‹ Vie et correspondance de Merlin de ThionvilleChapitre 6 sur 56 · VII- DE MFRLIX DI- THlONVtl.LE. 3;J · texte numérisé non relu

VII- DE MFRLIX DI- THlONVtl.LE. 3;J

rerlaiii, vu le cliiUre do rapprovisionnenient, (|ii(' l'on arri vêlait inévitablement à une disette de i'ourrage. Surtout se ressentait-on du défaut, commun alors à toute la France, de la pauvreté : les caisses étaient vides, et pour entretenir l'armée, il n'y eut d'autre ressource que de recourir à un papier-monnaie et de vivre ainsi à crédit sur l'honneur de la République.

C'est au milieu de juin seulement que commença le siège proprement dit. Le roi de Prusse ne possédait pas une aitillerie suffisante, et les Autrichiens n'ayant pas voulu hii céder la leur, il avait ("té obligé de négocier avec la Hollande pour obtenir d'elle le bel équipage de siège de l'arsenal de la Haye, auquel on fil remonter le Rhin. Le cercle d'investissement était formé par 57 bataillons, hO escadrons et une artillerie de campagne proportionnée. Le roi en personne campait avec sa garde sur b's hauteurs de la rive gauche, couvant des yeux cette ville au moyen de laquelle il espérait se relever dos hontes de son expédition de Champagne.

Ce long délai servit admirablement à aguerrir la liarnison. Soit dans les sorties, soit aux avant-postes, elle no cessait de voir le feu. Les deux commissaires, exerçant au nom (\r la Convention le pouvoir souverain, s'étaient partagé les attributions conformément à leurs aptitudes : Reubell présidait à l'administration et Merlin aux opérations militaires. Nalurollement porté à ce genre d'action, il avait en outre jugé, ainsi (jue tous les généraux, qu'il était de la dernière importance de soutenir l'esprit des troupes par l'exemple d'une intrépidité absolue. Lié par la plus vive sympathie avec le général Meunier, qui faisait profession de considérer l'indillerence à l'égard de la mort comme le premier principe de la guerre, il avait pris comme lui l'habitude de vivre bellement au milieu de la grêle des batailles. Aussi fut-il bientôt l'objet de l'amour et de l'enthousiasme du soldat. Il était à ses yeux la Révolution incarnée, et sa parole avait autant d'autorité sur lui que, dans les rangs opposés, celle du roi. Svelte, robuste, l'air ouvert, l'œil du commandement, la voix ferme, une large chevelure tombant en

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boucles sur ses rpanlcs, lovant à Iciul instant son panaflif tricolore dans la mêlée, queicjue chose d'héronine dans toute la personne, de jour ou de nuit on l'apercevait partout où il se Taisait quelque chose. Les témoignages sont unanimes à cet égard, et sans y insister, je citerai S(ïulenient le passage suivant du général Decaen : « Merlin de Thionville avait entendu le canon ; il n'en avait pas fallu davantage pour l'engager à se rendre sur le terrain. Il avait contracté l'habitude de l'aire de. pareilles visites dans presque tout(^s les alFaircs de nuit cl de jour, soit sur une rive du Rhin, soit sur l'autre, et de s'exposer aux dangers de la guerre, soit en dirigeant et pointant luir même les pièces de l'artillerie légère, soit en chargeant Yminemi avec les troupes. Un pareil exemple, joint à celui que donnèrent de leurs talents et de leur valeur les Meunier, les Kléber, les Dubayet, et plusieurs officiers supérieurs et autres, excitèrent une vive émulation parmi les officiers et soldats fort peu habitués à la guerre. »

Le conseil de guerre avait décidé la l'oiination de plusieurs compagnies de siège composées d'honmies d'élite sortis volontairenient des divf'i's coii)^ ï ^''^'i' *'*'''' ''''''^ d'inijuiftci' rcnntinii par des sorties contiiuielles. Marigny, ipie .Merlin nommait, à la Convention, « Marigny le plus intrépide d(! tous les hommes, » commandait les conq)agnies de la rive gauche réunies sous le titre de Légion des Francs. C'est au milieu de ces biavcs, dont il ne cessait d'exciter l'ardeur et l'esprit d'aventure, que se plaisait Merlin. « Ouand les attacjues, dit Decaen, avaient un objet sérieux, on prévenait Ivlébcr, et il faisait sortii' ipiclipies troupes dii ( aiiq) n'Irani'iii' pour soiitcnii' la légion ; mais lorsque les détachements étaient plus nombreux et accompagnés d'artillerie légère, Kléber commandait en personne. M(;rlin, (|ui poitait l'unilorme de l'artillerie, était |n'es(pii> Ionjours de la pallie, et descendait assez souvent île cheMd |i(UM' pointer lui-même les canons. >•

C'était toujours avec l'artillerie ((n'apparaissait Mi'clin. Plus encore que; le salue, le canon lormail son anne. Sa prédilec-

VU' ni- Miiiu.iN ni: m kiwi [.lu. 55

tion se léiiKiignail par son rostiiinc, (|iii était celui de simple carionnier, roiudmié, il est vrai, par le panache convenlioniipl. Aussi, tièscju'au milieu de la iuméo de la fusillade, se dccouvrait aux veux d»; reuiiemi ce panache redouté, savail-ou hicu (pie la mitraille n'allait pas tarder à éclater. Frappés de celte connexion, les soldats allemands avaient donné au terrible représentant le surnom de Ïcufel-Feuer, diable de leu. Son intrépidité, jointe au caractère d'autorité supérieure dont il était revêtu, en faisait pour eux un objet à part et respecté ; et je lui ai souvent entendu dire qu'il avait vu, en mainte occasion, les soldats, comprenant peut-être confusément que la cause de la Révolution ne leur était pas tout à fait étrangère, refuser, malgré les instances de leurs olïiciers, de faire feu sur lui. Il était devenu de la dernière habileté' dans la manœuvre du canon, et même sur les remparts, il se plaisait souvent à amuser la troupe en lui donnant le spectacle de son adresse. Quelle satisfaction n'éprouvait-il pas, même dans ses vieux jours, à rappeler l'éclatante vengeance qu'il avait su tirer de l'ennemi, presque coup pour coup, au nom de son ami Meunier mortellement atteint sur le Mein ! « Merlin, dit à cette occasion daps son journal le général Beaupuy, animant tout par sa présence, faisait un feu d'enfer. Le mortier surtout produisait le meilleur etlét. 11 y avait déjà quelque temps cjue cela durait, lorsque tout à coup j'aperçus une fumée noire et épaisse d'où partaient des éclairs de coups de canon et d'obus : c'était un de leurs magasins qui sautait et (pii nous procurait ce magnifique spectacle. ;)

C'est au logis de Merlin qu'avait été transporté l'infortuné Meunier. Merhn le veilla, l'entoura de soins et de tendresse comme un frère, reçut ses dernières paroles, ramena ses restes dans sa ville natale, et jusque dans l'extrême vieillesse ne cessa jamais de parler de lui avec émotion et comme du meilleur ami dont il lui eût été donné de jouir dans cette vie. Aussi distingué par son savoir que par sa valeur, jnembre éminent de l'Académie des sciences, républicain réfléchi, caractère de

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for, il seml)lait promettre à la Franco un grand homme de plus. L'ennemi même voulut s'associer au deuil do l'armée ; il y eut suspension d'armes durant les funérailles, et au moment suprême, les assiégeants, montant sur leurs lignes, mêlèrent leurs détonations à celles de la garnison.

Ce mode élevé de relations était commun aux deux armées. Tout en se combattant avec énergie, on s'appréciait. La grande figure de Kléber, élevé de prime abord par Merlin du grade d'adjudant à celui de général, commençait à dominer. On comparait son attitude dans la mêlée à celle de Mars, et Merlin résume quelque part d'un seul mot l'impression de l'armée, en désignant sous le nom d'Iliado-Kb'ber toute cette série d'actions brillantes. Les réminiscences classiques, qui jouaient dans ce moment même sur le théâtre de la législature un rôle si bizarre, anoblissaient ici le caractère de la lutte, en lui imprimant un tour poétique. On ne se rappelait pas seulement Homère; on se rappelait la chevalerie, et l'on tenait en honneur toute courtoisie comme toute vaillance. Les mœurs militaires modernes se formaient. Ainsi, dans une charge de cavalerie, Merlin serrant de prés le prince de Prusse et déjà prêt à le frapper, un colonel prussien qui s'était jeté entre eux reçut le coup, et, tombé de cheval, demeura prisonnier. Merlin, loin de lui en vouloir, lo fit transporter avec tous les égards possibles dans son propre ap[tartomont, lui prodigua tous les soins, et los premiers accidents passés, le fit reconduire aux avaiilpostes sous la gardo (hi premier chirurgien de l'armée. Il arriva même un j(mi- aux doux états-majors d(^ s'asseoir sui' le gazon pour (b'ji'iMioi' cnsondilo. Lo trait ost assez curioux jn»ur être dit. Un malin, Merlin, s'occupant ih' sa visite aux p(i>les ennemis, en cdnqiagnio do Marigny, celui-ci, après avoir lait le coup dr jiistulot avec un olïioior |irussion, lui proposa iU' se livrer, à la manière antitpie, à un combat singulier entre les deux lignes. « Mais, lui dit rofllcior, si nous nous avancions au ((Hiliaire en amis. » Ils s "aNancèi'enl ell'ectiM'nienl l'un vers l'autre, se (Idunèrenl la main, ei .Meijin l'-lanl \eini les ro-

vin DR MKRLIN* DE Tll tON VII.I.I-. 57

joindre, le gén«''ral prussien, (jui n'était pas loin, s'approcha également, et la conversation devint bientôt familière. A une plaisanterie sur la maigre chère (|ue devaient faire les assiégés, Merlin riposta par une invitation à déjeuner ; elle fut acceptée, et le lendemain, au centre des deux lignes, sur un gazon labour(' par l(^s boulets, on offrit à l'état-major ennemi le service le plus propre à lui donner le change sur l'étal des approvisionnements de la place. Le vin de Champagne, grâce à quelques restes de l'office de Custine, ne manquait pas, et le génie inventif de l'art français s'était exercé de toutes manières. Le prince royal de Prusse et le prince Louis avaient voulu être de la partie. Le premier s'était attaché à Reubell, et le second causait avec Merlin d'opérations militaires et d'aventures de combat. « Qui aurait pu fermer les yeux sur la ville et sur les campements des puissances coalisées, dit Merlin dans un fragment sur cet épisode, se serait cru dans une réunion d'amis qu'aucun intérêt ne divisait. » De son côté, le piquet d'escorte sous les ordres de Marigny traitait de son mieux le piquet des hussards prussiens et saxons ; les vedettes buvaient ensemble, et l'on se portait réciproquement des défis, soit à la course, soit à l'escrime, comme dans un carrousel. La fête fut charmante. « Le lendemain, dit le général Decaen, Marignv avec sa lésion régala l'ennemi au même endroit d'une autre façon (|ue la veille; il s'empara du village et y tua beaucoup de monde, et après avoir fait quelque butin, surtout en légumes, les Francs rentrèrent en triomphe. »

Cependant l'équipage de siège avait fini par arriver. Le 45 juin, la première parallèle fut ouverte, et successivement prirent position autour de la place, en vingt-huit batteries, deux cent quatorze pièces, dont cinquante-deux mortiers. On imagine sans peine les effets d'une pareille artillerie resserrant son cercle de jour en jour : les maisons écrasées ou incendiées; des bombes et des ricochets dans toutes les rues ; des hommes, des femmes, des enfants tués à chaque instant ; les hôpitaux, au risque des plus graves inconvénients, établis au fond des

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