‹ Vie et l'évolution des espècesChapitre 10 sur 22 · I. \ viK KT l'kvolution dks F<:sp|i:( ks · texte numérisé non relu

I. \ viK KT l'kvolution dks F<:sp|i:( ks

Dans le règne minéral, ne voyons-nous pas deniônit* une véritable gradation, i)arexemj)le, <lansles formes dç plus en plus complexes des cristaux, que personne n'a jamais songé à attribuer à un progrès héréditaire?

Kh ! qui oserait refuser à la puissance divine le pouvoir de produire dans le règne vivant, par un seul acte de sa volonté, des séries de créations continues et progressives! L'évolutionidéale sersiitdoncune première explication possible et strictement suffisante : c'était l'opinion d'Agassiz.

Cette hypothèse paraîtra bien plus satisfaisante lorsque nous aurons vu que la progression, que l'on cherche désormais à découvrir, n^est plus cette progression très lente et infinitésimale qui relierait entre eux tous les degrés de Téchelle des êtres, au point de fondre ensemble les espèces voisines et de rendre toute classification impossible. Une telle progression^ que les évolutionnistes ont pu rêver, est désormais hors de cause ; elle est reconnue chimérique. Il y a eu et il y aura toujours des types distincts, parfaitement tranchés, distribués en embranchements, genres, familles, ordres, classes, etc. Mais c'est là une question de fait, n'anticipons pas.

2° On pourrait aussi supposer que ces espèces de b) plus en plus parfaites ont été' tirées par Dieu, non uon"" pas d'une matière quelconque, mais des espèces moins ^''^'^^^' parfaites déjà créées. Parexemple, àcertainespériodes, certains germes ou certains embryons auraient reçu de Dieu des aptitudes nouvelles qu'ils auraient ensuite développées dans des milieux favorables. Nous appellerons cette deuxième hypothèse, révolution passive sous l'action duGréateur. En sa faveur M. Gaudry allègue certaines convenances :

une se transformera en anse et l'on conservera les deux autres pour l'in troduclio'i de Thuile et la sortie de la mèche. »

La vie 14

active.

< Pourquoi rinfinie sagesse aurait-elle détruit toutes les espèces qu'elle a formées ? Les premiers êtres qu'elle a organisés lui ont servi à faire ceux qui ont suivi; il lui a suffi de les modifier peu à peu, très légèrement, pour amener la variété des formes qui se sont déroulées pendant les âges géologiques (1) ». c) 3° On pourrait encore admettre comme possible l'hy-

tion pothèse d^ine certaine évolution active. Dieu aurait 'pu créer en même temps toutes les espèces animales ou Wégétales à Vétat virtuel : « Greavit omnia simul ». Les cellules primitives déjà diversement spécifiées^ quoique identiques en apparence, auraient ainsi contenu en puissance des formes actives plus ou moins parfaites selon leur destinée future. Et puisque les formes supérieures contiennent implicitement toutes les formes inférieures, comme dans la hiérarchie des nombres, ces cellules, avant d'atteindre leur organisation définitive et leur espèce complète, auraient pu passer successivement par toutes les étapes inférieures, vice adspeciem, suivant les diverses circonstances de temps et de milieux favorables.

Getteopinion paraît avoir été, du moins pour le fond, celle de S. Augustin (2). S. Thomas et Suarez, qui la rapportent et l'examinent, sont bien loin de la désapprouver. Elle est en effet irréprochable au point de vue philosophique.

(1) M. Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 161.

(2) « Sicut in ipso grano invisibiliter erant omnia simul quae per tempoia in arborem surgerent : ita ipse mundus cogitandus est, cum Deus simul omnia creavit, habuisse simul omnia quaî in ilio et cum illo facta sunt, quando factus est dies : non solum cœlum cum sole, luna, et sideribus,,.. sed etiam illa quœ aqua et terra produxit, potentialiter atque causaliter, priusquam per temporum moras ita exorirentur quomodo nobis jam nota sunt, in eis operibus qusc Dens usque nunc operatur », — « Lisunt corporeis rébus per omnia mundi elementa quaîdam occultée seminariœ rationes, quibus cum data fuerit opportunitas temporalis atque causahs, proruinpunlin species débitas. », S. Augustin De Genesi ad litt., lib III, ch. 14 ; V. no 45). Gfr. S. Thomas, Sum. th., I, q. 6:), a. 2, c; I, q. 66, a. 4, etc. ; — Suarez, De creatione, disp. XV, n^^ 9, 13, 19.

LA VIK l'T l/ÉVOLUTION DKS ESI'KCES i211

Parmi les (îvolntioiuiisles modernes, M. N-'uidin, membre do Tlnstitut, se ratUiciie assez (itroiteirKîiit à cette opinion. l)'aj)rôsronvra^^e ([u'il a |)ul)liéen 1875, il rejeUe nettement la filiation des espôees : ^< impossible, dit-il, qu'elles aient pu servir de filières les unes aux autrcs(l)»; et il admet que toutes les espèces, créées en puissance dès Torigine, ont fait éclosion sur la terre à diverses époques, « pareiïorts successifs, on jjar rhythmes ». Mais avant d'arriver à leur entier développement, elles ont passé par les formes intermédiaires de «pro^oetde méso-organismes {2) », qui rappellentles diversesphrases de l'évolution embryonnaire ou des métamorphoses de certains animaux. Nous verrons qu'au point de vue scientifique, cette opinion échappe aux plus grosses difficultés des autres systèmes évolutionnistes; aussi croyons-nous regrettable qu'elle ait été peu comprise et peu discutée par les savants.

Acôtédecestroishypothèses,quiseconcilientà merveille avec le principe de la fixité no^^male des espèces, modTsW nous en trouvons trois autres, qui rejettent expressé- Transfor ment cette fixité, et proclament au contraire l'évolution "0^' des espèces comme la loi naturelle, universelle et ab- nisme." solue.

'p Les uns supposent comme possible Vévolution universelle des trois règnes. Laminerai renfermerait virtuellement la puissance du végétal, le végétal celle de l'animal, et l'animal sans raison celle de Tanimal raisonnable. C'est le il/onism^.

2"" Les autres ne supposent qu'une évolution restreinte à chaque règne. Plusieurs prototypes végétaux, peut-

(l) Les espèces affilies de la théorie de l'évolution, p. 13, 14. « Croire qu'une forme, je ne dis même pas ébauchée, mais seulement en puissance dans un œuf, peut se modifier dans une autre, serait tout aussi erroné que de croire qu'arrivée à son développement ultime, elle peut se transformer en une autre forme arrivée au même degré d'avancement ».

(2j Cfr. de Quatrefarges, L'espèce humaine, p. 90.

21i ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

être un seul, auraient pu produire tous les végétaux ; de même pour les animaux. L'homme toutefois, au moins à cause de son âme raisonnable, serait excepté par les évolutionnistes les plus modérés. C'est le Transfov^nisme proprement dit.

3^ Enfin d'autres entendent l'évolution^ universelle ou restreinte, dans un sens purement passif. Ce ne serait pas Têtre vivant qui, suivant les occasions et les milieux favorables, aurait développé les puissances actives qu'il renfermait, ce seraient les milieux et diverses causes extérieures qui lui auraient donné graduellement les puissances supérieures qu'il n^'avait pas encore. C'est le Darwinisme.

Thèse Avant d'examiner la possibilité de ces diverses hv-

(le la "

fixité pothèses, on voit qu'il est indispensable de nous entenespèces. drc au plus tôt sur le fameux principe de la fixité des espèces. Quels sont le sens et la valeur de ce principe? Ne serait-ce là qu'une de ces vieilles armures à reléguer au Musée des Antiques, comme l'estiment de nosjours une foule de personnes d'ailleurs bien pensantes ? Plu-, sieurs ne voient dans cette question qu'une réédition inopportune des querelles fameuses entre Réalistes et Nominalistes ; d'autresy découvrent une confusion sophistique entre les notions d'espèces métaphysiques et d'espèces physiologiques. Bref, un peu plus de liimière ne serait pas inutile pour éclairer nos premiers . pas au débu t d'une discussion si confuse. C'est ce que' nous allons essayer de faire.

La fixité naturelle des espèces vivantes repose sur un axiome bien simple et sur un faitd'observation quotidienne incontestable. L'axiome est celui-ci. Un être, par ses seules forces naturelles, ne peut jamais développer les facultés qu'il n'a pas reçues au moins en puis-

l'espèce.

LA VIK IVV l'évolution DKS KSI'KCKS !213

sance. Ce n'est là qu'une des nombreuses formes du principe d'identité ou de contradi(;tion.

Or, c'est un fait notoire (nous le prouverons bientôt) que, dans le monde qui est sous nos yeux, les êtres créés n'ont pas reçu une puissance illimitée. Cbacun d'eux n'a reçu qu'un certain degré d'être et de puissance ; et c'est ce degré maximum qui lui fixe sa place dansréchelledesêtresetquel'on appelleson espèce(l). Cette espèce est donc fixe, en ce sens que par ses seules forces un être ne saurait sortir de la sphère d'opération qui lui a été assignée. Nous voyons, par exem-i pie qu'un œuf d'oiseau a une virtuosité complète, mais/ limitée dans sa sphère. Il produit toujours un oiseau/ et jamais un poisson, un reptile ou un mammifère (2][.

La notion de l'espèce et de sa fixité est donc chose . le très simple et très claire, lorsqu'on la considère dans ,, de"™ ces hauteurs un peu abstraites ; mais si l'on veut descendre aux applications pratiques et donner un critérium facile pour distinguer les limites que ne peuvent dépasser les variations dans une même espèce, nous convenons volontiers que la question devient extrêmement difficile.

Il ne faut pas s'en étonner : dans toutes les sciences, les questions les plus difficiles ont précisément pour objet de préciser les limites exactes entre les idées et les choses voisines et limitrophes. Les objets les plus distinctsapparaissentsouvent à nos yeuxavec des contours vagues etindécis,maisilne faut l'attribuer qu'à l'infirmité de nos regards, à une simple illusion d'op-

(1) « Uiiumquodque constituitur in specie, secundum quod determinatur ad aliquem specialem gradum in entibus ; quia species rerum sunt sicut numeri... » S. Thomas, 1^, q. 50, a. 1, ad 1.

(2) « Non enim quodiibet, et utcmnque sors tulerit, ex quovis semine oritur, sed hoc ex hoc, neque ex corpore quolibet semen quodUbet prodit : principium erço et causa elficiens rei qiiœ ex eo gigniluisemeii est : natu- 1 a enim liaec fiunt, et proinde ex hoc enascuntur ». (Aristote, iJe purtibus, 1, 1, 31.)

tique. A mesure que nos connaissances scientifiques progressent, ces limites acquièrent plus de netteté.

Un critérium absolu et définitif pour jqger si deux êtres ne sont pas de même espèce, et pour distinguer l'espèce de la race, supposerait donc une connaissance plus intime et plus complète de la nature de ces êtres, que celle que nous possédons dans l'état actuel de la science. Toutefois, à la suite des plus célèbres naturalistes, nous pourrions donner de l'espèce la définition suivante : « une collection d'nidividus ayant un type semblable et inaliénable ».

Ou bien, en développant un peu la même idée, nous dirions qu'une espèce présente trois caractères :

1° C'est un groupe d'êtres vivants foncièrement semblables entre eux, et différents des autres groupes.

2° Ces êtres sont incapables de varier et de se perfectionner naturellement au delà d'une certaine mesure, qui est infranchissable (1) ; — ils peuvent aussi s^atrophier et dégénérer.

3° Ces êtres sontcapables de conserver, de perpé^.uer, de défendre et même de rétablir leur t^^pe fondamental si quelque accident ou la violence des croisemenls contre nature l'avait défiguré.

Ces deux derniers caractères sont vraiment spécifiques; et c'est surtout le dernier, le plus pratique (2) qui nous permettra de distinguer l'espèce des races et des variétés, dont le type n'est pas absolument inaliénable, puisqu'il peut s'altérer et même se perdre définitivement, surtout par les croisements artificiels.

(1) « La variélé et la race ne sont autre chose que l'expression de cette variabilité (limitée), s'accusant par des caractères individuels dans la première, héréditaires dans la seconde ». De Quatrefages, Charles Daituin, p. 232. — Cfr. L'unité de V espèce humaine, p. 295.

(2) Nous le voyons déjà employé par Aristote, qui reconnaît Tespèce à la fécondité. {Histoire naturelle, I, 6, 8; — I)e la génération, II, 10, §10).

LA VIE KT l'kvoLUTION DES ESPÈCES 215

Il nous faut insister sur ce jxjiiil ({iii est ^n;ii('ral(!- riK^orio ment mal compris par nos adversaiies. Ils nous disent l'fiyhri que les croisements d espèces devraient ôtre impossibles dans la théorie de la fixité, et nous en donnent comme preuve que « la fusion de deux formes ou de deux entités spécifiquement distinctes » (provenant du père et de la mère) est inintelligible. — C'est vrai. Mais qui de nous a jamais expliqué la génération par la fusion de deux formes en une seule ? Cette grossière hypothèse ne viendra pas même à l'idée du lecteur qui aura bien voulu lire notre chapitre précédent sur la transmission de la vie. Iln'y a qu'une seule forme qui reçoit une direction ou une empreinte que nous comparerions plutôt à un moule. Si ce moule est absolument dissemblable et contre nature, cette forme périt au moment où elle vient de naître. Si le moule, quoique d'espèce différente, mais très voisine, n'étouffe pas complètement la plasticité naturelle de la forme vitale, celle-ci s'adapte comme elle peut, mais la constitution de l'organisme est viciée foncièrement, aussi rhybride voit ses organes reproducteurs — qui résument tout Porganisme — atrophiés et frappés de stérilité. Enfin si la ressemblance des deux espèces est encore plus grande, la forme vitale s'adapte davantage, mais avec l'espoir d'une revanche; l'hybride ne sera plus infécond, mais ses produits retourneront au type primitif.

Les faits confirment si pleinement la théorie, que M. Gaudry, pourtant évolutionniste, propose d'appeler genres les types assez divergents pour rendre toute union impossible ; races, ceux dont la dissemblance ne porte aucune atteinte à la fécondité ; et espèces ceux dont Tunion produit deshybrides, c'est-à-dire desproduits infécondsou qui retournentau type des parents.

Citons quelques exemples des plus remarquables.

D'abord il est certain que les croisements d'espèce ont rarement lieu dans la nature sauvage. Jamais les vieux veneurs qui parcourent nos forêts n'ont rencontré les hybrides du cerf et du daim, du lièvre et du lapin. Dans les déserts de l'Afrique ou dans les jungles de l'Asie les pachydermes ou les grands félidés d'espèces différentes ne s^accouplentpas davantage. Cependant on a pu découvrir chez les Gallinacés et les Palmipèdes, chez les insectes et surtout les coléoptères, quelquescas bizarres d'hybridation. L'authenticité de plusieurs de ces faits, d'abord vivement discutée, paraît aujourd'hui certaine (1). Quoi qu'il en soit, ces exceptions confirmeraient la règle, puisque, deTaveu de nos adversaires, ces hybrides seraient stériles, stérilité Parmi les animaux domestiques soumis à la vio-

ou ,

retour. Icuce OU aux artificcs de l'homme, les cas d'hybridation sont assez fréquents, pour qu'il soit facile d^'étudier leur nature. Or, s'il est un fait bien constaté, c'est celui de l'habituelle infécondité des hybrides, alors même qu'ils seraient le produit d'espèces très voisines comme l'âne et le cheval, le lièvre et le lapin. D'après M. de Quatrefages, on ne connaît pas un seul exemple de fécondité chez le mulet mâle, et chez le mulet femelle la fécondité est si rare qu'Hérodote et Pline la considéraient commeun prodige. Si, dans quelques espèces, l'hybride est fécond, cette fécondité disparaît à la génération suivante ; et dans les cas encore plus rares où elle persiste, on voit apparaîtrelephénomène de retour aux types primitifs, et toute trace de croisement disparaît.

Le fameux léporide issu du lapin et du lièvre, dont le D"" Broca et ses amis ont fait tantdebruit, est venu finalement, dès la troisième génération, faire retourau

(1) Cfr. Congrès scientiftq . internat., 1881, t. VIII, p. 218, etc, — Cfr. Sucheté, Les oiseaux hxjhrides rencontrés à Vétat sauvage. Lille, 1891.

LA VIK KT 1/ EVOLUTION DKS KSIM'ICKS 217

ly[)e Inpiîi, si l)ion qu'il a ImIIu abandonner des expériences l()ngtonij)s [)oursuivies avec ardeur.

Tout réciînnnenl (encore la faiïieuse ynule du jardin d'acclimatation, à Paris, dont on vantait déjà la fécondité extraordinaire, a vu ses produits retourner au type cheval dès la seconde génération, ajoutantainsiune nouvelle démonstration à notre thèse \il y a des êtres capables de conserver, de perpétuer^ de défendre et inême de rétablir leur type fondamental, si la violence Vavait défiguré. Les groupes semblables de ces êtres sont ceux que nous nommons espèces (1).

Nous ne croyons pas que la thèse évolutionniste de la plasticité indéfinie et sans limite de toute espèce organique puisse recevoir un démenti plus éclatant ; et nous estimons avec M. le marquis de Nadaillac, que cette « preuve est décisive en faveur delà fixité des types ou de leur variabilité dans certaines limites, que nous appelons spécifiques » (2).

Que répondent nos adversaires ? Les uns gardent un une

^ obi6c '

silence prudent et trouvent le moyen d'écrire des vo- uoa. lûmes de 300 pages sur dévolution sans discuter la /oi du retour et même sans en parler. Les autres ne voient dans rhybridité que le phénomène de stérilité, qui est bien moins important que celui du retour. La stérilité ne prouve rien, disent-ils, erne distingue pas les espèces, puisqu'il y a des races extrêmes ou voisines dont les unions sont stériles. Ainsi le grand mastilFaccouplé avec la petite bichonne de la Havane, le gros

(1) Ne pas confondre cette loi du retour qui caractérise l'espèce, avec un simple cas d'atavisme accidentel et passager que l'on retrouve aussi dans les races et même dans les variétés. La loi du retour empêche radicalement la transformation des espèces ; les cas d'atavisme n'empêchent point les variations des races. Ainsi une famille blanche issue d'ini ancêtre lointain de race noire, demeurera blanche, malgré l'apparition accidentelle d'un enfant noir.

{'2) Conrfrès sfienti/irjnc international de '1882.

durham uni à la petite vache bretonne, etc., sont in- • féconds.

Nous répondons qu'il s'agit ici d'une disproportion de taille, et d'une cause purement mécanique qui empêche la fécondation ou l'heureuse issue de la parturition. L'infécondité est donc ici purement accidentelle et nullement essentielle à la nature de ces races. Le critérium de l'espèce demeure donc intact.

Quant aux autres faits allégués, comme exemples de stérilité essentielle, aucun n'a été scientifiquement constaté. Les fameux lapins de Porto-Santo qui nepourraient plus s'unir avec les nôtres, sont légendaires. M. de Quatrefages prié par M.deNadaillacde vouloir bien vérifier le fait a répondu queles expériences avaient été mal faites, et ne sont nullement concluantes.

D'ailleurs, redisons-le, la stérilité nous paraîtundétail bien moins important que celui du retour. Cette merveilleuse tendance au retourest une loi universelle En-'o.e qui ne régit pas seulement les cas d'hybridation, mais 'd'" tous les autres phénomènes de la biologie. Citons encore quelques exemples.

La domestication des animaux et des plantes consiste à les transformer, pour les approprier aux besoins ou à l'agrément de l'homme. L'éleveur, par une série de procédés habilement combinés, doit les façonner en vue du but qu'il se propose, de manière à en faire, pour ainsi dire, des êtres tout nouveaux, des êtres artificiels. Le bœuf ou le cochon engraissés et menés à l'abattoir ne sont plus le taureau , et le cochon de la création; aux yeux de Dieu, ce sont plutôt des monstres.

Les autres animaux domestiques, les chats, les cheveaux de course ou de trait et surtout les chiens, — soit ces petits chiens de salon gros comme des rats, soit ces énormes danois dont les éleveurs s'efforcent d^accroîtreencorelataille pour obéir à la mode du jour, —

retour.

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ne sont plus les animaux delà nature. La rose mousseuse, la ])elle rose entièrement (loubh'e n'est j)lus la fleur (le réglanlier, etc., etc. Maisquelamainderh(jnime cesse de l'aire violence à la nature, qu'elle se retire, et vous verrez bientôt le rosier mousseux redevenir églantieràrose simple, le bœuf, le cochon domestique, le cheval, le chat et le chien ramenés à leurs types primitifs. Il y a donc des types primitifs, par conséquent des espèces, que la nature tend à conserver, à perpétuer ou à recouvrer s'ils venaient à dévier. Tous les naturalistes depuis Aristote jusqu'à nos jours, etDarwin lui-même, sont obligés d'en convenir (1).

D'ailleurs que prouverait une variabilité des espèces qui nécessiterait des croisements contre nature ou des procédés artificiels et l'intervention de l'homme? Expliquerait-elle la production des espèces qui ontprécédé l'apparition de Thomme sur la terre? Or, c'est précisément là notre problème.

Donc, pour reconnaître si la fixité des espèces est L'obser. une loi de la nature, il faut l'observer en dehors des prouve

la

interventions de l'homme qui pourrait en troubler le fixué. cours ; il faut observer ce qui se passe tous les jours sous nosyeux, et ce qui s'est toujours passé àtoutes les époques de l'histoire, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, dans tous lesmilieux. C'est là la vraie méthode de toute science sérieuse et positive.

Eh bien ! a-t-on jamais vu, dans le cours naturel des générations successives, une espèce se transformer en une autre espèce nouvelle ou déjà connue? Les différences de température, de climat, de nourriture, demilieux ambiants, ont-elles jamais suffi pour opérer cette

(1) « Nos variétés domestiques, en retournant à la vie sauvage, reprennent graduellement, mais invinciblement, les caractères du type originel ». (Darwin, Origine des espèces, p. 145). — Cette tendance au retour à été constatée par Aristote. {De generatione, II, 5, 12.)

transformation ? Nous croyons qne Ton peut mettre tous les savants au défi d'en citer un seul cas authentique. De l'aveu de M. Gontejean, (( tous les exemples apportés jusqu'ici ne portent que sur des créations de variétés etdesmétamorphoses de races, toutes choses bien connues et que personne n'a jamais songé àcontester ». M. Perrieretbien d'autres transformistes ont dû faire le même aveu (1).

Les éleveurs les plus habiles, les horticulteurs les plus expérimentés sont encore unanimes à l'affirmer. Au milieu des variétés prodigieuses obtenues par l'industrie humaine, «la fixité del'espèce botanique, selon le témoignage de MM. Vilmorin et Andrieux, est bien remarquable et bien digne d'admiration... Dans les courges, par exemple, où l'on constate trois espèces..., ni les influenceii de la culture et du climat, ni les croisements qui peuvent se produire de temps en temps, n'ont créé de type permanent, ni même de forme qui ne retourne promptement à l'une des trois espèces primitives. Dans chacune, le nombre des variations est presque indéfini : mais lalimite de ces variations semble fixe (2). »

Et que Ton ne dise point que ce sont les variétés de milieux qui font défaut, puisqu'on trouve sur la terre, de la zone torride au pôle boréal, toutes les espèces de climats, chauds, froids ou tempérés, secs et humides, touteslesaltitudesettouteslesconditionsimaginables d'existence ; et que d'ailleurs l'artifice del'homme peut y suppléer dans une large mesure.

Que l'on ne dise pas davantage que le temps fait défaut à nos observations. Les comparaisons les plus consciencieuses de notre faune ou de notre flore actuel-

(1) Gontejean, Géologie et Paléontologie, p. 466. — Revue scientifique, 1881, tome I, p. 554. — Perrier, Philosophie zoologiq., p. 272.

(2) Les plantes potagères, p. VI (Préface).

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les avec celles (iiitMioiis relrouvoiis dans les ruines de Pompéï, ensevelies depuis (lix-liiiitceiits ans, soit avec celles que nous a décrites Aristote, il y a plus de deux mille ans, ou bien avec celles que nous avons retrouvées dans les monuments encore plus vénérables d(i l'antique Egypte, à Thèbes ou à Mem[)his, depuis i)rès de quatre mille ans d'existence, n'ont pu faire découvrir la moindre trace de transformation. Les momies d'animaux de toute espèce, étudiées par des hommes tels que Guvier, Lacépède, Latreille, lurent reconnues identiques aux espèces actuelles, et Lamarck lui-même, malgré ses préjugés évolutionnistes, fut obligé d'en convenir (1). Les grains de froment recueillis dans les cercueils de ces momies égyptiennes furent semés et produisirent des tiges de froment identiques à l'espèce commune.

Les végétaux microscopiques, dont les générations se multiplient d'une manière si rapide et si prodigieuse, nous donnent aussi la preuve que les espèces ne changent pas essentiellement après des multitudes de générations. Qui pourra compter les milliards de générations qui ont dû se succéder depuis l'époque où Noé planta la vigne ? Et cependant, le ferment qui croît sur la pulpe du raisin jouit encore aujourd'hui comme alors de la propriété spécifique"qui produit la fermen tation du vin.

Concluons donc qu'exiger des milliers et des milliers de siècles, des millions et des millions de générations successives, pour constater un changement d'espèces, a tout l'air d'un vain subterfuge de la part

(1) 11 est faux que nous regardions « cette persistance des types durant 4.000 ans comme le critérium et le signe caractéristique de V espèce ». Certaines ractjs auraient pu se maintenir fixes pendant la même durée. Cette fixité prouve seulement que la prétendue loi de l'évolution n'existe pas. Une loi de la nature est universelle et ne saurait être suspendue pendant 4.000 ans.

222 ÉTUDES PHILOSOPHIQUIilS

de nos transformistes aux abois (1). La terre et le soleil n'auraient pu fournir une si longue carrière, d'après les astronomes et lesgéologuesles plus autorisés. D'ailleurs nous ne pouvons juger de ce que produirait un long temps qu'en multipliant par la pensée ce que produit un temps moindre . Or, si quatre mille ans pour les momies d'Egypte, et des millions de générations pour le ferment du raisin n'ont produit aucune transformation appréciable, on doit logiquement conclure que des milliards d'années ou de siècles n'en produiront pas davantage.

Nous verrons plus loin que ce raisonnement a été confirmé par les découvertes de la paléontologie. On connaît beaucoup d'espèces des époques quaternaire et tertiaire, et même des époques secondaire et primaire, qui sont parvenues jusqu'à nous sans avoir subi la pluslégère métamorphose, d'autres n'ont produit que des variétés ; le reste a péri plutôt que de changer. Et, comme l'a avoué M. Contejean, on peut mettre les transformistes « au défi de désigner un seul exemple, une série quelconque de types fossiles, où l'on puisse suivre pas à pas et d'âge en âge les métamorphoses conduisant d'une espèce à une autre (2) ».

La fixité des espèces est donc la loi positive qui régit le monde actuel, puisque Inobservation est unanime à nous l'attester, et que d^ailleurs la raison nous fait aisément comprendre que, chaque être n'ayant qu^un degré de puissance limité, il lui serait naturellement impossible de développer graduellement des puissan-

(1) « Ces ténèbres présentent un grave inconvénient pour la science, en ce qu'elles servent de refuge aux théories sans preuves. Ces théories, en invoquant la durée des âges... en même temps que l'insuffisance des données géologiques, tendraient à établir nos croyances scientifiques non sur les faits que nous connaissons par Tobservation, mais au contraire, sur ceux que nous ignorons, et qui ne semblent exister que dans l'imagination ». (Barrande, Trilobites, p. 183).

(2) Contejean, Revue scientifique, 1881, tome I, p. 555-559.

LA VIK l'JT LÏ:VOLUTION DKS KSI'KCES 223

ces supérieures à cell(3s ([u'il a reçues et ([ui le spéci- (ient dans un degré de l'échelle des êtres.

Pour expliquer l'apparition successive et graduelle f'''^]'"^'^" des espèces qui ont vécu dans les temps préhistori- hypothèques, — supposé que la science parvînt un jour à démontrer ce fait, — nous serions donc autorisés à y voir relï'et de créations successives ou continues, ou bien l'effet d'une évolution exceptionnelle ^ow^ la main du Créateur, qui préparait, dans une période transitoire de formation, l'avènement définitif du monde actuel.

Tel serait, ce nous semble, d'après les règles d'une saine méthode, l'ordre naturel; et ce serait, au contraire, renverser toute logique que de considérer comme une exception la fixité actuelle des espèces, et leur variation comme la loi générale et universelle. C'est là manifestement le vice radical de toutes les hypothèses transformistes.

Mais, nous réplique-t-on, vous n'y pensez pas ! Faire L'évoiaintervenir Dieu de nouveau dans la formation du mon- passive. de et dans la formation de chaque type créé ! — « Un acte de création ! Invoquer le surnaturel, faire intervenir la puissance souveraine ! mais c'est excessivement grave (!!) ; qu'est-ce donc qui peut nous y autoriser ici (1) ? » — Nous comprendrions cette objection sur les lèvres d'un athée qui croit pouvoir expliquer les effets sans une cause, le mouvement sans un moteur, le contingent sans l'absolu, le monde sans Dieu. Mais sur les lèvres d'un spiritualiste, qui admet la création, cette objection nous étonne, nous allions dire qu'elle

(1) p. Leroy, U Évolution des espèces, p. 184, — De même, pour éviter un miracle, on fait façonner par Dieu le corps de la première femme, mais point le corps du premier homme !..

nous attriste, si nous ne supposions pas là-dessous quelque fâcheux malentendu.

L'intervention de Dieu dans la formation du monde après la création, et particulièrement dans la formation des espèces, n'est nullement un miracle, ni une création, pas même un acte surnaturel ou contre nature, puisqu'elle aurait pour but d'établir dans la nature un ordre naturel et définitif, delui donner la perfection naturelle qui lui convient, et d'atteindre la fin de l'acte créateur par des transitions savantes et harmonieuses.

Ce qu'il y a de difficile à comprendre, ce n'est pas la multiplicité des manifestations divines, ni la durée de l'intervention de Dieu dans la formation du monde, c'est cette intervention elle-même. Mais une fois admise, puisqu'elle est nécessaire, de quel droit exiger que ses effets soient instantanés ? Z/'ac^^imigi^^^^^^^rnel de la volonté créatrice ne pouvait-il pas produire dans le temps des effets multiples^ successifs ou continus ?Et ne serions-nous pas autorisés à penser qu'Allen a été ainsi, s'il était prouvé que, dans les âges géologiques, les êtres ont été successivement élevés d'une puissance inférieure à une puissance supérieure qu'ils n'avaient pas reçue dès l'origine ? Gomment le plus serait-il sorti du momssansune intervention supérieure?

Mais, encore une fois, cette intervention, bien loin d'avoir un caractère surnaturel, miraculeux ou contre nature, aurait été exigée par l'ordre, la perfection et l'harmonie de la nature.

Il est donc faux que nous ayons recours au miracle ; mais les transformistes auraient-ils bien le droit de se plaindre et de nous adresser ce reproche ? Si la transformation des espèces est la loi générale de la nature, comme ils le prétendent^ pourquoi cette loi paraît-elle suspendue depuis plus de quatre mille ans ? pourquoi, dans les conditions si variées de climat, de tempéra-

LA viK ET l'Évolution des espèces 225

tiire, de nonrrituro, ol de LoiiLes l(;s conditions d'existence, d'un pôle à l'autre, ne retrouve-t-on j)lns nulle part un petit coin de terre où elle puisse encore s'exercer? Ne serait-ce pas là un véritable et perpétuel miracle?

Réduite à ces termes et dégagée de toute équivoque, L-évoiu- Fintervention divine dans la période de la formation acu've. du monde n'a donc absolument rien qui puisse légitimement effrayer un philosophe spiritualiste. Cependant, s'il s*en trouvait quelqu'un de plus timoré, qu'un tel scrupulepûtembarrasser, nous lui rappellerions la troisième hypothèse spiritualiste que nous avons déjà indiquée. S'il n'agréait ni la création continue, ni Vévolution passive sous l'action de Dieu, nous lui proposerions comme absolument possible V évolution active, au sens de S. Augustin et de M. Naudin. Certaines cellules privilégiées, destinées par Dieu à devenir des espèces supérieures, auraient été douées, dès l'origine, de ces formes supérieures en puissance, de manière à pouvoir les développer un jour, à certaines époques et dans certains milieux, après avoir passé par toutes les formes inférieures qu'elles contenaient virtuellement, comme les nombres supérieurs contiennent virtuellement tous les nombres inférieurs.

Cette évolution exceptionnelle de certaines cellules

aurait l'avantage de reculer un peu plus loin l'intervention directe de Dieu, — avantage qui à nos yeux est bien mince et insignifiant, — mais elle aurait surtout celui de ne pas contredire la loi de la fixité naturelle des espèces, et d'éviter la plupart des critiques que nous allons adresser à Tévolutionnisme universel et

au transformisme restreint.

Que dire tout d'abord de cette évolution universelle critique de tous les règnes, en vertu de laquelle un atome de ^^^^^

La vie 15

carbone, ou deqnelque autre substance minérale, se serait élevé à la vie élémentaire par ses propres forces, suivant les occasions et les milieux favorables, puis de la vie végétative à la vie sensible et animale, devenant successivement un zoophyte, un mollusque, un annelé, un batracien, un reptile, un oiseau, un mammifère, un anthropopithèque,et enfin un homme parfaitement raisonnable ? Que dire de cette hypothèse fantastique où le grandiose le dispute au fabuleux, sinon qu'elle ne mérite même pas l'épitaphe que Bossuet écrivait sur la monadologie de Leibnitz : «Nova, pulchra, falsa » !

Bien loin d^avoir le moindre attrait de nouveauté, cette hypothèse est vieille comme l'athéisme d'Empédocle, de Lucrèce et d'Epicure, dont elle était la conséquence forcée. Ni la métaphysique de M. Herbert Spencer ou d'Hegel, ni les savantes recherches de Lamarck et de Darwin n'ont réussi à lui donner ces allures franches de la jeunesse et de la validité.

Suffirait-il, pour la rendre viable, de la réconcilier avec l'existence de Dieu, et de supposer la création de ces atomes de matière minérale qui évolueraient ensuite naturellement, par leurs seules forces, et sans une intervention supérieure, vers lavie végétale, animale et humaine ? Nous ne le croyons pas. La supposition n'en demeure pas moins radicalement impossible. En effet, s'il est possible à un être de développer plus ou moins les facultés qu'ilpossède,ilest contradictoire qu'ilpuisse développer celles qu'il ne possède pas, ou les acquérir par ses seules forces. Or, qui oserait soutenir que toufi les êtres de la création jouissent également des mêmes facultés, et qu'il n'y a que de simples différences de degré dans leur développement accidentel? La vie végétale n'est-elle qu'un degré supérieur de l'existence minérale ? Évidemment, non ! La faculté de se

I,A VIK KT l'KVOLUTION DKS KSI'KCKS !2^7

iioiirrir, de croître, de sere[)r()diiirc,en mi nioU;i vie et la mort, sont des clioses ([iie le- iiiliuîral ne possèdes à aucnn degré. La vie raisonnal)l(3 n'est [las davantage; nn degré snpérienr de la sensibilité. Les sens et rintelligence ne se ressemblent i)as i)lns que l'organiejne et l'inorganique, le concret et l'abstrai t, la matière et l'esprit.

Quant à la vie végétative et à la vie animale, un i^^ssy^*-

^ ^ 'de la

doute pourrait surgir, car nous entendons repéter cna- piame que jour (1), ([u'il n'y a pas de diiïerence essentielle l'animai. entre l'animal et la plante, et que la science moderne tend àellacer de plus en plus les distances qui semblaient les séparer.

Nous croyons, en effet, que la science de ces dernières années a dissipé bien des préjugés qu'une autre science un peu moins récente avait faitadmettre et consacrer. On croyait encore, au milieu de ce siècle, que les animaux et les plantes respiraient d'une manière inverse, ceux-là en absorbant l'oxygène, celles-ci en l'exhalant. Orcelaétaitinexact;pourrespirer,les plantescomme les animauxabsorbentroxygène. On croyait que la chlorophylle des plantes était le caractère exclusif du végétal ; et l'on a découvert des animaux microscopiques munis de chlorophylle. On admettait que le végétal était nécessairement fi^fé au sol, et l'on a reconnu que certains végétaux microscopiques pouvaient être libres et flotter dans l'élément aqueux. On pensait aussi que le végétal pouvait seul élaborer des matériaux organiques avec des éléments inorganiques, et cette règle souffre des exceptions, au moins dans le monde des infiniment petits. En un mot, on croyait que la vie végétative de l'animal était essentiellement distincte de celle du végétal. On se trompait; et la

(1) Cochin, L'Évolution et la vie, p. 173, 291, 296.

science moderne revient complètement à cette première vue, si souvent exposée par Aristote: il n'y a pas de diflérence essentielle entre la vie végétative de l'animal et celle du vésfétal.

Mais de ce que l'animal et le végétal peuvent se nourrir et se reproduire de la même façon, qu'ils peuvent être égaux au point de vue delà vie de nutrition, qui oserait conclure qu^ils sont égaux au point de vue de la vie de relation ?

Différence H cst ccrtaiu Que, parmi les êtres vivants, les uns

radicale. «i i

sont sensibles, et ressente^it le plaisir ou la douleur (1 ) , les autres sont complètement insensibles ; les uns sont doués de la locomotion spontanée, les autres en sont totalement dépourvus. Croyez-vous que les plantes jouissent et souffrent? Evidemment, non ! Et quel sera le sophiste assez subtil pour nous persuader que la sensibilité n'est qu'un degré de l'insensibilité; que la spontanéité et la locomotion ne sont qu'un degré d^inertie et de repos; en un mot, pour nous persuader qu'entre le végéta] et l'animal il n'y a plus qu^une différence de degrés et aucune difïérence de nature?

Sans doute, il y a des êtres vivants, surtout dans le monde microscopique, qu'il est malaisé de classer parmi les êtres sensibles ou insensibles. La constatation est d'autant plus délicate que certains mouvements automatiques de la plante peuvent parfois contrefaire la sensibilité, et que l'on peut aisément confondre avec la locomotion volontaire certains mouvements dus à la chaleur, à l'électricité, à la lumière et surtout aux propriétés contractiles que tout organisme à base protoplasmatique possède à des degrés divers. Par la contraction, la fibre végétale de certaines

(1) Si par sensibilité on entendait, avec Cl. Bernard, « toute aptitude à réagir », il est clair que nous devrions l'accorder aux plantes et même aux molécules chimiques. Mais ce ne serait là qu'un abus de langage.

LA VIK KT r/|î:V0MJTI0N DES ESJ'I^CES 229

plantes, aussi bien que le muscle de l'animal, se raccourcit sous Pinfluence de diverses causes excitatrices et produit des mouvements. Ainsi lasensitive, si bien nommée parles botanistes, mimosa pudica, 3.U moindre attoucbement, plie ses feuilles et semble tomber endormie, — ce qu'elle fait d'ailleurs spontanément chaque jour au coucher du soleil.

La dionnée attrape-mouche, au contact d'un cor[)s étranger, tel qu'un insecte, rapproche les deux lobes de ses feuilles, comparables aux deux valves d'une coquille, si bien que Tinsecte peut y être fait prisonnier (1).

Quelque curieux que soient ces mouvements, la disposition anatomique des organes et leur contractilité suffisent à les expliquer. Aucun motif raisonnable ne peut nous porter à les considérer comme des mouvements sensibles dirigés par la connaissance et l'appétit. Loin de là, leur répétition uniforme, monotone et inintelligente, contraste singulièrernentavecla variété des mouvements que provoquent les caprices de la sensibilité, et que dirige la connaissance sensible chez l'animal.

Dans le monde microscopique, il est encore plus difficile de distinguerles mouvements sensibles des mouvements contractiles, ou purement mécaniques, tels que les mouvements browniens qui sont dus, fort probablement, à la différence de densité des milieux ambiants.

Mais qui ne voit que ces difficultés pratiques, et même, si l'on veut, ces impossibilités de classification, ne viennent nullement de ce qu'il n'y a pas une différence radicale entre l'être qui sent et l'être qui ne sent pas, mais uniquement de ce que nous ne pouvons sai-

(1) Cf. Geoflroy Saint-Hilaire, Hist. nat., 2e partie, ch. 6.

sir cette difïérence, soit à cause de l'imperfection de nos instruments d'observation, soit à cause de l'impuissance de l'observateur, dont la vue est toujours courte par quelque endroit?

Absence Ajoutous quc CCS difficultés viennent souvent du déméuiode. faut de méthode et de l'absence de principes. Guvier luimême est incertain sur le principe qu'il doit suivre : tantôt il distingue les animaux par la sensibilité ; tantôt par la locomotion ; tantôt par la respiration ; tantôt par la composition chimique des tissus o.ù l'azote entre en quantité plus grandeque chezles végétaux (1). En micrographie, le critérium des modernes est encore plus flottant et plus arbitraire. Pour les uns, c'est la membrane du protoplasma qui est considérée comme le caractère distinctif du végétal ; pour les autres, c'est la propriété de fabriquer de la protéine avec des corps d'une composition chimique relativement simple, etc. (2).

Aussi arrive-t-il que des êtres qui manifestent de la sensibilité sont appelés végétaux, tandis qu'on appelle animaux des êtres insensibles. De là, la confusion et le chaos, d'où l'on ne sortira qu'en revenant au critérium d'Aristote, qui est à la fois le plus simple, le plus pratique et de beaucoup le plus profond.

N'insistons pas davantage, et concluons que le règne végétal et le règne animal diffèrent par des caractères essentiels, aussi bien que le règne minéral (3). En conséquence, affirmer que le minéral peut devenir un végétal, et le végétal devenir un animal, par les seules forces de sa nature, et sans le secours d'une intervention supérieure, c'est dire que le moins peut

(1) Guvier, Règne animal, I, p. 18, 2l.

(2) Huxley, Cours pratique de biologie, p. 8, 32, etc.

(8) Lamarck lui-même admettait un « hiatus immense » entre l'animal et le végétal. L'organisme animal aurait seul le privilège de « l'irritabilité (lisez : sensibilité) ». Zoologie philosophique, I, p. 92.

LA VIK KT l/ÉVOLUTiON DliS ESPÈCES ^31

contenir le 2j/«6', ou (lu'il peut y avoir des elfets sans cause proportionnée.

L'évolutionnisme à outrance que nous venonsdecom- c^'^'n«battre est d'ailleurs abandonné par l'immense majo- tr^n^'f^rrite des esprits modérés, qui, pour mieux défendre révolution^ croient devoir la restreindre dans les limites du règne végétal, ou dans celles du règne animal. Tous les animaux, nous disent-ils, seraient sortis d'une espèce primitive, la mo7ière(l). L'homme lui-même serait excepté de la loi de l'évolution, sinon à cause de son corps, du moins à cause de son âme raisonnable, qui ne peut avoir été produite sans une intervention de Dieu dont elle est l'image.

C'est sur ce nouveau terrain qu'on nous invite à descendre, et voici les argumentsqu'on invoque. Tous les animaux sont pourvus des mêmes facultés, mais à des degrés divers. Nutrition, reproduction, locomotion, sensibilité, etc., ce sont autant de puissances communes à tous; les organes sont plus ou moins parfaits sans doute, et leurs opérations sont plus ou moins complètes, mais ce n'est là qu'une question de degré et non d'espèce. Donc, point de distfnction spécifique entre les animaux : ils ne sont que des variétés d'une même espèce, ou, si l'on veut, des degrés divers du même type.

Et ce qui le prouve^ nous dit-on, c'est le développement de l'embryon. Tout individu, dans le cours de sa vie embryonnaire, passe successivement par tous les chemins que son espèce a parcourus avant d'arri-

(1) La monère est formée d'une cellule contenant une sorte de liquide gélatineux, transparent, incolore, protégé par une sorte d'enveloppe et nommée protoplasma. On ne trouve aucun noyau à l'intérieur, et c'est un des signes différentiels qui permet de distinguer les monères des cellules organiques (D"" Gartaz, les Microbes, La Nature, N" du 21 févr, 1S91).

232 ÉTUDKS PHILOSOPHIQUES

ver à sa forme actuelle, c'est-à-dire par toutes les formes de la série animale qui se trouve au-dessous de lui dans l'échelle des êtres ; en sorte que la différence entre chaque espèce semble due à l'arrêt du développement, à Lin certain .noment plus ou moins avancé de la période embryonnaire.

En d'autres termes, tous les animaux, depuis le zoophyte jusqu'au mammifère, possèdent tous en puissance le degré le plus élevé de l'animalité ; c'est leur développement plus ou moins incomplet qui donne le spectacle de cette variété prodigieuse de types différents.

En deux mots : négation des espèces animales, et supposition d'une virtualité complète dans chaque individu à l'état embryonnaire.

Voilà, certes, une conception évolutionniste encore grandiose, quoique restreinte, nous n'en disconviendrons pas; nous la rapprocherons naturellement d'une autre hypothèse non moins grandiose, déjà rencontrée sur notre chemin et que nous avons déclarée métaphysiquement possible. Elles se ressemblent beaucoup, et cependant il ne faudrait pas les confondre. Hypo- La première hypothèse, celle de S. Augustin, supde posait toutes les espèces distinctes dès l'orig^ine et prolia. duites par Dieu séparément; mais les espèces supérieures auraient été créées à Vétat virtuel, et obligées, pour atteindre leur complet développement, dépasser successivement par les étapes inférieures.

La nouvelle hypothèse, au contraire, suppose qu'il n'y a jamais eu d'espèces distinctes, et que toutes les cellules embryonnaires, indistinctement, renferment la virtuosité complète de toutes les formes supérieures, où elles s'élèvent suivant les circonstances.

On commence à saisir la différence profonde entre ces deux opinions d'apparence semblable.

LA VIE ET l'Évolution des espèces 2.'J.'i

La première admet la distinciiou des espèces ; la deuxième, au coutraire, la rejette.

La première attrijjuc; à clia(jue germe primitif une virtuosité plus ou moins grande, suivant son espèce définitive; la seconde attribue à tous les germes une virtuosité égale et radicalement indéfinie.

Ce sont Ità deux conceptions différentes, et même opposées, qui méritent d'ôtre étudiées avec la plus grande attention.

Et d'abord, y a-t-il vraiment des espèces différentes premier dans le résine animal, comme le soutient S. Au'^ustm:' d..sdeux Personne, évidemment, ne prétend que les 12.000 es- uieses. pèces d'oiseaux que nous rencontrons dans les catalogues des ornithologistes, ou les 40.000 espèces de coléoptères dont nousparlent les entomologistes soient toutes des espèces dans le sens rigoureux et métaphysique du mot (1). Quelques modifications secondaires, dans la couleur ouïe plumage par exemple, suffisent parfois à certains naturalistes pour créer des espèces nouvelles. Nous sommes les premiers à blâmer ces profusions inutiles, contre lesquelles Buffon s'élevait avec tant de force. Quant à fixer le chiffre exact auquel il convient de réduire le nombre des espèces véritables, ce n'est pas le lieu de l'essayer. Nous abandonnons volontiers cesdiscussions délicates aux sciences naturelles et aux hommes compétents qui les dirigent.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a parmi les animaux plus que des différences de degré etdeperfection. Entre un zoophyte et un vertébré, et même, parmi les

(1) (L Les zoologistes multiplient beaucoup trop les distinctions spécifiques ; les ornithologistes, les entomologistes, et les conchyliologistes sont particulièrement enclins à des exagérations decette nature. » (Milne- Edwards, Rapport sur les progrès, p. 427). Ces exagérations n'ont pas peu contribué à donner un air de vraisemblance aux hypothèses trauslormist s.

234 ÉTL'DIiS PIIILOSOI'IIIOUES

vertébrés, enire un poisson, un oiseau et un mammifère, il y a, malgré des analogies inévitables, des différences fondamentales dans la nature de leurs organes et de leurs facultés. Ceux-ci ont des facultés sensibles queceux-Là n'ont pas. Des cinq sensexternesun seul est commun à tous les animaux : le toucher.

Et parmi les sens internes, il n'y a que les animaux supérieurs qui jouissent de « l'intelligence », de la mémoire, de la faculté d'imitation, et qui soient susceptibles d'une certaine éducation. Dans les facultés nutritive et locomotrice, les différences, peut-être moins sensibles, sont aussi profondes. Le butde la nutrition ou de la locomotion est sans doute toujours le même, mais que les moyens employés sont dissemblables ! Peut-on dire que la locomotion d'une chenille qui rampe, d'un aigle qui fend les nues, ou d'un lièvre qui court, sont de la même espèce ? Et la reproduction par scissiparité, ou par bourgeonnement, ne sera-t-elle qu'un des degrés de l'oviparité ou de la viviparité?

Les animaux sont donc inégalement dotés, non seulement quant au degré de leurs fonctions, mais encore quant à l'essence et au nombre de ces fonctions. La nature des instruments organiques, ou des moyens par lesquels ils tendent à leur fin, varie encore pour chaque groupe. En effet, l'anatomie comparée nous montre que tous les animaux ne sont pas construits sur un même plan, qu'il existe plusieurs types fondamentaux irréductibles l'un à l'autre, et sur lesquels sont greffés les types dérivés secondaires les plus divers.

« L'idée d'une série continue, ni d'une série unilinéaire, n'est plus admissible aujourd'hui », nous dit Isidore Geoffroy-St.-Hilaire; etMilne-Edwards ajoute que c'est à peine si les séries dérivées de ces types fondamentaux sont parallèles, offrant des termes analo-

LA VIK KT r/l':V(}UJTI()N DKS KSPÏ^CRS 235

pfiios et correspoiidaiil. his uns aux autres, «c Quelque soil l(î [)oiiil (le vue auquel ou se place, nous dit-il, on reconnaît aisément ((ue le règne aninnal ne se compose ni d'une série unique (Tespèces, ni (hi [)lusieurs séries parallèles. Dans ces derniers temps, un savant illustre (M. (^hevroul) a cherché à en donner une idée plus nette, en groupant les séries d'une manière ra- (liaire, et en superposant les étoiles à branches multiples ainsi formées; mais cela ne suffit paspour satisfaire à toutes les conditions du problème, et ne saurait traduire sous forme d'images, les affinités naturelles des espèces animales (i). »

Ajoutez à ces différences très nettes dans les types anatomiques et physiologiques de certains groupes, la tendance constante à conserver ces types^ à les perpétuer, aies rétablir, lorsque la violence des croisements contre nature les a altérés, et vous aurez la preuve complète del'existencede plusieurs espèces véritables dans le règne animal.

L'opinion de S. Augustin et de M. Naudin a donc, sur celles des transformistes modernes, cet immense avantage de respecter le principe et le fait de la distinction et de la fixité des espèces, que le philosophe et le naturaliste devraient êtreainanimes à proclamer, — alors même qu'ils ne sauraient en préciser le nombre exact.

Examinons maintenant un second point de vue : Denxième

1° Pouvons-nous admettre que les espèces aujour- ÏÏcfeux d'hui supérieures ont dû passer antérieurement par ihèLt.

(1) Milne-Edwards, Rapport^ etc., p. 483. — Tout récemment on a essayé de rapprocher les Veitébrés des Annelides, ou bien des Arachnides ; d'où Ton espérait pouvoir conclure que les vers ou bien les scorpions étaient les ancêtres des vertébrés. On peut voir le piteux échec de ces tentatives bruyantes, dans un article de M. Beauregard, Bévue des sciences pures et appliquées, 30 avril 1892, p. 283-

toutes les formes inférieures, comme le pense le saint docteur ?

2° Pouvons-nous supposer qnetoutesles formes inférieures sans exception sont capables des plus hautes destinées, qu'elles ne sont que diverses étapes déformes supérieures identiques en voie d'évolution, comme l'ont imaginé les transformistes ?

Pour répondre à ces deux graves questions, rappelons-nous le principe fondamental de TÉcole : les formes supérieures contiennent virtuellement les formes inféfHeures. Par conséquent, il ne serait pas impossible qu'une forme supérieure passât de la puissance à l'acte graduellement, en manifestant successivement toutes les formes inférieures qu'elle contenait. Mais, pour que cela se pût réaliserai faudrait que les formes inférieures y fussent contenues, non pas d'une manière quelconque, ni d'une manière seulement éminente, «^mm^^i^er, comme la monnaie de billon est contenue dans une pièce d'or, mais d'une manière très réelle, quoique implicite^ implicite. Or, c'est l'expérience seule qui peut nous apprendre de quelle manière, la forme supérieure d'un mammifère, par exemple, renferme les formes de l'oiseau, du reptile, du batracien, du poisson et des autres animaux inférieurs: annelés, mollusques, rayonnes, protozoaires. Éyoïa- L'expérience est possible, puisque tous les jours cmb?yon- uous voyous dcs auluiaux de toute espèce, dans leur période embryonnaire, s'élever graduellement de la forme d'une simple cellule à l'état plus parfait qui leur convient. Aussi amis et adversaires sont-ils unanimes à en appeler à l'observation embryogénique.et c'est sur ce terrain positif que nous acceptons de les suivre. Est-il vrai, comme le prétendent les transformistes, quele développement embryonnaire d'un individu passe successivement par toute la série animale qui

LA Vil-: ivv r/î:v()LiJTi()N dks espkcks ^.'i?

lui est infcritiiii'o dans FcclKilhi (I(îs (^.tres 'i H.Tckel, Je Darwin do l*AlloniJi«j^ne, a essayé d(; lo prouver en s'appuyanl sur'les célèbres découvertes de Von Baër, < le plus grand ontugéniste de notre siècle, et le maître le plus vénéré de la science du dév(iloj)])ement ». Il a mémo fait un tableau uù il mot en parallèle < l'évolution ontogéniquo » , << l'évolution phylogénique », et les espèces vivantes qui existent dans la nature.

Or, dans ses dernières Éhtdes, publiées à St-Pétersbourg en 1876, Von Baër a cru devoir infliger le plus complet démenti et la réfutation la plus solide à ces interprétations audacieusement arbitraires et fantaisistes, qu'il ne craint pas d'appeler une falsification de la science. Voici sa conclusion : «Les darwinistes modernes affirment que la formation d'un organisme supérieur parcourt promptement,dans son développement embryonnaire, la série des formes antérieures qu'ont eues ses ancêtres... Cette proposition ne me paraît pas fondée, attendu que le développement d^un individu ne parcourt pas l'échelle du règne animal, mais passe des caractères les plus généraux d'un groupe plus important à ses caractères plus spéciaux et très spéciaux... Eh ! comment le développement d'un animal supérieur peut-il parcourir la série des formes d'une classe inférieure? Gomment un vertébré peut-il sortir d^un arthopode, puisque ce dernier a les centres nerveux dans la face abdominale, tandisque le vertébré les a dan s la face dor^ ^le? Si l'on ajoute que la situation de tous les organes est contraire, que dans l'annelé les intestins et le cœur sont placés au-dessus des centre? nerveux, plutôt vers le dos, tandis que dans le vertébré ils sont sous la colonne vertébrale et la moelle épinière, plutôt vers la face abdominale, comment peut-il se faire que l'une de ces dispositions se change en l'autre ?... De même, je ne puis pas me figurer davan-

238 ÉTUDES PUlLOSOPniQUES

tage une transformation du type mollusque, car ici on aucune façon ne se forme la ligne droite qui règle la construction des vertébrés et des artliopodes(l) ».

Ce jugement est aussi celui de tous les naturalistes les plus distingués de notre époque. Milne-Edwardsa déclaré souvent (2) qu'il n'y a jamais identité complète entre un animal adulte et un embryon d'un autre animal à quelque période qu'on le suppose, et M . Edmond Perrier, malgré ses préférences avouées pour le transformisme, est obligé d'en convenir. 11 affirme d'une manière encore plus expressive « qu'à aucune phase de son développement un embryon humain n'est un véritable poisson ; il n'est pas davantage reptile ou oiseau à une phase plus avancée (3) ».

Tout ce que Ton estendroit d^affirmer, c'est que tous les animaux commencent également par l'état rudimentaire d'une cellule, etqu'après une première phase générale et indécise, ils se spécifient bientôt de plus en plus, par une sorte de construction progressive, au moyen de laquelle l'organisme primitif s'enrichit successivement d'organes nouveaux et différents, suivant les espèces.

(1) Studien aus d. Gebiet der Naturwiss., t. II, pp. 4'26-429.

(2) Milne-Edwards, Leçons de physiologie, t. I, p. 82.

(3) (( L'homme serait-il, au point de vue du système nerveux, le terme extrême de l'évolution organique, il n'en est certainement pas de même de ses autres organes. Les organes de la digestion sont chez l'homme moins parfaits que chez les ruminants ; ses organes de la respiration et de la circulation sont moins compliqués que les or'^ nés analogues des oiseaux, et ses autres organes de nutrition n'ont rien ji le place incontestablement au-dessus de ceux de beaucoup d'animaux, des organes des sens sontmoins délicats que ceux de beaucoup de mammifères carnassiers, et sa main est beaucoup moins éloignée des formes primitives, toutes pentadactyles, que le piod d"une antilope ou d'un cheval. Il n'y a donc aucune raison pour que l'embryogénie humaine résume celle du règne animal tout entier, A aucune phase de son développement, un embryon humain n'est un véritable poisson ; il n'est pas davantage reptile ou oiseau à une phase plus avancée. Voilà ce qui est objecté par tous les embryogénistes, et ce qui fera tomber dans le discrédit cette anatomie transcendante. » (Ed. Perrier, La plnj- Biologie zoologique avant Darwin, p. 261).

LA VI K i:r l/KVOLliiloN DKS KSI'KCKS ^.'i'J

Il est donc bien peu confoi'iiuî aii^ réalités observétjs de supposer qu'une forme supériiuire qui contient eminenler toutes les formes moins parfaites, les contienne toujours aussi d'une manière assez formellf) pour pouvoir les reproduire et passer successivement par toutes les étapes inférieures. Dieu aurait pu sans doute réaliser riiypothèse ; mais tout nous porte à croire qu'il ne l'a pas fait, et qu'il a eu d'autres plans.

Ce serait une exagération beaucoup plus grave en- vinuosicore déconsidérer tous les êtres animés comme pour- «aies. vus d'une virtuosité supérieure, et appelés à devenir avec le temps des animaux pajfaits. Une telle supposition serait non seulement arbitraire, mais encore parfaitement inutile pour expliquer le fait de la succession progressive des êtres dans les époques géologiques, — si ce fait venait jamais à être prouvé, — puisqu'il suffirait dédire, avec S.Augustin etM.Naudin, quechaque germe, doué d'une virtuosité différente, s'est arrêté au degré qui lui avait été assigné, dans Téchelle des êtres.

De plus, cette explication nous conduirait à considérer tous les types inférieurs comme des ébauches incomplètes, comme des types de transition en voie de s'achever. Or cela n'est pas exact. L'histoire naturelle nous montre les animaux intérieurs comme des types complets dans leurs espèces : ils sont vraiment achevés, ils sont pourvus d'instruments complets, appropriés à leur nature et à leurs conditions d'existence, et n'ont besoin d'aucun organe plus parfait. Un zoophyte n'aspire nullement à devenir un mollusque, pas plus qu'un mollusque n'aspire devenir un poisson, un oiseau ou un mammifère. Malgré leur infériorité relative, tous ces animaux se suffisent et sont vraiment complets. Nous n'avons donc aucun droit de les regarder comme des êtres supérieurs manques, ou

orîranes

ruiiimen-

laires.

arrêtés dans le cours de leur développement normal. Les Vous vous trompez, nous répliquent les transfor-

mistes^ nous avons découvert une raison positive qui nous permet de considérer les animaux comme des êtres en voie de transformation. Plusieurs d'entre eux ont des organes témoins de cette évolution. Cesontdes organes rudimentaires, c'est-à-dire incomplets ou atrophiés, et aujourd'hui inutiles, que Fon peut considérer comme des restes héréditaires d'organes complètement développés chez des êtres antérieurs où ils devaient avoir leur utilité. Gomme exemple de ces organes inutiles on cite les ailes de l'autruche, les mamelles chez tous les mâles des mammifères, les dents fœtales de la baleine qui ne percent jamais, les deux petits métacarpiens du pied du cheval, et chez Fhomme le muscle des oreilles ouïes vertèbres caudales deTembryon, qui sembleraient prouver que nos ancêtres étaient ornés d'une queue et de longues oreilles qu'ils pouvaient remuer. Qu'il soit ingénieux de la part des transformistes de considérer ces organes comme des restes héréditaires d'ancêtres lointains ou des cas d'atavisme, nous ne le nierons pas : cela est ingénieux, mais est-ce bien conforme aux faits observés? Nous ne le croyons pas. Un grand nombre d'organes rudimentaires se refusent absolument à une telle interprétation.

Le rudiment d'allantoïde des marsupiaux n'existe développé que chez les animaux supérieurs : il n'est donc pas un héritage. Les mamelles rudimentaires des mâles ne sont pas davantage un legs du passé ; car il faudrait admettre que les mâles ont été jadis femelles, ou du moins qu'ils en ont porté les organes. La troisième paupière des oiseaux que l'on retrouve atrophiée chez les mammifères, ne donne à aucun naturaliste la pensée de faire descendre les mammifères des oiseaux. De même les dents fœtales de la baleine, ou

LA \\K KT l'Évolution dks ksi'kcks !241

les incisives du veau à l'olat laital, sont inexplicables de cette nianiùre, etc. Aussi plusieurs transformistes ont-ils essaya d'anu'diorerleur hy[)othèse en considérant les organes rudirnentaires, tantôt comme un reste du passé, tantôt comme un germe pour l'avenir. Ces organes, nous dit M. Gaudry, « ont été utiles hier ou le deviendront demain (1) >.

Mais cette complication d'hypothèses plus ou moins arbitraires, ne paraît pas plus vraisemblable. Les mamelles rudimentaires des mâles ne prouvent pas plus leur développement futur que leur développement passé; et il faut rechercher ailleurs que dans la filiation ou l'atavisme leur explication véritable.

A notre avis, ces organes rudimentaires, qui rapprochent les espèces les plus disparates par des traits de ressemblance ou d'analogie assez inattendus, prouvent que le développement embryonnaire de tous les êtres, qui partent tous également d'une cellule élémentaire, est régi par des lois identiques ou analogues, produisant des effets identiques ou analogues dans la constitution organique des espèces les plus diverses. Parmi ces lois, citons celle de la corrélation des organes dont la science commence à peine à entrevoir les merveilleux effets. On sait que le développement ou l'atrophie d'un organe produit le développement, l'atrophie ou la modification de tous les organes solidaires La castration par exemple, modifie jusqu'à l'organe vocal. C'est mystérieux, sans doute, mais absolument certain. Que si nous connaissions les lois de corrélation dans le développement embryonnaire, les organes rudimentaires ne nous étonneraient plus.

En ce sens, nouspouvonsadmettre,siron veut, pour toutes les espèces, « une communauté d'origine »,

(1) Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 52. La vie 16

242 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES

mais bien difïérente de la filiation des espèces (1). Elle consiste dans l'identité ou l'analogie de leur développement embryonnaire, parti du même point, l'état monocellulaire, et régi par les mêmes lois, qui manifestent une fois de plus la simplicité et l'harmonieuse unité du plan divin.

Cette hypothèse du transformisme universel ou même restreint^ est donc une explication en désaccord avec la plupart des faits scientifiques, aussi bien qu'avec les premiers principes de la raison.

Critique Abordous maintenant l'examen de la dernière hywiDisme. pothesc que nous avons annoncée, celle du darwinisme. Jusqu'ici nous avonsréfuté les systèmes qui attribueraient l'évolution des espèces au développement progressif^ suivant les circonstances favorables, d'une virtuosité active capable de réaliser le plan divin, et déposée dès l'origine, par une intelligence souveraine, dans les êtres primitifs. C'est ce que nous avons appelé l'évolution active. Il nous reste à parler de l'évolution passive et aveugle, c'est-à-dire des systèmes qui expliquent l'évolution des êtres parles seules influences extérieures de causes inintelligentes et fortuites.

Or le darwinisme est l'expression la plus complète de ces systèmes. Aucun n'a été plus savamment combiné que celui de Darwin ; aucun n'a eu plus de vogue et n'a exercé une telle séduction sur A'esprit de nos contemporains. On peut même dire que la plupart des transformistes qui ne se taisent pas volontairement sur les causes de la transformation, ont adopté les

(1) Les exemples spéciaux apportés par M. le D"" Maisoimeuve, bien loin d'être une objection, nous semblent la démonstration la plus évidente de cette thèse. Congrès scientifîq. internat., t. VIH, p. 215.

• i.A viM lOT i/i:v()Li;ti()N dks ksi'i;i:i:s tii.'i

moyens [)roi)osés par Darwin, (toinirn; les plus vr.iiseinblablcs ot les |)liisoni(;a(;es qu^on ait ima^^inés jiis- /[u'à ce jour. Voilà pourquoi nous r(!fut(U'ons l)ai\viii plutôt (jue Lauiarck, (Jleoiïmy-Saint-llilaire, ou W:illace. D'ailleurs presque toulcis les idc'^es rern;ir(iuables de ces derniers, nous les retrouverons cIkîz Darwin qui se les est assimilées et leur a prêté les attraits de sa séduisante exposition.

Nous commencerons par une observation générale. Tentaihe Vouloir expliquer la merveilleuse évolution des espè- rique. ces, parties des plus bas degrés de l'échelle des êtres et s'élevant graduellement à des destinées supérieures ; vouloir expliquer l'apparition successive et l'adaptation d'organes de plus en plus parfaits à des fonctions de plus en plus élevées ; en un mot, expliquer le développement progressif et l'épanouissement harmonieux du monde des vivants par le concours fortuit de causes aveugles, et sans l'intervention d'une intelligence directrice et d'une volonté providentielle, c'est une tentative peut-être séduisante à cause de sa hardiesse même, mais impuissante et chimérique.

Oui, de quelque nom pompeux qu'ils aient décoré ces prétendues forces de la nature ; qu'ils les appellent : Loi de Vhéy^édité, — Séleciio^maturelle^ — Lutte pour r existence, — Adaptation auxynilieux, — Usage et non-usage ; — toutes ces circonstances aveugles et inintelligentes ne sont, au fond, que la personnification du hasard dirigeant des forces également aveugles et incapables de produire de si merveilleux effets, et surtout de les produire aveccet ordre et cette harmonie qui nous étonnent et qui nous ravissent à mesure que nous étudions davantage la nature (1).

(1) Darwin et ses disciples, même ceux qui ont reconnu Texistence d'un Dieu 'Téaleur, n'ont jamais admis son intervention dans révolution des espèces. L'intérêt, la séduction du système, est précisément de découvrir

24 i ÉTUDES PUILOSOPHIQUES ,

Darwin a-t-il eu conscience de ce vice radical dans son syslème? On serait tenté de le croire, tant il cherche à le dissimuler. Sans cesse il personnifie ces forces aveuglesetleurprête l'intelligence etrhabiletéqu'elles ne peuvent avoir. Il nous dit, par exemple, que la sélection naturelle surveille tout avec attention, avec soin, avec une sagacité infaillible, etc. ; tandis que la sélection naturelle, — nous le verrons bientôt, — est incapable d'attention ou de soin, ne peutrien surveiller et n'a pas de sagacité du tout !

Ces métaphores ne sont donc qu'un mirage trompeur. Le simple bon sens nous dit que la cause doit être proportionnée à l'effet, qu'il ne faut jamais attribuera une cause ce qu'elle est impuissante à produire. Or, c'est là ce que parait oublier le darwinisme; voilà pourquoi, malgré tout l'étalage scientifique dont il voudrait nous éblouir, nous devons reconnaître qu'il est contraire aux principes les plus élémentaires de la raison humaine.

Un examen rapide de chacun des moyens imaginés par Darwin, achèvera de nous convaincre de leur complète insuffisance à produire l'évolution des êtres, suivant le plan merveilleux que nous voyons réalisé dans la nature.

a) 1° Et d'abord, la loi de V hérédité est-elle suffisante

L'héré-

dite, pour assurer la transmission constante des modifications insensibles qui auraient pu survenir et s'accumuler dans le cours de plusieurs générations? C'est sur ce postulatnm que se fonde tout le système darwiniste. Or, l'expérience nous prouve que l'hérédité ne transmet infailliblement que les caractères spécifiques

des lois naturelles suffisantes, qui rendent inutile une telle intervention. Un des fondateurs du darwinisme, Wallace, ayant fini par reconnaître l'insuffisance de la sélection naturelle et la nécessité d'une « intervention surnaturelle » pour la compléter et la diriger, fût aussitôt traité de renégat et de transluge par toute son école.

LA viK Kr i.ïivoi.nioN I)F:s ksi'Kcks l^i'ô

OU priiicip;iux (l). Plus les caractères nouveaux sont îjccidentels et insi^niliants, moins ils ont de clmnce d'être transmis. Donc, si l'évolution darwinienne s'accomplit par des transitions (^xlrôniemont lentes et infinitésimales, la vertu de la fameuse loi d'hér('dité se trouve pareilhunent réduite à une probabilité infinitésimale; elle n'olfre plus désormais une base assez solide pour y élever le gigantesque édifice du transformisme.

D'ailleurs, la loi ordinaire de l'hérédité continue est si peu suffisante pour expliquer tous les cas biologiques, que les darv^inistes ont été obligés de lui adjoindre diverses autres lois d'hérédité latente, d'hérédité mixte, d'hérédité simplifiée, d'hérédité homochrone, d^hérédité consolidée, et enfin la loi d'hérédité/a/.s'f/?^^ qui restera le chef-d'œuvre du génie d'Hœckel ! La seule nomenclature de ces hypothèses est significative. Elle donne à sourire aux esprits qui regardent à travers les mots (2).

Mais supposons de bonne grâce que la loi d'hérédité puisse transmettre avec certitude les variations survenues, il resterait encore à nous apprendre commentées variations elles-mêmes ont pu se produire, avec cette gradation et cette harmonie croissante qui distinguent l'échelle des êtres. Passons donc en revue les difïérents moyens qu'on nous propose.

2° La sélection naturelle est-elle une cause suffi- b) santé pour produire la variété des espèces que nous lecuoa admirons dans l'univers ?

Chacun saitqueles éleveurs, àforce de soins et d'intelligence dans le choix de leurs accouplements, obtiennent des races très pures, ou des variétés nouvel-

(1) Les difformités essentielles ne se perpétuent jamais au point de former une race. La nature revient bientôt au type primitif.

(2) M. de Foville, Revue des Questions scientifiques, juillet 1880, p. 2iO.

lesdeclievaux,debœufs,de moutons, de pigeons, etc. Il est vrai d'ajouter quïls n'obtiennent jamais d'espèces nouvelles. Les pigeons ont pu produire des centaines de variétés, ils n'ont jamais produit une seule tourterelle.

Ainsi, dans la sélection artificielle des éleveurs ou des jardiniers, nous trouvons une cause intelligente, des moyens de croisements très étendus, et des effets restreints.

Dans la sélection naturelle, d'après Darwin, point de cause intelligente, des moyens de croisements fort restreints, et cependant des effets infiniment supérieurs, puisqu'elle aurait produit des espèces nouvelles et même toutes les espèces de l'univers. En vérité, c'est merveilleux '

Notez aussi que les procédés de la sélection naturelle ne ressemblent en rien à ceux de la sélection artificielle, et que c'est vouloir se faire illusion que de les décorer du même nom. Ici, c'estTéleveurqui sépare d'un troupeau les individus pourvus d'un caractère exceptionnel qu'il s'agit de faire reproduire et développer. Là, c'est le hasard des batailles, dans la luttepoiir la vie(l)^ surtout à l'époque des famines, qui produit la survivance dés animaux dont le pied est plus agile, la mâchoire plus robuste, les membres plus vigoureux ; tandis que ceux qui sont moins bien doués, les plus faibles, succombent écrasés par les plus forts (2). Tel serait le procédé de la sélection naturelle. Mais ne semble-t-il pas qu'un tel procédé devrait aboutir natu-

(1) La lutte pour l'existence avait déjà été étudiée par Aristote, Histoire des animaux, IX, 2.

(2) M. Blanchard fait justement observer que « dans les combats pour la vie, les hasards servent les faibles aussi bien que les forts, que la ruse supplée souvent à la vigueur avec succès, que la faculté procréatrice pour toutes les espèces est dans un rapport merveilleux avec les chances de destruction ». {La vie des êtres animés, p. 282).

LA VIE KT L KVOLUTION DKS KSPÈCKS 247

relleraent à consorviu- les lyi)cs les plus beaux et les plus purs, à les eiiipôcher do dégéni'rer, en un mot, à maintenir les espèces, plutôt qu'à les faire varier et disparaître graduellement?

La survivance des plusaptes est donc incapabled'expliquer la formation des es]jèces. Cette survivance ellemême n'est qu'une hypothèse démentie par les faits. Ce sont les animaux les plus féconds, les plus forts, les mieux doués qui ont persisté le moins longtemps et disparu les premiers, comme nous le montrerons en parlant des révélations de la paléontologie.

3° L'adaptation aux milieux serait-elle du moins c; une explication plus satisfaisante? uoa.

Nous sommes les premiers à reconnaître l'influence des milieux sur les êtres qui y vivent (1). La nature et la quantité des aliments, le climat, la température, la lumière, peuvent amener certains changements dans l'organisme, au point de produire des races nouvelles et des variétés fort nombreuses. Nos légumes d'Europe se modifient sous les tropiques. Les climats chauds ou froids modifient le pelage des animaux. Un changement de régime peut améliorer ou altérer le tempérament et la constitution d'un individu, etc. Les métamorphoses des insectes et des plantes exigent parfois, pour s'accomplir, des milieux différents. Le ténia ou ver solitaire, les distomaires et autres parasites ont besoin d'émigrer dans le corps de divers animaux. Les feuilles des renoncules aquatiques, des myriophylles, etc. , doivent émerger hors de l'eau et vi-

(1) « Les différences qui font que le genre d'être produit est plus ou moins parfait, résultent de la manière dont le principe vital a été circonscrit. Ce qui cause le phénomène, ce sont les milieux où il se passe et le corps qui y est renfermé. » (Aristote, De la génération (B.-S.-H|, t. II, p. 220). — At [ivj ^rx'fopcà.,. è-j tyi TVzOi>.r,^iL 7?,; yp/Ji: Trç ^l)jyiy,r,ç ecTtv * TO'JTOu §£ y.cà oi ToTroe a:~tot x«i to «r&iaa to Trêût/ajjtCavovcvov. (111. 11,^ lOj.

248 ETUDES PUILOSOPUIQUES

vre dans l'air pour changer complètement de forme (1 ). Mais qui ne voit que les milieux ne suffiraient pas, et qu'ils ne font que développer des aptitudes déjà existantes, bien loin de les produire (2)?

Nous pouvons, en etfet, rencontrer facilement les types les plus divers dans le même milieu, ainsi que des types identiques dans les milieux les plus différents.

Deux jumeaux dans le sein de leur mère peuvent être très dissemblables. Sous la même latitude, nous trouvons en Australie et en Amérique une faune et une flore complètement différentes. D'autre part, dans tous les climats, depuis la zone torride jusqu'au pôle glacial, nous pouvons retrouver, avec des variations insignifiantes, certaines espèces identiques : le loup, le renard, le rat noir, le vautour, la mouche commune, etc.. Enfin, certaines espèces sont incapables de s'acclimater dans tous les milieux; il y a des limites qu'elles ne peuvent franchir; et, malgré tous les efforts de l'industrie humaine pour venir en aide à la nature, ces espèces périssent plutôt que de changer.

C'est donc exagérer étrangement rinfluence des milieux que de les croire si puissants, et de leur attribuer la production de toutes les espèces végétales et animales. Et alors même qu'on leur accorderait une telle puissance, il faudrait encore supposer, pour expliquer l'évolution progressive, que ces milieux ont progressivement varié dans le cours des âges, ou que les animaux en ont changé graduellement, en passant

(1) Ces métamorphoses ne sont pas des changements d'espèces, et les générations suivantes demeureront toujours semblables aux précédentes.

(2) « Le développement de l'être est la suite de son essence, et est fait pour celte essence ; mais Tessence n'est pas la suite du développement ». T/j 7«,o ovTt'a 'h yhsfTi; ùy.o.o-^tQù xat tïjç oxxriccç fvexâ Ictiv, «XVoO;^ «vT/; TYi ys'ÀaîL. {De animalium Generatione^ V, 1, § 4. ~ Cf. De partibus a'nim., I, 1, § 19).

Uhage.

LA viK i:t i.'hvolution dks I':si>i;(:ks î^-iO

d'un lien dans nn antre: or, ces deux nouvelles hypothèses sont aussi gratuites qu'invraisenihlal)l(;s.

4° Un autre instrument de l'évolution des espèces fi) semit rusageot\e non-usage deii facultés. Assurément, einonle non-usage d'une faculté peut finir par ratroi)hier. Dans cerlainesgrottesd'Amériqueetdansles lacs souterrains de la Carniole où la lumière ne pénètre jamais, certains poissons et batraciens ont fini par perdre la vue dont jouissent leurs congénères, et cetorgane s'est complètement atrophié.

Réciproquement, la répétition des actes est pour beaucoup dans le développement des facultés. Maisde là à prétendre que les besoins créent des organes nouveaux, il y a un véritable abîme. Lorsque Lamarck et Darwin nous racontent que les ruminants ont acquis leurs cornes « dans des accès de colère » ; que le long cou de la girafe résulte de ce que cet animal habite un paysoùlesfeuilles sont portéesaux sommets de troncs élevés; que les bœufs ont fait pousser leurs queues pourse défendre contre les mouches, ou que les échassiers ont dû allonger leurs pattes pour courir facilement dans les marais, etc., tous ces récits fabuleux nous paraissent extraits des contes de fées plutôtque des archives de la science (1). ^

Aussi sommes-nous surpris de voir de véritables savants emprunter à Darwin des métaphores si étranges et si creuses. « Il est permis de croire, nous dit M. Gaudry, que les animaux à trois doigts, habitant un pays marécageux, ont eu besoin d'avoir des pattes IdiVges et ont pris un doigt de plus (2). » C'est, en effet,

(1) Notez que ces hypothèses sont en contradiction avec l'évolution insensible. Le cou de la girafe aurait dû s'allonger subitement pour lui permettre d'atteindre les feuilles élevées ; une évolution insensible à travers des millions de siècles eût été bien inutile. A quoi servirait au bœuf une queue naissante de un ou deux centimètres ?...

(2) Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 71.

si commode de prendre un doigt de plus, lorsqu'on enabesoin ! L'homme qui invente sans cesse avec tant de peine, des instruments artificiels pour suppléer à l'imperfection de ses organes, n'aurait-il pas plus tôt fait de prendre des organes nouveaux (1)?... innuence Ou touchc ici du doigt l'influence malheureuse que Darwin. Darwlu et ses émules ont exercée sur la société contemporaine. Ils ont habitué peu à peu les esprits superficiels à se contenter de demi-vraisemblances, do preuves partielles etinsuffisantes ; à expliquer les plus grandseffetsparlescauseslespluspetites et les moins proportionnées ; c'est-à-dire à se payer de mots ou de mauvaises raisons.

Gomment faire admettre à des esprits sérieux quele plus est sorti du moins, la vie de la mort, Pordre du chaos, l'être du néant, — et cela spontanément, sans l'intervention d'une Cause supérieure ? — La difficulté est colossale. Alors on la divise, on la subdivise, onla pulvérise en Y^SiVties infinitésimales .On avoue que cela serait impossible à réaliser tout d'un coup, comme le cheval sortitde la terre frappéeparletrident de Neptune.; mais cela est arrivé, nous dit-on, peu à peu, insensiblement, à travers desmillions etdes milliards d'années et de siècles, chaque degré de progrès infiniment petit équivalant presque à zéro. Et c'est ainsi qu3, par untourdeprestidigitation habile, Jephis

(1) Nous n'ignorons pas les cas de polydaclylie que Ton rencontre parfois chez rhomme et chez plusieurs mammifères, tels que les chiens de chasse ou de montagne, dits ergotes. Mais ce sont là de véritables monstruosités, les doigts surnuméraires étant ordinairement caractérisés par des vices de conformation qui les rendent impropres à tout usage. Chez les chiens par exemple, d'après Cuvier : « l'os métatarsien ne parait point du tout, ou ne parait qu'en rudiment ; les phalanges restent tout à fait suspendues dans la peau ; le doigt n'est pas articulé, n'a point de muscles et n'est susceptible d'aucun mouvement ». Le besoin de tels organes ne serait donc pas une explication scientifique de leur apparition. Jamais aucune monstruosité n'a pu s'expHquer par le besoin (Cfr. Cuvier, Annales du Miiséiun, t. XXVIII, p. 333).

LA VIK l-;r l/6V()LUTI<)N ItKS KSPKCliS ^51

est sorti du moins, le contradicloire etTimpossiblocst devenu possible et réel. C'est à Taide du même mira- <^e et du même sop]iisme({u'aulrefois /('mon prouvait l'identitédu repos et du mouvement, du moi etdu nonmoi, du vrai et du faux.

Ces critiques, malgré leur gravité, ne nous empé- s»

valeur

client pas d'apprécier, comme ils le méritent réelle- «'.'^-n'iment,lesremarquables travaux de Darwin en zoologie et en paléontologie, et nous reconnaissons volontiers qu'ils ont accumulé une riche collection de faits scientifiques.

^La lecture de L'or?^?n^ 6to espèces, quoiqu'on ne puisse la conseiller indistinctement à tous les esprits, n'en est pas moins fort intéressante et très instructive.

Darwin est peut-être le premier naturaliste qui ait su mettre en relief les effets parfois étonnants que produisent sur les animaux et sur les plantes les variations de la nourriture, des milieux ambiants, la sélectionartificielleounaturelle,et plusieurs autres causes, déjà connues, mais qu'il a étudiées dans le détail, vivant lui-même près des éleveurs et des jardiniers qui perfectionnent les races et produisentdes variétés nouvelles à force de soins et d'intelligence.

Et si Darwin s^était contenté d^e nous dire que, durant la période de laformation dumonde, etdansVhypothèse d'une formation lente et progressive des espèces. Dieu aurait bien pu se servir de moyens naturels, tels que l'hérédité, la sélection, l'adaptation aux milieux, etc., et les faire concourir à la réalisation de son plan divin, nous aurions été pleinement de son avis. Bien d'étonnant que Dieu se serve des causes secondes ; et puisque les diverses causes énumérées sont si efficaces entre les mains des hommes pour produire des variété, pourquoi n'auraient-elles pas été choisies

2o2 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

parle Créateur pour produire les espèces? En adoptant ainsi ce que nous avons appelé avec M. Gaudry, V évolution passive sous la main de Dieu^ Darwin aurait évité les exagérations regrettables qui ont compromis lesvérités partielles de sa thèse. On n'aurait pu lui reprocher d'avoir armé contre Dieu le bras des matérialistes et des impies, et il n'au rait pas ternila gloire qui lui revient pour avoir contribué au progrès des sciences, en éveillant l'attention des savants sur les lois mécaniques et physiologiques, qui auraient pu concourir puissamment à la formation progressive du

monde.

^ n Mais hàtons-nous de vérifier T/ivpoMè^^ d'après la-

défait, quelle nous n avons cesse de raisonner jusqu ici, pour nous placer sur le même terrain que nos adversaires. Après avoir si longuement examiné toutes les conséquences philosophiques, vraies ou fausses, probables ou improbables, que l'on pourrait tirer du fait de l'apparition progressive et continue des êtres créés, dans le cours des périodes géologiques, demandons-nous5^ ce fait est acquis à la science, s'il est démontré comme certain, ou du moins comme suffisamment probable. Plusieurs sont allés chercher une réponse à cette question dans le plus antique monument de l'histoire, la Sainte Bible. Et, comme on pouvait s'y attendre, tandis que les uns y croyaient découvrir la condamnation évidente de l'évolution, les autres y découvraient d'une manière non moins évidente la confirmation de cette hypothèse. De là des discussions sans fin.

Nous n'avons aucun goût, assurément, pour mêler la Bible et la religion à toutes les questions scientifiques ; mais puisque celle-ci a été portée sur ce terrain avec une insistance qui a provoqué bien des alarmes et des craintes, il nous faut bien en dire au moins

LA VIE KT l/ÊVOLUTION DKS EspKCKS 2;)3

qiK'hfnos mots. Mais nous proiiKilloris d\)[ni Ijrefs.

OiKî le inalcîrialisiiKî ot ralhéisiiH; do corlaiiis évolulioiinistes soient contraires à laHihle et à la révélation, cola est numifoste. Mais il s'agit ici do i'évolulionnisnie lui-niénie, tel que le professent les savants qui croient en Dieu et le placent comme cause première à l'origine du mojide.

Voici donc les textes de la Sainte Écriture que l'on a i'.<^po coutume d'alléguer pour réfuter leur hypothèse évolutionniste.

Au ch. I de la Genèse, v. 11, Dieu dit : < Germinet terra herham virentem etfacientem semen, et lignum pomiferum faciens fructum jiixta genus suunt, cujus semen in semetipso sit super terram.

Ihid., V. 12 : Et protulit terra herbam virentem et facientem semen juoot a genus suum, lignumque faciens fructum,ethabensunumquodquesementem5^ct^n6Zt6m speciem siiam

Ibid., V. 24 : Dixitquoque Deus :Producat terra animam viventem in génère suo, jumenta et reptilia, et hestias terras secundum species sicas. Factum que est ita.

Ibid.^y. 25 : Et fecit Deus bestias iei'vsd jiixta species suas, et jumenta et omne reptile terraB in génère suo. »

Il est aisé de deviner le raisonnement qu'on a édifié sur ces textes. Il faut prendre la parole sainte dans son sens naturel ; or le sens le plus naturel, c'est que Dieu a créé de véritables espèces de plantes et d'animaux, c'est-à-dire des espèces fixes et distinctes qui ne dérivent pas les unes des autres.

Les évolutionnistes spiritualistes répondentd'abord en opposant un autre sens également littéral, adopté par un certain nombre d'exégètes, et notamment par M. Tabbé Glaire dans sa traduction française. Ce savant philologue a fait remarquer qu'on avait mal inter-

nais

(lo II S,.iiiteiiit)ie.

prêté le mot hébreu leminoh. La vraie traduction de cette expression ne serait pas : selon son espèce, mais : avec son ressemblant (1). Le texte sacré devrait donc être ainsi rétabli :

« Que la terre produise des animaux vivants avec eurs semblables ; les animaux domestiques, les reptiles et les bêtes sauvages avec leurs semblables. Et il fut ainsi.

« Et Dieu fit les bêtes sauvages de Is-terre avec leurs semblables, les animaux domestiques et tous ceux qui rampent sur la terre avec leurs semblables ».

D'ailleurs, cette interprétation n'est pas nouvelle: elle est très conforme au génie de la langue hébraïque, et Josèphe, le dernier des historiens juifs, dont l'érudition biblique était si appréciée de S. Jérôme, parait Lavoir adoptée.

Mais alorsmêmequ'iinous faudraittraduirecomme la Vulgate par : secundurngenus suum, secundum species suas, rien ne nous prouve que ces expressions doivent être entendues dans le sens technique de genreetd'espèce zoologiques. Si l'insistance aveclaquelle ces expressions sont répétées en était une preuve, il faudraitaussi prendreàlalettre les mots de jour, soir et matin répétés avec non moins d'insistance.

Certains auteurs vont encore plus loin , et prenant Lofïensive, ils soutiennent « que la cosmogonie biblique n'est du commencement à la fin qu'une théorie évolutionniste, où les grands phénomènes de la création s'enchaînent dans un ordre naturel et logique (2) ».

Et d'abord, nous disent-ils, pesezces paroles: Ge7-minet terra ^ producant aquœ... C'est Dieu qui faita-

(1) V. les preuves apportées par M. Glaire dans les notes sur le \^^ chapitre de la Genèse. L'abbé Barras a adopté cette interprétation, qu'il déclare incontestable.

('2) M. Nuudin, Revue scientifique, juillet 1881, p. 128.

LA viK i:t l' évolution dks espkces 255

</iv les cans(;s scM'ondes. Jlcorïiin.'iiidcî, <'L (fesl l;i 1(3it(j (fiii produit l(3sv(;^'(;taiix,c'esireaiiqui produit les poissons, c'est encore la terre qui produit les aninuiux. N'est-ce pas là une espèce d'évolution?... Et combien de tempsles eaux ont-elles niispour produire poissons et reptiles, juxta genus suiim, juxta species suas^ Combien de temps la terre a-t-elle mis pour produire les plantes et les animaux, et pour arriver à l'état complet de cette variété et de cette fixité spécifique que nous admirons aujourd'hui ?

A-t-elle mis un jour de 24 heures^ ou bien une période immense de siècles? Et si vous soutenez que cette période déformation a duré des centaines de siècles, n'est-ce pas soutenir précisément l'hypothèse d'une formation lente, graduelle et évolutive? Qui ne voit qu'en abandonnant les jours de 24 heures, on a fait une brèche suffisante pour y faire entrer l'évolution ?

G'estainsi qu'ils raisonnent : lesuns soutenantque la Bible condamne formellement l'évolution, les autres soutenant avec non moins d'assurance qu^'elle en contient une preuve éclatante.

Nous crovons que l'une et l'autre de ces deux solu- Deux

. r ^ . , l'i L 1 interpré-

tions sont également exagérées, et qu il est plus sage tations

de penser que Moïse, ayant uaiquemetit en vue un gérées. but moralisateur et religieux, a laissé de côté toute préoccupation scientifique sur les genres et les espèces. Ce sontlà des questions que Dieu a abandonnées aux libres discussions des hommes : tradidit mundum disputaiionihus eorum. Les deux opinions rivales sont également conciliables avec le récit biblique, qui n'enimpose aucune (1) ; etcela n'est pas unraoin-

(1) « De ces doux iilées darwiniennes, la première, celle du progrès, est biblique : Moïse nous montre une gradation ascendante très marquée dans l'œuvre créatrice; la seconde, celle de filiation, n'apparaît pas dans le ré-

2o0 ÉTUDES POILOSOPQIQUES

dre trait de l'inspiration de cette divine page, de voir avec quelle aisance la plume de Moïse se joue au milieu de ces difficultés insondables des sciences géologique, biologique, paléontologique, dont il ne traite jamais et qu'il ne contredit jamais.

Cependant, nous Tavouerons sans détour, de ces deux exagérations, la première nous paraît la plus regrettable ; les attaques trop vives et trop passionnées, au nom de la Bible et de la religion, n'ont pas peu contribué à persuader aux ignorants que la preuve de l'évolution serait la ruine de la spiritualité de l'âme et de l'existence de Dieu. Delà, lavogue et l'espèced'engouement dont ce système est encore Tobjet. On est évolutionniste comme on est anti-clérical !

Le jour où l'on finira par comprendre que l'hypothèse évolutionniste, fût-elle prouvée, est incapable de supprimer Dieu ou de ruiner la religion, et qu'elle n'est plus qu'une machine de guerre inoffensive contre le cléricalisme, ce jour-là l'engouement irréfléchi pour ces nouveautés hardies se calmera. Ces opinions séduisantes pour l'imagination seront enfin jugées par la raison et la science avec plus de sang-froid et d'équité ; peut-être seront-elles alors appréciées d'une manière diamétralement opposée. Ce retour commence dans l'esprit d'un grand nombre : ne l'entravons pas par des discussions religieuses inopportunes.

Réponse Ce u'est donc pas à la Bible, c'est à la science des scknco. révolutions du globe terrestre, à la paléontologie, qu'il

cit de Moïse, mais on ne saurait dire que son langage Texclut absolument, en la restreignant du moins dons de certaines limites » (Vigoureux, Ixs Livres Saints, tome 11, p. 592). Ces limites sont indiquées par le même auteur qui ajoute : « 11 n'y a d'exception que pour l'homme dont la Genèse nous décrit en détail la foimation ». — Voy. notre Note à la fin de ce volume.

LA VI K KT l/ÉVOLUTION DES KSPKCES 257

faut adresser notre seconde (juestion (1): L'appaiition progressive des es})èces végétales et animales, durant les époques géologiques, est-elle un fait démontré?

Le créateur de la paléontologie, Guvier, qui, le premier, nous a appris à lire, dans les entrailles de la terre, riiistoire monumentale de ses origines et de sa formation graduelle, avait déjà remarqué que les vertébrés fossiles se divisaient en espèces complètement dilTérentes suivant les âges géologiques. Il distinguait:

L'âge du Mammouth ;

L'âge du Palœotherium;

L'âge d s Grands Reptiles.

Bientôt après on reconnut que les temps géologiques se divisaient en un plus grand nombre d'époques ayant chacune sa flore et safaune caractéristiques. Alcide d'Orbigny, le premier titulaire de la chaire de paléontologie fondée à Paris en 1853, après avoir rénni une collection de fossiles extrêmement remarquable, puisqu'elle contenait plus de cent mille échantillons venus de tous les pays du monde; après en avoir composé et classé suivant les périodes géologiques plus de dix-huit mille espèces, dont il nous a laissé une description minutieuse, crut pouvoir diviser l'histoire de

(1) On remarquera que c'est à la paléontofogieque nous nous adressons pour avoir le dernier mot sur l'évolution des espèces. Ce sont les découvertes paléontologiques, et nullement les recherches sur la fixité des espèces actuellement vivantes, qui peuvent trancher la question. En effet, accorderait-on que les espèces ne sont pas absolument fixes, cette concession, fausse à notre avis, ne donnerait pas encore gain de cause au transformisme. De fait, le Créateur pourrait avoir produit séparément, à l'origine, la plupart de ces espèces variables, au lieu de les avoir tirées les unes des autres par transformations insensibles. La constatation de ce fait ne relève en dernier ressort que de la paléontologie. — A plus forte raison, si l'on venait à prouver que la fécondité sans retour est un critérium insuffisant pour juger de l'espèce, qu'il y a des hybrides féconds sans retour, et des races exfrêmesdont l'accouplement est infécond ; ces faits, dont on n'a jamais pu citer un seul cas authentique, ne seraient même pas suffisants à renverser la thèse de la fixité des espèces, encore moins à établir le fait fie l'apparition originelle des espèces par voie d'évolution.

La vie 17

258 ÉTUDES PHILOSOPniQUES

la formation du monde en 27 périodes correspondant aux 27 étages qu'il avait distingués dans l'écorce terrestre. Or, voici, d'après M. Focillon, le résultatde cette immense statistique.

« On a répété que l'Auteur des choses avait peuplé la terre par des créations successives, en commençant par les animaux et les plantes les plus simples en organisation, pour s'élever d'époque en époque à des combinaisons organiques plus compliquées et plus parfaites et couronner enfin son œuvre, à l'époque actuelle, par la création de l'homme. C'est là un rêve séduisant, et rien de plus. L'étude des fossiles démontre, à la vérité, que la terre a d'abord été inhabitée de tout être vivant ; qu'à un certain moment la puissance souveraine a créé à la fois des animaux et des plantes ; que depuis ce moment la population animale et végétale de notre terre a changé environ 27 fois parla destruction généraledes espèces, parl'anéantissementdebien des genres et des classes, par la production d'espèces nouvelles appartenant souvent à des groupes nouveaux ; que l'espèce humaine a sans doute été créée au début de la période actuelle : mais, loin de montrer des formesorganiques se succédant suivant les degrés deleur perfection croissante, cette étude dément entièrement cette hypothèse. Il est établi par une véritable statistique des faits connus que, dans l'ordre chronologique des âges du monde, les quatre embranchements du règne animal, etles classes qui composent chacun d'eux, ont apparu parallèlement, et non pas successivement selon leur perfectionnement relatif; que l'accord du degré croissant de perfection des organes avec l'ordre d'apparition des espèces dans la série des âges ne se réalise qu'exceptionnellement dans le fait de l'arrivée tardive des mammifères ; que, loin de se perfectionner successivement, les animaux ont souvent à cet égard

(loulf;

LA VIH KT l/feVOLUTlON DES ESI'KCKS !259

moins gagiu; ({iie perdu, d'autres fois sont restés stalionnaires, dans la succession des (3po([ues de notre glol)e. »

Ces conclusions, malgré l'autorité du savant (iui les i'nMni.r» formulait, et la quantité prodi^neuse des documents ""Hen ^fossiles réunis en témoignage, ne pouvaient réunir l'unanimité des suffrages et des adhésions. Certains esprits étaient froissés à la pensée que la progression continue dans Téchelle des êtres n'était plus rigoureusement parfaite, etleurs aspirations vers cette unité idéale se révoltaient.

Et puis, ce cliiH're de 27 étages prêtait trop à la critique; était-il un chiffre suffisant et définitif ? ne pourrait-on pas subdiviser certains étages ? Barrande subdivisait le terrain silurien de Bohême en six, ce qui faisait déjà un total de 33 époques ou créations. « Et si l'on admet33 époques d'apparition, pourquoi ne pas en admettre cent, pourquoi pas mille, et delà à la théorie de la création continue il n'y a qu'un pas (1). »

G'estcepasquelesplus habiles ontessayé de franchir. Il est facile d'en faire ressortir toute la difficulté.

Supposer que les différents types de végétaux et d'animaux qui caractérisent chacune des époques géologiques se sont succédés par une évolution naturelle insensible, c'est supposer qu'il tloitexister une multitude innombrable de types de transition et de formes intermédiaires; c'est donc imposer, peut-être inutilement, à la science l'obligation de les rechercher et de les découvrir.

Obligation, peut-être écrasante et chimérique, qui ne lui incomberait nullement si elle remplaçait l'hypothèse de l'évolution naturelle insensible par celle des créations successives ou bien de l'évolution passive sous

(1) Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 7.

l'action divine, que l'on pourrait h volonté supposer plus ou moins brusque, plus on moins insensible suivant les plans de sa divine Providence. L'évolution de S.Augustin etdeM.Naudinévitent pareillement une si grosse difiiculté.

Quoi qu'il en soit, c'est bien l'évolution lentement progressive etinsensiblequi paraîtavoir toutes les préférences des transformistes actuels, et c'est logique de leur part; des séries de transformations brusques seraient la négation même du système de la filiation naturelle des espèces. Aussi est-ce à la recherche de ces types fossiles de transition qu'ils ont consacré tous leurs efforts.

Eh bien ! quel a été jusqu'ici le résultat de leurs laborieuses investigations, et quelles espérances ces premiers résultats peuvent-ils nous rendre légitimes? Le Nous allons l'indiquer. Mais auparavant nous vou-

crilcrium . . • i i .

pour drions pouvoir rassurer certains de nos lecteurs qui,

l'àiTô des

terrains, saus élcvcr Ic moiudre doute sur la bonne foi d'aucun savant, n'auraient pas cependant une confiance entière dans la valeur absolue de recherches paléontologiques entreprises sous l'inspiration du préjugé ou de « la foi évolutionniste ». Alors même que certaines restaurations complètes de types anciens et inconnus, faites parfois à l'aide de quelques fragments d'os plus ou moins insuffisants (1), ne donneraient lieu à aucune réserve ni à aucun soupçon d'arbitraire, il ne suffirait point que l'on nous mette sous les yeux une série de types plus ou moins progressive; il faudrait encore et

(1) Le squelette, serait-il complet, ne suffirait pas toujours pour juger sûrement de l'espèce. Le cheval, l'âne, le zèbre, et l'hémione sont des animaux très différents et cependant leur squelette est identique. Si ces quatre espèces venaient à être comparées à l'élat fossile, les paléontologistes seraient obligés de les réduire à une seule. — Cf. de Quatrefages, Ch. Darwin, p. 192. C'est donc sous d'importantes réserves qu'il faudrait accepter les conclusions de la paléontologie.

LA vu: KT LÏivoi.urioN i)i;s I si'i ers ^<»l

surtout que l'on nous prouvai la succession ehronolo- ^n([ue de ces types par ordre progressif ascendant ;({U(' Ton nous montre ({u'ils ont été découverts dans des terrains de plus en plus récents, de manière à rendre possible l'hypothèse de leur (h'scendanee généalogique. Il est clair (|ue sileurai)i)arilionétaitcontein[)oraine, leur filiation serait inadmissible; vA. si leur ordre de succession n'était pas progressif, l'évolution toute entière croulerait.

Or, nous demande-t-on, comment nos évolutionnistes modernes reconnaissent-ilsl'âge desterrains ?Quel est leur critérium? Eux-mêmes vont nous répondre, et nous confesser leurs graves embarras.

« Autrefois », nous dit M. Gaudry, « on pensait pouvoir marquer l'âge des terrains en se fondant sur les caractères des roches ; cette croyance se manifestait dans la nomenclature : on parlait de l'âge des schistes cuivreux, du calcaire magnésien, du grès bigarré, du grès vert, etc.. Bientôt on s'est aperçu que la nature du rocher varie extrêmement pour les formations du même âge. Actuellement, la classification repose surtout sur les données paléontologiques... ». « Si l'on me demandait l'âge de la formation du Ronzon, — c'est toujours M. Gaudry qui parle, j^- je serais au premier abord embarrassé pour répondre ;... mais comme je croisa V évolution des êtres, je procède de la manière qui suit : je regarde à quel degré d'évolution paraissent avoir été les animaux fossiles du Ronzon... Puisqu'ils présentent, pour la soudure de leurs os, un degré d'évolution intermédiaire entre les animaux du terrain éocène supérieur et les animaux du miocène moyen, je suppose qu'ils sont aussi d'un âge intermédiaire; ils seront donc du terrain miocène inférieur. »

Ainsi, suivant que Von croit ou qxiQ Von ne croit i^Rsk l'évolutionnisme, on apprécie de diverses manières

l'âge desterrains ;etsuivantqueron est évolutionniste de telle ou telle nuance, par exemple partisan ou adversaire de la transmigration des espèces, les avis seront encore différents.

« Vous comprenez la conséquence d'une telle croyance», ajoute le même auteur; «... lorsqu'on a découvert en Amérique des couches caractérisées parles mêmes êtres qu'en Europe^ on a dit : Voilà des couches d'Europe et d'Amérique qui renferment les mêmes êtres, donc elles ont été formées à la même époque. Et maintenant on devrait dire : Voilà des couches qui contiennent les mêmes êtres, il est donc probable qu'elles ne sont pas strictement de la même époque, car ces êtres n'ont pas passé en un instant d'Amérique en Europe »

Enfin, un peu plus loin, M. Gaudry nous fait encore cet aveu dépourvu de tout artifice : « Non-seulement l'histoire de l'évolution des êtres fossiles est à peine ébauchée, mais il y a d'éminents naturalistes qui nient que cette histoire soit possible , attendu qu'ils ne croient pas à V évolution (1) ».

Mais fixer l'âge des terrains par le degré d'évolution des fossiles qu'on y trouve, pour fixer ensuite la marche de révolution progressive par l'âge des terrains, n'est-ce pas tout simplement faire ce que la vieille logique appelait autrefois un cercle vicieux? Pour prouver l'évolution, faudra-t-il donc commencer par y croire ?

Telles sont, nous n'en pouvons douter, les inquiétudesde plusieurs denos lecteurs, quihésitent à accorder une confiance entière aux résultats obtenus par une telle méthode.

Nous répondrons à ces lecteurs timorés, qu'ils ont mille fois raison de professer la plus grande réserve pour les prétendues découvertes de certains transformistes enthousiastes et passionnés. Mais ce serait exa-

(1) M. Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 18, 20, 22, 24, 26.

LA viK i:t l'kvolution uks ksi'Kcks !203

^^éré de ne pas accorder à certains savants d'mi mérite supérieur et d'une modération reconnue la couli;iiice qu'ils méritent.

Aussi n'iiésitons-nous pas à leur recommander les travaux etles résultats derillustrepaléontologistechyà cité, qui, malgré sa « foi évolutionnisle », hauteujent professée, n'en demeure pas moins un des rares exemples de sagesse et de modération. Nous allons résumer us fidèlement, re<>rettant de ne pouvoir les reproduire in adueis extenso, les trois conclusions qu il a tirées lui-memci science. de ses remarquables études.

1° La première, c'est que « dans toutes les classes du règne animal, à toutes les époques géologiques, on trouve certains êtres nettement séparés de ceux qui les ontprécédés, en sorte que Pon ne saurait dire quels furent leurs ancêtres », et s'ils sont le produit d'une évolution.

2^' « On rencontre des formes de transition peu accusées, qui ne fournissent que d'assez faibles arguments en faveur de la théorie de la filiation des espèces > et de l'évolution continue.

3° « D'autres intermédiaires semblent favoriser cette idée.. Mais il existe encore de telles lacunes entre les espèces d'époques consécutives, qu'on ne peut encore démontrer d'une manière positive que ces espèces sont descendues les unes des autres (1) ».

L'auteur affirme donc l'insuffisance complète des documents actuels pour une démonstration de l'hypo-

(1) Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 162-165. Dans un ouvrage plus récent^ l'illustre paléontologiste, reconnait loyalement que si l'on rencontre certains « enchaînements » d'espèces à espèces, do genre à genre, de famille à famille, et même d'ordre à ordre, on n'en trouve aucun entre les classes, encore moins ei tre les embranchements {Fossiles secondaires, 1890, p. 229;. Même en almettant que ces « enchaînemeni s » soient de nature à prouver une filiation, la plasticité des organismes somit donc nettement limitée, la notion de l'espèce serait élargie mais sa (ixité maintenue, et révolulionnisme n'en croulerait pas moins sur sa base.

thèse évolationniste,mais en revanche, ilest plein d'espoir et de confiance dans l'avenir, « alors que notre science sera sortie de son berceau ».

Ces espérances dans les découvertes futures de la paléontologie, nous n'éprouverions aucune répugnance à les partager nous-même, si l'on nous montrait clairement qu'elles reposent sur un fondement vraiment sérieux et solide.

Suffit-il, pour nous convaincre, de proclamer qu'on a déjà découvert quelques types intermédiaires qui semblent favoriser cette idée ?

Les Sans doute, à mesure que l'on a découvert des espè- 'diSs ces nouvelles, il a fallu les faire entrer dans les cadres des anciennes classifications. De là des rapprochements inattendus entre des formes que l'on croyait très éloignées. Le cheval, la girafe, le chameau, qui paraissaient des types isolés dans leur ordre, ont été rapprochés de fossiles analogues ou voisins. Entre des pattes d'hippopotame et de cochon, de rhinocéros et de cheval, on a groupé des formes de pattes intermédiaires. Entre les squelettes d'une hyène moderne et de la viverra antiqua de Saint-Gérand, de l'éléphant et du mastodonte, du rhinocéros et du lophiodon remensis, du cheval etdecertainspachidermesantiques, on est parvenu à intercaler un certain nombre de squelettes plus ou moins intermédiaires (1), car, de l'aveu unanime, ils laissent encore entre eux d'énormes hiatus (2).

(1) c( Il est presque inutile de faire remarquer que les tableaux généalogiques ne concordent pas, chaque auteur transformiste ayant naturellement construit le sien à son point de vue particulier » (Contejean, Revue scientifique, 1881, t. I, p. 560).

(2) Parmi ces énormes hiatus, il n'est pas inutile de faire remarquer celui qui existe entre l'homme et le singe. De l'aveu de M. de Mortillet luimême, « nous n'avons pas jusqu'à présent rencontré les débris de ces anthropopithèques » : ce qui n'empêche pas cet auteur de nous en donner par anticipation des descriptions et même des classifications de la plus haute fantaisie (De Mortillet, Le Préhistorique, 1883, p. 126).

LA VIF KT l/lOVOLUTION DKS KSI'I-ICKS t^6.*)

Tous cesiauprocheinents ingdnioiix, que noussupposorons incontcîstables et à l'abri de tout soiii)(;oii d'hypothèses, font ressortir mieux ({ue jniuais \e^ liarinonies du phin créateur; mais peuvent-ils démontrer en môme temps une première ébauciie de cette gradation lente et insensible que Ton cherche à étalilir?

La réponse est fort différente suivant que l'on interroge les savants ou les profanes. Ceux-ci sont facilement éblouis et enthousiasmés par ces rapprochements inattendus; il leur suffit de voir un reptile volant, tel que \e ptérodactyle, pour croire fermement à la transformation des reptiles en oiseaux. Ne leur demandez pas d'autres preuves : ils ont la foi, et la proclament bruyamment. Ceux-là, les hommes du métier^ les vrais juges en ces matières, sont beaucoup plus réservés. Ils hésitent à conclure, et n'affirment qu'une seule chose : l'insuffisance des preuves actuelles. Parmi ces savants, les uns se croient forcés de recourir à l'hypothèse de transformations brusques ; hypothèse contradictoire, puisqn'après avoir prouvé la filiation des espèces par leur gradation insensible, elle nie le fait même de cette gradation. Les autres se contentent d'avouer leur déception et confessent leur incrédulité : Leurs témoignages abondent. Citons un seul aveu tombé des lèvres d'un savant matérialiste dont les préférences avouées pour le transformisme sont bien connues. « Quoi de plus séduisant, et, en apparence, de plus significatif, que ces découvertes incessantes de types fossiles réellement intermédiaires entre les types actuels. On a trouvé des êtres qui établissent un passage entre les oiseaux et les reptiles, entre ceux-ci et

les mammifères ou les poissons Malheureusement,

ces splendides perspectives ne sont au fond que des mirages trompeurs », nous confesse M. Contejean. « Les découvertes incessantes de la paléontologie prou-

266 ÉTUDES PniLOSOPUIQUES

vent seulement que les cadres du monde organique, envisagé dans son ensemble, sont beaucoup plus complets que ceux de la nature vivante. Les familles, les genres, les espèces fossiles viennent s'intercaler entre d'autres familles, d'autres genres et d'autres espèces sans que, pour autant, la distance qui sépare les types spécifiques ait jamais diminué. Je comparerais volontiers les espèces aux soldats d'une compagnie qui reçoit des recrues : les rangs se serrent, mais les hommes ne s'en distinguent pas moins les uns des autres. C'est donc entre les espèces qu'il importerait de découvrir des termes moyens^, mais on peut affirmer hardiment que ces termes moyens n'existent pas. A moins de supposer les espèces passant de Tune à l'autre par des sauts brusques et sans transitions (ce qui serait contraire à la doctrine transformiste), il faut admettre, en effet, que les nombreuses étapes qui marquent la transformation entre deux types spécifiques voisins, sont représentés chacun par une forme particulière qu'on devrait retrouver à l'état fossile. Ces formes de passage seraient donc innombrables et, en tout cas, infiniment plus fréquentes que les formes représentant les espèces connues ; en outre (et je ne puis assez insister sur ce point), les types spécifiques noyés dans cette multitude d'intermédiaires ne pourraient plus être distingués les uns des autres, en d'autres termes, n'existeraient pas. Or c'est le contraire qui a lieu (1)». Les La difficulté devient encore plus embarrassante pour

vrais 1 • m 11 11

intermé- les darwiuistes qui ont admis 1 hypothèse de la caractérisation permanente. Ils devraient découvrir, non pas des types intermédiaires quelconques, mais une multitude innombrable de types souches, que l'on ne rencontre jamais. Expliquons notre pensée.

(t) Gontejean, Revue scientifique^ 1881, t. I, p. 555-559.

LA VIK KT l'KVOLUTION DES ESPKCES 207

Quand on oppose aux darwinistes la fixit<] conslanle desespôcosactuolhîs, ils croionts(i tirorcronibarras on supposant que riiérédilé a dû fixer etperpiUuerlescaracLères accidenlellenient acc^uis par un individu sous rinlluence des milieux. C'est ce qu'ils appellent pompeusement : « la loi de la permanence des caractères ». Mais si l'on admet que tout caractère acquis ne se perd plus, il faut en conclure que deux espèces voisines qui ontdes caractères bien distincts ne peuventôtre issues l'une de l'autre; autrement l'espèce fille aurait perdu les caractères qui sont demeurés dans l'espèce mère. Deux espèces voisines ne peuvent donc provenir que d'une souche commune à caractères indécis, généraux, encore vagues et susceptibles d'évoluer en divers sens sous l'influence de conditions diverses.

Pour être encore plus clair, prenons un exemple qui nous touche de près : l'homme et le singe. L'homme descend-t-il du singe ?Non, car l'homne est nettement caractérisé comme ayant deux pieds et deux mains, le singe comme ayant quatre mains — nous faisons abstraction des autres caractères distinctifs. — Or, comme la main ne peut devenir un pied, ou vice-versà, l'homme ne peut descendre du singe : il peut être son frère, ou du moins son cousin plus ou moins éloigné, mais il n'en est pas assurément le fils. Voilà bien ce qui a fait rejeter l'origine simienne de l'homme par les darwinistes eux-mêmes. Ils préféraient rattacher à la fois l'homme et le singe à un type commun à caractères encore vagues et généraux (type imaginaire, bien entendu), que les circonstances auraient fait homme ou singe en modifiant des organes indéterminés.

Onpeut voir dès maintenant quels intermédiaires doivent chercher les darwinistes : non pas des êtres nettement définisquiviennentremplir des blancs dans un cadre tracé d'avance, mais des types à caractères

268 ETUUtï» PUiLOSOPHIQUES

génériques, qui ne se classent pas entre deux espèces connues, mais qui peuvent être leur ancêtre commun, onn'c.i Malheureusement, de tels intermédiaires n'ont iapas. mais pu être découverts : et cependant ils devraient être innombrables. Puisque les espèces caractérisées sont si nombreuses, combien de ces troncs communs ne devrait pas nous offrir l'histoire du passé ? Et puisque les changements se font avec tant de lenteur, que de milliards d'individus ont été nécessaires pour représenter cette longue traînée d'espèces en voie de formation î combien de spécimens ne devrions-nous donc pas trouver enfouis dans les sédiments anciens !

Or, toutes les espèces récemment découvertes viennent se placer entre des espèces déjà connues, elles coniplètent de plus en plus le cadre des classifications, mais aucune n'a jamais pu être considérée comme le tronc non encore caractérisé d'espèces dérivées. On a essayé, il est vrai, de représenter TAipparfo^ et Iqxiphodo7i comme les représentants d'un tronc conduisant des pachydermes à caractères indécis auxsolipèdes et aux ruminants. Mais qui ne voit que ce serait bien peu de citer un seul exemple, quand les types à caractères indécis devraient être infiniment plus nombreux que les autres? D'ailleurs, les transformistes eux-mêmes n'ont pas admis la réalité de cet exemple. M. Gaudry trouve entre l'hipparion et le cheval des différences trop considérables, et M. de Quatrefagesà montré « qu'il existe entre eux un hiatus incompatible avec la doctrine de Darwin ».

Concluons donc, avec M. Contejean lui-même, qu'il n'y a pas d'intermédiaires véritables entre les espèces, et que « l'on peut mettre au défi les transformistes de citer un seul exemple, une série quelconque de types fossiles, où l'on puisse suivre pas à pas, d'âge en âge les métamorphoses conduisant d'une espèce à une au-

tre (1) » ; tandis ({iic l'on pciiliiioiiLi-or]);ir(i(îs milliors trexemples les transitions les plus insensibles d'une variété à une autre.

0< défi, (l(''j:i porté par d'autres savants, ontr'autres parM. Flourens, vient d'ôlre renouvelé solennellement par un illustre membre de TAcadéinie des sciences, dans la préface d'un ouvrage récent que nous avons déjà cité. « Aujourd'liui plus que jamais, s'écrie-t-il, je renouvelle mon appel ; c'est de toutes les forces de mon âme qu'en tête de ce livre je jette cette parole à tous les amis des sciences naturelles : montrez-moi une fois l'exemple de la transformation d'une espèce (2) ». M. Blancbard sait très bien pour quelles causes son défi ne sera pas relevé.

Les découvertes paléontologiques qui viennent de s'accumuler depuis un siècle, nous laissent donc entrevoir un ordre beaucoup plus complet qu'on ne pensait dans l'écbelle des êtres, mais elles ne nous révèlent aucune trace de cette gradation indéfinie de formes qu'une transformation lente et insensible aurait dû produire. Les « espérances » de découvertes futures, alors même qu'elles répondaient à nos « aspirations secrètes », ne reposent donc sur aucun fait scientifiquement établi. Ajoutons qu'une multitude défaits — parfaitement établis ceux-là, -^ diminuent encore notablement la probabilité de ces espérances évolutionnistes.

Si la loi de l'évolution et de l'adaptation aux milieux xom-eiies était la loi delanature.ilserdiitmcYoySihle que de nom- ^'^d^®^ breuses espèces aient pu s'y soustraire, traverser les ^^^' périodes géologiques les plus tourmentées, et même arriver jusqu'à nos jours sans avoir éprouvé la moin-

(1) Contejean, Revue scientifique, 1881, t. I, p. 559.

(2) E. Blanchanl, fa vie des êtres animés, 1888, Préf. — Il y a aujourd'hui quatre ans que ce défi a été porté sans être relevé par aucun savant.

270 ÉTUDES PUILOSOPHIQUES

dre amélioration depuis l'origine du monde, malgré les conditions climatériques les plus diverses. Or, c'estpar milliers que l'on compte aujourd'hui ces exemples d'invariabilité et de constance spécifique à travers tous les âges géologiques (1).

Époque Sur Ics 46 cspèccs de mammifères de l'époque qua- Se'." ternaire et de la fameuse période glacière si féconde en causes devariations, 39 espèces sont parvenuesjusqu'à nous sans aucun changement appréciable, pas même dans la taille, et vivent encore dans les diverses contrées des deuxmondes(2). Sept espèces seulement se sont éteintes, plutôt que de changer. Telles sont, parmilesespècespersistantes, le renne, la chauve-souris, le chamois, la marmotte, le castor, l'ours brun, le renard, la belette, etc. (3).

De même dans le règne végétal : le chêne, le bouleau, Pérable, le pin sylvestre, l'if, le mélèze, et même certaines variétés de noisetiers fossiles des temps quaternaires, vivent encore actuellement dans les Alpes et diverses régions (4).

Au reste, comme le fait remarquer M. Blanchard, € personne n^y contredit plus aujourd'hui : la plupart des créatures vivant à l'époque quaternaire se retrouvent dans les faunes et les flores du monde moderne sans offrir le moindre signe devariations. Le débat ne saurait donc s'ouvrir qu'en remontant plus haut dans le passé (5) ».

(1) L'ère de la création est close ; elle était essentiellement transitoire; tandis que l'èie de l'évolution devrait être essentiellement permanente, si révolution est une loi de la nature.

(2) M. Contejean avoue que « c'est là une objection extrêmement grave la plus forte peut-être de toutes..., à laquelle on n'a pas encore répondu d'une manière satisfaisante », Ibid.

(3) M. Dupont, D homme pendant les âges de la pierre dans les environs de Dinan-sur-Meuse, p. 41,

(4) Faivre, La variabilité des espèces et ses limites, p. 174.

(5) E. Blanchard, La vie des êtres animés, p. 258.

LA viK KT l'Évolution dks ksfèces 271

Or, plus les dt^couvertes s'accumulent, plus on est surpris de trouver, dans les couches les plus ancienjies, des types seini)lables à ceux qui vivent encore, ou 'bien de retrouver, vivant dans les profondeurs des mers ou dans des contrées lointaines encore inexplorées, des types anciens que l'on croyait disparus depuis longtemps. Si bien que l'orientation de lapaléontologie semble aujourd'hui complètement changée. A l'origine des recherches, on supposait que toutes les espèces fossiles étaient éteintes, et que les périodes géologiques étaient nettement tranchées. Mais les découvertes les plus récentes ont fait ouvrir les yeux; maintenant les zoologistes et les botanistes constatent la continuité de la vie d'espèces nombreuses, et la persistance d'une foule de types à travers les âges. On prévoit désormais que les rapports de ressemblance du monde ancien au monde nouveau vont devenir de plus en plus nombreux et manifestes (1).

Il suffira à notre but de citer quelques exemples. A l'époque tertiaire, M. Milne-Edwards a retrouvé Époque un certain nombre d'oiseaux et même de mammifè- '®^""'®* res semblables aux nôtres : des palmipèdes, des échassiers, des rapaces, des perroquets, etc ...

Les explorations dans les grandes profondeurs de l'Océan ont amené la découverte de polypiers et de mollusques tout à fait semblables aux mêmes animaux fossiles des terrains tertiaires, et même des terrains plus anciens.

Les insectes découverts dans les schistes d'Œningen, en Suisse, ont révélé des espèces semblables à celles de l'époque actuelle. Le professeur Heer, de Zurich, en a compté 844, et il a reconnu en même temps un grand nombre des plantes qui les nourrissaient.

(1) Cf. M. Blanchard, Ibid., ch. xi, p. 260. « Il a fallu l'évidence pour convaincre les savants d'unp similitude que personne ne prévoyait ».

272 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES

Le curieux batracien fossile des schistes d'Œningen, type de salamandre gigantesque dont on croyait l'espèce éteinte, a été retrouvé dans la faune actuelle du Japon. Les nombreux poissons exhumés des mêmes terrains ont été reconnus identiques à ceux qui peuplent encore nos lacs et nos rivières.

La faune et la flore des marnes calcaires de Gergovie, en Auvergne, ou celles encore plus anciennes des schistes d'Aix, en Provence, ont donné des résultats analogues (1).

Époque D'après les transformistes eux-mêmes, tels que condaiie. M. Pouchct ct M. dc Saporta, « les insectes et les mollusques d^'eau douce des terrains secondaires diffèrent assez peu des nôtres ; à cet égard, ils confessent que la nature a beaucoup moins changé, depuis des temps très reculés, qu'on ne le croyait généralement (2)».

Un certain nombre de crustacés, de zoophytes et de mollusques, tels que des térébratules^ des huîtres, des moules, des nautiles, etc., qui vivaient à l'époque géologique de la craie, sont encore représentés dans le monde actuel (3).

Des découvertes semblables ont été faites pour les périodes jurassique et carbonifère.

Époque Enfin, depuis Vé^oquQ primaire elle-même, on peut citer comme exemple de permanence spécifique, non seulement des foraminifères, des brachiopodes, des

(1) « Les faunes et les flores de la période tertiaire ne sont-elles pas singulièrement instructives? Elles ditlerent moi. is de celles des temps modernes que la faune et la flore actuelle de l'Europe ne diffèrent de celles d'une région de l'Afrique ou de l'Asie... Comme à présent, il y a des mammifères, des oiseaux, des poissons, des insectes, des araignées, des vers, des mollusques ; des types se sont éteints surtout, semble-t-il, parmi les grands animaux ; mais la plupart subsistent encore, sinon dans les mêmes lieux, du moins dans d'autres parties du globe » (Blanchard, La vie etc., p. 26 J).

(2) De Saporta, Transformisme et Darivinisme, p. 74.

(3) Blanchard, La vie des êtres aniynés , p. 'iTS.

primaire.

LA VIK I:T I, KVOLIJ'IION DKs KSIMiCES 2 / .J

naulilides, des céphalopodes acéUhulifùres (1), in.iis encore des araclmides, des insectes, (;t surtoiil un cnrienx tyj)e fossile de la famille des scorpions exhumé, dans l'île de Gottlaiid, d'une des couches l(;s jilus antiques, le silurien supérieur, et qui a été reconnu semblable aux scorpions habitant de nos jours l'Kurope méridionale^, l'Asie et rAfri({ue (2).

N'oublions pas, enlin, de mentionner les 350 espèces de trilobites dont la brus({ue api)arition dans la faune primordiale silurienne, et Tinvariabilité spécifique à travers une assise de terrains de plus de cinq mille mètres d'épaisseur, ont été signalés par Barrande dans l'étude si remarquable et si consciencieuse que nous avons déjà citée (3).

En vérité, ce seraient là des exceptions bien nombreuses et bien invraisemblables à la loi de l'évolution progressive et universelle, si cette loi existait. Mais ce ne seraient pas les seules.

L'idée de l'évolution nous amènerait à conclure que Pas

1 1. A ' 1 - • . , de vraie

le nombre des espèces a du suivre une progression a progrespeu près géométrique, et que Va perfeciî07i des iy^es a suivi pareillementune inarche croissante. D'abord aurait apparu un seul type rudimentaire, puis des formes de plus en plus nombreuses, de plus en plus parfaites, jusqu'aux plus hauts degrés de Ijéchelle des êtres. Or les faits paléontologiques les mieux constatés renversent de fond en comble cette double conclusion. Le tableau ci-joint va mettre sous les yeux le contraste

(1) Contejean, Revue scientifique, 1881, t. I, p. 564.

l'-l) M. Blanchard, Ibid., p. '279.

(3) « L'étude de la faune primordiale silurienne a démontré que les prévisions théoriques sont en complète discordance avec les faits observés. Les discordances sont si nombreuses et si prononcées que la composition delà faune réelle semblerait avoir été calculée à dessein pour contredire les théories évolutionnistes ». iBarrande, Trilobites, p. 281). — Cf. Revue des questions scenli/iques de Bruxelles, t. I, p. 292; t. 111, p. 262 : « C'est un véiitable déii porté à la théorie de la formation lente et progressive ». La vie 18

sion.

étonnant entre la progression idéale et la progression réelle du nombre des espèces aux diverses époques. La réalité semble avoir été calculéeàdessein pour contredire rhypothèse (1).

Progression i(iéale.

Piogi'fssion réelle Epoques

Siiur.

Dévon .

Carb.

l'erm.

Trias.

Juras.

Cret.

Tert.

Actuelle.

Quant à la perfection graduelle et croissante des divers types paléontologiques, il est aujourd'hui prouvé et admis par tous les savants que, dans les formations géologiqueslesplusanciennes,^o^^5lesgrands embranchements du règne animal ont été représentés à la fois simultanément et non pas successivement.

Dès l'époque primaire, ou paléozoïque, on retrouve à la fois des zoophytes, des mollusques, des articulés, et même des vertébrés représentés par un grand nombre de poissons et de reptiles. Si les autres espèces de vertébrés, oiseaux et mammifères, n'existent pas encore, c'est que les conditions biologiques de la terre, encore plongée sous les eaux, leur eussent rendu l'existence absolument impossible.

« Il est donc établi par des faits innombrables, — c'est la conclusion d'Agassiz, — que l'idée d'une succession graduelle des rayonnes^ des mollusques, des articulés, et des vertébrés est pour toujours hors de cause. On a la preuve indubitable que les rayonnes, les mollusques et les articulés se rencontrent partout ensemble dans les terrains les plus anciens, que les plus précoces d'entre les vertébrés leur sont associés, et que tous ensemble se continuent à travers les âges géologiques jusqu'aux temps actuels (2) ».

(1) Cf. p. Pesch, Institutiones phil.

(2) Agassiz, De respèce, p. 32, 33.

I,A VIK KT l/i:V()I,lJTI()N DKS KSIMICKS 275

Quant à la progression croissante de ciiarjuc lyjx; p..» en particulier, elle semble égalenKiiit contredite par les "l'u,? faits. « A tous les niveaux géoloî^^iqncs, nous avoue 'lypc^ M. Contejean (1), on voit ap[)arailie l>rus(iuenient uiui foule de types qui ne sont annoncés par aucun avantcoureur ». Il suffira de rappeler, par exemple ; que les plus anciens poissons découverts dans les couches paléozoïques, bien loin d'être les moins parfaits, sont au contraire des sélaciens et des ganoïdes, les plus élevés de tous les poissons par la structure; que les batraciens qui se montrent pour la première fois dans la faune carbonifère commencent par des types gigantesques, tels que les labyrinthodontes ; que les reptiles des terrains secondaires, en progrès sans doute sur ceux des terrains carbonifères, sont bien supérieurs, à tous égards, aux reptiles des âges suivants ; que les poissons atteignent leur apogée à l'époque tertiaire, tandis que les reptiles sont en voie de diminution, etc.

Les plantes gigantesques de la flore carbonifère nous fourniraient encore des exemples aussi frappants. Pendant Tépoque tertiaire, les flores d'Europe étaient beaucoup plus riches que de nos jours.

On peut même affirmer, d'une manière générale, que ce sont précisément les types plus parfaits ou gigantesques qui ont disparu depuis longtemps.

« Les gigantesques Pterygotus ont disparu, tandis que les insectes pullulent ; les énormes Orthocères, les puissants Ancyloceras sont anéantis, tandis qup les Poulpes subsistent. Les Alantosaurus, les Iguanodons, aux proportions colossales, ont laissé la place aux oiseaux et aux mammifères de bien plus modestes dimensions, et parmi ces derniers, on voit s'é

'1) Éléments de géologie, p. 467

sien.

teindre d'abord les géants (1) ». De même le Macharodus, un des plus redoutables carnassiers de Tépoque quaternaire ; les Dinocératides, les plus grands des animaux connus de Téocène ; les Dinothérium, les Ichtyosaures, etc., paraissent et disparaissent sans laisser de descendants, et sans qu'il soit permis de les considérer comme des « larves ou des embryons de formes actuelles », ou comme les anneaux d'une chaîne ininterrompue jusqu'à nos jours.

En faudrait-il davantage pour nous convaincre que la prétendue loi de l'évolution graduelle n'a jamais existé que dans l'imagination des poètes, et pour nous porter à croire que toutes les espérances des évolationnistes sont déjà suffisamment démenties et condamnées par les faits (2) ?

Conclu- Quoi qu'il en soit, nous croyons que l'on aurait tort de blâmer ou de décourager les infatigables chercheurs de la paléontologie qui ont encore foi, — une foi robuste, — dans l'hypothèse évolutionniste. Les savants que l'esprit d'incrédulité n'aveugle pas, et qui ont consacré leur vie tout entière à une grande idée, sont dignes de tout notre respect et même de notre admiration. Leurs études consciencieuses seront toujours fécondes. Alors même quïls ne parviendraient pas à découvrir cette gradation lente et insensible dans les êtres créés, ils découvriront du moins des enchaînements de plus en plus nombreux qui mettront en

(1) Perrier, Le transformis7ne, p. 330.

(2) Nous avons cité plusieurs fois M. Contejean, Revue scientifique, 1881. C'est un article très instructif, que l'on doit lire en entier. L'auteur, matérialiste et athée, passe en revue les preuves scientifiques du transformisme ; il les démolit une à une, en montre le peu de valeur et l'insuffisance radicale. Puis, il ne trouve qu'un seul argument capable de le retenir dans le camp du transformisme : c'est la seule manière de supprimer le miracle !... « Voilà pourquoi, en dépit de ma longue et sévère critique du transformisme, mes préférences lui sont acquises ». — On avouera qu'un système qui s» voit forcé de recourir à de pareils arguments est bien malade.

LA \'1K KT L'KVOLUTKi.N ItKS KSI'KCKS ^77

lumière riiniU; vÀ l'hariiioiiic plus parfaihi du jilau divin. Ils nous rovèhiront l'iiisloiro int(h*essanlo dasvarid/'ions, tantôtprogressives, tantôt rétrogrades, d'uno multitude de types, peut-être niônie de leurs ^î;o/7(/'/on.s p o7/^//(?5 et restreintes dans des liniit(is (ixes, celles de l'espèce, comme Tout supposé S. Augustin et M. Naudin ; mais ils ne nous montreront pas l'évolution des espèces.

Que si, contre notre attente, ils découvraient un jour entre les espèces ces liaisons plus étroites et ces gradations continues que nous croyons désormais chimériques, après un siècle de recherches, bien loin de nous en attrister ou de nous en elFrayer pour nos croyances spiritualistes et chrétiennes, nous aimerions à redire ces belles paroles de M. Gaudry, qui sont la conclusion de sa thèse évolutionniste.

« Si nous reconnaissons un jour que les êtres organisés ont été peu à peu transformés, nous les regarderons comme des substances plastiques qu'un artiste s'est plu à pétrir pendant le cours immense des âges (de formation ), ici allongeant ou diminuant, ainsi que le statuaire, avec un morceau d'argile, produit mille formes suivant l'impulsion de son génie. Mais, nous n'en douterons pas, l'artiste qui pétrissait était le Créateur lui-même, car chaque tranj>formation a porté un reflet de sa beauté infinie (1) ».

Ces paroles de l'illustre paléontologiste s'accordent à merveille avec ce que nous avons appelé révolution passive sous la main du Créateur : hypothèse que l'on pourrait sagement restreindre aux périodes géologiques de la formation du monde, et réconcilier ainsi avec le grand principe de la fixité normale des espèces.

1^1) Gaudry, Les ancêtres de nos animaux, p. 168,

Gaudry,

278 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES

M. de En attendant ces découvertes de la science à venir,

Nadail-

lac. nous devons nous en tenir aux faits reconnus, aux résultats actuels de la science présente, et conclure avec M. de Nadaillac :

« Un fait subsiste; les travaux de M. Gaudry l'ont mis hors de doute. Nous voyons durant les âges géologiques de nombreux passages d'espèce à espèce ; mais si ces similitudes du- squelette, témoignent d'un enchaîneinent, je me sers du mot que M. Gaudry affectionne, parfois étrange entre des êtres aussi différents que les poissons et les amphibiens, les reptiles et les oiseaux, les similitudes, les affinités que l'on relève n'impliquent ni ascendance, ni descendance (des espèces) ; jusqu'à présent du moins nous n'en avons nulle preuve, et la seule conclusion possible dans l'état actuel de nos connaissances est que nos classifications doivent être révisées, modifiées et probablement simplifiées. C'est là il faut en convenir^, un mince résultat pour les orgueilleuses espérances que l'on avait conçues. La vérité^ par sa seule force, a prévalu contre les talents les plus incontestables, contre la science la plus sérieuse, et, ce qui est bien autrement difficile, contre les passions les plus ardentes (Ij »<

(1) Compte rendu du Congrès scientifiq. intern.,, 1891, t. VIII, p. 34.

La mort et les reviviscences.

S'il est vrai que les ombres, dans un tableau, font ./J,^ ressortir les lumières, le spectacle de la mort ne peut ""^^imanquer do l'aire ressortir celui de la vie et de nous en donner une notion encore plus exacte et plus nette. Cette dei'nière étude sera donc le complément naturel de la précédente. Après avoir observé la vie dans ses phénomènes propres, dans son principe et sa nature, dans sa transmission héréditaire et son évolution, nous allons l'étudier dans son déclin, dans sa disparition totale du cadavre, et dans les phénomènes de reviviscence qui succèdent à une mort plus ou moins apparente.

• Celui qui ne comprend pas la mort, ne saurait dire qu^il a compris la vie ; ce sont là deux idées inséparables, à ce point que certains physiologistes n'ont cru pouvoir définir la vie qu'en la rapprochant de la mort.

« La vie, d'après Bichat, c'est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort (1) ».

Dans cette définition nous laisserons de côté cette prétention assez étrange de faire de la vie une collection de phénomènes sans substance, un groupe d'actions sans agent, ou d'efî'ets sans cause. Retenons-en seulement la pensée fondamentale, qui éclate au regard de l'observateur impartial : la vie est une lutte, ou plutôt c'est le résultai de cette lutte ; c'est le triomphe perpétuel, dans la lutte perpétuelle de l'être vivant contre les forces physico-chimiques et tous les principes destructeurs qui l'assiègent sans cesse (2).

ij) Bichat, liecherches sur la Vie et la Mort, p. 2.

(2) tt Tel est en ellet le mode d'existence des corps vivants que tout ce

La vie les soumet à son empire et les emploie à son service par le phénomène de l'assimilation ; par celui de la désassimilation elle expulse et rejette ce qui est devenu inutile ou nuisible. Un double courant s'établit ainsi dans la vie organique : l'un compose sans cesse, l'autre décompose l'animal.

C'est la balance entre l'entrée et la sortie, entre les recettes et les dépenses, qui nous donne la mesure exacte et le degré précis de la vie nutritive, à chaque moment de son existence.

Dans la première période de la vie, il y a surabondance de recettes: aussi le corps se développe et grandit. Arrivé à un certain maximum que l'être ne saurait dépasser, la vie demeure stationnaire pendant une deuxième période ; enfin, dans une troisième étape, elle décline insensiblement et s'éteint, à mesure que la disproportion entre les dépenses et les recettes augmente chaque jour (1).

Le Le spectacle de ce lamentable déclin, qu'on nomme la vieillesse, est trop connu pour que nous ayons besoin d'en retracer l'image. Les digestions deviennent laborieuses, l'appétit diminue, la circulation se ralentit, le visage se ride, les cheveux blanchissent, la voix se casse, les muscles ne se contractent plus qu'avec peine, les tissus tendent à s'ossifier. En même temps la vie sensible estatteinte : la mémoire s'engourdit,les sens deviennent obtus, les yeux cessent devoir et les

qui les entoure tend à les détruire. Les corps inorganiques agissent sans cesse sur eux ; eux-mêmes exercent les uns sur les autres une action continuelle; bientôt ils succomberaient s'ils n'avaient pas en eux un principe permanent de réaction. Ce principe est celui de la vie » (Bichat, Ibid.).

(l) « Il y a surabondance dévie dans l'enfant, parce que la réaction surpasse l'action. L'adulte voit l'équilibre s'établir entre elles et par là même cette turgescence vitale disparaître. La réaction du principe interne diminue chez les vieillards , Taction des corps extérieurs restant la même ; alors la vie languit et s'avance insensiblement vers son terme naturel, qui arrive lorsque toute proportion cesse » (Bichat, Ibid. y p. 3).

déclin

LA VIE KT l'évolution DKS KSi'ÈCliS liHl

oreilles (renloudre, le toiiclicr lui-m(^nie s'iîinoiisso, les ruines de toute; sort(î s'accuiiuileiit elia(|U(; jour, l^nliii survient une heure décisive où la inoit met un lerme à cette longue décadence : le vieillard paraît anéanti, ses mouvements respiratoires devenus de plus en plus lents s'arrêtent dans une expiration suprême ; le cœur, qui a été le premier à la i)eine, se récuse le dernier (1), et après quelques frémissements que l'oreille a peine à saisir, il cesse de battre pour toujours !

Cependant la suspension des opérations vitales n'est La vie

, . . , . 1 • T ^ lalcnle.

pas toujours un signe certain que la vie a disparu, et Ton constate parfois des morts qui ne sont qu'apparentes. La vie peut en effet exister, dans la matière, sans se trahir au dehors par des manifestations sensibles; elle peut demeurer à l'état latent, en puissance, sans se traduire en acte. C'est là une nouvelle preuve qu'elle n'est pas un simple mécanisme, comme le voulait Descartes. Un mouvement passif reçu ou communiqué ne saurait s'arrêter ni se perdre ; il ne saurait être suspendu ni passer à l'état latent. Un mouvement latent est une contradiction et un non-sens. Une activité, au contraire, qui tire de son propre fond ses mouvements et ses opérations sensibles, peut être conçue indifféremment à l'état à^tcte ou de simple puissance. Pour exister, il lui suffit de pouvoir agir dans des conditions déterminées. C^est ce que nous constatons dans la plus petite graine de céréales ou de légumineuses, dans ce grain de blé qui, maintenue l'abri de l'humidité, peut ne donner aucun signe de vie

(1) « Le cœur est le dernier organe qui garde la vie et qui cesse le dernier de vivre. Or toujours ce qui naît en dernier lieu est le premier à disparaître ; et le premier en date est ce qui disparait le dernier, comme si ia nature faisant une course double en revenant à son point de départ. » (Aristote, De la Génération ',B.- S.- H ), t. II, p. 74.)

28^ ÉTUDES PDILOSOPniCLES

pendant des centaines d'années, et puis commencer son évolution vitale, dans un milieu favorable. C'est ainsi que des liaricotsenfermés dans l'herbier de Tournefort en l'an 1700 et semés en 1840, ont produit des plantes et des graines ; des grains de blés provenant de tombeaux égyptiens et dont l'antiquité dépassait trois mille ans, ont pu germer et produire une puissante et féconde végétation.

Cette évolution elle-même peut s'arrêter et la vie se cacher encore momentanément. On sait que des cryptogames vasculaires, des fougères et d'autres végétaux complètement desséchés peuvent ensuite reprendre leurs opérations vitales et poursuivre leur développement normal. Ces phénomènes de reviviscence se constatent non-seulement dans le règne végétal, mais aussi dans le règne animal. Nous avons déjà parlé des rotifères, des tardigrades, des anguillules de toits, et d'un grand nombre d'animaux microscopiques,que l'on peut dessécher à l'air libre pendant un,' mois, puis dans une étuve chauffée à 100 degrés, et qui reprennent leur vitalité au contact d'une goutte d'eau. Nous ajouterons ici des exemples bien plus remarquables, puisqu'il s'agit d'animaux supérieurs tels que poissons et batraciens, que l'on a pu congeler sans les faire périr irrévocablement. Voici comment le D' Gavarretnous rapporte ces curieux phénomènes : Révivu- «Les voyageurs racontaientdepuis longtemps qu'en "/r Russie et dans le nord des États-Unis d'Amérique, Lrés' on transporte au loin des poissons congelés, empaquetés, raides comme des bâtons, et que même après dix ou quinze jours de congélation complète, ces animaux reprennent toute leur activité quand on les plonge dans l'eau à la température ordinaire. Ces faits, dont ^authenticité a été d'abord contestée, sont accep tés sans difficulté depuis les expériences intéressantes

i,\ viK Kl l'Évolution dks kspkces 283

tentées en Islande par M. Gaspard, en 1828 et 1S20. 11 plaça des crapauds dans une boîte renij)lie de terre. Au bout de quobiue temps il ouvrit la boîte; ces animaux étaient durs et raides comme des cadavres <^i)lés; toutes les parties de leurs corps étaient iniloxi- ])les et cassantes ;(iuand on lesbrisait, ilnes'enécliappaitpas une seule goutte de sang. Placés dans de l'eau légèrementchaulîee, ces crapauds recouvrèrentla flexibilité de leurs membres, à mesure^ que les glaçons fondaient, en dix minutes ils reprirent leur activité ordinaire... Ces expériences intéressantes ont été répétées bien souvent, avec succès, sur des grenouilles, dans les cours et les laboratoires de physiologie ; il demeure donc établi que, même après une congélation complète, des animaux vertébrés peuvent reprendre toute leur activité, quandl'eau de composition de leurs tissus repasse à l'état liquide sous l'influence d'un réchauffement modéré (1) ».

Mais pour nous faire une idée de ces phénomènes de reviviscence chez les vertébrés, il est inutile d'aller jusqu'en Islande ou dans le nord de l'Amérique, il suffirait d'étudier les exemples si connus d'hibernation et de mort apparente que nous rencontrons dans nos contrées.

Chez les animaux hibernants^ les mouvements de la circulation du sang, ceux de la respiration, en un mot toutes les opérations non seulement de la vie sensible, mais de la vie nutritive, peuvent se ralentir peu à peu au point de cesser complètement d'être appréciables. Le sommeil léthargique peut devenir absolu, et le corps de l'animal ressembler à un cadavre. Cependant la vie n'a pas disparu ; si elle a cessé de se manifester, elle n'en persévère pas moins à l'état de

(1) Gavarret, Les Phénomènes physiques de la vie, cité par le D' Chauffard.

pa renie

284 ÉTUDES PniLOSOPHIOUES

puissance ; elle a passé de Vétat de force agissante, suivant l'expression de Barthez, à Y état de force radicale.

l'a. Les cas de mort apparente sont aussi bien certains.

mort ^ ^

ap-^ Les malades atteints d'apoplexie, d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, de tétanos, etc., tombent parfois dans un état qui ressemble si complètement à la mort réelle qu'il devient bien difficile de les distinguer. La cessation des battements du cœur, constatée par l'auscultation, n'estplus regardée aujourd'hui, parun grand nombre de médecins, comme un signe absolument certain ; et ce signe infaillible est encore à découvrir. Cet état de léthargie déjà si étonnant en lui-même, nel'esl pas moins dans sa durée, qui peut atteindre parfois plusieurs semaines et même plusieurs mois. Il nous montre jusqu'à l'évidence combien il serait dangereux de conclure de la cessation des fonctions vitales à la cessation de la vie, et de méconnaître la distinction fondamentale entre la puissance et l'acte.

Que si les signes immédiats de la mort sont encore inconnus de la science, ou du moins incertains, il est un signe éloigné qui ne nous trompe jamais : c'est la putréfaction. Au bout de quelques heures, les sinistres avant-coureurs de cette affreuse décomposition commencent à paraître. Ils s'accentuent rapidement, et bientôt le doute n'est plus possible : la mort est évidente ; nous sommes en présence d'un cadavre.

u En face de cette immense ruine qui frappe tous les

est die regards, certains philosophes s'arrêtent étonnés, in-

^^^' ^" terdits, et nous posent d'abord une question assez

inattendue : « Est-ce possible ? » — Si l'âme elle-même

est la vie^ comment pouvez-vous expliquer la mort?

Si c'est l'âme, substance simple et inaltérable, qui,

LA VIK KT LÏ:VOLUTI()N I)KS BSIM^CKS 2H5

après avoir faroiiiio les organes du corps Iminain, l<;s (Milrotieiitetlos rôparo sans cosse, ('oinm<;iil (!Xj)li(|ner (jirelle s'use et se (aligne, et (ju'clle déraille lunL à coup, dans son action (vssentiello?« La mort, s'écrie M. Lenioine, je ne dis pas la mort j)ai- accident, ni même la mort par maladie, mais la mort nécessaire par impuissance de vivre plus longtemps, plus d'un siècle et quelques années, quel argument contre l'animisme (1) »?

Inutile d'ajouter que les matérialistes font écho, et qu'ils nous somment de répondre à cette nouvelle difiiculté.

Si la vie était une opération immatérielle de notre âme, nos adversaires auraient mille fois raison. On ne comprendrait guère qu'une substance immatérielle et spirituelle puisse s'user et voir dépérir peu à peu son activité essentielle. Mais il n'en est pas ainsi ; la vie n'est pas une opération de l'âme seule, mais du composé vivant, en ce sens que la matière n'est pas seulement une occasion ou une condition de la vie, mais qu'elle en est le sujet. C'est la matière qui vit par son union avec l'âme. Ou, si l'on veut, l'âme ne produit la vie que par la matière et dans la matière ; nous en avons déjà fait la remarque.

Donc, si la cessation de la vie^ie peut venir de l'é- Expupuisement de l'âme, elle pourrait très bien provenir tiSe. d'une autre cause, d'un obstacle matériel; soit que le corps, après un long usage, devienne de plus en plus inapte aux opérations vitales, soit que la force vitale ne puisse plus contrebalancer la coalition chaque jour plus puissante des forces extérieures contre lesquelles elle devait lutter. Et ce n'est pas là une simple figure de rhétorique. A mesure que le corps grandit et se

(1) Lemoine, Le vitalisme et l'animisme de Stahl, p. 189

286 ÉTUDES PUILOSOPHIQUES

développe, il est clair que les surfaces de frottement (le la machine vivante ai gmentent de plus en plus; les dépenses et les pertes be multiplient, les obstacles s'accumulent d'autant plus nombreux que le champ est devenu plus vaste, et ces obstacles finissent progressivement par triompher des efforts de la vie. Pour être toujours victorieuse, l'âme devrait avoir reçu de Dieu une puissance vitale sans conditions et sans limites, ce qu'il est impossible de supposer dans une créature essentiellement imparfaite et bornée.

Que l'on rende au vieillard Tœil et l'oreille du jeune homme, nous dit Aristote, et il pourra voir ou entendre comme lui ; de même pour les autres organes de la vie sensible ou végétative. A la place de cette expérience évidemment irréalisable, la science médicale en a essayé une autre fort analogue, celle de la transfusion du sang ; opération qui a parfaitement réussi chez certains malades, malgré la difficulté des procédés, et qui nous porte à croire que la première réussirait de même si elle était possible.

Concluons donc que si la vie s'éteint dans un être vivant, ce n'est pas par l'épuisement de l'âme, mais uniquement par l'accumulation des obstacles qui gênent de plus en plus son exercice et finissent par l'entraver complètement. En sorte que, pour définir la mort, il suffirait de renverser les termes de la célèbre définition de Bichat, sans en altérer le sens. La vie, c'est l'ensemble des fontions qui résistent à la mort ; — la mort, c'est l'ensemble des obstacles qui résistent à la vie.

Critique Pour faire ressortir pleinement la vérité de cette autres solutlou du grand problème de la mort, il suffira de la rapprocher des autres solutions imaginées par divers philosophes.

Stahl, fidèle à son système, en est réduit à invoquer

ojinious.

LA VIK KT l'I^.VOLUTION DKS KSI'I^'.CES 287

lt)S (irroiirs, les disIrac-Lioiis, l'ciimii (;(, h; (j(:r;iiil, do vigilance do ITinio raisomiahlo. ÏVlaiso(ittooxpli(;al,ioii singiiliùro de la mort n'a pas Tair do le coiivainoro pleinoiuent, coiiiine il nous le confesse Ini-mômo dans un chapitre dont voici le titre signilicalil': « Ou'il ne peut être rendu raison de, la n(5cessité naturelle de la mort ».

Barthez et la plupart des vitalistes sup[)osent ([ue la force vitale elle-même s'use et sVpuise ; et cette durée éphémère, si opposée à l'éternelle jeunesse du monde inorganique où rien ne se crée et rien ne se perd, est pour eux un nouveau motif de distinction radicale entre les forces vitales et les forces physico-chimiques. Mais qu'est-ce qu'une force simple qui s'use ?qu'est-ce qu'un principe d'action qui ne peut plus agir? Gela est inintelligible dans la conception vitaliste.

Enfin les matérialistes et les organiciens cherchent la cause de la mort naturelle dans la résistance du milieu moléculaire au mouvement vital. «G'estun axiome de physique, nous dit Littré, que tout mouvement une fois communiqué durerait sans fin, s'il n'était pas peu à peu détruit par les résistances qu'il rencontre. Il n'en saurait être autrement de la vie. Elle durerait indéfiniment, si elle n'était détruite par le milieu résistant qu^elle traverse (1) ». Au pjremier abord, cette solution semble se rapprocher de la nôtre, mais on voit combien elle est incomplète et fausse , lorsqu'elle compare le mouvement vital à un mouvement passif et communiqué, la vie à une force de projection, et le germe lui-même à un projectile dont la trajectoire décline en proportion des frottements. La cessation du mouwemeni commu7iiqué ne nous explique nullement la cessation du monwement spontané qui est l'essence

(1) Littré, La Science au point de vue philosophique.

288 ÉTUDES PniLOSOPIlIQUES

de la vie ; la chute d'un projectile n'est même pas une image grossière de la mort.

Ces explications sont donc complètement insuffisantes.

Lamon Quoiqu'ilen soit de la possibilité métaphysique de

dualité la mort, la triste réalité s'impose : toute vie a un terme

l'être, fatal. Revenons donc en face des restes inanimés de

celui qui a vécu, et nous y trouverons de nouveaux

enseignements.

C'est ici que la mort nous fait toucher du doigt 1» dualité de principes déjà constatée dans l'être vivant. Quelle est la différence entre l'animal vivant et son cadavre ? Rien n'est changé cependant dans la matière de celui-ci au moment où il a cessé de vivre. Même composition chimique, même structure organique, puisque, de l'aveu de tous, la mort peut survenir sans la moindre lésion des organes, sans la moindre altération des tissus.

Ces organes sont les mêmes, et cependant ils ne fonctionnent plus. La vie était donc autre chose que le corps ; elle n'était le produit nécessaire ni de sa composition chimique, ni de sa structure physique ou mécanique. La vie n'était pas davantage le résultat d'une impulsion extérieure, puisque les circonstances extérieures peuvent demeurer identiques. La vie était donc un principe nouveau survenu dans la matière, une iorcQ sut generis qui la dominait, l'organisait, la mouvait suivant une fin déterminée et une « idée directrice ». La vie était dans le corps sans se confondre avec lui (1). Le corps vivant avait une âme; le cadavre n'en a plus.

(1) « Le corps ne saurait être l'âme ». OOx av ety? xh aSi^y. "^Myjh- — c L'âme n'est pas quelque chose de corporel «. Mrrs trwfxa zi r, "^yp^ïi. (Arislote, De anima, 1. II, c. 1, §4. -- l. 1, c. 2, § 14).

t..\ VIK KT LÏ:V()MIII()N DKS KSPKCF'lS 280

Toile est raiialyso (jik; le scalpel de la inort opôre sous nos yeux : elle sépare (^e (]ui était uni, et met en évidence la dualité de Tôtre vivant, en même temps qu'elle nous lait voir le rôle éminemment organisateur et conservateur de l'âme dans le corps ; c'est bien la force qui résiste à la destruction et à la mort, et dont la disparition est le signal de la désorganisation

et de la ruine totale.

Cependant il faudrait bien se garder de ne voir dans n^^vcii le cadavre que des formes passives et inertes, prêtes a.iuués à se désunir et à se dissoudre dans la poussière du tombeau. L'observation nous y fait au contraire découvrir une multitude de forces et d'activités nouvelles, dont le réveil est des plus instructifs, et qui devront être facilement expliquées par la théorie de la vie déjà exposée, mais que nous allons résumer en deux mots, pour rendre plus facile l'intelligence et l'explication des phénomènes qui vont suivre.

Toutes les cellules qui composent le corps d'un animal sont issues d'une cellule-mère, qui les domine et les informe pendant tout le cours de la vie. A la mort, ces cellules reprennent chacune spontanément leur vie individuelle et indépendante, qu'elles n'avaient eue jusque-là qu'à l'état virtuel et latent. Mais elles ne peuvent garder longtemps la symétrie, l'ordre où elles se trouvent, ni les rapports mutuels dont elles jouissent. Le corps n'est plus alors qu'une collection de cellules sans unité et sans solidarité, destinée à une ruine prochaine.

Ainsi le corps vivant se résout d'abord en agrégats de cellules vivantes : c'est lapremière étape de lamort.

Ensuite, les cellules vivantes se résolvent en molécules de matière minérale : c'est la deuxième et dernièreétape.

La vie 19

mort.

Première Lgs phénomènes qui signalent la première période

('lape ^ .,., \li»t-

delà sont extrêmement variés et intéressants. Mais comme il faut nous borner, nous ne citerons que ceux qui paraissent les plus étranges et les plus difficiles à interpréter.

Nous avons déjà parlé de la queue d'un têtard de grenouille coupée par M. Vulpian, et placée dans l'eau. Les diverses parties de cette queue ont continué quelque temps à se nourrir et même à se développper aux dépens des réserves alimentaires dont elles avaient été pourvues pendant leur adhérence à l'animal; puis, ayant épuisé ces réserves, et ne pouvant en élaborer de nouvelles, faute des organes nécessaires, la queue a cessé de vivre.

Dans le cadavre, la nutrition de certaines parties des tissus est encore manifeste : les cheveux^, les poils et les ongles continuent à pousser, sans se renouveler toutefois (1); l'absorption de la peau est facile à constater ; la fonction respiratoire ou oxydation des tissus persiste ; le foie continue à fabriquer du sucre ; la digestion elle-même peut continuer. On se souvient de l'expérience imaginéepar Spallanzani pour démontrer ce dernier fait ; il tua une corneille après lui avoir ingurgitéuncopieux repas ; il la déposa dans un endroit chaud où elle put conserver sa température normale, et Touvritau bout de six heures. La viandeétaitàpeu près digérée. Ce n'était là d'ailleurs qu'un phénomène chimique, facile à reproduire dans un laboratoire ; et nullement une opération vitale proprement dite.

Outre ces manifestations générales des propriétés vitales, il en est d'autres beaucoup plus remarquables que l'on a observées chez les individus qui ont péri de mort violente, et particulièrement chez les suppliciés.

(1) Arislote, JJe Generalione (B.-S.-H.), t. II, p. 90,

UA VIK l r l/l'iVOLUTION l)i;S KSI'KCKS ^2\ii

Après lîi (h'capilalioii, I(!s imiscJcs du cadavre «/ar i;xpédont assez longtemps leur excital)ilil(! ; lorsqu'on los ' Tù," provo(iue [)ar iino i)i(iLire, un pincement, et surloul au - -pnVi.. moyen de la pile ('dectriciue, ils répondent par un(;r('iacLion spontanée appelée acte réflexe. Les muscles du visage se contractent etdessinentd'horriblesgrimaces, les membres tressaillent, semblent vouloir se redresser ou exécuter de véritables mouvements de défense.

Parmi tous les muscles, signalons surtout le cœur, qui continue à battre et à répondre ainsi à l'abord du sang qui le provoque, et cela pendant plus d'une heure ; on a pu compter jusqu'à 45 pulsations par minute.

On a vu sur des suppliciés des cellules vihratiles se mouvoir 48 heures après la mort ; sur des grenouilles mortes depuis plusieurs semaines et putréfiées, il y a encore des cils vibratiles qui se meuvent.

Ces mouvements, qui s'expliquent parla simple contractilité musculaire, prouvent bien que les muscles en question sont réellement vivants, c'est-à-dire que l'agrégat decellulesdontlemuscleestcomposéposséJe la motilité vitale ou contractilité organique, insensible et inconsciente, qui est la propriété de toute cellule animale vivante. Quant à la douleurou à la conscience sensible, elle ne saurait exister, si nous supposons ces muscles séparés par la décapitation du centre cérébral, organe de la perception sensible et consciente. Mais la question pourrait très bien se poser pour les muscles de la tête qui sont restés en communication avec le cerveau. Nous pourrions nous demander si la tête du décapité, aussitôt après son supplice, peut encore souffrir la douleur, et ressentir les nouvelles blessures qu'on lui infligerait encore. Avant de répondre à cette question, écoutons le récit d'un fait

que nous croyons parfaitement authentique et qui ne nous paraît nullement invraisemblable.

Récit C'est le D' Petitgand (de Gray), témoin oculaire, qu^ Dr Petit- nous raconte en ces termes l'exécution d'un brigand annamite, homme robuste et d'un grand courage.

<c Les préparatifs terminés, je me tins à 2 mètres de lui ; il s'était agenouillé, et, avant de baisser la tête, il avait encore échangé avec moi un rapide regard.

« La tête tomba à 1 m. 20 de moi, sans rouler, commej il arrive d'ordinaire ; mais la surface de section s'ap-i pliquant immédiatement sur le sable, Fhémorrhagie se trouva ainsi accidentellement réduite au minimum.

« A ce moment, je fus effrayé de voir les yeux du supplicié fixés franchement sur les miens. N'osant croire à une manifestation consciente, je décrivis vivement un quart de cercle autour de la tête gisant à mes pieds, et je dus constater que les yeux me suivaient pendant ce mouvement. Je revins alors à ma position première, mais plus lentement cette fois : les yeux me suivirent encore pendant un instant fort court, puis me quittèrent subitement. La face exprimait à ce moment une angoisse manifeste, l'angoisse poignante d'une personne en état d'asphyxie aiguë. La bouche s'ouvrit violemment, comme pour un dernier appel d'air respirable ; et la tête, ainsi déplacée de sa position d'équilibre, roula sur le côté.

« Cette contraction des muscles maxillaires fut la

dernière manifestation de la vie. Depuis le moment de

la décollation, il s'était écoulé 15 à 20 secondes (1) ».

sescon- Dc CCS faits, nous conclurons volontiers avec le

D"" Petitgand:

1° Que la tête séparée du tronc peut rester en pos-

(1) lit'vue scicrilipque, n° du 5 juillet 1884, p. 10

clusions.

i.A viio Kl' l'i^:v()M]ii()N 1)1 s ksi'Kcks ;2!>.'J

session de tontes s(îs faculUis, in(^rn(î (l(i l;i (îonseienco (3t(lo la volonté, tant que ['h(;rnorrlia^ne ik; (bipasse jj?js (certaines limites, (;t (jue rirri^^atioii du saii^^ oxy^^(!iié (hîineiire snlTisante ponr (!nti'(5tenir la nutrition linhi- InClledes molécules cén'ihrak'S, c'est-à-diivî j'oiir jjiolon<»er la vie.

2*' Que les mouvements répét('s et convulsifs du maxillaire inférieur ne sontautreehoseque les r<;ilexes habituels de la face dans le cas d'asphyxie aiguë. Ils sontcausés par la sensation, probahlementconsciente, du manque d'oxygène nécessaire dans le sang resté dans la tête.

Nous ne voulons pas dire, sans doute, que tous les décapités ont encore conscience de leur état quelques instants après l'opération fatale. Dans la majorité des cas, le couperet de la guillotine produit un choc suffisant pour étourdir la victime et lui faire perdre conscience ; d'autre part, Fhémorrhagie subite, qu'aucun obstacle ne vient ordinairement ralentir, doit suspendre aussitôt les fonctions cérébrales, puisque pendant la vie, en pleine santé, il suffit parfois d'une légère commotion ou de la moindre perturbation dans la circulation cérébrale pour faire perdre connaissance.

Mais nous n'en pensons pas moins que, dans des cas exceptionnels, chez des sujets vigoureux et d'une rare énergie, lorsque le couperéî, traversant un espace intervertébral sans heurter la substance osseuse, ne produit aucune commotion violente, et surtout lorsque l'hémorrhagie est arrêtée assez tôt par une cause accidentelle, la vie et même la conscience peuvent se prolonger encore pendant quelques instants assez courts.

Pourrait-on la prolonger plus longtemps encore en Transfu. rétablissant la circulation du sang par des moyens 1SS-." artificiels?

Brown-Séquard est le premier physiologiste, croyons-nous, qui en ait tenté Texpérience sur im chien décapité. Il a même essayé de ranimer la vie au moment où elle semblait éteinte, c'est-à-dire au moment où ses opérations visibles ayant complètement cessé, on pouvait supposer qu'elle persévérait encore à l'état virtuel et latent.

Dix minutes après la décapitation du chien, lorsque sa tête ne donnait plus aucun signe de mouvements réflexes, sous l'excitation de courants électriques, le célèbre physiologiste adaptait aux extrémités des quatre artères, sur la section du cou, des canules communiquantavec un réservoir de sang frais etoxygéné, puis par une pression mécanique déterminait l'entrée et la circulation de ce nouveau sang dans les vaisseaux du cerveau. Aussitôt, sous l'influence du liquide nourricier, les cellules de cet organe reprenaient leurs opérations nutritives un instant interrompues, et la vie semblait renaître. D'abord apparaissaient des mouvements désordonnés des yeux et des muscles de la face, ensuite des contractions harmoniques et régulières que l'on pouvait croire sous l'empire de la volonté ou (le l'instinct.

Si l'on arrêtait la circulation artificielle du sang, les mouvements cessaient aussitôt, pour faire place aune véritable agonie et à une nouvelle mort, du moins apparente, puisque le renouvellement de l'irrigation sanguine produisait une résurrection nouvelle (1).

Les mêmes phénomènes pourraient-ils se produire

(i) « M. Brown-Séquard tire <,le ces expériences les conclusions suivantes : « l°Les muscles atteints de rigidité cadavérique ne sont pas des muscles morts, et, s'ils n'ont pas la vie en acte, ils ont encore la vie en puissance, ou, en d'autres termes, la laculté de vivre ; 2° les membres ayant eu pendant 10 ou 20 minutes la rigidité dite cadavérique peuvent recouvrer sous l'inlluence du sang, les mouvements volontaires et de sensibilité » (Milne-Edwards, Rapport sur les progrès, p. 395),

LA VIK KT r/[^:VOLUTION DKS KSPKCKS 2li5

(•liez l'honniie, (l:uisJ;i lùlud'uu giiilI()l.iiié?(^oU(; (|ii(îstioii était trop naturelle pour n'avoir i)as été aussilùt posée. Maihoureusenient pour la science, mais ioi't heureusement pour riiumanité, de telles expériences sont à peu j)rès impraticabhjs.

Elles n'en seraient pas moins possibles d'apri'îs l'opinion de M. Brown-Séquard. L'injection de sang oxygéné dans la tète d'un supplicié pourrait y prolon^^er la vie, ou la réveiller de son assoupissement, si elle n'était pas complètement éteinte. Ce savant en est même si convaincu quMl s'est toujours refusé à tenter l'expérience, ne voulant pas, disait-il, être le témoin et le complice des tortures inhumaines qui seraient infligées de la sorte à la malheureuse victime.

Tous les physiologistes contemporains n'auraient peut-être pas ces scrupules, qui d'ailleurs pourraient bien paraître un peu exagérés. Après les considérations que nous avons déjà faites, il est permis de douter que, si la sensibilité et la vie reparaissaient, elles fussent vraiment conscientes. Au contraire, tout porte à croire que vingt secondes environ après l'exécution, et presque toujours au moment même, l'état conscient a définitivement cessé; alors même que la vie animale se prolongerait encore.

Quoi qu'il en soit, nos praticiens les plus célèbres Expéne se font aucun scrupule de procéder à leurs recher- du d-

Laburde.

ches expérimentales sur le cadavre des guillotinés, quelques instants après le moment fatal. Récemment, le D' Laborde, ayant réussi à faire abréger un peu les délais réglementaires, a pu opérer sur le cadavre du célèbre assassin anonyme dit Gampi, environ 1 h. 20 minutes après son exécution, et grâce à un programme soigneusement déterminé et préparé à l'avance, il a pu obtenir certains résultats, qu'il ne sera pas inutile de faire connaître en abrégé.

206 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES

Le corps du suppliciéest encore chaud, latêtemoins. Dans le bout cardiaque de l'artère carotide d'un chien vigoureux, on introduit une canule que l'on metpromptementen communication avec le bout céphalique de la carotide droite du supplicié, de manière à transfuser le sang de l'animal, dans la tête de la victime. En effet, le sang monte visiblement dans le tube à chaque pulsation artérielle et cardiaque de l'animal, et s'in- -^fuse dans toutes les parties de la tête, à travers les plus fins capillaires de la pie-mère et de la substance grise. D'ailleurs, toutes les précautions ont été prises pour empêcher la perte du sang à la surface de la plaie.

« Au bout de quelques secondes, d'une minute à peine, on voit la peau de la face, qui avait auparavant l'aspect et la couleur livides de la cadavérisation, se colorer de proche en proche et avec une intensité croissante. Le front et les pommettes rougissent fortement, et avec une prédominance marquée du côté de la face droite (côté par où arrive le sang) ; les lèvres s'empourprent, se gonflent et se resserrent ; les ouvertures pupillaires qui étaient en demi-dilatation (mydriase), se contractentmanifestement, et les paupières supérieures, qui étaient à demi ouvertes, se fermentpar un mouvement lent et progressif d'abaissement qui parait I)ien être le résultat d'une contraction musculaire active. De légères contractions fibrillaires, véritables contractions idiopathiques sous l'influence du contact du sang nouveau, se font sur divers points de la face, notamment aux environs et sur les côtés de la bouche, donnant lieu à de légers et rapides tressaillements delà peau.

« L'excitabilité musculaire à travers cette peau avai t considérablementaugmenté depuisl'irrigation sanguine : car^ avec un courant électrique minimum, dont

LA Vil-: KT l/f-lVOMJTlON KKS KSPÈCKS i2i)7

les ellVîls ciiss(;nL à peine lîtci |)erce[)tiljles avant l'cxjx'rience, on obtenait maintenant de nia^Mii[i(jnes contractions dans tontes les in-^moiis dv. la {'•.\('a\, ujaissurtoiitdans les régions teinpoio-facialeet l)U(;co-r;icial(3. En ouvrant laboaclu!, il était facile de voirqne la langue, les gencives et en général tonte la muqueuse buccale étaient parfaitement injectées....

« Les choses étant ainsi, nous avons vainement cherché à provoquer le réflexe oculaire, par excitation de la surface cornéenne, ou de la surface de la conjonctive, en général....

« Toute Texcilabilité de la substance cérébrale était perdue irrévocablement, trop de temps s'étant écoulé (depuis l'exécution) pour qu'il fût possible de la ranimer. »

L'injection du sang ayant été volontairement interrompue^, pendant un instant, la face reprit son aspect cadavérique ; mais elle se ranima bientôt sous l'influence d'une nouvelle injection, et tous les premiers phénomènes vitaux reparurent.

En résumé, l'habile expérimentateur a obtenu un sescondouble résultat : Fun positif, le réveil de la contractilité musculaire et de la nutrition, c'est-à-dire de la vie végétative ; l'autre négatif, l'impossibilité de réveiller la vie sensible dont le cerveau est l'organe. Et il croit pouvoir attribuer cet échec partiel au laps de temps trop considérable qui s'était écoulé depuis le moment de la décapitation.

« Il arrivera certainement, j'ose le prédire, dit-il en terminant, ce que M. le professeurVulpian, commentant les indications de Legallois et les expériences de M. le professeur Brown-Séquard, disait déjà en 1866, dans ses belles leçons sur le système nerveux :

« Peut-être serai-je accusé de témérité en avançant ^ que cette expérience pourrait réussir sur l'homme.

^98 ÉTUDES PUILOSOPUIOLI'^S

« Si lin physiologiste tentait cette expérience sur une « tête de supplicié, quelques instants après la mort, il « assisterait peut-être à un grand et terrible specta- « cle... Peut-être pourrait-il rendreà cette tête les fonc- « tions cérébrales et réveiller dans les yeux et dans les « muscles faciaux les mouvements qui, chezThomme, « sont provoqués par les passions et les pensées dont « le cerveau est le foyer. Je n'ai pas besoin dédire que « si cette hypothèse se réalisait, les lèvres pourraient « tout au plus figurer les articulations labiales, car « cette tête serait séparée de l'appareil nécessaire à « l'articulation des sons ».

« Pourquoi cette expérience ne réussirait-elle pas? Te laisse, bien entendu, les difficultés pratiques de côté ; mais je cherche en vain quelles peuvent être les difficultés théoriques. 11 s'agit ici de physiologie générale, et il me semble évident que ce qui a lieu pour les fonctions cérébrales des mammifères pourrait se reproduire aussi chez l'homme (1) ».

Il serait curieux de rapprocher cette hypothèse d'un passage d'Aristote où ce philosophe nie absolument la possibilité de la parole chez un décapité, malgré certaines légendes fabuleuses; et où il admet parfaitement la possibilité de divers mouvements partiels et locaux. Nous sommes convaincu qu'il aurait été de l'avis du D'" Vulpian et qu'il n'aurait vu aucune difficulté théorique à son hypothèse.

On Toutefois elle aurait besoin, ce me semble, d'une

^tïS^.'' plus grande précision dans les termes.

L'hypothèse d'une prolongation artificielle delà circulation sdiïigwmQ, immédiatement après la décapitation, et par suite de la prolongation de la vie nutritive et même de la vie sensible, n'est pas absolument impossible malgré les difficultés pratiques d'une opéra-

(1) Revue scientifique, n» du 21 iuin 18S4. p. 777.

LA Vil-; KT l/ÉVOUJTION DKS KSI'KCKS 59'J

tion si (kUicalo. Diiiis ce cas, on nîlaidcrait soiilemciit la mort véritable et le départ de l'àiiKî, en lui leiidaiil possible rexercice de ses fonctions oi'^^aniqiies ; mais après ledé[)art de l'Ame, et une mort vérilabbî (et pas seulement apparente), il est clair que toute la science du monde est impuissante à Ty ramener : ce serait une résurrection véritable, et nous ne pensons pas que; la science ait jamais eu de telles prétentions. La vie une et indivisible qu'elle produisait est bien finie sans retour, pour faire place à une multitude de vies locales et partielles. Nous admettons en elfet, comme nous Ta vons déjà expliqué, que la plupart des cellules après le départ de Tâme, recouvrent leur vie propre et individuelle, et qu'elles peuvent encore continuer quelque temps leur nutrition et leurs diverses fonctions, lorsque par une irrigation artificielle de sang oxygéné, on les maintient baignées dans le milieu nutritif qui leur est indispensable. Si cette opération réussit, son résultat n'est donc pas de ranimer la vie de l'âme disparue, mais de ranimer ou de maintenir la vie collective des cellules et leurs diverses opérations nutritives et même sensibles (quoique inconscientes), qui pourront imiter plus ou moins les opérations nutritives et sensibles delà vie antérieure, sans jamais pouvoir être identiques ni semblables, puisqu'elles manqueront toujours du principe d'unité nécessaire aux vraies opérations organiques et surtout aux opérations de la perception et de la sensibilité conscientes.

Inutile d'ajouter que ces cellules douées de vie végétative, et même de vie sensitive dans un certain degré, ne sont nullement douées de la vie intellectuelle, qui est l'apanage d'un principe spirituel, c'est-à-dire de l'âmehumaine qui a disparu.

Les phénomènes que nous venons de décrire, et qui

sance

(lu

vilalismc

300 ÉTUDES PniLOSOPniQUES

rentrent si aisément dans le cadre de l'animisme péripatéticien, n'étaient donc pas de nature à tant alarmer les convictions spiritnalistes (1), ni à embarrasser les savants. Il fallait chercher la solution désirée dans les principes oubliés de la philosophie traditionnelle, au lieu de tenter de nouvelles voies. Impuis- A quoi ces nouveaux essais ont-ils abouti? A une "lî^ hypothèse vitaliste qui, malgré ses apparences scientifiques, et ses prétentions d'être le dernier refuge et la forteresse du spiritualisme, est réellement impuissante à le défendre.

Quelle explication vraisemblable de ces manifestations vitales chez le décapité, pourrait être donnée à un matérialiste, par les disciples de Barthez? L'âme est séparée du corps, diront-ils, mais le principe vital demeure, et c'est lui qui produit les phénomènes en question.

La réponse a l'air plausible au premier abord, mais qu'elle est peu conforme aux faits observés ! Voici le cadavre du supplicié séparé en deux, d'un côté la tête, de l'autre le tronc ; ce tronc lui-même peut être subdivisé. Or, dans toutes ces parties séparées nous retrouvons des manifestations vitales ; dans tous les membres les muscles se contractent et réagissent par leur contractilité vitale, partout les tissus peuvent continuer leur nutrition et conserver leurs propriétés vitales. Direz-vous que le principe vital n'est demeuré que

(1) « Les expériences de transfusion faites sur la tête, et dans lesquelles on voit disparaître et reparaître Fexpression de la vie et de l'intelligence, nous frappent toujours comme quelque chose de merveilleux et diticompréhensible. Mais ces faits ne nous semblent extraordinaires que parce que nous confondons les causes des phénomènes (lame) avec leurs conditions (la circulation du milieu nutritif). — Nous croyons à tort que la science conduit à admettre que la matière engendre les phénomènes qu'elle manifeste La matière n'engendre pas les phénomènes qu'elle manifeste ;

elle ne fait absolument que donner aux phénomènes leurs conditions de manifestations. » (Cl. Bernard, liapport sur les progrès, pllU, 180/221, 227, etc. — Cf. Physiologie gcné)ale^ p. 155j.

LA Vll'i VA' l/l.V LUrioN DKS KSI'KCKS 301

dans la UHe, ou dans l( 1 ou Irl rii(3nibi'e? Alors vous n'exi)li(iU(^z pas la vilali Iodes aulres. Diroz-vous (ju'il ,s'estlui-inônin divisé et fractionné <laiischa(|ue nieni- Lre, et dans tdKUjue partie de ce membre'^ Mais alors, que devient la simplicité tant vantée de votre principe vital ? Dire que le principe vital est divisible, c'est dire ({u'il n'existe pas. Il n'est plus qu'une propriété étendue et matérielle des divers tissus organiques, et vous vous trouvez d'accord avec les matérialistes contre lesquels vous combattiez !

Nous voici arrivés au terme de ce que nous avons Deuxième appelé la première étape de la mort: le corps vivant ^eia s'est dissous en agrégats de cellules animées d'une vie inférieure qui leur est propre.

Nous aborderons maintenant la seconde étape : les cellules à leur tour se décomposent en molécules chimiques.

Cette étape est la plus longue^ et cependant c'est celle qui intéresse le moins le philosophe ; aussi la résumerons-nous en quelques mots.

Soustraites à l'empire de l'âme^ les cellules organiques ne jouissent pas longtempsdeleurindépendance. L'heure de la liberté est pour elle le commencement de la décadence et de la ruine. Incapables désormais d'élaborer et de renouveler le milieu nutritif qui leur était indispensable, elles vont mourir faute de nourriture. Voici que la destruction commence, sous l'action simultanée delà chaleur, de l'humidité, de l'air, et surtout des ouvriers de la destruction et de la mort, tels que les vibrions, les bactéries, les infusoires de la putréfaction, dont les germes microscopiques sont prêts à éclore.

Ces myriades de germes, accumulés à la surface du cadavre ou dans l'intérieur de la circulation, se déve-

loppent, envahissent le sang et tous les organes, en se multipliant avec une rapidité efFrayante. Sous leur action dévastatrice, tous les tissus s'altèrent bientôt, se désagrègent et tombent en putréfaction.

Si, à ce moment, on examine au microscope cette nouvelle substance^, on n'y reconnaît plus les cellules, les éléments anatomiques dont les trames savantes composaient les tissus àl'état normal: toute structure a disparu.

Si l'on demande à la chimie le secours de ses puissantes analyses, elle nous répond que la plus grande partie du corps s'est volatilisée en vapeur d'eau, en acide carbonique, en ammoniaque, et en plusieurs autres gaz parmi lesquels nous retrouvons l'hydrogène. Le peu de boue qui reste encore avec le squelette, n'est qu^m amas de matières salines, grasses et azotées, qui, par une nouvelle série de décompositions, vont faire retour à la matière minérale et réaliser ainsi à la lettre la parole de nos Livres saints : « et in pulvérem reve^Heris ».

Le Tout va rentrer dans l'immense réservoir commun

delà d'où la vic était sortie, et d'où elle émanera encore de nouveau. Car, après cette œuvre de dissolution, va recommencer une œuvre de reconstruction et de vie. Cette poussière et ces gaz entraînés par les eaux ou par les courants de l'atmosphère vont nourrir des générations nouvelles.

Ainsi par exemple, le carbone sera absorbé par les feuilles des plantes et redeviendra matière organique végétale, propre à la nutrition de l'animal et de Thomme ; puis, après avoir participé à la vie animale et sensible, la mort de l'animal étant survenue de nouveau, la molécule de carbone, privée de l'information de l'âme, vivra ou plutôt végétera quelque temps, dans quelque cellule isolée du cadavre, e^ '•Atournera bien-

vie.

LA Vil': \<:y l'évolution i)i;s icspÈ'.ios .'i«J3

tôt à son étal primitif (hi molécule cliimi(iiie miiK;rale.

Ainsi s'opéro ol so termine ce grand mouvement, ce circulas, {\(\ la matière à la vi(î et de la vie à la nintière, justement comparé à la circulation des eaux qui, sur les ailes de la vapeur et des nuages que la chaleur solaire a élevés de terre, remontent vers les montagnes pour en redescendre et retourner sans cesse à l'Océan.

Ce spectacle grandiose éclaire le philosophe, en lui b^^j montrant la réalité de ce fait: la production véritable laircs. et la destruction de la vie. Des milliards de cellules vivantes qui n'ont jamais existé, naissent à chaque instant; à chaque instant, d'autres milliards de cellules cessent de vivre et retournent dans la poussière inerte d'où elles étaient sorties.

Par conséquent, tous les systèmes philosophiques, seraient-ils signésdesnomssirespectables de Leibnitz ou de Buffon, qui ont imaginé des monades ou des molécules organiques toujours vivantes et incapables de naître et de périr, et qui, passant d'organisme en organisme, de combinaisons en combinaisons nouvelles, produiraient toutes les espèces vivantes et leurs innombrables générations^, tous ces systèmes sont artificiels et trompeurs; seraient-ils absolument possibles, ils ne correspondent nullement a:ux réalités observables du monde où nous vivons. Ils ne sont pas l'explication mais plutôt la négation d'un mystère dont le secret traditionnel avait été momentanément perdu.

Si les cellules organiques et vivantes sontincapable? de voyager ainsi d'un animal dans un autre, et que, d'autre part, le principe de vie soit inséparable de la matière, comme nous l'avons établi, une dernière conclusion va s'imposer à nos esprits : la métempsycose est une pure chimère, et l'immortalité de Tâme des bêtes, malgré les couleurs poétiques et séduisantes dont

luiure.

304 ÉTUDES PniLOSOPHIQUES

on la revêt parfois, est une assertion, non seulement gratuite, mais véritablementimpossible. Gequin'aque des opérations purement matérielles ne saurait opérer ni exister sans la matière; ainsi la puissance de marcher ne saurait exister sans les jambes ou quelque autre organe locomoteur. La dissolution de Torgane entraine donc fatalement la mort du principe animique qui l'informait (1).

Les Seule entre toutes, l'âme humaine a des opérations deia'vie immatérielles. La pensée pure, le doute, l'affirmation, la liberté, Tamour... sont des opérations indépendantes et spirituelles, comme nous le prouverons en son lieu ; — elle peut donc exister et penser sans la dépouille mortelle que la terre a reçue, et aspirer à une vie nouvelle.

Ainsi la mort, après avoir projeté des rayons de lumière sur les mystères de la vie présente, nous entr'ouvre les horizons de la vie future et de l'immortalité. Et c'est en face de ces espérances consolantes ou de ces craintes redoutables, en face de ce nouveau et terrible mystère de l'au delà, que nous nous arrêterons aujourd'hui, après une course déjà longue.

(1) « Quorum principiorum aclio est corporalis, haec sine corpore inesse non posse certum est, verbi gratia ambulatio sine pedibus : ilaque fieri non potest ut extrinsecus subeant : nec enim ipsse per se accedere possunt quum inseparabiles sint ». (Arislole, De generalione, 1. II, c. 3.)

Résumé et conclusions.

Si nous jetions maintenant un coup d'œil en arrière une pour mesurer le chemin parcouru, il nous serait fa- 's^um^. cile d'embrasser du regard tout le champ de la théorie péripatéticienne sur la vie, et de nous reposer dans cette vue d'ensemble.

L'opposition entre le règne vivant et le règne minéral se dessine désormais complètement. Le vivant se distingue, non seulement par sa structure organique, mais aussi par son origine et sa fin . Il naît et il meurt ; c'est-à-dire qu'il sort du monde minéral sous l'action génératrice d'an ancêtre semblable, et qu'il y retourne à la fin de ses jours. Et pendant tout le cours de son existence qui s'écoule entre ces deux moments, l'être vivant ne cesse de se mouvoir lui-même, pour faire et refaire perpétuellement son organisme matériel, d'après un type fixe et préétabli.

Ce mouvement est le signe caractéristique de la vie,

- . ^ ' Nature

car il est non seulement actii, mais encore spontané '^'^'°'" et immanent ; non seulement il tend vers un but par ^*'*i' une finalité inconsciente, mais ily'lend par une série évolutive d'opérations causées les unes parles autres. En d'autres termes, l'être vivant est à la fois son moteur et son mobile ; il se meut et se dirige nécessairement vers la réalisation de son type spécifique, et pour y parvenir, il utilise les milieux favorables, s'acclimate à de nouveaux milieux, se plie à de nouvelles habitudes, lutte contre les obstacles et les agents morbides, répare ses mutilations ; s'il a été forcé de dévier du type idéal, il y retourne tôt où tard ; lorsque son but est devenu impossible à atteindre, il meurt ;

La vie 2q

et il ne succombe jamais sans une lutte où il déploie toutes ses ressources.

Cette spontanéité, déjà si nettement caractérisée dans le végétal, s'accentue encore davantage à mesure que l'on s'élève dans la série animale, où la motricité devient consciente et volontaire ; enfin, elle éclate à tous les regards dans les manifestations de la liberté humaine.

Or, dans le monde inorganique, nous ne voyons rien de semblable. L'évolution spontanée y serait un mot vide de sens, puisque la naissance et la mort, la nutrition, la croissance et la multiplication, la santé et la maladie, la jeunesse et le déclin, l'acclimatation et l'habitude, la déviation du type et le retour fatal à ce type, y sont des phénomènes complètement inconnus.

Nature Mais, si la vie consiste dans la formation et la repriacipe formatlou spontanée et perpétuelle de son propre organisme, la vie n'est donc point le résultat de cet organisme, comme le supposent faussement tous les matérialistes. Pour façonner la matière suivant un type héréditaire, le vivant doit être animé par un principe formateur ; il est donc composé de Matière et de Forme ; et la dualité de son être est devenue manifeste.

Toutefois, n'exagérons rien. Cette forme, ou cette force vitale, n'est nullement intelligente ni consciente, elle n'est nullement spirituelle et séparable des organes vivants, commel'affirmentles ultra-spiritualistes. Loin d'être indépendante des organes, cette force active et simple n'est réalisée qu'en eux, elle est incarnée dans tous les tissus, dans tous les appareils, dans chaque élément anatomique et dans tout leur ensemble. La matière est ici, comme dans la molécule chimique, le support, le to v;rox*t/xevov, OU le substratumiudispensable de l'activité formelle, qui n'en demeure

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