VII-: ni- .MiiHLiN \)v: tuionvili.i^ ^i
s'('(;ii( poser devant le conseil était fort siin[)le; elle se réduisait à deux termes : Est-il probable que la place soit secourue sous huit jours? Si elle ne doit pas l'être, la défense ne pouvant se lirolonger davantage, vaut-il mieux conserver à la République un corps aguerri de dix-buit mille bonimes, ou exposer ce corps à se faire prendre ou massacrer en pure perte? Sur le premier point, il parut évident que l'armée de Rbin-et-Moselle, n'avant pas donné signe de vie depuis quatre mois, n'avant pas même cbercbé, ce qui eût été si facile, à faire parvenir aux assiégés la moindre nouvelle, il n'y avait aucune chance de la voir se mettre en mouvement précisément dans cette dernière semaine. Il était à croire que la République, dont on ne connaissait les affaires que par de fausses rumeurs répandues par l'ennemi et même par de faux Moniteurs imprimés à Francfort, se trouvait eflectivement aux abois, ou que le parti opposé à la conservation deMayence ayant piis le dessus, le gouvernement s'était décidé à laisser aller cette place à son sort. Le premier point étant ainsi résolu, l'autre suivait. A ces motifs se joignait une considération importante, celle des patriotes mavencais. En irritant l'ennemi par un acharnement de résistance, on rendait leur position de plus en plus périlleuse. Était-il de l'honneur de la France, qui s'était prêtée à leur appel, qui s'était fait ouvrir par eux les portes de leur ville, de les abandonner sans garantie aux implacables vengeances des réactionnaires et des princes? Ce point, auquel étaient surtout sensibles les deux commissaires de la Convention , emporta l'ouverture immédiate des négociations.
Le roi de Prusse ne fit pas de grandes difficultés sur les conditions à accorder à une garnison dont il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'héroïsme, et d'autant que c'était s'honorer luimême que de lui rendre honneur ; mais sur la question des patriotes, il se montra dès l'abord inflexible. Il ne jugeait pas compatible avec la dignité de ses armes de reconnaître à ses ennemis le droit d'exiger de lui une garantie d'impunité pour des sujets coupables. Sur cet article, les pourparlers faillirent
62 Vil': 1)H MHULIN DK T 11 ION \ l L I.K.
se rompre; et plût à Dieu qu'ils se fussent rnnipus en effet, comme l'exigeait Merlin, puisque ji l'insu des assiégeants, par kl plus incroyable coïnciflence, c'était le jour même de la signature de la capitulation que raruK'e l'rancaisf, après quatre iimis d'inaction, se décidait à sortir enfin de sa longue torpeur pouicommencer sa marche sur Mayence. Mais les Prussiens ayant oilert un biais, les })our|)arlers reprirent ; on accorda que les assiégeants ne s'arrogeant pas le droit de coiiliiMcr le pi-rsoimcl de la garnison, les patriotes, confondus dans les rangs et sous runiforme de la r»épubli(pie, pourraient, s'ils le voulaient, se rendre en France de cette manière. Merlin n'était pas détrempe à laisser fléchir ainsi le point d'iionur-nr; et If conseil de guerre ayant rejeté connue li'op aventureuse sa proposition de se frayi'r passage à travers les lignes dc^ l'ennemi i)ar une sortie en masse, il ne vit plus (ju'une ressource, (pii était de s'offVii' lui-même, en sa qualité de rejirésenlani du peuple, pour couvrir, par l'équivalent de sa personne, celle de ces intorlunés. Voici la déclaration qu'il lit consigner en cohséqiience sur les registres du conseil de guerre, et de tant d'excellents témoignages donnés durant ce siège de j'idi-valioii de son caractère, cehii-ci n'en est pas le moindre : « Je déclare (pie je n'adhérerai jamais à la condition de ne pas conqirenilre dans la capitulalioji les habitants de .Mayence et des pays du Rhin <pii voudront sortir de cette ville et suivre Tarmèe; (jue si le roi de Prusse persiste dans sa n'-solutioii, je demande {ju'il lui soit oll'erl de laisser sortir ces individus, et de me giu'der à discrétion en place i\o ci'^ victimes de leur opinion l'I de leur coniiaiice dans ma iiali(»n. — "20 juillet I79;\. » j,e loi n'accepta piiint ; mais limdemenl on en vint à imaginer ime Mutre solution é-galenienl accommodé-e à l'honneur des deux parties et sui' laquelle toutes deu\ tondtèient d'accord. Par un ai'ticle additionnel à la ca|)ilul;ilion, il lui stipnh' (pie les p.itrinies mavençais seraient (''cliang(''> à l;i iroiiliei c conlic les otages (pie r.ii'iiM'e de l;i lié|»iibli(pie,(laiisson picmieriiiouvemeiil, avait enlevés sur le Icniloire allemand, cl qui ('laieiil dejuiis lors dèlenu< à Nancv.
\ II' DE .M li H L I N D li T H I U N \ I L I. !• . 63
La rapilulatiun ainsi réglée, lo 24 juillet, la premiéro colonne commandée par Aubert-Dubayet et Kléber, et seivanl d'escorte aux deux rcjursciilaiits, sortit dii la placo ; et c'est ici que, uonobstaul tous les honneurs de la guerre coi'dialcment accordés à nos armes par l'eiuiemi, commence riiisloiro amère. Aux portes de la ville se présentent sur le passage de la colonne des flots de populace ; un des principaux Mayençais, ami de Merlin et marchant à ses côtés, est reconnu, et l'on tait eflort pour l'enlever. Merlin sort des rangs le sabre à la main, et de cette voix (jui, même dans la disgrâce^ sait imposer le respect, enjoint à l;i Coule une autre contenance, lui sii^iiifiant que le drapeau de la France ne s'éloigne que pour revenir bientôt. Mais derrière lui le désordre s'aggrave, et il ne peut empêcher (|uc dans les derniers rangs, au milieu de la contusion du dépnrt, un certain nombre de patriotes ne soient appréhendés et retenus. Ce lut pis encore à la frontière ; les otages y arrivèrent, mais les commissaires Ruamps et Maribon refusèrent l'échange, prétextant (jue la capitulation de Mayence était œuvre de trahison, et que l'on ne pouvait sans crime lui reconnaître autorité. Et quel ne fut pas le chagrin de Merlin et de tous les généraux quand on apprit que ces patriotes, de la sûreté des(iuels on avait pris tant de souci, n'étaient pas seulement, comme on l'avait cru, des alliés, mais des concitoyens ! La ville de Mavence, à l'insu de ses défenseurs, avait été, durant le siése, par décret de la Convention, déclarée réunie au territoire de la Républiiiue ; et peut-être la garnison, si elle l'avait su, se serait-elle fait ensevelir sous les ruines, dans son abandon et son désespoir, plutôt que d'abandonner une ville
française.
Humiliation non moins cruelle, l'armée, pour son honneur même, se voyait réduite à laisser entre les mains de l'ennemi son oénéral en chef. Depuis quatre mois, elle n'avait vécu que d'emprunt à l'aide de la monnaie de pnjuer créée par le conseil de guerre. U fallait maintenant, avant de partir, en restituer la valeur. En vain essava-l-on durant les pourparlers de négo-
cier au nom do la Républi(iue, chez les baïKjuicrs de Francfort, un emprunt de trois millions; en vain s'adressa-t-on au Sfénéral en chef Beauharnais ; en vain envova-t-on en toute hâte des délégués jusqu'à Strasbourg : rien nulle part ; il ne resta d'autre ressource que de recourir au roi de Prusse, et de lui demander, pour les nécessités les plus urgentes, une partie de la somme, en lui engageant, comme caution du prêt, l'ordonnateur et le général en chef. Provisoirement l'honneur du nom français se trouvait ainsi couvert, et l'on ne doutait pas que le Comité de salut public ne se fît un devoir d'aclicver au plus tôt de le dégager ; mais la réponse du Trésor ne vint pas, et le roi, dans son irritation, poussa la brutalité jus(iu'à faire saisir, pour compléter son gage, les malades et les oHiciers de santé. Ainsi, après tant de soulTrances et de dangers, faut*; des plus simples égards de la part d'un gouvernement qui lui devait tant, l'armée abandonnait près de deux mille hommes ù toutes les insultes de l'étranger et à la plus effroyable misère ; car l'ennemi, ne leur reconnaissant que le titre de prisonniers pour dettes, leur refusait même le droit à la (riste ration de prisonnier de guerre.
Toutefois, au premier abord, en mettant le pied sur le sol de cette patrie que son dévouement venait de sauver, Tarniée se sentit heureuse. A Sarrelouis, la population, précédée par ses officiers municipaux, vint au-devant d'elle avec des rameaux et des couronnes de chêne. Des tables avaient été dressées dans toutes les rues, et la réception de ces glorieuses troupes fut une fcte publique. Mais le lendemain , quel chang(>ment ! Merlin et Reubejj, à peine partis, Anberl-Dubayet, Klt'iirr, tous les officiers généraux, sont arrêtés i)ar la gendarmerie, sur l'ordre des commissaires de la Convention près cette même année de la Moselle dont l'impardoimable inertie venait de nndre Mavence. On leur enlève Inirs aides de eanip; on les fouille pour saisir dans leurs iiajjiers les iireuves de leur félonie; ils ne paraissent plus (pie de vils criminels, ("est un digne spectacle (pie celui du sang-froid de ces héros devant ces
stupides injures. Kléber se levait au moment uii un gendarme qu'il prit d'abord pour un i)lanlon mal appris, forçait sa chambre ; sur la déclaration de celui-ci qu'il venait l'arrêter il se remit paisiblement dans son lit, en disant à Decaen qui était alors son adjoint : « Allez donc voir ce que c'est. » Decaen cuurut au (piartier général : un liomme à bonnet rouge était en train d'y faire la même signification à Dubayet au milieu de son état-major. La colère et l'indignation des officiers s'imaginent; mais, comme Kléber, et sans hésiter davantage, Dubayet leur donna l'exemple, et les congédiant pour se remettre aux mains des gendarmes, il leur dit après les avoir tous embrassés : (( qu'il s'agissait maintenant de montrer autant de soumission qu'ils avaient eu de résignation, de constance et de bravoure, et surtout de s'appliquer à donner aux troupes l'exemple nécessaire. » Voilà la dernière perfection de l'homme de guerre . également tranquille dans toutes les sortes d'adversités, bon devant l'ennemi, agneau devant la loi.
A Metz, l'affront fait à l'armée fut encore plus cruel. Le parti qui dominait en ce moment prétendit lui interdire, comme à une armée pestiférée, le logement dans l'intérieur de la ville ; on lui signifia, à son arrivée, d'avoir à bivouaquer au polygone. A ce coup, déjà irritée par l'arrestation de ses chefs, son exaspération n'a plus de bornes : après quatre mois de fatigues, de dangers de toute heure, de privations de toutes sortes; après avoir retenu seule et sans secours, au pont de Mayence, comme ce héros de l'antiquité romaine, tout le poids de l'ennemi ; après avoir sauvé, par son dévouement, des horreurs du siège la ville même qui maintenant lui ferme ses portes, tel est l'accueil qu'on lui fait ! La plupart des soldats, dit le général Decaen, versaient des larmes ; d'autres brisaient leurs fusils ou arrachaient leurs cocardes; mais en un clin d'œil, passant du désespoir à la colère, on vit ces masses formidables, sourdes à la voix des officiers qui cherchaient à les retenir dans le devoir, se précipiter comme un torrent dans la ville. L'alarme y fut grande. A l'hôtel de ville, battu par cette multitude, Beaupuy
qui commandait depuis l'arrestation des généraux, et qui avait suivi à la course, ne trouvait personne : toute la municipalité avait fui. Enfin un membre du district se présenta, et sur la promesse d'une réparation immédiate, la sédition tombant comme elle s'était élevée, l'armée s'écoula en un instant ; mais aussitôt les portes se rouvrirent devant elle, et le lendemain, la population instruite de la vérité par tant de narrations et d'épanchements intimes, soldats et habitants, comme à Sarrelouis, ne faisaient qu'un.
Cependant les deux commissaires, qui s'étaient rendus à Metz dès l'avant-veille pour y présider à la réception de l'armée, avaient été mis en éveil par une certaine froideur de la part des autorités de celte ville, et sans rien savoir de ce qui s'était passé à la Convention, ils avaient jugé prudent de hâter leur marche sur Paris. Arrivés de bonne heure, ils s'étaient fait descendre à la porte même de l'Assemblée. Reubell s'était dirigé vers le Comité de salut public, et Merlin vers la salle où la séance allait précisément commencer. Sorti de Mayence sans bagages, il n'avait pu changer de costume, et sous son habit de canonnier tout couvert encore de la poussière des batailles, avec son sabre à la ceinture, son chapeau garni d'acier comme un casque, sa figure à demi perdue dans la barbe et les moustaches, nul de ses collègues ne le reconnaissait : tout à coup un cri s'élève : « C'est Merlin ! » On s'empresse, on l'entoure, on l'embrasse, et c'est là seulement qu'il apprend que la veille, sur la dénonciation des commissaires de l'armée de la Moselle, la Convention a décrété d'arrestation le général en chef et tous les officiers généraux de la garnison, « pour être conduits à Paris sous bonne et sûre garde. » La foudre tombait devant lui sans qu'il eût eu seulement l'avertissement de l'orage. En ce moment, le président prenait place, et le Comité de salut public entrait dans la salle ; Merlin se précipite à la tribune, et rien «ju'à le voir, l'Assemblée est déjà convaincue ; au milieu des applaudissements qui éclatent sur lous les bancs, il prononce confusément quebjues paroles, et les applaudissements
qui l'avaient accueilli redoublent sur sa conclusion : « Je laisse à d'autres le soin de demander le rapport du décret sur l'armée de Mayence. » Sans discussion, à l'instant même, le décret de la veille est effectivement rapporté, et la Convention le remplace par le suivant : « La garnison française qui était à Mayence a bien mérité de la patrie. Les membres de l'étatmajor de cette garnison seront mis sur-le-champ en liberté. Le présent décret sera envoyé par des courriers extraordinaires aux départements et aux armées, et les représentants Merlin et Reubell se rendront sur-le-champ à Nancy, pour le notifier, au nom de la Convention, à l'armée venant de Mayence. »
Le courroux de la Révolution, ainsi détourné de ceux qui avaient si vaillamment retenu l'ennemi, se rejeta sur ceux qui ne les avaient point secourus. Custine et Beauharnais payèrent de leur tête la funeste reddition. Condamnés injustement par le tribunal révolutionnaire sur le prétendu crime de leur trahison, ils méritaient du moins d'être condamnés par l'opinion sur le chef de leur pusillanimité et de leur insuffisance. Il est certain, et tous les historiens militaires s'y accordent, qu'en passant sur le corps aux Prussiens pour délivrer Mayence, comme elle était en état de le faire, et en prenant ensuite appui sur cette place pour se porter en avant, comme l'avait proposé Merlin, l'armée de Rhin-et-Moselle aurait pu imposer à l'ennemi une paix tout au moins momentanée, et épargner ainsi à la France les terribles embarras que la continuation de la guerre allait produire.
La capitulation de Mayence eut cependant un côté avantageux, et c'est celui qui, à première vue, avait semblé le plus dur : la garnison avait pris l'engagement de ne point porter les armes contre l'ennemi pendant un an ; le gouvernement fut donc obligé de l'utiliser à l'intérieur, et son service y devint peut-être plus décisif qu'il ne l'eût été nulle part au dehors.
fis VIE DE MERLIN DE THIONVILLE.
La France, par suite des dissidences qu'y avait soulevées le nouveau régime, se trouvait alors dans la situation la plus critique ; la sédition y éclatait de tous côtés : au nord, au midi, au centre, à l'ouest, les départements avaient pris feu et menaçaient Paris. C'est dans l'ouest surtout, en raison de l'exaltation des populations, de l'universalité de la révolte, des obstacles du territoire, de la facilité d'une liaison avec l'Angleterre, qu'était le principal danger; et c'est là que le Comité de salut public proposa à la Convention de diriger en toute hâte le corps d'armée que venait de rendre disponible la perte de Mayence.
La guerre de Vendée n'était rien moins qu'une guerre de religion. Les noljles qui la dirigèrent au profit de leurs préjugés et de leurs intérêts n'y parurent qu'à la suite des prêtres, et les masses ne s'y couvrirent du nom du roi que parce qu'elles voyaient en Ini l'oint du Seigneur et le fils de l'Eglise. C'est dans la chaire et le confessionnal que cette affreuse guerre s'alluma, et il est indubitable que la Kcvolulion l'aurait évitée, si elle s'était abstenue de persécuter le clergé; ou si, ayant commis cette faute, elle n'y avait ajouté celle de le laisser en place au milieu do ses ouailles. Il était aisé, surtout dans une contrée villageoise, de tirer parti d'une telle inconséquence. Les agents de Rome n'y manquèrent pas, et sous l'invocation du i)ape, de Jésus et de Marie, une armée de paysans ne tarda i)as à se lever. Elle était redoutable. De toutes les vaillantes races de paysans que possède la France, et qui font sa force et sa continuité, aucune n'est supérieure à celle de Vendée. Robuste, sobre, courageuse, ferme au travail, pleine du sentiment de personnalité, souverainement religieuse, ses défauts ne provenaient (pie de son nian(jue de culture. Isolé dans la profondeur de ses campagnes, sans communication avecles petites villes posées çà et là dans le jinys, juive même presfpie partout, j»ar l'effet de la dissémination des métairies des ressources de la société de village, le pay.^an vendéen ne recevait avant la Révolution d'autre éducation «pie celle qui
lui était donnée par le clergé. C'est assez dire qu'il était élevé, loin de toute idée comme de tout amour de la grande patrie, dans une soumission absolue à l'autorité romaine et un dévouement aveugle à ses ministres, seuls dispensateurs des sacrements, détenteurs souverains des clefs du paradis et de l'enfer, intermédiaires de l'homme et de Dieu. Immobile dans sa condition depuis des siècles, l'influence du christianisme avait pu changer la forme de ses croyances, mais sur tout le reste, le sang, les mœurs, la foi dans l'immortalité, l'assujettissement au sacerdoce, il était encore le même qu'aux temps de la Gaule. On en put juger dés le commencement des troubles à la vue des processions nocturnes sous les chênes sacrés, aux pieds de cette vierge mystérieuse qui, en se transfigurant et changeant de nom, ne cesse de passer avec le même prestige d'âge en âge ; car ce furent les grossiers miracles accomplis par ses images sous les chênes de Saint-Laurent, de Legé, de Belle-Fontaine, qui devinrent pour ces populations fanatiques les premiers signes de la condamnation par le ciel du nouveau clergé et de ses promoteurs. Ainsi, à l'opposé des nouveautés de la Révolution, l'archaïsme avait là ses légions disciphnées de longue date, et prêtes à tout affronter et à tout faire pour obéir à ses lois. Rien n'était plus aisé que de les mettre en campagne : le mot d'ordre donné de proche en proche par les prêtres, chacun s'approvisionnait du pain nécessaire pour la durée de l'expédition, chaussait ses sabots, prenait son arme, fourche ou fusil, et, au son des cloches, après avoir entendu la messe et reçu l'absolution et quelques amulettes, se mettait en route avec le contingent de sa paroisse. Il se rassemblait ainsi en un clin d'œil et sans frais des troupes de soixante à quatre-vingt mille hommes. Inhabiles aux manœuvres réguUéres, ces masses se concentraient, se développaient, s'éparpillaient, s'évanouissaient avec un instinct merveilleux ; et le combat terminé, chacun se hâtant de regagner son village, tout disparaissait comme par enchantement pour reparaître encore au lieu et au jour voulus. 11 faut ajouter que le champ de bataille embrassait
une superficie de plus de huit cents lieues carrées, entièremeni formée de terrains granitiques, c'est-à-dire, selon l'ordinaire des pays de ce genre, mamelonnée à l'infini, sans plaines ni grandes lignes d'aucune sorte, couverte de friches, de genêts et de bruyères, divisée comme un damier par des fossés et des haies, coupée dans tous ses rephs par un dédale de sentiers et de chemins creux, et l'on comprendra combien la nature offrait dans cette contrée de ressources à la révolte. Dans les premiers temps, les insurgés s'étaient contentés de demeurer les maîtres de leur terrain ; ils avaient repoussé les troupes envoyées contre eux, et conduits soit par les plus capables d'entre eux , soit par des gentilshommes campagnards , ils avaient réussi à mettre la main sur quelques malheureuses bourgades. Le fanatisme aidant et le clergé n'y faisant nul obstacle, ils y avaient exercé, à titre de vengeance de Dieu, sur les ennemis du roi et de la foi, de terribles représaifies ; et sur le bruit de leurs exécutions et de leurs piUages, la population urbaine, mal défendue et trop faible pour se défendre elle-même, tremblait non-seulement dans toute cette province, mais tout autour. En effet, enhardis par leurs premiers succès et poussés par les nobles qui, apercevant dès lors l'importance de la rébellion, avaient pris le parti de s'y mêler pour s'en servir, les Vendéens n'avaient pas tardé à viser à de plus hautes entreprises. Après avoir constitué un gouvernement et mis, de leur côté, hors la loi tout rebelle, ils avaient passé la Loire, pris Angers, et failh enlever Nantes qui leur eût ouvert l'entrée de la Loire et la Bretagne.
A ce débordement imposant, le Comité de salut pubhc n'avait pu opposer qu'une trentaine de mille hnmmes empruntés à grand'peine aux forces de la frontière, et divisés, selon le langage hyberbolique du temps, en deux armées : l'une dite des côtes de Drcst, l'autre des côte? de la Hochelle. La première^ commandée par un liomnie de guerre expérimenté, le général Canclaux, avait s(»n «entre à iNanlf? ; la seconde, sous les ordres duii horloger de i'arit; uoinnn' Uossignol, improvisé
colonel deux mois auparavant pour ses services h la journée du 31 mai, et élevé de la veille au généralat sur la recommandation des Jacobins, avait le sien à Sauraur. On avait cherché à remédier à l'insulfisance de ces troupes au moyen de levées opérées dans la garde nationale des départements circonvoisins ; mais ces levées, plus valables par le nombre que par les armes, et bien différentes des bataillons de volontaires que l'année d'avant avait vus courir à l'ennemi, offraient peut-être, par leur indiscipline et leur impéritie, autant d'inconvénients que d'avantages. Le but à atteindre avait d'ailleurs été fixé, sur les suggestions du Comité de salut public, par un décret terrible, et propre à réveiller en Vendée jusqu'aux plus lâches. Aux termes de ce décret, les bois et les genêts devaient être brûlés, les récoltes coupées, les bestiaux saisis, les villages détruits, les vieillards, les femmes et les enfants arrêtés et transportés ; le silence même disait que toute la population vahde était condamnée à disparaître.
Tel était le terrain, bien différent de celui qu'elle venait de quitter, sur lequel arrivait l'armée de Mayence. Commandée par Aubert-Dubayet qui lui avait été rendu, guidée et gouvernée par Merlin, toujours animée du même esprit, elle devait y trouver des manières non moins héroïques de s'y distinguer par sa persévérance, son patriotisme et son courage. « Le bruit seul de l'arrivée de la colonne de Mayence, écrivait le ministre de la guerre à Rossignol, doit faire trembler les rebelles. » Jusqu'alors la guerre s'était bornée à leur adresser, à peu près au hasard, quelques chocs qui, lors même qu'ils avaient réussi, ne concluant rien, n'avaient servi qu'à attiser le feu ; mais l'heure était enfin venue de songer sérieusement à un plan méthodique, et, quel qu'il fût, le nouveau corps d'armée lui garantissait une exécution stricte et énergique. Compacte, aguerri, discipliné, c'est à lui que devait naturellement incomber la tâche principale, et c'est par lui qu'à Saumur comme à Nantes on espérait la victoire. Aussi, dès son arrivée, se disputa-t-on des deux côtés avec passion
l'honneur et ravantage de son service. Il y avait en présence, en même temps que deux généraux eu chef et deux conseils de guerre, deux plans de campagne, l'un donnant l'initiative à l'armée de Nantes, l'autre à l'armée de Saumur. Le premier consistait à diriger, à partir de Nantes, une colonne principale sur le cœur même du pays, tandis que des divisions convergentes, disposées à la circonférence, refouleraient simultanément l'ennemi sur ce point central où on l'écraserait; le second se réduisait tout simplement à une hattue en ligne opérée de l'est à l'ouest, en vue d'acculer les rebelles entre la Loire et la mer et de les y noyer. L'inconvénient du premier venait de la difficulté de concerter exactement les divers mouvements dont il se composait, et en même temps de la possibilité laissée à l'ennemi de faire à volonté une trouée sur une ligne aussi distendue ; l'inconvénient du second, du danger de s'exposer, par la réussite même de l'impulsion, à jeter sur Nantes toute la masse de la Vendée, et à la mettre ainsi en rapport direct avec la Bretagne et l'Angleterre. D'après l'exposé fait par Barrère à la Convention, ce fut cette dernière considération qui détermina le Comité de salut public à adhérer au premier plan. Mais malgré le succès, il serait peut-être téméraire d'affirmer que le Comité ait eu raison; car si la Bépubliiiue eut le malheur de voir cette guerre désastreuse se porter sur la rive droite de la Loire, et les rebelles, faisant même un instant trembler Paris, se jeter au travers de nos provinces de l'Ouest jusque sur les côtes de Normandie pour y chercher l'Angleterre, c'est qu'il n'avait pas été possible de les renfermer dans un cercle de baïonnettes assez serré ; et si finalement l'armée, lancée à leur poursuite, parvint à les exterminer, ce fut précisément en les acculant entre la Loire et la mer {tour les [)ré(ipiter dans les marais et dans le fleuve.
Quoi (|u'il en soit, un conseil de guerre extraordinaire réuni à Saumur sur les instances de Merlin liii-inéiiie, .lyaiil cnnlirnié l'adoption du plan du Comité, l'armée de Ma\ence se dirigea sur Nantes. Arrivée dans cette ville le 8 octobn*, elle i)assa la
Loiro le lendemain. Elle devait descendre d ajjord dans la basse Vendée, en contournant le lac de Grand-Lieu, et remonter ensuite par Légé, Montaigu, Clisson et Tifïimge, vers Mortagne, centre de l'insurrection, où le rendez-vous général était fixé pour le 16 ; sa droite était apjmyée par l'armée de Nantes sous les ordres du général Beysser, qui, après avoir côtoyé le littoral par Pornic, Bourgneuf et Macliecoul, devait la rejoindre à Légé. Les cinq colonnes composant l'armée de Saumur, disposées en demi-cercle autour de la Vendée, devaient converger en même temps à partir d'Angers, de Saumur, de Niort, de Luçon et des Sables, de manière à se trouver concentrées de leur côté, le 10, sur Mortagne. Conformément à ce plan, l'armée de Mayence, victorieuse dans toutes ses rencontres, se trouvait, le 13, à quelques lieues en avant de Légé, lorsque le général Canclaux reçut la nouvelle que Rossignol avait modifié l'ordre de marche, et renonçait à se trouver au jour convenu au lieu du rendez-vous. « D'après la stagnation de l'armée de Rossignol dont il me donne lui-même avis, écrivait le même jour Canclaux à Grouchy, chef d'état-major de la colonne de Nantes, je doute que nous puissions nous porter de cette course à Mortagne. » Ce pressentiment n'était que trop fondé. Le 17, l'armée, que rien n'obligeait plus à se hîîter, se trouvant à Chsson, MerUn réunit en conseil les généraux; deux partis se présentaient : ou d'attaquer immédiatement Mortagne , ou d'attendre, pour le faire, le rapprochement de l'autre armée. Le premier jugé téméraire, le second prévalut, et les troupes se mirent en position, l'armée de Mayence à Clisson, la colonne de Nantes à Montaigu. Des désordres avaient eu heu sur leur passage, principalement dans la seconde colonne ; le représentant prit les mesures nécessaires pour en empêcher le renouvellement par une disciphne sévère ; et essayant à l'égard des habitants d'une politique bien différente de la politique inexorable qui ahait bientôt les dévorer, il leur adressa une proclamation par laquelle, dit le Bulletin de l'armée, « il annonçait aux brigands amnistie et fraternité, s'ils
rentraient dans le devoir ; sinon combat à mort et à outrance. » En attendant des nouvelles des autres colonnes, il avait été décidé par le conseil de guerre que , pour essayer d'en avoir de l'ennemi, on pousserait des reconnaissances jusque dans les environs de Mortagne. Kléber, avec l'avant-garde, s'était dirigé en conséquence sur l'important village de Torfou, situé à trois ou quatre lieues en avant de la ville, sa droite appuyée sur la colonne de Nantes, portée de son côté sur le bourg de Tiffauges ; et Merlin, selon sa coutume, s'était mis amicalement à côté de Kléber. L'attaque avait d'abord semblé réussir. Le village, bien que placé sur une hauteur d'un accès difficile, avait été enlevé sous une vive fusillade par Marigny à la tête des troupes légères ; mais la possession lui en était vivement disputée : l'ennemi, dont la force n'avait pu être soupçonnée tout de suite, caché comme il l'était dans les haies, s'apercevant du petit nombre des assaillants, revenait à la charge avec furie. C'était, en effet, tout le gros des Vendéens, formé de l'armée angevine et de l'armée royale réunies sous les ordres de d'Elbée, Charrette, Bonchamps et Lescure. Nonseulement le village est bientôt repris, mais le flot des insurgés, refluant de droite et de gauche, s'empare, après avoir tué les chevaux et les conducteurs, des deux pièces d'artillerie que Merhn avait fait mettre en batterie pour soutenir l'attaque, et menace de couper la retraite. Merlin, inquiet de l'acharnement du combat, s'était porté de sa personne jusque dans l'intérieur du village pour juger par lui-même de la situation : il faillit y rester. Le reploiement sur le corps principal d'avant-garde, demeuré en arrière sous les ordres de Klébor, ne put se faire que dans le plus grand désordre, au milieu des faux et des fusils surgissant comme par enchantement de toutes les liaios. Heureusement on ne tarda pas à rencontrer l'appui d'une excellente tioupe mise en position par Kléber pour [jrotéger le mouveiuciil. !>•' la niissinn dont ("elle 1n»up(> (Mail chargée dépendait le salut ou la destruction. « Kb'lxT, (Ht le général Decaen, avait recommandé à Chevardin, chef du bataillon, de
conserverie plus longtemps possible la position, et Merlin lui dit de se faire tuer lui et les siens plutôt que de l'abandonner. Tous lui en donnèrent l'assurance. Sublime dévouement ! Cbcvardin et un grand nombre de ses braves compagnons périrent là pour le salut de leurs frères. » En vain, dans ce terrible péril d'une poignée d'hommes contre une armée, attendit-on le secours de la colonne de Nantes : elle demeura immobile, sous prétexte qu'elle ne devait point agir sans nouveaux ordres. Heureusement Merlin, dès l'instant où il avait aperçu la gravité de la situation, avait envoyé une ordonnance à toute bride à Clisson, et le général Canclaux avait fait tout de suite ses préparatifs; mais pendant cinq heures, l'avant-garde, exposée seule à tout le poids de l'ennemi, avait eu le temps de faire d'énormes pertes. Ce fut à cinq heures seulement que la colonne envoyée de Chsson ayant enfin rejoint, la lutte changea de face. Les Vendéens, poursuivis à outrance jusqu'à la nuit par ces troupes sous le commandement d'Aubert-Dubayet, payèrent chèrement les frais de la journée. « Les généraux Canclaux et Dubayet, dit Rléber dans son rapport, se sont chargés de terminer cette journée qui, sans la catastrophe, eût été la plus belle de ma vie... Merlin s'est battu comme un lion. »
L'ennemi n'ayant pas reparu, les Mayençais attendirent tranquillement dans leurs cantonnements les nouvelles de l'autre armée qui arrivèrent enfin, mais désastreuses. Le jour même de l'engagement de Torfou, la division d'Angers, en marche surMortagne, avait été entièrement défaite. La veille, la division de Saumur, conduite par Santerre et renforcée de plus de 80,000 hommes de nouvelle levée, avait subi un échec encore plus terrible à Coron. De plus, Rossignol, alarmé sans doute des conséquences de la retraite de la division de Luçon, opérée dès le 5 à la suite d'une rencontre malheureuse, avait, deux jours avant le massacre de Coron, envoyé à la division de Niort et à celle des Sables l'ordre de rétrograder. Enfin, pour achever, le surlendemain du jour où l'armée s'était remise à Clisson dans ses positions , la division de Nantes , qui était
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revenue de son côté à Montaigu, s'y laissa surprendre et fut contrainte à se retirer aussi. Clisson n'était donc plus tenable. L'armée s'y trouvait en flèche au milieu d'un pays entièrement soulevé, et de plus en plus exalté par tant de succès. D'ailleurs, la ville même de Nantes pouvait être dès lors sérieusement menacée. On prit le parli de rétrograder sous ses murs, et le 2/i, après une série de succès traversée par un seul échec d'avant-garde, l'armée se trouva ramenée à son point de départ : la campagne était à recommencer.
La reprise des hostilités ne se fit pas attendre. Dès le lendemain de son arrivée devant Nantes, la ville rassurée et les communications avec le quartier général de Saumur rétablies, l'armée se remettait en mouvement sur Mortagne : toujours aussi ferme dans sa confiance, elle ne se doutait pas qu'un coup aussi douloureux qu'une défaite se préparait contre elle dans le lointain. A la suite des échecs successifs de sa division, Rossignol, épouvanté de l'impression qu'ils ne pouvaient manquer de produire à Paris, s'était empressé d'y expédier son chef d'état-major Ronsin, également cher aux Jacobins et aux Hebertistes, et les dénonciations de celui-ci contre les Mayenrais avaient eu un plein succès. Reubell, parti de son côté pour Paris, afin d'ycontre-balancer l'effet de ces mensonges, écrivait à Merlin le lendemain de son arrivée : « Ronsin, d'autres disent Barthélémy, d'autres disent Tun et l'autre, ont accusé puhliquement aux Jacobins Aubert-Dubayet d'avoir, par trahison, sacritié la plus belle partie de l'armée de Mayence qui était presque entièrement détruite. C'est une misère que cela : elle n'entraînera que la révocation de Dubayet, et la République ne doit pas tenir aux hommes. » Au Comité de salut jinblic se tnuivaient d'autres dillicultés, La popularité qui s'attachait au nom de l'armée de, Mayence, jointe aux calomnies des gtMis de Saumur,connncnçailà\ causer de l'ondtr.'ige. c Collot-dllerbois, ajoutait à Merlin son ami, me disait hiei- bien sérieusement (jiril était lâché de m'enleiKhe prononcer les mois d'armée de Mavence, de i)oniie, de mauvaise armée, de bonnes, d(; inau-
vaises troupes ; que tout cela était du vieux style, contraire à riiiiilé (le la République à laquelle toutes les armées étaient égales. » Conformément à ces idées, le ministre de la guerre écrivait au nouveau général en chef choisi par le Comité pour commander en Vendée : « Les changements faits dans l'élalmajor pour remplacer ceux qui ne sont pas répubhcains par d'autres reconnus tels, nous assureront des succès que nous n'aurions pas obtenus sans cela. Faites entendre la voix du patriotisme surtout h la ci-devant garnison de Mayence, qui, longtemps enfermée dans cette terre étrangère, n'a pu se fortifier autant que nous dans les principes actuels de notre gouvernement. » Et quelques jours après, ordre plus grave : « Surveillez l'armée de Mayence, tâchez d'en faire sans affectation des têtes de colonne pour les différentes divisions. »
Cependant l'armée rentrée en campagne, trop peu nombreuse pour oser se flatter de triom})her à elle seule, se fondait toujours, comme la première fois, sur la coopération de l'autre armée. « Vous connaissez à présent nos desseins, avaient écrit Merlin et les autres représentants de Nantes à leurs collègues de Saumur; nous espérons de votre amour pour la patrie que vous ferez de votre côté tous vos efforts pour nous donner la main. » — « Nous vous répétons, avaient répondu ces derniers, que les divisions de Saumur et d'Angers ne peuvent faire de mouvements importants ; maisChalbos reçoit l'ordre de réunir un corps considérable pour vous seconder ; il sera dans le cas d'occuper fortement l'ennemi. > Ayant donc tout heu de compter que, pour cette fois, arrivés au cœur du pays, le concours promis ne leur manquerait pas, les Mayençais étaient revenus à Montaigu et y avaient pris position. Ils y étaient depuis cinq jours lorsqu'on poussant une reconnaissance, Merlin, arrivé à Saint -Fulgent, apprend qu'il y a en ce moment même, à cinq lieues plus loin, sur la même route, une [colonne venant de Niort. Nul doute, c'est Chalbos, et les grandes opérations vont enfin commencer. C'est bien Chalbos, en effet; mais il a reçu de Rossignol d'autres ordres et
il s'éloigne. On s'adresse, en désespoir de cause, aux deux autres divisions postées, comme la précédente, au midi de la Vendée ; mais l'une des deux est désorganisée, l'autre est composée en majeure partie de recrues sans armes, et toutes deux sont pour le moment dans l'impuissance d'agir. La situation de l'armée de Mayence redevenait donc exactement la même que trois semaines auparavant : isolée au centre de l'ennemi. Elle en prend héroïquement son parti, et l'ordre est donné de marcher en avant.
Cette hardiesse fit le salut de l'armée. Kléber, accompagné de Merlin, revenait avec l'avant-garde dans ce même canton de Tiffauges où il avait été précédemment si maltraité. Marigny, à la tête de la légion des Francs et de celle de Cassel, était en avant. La colonne était partie à minuit, et le jour commençait à poindre, lorsque tout à coup on vint se heurter aux avantpostes vendéens : c'était l'armée tout entière. A peine prit-on garde à la disproportion des forces ; chacun brûlait de se venger : « Je profitai, dit Kléber, de l'intervalle que laissait l'arrivée des colonnes pour faire passer dans les âmes l'intrépidité, le courage, le feu, qui dévoraient la mienne ; car, jaloux de répa^ rer ce que l'on avait nommé un échec, j'étais, comme tout mon état-major, décidé à rester sur le champ de bataille ou à ne le quitter que victorieux. » Une charge générale à la baïonnette, secondée par une heureuse action de l'artillerie due à l'initiative de Merhn, décida la victoire. « Merlin, (pic son courage porte toujours à la tête des actions, ajoute Kléber dans le même rapport, crut devoir faire tirer quelques coups à toute volée. Nos intrépides soldats se battaient corps à corps ; mais le bruit du canon ayant achevé de jeter l'épouvante [tarmi les rebelles, ils ne cherchèrent plus leur salut que dans la fuite. » La déroute fut complète. Trois mille hommes en avaient battu plus de tn^nte mille. Merlin, à la fin de la journée, écrivait à sescoUèLiuesdeiNanles: « Vive la Hépublicpie, braves amis! Nous avons ballu les l)rigands à Saint-Symphorien à [ilalf coulure, après un combat de deux heuies pendant lesquelles notre avant-
garde seulement a combattu contre vingt-cinq mille brigands au moins. Nous les avons repoussés et menés la baïonnette aux reins pendant une grande lieue. La fatigue des troupes est telle que nous n'avons pu les mener plus loin. » On ne tarda pas à apprendi'O combien ce succès était plus important encore qu'on ne l'avait cru sur le moment. Les Vendéens avaient formé le plan d'enlever l'armée de Mayence dans ses cantonnements, et ils devaient l'attaquer simultanément sur trois colonnes : l'une par l'est, venant de Tifi'auges; l'autre par l'ouest, venant de Légé; la troisième par le nord, venant de Clisson. On s'était, par un heureux hasard, heui'té à la première, et sa déconvenue avait tout déconcerté.
Il ne restait qu'à profiter du désordre jeté dans les rangs et les conseils de l'ennemi pour continuer le mouvement en avant, lorsque, dans la soirée même de la victoire, une foudroyante nouvelle arrive au camp : le général Canclaux est révoqué, et Aubert-Dubayet est mandé à Paris pour y rendre compte au ministre de la guerre de sa conduite. Ainsi, au moment décisif, alors que, seule, sans appui, au centre du territoire insurgé, ne prenant conseil que de son patriotisme et de son courage, elle allait entreprendre de débusquer définitivement l'ennemi et peut-être réussir, l'armée se trouvait tout à coup sans général. Comment remplacer Canclaux? comment remplacer cet héroïque Aubert-Dubayet, idole des troupes? Le général Vimeux, doyen d'âge, se fondant sur ce titre même, refusait ; Kléber par modestie, peut-être par mécontentement, refusait aussi. Merlin n'hésita pas. De cette main aussi ferme dans le conseil que dans l'action, il signa l'ordre suivant : «. Le général Kléber, général en chef par intérim de l'armée, mettra à l'ordre du jour ce qui suit : 11 est ordonné au général de brigade Ivléber de prendre le commandement en chef provisoire de l'armée et de se faire reconnaître à l'instant en cette qualité. »
Malheureusement la nomination faite par Merhn, qui avait su deviner dans le général d'avant-garde le grand capitaine, n'eut pas toutes les suites qu'il eût fallu. Le général en chef
Léchellr, choisi par le Comité de salut public pour centraliser désormais le commandement de toutes les forces de l'ouest, ne tarda pas à arriver. C'était un ancien soldat, maître d'armes à Saintes, nommé par ses compatriotes chef d'un bataillon de la garde nationale, et désigné par les Jacobins en raison de son patriotisme. On en disait merveille. En fin de compte, il se trouva que ce n'était pas seulement un sot, mais un poltron. Au demeurant, assez bonhomme, il était absolument étranger à toute idée stratégique, et ne savait écrire ses rapports que par la main d'un confident (1). Aussi ne fut-il pas très dilïicile à Merlin d'obtenir de lui queKléber resterait spécialement chargé du connuandement des troupes de Mayence en remplacement d'Aubert-Dubayet, et même son inaptitude une fois bien établie, on en vint à ne plus lui rendre compte des opérations que pour la forme et i»ar une sorte d'hommage envers la disciphne. Ce général ne fit d'ailleurs que traverser la guerre. Après quinze jours d'exercice, accablé par le sentiment de sa responsabiUté et de son insuffisance, il demanda de lui-même au Comité de salut public à se retirer, et mourut bientôt après à Nantes dans les bras de Carrier.
En même temps que Léchelle et pour présider à sa réception
(1) M. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution (t. IX, p. 3G1), nie que l'ignorance de Léchelle ait été poussée au point de savoir à peine signer son nom. « Un fait, dit-il, donnera la mesure du degré de confiance que méritent les assertions dictées par l'esprit de parti. On lit dans Savary, que Léchelle savait à peine signer son nom. Eii bien, nous avons sous les yeux plusieurs autographes de Léchelle, dont non-seulement le style est 1res correct, mais dont rorlhographc est irréprochable. " Kléber, dans le portrait qu'il trace de Léchelle, est, sur ce point, de la même opinion que Savary : « il ne connaissait pas la carte, dit-il, savait à peine écrire son nom et ne s'est pas approché une seule fois à la portée du canon de l'ennemi, u Le général Decaen, qui rapporte dans ses Mémoires les i)aroles de Kléber, les dit II d'une vérité frappante. >< Comme ce général cite au même endroit ties dépèches de Léchelle au ministre de la guerre, il savait bien cependant qu'il y avait des pièces signées du nom de ce général. Or, quelle preuve y a-t-il que les prétendus autographes mentionnés par M. Louis Blanc soient bien de la main de Lécliellc, et non, comme les dépêches en (jneslion, de la main de son acolyte et chef d'clalmajor Hobcrt? C'est ce que l'historien aurait dû dire, i-e témoignage de trois hommes considérables, qui ont scr\i en Vendée sous Léchelle, ne saurait élre sans poids aux yeux de la critique historique.
vil- DE MI'RLIX DE THïONVILLE. 81
avaienl clé envoyés, pour le malheur de la Vendée, deux eommissaires qui allaient présider à une politique bien diilérentc de celle que tentait d'y faire prévaloir Merlin; c'étaient Hentz et Carrier. Merlin avait profité du temps d'arrêt de l'armée pour lancer dans les villages une nouvelle proclamation analogue à celle ilont il avait déjà fait précéder la marche des troupes. Il y niellait sous les yeux des insurgés l'affreuse et inévilahle condition suspendue sur leurs familles s'ils persistaient dans la révolte, et leur promettait protection en retour de soumission. Sa voix avait été entendue, et chaque jour se présentaient des députations de paysans apportant au quartiergénéral la capitulation de leur paroisse. En présence même de Carrier^ il en était arrivé plusieurs, et ce dernier les avait haranguées de concert avec Merlin. Léchelle, en écrivant au ministre de la guerre, n'avait pas cru pouvoir se dispenser de mentionner le fait, mais avec une extrême réserve : « Six communes, disait-il laconiquement, veulent promettre fidélité à la République. » Decacn, d'accord à cet égard avec Merhn, dit expressément que l'on avait promis à ces communes qu'elles seraient respectées ; mais Carrier se contenta de leur avoir fait poser les armes pour les massacrer ensuite plus à l'aise : « Ces mêmes communes, écrivait Merlin lors du procès de l'infâme Carrier, ces mêmes communes furent fusillées ; on assassina des hommes qui tombaient à genoux, et qui montraient ma proclamation qu'ils conservaient comme une sauvegarde. »
Cependant la colonne de Chalbos qui, en s'éloignant de l'armée de Mayence, n'avait eu pour but que d'aller chercher une Uaison directe avec les divisions de sa propre armée, n'était pas restée inactive. Elle avait tenté d'enlever Mortagne d'ellemême, en dirigeant contre celte ville, au mépris de l'accord convenu, du côté opposé aux Mayencais, une attaque particulière ; mais les forces qu'elle avait détachées à cet effet, trop faibles pour une opération de cette importance, avaient étt'^ mises en pleine déroute, et avaient entraîné dans leur retraite la colonne tout entière. C'est ce qu'avait très bien prévu Merlin
clans une lettro adressée à Santerre trois jours auparavant, où, lui remontrant l'inconvénient des modifications inîtroduites continuellement dans le plan primitif, il indi(|uait avec autant de simplicité que de bon sens le programme à réaliser : « Je suis fâché, lui disait-il, que tu aies adopté le plan que tu m'annonces et qui éloigne nos succès. Raisonnons-en : vous venez à l'opposite de nous, l'ennemi entre nous, ainsi que les places que nous voulons attaquer, de manière qu'il faut décrire le demi-cercle pour pouvoir communiquer, et qu'avec 12,000 hommes, tu prétends encore n'être pas assez fort pour agir d'une manière bien offensive. Si au contraire, mon cher ami, tu avais laissé venir Chalbos à Chantonnay, pour y opérer sa jonction avec l'armée des Sables et nous forts de 20,000 hommes à peu près, nous aurions pris Mortagne, et Ghollet avec Châtillon tombaient d'eux-mêmes. »
Toutefois, l'échec de Chalbos avait été réparé par ce général lui-même, et les Vendéens, battus à leur tour à Châtillon, avaient été rejetés en désordre sur Mortagne. On pouvait donc compter de nouveau sur la coopération de cette colonne. L'armée de Mayence s'ébranle encore ; elle se remet en marche sur Mortagne par Tiffauges, et trouvant Mortagne évacué, elle poursuit hardiment sa route sur Chullet. Sa force s'était accrue d'environ hOOO hommes de la colonne de Luçon, qui, répondant à l'appel de Merlin, étaient venus la rejoindre chemin faisant. Ce concours fut immédiatement utilisé. Les masses vendéennes n'avaient quitté Mortagne que pour mieux disputer les approches de Chollet ; on se jeta sur elles sur-le-champ. Le combat fut acharné. Les insurgés, sentant leur dernière heure venue, luttaient avec plus de fureur et de ténacité que jamais. Ce fut l'artillerie (|ui, cette fois encore, décida le succès. Le général Lleaupuy, qui commandait le centre de la hgne et qui eut tous les honneurs de la journée, s'étant vivement p(»rté en avant au moment décisif, se désolait de se trouver sans aililleurs devant ces bandes décontenancées et chancelantes : i Ce fut dans ce moment, dit-il dans son rapport, que le représentant
Merlin arriva. Je man(|iiais de poinleurs; je ne le priai pas deux ibis de m'en servir, el la justesse de son tir, ainsi que celle des canonniers que j'avais laissés dans ma première position, ne contribuèrent pas peu à terminer ce combat. »
Les Vendéens, battus sur tous les points, se retirèrent dans ChoUet. L'armée, à bout de forces, demeura étendue sur le terrain même de sa victoire. C'est là, dans cette mémorable soirée, que Merlin fit connaissance avec Marceau. C'était un jeune et brillant officier de la colonne de Luçon qui, pendant l'action, avait pris le commandement à la place de son général frappé de deux balles et oblige de se retirer. Merlin le jugea sur-le-champ comme il avait jugé Kléber. Du grade de chef de bataillon, ill'éleva ce jour même à celui de général de brigade, et voulait le maintenir à la tête de la colonne que, pour son coup d'essai, il venait de mener si brillamment ; mais Léchelle n'ayant pas voulu y consentir, Marceau fut réduit à passer à l'étatmajor, en attendant un général plus capable de s'associer au sentiment de Merlin. Que de fois n'ai-je pas entendu celui-ci raconter cette première entrevue sur la bruyère labourée et sanglante , aux dernières lueurs du jour, avec ce fier jeune homme dans lequel la France ne devait pas tarder à saluer un héros !
Dès la fin de l'aftaire, Merlin s'était hâté d'expédier à Chalbos une ordonnance pour l'engager à presser sa marche, afin de se mettre en mesure de prendre part au moins au dernier choc. Ce général, conformément à l'invitation, rejoignit en effet, mais seulement dans la nuit du surlendemain. Déjà l'armée de Mayence était au delà de Chollet ; elle n'avait fait que traverser cette ville, évacuée à la hâte par les insurgés en désarroi, et avait pris ses positions de bataille sur la route de Beaupréau. A l'extrême s^auche , en avant du bois de Chollet, se trouvait Beaupuy avec l'avant-garde ; à la gauche, Haxo avec la réserve ; au centre, appuyé sur Chollet, Marceau avec la colonne de Luçon ; à la droite, Vimeux avec les deux dernières brigades de Mayence. Dans la soirée arrivèrent les représentants de Sauraur,
Bourbottp, Clioutlicu, Fayau, BcUegarde ; dans la nuit, à deux heures, Chalbos. Dès le matin, on tint conseil. Sept représentants et quatorze généraux y siégeaient. L'heure solennelle était venue, et la question de vie ou de mort des bandes vendéennes allait se résoudre. 11 paraissait évident que , saisies enfin au centre de leur foyer et terrifiées, elles tendaient à se dérober ; des renseignements donnés par des habitants de Chollet indiquaient même assez clairement qu'elles songeaient à chercher fortune au delà de la Loire : il n'y avait pas un instant à perdre. Merlin, Kléber, Marceau qui avait déjà reconiui en eux ses vrais frères d'armes, tous les généraux de Mavence, étaient d'avis de poursuivre l'iinnemi sans désemparer sur trois colonnes, de lui couper ainsi le chemin à droite et à gauche, et s'il se décidait réellement à passer le ileuve, de l'y surprendre dans les embarras du passage, et de l'y noyer d'aut<ant plus facilement qu'il se trouverait là entre deux feux, celui de l'armée, et celui des deux postes de Varades et d'Ancenis où les divisions de Saumur avaient laissé garnison. Malheureusement la colonne de Chalbos élail fatiguée de sa marche de nuit, et l'on craignit de l'engager sous le poids de cette lassitude, ft On trouva, dit le général Decaen, (pie la colonne de Chalbos était trop harassée pour exécuter de suite ce mouvement ; que l'armée de Mayence, réunie à la petite colonne de Luçon, était trop faible pour se disperser ainsi ; qu'on ne croyait pas d'ailleurs que l'intention de l'ennemi fût de passer la Loire; qu'il était à Beaupi'éau, et ({u'il fallait y marcher en mass(\ » En dépit de l'insistance des Mayençais, ce fut cet avis qui prévalut. Il décida delà tournure nouvelle de la guerre ; car les bandes eurent ainsi la liberté de passer le Ileuve, cl de jiorter dans l'Anjou, la Normandie et la Bretagne, la df'vaslatidu et la terreur.
En effet, dans le moment luènie dû Ion diMibéiait , cent quatre-vingt mille Ikuiuucs p.issiiient l;i Loire. Les \endéens, avant noué des relations av-ec les loyalistes i\r^ di-partements du noi'd-ouest et pai'ticidièrcMirut de la Hrelagne, roniptaient voir
ces contrées se soulever, à leur ai)[)rochf^ eoninie laleur; et plus voisins de l'AniiileleiTe sur ce nouveau terrain, se faire aider plus commodément par elle. Depuis quelque temps déjà ce projet s'était agité dans leurs conseils, et la prise de Mortagne et de ChoUet venait de lui donner, aux yeux des masses épouvantées, sa dernière raison. Il s'accom[)lissait donc, et tandis que les vainqueurs s'attardaient, les vaincus leur enlevaient presque sans coup férir les dmix places de Yarades et d'Ancenis , et, maîtres du passage, le commençaient. Cei)endant, désespoir pour les uns, reste de confiance pour les autres, ils ne voulurent pas abandonner leur pays sans y tenter une dernière fois la fortune. Le surlendemain de leur défaite, tandis que les plus faibles traversaient, ils vinrent au nombre de quarante mille hommes, sous d'Elbée et Boncliamps, donner d'eux-mêmes le choc aux lignes républicaines. Grâce à Kléber, ils les trouvèrent en bon ordre. L'armée de Mayence n'avait pas quitté ses positions de la veille, et la division de Chalbos, reposée et placée de l'autre côté delà rivière, augmentait son assurance en lui formant une réserve. Ce fut sur la brigade du général Beaupuy que tomba le premier flot : c'était en effet, de toute la ligne, le point le plus faible , et menacée d'être tournée , cette brigade fut bientôt réduite à se replier. Kléber y accourt, fait demander du renfort à Chalbos, et, prenant en attendant quelques bataillons de la gauche, parvient, aidé de Beaupuy, à la ralHer et à prendre à son tour l'otlensive. « Pendant que ceci se passait, dit Kléber, et que le combat était encore douteux sur la gauche, arrive la tête de la division Muller. Quel renfort dans ce moment critique ! Elle s'avance ; mais, avant d'avoir gagné les hauteurs, saisie d'une frayeur soudaine, elle fait volte-face. Les soldats se pressent, jettent leurs armes, se renversent ; jamais on ne vit un pareil désordre. C'est ainsi que, sans avoir vu l'ennemi, ils laissèrent la gloire de cette journée à l'armée de Mayence et à la colonne de Luçon. »
La victoire en effet n'hésita pas longtemps. Chassé par la gauche, le gros de l'ennemi se rejette sur le centre ; mais là
une artillerie habilement masquée, se découvrant à l'improviste à portée de fusil, le couvre de mitraille ; il s'arrête, hésite, et, entraîné par l'exemple des bandes qui, restées sur sa droite, s'enfuient devant les brigades d'Haxo et de Beaupuy, il se dér cide et tourne à son tour les talons. Il fut poursuivi à outrance jusqu'à la nuit. Le sol était couvert de sang et de cadavres, et nul de ceux qui échappèrent aux horreurs de cette dernière journée ne revit jamais le sol natal : ils pouvaient fuir, les malheureux, mais la mort était sur eux, et il n'y avait pas de manière de fuir qui pût désormais les sauver. Du côté des républicains , les pertes furent grandes aussi et cruelles : « J'ai perdu, dit Kléber, dans les journées des 15 et 17 octobre, de ma seule division, quatorze chefs de brigade, chefs de bataillon ou officiers de mon état-major, tous mes amis et compagnons d'armes de Mayence. Le représentant Merlin était toujours en avant. Dès qu'on avait pris une pièce à l'ennemi, il mettait pied à terre et la dirigeait contre les rebelles. Il fut très sensible à la perte de Juif, son ami et son secrétaire, qui fut tué à ses côtés. Si dans le récit de cette bataille il n'est pas fait mention, ajoute-t-il, du général Léchelle et de son acolyte Robert, c'est que personne ne peut assurer les y avoir vus. »
Les deux généraux vendéens d'Elbée et Bonchamps étaient blessés à mort, et la (erreur était si grande parmi leurs bandes qu'elles coururent d'une traite jusqu'à la Loire, sans penser seulement à disputer Beaupréau. 11 n'y avait rien à faire que de continuer à les poursuivre, tant pour achever de les détruire que pour mettre Nantes et Angers à couvert de leurs atteintes. Merhn, dans sa fougue et sans attendre le reste de l'armée, se mit en route sur-le-champ, avec un parti de cavalerie, pour Saint-Florent par où l'on avait ajtpris qu'un énorme passage s'opérait; déjà le passage était achevé, oi faute d'embarcations, il était impossible de se jeter, comme on l'avait ()rojeté, sur le derrière des colonnes ; mais pres(pie aussitôt l'on fut informé que le Hot s'écoulait anssi par Ancenis. Là le mouvement n'était point encore terminé. .Merlin , suivi de cette
cavalerie des Francs et de Cassel qui avait déjà partage avec lui tant d'aventures militaires, y courut en toute hâte ; mais, malgré sa précipitation, il ne put arriver que sur les extrémités de l'immense colonne : les derniers Vendéens passaient le fleuve. Quelques pièces de canon, dans le désordre de la fuite, avaient été abandonnées sur la rive; Merlin se hâta do les diriger sur l'arrière-garde, et ne pouvant, dans l'emportement de la fureur, s'en tenir là, et aussi pour augmenter la panique et le découragement, il se jeta, suivi de vingt dévoués, en plein courant et traversa la Loire à son tour. Le spectacle était le même que celui auquel il avait assisté la veille du haut de la terrasse de Saint-Florent, mais ici il en -saisissait de plus près tous les traits. Il le comparait à la description que César nous a laissée de l'état des Helvètes quand il les surprit dans leur fuite : ici également c'était une province dont la population tout entière se dérobait à l'ennemi avec ses chariots, ses bestiaux, ses bagages ; les femmes, les enfants, les blessés pêle-mêle avec les combattants ; les prêtres au milieu de la foule, les uns dans l'abattement, les autres dans l'exaltation et cherchant à ranimer encore les colères ; point de chefs, une terre étrangère, le désespoir et la peur dans toutes les attitudes et tous les cris. « L'armée marche après nous en ce moment , écrivait le même jour Merhn, et j'espère que demain elle talonnera les brigands de la belle manière. Avec trois cents hommes, nous avons mis en fuite ces mêmes brigands qui, hier, avaient chassé nos troupes de Varades et d'Ancenis. Que Nantes soit tranquille ! j'irais en enfer pour exterminer le dernier des brigands et des ennemis de mon pays ! »
Kléber a blâmé Merlin d'avoir écrit à la Convention, après le passage de la Loire, que la guerre était finie : « Hélas ! dit-il, cette affreuse guerre n'avait fait que changer de théâtre. » Mais pour une guerre de cette nature, changer de théâtre, c'était effectivement finir. Merlin, en voyant les bandes sur la rive droite, s'écriait : « Elles sont perdues, car elles n'éviteront pas d'être novées demain ou dans la mer ou dans le
fleuve. » Par l'effet de ce passafie, la Vendée était désormais chassée de la Vendée. Scndilable à ce géant qui ne reprenait force qu'en touchant terre, elle allait expirer faute de pouvoir poser le pied sur le sol qui la vivifiait. Malgré ses courses et ses circuits, sa triste armée, tracjuée et forcée comme un gibier jeté hors de la foret dans la plaine p;u" les chasseurs ameutés, n'avait devant elle d'autre issue que la mort. Encore deux mois, et Beaupuy écrivait de Savenay à Merlin rentré à la Convention : {( Enfin, enfin, mon cher Merlin, elle n'est plus cette armée royale, ou catholique. J'en ai vu les débris, consistant en cent cinquante cavaliers, battant l'eau dans les marais de Montaire... Je ne sais si je me trompe, mais cette guerre de brigands, de paysans, sur laquelle on a jeté tant de ridicule, que l'on dédaignait, que l'on aftectait de regarder comme méprisable, m'a toujours paru, pour la République, la grande partie, et il me semble à présent qu'avec nos autres ennemis, nous ne ferons plus que peloter. »
Merlin aurait été heureux de ])ouvoir continuer à accompagner ses amis dans la fatigue et le danger jusqu'à l'entier accomplissement de la ttàche que la Républiijuc leur avait confiée ; mais au moment même où il contribuait si énergi([uement de sa personne au succès des deux journées capitales qui balayèrent l'insurrection loin du sol où elle avait pris naissance et causèrent sa fin, il était à son insu révo([ué. Le 13 octobre, le jour où l'armée de Mayence, ne prenant conseil que de son courage, s'ébranlait dans ses positions de Montaigu, la Convention, sur le rapport (hi Comité de sahil jmblic, avait ra[t|i('lé Merlin dans son sein, et, par le iik'iiic di'civl, placé l'Ouest sous la main des cinij conuuissaires Carrier, litiurbolte, Francaslel, Pinet et Turreau dont les noms disaient déjà beaucoup, mais])as encore tout ce qu'ils disent maintenant à l'histoire. Merlin domeura cependant avec rannée jusipi'à la lin d'octobre. Il ne pouvait se résou(lr<' à l.i (piillei' dans les ciiconstances nouvelles que le dépjac(;menl i\r la gueni' venait de créer, et se fondant sur l'absence de celui qui devait lui succéder, il restait; d'ail-
Lnirs, le? nouveaux commissaires eux-mêmes sculant ioml)ien il était utile à Farmée, le retenaient. C'est ainsi (ju'il lut amené à assister encore à la désastreuse affaire de Chàteau-Gontier, dans laquelle périrent à ses côtés tant de braves gens ; mais l'armée remise de l'émoi de cette journée, il s'éloigna. Bourbotte venait de lui signifier Tarrêté du Comité par lequel il se trouvait itérativement rappelé. Le terrible Comité le menaçait de la rigueur des lois; il répondit : « J'en atteste et mes collègues et l'armée, mes collègues m'ont forcé de rester jusqu'à l'arrivée de Francastel : Francastel est ici d'hier et je pars , craignant peu les peines prononcées contre les députés qui ne se soumettent pas aux lois, parce que ma vie entière a été occupée à les faire respecter et à donner l'exemple. » Il partit donc, mais secrètement, de nuit, sans adieux à l'armée, eu lioumie qui s'esquive. « Les Mayençais, dit le général Decaen, avaient pour lui un si grand attachement qu'on aurait probablement voulu le retenir, s'il n'avait pris la précaution de sortir d'Angers, en laissant ignorer qu'il devait partir (1). »
Mais derrière l'armée vendéenne séparée de sa base demeurait cette base elle-même. Qu'en ferait-on? Le décret d'extermination et d'incendie serait-il considéré comme implicitement abrogé, par suite du changement des circonstances, ou comme toujours rempli d'une force impérative ? 11 était si monstrueux que, dés le principe, le ministre de la guerre lui-même avait écrit aux généraux pour en atténuer la portée. Mais, tandis (jue, du côté de l'armée de Mayence, sauf quelques excès commis par la colonne auxihaire de Beysser et bientôt réprimés, on l'avait laissé sans exécution, comme contraire à la dignité du drapeau, du côté de l'armée de Saumur, moins animée par le sentiment militaire que par la fureur politique, on l'avait à peu près suivi à la lettre. La torche y avait été partout, entre les
(1) «Convaincus du bien que sa présence opérait à l'armée, nous avons exigé de lui qu'il ne se rendît auprès de vous qu'au moment où le décret lui serait légalement connu. » — Angers, 12 brumaire. — Signé : Turreau, Carrier, Bourbotte, Francastel. (Extrait d'une lettre au Comité de s. p.)
mains des colonnes, la compagne de l'épée, et les lignes de marche restaient marquées sur le sol par les ruines et les morts. « Une solitude profonde, écrivaient au Comité Bourbotte et Francastel, règne actuellement dans le pays qu'ils occupaient. On ferait beaucoup de chemin dans ces contrées avant de rencontrer un homme et une chaumière ; car, à l'exception de Chollet, de Saint-Florent et de quelques petits bourgs où le nombre des patriotes excédait de beaucoup celui des contrerévolutionnaires, nous n'avons laissé derrière nous que des cendres et des monceaux de cadavres. » Mais, maintenant que par l'expulsion de la partie la plus fanatique et la plus brave de la population, l'opération était devenue plus facile, fallait-il étendre le même régime à toute la surface de la contrée , ou, au contraire, s'occuper au plus tôt des moyens de la rendre à la paix et à la République ? Tels étaient les deux partis en présence, et il n'est pas nécessaire d'ajouter que le second était à la fois le plus politique comme i\ était le plus juste.
Si les paysans étaient coupables, la nation tout entière l'était avant eux ; c'est elle qui était responsable de leur état. Pourquoi les avait-elle laissés si longtemps à l'écart, sans rien faire pour se les assimiler? Isolés dans leurs villages, sous le poids du labeur des champs, loin de toute communication avec l'esprit moderne, privés de commerce, d'écoles, de lecture, ils vivaient sans autre idéal que les fantômes que promenaient à leurs yeux dans le ciel, au-dessous de Dieu, les représentants de Rome : n'étaienl-ils donc pas excusables d'avoir relevé la tète contre un pouvuir qu'ils ne connaissaient que par les charges qu'il leur avait imposées, et qui, par surcroît, venait encore les troubler dans la jouissance d'un sacerdoce qu'ils étaient habitués à considérer connue la seule garantie de leurs espéranrcs dansl'immortahté'/Ce n'étaient pas eux qui méritaient la rigueur des lois, mais bien les hommes criminels qui, sans souci d'attirer sur ces masses mallieureuses, en même temps {|iie sur la République, toutes les calamités de la guerre, avaient spéculé sur leur simplicité et leur ignorance des sentiments nationaux pour en
l'aire des instruments politiques. C'est là que devait hardiment frapper le châtiment, car la justice l'y appelait. Courroux contre les sacristies et les châteaux, indulgence pour les chaumières : Ifi population rurale, dans son imperfection civique, avait pu être éblouie et égarée par les premiers éclats de la Révolution, mais le dogme sacré de la fraternité devait être en permanence au sommet de l'État pour la couvrir. Tels étaient les sentiments de Merlin, lorsqu'au milieu même des emportements de la lutte, il ne cessait de montrer aux communes insurgées, d'une main l'épée vengeresse, et de l'autre la sainte image de la patrie, radieuse aussi, et ne demandant qu'à se faire reconnaître de ses enfants en leur ouvrant les bras ; et finalement l'épée ayant été condamnée par l'obstination de la révolte à remplir son dur office, il ne restait phis, selon lui, d'autre parti que de tout essayer pour se réconcilier les survivants, en réparant autant que possible, à leur égard, les suites de leur long délaissement. Non-seulement l'équité, mais l'intérêt même de la Révolution le voulait; car l'extermination absolue d'un peuple étant en définitive une monstruosité impraticable, la persistance de la persécution ne pouvait avoir d'autre résultat que d'enraciner, dans ce sol tenace, les ressentiments et les haines, et de remplacer au cœur de la France une contrée arriérée par une contrée persévéramment hostile.
Dès le passage de la Loire, Merlin s'était empressé d'écrire dans ce sens au Comité de salut public. Il voulait que le gouvernement, en remettant sous les yeux de la Vendée les maux qu'elle avait déjà subis et ceux qu'elle s'exposait à subir encore, et désormais sans espoir, fît généreusement les avances et appelât de nouveau les paysans à la paix. H les connaissait assez; pour ne pas se dissimuler la valeur des résistances qu'ils devaient continuer à offrir, même pacifiés ; mais il possédait en même temps assez d'énergie pour affronter ces résistances et s'appliquer avec patience à les vaincre. 11 avait clairement aperçu, en parcourant le pays, que le principe de l'insurrection y résidait essentiellement dans la nature et dans les mœurs, et c'était là, selon lui,
([ir il l'allait désormais s'allach(3r à le [)Oursuivre par une i^uerre plus difficile et plus fine que celle des annes. Pour lui, réduire la Vendée, c'était l'élever à la civilisation, et non point, coiiuTie le voulaient les honiiiics de la terreur, achever de la dévaster et de la dépeupler ; et dans c(! but, deux moyens surtout lui paraissaient efficaces : ouvrir la province aux rayonnements généraux du commerce, et de [dus y faire entrer directement la France par des colonies envoyées de tous les départements dans les cantons que la guerre venait de rendre déserts. C'est là ce que, dès le lendemain de son arrivée à la Convention, il lui exposait en toute liàte, pour la détourner de la mauvaise voie où elle allait s'engager.
(( Citoyens, disait-il, c'est dans le choix des moyens et la prompte exécution des mesures que résident les succès ; mais c'est la prudence (jui en conserve les fruits. Le plan du Comité de salut public pour la guerre de la Vendée a été exéculé, et la Vendée n'est plus dans la Vendée ; mais il faut se hâter d'empêcher qu'elle ne renaisse de ses cendres, et je crois en avoir trouvé le moyen. Je crois, après l'avoir parcourue, ([ue c'est le sol lui-même (pi'il faut y cond)attr(.' aujourd'hui, si Ton veut en éloigner pour jamais le monstre des discordes civiles. Les |)réti'es et les nobles en sont chassés, mais l'égoïsme y reste attaché à la terre. Je dis plus : le sol y engendre de lui-même ce fatal ennemi des républiques. En Vendée, chaque cidtivaleur trouve dans son quartier de terre son pain, son vin, son bois, son |)àturage. Partout il se passe du commerce de ses voisins. Des retranchements, des abatis, des cluMiiins détestaitles, ferment chaque héritage et l'isolent de l'héritage d'à enté. IN.iiil de communications établies entre les haiiitanls par les nécessités de la vie, mêuK^ par les phis simples besdius. C'est là le vice antisocial qu'il faut aujourd'hui extirper. 11 faut (pie les besoins récipro(pies tpii enfantèrent jadis la société chassent désormais de la Vendée l'égoïsme sombre des chaunùères, et (ju'ils y fassent naiire l'usage de (dMMinmi(pier eutn-. soi ; il faut (juc la crainte de se voir troulder dans leur a["alhie ne serve
plus do prôtexlc à des scélérats pour armer des hommes d'autant plus dangereux lorsqu'ils sortent de leurs repaires, qu'ils ne connaissent d'autre principe social que la propriété exclusive de leurs champs ; si bien que réunis entre eux pour combattre, ce ne sont que des tigres ameutés qui s'isolent et s'abandonnent sans pitié après le combat, laissant partout leurs blessés sur le champ de bataille, ou dans les villes et villages qu'ils sont obligés d'abandonner au vainqueur. La première mesure à prendre par la Convention serait donc de rendre ce pays à la société, en y attaquant le sol, en y rompant les barrières, en y forçant l'habitant k commercer avec l'habitant, en lui faisant naître des besoins. Mais il reste peu de citoyens dans ces contrées si fertiles. Un des plus beaux pays de la République est presque totalement abandonné et sans culture , et n'offre, à la vue du voyageur qui le parcourt en tremblant, que des cendres et des cadavres. Qne la Convention appelle de chaque contrée de la Répul)lique, dans la Vendée, une famille de cultivateurs infortunés ; la ville et le département de Paris en fourniront, à raison de leur population et de leur civisme ; on donnera encore de ces terres aux patriotes réfugiés d'Allemagne, et je vols le département qui fut la Vendée devenu bientôt l'un des sols les plus paisibles et les plus riches de la République et de l'Europe. ï Suivait, à l'appui de cet exposé, un projet de décret qui en résumait les aperçus principaux. Ce fut Fayau, l'un des commissaires près l'armée de Saumur, rappelé depuis peu, comme Merlin, au sein de la Convention, qui se chargea de répondre : a On n'a point assez incendié, dit-il, dans la Vendée. La première mesure à prendre est d'y envoyer une armée incendiaire ; il faut que.pendant un an, nul homme, nul animal ne trouve de subsistance sur ce sol. 5 C'était la même morale que celle de Carrier, concluant son rapport plus laconiquement encore : « Tuons donc les rebelles sans miséricorde. » La Convention, sans s'expliquer, se contenta de renvoyer au Comité le projet de Merlin, et le Comité v répondit, en expédiant en Vendée les douze colonnes de Turreau, si bien nommées les colonnes infer-
nales, avec mission d'y promener dans tous les sens l'extermination et l'incendie, à peu près comme on laboure avec le fer et le feu les chairs malades. C'était l'application légale de l'atroce formule : Ubi solitudinem faciimt pacem appellant.
Mais la tâche était longue, et avant qu'elle fût à son terme, le 9 thermidor devait paraître. On en revint alors aux idées de pacification et de concorde, mais en face d'une population plus profondément ahénée que jamais, et en se tenant trop loin peutêtre des mesures nettes et radicales imaginées par Merlin, et que la première ferveur révolutionnaire rendait seule possibles.
La connaissance pratique des choses de la guerre acquise par Merlin, tant à Mayence qu'en Vendée, lui donnait à cet égard une autorité réelle. Aussi est-ce sur ce terrain qu'il se plaça tout d'abord en revenant à la Convention. Étranger au Comité de salut public, qui possédait à ce moment toute puissance à l'Assemblée comme au dehors, mais auquel il n'aurait pu s'associer sans toucher, en même temps qu'à l'épée de la France, à un autre glaive qui lui faisait horreur, il avait pris position au sein du Comité de la guerre, et, par l'autorité de ce Comité jointe à la sienne, il lui était loisible de se donner ; de temps à autre, carrière, huprovisée dans le premier tumulte de la Révolution, et devenue déjà la première de l'Europe jiar son patriotisme et son courage, notre armée, sous le rapport de son organisation et de sa discipline, n'était encore qu'ébauchée, et Merlin, à qui les hommes chevalerescpios iwov les([uels il s'était li'ouvé lié avaient fait concevoir un idi'al siipi'iicur, rêvait pour elle une condition sans défaut. Son initiative, dans celte direclion, s'est particulièrement témoignée dans trois décrets qui méritent (Taulanl mieux d'èti'e ra|)p('lés (pi'ils intéressent, non-seulementsonhistoire,maisriiisl(iiii'nièiiit'(l('l;inii(''e.
Le premier sur les mœurs. On peut croire qu'il lui avait été inspiré par le dégoût de celles de Rossignol et de Ronsin qui,
entourés de mauvaises femmes, tendaient à inculquer aux troupes, par leur exemple, la débauche, comme si la débauche eût été une forme normale de la vie militaire. Frappé, par la concordance des rapports venus de toutes les armées, de l'extension menaçante de ce désordre, et sachant par expérience tout ce qui en résulte de mollesse, d'indiscipline, de défaut de volonté et de santé chez le soldat, il demanda à la Convention de décréter trois mois de prison contre toute femme trouvée à la suite des troupes en dehors des cadres réglementaires.
Le second sur l'instruction obhgatoire ; et, dans celui-ci, il faut peut-être reconnaître une réminiscence de ce général Léchelle, qui, au témoignage de Kléber, savait à peine ses lettres, et n'avait pas même idée de l'usage d'une carte. « Interrogez les soldats, disait à ce sujet MerUn à la Convention, les uns vous diront : Notre général n'a pas vaincu parce qu'il ne connaissait pas le pays ; parce qu'il a pris sur la carte une rivière pour une route, une flèche pour un pont-volant, une ombre pour un fond, un vide pour une montagne ; en un mot, parce qu'il ne savait pas lire. D'autres vous raconteront que leur capitaine a fait lire l'ordre par un soldat qui, ensuite, a passé à l'ennemi. D'autres, qu'un bataillon qui devait donner à onze heures a donné à dix heures et demie et a été écrasé ; qu'un autre n'a donné qu'avec la ligne quand il devait commencer l'attaque ; tout cela parce que les chefs, n'ayant pas su lire, s'étaient fait expliquer l'ordre, qui s'était dénaturé en venant jusqu'à eux. » Merlin demandait, en conséquence, à la Convention, au nom du Comité de la guerre, qu'aucun grade, pas même celui de caporal, ne piit être conféré à un militaire illettré : c'était un principe qui, une fois admis, impliquait logiquement tout ce qui s'est développé depuis lors touchant les connaissances obligatoires pour tous grades et toutes armes. Malheureusement il existait un précédent contraire. Quelques mois auparavant, à propos d'un militaire pour lequel on sollicitait, à titre de récompense, le grade d'officier, mais auquel on objectait son ignorance de l'alphabet, l'Assemblée avait
ontondii un do ses moml)res s'écrier : « Nous n'avons pas besoin (l'olïiciers (jui saclKMit lire et écrire, mais d'ulficiers (jui sachent bien se battre, et pour cela il ne faut pas savoir sa rhétorique; ce ne sont pas des savants que nous cherchons, puisque nous venons de détruire les académies ; » et, sur ce discours, l'Assemblée prenant parti, avait effectivement accordé le grade demandé. Le principe de l'égalité, tel qu'on l'entendait alors dans les rangs de la démagogie, semblait en effet s'opposer à une distinction dans lacpielle les classes inférieures ne trouvaient pas avantag(\ Mais Merlin, s'armant de l'un des textes de l'acte constitutionnel de 93, portant « que les seuls motifs de préférence dans les élections sont les vertus et les talents, » posait en fait que la connaissance des lettres appartient essentiellement au talent du militaire, et crée, par conséquent, en faveur de qui la possède, une supériorité légitime. Il allait même plus loin, car il ne se faisait pas faute de statuer, en dépit des oppositions, que ce savoir, à l'égard des grades supérieurs, ne devait être pris que pour le préliminaire des connaissances générales qui leur sont indispensables. « En obligeant (1( s hommes, faits d'ailleurs pour la guerre, à apprendre à lire et à écrire, vous les appelez par là, disait-il, à d'autres connaissances qui peuvent seules les conduire aux postes (jui sont les plus honorables, parce qu'ils mettent les citoyens en position de contribuer davantage au bien juiblic. Vous vous ferez donc ainsi de bons officiers supérieurs, d'autant mieux nourris dans les combats que l'étude les y aura préparés. D'ailleurs, ajoutait-il en se plaçant à un point de vue encore plus élevé, n'i'st-il lias nécessaire <|in' i Ii-kiiu' ir-juiblicain connaisse ses devoirs'? N'avant plus de maîtres, le ré|)ul)licuin n'a i»his d'autres oblii;ations (pie celles (pi'il s'est imposées à lui-iiiémc : ce sont les lois (pii les lui dictent; il faut donc (pie Imil r(''pidilicain soit en l'tal de les lire; et si celle vt'i'ili- e>l de [iriii- (ipe général dans le gouvernement r(''[iublicain, c'est surtout dans les armées (pi'il importe (pie ce |uiiicipe reçoive exécution. » Cctle Voi\ >i fenili' et ^-i s;ige iill eilleiidue, e| mal-
gré \o fi'émissfMiKMit des i)assi()ns, lui voU', srancf lonanlo le ilécret proposé par Morlin, premier terme de la séri»^ trinstilulionsqui a fini par rendre de l'armée française, sous le rap[)oi't <lo l'inslruction comme de la valeni', le modèb^ des niilions.
Mais c'est surtout au décret sur r.irtillerie (pi'esl attaché dans l'histoire de notre lét;islation militaire l'honneur du nom de Merlin. Ce mémorahle décret, dont 11 fut le rapporteur, et dont la connaissance (ju'il avait l'aile sur le lUiin de la tactique prussienne lui avait mis à cœur la première idée, peut être regardé comme ayant définitivement constitué chez nous l'artillerie légère. Jusque-là cette arme, (juijoue un rôle si capital dans la destinée des nations, et à hupielle l'Kmpire a dû ses principales victoires, n'avait eu dans nos armées (ju'un caractère accessoire. Elle n'y avait même paru que de})uis la Révolution. En vain, dans la guerre de Sept ans, Frédéric avait-il montré par les plus vifs exemples le })arti ((u'un général hahile peut tirer d'une telle mobilité imprimée à une telle force, la monarchie, renfermée dans les traditions de Louis XIV, n'en avait tenu conq)te ; et tout en augmentant graduellement, comme toutes les puissances militaires de l'Europe, la proportion de son artillerie, elle s'était bornée à en perfectionner l'organisation sans y introduire cette innovation décisive. Ses })ièces de cami)agne étaient toujours divisées, comme au temps de Gustave-Adolphe, en pièces de position et pièces de régiment, servies simplement, comme celles de siège, par des hommes à pied. L'initiative de Mirabeau, admirateur passionné de Fn''déric, avait fait adopter en principe jjar l'Assemblée constituante le système des canonniers à cheval; mais ce décret, })lus lhéori(iue (pie pratique, n'avait abouti (pi'à l'établissement de deux comi)agnies. C'est seulement au printemps de 92 qu'on s'était décidé, dans Tlunninence du danger, à donner formellement corjts à l'idée : l'Assemblée législaliv!', sur la jiroposilion du gouvernement, avait v(jté la ciéatiou de neuf com})agnies d'artillerie achevai, indépendantes les unes des autres, et destinées à être distribuées, selon les
besoins, entre les divers corps d'année. Le si^nlinient qne l'on avait alors de l'utilité de la nouvelle création était d'ailleurs parfaitement en rapport avec le peu de développement de ses cadres. Ainsi ([u'on en peut juger par les paroles mêmes du rapporteur, qui était cependant un de nos bons officiers d'artillerie, on ne voyait encore dans cette arme qu'un service auxiliair(î de la cavalerie, analogue à celui des pièces de régiment pour l'intanterie. «Tout le monde, disait cet officier, est convaincu qu'il faut se battre au moins à armes égales ; nous aurions donc l'infériorité si notre cavalerie se trouvait sans artillerie vis-à-vis d'une cavalerie qui en aurait une. » Tant il s'en l'aliail (ju»! cette arme, (pie n'avait encore expérimentée aucun de nos officiers générall^, nous eût si facilement livré le secret de sa véritable valeur; et cependant le moment était venu où, pour le salut de la France, il était nécessaire de comprendre qu*; l'artillerie, ainsi mobilisée, constituait désormais une arme à part faite pour marcher de })air, dans l'ordonnance des batailles, avec les deux armes ordinaires.
Nous pûmes l'apprendre à nos dépens dès nos premiers engagements avec l'ennemi, et les succès de l'armée prussienne aux journées de Pirmasens et de; Kaiserslautern, déterminés en grande jjartie par son artillerie légère, durent achever de nous convaincre. Pour MerUn surtout ces leçons de l'Allemagne n'avaient i)oint été perdues. Dès son envoi aux aimées, il s'était attentivement applicjué à l'élude des documents relatifs à la guerre de Se[)t ans, et la comparaison de notre artillerie avec celle (pie lui mettaient journellement sous les yeux les rangs opposés, achevant de hii éclaircir les textes par de vives expériences, il n'avait pas lardé à se sentir lVa|)p/' de notre infériorité sous le ra|)|t(n't de l'armement connue de la lacti(pn'. \'Ai observant sur place l'action du canon, il lui avait été facile de reconnaître (jue e'i'-lail là eu elV'l, conuiie le disait Frédéric, la (b^rnière raison, et (jm;, par consé(pieiii, à valeméfi^ale, la victoire ne pouvait nuunpier d'appailenir à (('hii (jui, à un instant donné, et sur un i»oinl donné, se trouvait le
maître do jeter à l'improvisto sur le champ de bataille la l)lus grande masse de boulets, d'obus (U de mitraille, a Les lignes, disait-il avec sa logique ordinaire, ne sont que des murailles mobiles, et par conséquent dans une bataille comme dans un siège, toute la question est d'ouvrir la brèche. »
Aussi sa prédilection pour l'artillerie légère s'ètait-elle tout de suite manifestée. 11 se plaisait, comme on l'a déjà entrevu, à l'afficher doublement, soit en ne se montrant à la troupe que sous le costume de canonnier, soit en s'attachant de préférence, dans toutes les affjiires où il se trouvait, au service du canon, dans le(juel il était devenu, tant comme officier que comme servant, d'une habileté consommée. Rappelé à la Convention, il n'en était pas moins resté fidèle à cette arme avec Uuiucdle les combats l'avaient si étroitement lié. Sa position au Comité de la guerre lui avait facilité les moyens de se mettre au courant de rélat du service dans l'ensemble de nos armées, et confirmé par tous les rapports dans son sentiment de l'imperfection et de l'insuffisance de notre organisation à cet égard, il s'était fait un devoir d'assiéger le Comité de ses réclamations et de ses instances. Les deux campagnes de 92 et de 93, loin de servir au développement de la nouvelle création, n'avaient fait que l'épuiser, et bien que, dans le courant de 93, la Convention eût décrété une augmentation de huit compagnies, l'eff'ectif, au commencement de 94, ne représentait pas même les neuf compagnies primitives. 11 faut dire qu'indépendamment de l'insuffisance du corps, le service, tel qu'il avait été institué par la Législative, n'était en qut.'lque sorte qu'un service d'occasion. Les canonniers n'étaient montés que pour le temps de la guerre, et à la paix, ils devaient être réintégrés dans les régiments ordinaires. L'artillerie à cheval n'avait ni recrues, ni dépôts, ni relations d'une compagnie à l'autre, et c'était l'artillerie à pied, dont elle ne cessait de dépendre, qui était en possession de fournir à son roulement. Aussi, s'en fallait-il que ses cadres, continuellement entamés par un exercice meurtrier, eussent reçu les réparations nécessaires, et,
sans les soins des roprôscntants, qui avaient pris sur eux de modifier les stipulations du décret, le corps, comme le disait Merlin à la Convention, eût été, dès cette époque, entièrement dévoré. L'intérêt de la République exigeait donc impérieusement (ju'il fût enfin, et au plus tôt, organisé d'une manière convenable, et c'était au Comité de la guerre qu'il appartenait, selon les usages d'alors, de prendre l'initiative de l'affaire.
C'est au nom de ce Comité que, le 28 janvier 9/j, Merlin fit son rapport à la Convention. Au lieu de neuf compagnies, il demandait à l'Assemblée de porter immédiatement la force de l'arme à neuf régiments, et, au lieu de continuer à n'en faire qu'une dépendance de l'artillerie à pied, de la constituer en corps spécial. Sa proposition était fondée sur l'importance, désormais constatée, de ce genre de force qui' venait d'être expérimenté de toutes manières, bien que dans des proportions trop restreintes, sur les cbamps de bataille de la Révolution. L'bistoire militaire devrait donner place dans ses annales à ce discours, car il est le premier monument où la connaissance de l'artillerie légère se soit fait jour cliez nous ; avec la concision nécessaire devant une Assemblée de législateurs, tous les principes essentiels de l'art y sont marqués, et l'on j)eut y référer, comme à un point de départ, tout ce qui s'est successivement développé dans cette partie par la prati(iu(* de nos grandes guerres. « Je viens vous entretenir, disait Merlin, de l'organisation de l'une des parties les plus essentielles de l'armée; je viens vous parler de l'artillerie légère : l'iidanterie de la lîépul)b(}ue est terrible, sa cavalerie lormidal>le, son ;irlilli'ri<' de place aussi savante que brave, et son artillerie légère, (juoiijue déjà si redoutable aux tyrans (|ui l'ont inventée, est encore dans l'eidance. » 11 esquissait alors à grands traits les services cbvers dont, à raison de sa moliiblé, l'arlilli'v'if l(''géi(' peut r-tic ( li;irg(''(' dans l'ordonnaiin- (l'iiiic bataille : il 11*' s'agil pbis, roiiiiiic |»i'(''c(mI('iiiiii<'iiI, de prélrr tout uniiiiriil iiiain-lorir à la cavalcrir ; il y a dans le principe de l'arme tout un système d'actions à paît et de premier ordre :
se porter avec rapiditt'* en avant pour se mettre en l)atterie (levant le front de bataille et 1(! protéger; manœuvrer directement contre l'ennemi pour le prendre en ilanc ou à revers ; se précipiter sur les points où éclate son feu pour le ralentir ou l'éteindre; briser ses lignes, les mettre en désordre; déterminer la retraite, et, dans la retraite même, poursuivre avec célérité et violence pour déterminer la déroute. A cette spécialité dans l'attaque s'ajoute la spécialité dans la défense : tandis qu'il arrive souvent qu'une batterie à pied se trouve tournée et enlevée, la batterie à cbeval, après avoir endommagé l'ennemi jusqu'au dernier moment, l'évite en se repliant au galop, ou même le repousse, selon les occurrences, par la transformation instantanée de ses canonniers en cavaliers. La possession du temps, voilà surtout l'avantage que confère au général l'arme nouvelle, car à la guerre, comme le disait très bien encore Merlin, ce sont souvent quelques minutes de plus ou de moins qui décident du sort des empires. Mais, en outre, il y a un dernier avantage qui, aux yeux du législateur, doit être décisif : c'est de ménager le sang des citoyens. « Le système de toute organisation militaire en RépubUque, faisait observer Merlin, doit être basé sur ce principe : que les victoires, funestes aux vaincus, soient le moins cher possible aux vainqueurs. Cette vérité, méconnue par les tyrans (|ui sacrifiaient le sang avec tant de facilité à leur prétendue gloire, s'applique parfaitement à ce que nous avons déjà décrété pour les différentes armes ; mais c'est surtout à l'artillerie légère ({u'eile convient. Soit à l'avant-garde, en première ligne de bataille, soit au centre, ou sur les ailes, si elle est forte, bien servie, supérieure, elle éloigne le feu de l'ennemi; elle ménage donc le sang républicain, fait taire les feux de file meurtriers, et ouvre le cbemin à la baïonnette, à laquelle les esclaves n'ont jamais résisté. »
Si cette arme est douée d'une action aussi déterminée, ne lui faut-il pas, en conséquence, une instruction et une organisation spéciales? ÏN'esl-il pas illogique de la laisser conlon-
duo, comme l'avait lait l'Assemblre lé^uislative, dans l'ancienne artillerie? C'est en assurant son indépendance que l'on doit achever de la définir et l'aider à sortir de son berceau. « Il n'y a pas plus de rapport, dit avec une vive image l'orateur, entre le cavalier-canonnier et l'artilleur de place qu'entre le fantassin et le dragon se servant tous deux également de la baïonnette. L'Assemblée législative a placé, dans la source même de l'artillerie légère, le germe de sa prochaine destruction. Comment ce corps aurait-il résisté longtem})s, formé, comme il l'était, de compagnies isolées, sans rapports, sans soutiens mutuels, sans dépôts de recrues et toujours au plus grand feu ? Et comment aurait-il pu agir avec toute son eiïicacité quand un officier cavalier, allant prendre son rang dans l'artillerie à pied, cédait sa place, souvent à un enfant qui, ne connaissant que son étui de mathématiques, venait commander à cheval sous les coups redoublés de la foudre?» Enfin, il y a urgence à ce que la force de l'arme soit augmentée de manière à se trouver en proportion avec les autres armes de la Répubhque, et, en même temps, à ce que l'énergie de son personnel soit vivifiée par le bon choix des officiers et l'assurance de r.*ivancement. « Montrons à l'Europe, disait en concluant le rapporteur, que nous acquérons de la force en avançant dans la carrière, et qu'à mesure que nous faisons, nous sentons que nous pouvons faire davantage. Que nos armées soient fortes, soient une comme le peuple ; que leur harmonie soit celle de nos volontés et de la volonté nationale, et le bonheur public naîtra bientôt de la victoire fixée pour jamais sous nos drapeaux. Le Comité vous propose doue (raugiiiniicr r.uiiK» de l'artillerie légère en raison des autres armes et avec une organisation telle (pie les braves qui y sont attachés puissent s'apercevoir que Icui' pali'iolisiiie d leur valeur sont sous les veux de l.i p.ilric. M.iis l;i jKilric flIr-iiKMiir \fiil (pidii appelle au connnandement, dans celte arme, les plus capables; le gé'uie de la l{épid)li(pie exig(Mpu' ce soient les talents, les mo'urs, la bonne conduite, et surtout l'amour de la discipUne et du
devoir qui lour vaillent le suffrage de nos camarades. » Dix jours plus tard, Merlin produisait à la discussion, selon l'expression du Moniteur, « son projet de décret. » ('e projet était adopté sans opposition, et neuf régiments se Irouvaiciil ainsi ini])rovisés par décret, la Convention se réservant la i)remiére nomination des chois de brigade et d'escadron. Peu importent les modifications de détail que l'organisation était appelée à subir successivement ; l'arme était désormais constituée, et dans les conditions les plus propres à son essor-; Bonaparte allait la recevoir, des mains de la Révolution, toute créée, et sans rien lui ajouter d'essentiel, sinon l'établissement du train, lui donner, sur des champs de bataille encore plus étendus, le dernier grandiose qui est dans son essence.
Merlin, parti de la Convention en 92 et revenu dans son sein h la fin de 93, s'y trouvait en quelque sorte dans un pays nouveau. Réduit à peu près aux sommaires du Moniteur dans ces temps si peu favorables à l'épanchement des correspondances, distrait d'ailleurs par les travaux de la guerre, il n'avait fait qu'apercevoir de loin le courant des événements sans s'y plonger. Aussi la transformation (jui, durant cet intervalle, s'était opérée dans les idées, les passions, les mœurs, les personnes, le rendait-elle aux yeux de tous un objet d'étonnement et réciproquement.
Il n'était de retour que depuis trois jours, lorsqu'il voit un de ses collègues monter à la tribune, et demander à l'Assemblée de livrer au tribunal révolutionnaire un autre collègue accusé par une section d'avoir prêté appui à une dame accusée ellemême du fait d'émigration : Merlin se récrie ; il court à la tribune; il déclare qu'il conçoit bien qu'un de ses collègues puisse être coupable, mais qu'il ne conçoit pas que la Convention puisse le livrer sans l'entendre. On lui répond à peine ; on
passe outre, et hi député est expédié aux prisons en attendarlt le triljunal. A (juelquc temps de là, aux Jacobins, il entend mettre en suspicion, sur les calomnies les plus absurdes, le patriotisme de Danton ; tant d'injustice le révolte, et sans être précisément l'ami de Danton (1), il vole à sa défense, en rappelant les services rendus par ce tribun au dix août ; mais en dix-liuit mois, que de chemin s'était fait depuis le dix août! Autre surprise : b; l)ruit se réjtand que Ciiabot et IJazire viennent d'être arrêtés dans la nuit; ils sont inipli([ués dans une indigne affaire de faux et de vénalité. Merlin les avait connus tous deux à l'Assemblée législative ; il les y avait vus marcher constamment à ses cotés : une telle infamie de la part de patriotes aussi zélés, de la pari de Bazire surtout, lui semble une monstruosité impossible ; aussi n'hésile-t-il pas à se présenter immédiatement pour eux, et il demande deux choses : la première, que leur procès se fasse sur-le-clianq), afin que leur honneur ne reste pas une minute de })lus sous le coup du soupçon; la seconde, d'être autorisé à les visiter et à les défendre. Au milieu de tant d'amis de la veille, glacés maintenant, il étale sans crainte toute son aniilii" j»our en couvrir ces deux malheureux : « Car le titre d'ami, remarque-t-il amèrement, ne doit sans doute pas être proscrit en Républiipie. « Sa confiance dans Bazire ne
(I) Merlin a ctr qiicli|iicfois représenté comnie un des amis et familiers de Danton. Il parla à la vérité en faveur de Danton au\ Jacobins, mais à la séance même, ou avec d'autres vups et un tout autre langage, Uobespierre en fit autant. Vn sentiment de patriotisme et de droiture que tout le monde comprend l'y porta. Mais an fond, tout en n'ayant jamais mis en doute le dévouement de Danton à la cause de la Uévolulion, Merlin ne professait aucune sympathie pour sa personne. Il loi reprochait la jactance, le cynisme, l'emphase, et ne lui pardoimait pas sa complicité, tout au moins tacite, dans les massacres de septembre. Dans un écril publié à la suite du <) thermidor, c'est-à-dire à une époque où les amis de Danton avaient repris toute faveur, il lui donnait pour figure, comnie expression de ses qualités morales, celle d'un dogue; comparaison vigoureuse, mais de laquelle on ne saurait assurément déduire l'adnn'ralion; et dans ce même écrit, par une assinul.ition plus vive encore, il lui décernait le nimi d'Antoine. Aussi est-il à remarquer que dans le discours [irononcé par Merlin, dans la séance du '21 janvier 1)5, pour demander la réhahililation de riiilippcaux et de Cauiille Desmouliii?, il n'est ait aucune menlion de Danlon, coiidaumé dans le même procès.
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le trompait pas; mais à l'éganl ilo (Uiahol, lance durant son absence dans le monde financier, Merlin n'avait pas ai)pris dans la vie des camps avec (piclle rapidité, une ibis entre les gritïes de Mammon, s'étourdissent les âmes. Aussi était-il loin de se douter qu'en activant ainsi le procès, il ne faisait qu'activer le supplice ; et surtout était-il plus loin encore de se douter (pi(^ ce procès, en se prolongeant, allait venir se joindre, afin de souiller ce dernier par la communauté de la sentence, au procès de Danton, de l'hilippeaux et de Camille Desmoulins!
Arrivé à Paris le (5 novembre, il avait encore pu y voir sur le pavé le sang des Girondins versé la semaine d'avant. Les deux fdles de Duperret, privées tout à coup de tout appui par le supplice et de toute ressource par la confiscation, se trouvaient réduites à s'adresser à la pitié de la Convention pour obtenir un secours : Merlin n'iiésite pas à leur tenih'e la main ; il se présente aussi pour elles, et au nom de la générosité de la nation (jui lait, dit-il, un devoir de les soulager, il stimule l'Assemblée f|ui, s'bumanisant, souscrit à sa requête. Une autre fois, c'est pour une lille du sultan, jetée dans la misère parles tempêtes de la vie, (ju'il imjtlore la bienveillance de ses collègues; il trouve l'occasion excellente de faire aux enfants des. rois, dans la personne de cette infortunée, une aumône prophétique, et la Convention, souriant sans doute un instant, lui cède encore. Enfin, c'est encore lui qui, avec une des pensées les plus fécondes de la charité moderne, se jetant à travers des discussions d'une nature bien différente, détermine la Convention à consacrer le prinsipe de l'assistance publique en faveur des citoyens incapables de travailler. Rien ne l'embarrasse, et au milieu de tant de pièges qui se cachent dans l'ombre, il se meut en pleine liberté, tantôt réclamant contre les exactions commises dans les départements par les commissions révolutionnaires, tantôt contre le scandale des prêtres venant déposer à la barre leurs ornements sacerdotaux, tantôt contre les négligences et les dénis de justice de l'administration de la guerre,
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poursuivant, provoquant, défendant, toujours le mèmr qu'aux avant-gardes.
Il s'entend assez que Merlin nT'tait engagé jusqu'alors dans aucun des partis qui se divisaient le champ de la Révolution. Cependant sa franchise, sa générosité, son courage plaisaient. La Convention le lui avait témoioné on le nommant secrétaire, et la société des Jacobins en lui donnant place dans sa commission des quinze. On voyait en lui, à côté du républicain sincère, l'homme de main précieux pour les occasions prochaines auxquelles se pré})araient en secret, chacune dans ses voies, les diverses fractions de l'Assemblée, et il n'en élait aucune cpii ne se fût estimée heureuse de le posséder. Aussi les deux partis qui commençaient à guerroyer sourdement au sein du Comité de salut public lui avaient-ils fail tous deux leurs avances; mais, sans rompre ouvertement, il avait su éluder et il obser^ vait. A mesure qu'il avait mieux pénétré, en l'étudiant de plus près, ce gouvernement sanglant et ianati(pie, il s'en était écarté davantage. Tous ses meiid)r(^s lui étaient odieux, et s'il faisait de la différence de l'un à l'autre, ce n'était que dans la grandeur (h) la haine qu'il leur jjortait. Robesi)ierre surtout le révoltait; il le comparait, pour sa feinte douceur et sa méchanceté, au chat sauvage. Son ambition, sa fausseté, sa vanité, ses manières de procéder, ses utopies, tout son être, lui étaient antipathiques. D'ailleurs, trop de sang formait entre eux un fleuve infranchissable. Aussi combien ne s'était-il ])as amassé d'amertume dans son cœur à la vue de la Convention inclinée par la terreur devant cet homme, et le laissant s'élever lentement, de calomnie en calomnie, snr un piMc-niélc de cadavres, au l'aile de l'Élat. 11 se contenait toutefois, allendant l'heure inévitable où la (iévre du peiqile se cahnani, l'idole perdrait son équilibre et sr hvrerait peut-être. Mais à la fêle de l'Klre suprême, marchanl avec l'Assemlili'-c ;ni niihcn i\('> Dois de Paris, à la suite du triomphateur eniM'('', il ne jm! ccp(Mulant empêcher, dans l'ii-rilalioii rie sou ànic, le fond de >a pensée de se découvrir un instant : « Vive Robespierre ! » criait une
femme placée à ses côtés dans la foule. « Cric donc vive la Ué- [)ublique, malheureuse ! » lui répond Merlin avec une bourrade. « Pourquoi, lui dit Robespierre, en se tournant vers lui d'un air placide, maltraiter ainsi celte pajivre femme? » Tout était dit. Ceux qui s'entendaient déjà pour m<.'ttre fin à la tyrannie menaçante firent à Merlin, le soir môme, leur première ouverture ; et c'est alors aussi que l'homme sinistre inscrivit sur ses tablettes, pour une de ses prochaines harangues, cette phrase derrière laquelle Fouquier-Tinville et la suite : « Merlin, fameux par la capitulation de Mayence, plus que soupçonné d'en avoir reçu le prix. »
L'élévation de Robespierre s'était faite assez facilement; il avait eu l'habileté de comprendre que pour acquérir domination sur l'Assemblée, et par celle-ci sur le pays, ce n'était pas dans l'Assemblée, mais en dehors qu'il fallait prendre appui. Isolée et sans moyen de défense au milieu de Paris, rien n'était plus aisé que de lui inspirer la crainte, et par conséquent la condescendance, par la menace de l'insurrection. Aussi Robespierre s'était-il appliqué avant tout à capter le peuple par l'intermédiaire de la société des Jacobins ; et comme il est dans la nature des multitudes, surtout dans les temps de révolution, d'incarner bien plus volontiers leur enthousiasme dans un individu que dans une Assemblée , il n'avait jias eu de peine à balancer l'autorité de la Convention par celle qu'il avait prise sur ces masses exaltées qui se considéraient de bonne foi comme le véritable souverain, et qui à la puissance des décrets répondaient par celle des coups de main. A force de leur parler de vertu, et grâce au prestige d'une vie sévère, il avait fini par leur sembler le type le plus parfait de rincorruptibihté ; et dans un moment où tout étant désorganisé, chacun sentait avec effroi que la corruption pouvait tout perdre, une telle réputation avait suffi pour donner à
sa parole un crédit incomparable. A la vérité, son éloquence était d'un rhéteur plutôt que d'un homme d'État, même d'un tribun ; mais les vrais orateurs ayant disparu, et ceux qui auraient pu le devenir s'étant frouv(''s ou trop occupés ou trop accablés pour s'étudier à composer des discours, ses harangues, pour faire impression au milieu de la négligence de toutes les autres, n'avaient eu besoin que d'offrir une certaine recherche des procédés oratoires, et rà et là quelques mouvements à effet. D'ailleurs, il avait su employer le moyen le plus sûr pour réduire au silence quiconque avait assez de talent pour lui porter ombrage. En soulevant peu à peu contre ses concurrents la défiance, puis, au moment voulu, le courroux de la multitude, il les avait précipités l'un après l'autre, intimidant en outre par leur exemple qui aurait pu vouloir les imiter. C'est ainsi qu'au-dessus d'une foule de noms s'agitant en sousordre, le sien était parvenu à rayonner exceptionnellement; et pour la France et l'étranger, aussi bien qu'à ses propres yeux, il représentait ouvertement, surtout depuis la chute des Girondins, le personnage principal de l'État.
Il n'était cependant doué d'aucune des qualités qui font l'homme d'État, et peut-être était-il plus ambitieux d'arriver au pouvoir suprême pour être acclamé et applaudi (juc pour agir. Ses discours accusent un dénùment absolu de toute idée de gouvernement. En dehors des personnalités et des lieux communs, on n'y rencontre guère que des développements des pages de Rousseau, (>t l'on ijourrait dire de lui, si une telle qualification applicpiée à un tel homme ne devait paraître un affreux paradoxe, qu'il était mnralislc plutôt (pie politique. On ne saurait nier (pTii n'ait cU\ sincèrement attac lié, sous le nom de vertu, à un certain idéal d'austérité, de probité, de dévouement aux intérêts communs, et il s'était même laissé passionner par ce sriiiiiiK'iit jusiprà glisser dans le crime pour en assurer le lrionq)he, à peu piès comme ces fanatiques (pii, en vue de la gloire (le Dieu, se; perdent sans sci u|nile dans rinhnnianiti''. C'est à cette abstraction bien pins (pi'au inonde ii'-i'l (ju'il
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visait. « La Urpubliquc, avait dit ?on ami Saiiit-Jnst, n'est pas un sénat; c'est la vfutu. » Et lui, tirant la conséijufnco do ces prémisses : « Les ennemis de la République, concluait-il, ce sont tous les hommes corrompus. » Conformément à ces fantômes, confondant la morale et la politique, et appli(juant aux attentats contre la vertu la même pénalité qu'aux attentats contre la société, il ne tendait à rien moins qu'à extirper par le mode le plus radical tous les éléments vicieux ou suspects ; et bien éloigné des voies de la libre et spirituelle démocratie française, il s'imaginait avoir trouvé le secret de la Révolution, en lui proj)osant d'aboutir à la triste et sombre tb('ocratie du déisme. Il était si infatué à cet égard que l'on peut croire qu'à ses yeux, comme elle l'est en effet à ceux de l'histoire, cette fête célèbre, dans laquelle il se donna la satisfaction de présider à la Révolution sous la forme d'un pontificat, et d'exterminer de sa main, dans leurs images, les hommes vicieux de tous les genres, forma, mieux que ne l'eût fait aucun couronnement, le sommet logique de sa vie : « Être des êtres, disait-il avec une naïve emphase au retour de la cérémonie, le jour où l'univers sortit de tes mains toutes puissantes, brilla-t-il d'une lumière plus agréable à tes yeux que ce jour où, brisant le joug du crime et de l'erreur, il parut devant toi digne de tes regards et de ses destinées? »
Entraîné par les sophismes du philosophe de Genève, le malheureux ne touchait même plus à la France. Rien pour la protection du droit individuel contre le droit social, rien pour la variété légitime des conditions, rien pour la constitution méthodique du législateur et de l'État. Rien éloigné de sentir la continuité de la nation dans la discontinuité de ses gouvernements, et de chercher, par conséquent, dans son passé la révélation de son avenir, il rejetait aveuglément, du haut de son utopie, toute tradition. « La liberté et la vertu, s'écriait-il, se sont à peine reposées un instant sur quelques points du globe : S[)arte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses. » Ces ténèbres, dans IcsiiucUes la France disparaissait pour
lui, n'élaionl que Fcilet de la nuit qui Fenveluppait lui-même, car il ne voyait rien de notre histoire, pas môme ce grand principe de la représentation nationale intronisé dans le monde par nos pères, et descendu jusqu'à nous à travers tant d'obstacles pour le salut de notre communauté. Au lieu de tout classer pour tout coordonner, il visait à tout conlondre, sous les rayons de sa Sparte imaginaire, comme dans le chaos des sociétés primitives : le peuple seul et tout égal, détenteur de tous les pouvoirs au lieu d'en être seulement le générateur, déhhérant sur les lois au lieu de les recevoir, contrôlant ses magistrats au lieu de leur obéir, non-seulement souverain, mais tout à la l'ois puissance executive et législative ; point d'autre civilisation que celle du Discours sur l'inégalité des conditions; point d'autres mœurs que celles de l'Emile ; point d'autre constitution que celle du Contrat social; point d'autre droit que l'arbitraire des majorités. Telles étaient les idées avec lesquelles Rolx^spierre, loin d'aider à la marche de la Révolution, la menait rapidement à sa perle, encouragé même par son système à travailler sans scrupule à l'avilissement de la Convention, devenue tout simplement pour lui la servante du peuple.
Étrange idole d'une époque si pleine de grandeur malgré tant de crimes et de folies, c'est une des gloires de Merlin d'avoir su la juger victorieusement en méiiic temps (pic l'abattre. Assez terme pour ne point se laisser troubler par les exagérations des partis, il a eu le mériUî d'apercevoir, au mih(ni méuKj des tourbillons de la tempête, ce qui la caractérisait essentiellement comme toute idole véritable : l'incapacité d'action. A l'ojjposé de ceux (|u'eiï'rayait dans llobespierrc la renaissance de la tvrannie, il lui refusait précisément t(»ut ce ipii est indispensal)le pour la l'onder, voyant en lui le factieux ipii augmente le désordre et non celui (pii Tarrète, craigiianl sa langue, méprisant son bras. Le jugement de Merlin, consigné dans tm l'crit adressé à ses collègues au moment même delà chute de riionnue des Jacobins, est le rayon li; plus liiu[iide qui nous soit venu sur ce
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sujet du sein même Vie hi Kévolution. «Il est Taux, disait-il, que Robespierre ait aimé la suprême puissance ; il n'était capable ni lie l'exercer, ni d'en jouir. Il peut avoir eu l'idée confuse et le désir vague d'amener les Français à une soumission superstitieuse pour ses opinions, mais il n'était pas digne de prétendre à l'obéissance. S'il a désiré paraître roi, c'a été précisément pai' incapacité de l'être, et tout au plus pour (ju'un autre ne le lut pas. Il a fini, sans doute, par vouloir la tyrannie suprême, mais c'est parce qu'elle lui était devenue nécessaire pour en soutenir l'insolence, et il n'a eu l'audace de l'usurpalioii <pi<' puui' w rien rabattre de l'effronterie de son apparente suprématie. Jamais il n'aurait fixé l'attention de l'Assemblée, s'il n'eût fixé d'abord celle des tribunes, et jamais il n'eût obtenu celle-ci sans ses jongleries de propbétisme, et surtout sans l'adulation dans laquelle il se vautra devant les tribunes. C'est par ces jongleries et cette bassesse qu'il a r(''ussi à former l'espèce de confrérie avec laquelle des gens plus liabiles ont formé cette faction dont il fut l'orateur sans en être le cbef. Comment aurait-il jamais eu l'énergie de la parole, étant paralytique quand il fallait agir? Qui de nous l'a jamais vu en action ? Je ne parle pas seulement des moments de péril où il se tenait cacbé, mais aussi des circonstances les plus calmes. Il est bien remarquable que cet homme, dont on a tant parlé depuis six ans, qui paraît avoir seul porté le poids de la mission des deux Assemlilées nationales, n'ait pas mis une seule ligne dans quarante volumes de lois émanées de ces deux Assemblées ; et même, dans les mesures révolutionnaires prises depuis deux ans, il n'y en a pas une de son invention, quoique plusieurs aient mérité son étroite adoption. Outre qu'il était incapable de faire, il était inhabile à se servir de la chose faite. Aussi était-il ennemi né de toute organisation. Il n'existait aucune institution qui, selon lui, ne fût contraire aux principes par cela seul qu'elle existait. 11 avait besoin, dans sa double impuissance, que toute la machine sociale s'écroulât pour paraître nécessaire sans être dans l'obhgation de se rendre utile, et régner sans se
mouvoir sur un pruplo liébélé par 1(^ niallK'iir cl convaincu qu'il n'a dcsorniais à demander à son chef rpie des regards. Une seule fois, dans toute sa vie, il voulut marcher, et ce pas l'a conduit... à la mort. »
Merlin, en s'unissant à ceux qui avaient résolu de mettre lin à cette domination insensée, avait donc jxiur lui, outre l'humanité, la politique et la justice : il ne devait i)as tardei' à rencontrer le droit et roccasion. Rohespierre avait bien eu la saaacité de comprendre que la position la jjlusjiropice à l'ambition est celle de juste milieu, mais il n'avait pas eu celle de comprendre combien cette position est précaire dans des temps où tout esl mouvement et variation. Celui qui, lorsque la marée est au plus haut, croit dominer louLitemps les Ilots en se postant sur un rocher entre la pleine mer et le rivage, se voit bientôt sur le sable : telle avait été l'histoire de sa fortune. Plact- entre les terroristes excessifs et les républicains modérés, l'apaisement inévitable de l'exaltation révolutionnaire l'avait peu à peu, sans qu'il s'en aperçût, laissé à sec Toujours assis de même, il se crovait toujours entouré de même, et, peu au courant des lois de la popularih', il S(> jugeait jdus assur('' (pie jamais, alors (pi'il était d(''jà sous la main de ses eimemis. En vain, avec l'affreuse méthode de l'époque, avait-il eu le soin de se délivrer des tètes placées à droite et à gauche le plus près de lui; d";intres tètes, sorties des mêmes rangs, av(H' les mèim^s menaces, leur avaient succ('d('' ; el, pris entre les deux extrêmes comme enire deux bvih'es, il ne possi-dail d'autre moyen pour se sauver (pie de conlimier à abaltre Ac^ têtes toujours renaissantes. Comment ii;ellie fin à celle liille nionstrueuse? Kn faisant dér-id(Miient sancti(»mier sa loule-puissance pal" la Convention enliaiiKM' à sa suite |)ar conlrainle morale ((Il (diilrainle de fait; mais pour Inii i\i'> partis (diniiie poui" l'aiilre, le concours des iiiasse> ('lail ('galemeiil in-eessaire, et d(''i;'i les masses se retiraient. C'esl ce (pie seiilaieiil à la Convention, iiiêine les plus timides ; e| .ni^si (piainl, |ir(''C(''d('', connue au :U mai, |)ar une dt piilali(»n iU'> .Jacobins, Kobes-
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pierre vint tenter sur l'Assemblée l'effet ordinaire de sa parole, la trouva-t-il toute changée. Ses ennemis faisaient corps, et, la majorité lui mancjuant, l'abîme s'ouvrait. Ouelle ressource, en effet, lui restait-il? L'appel à l'insurrection? Mais le peuple y restant sourd, c'était la mort.
La Convention, après avoir frappé do ses décrets Robespierre elles conspirateurs j)lus hardis (|ue le malheureux, presque malgré lui, avait été conduit à suivre, troublée, étonnée d'ellemême, inquiète, n'aurait pu mieux faire que de charger Merlin de la défendre. Il ne sufiisait pas d'avoir légiféré, il était urgent d'agir, et nul, dans le seindeTAssemblée, ne paraissait plus apte à diriger une action que celui qui venait de se former si brillamment à l'école de Mayence et de la Vendée. Mais n'étant pas engagé d'assez près dans les intimités de la conspiration, on lui avait préféré Barras, et Barras, en se choisissant des adjoints, n'avait pas jugé à propos de s'adresser à lui. Les affîdés l'avaient relégué au corps de réserve, lui qui ne s'était jamais plu (]u'aux avant-gardes. C'était déjà beaucoup pour lui de s'être résigné à ce rôle pendant les hostihtés de tribune, et il n'était pas de trempe à s'en accommoder sur le terrain des arni^es. Membre du Comité de la guerre, et tirant habilement parti, au miUeu de la confusion, de ce caractère officiel, il expédie du Comité, comme d'un quartier-général, des ordonnances aux brigades de gendarmerie des départements de la Seine et Seine-et-Oise, en leur donnant l'ordre de se rallier au plus tôt, et dès dix heures du soir, cette force importante se trouve effectivement réunie aux places indiquées et prête à seconder les sections. Mais il y avait à attendre ; et, en attendant, alarmé de l'isolement de l'Assemblée que le premier coup de main pouvait atteindre, il s'était mis, en proclamant les décrets, à attrouper le peuple pour en faire rempart à ses collègues, lorsqu'arrive précisément sur lui, à la tète d'un escadron de gendarmerie, le commandant-général Hanriot, décrété en vain d'arrestation, et courant les rues, au nom de la Commune, pour appeler aux armes. Peu s'en fallut que ce jour ne
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fût le dernier de Merlin. Man(|ué d'un coup do pistolet par Hanriot, il est enlevé à l'aide de sa longue chevelure par un des gendarmes, et déposé au poste du Palais-National comme désigné poui' le supplice : déjà, en effet, sans le savoir, il se trouvait mis hors la loi par le Bureau de police qu'avait érigé Rohespierre contre le Comité de sûreté générale. Mais à sa voix le poste s'électrise, et c'est lui-même qui, une pique à la hiain, marche à son tour sur Hanriot. Il parle à la troupe ce langage qui ne s'apprend que sur les champs de bataille, et lui rappelant les lois de l'honneur et de la Répubhque, décide les gens mêmes d'Hanriot à courir sus à ce forcené, et l'amène garrotté au Comité. Cependant, au miUeu de toutes les péripéties de ces préliminaires, la nuit était venue. Tout était prêt pour l'investissement de la commune, où se trouvaient réunis en comité de gouvernement les députés rebelles ; on savait déjà qu'ils s'agitaient dans le vide, comme on l'avait espéré : les faubourgs, frappés par l'énergie de la Convention et fatigués des Jacobins, avaient refusé de se rendre à l'appel du tocsin, abandonnant à elle-même la municipaUté. L'heure même conspirait contre elle ; il était minuit, et à peine restait-il çà et là, dans les rues d'alentour, quelques hommes disposés à défendre les imprudents ennemis de la représentation nationale. Merlin avait disposé en capitaine expert ses gendarmes : une i)artio avait été envoyée au delà de rilôtel de ville pour coupiT les communications avec les faujjourgs, et l'autre marchait par les quais, sous son commandement, de concert avec les contingents des secti(»ns conduits par Hourdon. Les insensés (jui, aussi dépourvus de force que de droit, rêvaient en ce moment l'usurpation de l'autorité souveraine, sont arrêtés honteusement comme de mauvais joueurs (|ue surprend une patrouille; et, poui' com|tléler la captuie, Merlin monte, en renti'ant, au Bureau de police, et y fait également saisir en séance, pour les adjoindre à leur chef, les administrateurs cpii, quelipifs heures auparavant, avaient audacieusemcnt signé sa mise hors la loi.
Le grand éclat de Robespierre avait duré un an. Investi par la faveur des Jacobins d'une sorte de dictature, il n'avait rien produit, au delà du stérile retentissement de son nom, que des proscriptions. En donnant à la démocratie l'exemple de la rébellion contre la représentation nationale au nom d'une populace revêtue par abus de langage du titre auguste de peuple souverain, il n'avait fait que préparer au développement de la Révolution, compromise d'ailleurs par son ineptie et son inhumanité, une suite de difficultés nées de l'insanie des gens formés à ses leçons. Dès à présent, il est sensible qu'aucun homme n'a été plus nuisible que lui à la République, non-seulement de son vivant, mais par son influence posthume. Nonobstant les sophismes allégués en sa faveur par les disciples qu'il a laissés derrière lui, le droit de la France le condamnera toujours, et l'on peut croire que Thistoire ne s'écartera pas beaucoup de la sentence prophétique inscrite par Merhn sur le tombeau qu'il avait contribué à lui creuser. « L'histoire dira peu de chose de ce monstre, elle se bornera à ces paroles : Dans ces temps, tel fut, à rintérieur, l'avilissement de la France, qu'un jongleur sanguinaire, sans talent et sans courage, nommé Robespierre, fît trembler sous sa tyrannie tous les citoyens. Tandis que douze cent mille guerriers versaient leur sang aux frontières pour la Répubh(jue, il la mettait à ses genoux par ses proscriptions. Elle y était encore quand des mains vengeresses la délivrèrent, et alors même qu'elle applaudissait à sa chute, elle n'osait se relever de toute sa grandeur. »
Merhn était animé d'un sentiment profond de la France et de son droit. De là son peu de sympathie pour les Girondins (1),
(1) Merlin, absent de la Convention pendant le débat entre les Jacobins et les Girondins, n'avait pris aucune part à cette lutte cruelle ; mais tout en regrettant qu'on eût violé dans ces derniers la Représentation nationale, il n'était nulle-
et, plus encore, son animosité contre les Jacobins. Tant qu'il ne s'était agi que de déterminer l'insurrection de Paris contre la royauté et les premiers entraînements de la France vers la République , l'institution de cette société lui avait semblé excellente, et il avait été l'un de ses partisans les plus ardents. Mais maintenant, l'ancien régime abattu et l'amour du nouveau allumé dans tous les cœurs, elle lui paraissait arrivée au terme de son service. Admirable pour contrecarrer et miner un gouvernement, elle n'était plus que dangereuse du jour où il s'agissait de fonder et d'aiTennir. L'unité formait le principe le plus essentiel de la Républi(jue, et cette grande association lui ('tait manifestement contraire. Après avoir renversé les Girondins, en s'armant de leurs tendances au fédéralisme, elle tombait elle-même, par une autre voie, dans un fédéralisme plus redoutable encore. La solidité d'une nation se détruit en effet de deux manières : ou par l'établissement de sociétés territoriales indépendantes, ou par celui de sociétés générales qui, assises dans toute l'étendue du pays, avec un esprit, des intérêts, une direction à part, y créent des divisions intestines plus fécondes peut-être en désordi;es que les séparations géographiques. Ou la société des Jacobins, enracinée dés lors dans tout le pays par ses succursales et ses correspondances, suivrait les
ment disposé en leur faveur. Lorsque, à la suite du 9 tlicrmidor, le parti qui leur était demeuré attaché voulut qu'ils fussçiit rappelés par acclamation au sein de l'assemblée, Merlin, sans s'opposer à ce rajipel, exigea du moins qu'il n'y fût procédé qu'après examen et suivant des formes régulières. Il com|)renait que si la Convention voulait garder le droit de poursuivre les Jacobins, il était indis|)ensable qu'elle ne se jetât |ias ètouidiment dans les bras des Cirondins. w Et moi aussi, dit-il dans la séance du 29 vendémiaire, je veux la sévérité des principes, et je ne souffrirai jamais qu'on nous ramène à la tyrannie par la persécution. On vient de préjuger l'innocence de nos collègues (les députés incarcérés à la suite du 31 mai) ; j'aime à y croire ; mais vous avez décrété qu'il vous serait fait un rapport sur leur compte : vous devez l'attendre. C'est parce que vous voulez qu'on examine sévèrement la conduite actuelle^des Représentants dupcn|)lc (ceux qui continuaient à soutenir les Jacobins), (pi'il faut aussi examiner de la même inanièrc celle de ceux-là. Je ne sais pas ce qu'ils ont l'ait : je combattais alors à Mayence ; mais je sais qu'ils sont accusés d'avoir protesté contre les décrets de la C.onvenlion. Cette accusation est assez importante pour mériter d'élrc examinée. »
mêmes voies que la Convention, et alors elle était inutile ; ou elle contiiuierail à en cheivlier d'autres, et alors il se formait dans la République deux puissances, deux assemblées, deux tèles, l'une supérieure par l'autorité de droit, l'autre par l'autorité de fait, cliaeune en guerre sourde ou déclarée contre l'autre.
Les doctrines qui avaient fini par prévaloir dans cette espèce de congrégation n'effrayaient pas moins Merlin par leur excentricité. De patriotes qu'ils étaient dans l'origine, les Jacobins, sous l'influence de l'exaltation croissante de la fièvre populaire, s'étaient peu à peu laissés aller à ne plus être que des sectaires. Enivrés par Robespierre et Rousseau, ils glissaient, sans s'en apercevoir, de l'égalitarisme au communisme, et Babeuf allait en effet bientôt jeter au vent le dernier mot de cette démagogie insensée. Il ne s'agissait plus pour eux de la France, mais d'une société cbimérique née de leur cerveau, et qu'ils prétendaient introniser même de force. La proclamation de la souveraineté du peuple, de la représentation nationale, de l'éfigibilité du gouvernement, l'établissement de l'unité territoriale, de la liberté civile et politique, de l'égalité devant la loi, de l'égale admissibilité aux emplois, de la gratuité de l'instruction, de l'assistance publique, le mouvement imprimé à toutes les puissances de l'esprit et de la nationalité pour le progrès de la civilisation et l'amélioration sous tous les rapports de la condition des classes inférieures, en un mot l'ouverture devant la politique de tous les borizons de la perfectibilité, n'étaient à leurs yeux que des préliminaires sans valeur; et, à moins que d'aboutir à leur utopie, la Révolution n'était rien. De là leur arrogance à l'éiiard de l'Assemblée. Quiconque ne marchait pas avec eux n'était pas seulement ennemi, mais criminel; et ressuscitant au nom du dieu de la nature le même droit que les prêtres romains au nom du dieu de l'Evangile, il ne se faisaient pas scrupule de tendre à l'harmonie sociale par l'extermination de tous leurs adversaires. Aussi, tout en prêchant, comme Robespierre, la vertu, ne propageaient-ils en réahté que la haine, la discorde et la fureur.
. Ils en étaient venus à ce degré de fanatisme où le sang des hommes ne compte plus, et ils en versaient à plaisir, comme par un hommage légitime à cette idole sauvage et sans consis^ tance que dans leur frénésie et leur aveuglement ils appelaient la patrie. C'est là ce qui préoccupait surtout Merlin. Ces sentie ments d'inhumanité si propres à compromettre la Révolution devant l'Europe et la postérité, ces doctrines, suhversives de toute nationalité, soumettant à l'arbitraire du peuple des capitales le sort des assemblées, ces appels permanents aux insur-r rections et aux supplices, constituaient à ses yeux des dangers encore plus redoutables que la proclamation du système : « L'effet des utopies se dissipe, disait-il, mais le sang versé contre le droit fait une tache qui ne s'efface jamais. »
Aussi, bien convaincu par l'étude du caractère et du personnel de cette société de l'impossibiUlé de la régénérer, n'avaitil rien plus à cœur que de voir la Révolution se dégager de toute solidarité à son égard. Il voulait que la France nouvelle la mît d'elle-même au ban de l'histoire, comme un dérèglement éphémère, en la frappant d'un vote solennel, ainsi qu'elle avait frappé Robespierre. Comme les Jacobins auraient triomphé avec celui-ci, il entendait qu'ils fussent anéantis avec lui. C'est pourquoi il accusait la Convention d'avoir manqué d'énerr gie au 9 thermidor. La salle des Jacobins, pendant cette nuit décisive, avait été fermée sans résistance : il aurait fallu, disait-il, leur défendre de la rouvrir. Rien n'eût été plus facile, selon lui, que de profiter de la victoire sur le corps principal pour mettre aussitôt en déroute, sans coup férir, toute l'armée ; et, faute de l'avoir fait, l'Assemblée s'exposait à voir l'ennemi, remis do sou émoi, reprendre contre elle, avec plus d'âpreté que jamais, ses anciennes positions. Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que, prévoyant les embarras qui allaient naître, il osait dire à ses collègues, encore enivrés de leur triomphe, « (pie les choses n'avaient été faites qu'à demi. » En effet les Jacobins c ominençaient déjà à relever la tête. Le peuple, après b-^s avoir un instant abandonnés, effiavé main-
tenant par la crainte d'une réaction trop vive, semblait leur revenir; et raffermis, en quelque sorte, par la chute même de Robespierre, qui avait fait cesser toutes divisions entre les partis extrêmes, ils se croyaient de nouveau les maîtres de Paris. Le 8 fructidor, ils reparaissaient devant la Convention, lui intimant sous forme d'avertissement, comme sa longanimité les avait trop longtemps accoutumés à le faire, leur volonté. « Représentants du peuple, disait leur orateur, la société régénérée des Jacobins, rendue à son énergie primitive, vient vous dire des vérités indispensables, vous demander des mesures que le salut public commande. » Mais cette fois, l'Assemblée, au lieu d'écouter tête baissée pour s'incliner ensuite devant les injonctions de l'assemblée rivale, se sentait dans des dispositions toutes différentes, et son président était digne de les comprendre. C'était Merlin. La députa tion des Jacobins trouvait en lui à qui parler ; sans emportement, comme sans emphase, il sut leur rappeler laconiquement les deux termes de leur histoire, et leur montrer en deux mots la juste place où ils avaient désormais à se tenir devant la représentation nationale.
« La République, dit-it, n'oubliera jamais ce qu'.elle doit à la société si honorablement calomniée par les rois. Les Jacobins ont puissamment contribué à la chute du trône ; et, dans ce moment même, beaucoup de ces généreux amis de la liberté cimentent de leur sang, à la frontière, les droits du peuple qu'ils ont précédemment défendus par leur éloquente et courageuse énergie. Ceux-là ne sont pas les amis de quelques hommes : ils n'aiment et ne voient que la patrie ; ceux-là n'ont pas prêté serment à la Commune criminelle, pendant que, seule, abandonnée à elle-même, mais forte de ses principes et de l'amour ardent du peuple et de la hberté, la Convention nationale attaquait, accusait et renversait en un instant le tyran que des pervers défendaient encore à votre tribune. Vous avez désavoué ces monstres, vous les avez proscrits : ils tomberont bientôt sous le glaive des lois ; faites davantage
aujourd'hui; prouvez que vous voulez en effet le gouvernement révolutionnaire, qui peut seul nous conduire à la paix et au bonheur, en donnant l'exempliî de la soumission aux lois, et en dirigeant vous-mêmes l'opposition contre les ennemis du peuple et de la représentation nationale. »
Les Jacobins étaient loin de là. Leur exaltation se développait de plus en plus. Dépossédés de leurs positions dans les comités, dans les administrations, dans les départements, ils se sentaient perdus s'ils ne se hâtaient de reprendre une offensive vigoureuse. Défaits par surprise au 9 thermidor, rien ne les empêchait de tenter de nouveau la même partie. La Convention avait exigé d'eux l'élimination de ceux de leurs membres qui s'étaient signalés dans la rébellion de la Commune, mais comme elle s'en était remis à eux pour cette opération, leur ancien personnel s'était réintégré peu à peu. Sauf Robespierre et ceux qui avaient succombé avec lui, qu'y avait-il de changé dans leur situation? Rien, sinon une irritation rendue plus grande par le ressentiment et un désir plus ardent que jamais d'en finir avec une Assemblée dont les tendances se montraient si absolument contraires à la révolution telle que l'entendaient les égalitaires. Le péril pressenti dès l'origine par Merlin se découvrait donc; les rangs ennemis se reformaient ostensiblement ; et, sous l'influence des discours prononcés «à la tribune des Jacobins, les esprits s'échauffaient jusqu'à vouloir préluder par l'assassinat à l'insurrection. Tallien qui, le premier, avait donné le signal du soulèvement contre Hobespierre, et qui semblait présider maintenant à la nouvelle politique inaugurée parrAssemblée,venaitd'ètre frappé parlamainde l'un (les sectaires. Le bruit de l'atlenlat avait ranimé la Convention tpii, indignée et frémissante, paraissait prête à se remettie eu mouvement contre ces incorrigibles adversaires. Merlin, qui n'attendait (pi(! l'occasion, en iimlile .lussitùt pour essayer d'entraîner ses collègues en dépouilhuit du voile dans lt(]uel ils s'enveloppaient les Jacobins; et montant à la tribune sous le coup de la communication émouvante qui vient de se faire :
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« Il est temps, s'écrie-t-il, de tout dire à la Convention ; il est temps qu'elle ouvre les yeux sur le précipice dans lequel on veut l'entraîner, et qu'elle fasse un pas en arrière pour frapper plus sûrement les ennemis du peuple. Existe-t-il des continuateurs de Robespierre ? Voilà la question qu'il faut examiner, et le sang d'un patriote qui a coulé cette nuit me semble l'avoir résolue. Le peuple ne veut plus désormais deux autorités. Il veut que le règne des assassins finisse. Il ne pense pas que les amis de la justice, ceux qui, les premiers, osèrent la prècber, qui, armés du poignard de Brulus, traînèrent Robespierre à cette barre, il ne pense pas que ceux-là aient jamais l'intention de le ramener sous le régime tyrannique. Eh bien, citoyens, je vous dénonce ici les assassins de mon pays, ceux qui, dans l'Assemblée législative, ont voté à côté de moi pour les principes, et qui, maintenant, à côté de moi, votent en sens contraire; je vous dénonce ces hommes qui ont eu l'impudeur de dire dans une société trop fameuse, dans une société qui a puissamment aidé à renverser le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, veut renverser la Convention... (la fin de la phrase se trouve perdue dans les applaudissements); je vous dénonce ces hommes qui, teints du sang des malheureux qu'ils ont sacrifiés à leurs vengeances personnelles, voudraient aujourd'hui couvrir tant de forfaits en ramenant la terreur sur le tribunal qui doit les juger, en effrayant la Convention. Ne vous y trompez pas, citoyens, ceux qui sont, comme je viens de le dire, couverts du sang des Français ; ceux qui rappellent sans cesse ce gouvernement terrible dont tous les vrais amis du peuple voudraient ensevehr la mémoire et arracher le souvenir à l'histoire; ces hommes n'ont d'autre intention que d'opprimer la Convention pour parvenir à leurs fins. Lisez la séance qui a eu lieu hier aux Jacobins, vous y verrez que les victimes sont indiquées, et que des représentants du peuple sont mis sous le poignard. Entendez cette phrase prononcée aux Jacobins : « Des mesures de sûreté générale ont été prises, il s'en prépare encore d'au-
très dans le silence. » Voici encore une autre phrase dite hier, et qu'il est hon de citer : « Les crapauds du marais relèvent la tête, ils en seront plus tôt anéantis. » Un membre a proposé ensuite qu'il fût fait à la Convention une députation qui serait accompagnée des tribunes, et qui présenterait une adresse dont voici le sens : « Il est temps que la Convention dise si elle est déterminée à sauver le peuple. » Répondons à l'insolent interrogateur que la Convention est déterminée, en effet, mais non pas à sauver le peuple, car le peuple a prouvé qu'il saurait se sauver lui-même dans tous les temps, et ce peuple généreux qui abat les tyrans et donne des lois à l'Europe^j n'ira pas chercher pour cela le bras des assassins. Le peuple sait que son centre est ici ; il sait que le séparer de ses fidèles représentants, c'est amener la guerre civile ; il sait que, dans le choc des passions, les aristocrates, les patriotes, les modérés, les anarchistes, s'entre-égorgeraient; il veut que la justice dirige son bras ; il ne veut pas intimider l'innocent, il ne menace que le coupable. Considérez aussi quels sont ceux que l'on a nommés pour rédiger l'adresse : c'est Carrier; c'est Royer, substitut de Fouquier-Tinville ; c'est Billaud-Varennes. On a ajouté qu'aujourd'hui le mot de Vive la Convention était le mot de rahiement des aristocrates. Je crois en avoir dit assez pour déterminer la Convention, sinon à fermer la société des Jacobins, du moins à défendre à aucun do ses membres d'y assister. »
La Convention hésite, et sans se décider à sortir encore de sa lunganimité à l'égard des Jacobins, elle se borne à charger ses comités de lui faire un rapport sur l'état de la République. Mais la semaine suivante était à peine écoulée, que les nouvelles arrivées des départements jetaient par elles-mêmes, sur le point critique de la situation, un jour plus significatif qu'aucun iMp|iort. Les représentants en mission k Marseille venaient de découvrir dans cette ville les fils d'une vaste conspiration destinée à incendier tout lo Mi(H en y rétablissant de vive force le règne de la terreur. I^a Convention, qui était
au moment de se rendre à la fête instituée, par un renversement d'idoles, en l'honneur de Marat, rentre aussitôt en séance, et ordonne que la société des Jacobins de Marseille soit épurée par le soin des représentants en mission, invités, par le même décret, à faire respecter par tous les moyens nécessaires la représentation nationale. Merlin reparaît à la tribune, et, montrant que la société de Marseille n'est qu'une ramitîcation de la société de Paris, il conclut qu'il est impolitique et illogique de frapper l'une sans l'autre. « Représentants d'un peuple que vous devez amener le plus promptement possible au bonheur, ce ne sont pas, dit-il, des invitations à nos collègues qu'il faut aujourd'hui ; ce qu'il faut, ce sont des mesures assez fortes et assez décisives pour que l'on sache que vous avez recouvré votre énergie. Songez que c'est dans le principe qu'il faut savoir frapper les factions naissantes. Si vous n'aviez pas accordé d'abord à vos anciens comités des décrets presque indifférents, ils n'en auraient pas exigé ensuite de dangereux, et vous n'auriez pas été opprimés. Décrétez; le peuple est là pour faire exécuter vos lois. Vous venez de couper la trame de la conspiration du Midi contre la représentation nationale et l'unité de la République; ayez maintenant le courage de voir quelles étaient les ramifications de ce projet si souvent conçu et toujours avorté. Si vous doutiez qu'elles soient attachées ici, là! (applaudissements) je vous dirais de relire les criminelles séances de cette société du 9 au 10 thermidor. Vous verriez dans sa correspondance avec Marseille que les égorgeurs, après avoir blâmé vos lois bienfaisantes, après vous avoir menacés publiquement de l'assassinat et avoir préparé des mesures dans le secret, ont demandé des secours à Marseille pour soutenir leur autorité défaillante, et que la société de Marseille leur répond : « A la voix des Jacobins, un bataillon est venu se joindre aux Parisiens le dix août pour renverser le trône : Jacobins, parlez, et nous arrivons encore ! » Et contre qui, si ce n'est contre la Convention nationale et les bons citoyens? Quelle autre preuve voudrait-on
de l'existence d'une confédération de tous ceux qui pleurent Robespierre et regrettent son régne? Convention nationale, jusques à quand souffriras-tu à côté de toi une puissance que le peuple n'a point voulue ; (jui demande et qui reçoit des promesses de renfort ; qui ti(Mit à sa disposition des bataillons; qui corrompt l'opinion ; (jui dit que les aristocrates seuls crient Vive la Convention ; (jui retire son afliliation à une société qui ose prendre le nom d'Amie de la Convention; pour qui enfui l'attachement aux principes éternels est une raison d'exclusion ; l'amour de la justice, le désir de la paix et du bonheur public des preuves de conspiration avec Pitt, Cobourg et le roi de Prusse? N'oserez-vous pas, enfin, vous prononcer avec le peuple ; avec le peuple qui connaît vos ennemis et les siens; avec le peuple qui ne veut pas dans la République d'autre autorité que celle dont il a investi la représenlation nationale ? Les assassins de mon pays, les conspirateurs de la nuit du 9 thermidor, existent encore à côté de vous, et vous ne les avez pas frappés! Attendez-vous donc que ces agents du tyran renversé, redoublant d'audace, viennent encore une fois vous braver, vous insulter, et réussissent enfin à vous renverser? Citoyens, voulez fermement, et leur règn(^ est détruit. (Merlin, s'écrie-t-on, montre le bout de l'oreille : il veut détruire les sociétés populaires.) Non, répond-il, je ne veux pas détruire les sociétés populaires qui, fidèles à leur institution, respectent les lois, les expliquent au peuple, surveillent les autorités et démasquent les fripons. Mais je veux que l'on punisse les criminels, les ennemis de la liberté, les conspirateurs, quel que soit leur refuge; et, puisqu'il est démontré que Idut ce ([u'il y a de gens qui ont perdu à la chute de Robespierre trouve asile et protection dans la société (jue j'accuse ; que celle société est encore celle du 0 thermidor; que dans ses tribunes on pleure le t\ran; (pif là sp trouvent toujours les mêmes bacchantes et les mêmes agents de conspiration qui ont assailli Collot lorsqu'il accusait, le 8, le tyran à la tribune; puisqu'il est certain (jue cette Société correspond avec Marseille dans le
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même sens qui vient d'exciter votre indignation et de nécessiter des mesures, je demande que la Convention nationale fasse apposer les scellés sur le comité de correspondance des Jacobins, et (jue leur société soit épurée comme vous venez de le décréter pour la société de Marseille. »
Cette fois encore la Convention passa outre. Billaud prit la parole après Merlin, et, sans lui répondre, invita simplement l'Assemblée à se rendre sans délai à la fête du héros. En cherchant à temporiser, tout en flattant ainsi le peuple par sa condescendance, la Convention s'eslimait jilus habile que Merlin qui ne songeait (|u'à lui faire prendre, au centre des partis, une large et hardie position ; mais l'on peut croire que la Convention se trompait, car, dans les temps de révolution, c'est justement dans l'audace que consiste la suprême habileté : les masses se rendent volontiers à (jui elles voient du cœur, et l'attitude énergique de Merlin était plus faite pour les conquérir que la vacillation de ses collègues. Cependant, tout en résistant à son impétuosité, la majorité ne s'applaudissait pas moins de son concours, car, sans vouloir sortir de l'inaction, elle ne jugeait pas inutile de le laisser [comme une épée de Damoclés sur la tête de ses ennemis. C'est un sentiment qui se laisse apercevoir, non-seulement dans le choix de Merlin pour la présidence et dans les applaudissements chaleureux donnés à ses discours, mais dans des témoignages dont nous citerons seulement le suivant, emprunté à l'un de ses adversaires de la plaine : « Plus énergique qu'adroit, dit Dussaulx, plus terrible aux ennemis que redoutable aux sophistes , d'une physionomie vraiment martiale , célèbre par la bravoure qu'il montra au siège de Mayence, Merlin de ïhionville était d'une grande ressource pour la majorité. »
Les difficultés de la situation devenaient pourtant de jour en jour plus sensibles. Une position mitoyenne ne convient en effet à la conservation du pouvoir qu'à la condition d'être fortement occupée, sans quoi les partis extrêmes, devenant assez puis-
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sants pour se faire rnutiielleinonl la guerre par-dessus le gou^ vernoment, celui-ci se trouve bientôt annihilé. C'est ce qui menaçait d'arriver à la Convention. Le maintien de la société des Jacobins dans un moment où les esprits, après une agitation violente, tendaient de tous côtés à se calmer, loin de profiter à la cause de la Hépubli(iue, n'avait servi qu'à raviver le parti contraire. Les loyalistes surgissaient devant les provocations de cette société avec une animosité correspondante ; et s'écriant que l'on visait à ramener le régime de la terreur, tandis que, de leur côté, les Jacobins dénonçaient à grands cris le retour imminent de l'aristocratie et de la royauté, une véritable guerre civile tendait à s'établir autour de l'Assemblée inerte et silencieuse. Persévérer dans une telle neutralité c'était s'anéantir. Il était urgent de frapper, et, pour atteindre le désordre dans son principe générateur, c'était sur la société des Jacobins qu'il fallait se décider à frapper en premier lieu. La Convention, à bout de forces, fut donc, en définitive, obligée d'en revenir au parti qu'un homme d'état résolu n'eût pas manqué de prendre à l'heure même de la victoire du 9 thermidor; mais, par l'effet même du délai, la mesure avait alors perdu de sa valeur : d'une part, le parti royaUste avait eu le temps de se ranimer, et de l'autre, en agissant contre les Jacobins, le gouvernement semblait désormais agir avec lui et pour lui ; \àuU' immense, dont les suites, pour le malheur de la République, ne devaient pas tarder à se développer.
Ce fut le 25 vendémiaire, deux mois et demi après la journée de thermidor, qu'au nom des trois comités réunis, fut enfin présenté un projet de décret sur la poHce des sociétés populaires, destiné sp(''cialement à réduire les Jacobins. La résistance fut vive. Los |)arlisans des anciens comités se voyant enlever leur dernier appui, se récriaient à l'envi, demandant à l'Assemblée un ajournement; Merlin, avec celte ardeur qu'il parlait à la tril)une comme sur les champs de bataille, suivant l'expression d'un historien, enleva le vote. « Citoyens, dit-il,
lorsque vous avez décrété la République, vous vous êtes tous levés d'un commun accord, et personne n'a demandé ni renvoi ni rapport. Depuis plusieurs jours vous avez chargé vos comités de vous présenter les mesures qu'ils vous proposent aujourd'hui. Us ont vu les circonstances s'aggraver de plus en plus, et ils ont estimé qu'elles ne leur laissaient pas même le temps de rédiger un rapport ; ils ont pensé que vous sentiriez suffisamment la nécessité des mesures en réfléchissant que, même depuis le 9 thermidor, ces sociétés n'ont pas cessé de vouloir rivahseravec la Convention. Citoyens, il ne faut pas craindre d'aborder cette caverne. Il faut prendre des mesures telles que les intrigants et les meurtriers en soient expulsés, et que les citoyens qui veulent réellement sauver la République puissent s'y réunir et y peser avec tranquillité les graves intérêts de la patrie. Je demande donc qu'ainsi que vous avez décrété la Répubhque sans renvoi ni rapport, vous décrétiez de même aujourd'hui le projet qui doit la sauver. » Et aux applaudissements couronnant cette brève harangue, fut immédiatement votée toute la loi, résumée dans son premier article : « Toutes aflîliàtions, agrégations, fédérations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre sociétés, sous quelques dénominations qu elles existent, sont défendues comme subversives du gouvernement et contraires à l'unité de la République. » De ce jour fut frappée, dans le principe même de son existence, cette grande association qui, couvrant le pays de ses quarante-quatre mille affiliations, avait, pendant un instant, formé en France une autre France ; jour à jamais déplorable pour ceux qui s'imaginent que la Révolution devait avoir pour effet de métamorphoser la nation en une société de cénobites, mais digne de tous les éloges de l'histoire, s'il est vrai que cette même Révolution n'impliquait en réahté qu'un développement réguher de la civihsation et de la hberté.
in YIE DE MERLIN DE THIONVILLE.
La position prise dès lors par la Convention aurait dû être franchement démocratique : d'une part les utopistes du passé, de l'autre les utopistes de l'avenir, et au centre l'Assemblée s'appuyant sur le sentiment de la nation. Mais il était à craindre qu'ayant eu besoin d'incliner du côté des royalistes pour se l'enforcer contre les Jacobins, elle n'en vînt à se laisser insensiblement entraîner jusqu'à ce milieu trompeur qui se fonde sur la bourgeoisie, dans un prétendu équilibre entre la noblesse et le peuple. Merlin, qui n'avait pas voulu sympathiser avec ceux qui visaient à créer une France nouvelle en dehors de cette féconde bourgeoisie qui, dans le commerce, l'industrie, les mœurs, les lettres, même l'armée, forme en ({uehjue sorte la fleur du pays, ne se sentait pas plus satisfait de ceux qui, non moins injustes et non moins impohtiques, songeaient à constituer l'Etat en dehors du peuple, qui en est la racine naturelle. La prospérité de la nation ne lui paraissait pas moins liée à l'une des deux classes qu'à l'autre, et son bonheur eût été de les voir concourir toutes deux également au mouvement de la République.
De là SCS instances à la Convention pour l'exciter à déployer toute son énergie, à se renfermer dans la conscience de son droit et de sa force, à s'abstenir sévèrement de connivence avec aucun parti. Cette altitude lui sendjlail la condition indispensable d'un gouvernement solide, et un gouvernement de cette espèce lui semblait seul capable d'assurer l'ère nouvelle en v faisant enfin régner, après tant de tunmltes et de violences, la justice et la paix ave(; la liberté. Ainsi, au conmiencement <le 95, à propds (les nouvelles mesures de |M»lice par les(pielles il ('•tait (lueslidu lie renqilacei- b^s certiticals de civisme: « Cil(jvens, disait-il, ce (pril j'aul pour assurer la tr;in(|nillilc et la lilieitt', c'est un gouveiiiciiieut, et un gouvemeiueut ferme. (Jue le ui'itre le soit donc! (|n"il ne ci'aigne jias de frapper à la
fois et les agitateurs et les intrigants (les démagogues et les royalistes). L'Assemblée applaudira à ses mesures, et le peuple avec elle. Nos armées pulvérisent les ennemis de l'extérieur : que, de son côté, le Comité de sûreté générale appesantisse une main de fer sur tous ceux de l'intérieur. » Ni chouans, ni terroristes, c'était sa devise; et il y ajoutait, comme complément nécessaire : concorde dans l'Assemblée. C'est ainsi encore qu'à propos du rapitel des Girondins, regrettant que la Convention, au lieu de prendre les devants, se fût, en quelque sorte, laissé imposer par la réaction cette réparation tardive : « C'est de la paix de cette Assemblée, disait-il, que dépend la paix du globe entier. C'est toujours tarder trop longtemps à faire le bien que de ne le point faire de son propre mouvement et de ne s'y décider que sur des sollicitations réitérées. Songez, citoyens, (jue si les lois ne sont que des moyens du plus fort contre le plus faible, une tyrannie succédera toujours à une autre, et que nous demeurerons perpétuellement entourés des mêmes maux. Je crois que, tous, nous formons le même vœu, celui de la prospérité de la République, pour laquelle nous nous sacrifierions nous-mêmes avec joie. Eh bien, je vous le demande, est-ce préférer son pays à soi-même que de se livrer sans cesse à ses haines particuhères? Ne nous occupons désormais, citoyens, que du pays lui-même; et après avoir fait juslice de ces hommes affreux qui l'ont si cruellement désolé, tirons un rideau impénétrable sur le passé, et que ce rideau soit assez épais, s'il est possible, pour dérober à l'histoire des erreurs dont la Convention et le peuple français tout entier ont été les complices. »
Mais était-il possible à la Convention de jeter sur son passé le voile auquel Merlin, dans ses aspirations vers l'avenir, revenait sans cesse? Réunissait-elle les conditions nécessaires pour s'opposer efficacement à une réaction? Etait-elle assez solide ellemême pour donner force à un gouvernement? Il suflît, pour répondre, de se rappeler son histoire. Sans doute il serait injuste de lui imputer trop rigoureusement à crime ses varia-
lions, car elle s'esl malheureusement trouvée dans dfs rirconslauces qui les rendaient peut-être inévitables; mais il l'aut du moins reconnaître que ces variations n'avaient pu manquer de porter de mortelles atteintes à son autorité. Dans les temps ordinaires, la France possède deux représentations, une représentation libre, qui est la population de Paris, et une représentation officielle, (jui est le corjjs des législateurs ; l'un».' ipii fait l'opinion, l'autre qui fait les lois; et c'est un grand avantage pour celle-ci de pouvoir s'éclairer sans cesse au flambeau de celle-là et d'être ainsi en mesure de garder perpétuellement fidélité, jusque dans les nuances, à l'ensemble de la nation dont elle doit demeurer perpéturllement l'image. Pour les lettres, pour l'aristocratie, i)Our l'industrie, la capitale forme effectivement chez nous le résumé le plus exquis de la vitalité du pays, et la France tout entière se plait à s'y mirer. Mais, dans les temps de crise, cette heureuse combinaison s'évanouit ; les lettres se troublent, l'aristocratie s'efface, et la classe laborieuse reste seule debout, sans contre-poids, et surexcitée encore par la misère, suite inévitable de l'interruption des travaux de luxe qui forment son lot. Au lieu de l'harmonie, la division éclate donc, et coinme la puissance de fait est dans les mains du peuple, installé dans la ville comme dans un camp, la situation de l'Assemblée, et par conséquent du pays, devient critique. Il suit de là que le principe de la représentation nationale, fondement de toutes les grandes républiques, ne peut être assuré chez nous (lu'à deux conditions: la première, que le itcuidc, parla vertu de son éducation civique, soit pénétré, envers ce principe, d'un respect religieux; la seconde, r|ue le corps législatif, pour paralyser d'avance toute idée (rii)sni'iecti(tn, soit maître de s'entourer à volonté dune force suflisantr pour iiii|(oser obéissance à ipii serait tenté d'v raanqiier. Or, dans la Hévolution, ces deux conditions faisaient malheureusement défaut l'inie connue l'autre. La population de Paris, égarée par de fausses doctrines et jiar renivrement de la souveraineté populaire encore mal comprise, loin de se
regarder coiniiie subortloiinée à rAsseinblée, se cunsidéruit au contraire comme investie à l'égard de celle-ci d'une supériorité légitime ; et, en même temps, la guerre absorbant toutes les ressources de l'armée, l'Assemblée se trouvait isolée au milieu des flots de Paris et livrée à merci. Que pouvait-elle faire? Résister au peuple : c'était se faire briser, el entraîner dans sa ruine la République tout entière ; céder : c'était sauver provisoirement le régime nouveau en lui maintenant des apparences légales jusqu'à des temps meilleurs ; mais aussi c'était perdre sa majesté, et la majesté perdue ne se relève jamais.
Le 3J mai, placée en face du canon, son président lui-même menacé par le fusil sur l'ordre du commandant de la force armée de Paris, la Convention céda. Sur rinjonction d'une multitude exaltée, elle si- décima de ses prop^res mains et passa sous le joug. En ce jour malbeureux, le principe national de la souveraineté représentative s'abaissa momentanément devant le princi[)(' lieJlénique de la souveraineté directe, érigé en droit, à son prolit, par la population de Paris. En réalité, les Jacobins furent maîtres. Leur club élaborait; sous son influence, les sections se décidaient, et communiquaient leurs volontés à la Commune, qui, sous forme de pétition, les transmellail à son tour à la Convention ; et celle-ci, leur donnant forme de loi, les faisait mettre à exécution par ses comités. Telle était, de l'aveu même de ses apologistes, la tliéorie çje ce gouvernement nouveau dans lequel l'Assemblée législative, décbuede la haute position qui lui appartient, se trouvait redescendue au niveau des anciens parlements. Placée au milieu de conjonctures aussi difficiles, la Convention avait-elle du moins conservé dans sa condescendance autant de dignité (ju'elle le pouvait, et u'avaitelle jamais cédé aux masses [)opulairos que sous l'imminence évidente! de ga destruction ? C'est ce dont, iiialhoureusement pour l'honneur de cette illustre Assemblée, l'histoire doutera peut-être ; et dès à présent, quel cœur vraiment républicain ne se sent ému, envoyant le président faire asseoir à ses côtés, en lui donnant l'accolade, la déesse de la raison, et l'Âsseniblée
elle-même, sur l'invitation de la Commune, se rendre à l'inauguration du nouveau culte, pour le déserter bientôt, sur une autre invitation, et accompagner Robespierre à sa fête, toute prête à figurer encore le lendemain, par complaisance pour le peuple, à celle de Marat. Et si la conscience parvient à tempérer sa légitime révolte devant de tels tableaux au souvenir de l'indifférence de cette époque en matière de religion, ne se soulèvet-elle pas avec une ferveur qu'aucune excuse n'atténue, envoyant l'Assemblée voter, au mépris de la justice éternelle, sur le pre-. . raier signe de l'homme des Jacobins, l'affreux décret de prairial digne de l'exécration de tous les siècles? En vain, allégueraiton que grâce à cette audace d'une part et à celte abnégation de l'autre, la Révolution s'est défendue ; ce qu'il faudrait démontrer, c'est que la Révolution n'aurait pu se défendre autrement, et d'une façon plus héroïque, au moyen de la représentation nationale abandonnée à elle-même dans la majesté de son initiative et de son indépendance. La tâche imposée à la Révolution n'était pas de défendre momentanément la République, mais de la fonder; et le devoir de ses représentants était par conséquent d'imprimer à cotte forme de gouvernement un caractère assez ferme pour lui donner durée , de ne pas l'exposer, en l'exagérant, aux reprises victorieuses des réactions, enfin de la consacrer à l'émulation de la postérité par un exemple sans tache. Que de difficultés, au contraire, ne nous ont-ils pas préparées, dans le désordre de leur politique, en nous léguant à la fois la charge de soutenir la supériorit(' du droit nouveau et la responsabihté des excès que la première apparition de ce droit a fait naître ! Et (jui n'avouera, si la {tassion ne l'aveugle, que l'œuvre générale d'affranchissement (pie s'étaient proposée nos pères nous serait aujourd'hui plus facile, si de tels précédents ne la contrariaient ! à ce point (pi'il serait plus avantageux peut-être aux intérêts de l'avriilr quf le légiinc nouveau lut encore, comme en 89, dans la région sereine des idées, que d'être entré, ainsi que la mémoire n'en subsiste (jue trop, dans celle des faits.
Rien ne pouvant éteindre tant de souvenirs jusqu'à rendre à la Convention sa première vertu, la logique ne laissait donc d'autre ouverture que de faire appel à la France pour la production d'une Assemblée nouvelle ; et ce parti était même d'autant plus instant que la réaction royaliste ne cessant de s'étendre, il était à craindre que les élections, pour peu qu'on les difïeràt, ne fussent exposées à en subir l'influence, et (jue, par conséquent, la Révolution, au lieu de reprendre carrière avec plus de fermeté, ne fût au contraire plus en danger que jamais. Il résultait de là, il est vrai, un inconvénient considérable : la nécessité de donner cours à une constitution éclose aux plus mauvais jours de 93, et empreinte, par l'effet de son origine, des idées démocratiques les plus fausses. La loi, au lieu d'être formellement engendrée par le Corps législatif, ne devait l'être que par le peuple lui-même, débbérant en souverain dans ses comices. Mais ce point, si capital en théorie, était-il de nature à inspirer dans la pratique de sérieuses alarmes? L'effervescence de la nation ne pouvant manquer de se modérer par l'établissement d'un régime régulier et de la paix, l'avenir de la République semblait plutôt menacé par le trop d'indifférence que par le trop d'empressement des masses à l'égard des affaires publiques ; et conséquemment il n'y avait rien d'impolitique à consentir, au moins pour un temps, à toute mesure propre à entretenir chez les citoyens le sentiment de la haute dignité qui venait de leur être restituée par la Révolution, et qui, avec tant de droits, leur imposait tant de devoirs. Le peuple, en présidant sans cesse , d'après l'esprit de cette constitution, au mouvement de l'Etat, se trouvait excité à s'y intéresser ; il ne pouvait ignorer les lois, les ayant lui-même votées, ni prendre en haine le gouvernement, ayant concouru luimême au choix de ses agents. D'ailleurs, en réglant par les lois organiques l'application des principes généraux contenus dans la constitution, rien n'empêchait d'apporter d'avance des correctifs aux désordres et aux conflits les plus menaçants: sans compter que la facihté de révision, instituée par ce même pacte,
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en climinait (r.ivanco toul vicn durable. Do tous les dangers delà silnalion, le plus trraiid était incontestablement de prêter le flanc au royalisme, et c'était donc contre celui-là qu'il importait surtout do se mettre en garde, en bravant même, pour y parvenir, tous les autres.
Telles furent les raisons qui durent décider Merlin, la défaite des Jacobins use fois achevée, à se séparer de ceux auxquels il s'était réuni pour faire la guerre î'i cette société redoutable. Il élail dès lors sensible que les thermidoriens, plus portés par leurs opinions et par leurs goûts vers la bourgeoisie que vers le peuple, songeaient à profiter de leur victoire pour revenir aux idées de r^Yssemblée constituante, et fonder le règne de la Révolution sur la classe moyenne au détriment de la classe inférieure; tendance funeste qui, on réduisant outre mesure la base légitime de la Uépublitpie, devait naturellement entraîner sa ruine, et contre Inquelle Merlin ne cessa de protester jus- (pi'à la fin de ses jours. Aussi dès qu'il la vit poindre, en â'accordanl même de loin aux dangers que lui faisait pressentir la renaissance du royalisme , sa prudence prit-elle l'alarme, et avec sa franchise ordinaire, sans calculer que par sa rupture avec le parti doiiiiniuil il s'exposait à rester seul, il rompit intrépidement, et })roposa à la Convention d'aller audevant du péril en se dissolvant sur-le-champ. D'accord avec son ami Merlin de Douai, animé comme lui, à cette époque, d'un libéralisme sincère, il prit la parole le 8 germinal, au milieu des disputes iiersonnelles devenues plus acharnées que jamais, et tint à ses collègues le discours suivant :
« Citoyens, le peuple français menacé par ses ennemis a levé une armée pour se défendre; mais il est arrivé que cette armée, au lieu de biillie l'euiuMui, s'est mise à se battre entre elle. Ouel spectacli^ nous présente-t-elle aujouni'hui ? D'un coté, je vois des vainqueurs; do l'autre, je vois des |)risonniers, et dans le milieu, un vaste tombeau remjjli des cadavres des soldats (pii, ;iu lieu de s'eiilii^-tuer, auraieul (h'i .^e réunir pour frapper eiisemblr rduieiui counnuu. l'Ji bien! un soldat (pii
fut à la bataille du dix août, qui était occupé aux frontières tandis qu'on massacrait ici le 2 septembre, qui défendait son pays alors qu'au 31 mai on conspirait contre la représentation nationale, enfin qui s'est encore trouvé à la bataille du 9 thermidor, sort en ce moment des rangs et dit au peuple : Peuple, on s'applique à te faire croire qu'une partie de cette Assemblée est liée aux royalistes et que l'autre est liée aux buveurs de sang. Comment, au milieu de telles discordes, y aurait-il à espérer de faire le bien ? Est-il possible qu'une Assemblée composée de tant de parties hétérogènes, et dont les dissensions perpétuelles ont fait peser sur elle tant de défiances, estil possible qu'une telle Assemblée soit capable de sauver la patrie? Non, il n'existe désormais qu'un seul moyen d'anéantir les ennemis de la Répubhque : c'est de faire marcher sur-lechamp la constitution. Que la constitution soit mise à exécution, et je vous réponds que les armées étrangères ne tarderont pas à être repoussées jusqu'au delà du Danube , car l'Assemblée qui viendra nous remplacer aura pour elle la confiance du peuple. Le peuple est fatigué des crises de la Révolution ; il a besoin de repos; il a besoin d'un gouvernement qui soit en état d'assurer aux citoyens probes et fidèles que l'échafaud ne les menacera pas. Vous qui êtes sincèrement attachés à la République, le moment est venu pour vous de l'affermir. Le sort de la constitution dépend des successeurs entre les mains desquels vous la remettrez. Craignez donc, si vous attendez plus longtemps, que l'intrigue ne s'agite, et que l'audace ne supplée au patriotisme et au talent. »
Il concluait en demandant que les assemblées primaires fussent convoquées sous un mois ; que l'on fit trêv i aux querelles personnelles, en déférant à la législature suivant le procès des anciens membres des Comités ; enfin que l'on s'engageât immédiatement dans le travail des lois organiques nécessaires à la mise en activité de la constitution. Merlin de Douai l'appuya, personne ne le combattit, et la Convention, sans se prononcer, renvoya la discussion à trois i<.»UJCS: Mais
trois jours après, le mouvement de germinal avait éclaté ; l'antagonisme entre la représentation nationale et la population de Paris avait repris feu ; et quand, après l'apaisement du tumulte, la Convention put revenir à la proposition de Merlin, ce fut pour nommer, sous le prétexte des lois organiques, une commission destinée à préparer l'abolition delà constitution de 93 et le progrannue d'une constitution nouvelle. La position de Merlin à l'Assemblée n'était plus tenablc ; et le 24 germinal, ayant remis les pouvoirs sur la force armée de la capitale dont il avait été investi durant le danger, il s'éloigna de la Convention pour ne plus la revoir, et alla de nouveau servir aux frontières la cause de l'avenir.
Merlin, en rejoignant les bords du Rhin, y trouvait la guerre roulant plus que jamais sur Mayence. Attaché à cette place par le sentiment de son importance et tant de souvenirs, il n'avait pas attendu pour y retourner les circonstances que nous venons de rappeler. Dès qu'il lui avait semblé possible de s'absenter de la Convention sans inconvénient, il en avait profité pour courir à la frontière. Parti de Paris à la fin d'octobre, il y était revenu au milieu de janvier pour la discussion contre les membres des anciens comités, et reparti aussitôt après, il y avait un mois qu'il était encore une fois de retour, quand il fit à l'Assemblée la rude proposition dont l'insuccès le détermina à la quitter de nouveau et pour toujours.
La situation des armées dans cette partie était redevenue à peu près la même qu'à l'époque où Merlin avait été obligé d'abandonner Mayence. L'ennemi qui, à la suite de la reddition de cette place, s'était avancé jusque sur la ligne des Vosges, y avait été battu, et inquiété d'ailleurs par le progrés de nos armes dans le Nord, il avait pris le parti de se retirer provisoirement sur la rive droite du Rhin, mais en se conservant
sur la rive gauche trois points par lesquels il lui était loisible de déboucher à volonté, Mayence, Saint-Goar et la tète de pont de Manheim. Ainsi, il ne cessait pas au fond d'avoir toujours le pied chez nous; tandis que, n'ayant même pas d'équipage de pont, il nous était impossible de le suivre dans son retranchement, où, libre de toute inquiétude, il réparait tranquillement ses pertes, prêt à se déployer de nouveau à la première occasion, et d'autant plus redoutable que, de Mayence, il pouvait en un clin d'œil s'élancer jusqu'à Luxembourg- qui, invincible au sommet de son rocher, nous bravjiit toujours. De ces divers débouchés, Mayence, tant par sa force que par sa position géographique, était pour nous le plus dangereux, et le Comité de salut pubhc n'avait pas balancé à en ordonner l'investissement; mais cet investissement, malgré des Hgnes de circonvallation formidables, avait plus de valeur pour empêcher un retour offensif de l'ennemi que pour déterminer la prise de la ville. En effet, composée réellement de deux parties, Mayence et Cassel, cette place ne pouvait être enveloppée qu'à moitié tant que nos armées se trouvaient exclues de la rive droite du Rhin ; et jouissant ainsi, comme une batterie sur le front d'une armée, d'une pleine communication avec sa base, elle demeurait à peu près imprenable. La clef de la campagne était donc le passage du Rhin, qui, nous donnant le moyen de compléter l'investissement de Mayence, nous ouvrait celui de débarrasser définitivement la rive gauche de tout ennemi.
Mais sur quel point effectuer ce passage capital? Dès son arrivée sur le Rhin, en novembre, Merlin avait désigné Manheim. La tête de pont de cette ville étant à la fois moins forte et moins solidement liée à la rive droite que Mayence, il fallait d'abord s'en emparer; puis, de cette position, forcer Manheim, soit par un bombardement, soit à la rigueur par un assaut. En même temps, on aurait essayé sur Mayence une action pareille, et en cas d'insuccès, comme il n'était que trop probable, il serait resté la ressource de faire marcher par Manheim des
forces suffîsanli'?^ pour compléter et achever le siège. « Pour le succès des opérations, écrivait trois jours après son arrivée Merlin de Thionville à son ami Merlin de Douai, il faut un général habile, sage et intrépide ; il faut en outre avoir Rheinfels et Saint-Goar, et consé(pienimeHt il faut l'aide de la colonne de Samhre-et-Meusc jusqu'à la reddition de ces petites places ; surtout, il faut que l'armée ne manque de rien; que la direction des vivres, que le commissaire général, que la commission des transports, répondent de la sul)sistance et des convois. Sans cela point de siège, point de guerre. » Dans ce peu de mots étaient comprises toutes les difficultés qui allaient assaillir Merlin dans la surveillance et la conduite générale de cette campagne. Point d'argent, point de vivres assurés, point de chevaux, un matériel insuffisant, une administration en désordre, trop peu de faveur du gouvernement pour cette partie si intéressante du tliècltre de la guerre, et par surcroit, en remplacement d'un général en chef incapable, un général en chef malveillant et trahissant : voilà les causes de la longue inaction de l'armée, et finalement de son échec, au moment où, à force d'activité de la part de Merlin, elle arrivait ta son but. En avril, le général Michaud ayant été obligé, par suite d'un accident, de se retirer, Merlin, qui se connaissait en hommes, avait désiré que Kléber fût mis à la tète de l'armée et l'y avait même placé provisoirement ; peut-être si le Comité de salut public avait consenti à cette nomination, la guerre, sous la conduite de cet habile et loyal cajiitaine, aurait-elle suivi un autre cours. Mais au lieu de Kléber, ce fut Pichegru, illustre en ce moment par une conquête à laquelle l'héroïsme du soldat et les singularités de la saison avaient plus contribué que son génie, qui fut appelé au commandement, et après trois mois d'une inaction que l'on peut croire calculée, ce général de bas étage, dans ces mêmes lieux où il était hier le familier des Jacobins, tout prêt à livrer à l'ennemi et la Uèpublique et l'armée, se mettait en relation avecCondè.
La correspondance de Merlin forme le plus précieux témoi-
g'iinpc do. 9-a ronslance et d»' son activité clans rotio mission difliciio. Non-seulemont il travaille avec une inlali^aljle sollicitude an service des approvisionnements et du personnel, mais il ne cesse d'avoir l'œil sur toutes les opérations militaires, qu'il remplit jusque dans leurs derniers détails de son initiative et de son exj)ériencc, et on même temps c'est lui aussi qui préside à l'organisation des pays conquis et à la réparation de leurs désastres. Par l'étendue et la diversité de ses pouvoirs, c'est presque im jtroconsiil, mais, par son caractère, c'en est un des plus beaux temps de Rome. Porté par les circonstances à cette haute position, il s'y montre homme de guerre plus encore qu'à Mayence et en Vendée. Le passage du Piliin est son idée fjxe. On le voit dans un va-et-vient continuel, le long du fleuve, de Mayence à Iluningue, flairant l'ennemi et rugissant de ne pouvoir l'atteindre. Il presse les sièges, il enrégimente des charpentiers pour lui construire des pontons, il fait étudier tous les passages, en remontant même jusqu'en Suisse, il combine les dispositions les mieux calculées, et conlianl dans les vaillantes baïotniettes (pii frémissent autour de lui, il savoure d'avance la victoire et la paix. Mais tout ce mouvement demeure vain; l'animation du représentant vient se briser devant l'impassibilité du général, qui, appuyé sur sa haute réputation militaire et la faveur du Comité, arguant de sa responsabilité, et avec trop d'apparences de raison, de l'insuflisance de ses ressources, refuse de s'engager et temporise. « Tu sais, écrivait Siéyes, du sein de la Convention, à Merlin, que la perte de cette campagne ou la continuation de notre inaction équivaudraient à une suite de batailles perdues, puisque le Trésor national se vide d'une manière irrémédiable. » Merlin ne l'ignorait pas, et son acharnement à sa triche le montre assez; mais Pichegru, malheureusement pour la République, ne l'ignorait pas davantage.
C'est ce qui donne le secret de cette campagne, dans laquelle toute l'activité est du côté du représentant, tonte la résistance du côté du général. La correspondance de Merlin marque ici
chacun de ses pas. Arrivé à l'armée le 1" novembre, il voit Rheinfels, comme pour saluer sa bienvenue, se rendre sans coup férir dès le lendemain ; le 9, il adresse au gouvernement de Manheim, sous la menace d'incendier la ville, sa première sommation pour la tète de pont ; le 10, il écrit à Desaix pour le décider à se charger du siège de Mayence et à l'activer ; le 20, il est à Luxembourg et s'occupe lui-même de disposer le blocus, prévoyant déjà la disette qui déterminera avant peu la reddition de cette place ; à la fin du mois, les ouvrages devant le fort de Manheim sont déjà assez avancés pour qu'on puisse le battre, et le 25 décembre, ce poste important, après une vive attaque, se rend à nous. Au printemps de 95, à la suite d'un hiver terrible , les hostihtés recommencent, mais sous Pichegru; aussi Merlin est-il plus que jamais en avant. Il comprend que la coopération des deux armées qui manœuvrent sur le Rhin au-dessous de la sienne est désormais indispensable au succès de la campagne, et il s'adresse à Paris pour l'y recommander. « Finissez tout de suite avec la Hollande, écritil, afin de rendre l'armée du nord disponible ; que l'armée de Sambre et Meuse agisse de son côté, et nous irons mettre tout le monde à vos pieds. » Pour en finir plus vite, il vise à jeter l'armée sur la rive droite par le Rhin supérieur, en même temps que l'armée de Sambre-et-Meuse s'y jettera de son côté par les environs de Cologne ; mais, cédant à l'influence de Pichegru, le comité de salut public ne souscrit point à ce plan, et Merlin se trouve réduit à en revenirau passage par Manheim. La position de cette ville est devenue plus critique ; l'armée du Rhin possède enfin un équipage de pont et menace de passer le fleuve; l'armée de Sambre-et-Meust;, qui vient de le traverser, est en marche sur la rive droite pour opérer sa jonction ; le bombardement et l'assaut sont imminents, et sur la sonnnation adressée directement jtar notre conventionnel, à défaut du général retranché dans de. nouvelles difficultés, cette i)lace, travaillée d'ailli'urs depuis lungtemps par les agents secrets de Merlin, capitule sans coup férir, nous livrant, outre ses remparts et
le pont du Rhin, deux cents pièces de canon et des api)rovisionnements considérables.
La campagne pouvait être dés lors considérée comme décidée. La république avait deux armées dans le quadrilatère compris entre le Rhin, le Mein et le Necker et une solide forteresse pour leur servir de pivot. Joubei't, commissaire de la Convention à l'armée de Sambre-et-Meuse, écrivait à Merlin le 22 septembre,, surla nouvelle de la reddition deManheim : « Le passage du Rhin àManheim décide absolument du sort de la campagne. L'ennemi ne pourra tenir sur le Rhin et bientôt Mayence sera à nous... Nous allons en avant ; l'armée a déjà passé la Lahnn, et l'ennemi n'a fait qu'une légère résistance. » Merhn, satisfait de l'accomplissement des desseins auxquels il n'avait cessé do viser depuis l'ouverture de la campagne, se voyait déjà dans Mayence : » J'espère, écrivait-il au comité le 1" octobre, avoir le bonheur d'y entrer bientôt ; c'est la seule récompense que je désire pour les peines que je me suis données. » Mais Picliegru était là, tenant dans sa perfidie un moyen facile de tout déjouer. Au lieu de concentrer sur Manheim, comme tout l'y invitait, la masse de son armée pour donner la main devant Mayence à celle de Sambre-et-Meuse, il ne porte au delà du Rhin qu'une force insuffisante, et l'autre armée, privée d'appui et comprimée entre le fleuve et la ligne de neutralité imposée par la Prusse et concédée malgré Merlin, est réduite à se retirer en abandonnant à la discrétion de l'ennemi nos lignes de Mayence. L'année était ainsi perdue, et la marche en avant des deux armées au cœur de la Germanie, qui devait former la conclusion de la campagne, se trouvait forcément remise à la campagne prochaine. Merlin, rappelé à Paris par l'expiration de ses pouvoirs, arrivés à leur terme en même temps que l'assemblée qui les lui avait confiés, n'y rapporta que son chagrin, en y joignant toutefois l'espérance de réussir peut-être à démasquer le traître.
Malgré son caractère si éminemment militaire, Merlin, tout en guidant les armées, était plus occupé encore de la paix que de la guerre. Dévoué avant tout au bonheur de son pays, il sen-
n? VIE DE MERLIN DE TllIONVILLE.
tait en effet que la républi(jue, née dans la guerre, ne pouvait se consolider que dans la paix. Aussi, à peine arrivé en lace de l'ennemi, sa première pensée éUiit-elle déjà de découvrir des ouvertures propres à faciliter l'action de la diplomatie. « La guerre, écrivait-il au Comité de salut i)ul)lic dés le mois de novembre, doit conduire un état à la paix ou à sa perle, quelle (jue soit sa puissance , de la môme manière que la fièvre conduit l'homme le plus robuste, ou à la guérison, ou à la mort. » S'il se réjouissait du progrès de nos armes dans le nord , c'était bien moins en vue de l'acquisition de nouveaux territoires, que parce qu'il iw doutait i)as que ce succès, tout en irritant les puissances coalisées, ne dût les rendre plus accommodantes envers la Uépuldique. «Nous pensons que si jamais le moment de la diplomatie est arrivé, écrivait-il à la même éi)0(pie à Merlin de Douai, c'est ce moment où nos armées sont victorieuses. Louis XIV vainqueur dictait des lois à l'Europe ; Louis XIV vaincu payait un subside pour faire la guerre à son petit-fds, » Il savait Ijien que la Prusse, revenue de son fol emportement contre la révolution , et attirée sur ses frontières septentrionales par des intérêts plus directs que ceux qui la retenaient sur le Rhin, inquiétée d'ailleurs par la possibilité d'une paix séparée entre la France et l' Autriche, n'était pas éloignée de traiter; mais partant do l'idée incontestable (|ue la guerre avec l'Autriche était la grosse affaire de la Républirpie, et calculant la valeur des ressources uiililaires de cette juiissance, fécondées encore par les subsides de l'Angleterre, c'est à la conclusion de la paix avec l'Empereur qu'il aurait voulu subordonner Innl ler<!ste. Seulement, il ne se dissinudail pas (pi'il était néc)'ssaii(! de se résigner ici à des sacrifices réels : un étal qui demeure en force ne se soumet jamais détinitivement à une |)aix «pii hii inqxtstî un amoindrissement li'op sensible. Aussi, .Merlin enlenil;iil-il (jiie la llépubliipie, privant l'Autriche des Pays-Ras, devait, pour se concilier celle [tui.ssance d'une manière durable, lui laisser ailleurs une compensation ijullisanle. C'est dans ce but «pi'il proposait do lui abandonner
la Lîavièrc. Se délaclianl de provinces lointaines et sur lesiiucUes elle ne régnait qu'à litre d'étrangère, en revanche l'Autriche s'agrégeait de la sorte des contrées à portée du siège de son empire et appartenant à sa nationalité principale; et la France s'accroissant en même temps dans une proportion au moins égale par l'aciiuisition de la frontière du Rhin, l'équilibre ne se trouvait troublé de ce côté aux dépens de personne, et l'on pouvait ainsi espi'rer de rencontrer dans la nouvelle combinaison les éléments d'un nouveau traité de Wcstphalic. « En résumé, écrivait Merlin au Comité de salut public, il faut sonder l'Autriche, entamer avec elle des négociations relatives à la Bavière, et si l'Empereur convient avec nous, il faut traiter avec lui sans aucune considération, ni pour le roi de Prusse, ni pour l'Empire, parce que nous conserverons dans ce cas et les Pays-Bas et la rive gauche du Rhin. » — «Je no vois pas, écrivait-il encore au Comité en revenant sur le même sujet à la suite d'une entrevue avec le prince de Ilardenberg, qu'avec le Rhin pour limite, l'Empereur puisse jamais être bien redoutable pour la République, fùt-il maître de la Bavière : mais le tout est de savoir si les négociations sont possibles sur ce point. »
Les négociations étaient possibles en effet. La Prusse qui ne l'ignorait pas, puisque c'était, depuis le régne de Frédéric, une de ses maximes d'empêcher à tout \)vi\ l'Autriche d'augmenter sa prépondérance en Allemagne par l'annexion de la Bavière, s'était empressée d'accéder aux conférences avec la République dès qu'elle avait entrevu la perspective de ce danger. L'Autriche, de son côté, au premier soujtçon de la possibilité d'un accord de cette nature avec la France, n'avait pas hésité à dépêcher à Paris un agent secret. Le Comité de salut public, d'abord peu favorable aux idées que lui avait soumises Merlin, avait fini par y montrer plus d'inclination : « Nous pensons tous ou presque tous comme toi sur la rive gauche du Rhin, lui écrivait Merlin de Douai ; il faut passer le Rhin et le passer bien vite ; alors il sera facile de traiter avec l'Autriche, et s'il faut sacrifier la Bavière , ma foi, nous sauterons le bàlon. La
conservation de nos conquêtes est un assez grand avantage pour en passer par là. »
Merlin voyait dans cette politique, non-seulement l'avantage de détourner de la République naissante les inconvénients de la prolongation dos hostilités contre une puissance aussi considérable que l'Autriche, mais celui de rejeter momentanément par là toute l'Allemagne sur elle-même. L'Allemagne, au mépris de toute justice , s'était coalisée pour envahir la France et y étouffer la liberté ; la France, par représailles, lui lançait un l)randon de discorde et se délivrait de ses menaces en l'abandoniiaiit à ses propres embarras. Il était manifeste, en effet, que la Prusse et les principautés germaniques, bien que sacrifiées par la France dans cette combinaison, se trouveraient portées contre l'Autriche bien plus instamment que contre elle, et n'auraient d'autre ressource que de se détourner au plus vite tout en grondant. « Eh ! que nous importe , écrivait encore Merlin, (jue les lions s'entre-déchirent, pourvu que la République triomphe ! Je voudrais voir le feu partout en Allemagne : la République jouirait du calme et deviendrait, en fait de bonheur et de commerce , ce qu'est actuellement la Suisse dans sa neutralité. »
Mais en définitive, ce remaniement des populations germaniques, si conforme au principe des nationalités proclamé par la Révolution, n'était pas entièrement à la disposition de la France. Il fallait prévoir le cas où l'Auiriche, stimulée par l'Angleterre et persistant à vouloir amener la République à merci par les souffrances de la guerre, ne consentirait à aucun prix à l'extension de nos limites jusqu'au Rhin. Dans cette hypothèse, à quel parti s'arrêter? Valait-il mieux continuer à tenter la fortune sur les champs de bataille au risque de perpétuer à l'intérieur les causes d'appauvrissement et de désordre, et par conséquent de réaction; ou se résigner à ne conquérir pour le moment que la Iranipiillité et l'indépendance, en restituant à l'Europe, jusqu'à nouvel ordre, les territoires envahis? C'était ouvrir à la cause de la démocratie la
porte de la paix ou la porte la guerre ; en d'autres termes, choisir, quant à la question de primauté, entre le perfectionnement social et le perfectionnement territorial. Merlin n'hésita pas. Malgré son attrait personnel pour les jeux de la guerre, il ne se faisait pas illusion sur les entraînements et les dangers de l'esprit de conquête, et voyant la Répuhlique désormais constituée et reconnue, rien ne lui coûtait pour la mettre au plus tôt dans les conditions les plus favorables à son essor. Il savait bien cependant que, dans l'étal des esprits enthousiasmés par tant d'actions militaires, parler de concessions à l'ennemi, c'était s'exposer à soulever l'opinion contre soi ; mais, si jaloux qu'il fût de sa popularité, il l'était bien davantage du salut delà révolution, et consulté conlidentiellemcnt par Merlin de Douai , au nom du Comité de salut public, sur cette question, il répondait par la lettre suivante :
« Tu me mets à une bien cruelle épreuve en voulant que je m'explique sur l'objet le plus important qui ait jamais été traité relativement au bonheur de notre patrie. Qui peut avoir des idées fixes sur cette effrayante question dont la décision peut sauver ou perdre la France : « le Rhin doit-il former la limite de la Répubhque française? » Puisque l'amitié me consulte, je ne dois rien lui taire, et n'ayant jamais craint les factions, je soutiendrai, s'il en est besoin, publi(juement, ce que je te confie. Depuis le commencement des négociations avec la Prusse, vous devez vous être aperçus que son système était de s'ériger en protectrice de l'Empire ; le roi qui voulait river nos fers veut aujourd'hui sauver sa gloire et sa puissance ; trompé par notre énergie, il veut devenir le pacificateur de l'Europe. Mais lui laisserons-nous jouer ce superbe rôle, et n'est-ce pas à nous qu'il appartient tout entier ? Nous marchons de troubles en troubles ; nous succombons, pour ainsi dire, sous le poids de nos victoires ; bloqués jusqu'ici dans la France même, nous manquons de tout; le commerce est nul, les assignats rien et les ressources qui nous restent seront bientôt épuisées. Nous n'avons ni constitution, ni gouvernement.
Le royalisme s'agite, le fanatisme rallume ses torclics, les espérances des traîtres qui ont abandonné leur patrie se raniment, et cependant l'Europe est à nos genoux. Le monde nous demande la paix quand un seul échec pourrait nous faire perdre en un seul instant tout notre éclat antérieur. Et maintenant, je le demande, pourquoi avons-nous pris les armes? pour conquérir notre liberté, pour ramener chez nous la paix, l'abondance et le bonheur. Appelons donc l'Europe à recevoir la paix, et tâchons d'en jouir nous-mêmes. On semble disposé à nous abandonner l'évêché de Spire, Trêves et le Luxembourg jusqu'à la Meuse, qui deviendrait notre Hmite : recevez cela en indemnité, et donnez-nous la paix. Donnez-nous la paix, dussions-nous même rentrer dans nos anciennes limites : nous serons encore assez grands, plus grands peut-être, puisque nous prouverons ainsi au monde que nous n'avons pris les armes que pour notre liberté et que nous l'avons conquise sur nos ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. Voilà mon opinion. Je la crois seule salutaire. Puisse-t-elle prévaloir sur les projets gigantesques des hommes qui ont oul)li<' à (pioi tiennent les destinées des Empires! »
Les événements n'ont que trop montré si ces idées étaient vraies ! Merlin avait vu juste en signalant dans l'avenir de la France deux questions différentes : l'une, le perfectionnement territorial, qui appelle la guerre ; l'autre, le perfectionnement social, qui appelle la paix, et il était bien fondé en voulant donner le pas à celle-ci. 11 était à craindre, en eflel, qu'en se laissant aller à poursuivre les deux perfectionnements à la fois, la République, i)ar le débordement de l'esprit miHfaire et les dangers (ju'il entraîne au dedans comme au dehors, ne fût bientôt sur la voie de les nian(pier tous deux également. D'ailleurs le danger n'-cl n'est pins désormais du côté de la Germanie, mais du côté des Slaves. Oue l'Allemagur" du nord et l'Allemagne du midi se délimitent par un débat mutuel d'une manière conforme au jjrincipe de leurs nalionalih's ; (pi'elles s'agrandissent même toutes deux, aulanl qu'il leur appartient,
sur leur l'oiul iialurel; j)ourvu qu'à ce prix l'Italie se délivre comme se sont délivrés les Pays-Bas, la France n'a aucun intérêt qui s'y oppose, car, devant les menaces lointaines de la nouvelle barbarie, ce qui importe à la liberté du monde, c'est que l'Occident tout entier soit prospère.
Merlin n'avait pris aucune part à la nouvelle constitution. Elle s'était faite en son absence et dans un esprit qu'il avait pressenti et auquel il ne lui avait point convenu de s'associer. Il l'accepta néanmoins et lui promit iidélité, et il n'a pas tenu à lui qu'elle n'ait duré. Mais créée sous le coup d'une réaction et par une assemblée fatiguée, cette constitution n'était inspirée ni du génie permanent de la France, ni même de celui de. la révolution, et il était inévitable qu'abandonnée, sans aucune valeur intrinsèque, aux chocs et aux intrigues, elle ne succombât bientôt.
Les sociétés civilisées se composent en effet de trois termes distincts qui, leur étant tous les trois également essentiels, doivent être également appelés tous les trois à ladétei'mination des lois qu'elles s'imposent. Sous les noms de Clergé, Noblesse et Tiers-État, le moyen-àge les connaissait déjà ; et sous celui d'États-Généraux, il les réunissait par voie d'élection en un corps central, tantôt triple et tantôt délibérant en commun, qui, malgré l'imperfection de ses formes et de son autorité', lui offrait une représentation assez fidèle de l'état social. Le mouvement général des idées et des mœurs avait eu pour ellet d'entraîner peu à peu à leur ruine les deux premiers éléments, mais en préparant lentement par-dessous les deux puissances nouvelles destinées à leur succéder ; et il semblait que la Révolution, en achevant de balayer leurs derniers restes, tout en donnant figure à la classe inférieure , avait
mis assez vivement à dccoiivort le fond réel de la France pour qu'il fût dès lors facile aux législateurs de le discerner et de le constituer. A la vérité, la classe lettrée qui, jusqu'ici, a fait à peine, sous le nom de capacités, une première apparition sur la scène politique, était encore trop inconsciente d'elle-même, malgré tant de services rendus au dix-huitième siècle, pour imposer son droit ; mais le peuple et la bourgeoisie, debout à ses côtés, l'appelaient naturellement à compléter, de concert avec eux, l'ordre nouveau. Cet ordre est simple. La classe inférieure, comme l'a bien aperçu la Révolution, est le fond même de la nation, et c'est de son sein que s'engendrent continuellement les deux classes brillantes qui la couronnent et fournissent à la société les guides dont elle a besoin ; les uns qui impriment une direction générale à ses idées et à ses sentiments ; les autres, qui, dans une multitude indéfinie de cercles particuliers, président à son activité matérielle. Ce sont ces trois classes qui, en s'alliant librement, produisent la force, la complexité et l'éclat de la vie nationale, et nulle des trois ne doit manquer à la représentation, si l'on veut que cette représentation soit exacte. D'où il résulte que les deux premières constitutions de la République durent inévitablement s'écrouler parce qu'elles manquaient toutes deux de base , la première ayant visé à confondre toute la représentation nationale dans la représentation de la classe inférieure, et la seconde dans celle de la bourgeoisie.
Il faut ajouter à ce défaut primordial que le pouvoir exécutif n'avait pas été mieux conçu, dans cesconslilulions, ipie lereju'ésentatif. Celle de 1793, en le faisant procéder de l'action simultanée de la nation et de la représentation nationale, était bien mieux entrée dans la profondeur des principes (pie celle de 1795, qui ne lui donnait racine (jue dans le corps législatif; mais elles avaient toutes deux p(''ché de la même manière en substituant, par une réaction irréflécliir ((.nlif la royauté, la pluralité d'un conseil à la solide unité (|ui est dans les nécessités de ce pouvoir. S'il est multiple, ainsi que les deux autres.
c'est par l'ensemble de sa hiérarchie, et non dans le sommet qui la surmonte, et duquel partent incessamment la volonté, la responsabilité et le mouvement. Cette tète auguste le résume tout entier; et loin de se subordonner à l'Assemblée, comme tirant d'elle seule sa raison d'être et son droit, elle se tient, comme d'égale majesté, entre l'Assemblée et le peuple, procédant de tous deux en même temps et complétant par sa présence la perfection de l'Etat, qui, à l'exemple de tout être viable et raisonnable, se compose ainsi de trois termes : le peuple, puissance souveraine, mais inconsciente, origine de tout; la représentation nationale, issue de lui et lui offrant son image, et dans son image, ses lois; le pouvoir exécutif, produit par la conspiration harmonique des deux termes précédents, et dirigeant par son activité le rayonnement des lois dans la totalité du système.
Si l'on consent à ces vues qui semblent se dégager à la fois d'une méditation attentive et des longs préliminaires de l'histoire, il sera aisé de comprendre combien était précaire le sort de la République naissante, sortant de son berceau appuyée d'une part sur une représentation imparfaite, et de l'autre sur un gouvernement sans unité et inconnu à la masse du peuple. Toutefois la consécration de l'anéantissement de l'édifice du moyen-âge, vieux clergé, vieille noblesse, vieille royauté, suffisait pour donner provisoirement satisfaction au pays, et le principe de révision, largement écrit dans la constitution, laissait à tous les développements légitimes les champs de l'avenir. Chacun, sous l'invocation de la souveraineté du peuple, de la perfectibiHté du pacte social et de la liberté, pouvait donc entrer franchement dans les voies ouvertes par le testament de la Convention; Merlin, malgré les réserves que lui inspirait son profond respect des intérêts et des droits de la classe inférieure, ne pouvait hésiter. Porté à la députation, tant sur les listes directes que sur les listes supplémentaires, par plus de trente départements, il parut à la tribune, dès l'une des premières séances des Cinq-Cents ; son ancienneté dans les assemblées,
iôO \IV: DK MlilU.IN l)i; TllIONVILLE.
ses services, sa réputation de droiture et de patriotisme lui donnaient droit do conseil, et il en profita pour de sages paroles. « Environnons, dit-il, de notre puissance toutes les autorités : respectons le conseil des Cinq-Cenls ; donnons de la force au Directoire ; respectons-nous nous-mêmes si nous voulons être respectés ; répondons à la calomnie à force de vertus; soyons unis, vivons en frères, et la Képubliiiue, heureuse et triomphante, nous bénira. »
Il avait alors trente-trois ans, de la popularité, de l'expérience, toute sa force, la pleine possession de lui-même ; il semblait qu'il y eût devant lui un long avenir, et cependant sa vie politique était arrivée à son terme. Placé en dehors des partis qui divisaient la République, odieux aux royalistes par les souvenirs du dix-août et de la Vendée, aux .lacobins par ceux du 9 thermidor et de ses suites, hostile aux intrigues de toutes sortes dans lesquelles la représentation nationale tendait dès lors à se dissoudre, mécontent de voir le gouvernement, dans l'éloignement et l'indifférence de la classe inférieure, incliner de plus en plus à prendre appui sur l'armée, il renonça promptement à toute tentative d'influence, entra dans les rangs obscurs, et, contrecarré par la réaction, ne fut pas réélu.
Éliminé de la politique, il essaya de l'administration. Il fut d'abord nommé à la direction des postes, régie alors par un conseil su[)érieur dont il fut membre ; mais le bruit des armes qui retentissait au dehors plus que jamais ne lui permettait pas de se complaire dans des occupations aussi tranquilles, et il se fit envover, en qualité d'ordonnateur, M'arméo d'Italie. Peut-être avec l'esprit d'ordre qui l'animait, aurait-il rendu dans cette carrière des services dignes de lui ; mais les événements l'obligèrent bientôt à y renoncer aussi. L'esprit militaire, par suite de l'extension de la guerre contre l'Autriche et des conquêtes brillantes qui en étaient résultées, n'avait pas tardé à prendre décidément le dessus ; le mouvement de la révolution s'était arrêté, et les conditions de discipline nécessaires à la poursuite de l'action «'xtéiicure avairnl ciinmenré à rejeter ^n sous-
ordre la liberté : Merlin comprit (juc des temps nouveaux se préparaient, et il se relira devant le Consulat à vie. La nation s'engageait, parce revirement, dans des voies opposées à celles qu'il avait travaillé toute sa vie à lui frayer, et il n'était pas de trempe à imiter, comme tant d'autres, ce barbare qui, du jour au lendemain, adorait sans scrupule ce qu'il avait brûlé, et brûlait ce qu'il avait adoré. Hors d'état d'empêcher l'utopie nouvelle qui couvait dans le cerveau du Consul de s'étaler à son tour sur la scène, du moins ne voulut-il y assister que de loin. 11 se voila la face en voyant les portes du passé se rouvrir et Charlemagne, secouant sa poussière, tenter, le sceptre en main, de sortir de son tombeau. Le génie romain, dans la personne d'un soldat habile, mais aussi étranger par ses idées que par son origine au souffle de notre race, allait opprimer de nouveau, pour un temps, le génie de la Gaule si merveilleusement réveillé par l'aurore de 89, Plus d'intervention du peuple dans l'État, plus de représentation véritable, ni liberté politique, ni libertt'; individuelle, ni tribune, ni presse, ni philosophie, ni esprit, l'arbitraire pour règle suprême, la vieille royauté, appuyée comme celle des Césars sur un Sénat docile, et comme celle du moyen-âge, sur le clergé sacerdotal et la noblesse à privilèges, en un mot, la société s'incarnant tout entière dans le chef du gouvernement, le patriotisme se transformant en impérialisme, et la France en Empire français, voilà pour l'intérieur ; et à l'extérieur, pour contre-balancer la monarchie barbare du septentrion, au heu d'une Fédération de nationahtés fermes et heureuses, une autocratie de l'Occident mise en face de l'autocratie de l'Orient, ainsi qu^au Bas-Empire. Par le plus étrange renversement, ao moment où toutes les voix de la patrie appelaient Vercingétorix, c'était César qui allait paraître et imposer silence.
Merlin, qui s'était mis en lumière avec la Révolution, rentra donc dans l'ombre avec elle. Il se réfugia dans cette vie de famille qu'il avait toujours aimée, et qui, à défaut do toutes les autres libertés momentanément perdues, lui assurait du moins la liberté domestique. Une heureuse spéculation qu'il avait faite à l'époque de la vente des biens du clergé, en achetant l'ermitage du Mont-Valérien, avait donné à sa fortune patrimoniale l'accroissement nécessaire pour son repos et son indépendance. Sa position, au milieu de sa petite ville, après les hautes fonctions qu'il avait occupées, ne lui avant pas semblé facilement compatible avec sa dignité, il s'était fixé dans les contrées qui avaient jadis donné asile à sa jeunesse, et dont plus tard, par son élection à la Convention, il était en quelque sorte devenu l'enfant adoptif. Possesseur d'un bien rural assez considérable, situé près de Chauny, il le cultivait lui-même, se plaisant à conduire la charrue de ces mêmes mains qui avaient si bien manié le sabre et le canon, et, réalisant ainsi ce qu'il avait écrit, dès 95, au Comité de salut public : « J'ai si peu envie de conserver de la puissance, que je vais, je l'espère, devenir paysan. » Les gens de campagne , en qui , malgré sa supériorité , il n'avait jamais cessé de respecter consciencieusement la dignité de citoyens, l'aimaient, et il ne croyait pas s'abaisser, lui qui avait traité avec les princes et les chefs d'armée, en s'appliquant, en qualité de suppléant du juge-de-paix, à concilier leurs intérêts et à faire régner autant que possible l'barmonie dans son villnge.
Soldat-labouieur, il aurait ainsi fini ses jours dans l'heureux travail des champs, si la catastrophe de 181 A n'était venue troubler sa \)-di\. L'esprit de conquête avait enfin achevé, au milieu dos vertiges, sa jiérllleuse évolution ; les ])rojets f^igantesqucs des honmies qui oublient, ainsi que l'écrivait Merlin
vingt ans auparavant, à quoi tiennent les destinées des empires, aboutissaient à leur néant ; la France, qui avait sacrifié son perfectionnement politique à son agrandissement territorial, se réveillait maintenant de son rêve en entendant sur son sol le pas lourd de l'étranger, et loin d'avoir rien tiré de tant de sang et de dépenses, elle se voyait rejetée par la loi du vainqueur en deçà des limites que lui avait données la République. Au bruit de l'invasion, Merlin courut aux armes. Peu lui importait le chef de l'Etat ; il ne s'agissait pour l'instant que de sauver la patrie. Revêtu par le ministre de la guerre du titre de colonel, il s'appliqua aussitôt à rassembler un corps franc. Il espérait retrouver autour de lui ce même peuple qui, en 1792, dans ce même département, s'était levé si héroïquement à son appel; mais il ne savait pas encore avec quelle rapidité le despotisme dessèche l'esprit d'une nation, et combien, pour le relever, il faut ensuite d'efforts et de temps. Tout s'étant peu à peu absorbé dans le gouvernement, il semblait que la patrie n'appartînt plus à personne; en vain sonnait-on le tocsin, nul ne se souciait de sortir de chez lui ; les bourses, comme les cœurs, se fermaient, et l'on eût dit que la défense ne regardait désormais que Ronaparte. L'autorité militaire, qui s'était laissé surprendre la commission donnée à Merlin, commençait même à voir avec défiance ses allures ; ses provocations au peuple l'inquiétaient; et le ministère ne répondait que par l'apathie à ses instances, laissant la pauvre légion avec laquelle il songeait à se jeter intrépidement sur les derrières de l'ennemi, traîner dans la pénurie et l'abandon, entre les murs de Péronne, ses cadres presque vides. Sauf la protection de cette ville garantie par lui des insultes du corps d'invasion, Merlin, malgré le feu qui l'animait, ne fit donc presque rien. Mais si l'on prend idée des choses d'après leur valeur morale et non d'après leurs proportions matérielles, on trouvera peut-être que dans aucune circonstance de sa vie, ce généreux patriote n'a déployé plus de grandeur que dans celle-ci, où seul , sans encouragement d'aucune sorte, ne prenant conseil que de lui-même, il
lutta jusqu'à épuisement pour préserver son pays d'un affront dont il n'était pas responsable.
L'invasion avait compromis sa fortune. Il s'était endetté pour sa légion, et sa maison, dans un esprit de basse vengeance, avait été mise à sac par l'ennemi. De plus, tout en obtenant de rester en France, il était banni de son département, où sa seule présence, lui écrivait le préfet, pouvait suffire « pour ranimer des espérances qui ne devaient plus exister. » Il vendit sa propriété, partagea entre ses enfants le bien de leur mère, et vint prendre modestement asile dans un des faubourgs de Paris. Il y est mort en 1832, âgé de soixante-dix ans, toujours plein d'ardeur et de patriotisme, et saluant de loin la République renaissante.
RÉPOiNSE