district, point d'auberge ouverte, et il a été obligé de passer le reste de la nuit sur une chaise chez un particulier.

Il a aussi injurié le général Houchard, lors de la visite qu'il a faite au district, à son passage en cette ville. Ses expressions étaient si peu mesurées ciue le général lui a demandé s'il voulait l'inculper Les administrateurs, qui avaient souffert en voyant Lafontaine prendre un ton plus insolent (jue ferme, liront en quekiue sorte des excuses à Houchard i)Our lui faire connaître qu'ils ne participaient point à ccciu'i! pouvait y avoir d'injurieux pour lui dans le langage du procureur synilic.

On |)eut dire onlin que c'est un ambitieux ipii , vraisemblablement, vise à la législature et qui veut se faire la réputation d'un chaud patriote, en dcnon(;ant a tort et à travers ceux-là mêmes (piil craint peut-être il'avoir poiu- (•ompétiteurs.

Le département iiiêmc n'est pas à l'abri de ses inculpations. 11 a dit i|u il dénoncerait le (Icpartement à la Convention et il la fait en effet. ( Il s'agit d'une dame condamnée a la déportation, dont les elfels sont saisis a son passage à Thionville et a hupielle le déi)artcmonl ordonne de laisser une somme de luO livres pour son voyage.)

CORKESPONDANt:!' AVLC THIONVILLE. 307

Lafontaine est associé dans la fourniture du bois de l'iiôpilal uiililaire, et il ne faut pas, d'après cela, s'élonner de son intimité avec le commissaire Paris. Pour favoriser cette entreprise et en augmenter les bénéfices, il a fait faire des convois de ce bois par des voitures d'ordonnance. On peut entendre la-dessus Limbourg fils. Mathieu l'aubergiste, etc. Lafontaine, a la vente de Dislroff, s'est fait adjuger des meubles; il y a bu copieusement du vin du château avec les autres administrateurs qui s'y trouvaient. Les témoins seront le colonel du 81' régiment d'infanterie, des ofliciers de ce corps et plusieurs citoyens et citoyennes.

Le mémoire se termine par d'autres faits du même genre, tant à la charge de Lafontaine que d'un de ses acolytes, vice- président du district, et conclut en attirant raltention des commissaires de la Convention sur le parti qu'il convient de prendre.

Si l'on étudiait l'histoire de la révolution dans les déparlements, on verrait, je crois, que, dans la plupart de nos villes, il s'était institué (juelque petit imitateur, plus ou moins honnête, de Rohespierrc, tyraimisant le conseil de la commune à l'aide de la société populaire, à peu près comme à Paris la Convention par la commune et les jacobins, et, sous le coup de l'ambition, de la vanité ou de la cupidité, visant à se créer un avenir par la captation du bas peuple et la dénonciation. Ce fait très général explique en partie la facilité avec laquelle s'est développée presque partout la réaction contre le régime républicain. C'est sous la loi d'un ilespote de ce genre qu'a vécu Thionville pendant toute la durée de 93 ; car, ainsi qu'on le verra plus loin, la nmnioipalité parvint, dès le commencement de 1794, à dévoiler clairement ses malversations, ainsi que sa connivence avec le commissaire des guerres dont il est ici question.

A .\JerHn de Thionville.

Tliionvillc, janvier 9i •(niv(5sc ,in 2).

L'armée révolutionnaire du département de la Moselle a séjourné durant environ huit jours ici. Le tribunal et tous les commissaires révolutionnaires se sont présentés aux séances de la société populaire , et quoique le nombre des citoyens sociétaires soit, depuis le départ de Paris, doublé et triplé, nos intrigants, amis des commissaires révolutionnaires et des juges, ont cru intimider et faire trembler toute la cité. Mais quand on est pur, on ne craint pas le rouge et encore moins la guillotine. Elle a été dressée sur la place publique pendant plusieurs jours . mais elle a conservé son pucelage à Thionville. Les ennemis de la cité, ces hommes intrigants et fourbes, étaient les seuls patriotes dignes d'approcher de la commission

:iOS COKKLSl'U.NDANCli AVEC THIUNMLLL.

lévolutioiuuiirc : ceux-là, a loiiles les séaiu'os, faisaieiil des sorties ruiilre les égoïstes elles accapareurs; cl, d'après leurs dires, tous les négocianls avaient cache leurs marchandises depuis l'exécution de la taxe et les aiires habitants les avaient recelées. On eut belle à observer que les habiants des campagnes et les cantonnements avaient vidé les boutiques en tout genre, que jusqu'aux volontaires et aux citoyens composant la masse avaient été les pourvoyeurs de ces campagnards, soit en leur revendant ce qu'ils avaient pris à la taxe ou autrement; les boutiques étaient vides de tout et le sont encore en ce moment. On ne trouve pas une pinte d'huile, ni d'eau-de-vie; plus de savon, ni de sucre : plus de draps, ni étotl'es : tout est vendu .

Enfin, ces confidents de la commission révolutionnaire, ces j. f

qui. durant le siège et le bombardement, étaient cachés dans leurs caves, firent motions sur motions pour qu'on fît à l'instant des visites domiciliaires. Il était neuf heures du soir, lorsqu'on demanda la fermeture des portes de la société : on enferme les sociétaires et les tribunes, et alors on donne l'ordre aux troupes révolutionnaires de se partager en escouades pour accompagner des commissaires nommes flans le sein de la société par les commissaires révolutionnaires, ii Fetiét d'aller faire chez tous les marchands et chez leurs amis ou parents soupçonnés de recel , une visite nocturne depuis les caves jusque sous les toitures. En même temps la gendarmerie à cheval court les rues toute la nuit et des patrouilles arrêtent tous ceux qu'ils rencontrent et fouillent tout et partout. La visite continue de suite chez les habitants le reste de la nuit et le lendemain.

Enfin le succès n'ayant pas répondu à ce qu'on se promettait, on se vit confus ; et la commission sentant bien que cette visite, qui n'avait rien produit, avait troublé la tranquillité de tous les citoyens indignés d'une pareille vexation, prit le parti de faire partir l'armée et le tribunal, se contentant de laisser un commissaire révolutionnaire à demeure qui , assisté de six inquisiteurs que je vais te nommer, mesurèrent les fortunes de presque tous les citoyens, à l'exception de leurs parents et amis; on délivra indistinctement des ordres sur timbre rouge dont je te joins la formule en original ; enlîn il y en avait pour près de 300,000 fr.. tant dans la ville que dans la banlieue. C'étaient des gendarmes qui les portaient avec un air menaçant, et le commissaire qui composait avec les malheureux citoyens, les Godausvieux, se présenta le premier jour à la société et déposa sur le bureau une somme de 10,000 francs, pour verser à la caisse des secours, provenant, dit-il, d'une saignée qu'il venait de faire sur les aristocrates de cette ville. Tu dois sentir où l'indignation des citoyens les j)orta. de so voir confondus pèle-môle dans la taxe arbitraire (jui a\ait été établie i»u diclot' par la scélératesse et la méchanceté des ennemis de tout bien . . .

Je dois l'observer (pie, huit jour» a\anl l'arrivée de ces in(iuisileurs. la

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commnnp ûc la cité avait fait uno proclamaliDii à rell'el d'inviter tous les hons citoyens à apporter leur suportln en vieux linir'^. pour les hôpitaux, el à faire pour leurs frères d'armes ([ui pourraient revenir au quartier d'hiver ce que leur amour et leur reconnaissance (le\aiont à ces ^^énéreux défenseurs : eh bien I une simple proclamation jjroduisit, dans la ville et la banlieue seulement, plus de quinze cents chemises toutes bonnes, des draps, des matelas, des couvertes de laine, des toiles, des habita, manteaux, bas et souliers, une infinité d'autres objets et beaucoup d'argent monnayé et autre, dont tu recevras le détail imprimé dans peu. ]-es campagnes, à notre exemple, et sur la simple invitation qui leur a été faite, ont déjà conduit au moins dix voitures de linge, draps, chemises, toiles, etc., à Metz, au dépôt du département. Eh bien I croirais-tu, si on ne te l'avait écrit, qu'une ville telle que Thionville eût été traitée de la sorte?

L'indignation s'étant emparée de tous les esprits, une rumeur du diable .se répandit dans toute la ville et jusque dans la campagne. Je vis même un moment où les citoyens étaient près d'aller exterminer ce commissaire gardé par trois ou quatre gendarmes. Dans ces moments menaçants, la municipalité s'assembla sur les cris de toute la cité : tous les habitants en foule y vinrent crier au voleur, et l'on prit une délibération portant que deux députés se rendraient à la commission révolutionnaire de Metz pour faire leurs observations au nom de toute la cité, et que dans le cas où l'on ne nous ferait pas justice, on enverrait à l'instant à la Conv'ention nationale. Et aussitôt voilà une souscription ouverte; chacun olTre des fonds pour le voyage de Paris ; tous crient à l'infamie du déshonneur fait à une ville qui est toujours prête à verser son sang pour la patrie : tous sont révoltés contre les scélérats qui ont fourni à nos plus cruels ennemis les moyens d'accabler et de désoler une ville qu'ils jalousent et dont à coup sur ils n'auront jamais le courage d'imiter l'exemple Nos députés partent pour .Metz et reviennent ramenant avec eux deux nouveaux commissaires de la commission révolutionnaire qui se présentent à la municipalité et sont bientôt assaillis par tous les citoyens qui viennent réclamer leur argent volé. Aussitôt un nommé Trotebas, le bon ami de Lafontaine et de Richard et de tous ses adhérents, ouvre la séance en qualité de commissaire de la commission révolutionnaire, et dit qu'il arrive de la barre de la Convention nationale, que la Convention l'a approuvé, et après lui avoir accordé les honneurs de la séance, l'a engagé d'en faire part à ladite commission et de continuer à imposer indistinctement; que son collèo-ue Remoisenet n'avait fait qu'exécuter les lois et les arrêtés des représentants du peuple près l'armée de la Moselle. Je pris la parole et lui demandai pourquoi on n'avait pas imposé tous les citoyens: pourquoi ceux qui. à travers la grêle des boulets, bombes et obus, couraient à leurs fonctions et se portaient partout au feu, en engageant tous les citoyens à se rendre aux bastions et i)arcouraient les remparts ])nur les voir à leur.^ postes ,

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