LA VIK ET L'J^:V0LUTI0N DKS 15HI»I<:CES
aussi des deux autres caractères secondaires : ïimmanence et la plasticité organiqu(3.
Si l'acte vital consiste à se mouvoir, à se modifier ^) soi-même, c'estdonc un acte immanent. L'immanence signifie que l'agent est à la fois moteur et mobile, qu'il trouve en lui seul le terme de son action, qu'il en recueille 5£?w/ tous les avantages, qu'il tend ainsi à se perfectionner ou à se conserver lui-même.
« Actio est transiens, si aliquid producitad extra; est immanens, si nihil ponat ad extra et tota compleaturin ipso agente; quod proinde solum tali actioneperticitur (1) ».
Or, sans nier que l'être vivant puisse aussi produire des opérations extérieures qui sont comme un rayonnement de sa vie intérieure, nous croyons que c'est parce qu'il se meut ad intraqxi'il est vivant; nous croyons que parce qu'il a seul le privilège de se mouvoir lui-même, il est seul capable d'action complètement immanente (2). Nousnenions pas davantage que l'être inanimé soit vraiment actif; mais son activité intérieure ne se renferme jamais au dedans de lui-même : ses molécules agissent toujours les unes sur les autres, par attraction, répulsion, etc. ; et c'est par ces actions mutuelles que s'expliquent tous les phénomènes physyco-chimiques. Voilà pourquoi l'opération de la molécule minérale est toujours une dépense de force, jamais une recette ; tandis que Pacte vital proprement dit, l'acte essentiel à la vie, est toujours un acte de conservation ou de développement.
Sans doute la machine vivante ne peut manquer de
(1) Gard. Zigliara, Summa philosophica, 1, p. 34.
('2) (i Actio vitalis non est transiens sed immanens in ipso vivente,ipsumque perficiens. Conceptus essentialis vitœ consistit in eo quod vivens se moveat a principiointrinseco ; immanentia veroactionis est quidsecundarium consequens ut proprietas vitalis. » (Gard, Zigliara, Summa phil. Il, p. 107.)
La vie 3
34 ÉTUDES PHILOSOPniQUES
s'user comme toutes les machines (l),mais seule entre toutes elle se construit, se conserve et se répare ellemême ; bien plus, elle conserve indéfiniment son espèce et sa race par la génération qui, sans être essentielle à la vie, en est le complément naturel et pour ainsi dire l'épanouissement suprême (2).
f} Enfin cette spontanéité, par laquelle l'être vivant
limiiée. se meut lui-même et dirige son évolution organique, quoique d'une manière aveugle et inconsciente, entraine avec elle une certaine plasticité- Pour se développer, se conserver, se reproduire, le germe doit lutter contre une foule d'obstacles. Si ces obstacles sont invincibles, il s'épuise et meurt ; mais il ne meurt pas sans avoir lutté, et s'être plié dans la mesure du possible aux nouvelles exigences qui lui étaient imposées.
Voilà pourquoi on peut acclimater les animaux ou les plantes, et, dans une certaine mesure que nous aurons à étudier, changer leurs habitudes, leur tempérament; améliorer les individus et les races ; tandis qu'il est impossible d'amélioreroudemoditierlespropriétés physico-chimiques des minéraux. La densité ou les affinités du platine ou de l'or resteront les mêmes sous tous les climats ; quelques degrés de latitude suffisent au contraire pour faire varier le pelage et même les aptitudes des races bovines ou chevalines.
De là cette loi^ dont on a tant abusé, mais que l'on ne saurait méconnaître, la loi du progrès, ou de la perfectibilité, essentiellement propre à tous les êtres
(1) Toute manifestation sensible de la vie est accompagnée de désassi- 7m/aiio^ et de destruction organique; le muscle se détruit et se brûle, les nerfs s'usent, le cerveau s'épuise, tous les organes éprouvent une consomption et une perte de poids qui traduisent et mesurent Tintensit j de leurs fonctions. (Cfr. Cl. Bernard, La science expérimentale, p. 188.)
(2) On sait que l'acte de génération n'est pas exsentiel à la vie. Un grand nombre d'individus (v. g. chez les abeilles et les fourmis) sont neutres et dépourvus de cette faculté.
vivants, (jnoi([ireU(3 soit l'apanage spécial dos <Hres doués d'intelligence et de liberté.
Cette plasticité de Têtre vivant qui produit l'acclimatation, va parfois jusqu'à produire la dérAation du type primitif. En utilisant le besoin que les plantes ont de la lumière pour se développer, on peut les forcer a pousser leurs racines enhantetleur tige en bas, contrairement à l'état normal. On peut aussi, surtout pendant le développement embryonnaire, produire des difformités et de véritables monstruosités. Les variétés et les races ne sont que des produits artificiels, dus à la déviation. Mais ces effets de plasticité ne sontpas une concession définitive, ni une abdication de la nature. Dès quelle sera laissée à elle-même, et replacée dans son milieu normal, la nature reprendra le dessus. Les monstruosités ne reparaîtront pas dans les générations suivantes ; l'espèce retournera promptement à sa forme essentielle ; les races et les variétés elles-mêmes finiront par retourner au type primitif, mais plus ou moins lentement, suivant que ces formes accidentelles sont plus ou moins compatibles avec la tendance originelle.
Cette tendance au retour — loi si remarquable et si nécessaire pour la conservation du plan divin — tempère et caractérise la plasticité essentielle de l'être vivant.
Contentons-nous ici d'entr'ouvrir aux yeux du lecteur ces horizons lointains, en attendant que nous puissions les contemplerde plus près. Pour le moment, poursuivons notre marche, et après avoir étudié les effets de la vie, remontons à ses causes ; après avoir compris que la vie est un mouvement intime, spontané de l'être vivant, par lequel il s'organise, se développe, se conserve et se multiplie, demandons-nous quel est leprincipeintérieurquilefaitmouvoir, quelle est la nature de ce principe de vie.
Nature du principe de vie.
Les sys Lgs solutloiis si Hombreuses et si divergentes qui
lèmes. ^^^ ^^^ proposées à cette question peuvent au fond se ramener à trois principales : le matérialisme, le spiritualisme ou animisme exagéré, et l'animisme modéré de l'école péripatéticienne et thomiste. Le premier système attribue le mouvement vital au principe matériel lui-même ; le second, à un principe spirituel accidentellement uni à la matière; le troisième^ qui tient le milieu, soutient que le mouvement vital n'est causé ni par la matière elle-même, ni par un pur esprit, mais par une Forme matérielle, c^est-à-dire par un principe simple d'activité, inséparable de la matière et ne faisant aveclui qu'aune seule et même substance. Quelle est la solution vraie ? Ce sera à notre avis la plus conforme à l'observation attentive et sincère de tous les phénomènes vitaux. Aussi serons-nous fidèle à mettre chaque théorie proposée en parallèle perpétuel avec les faits scientifiques, et avecles vérités premières de la raison humaine, qui seule peut illuminer les faits et nous les expliquer.
* * I Les systèmes matérialistes se subdivisent presque
rkiiTme." à l'infini, du moins c'est à s'y perdre, et à désespérer le philosophe qui voudrait en essayer la classification complète. latromécaniciens, iatrochimistes, iatrophy-
^i^^^-^ siciens, physico-chimistes, organiciens, sociologistes, panthéistes^ et enfin les concessionnistes qui, faisant des concessions un peu à tous les systèmes matérialistes ou spiritualistes, achèvent de compléter les variétés sans nombre des opinions et des nuances maté-
LA VIK KT l/ftVOLUTION bICS KSI'ftCKS 'M
rialistes. Los causes decesscissioiis étonnantes dans une école qui a toujours fait profession de cultiver la science des faits en dédaignant la métaphysique, c'està-dire la science des idées et des principes, ne sont que trop faciles à deviner. Mais ne recherchons pas les causer occasionnelles ; cherchons plutôt la nature du mal et les remèdes opportuns du matérialisme.
Dans l'intérêt de l'ordre et de la clarté, nous nous permettrons de ramener toutes ces opinions, à deux principales : Vorganicisme mécanique et Vorganicisme physico-chimique. Nous y ajouterons un mot sur le seyni-organicisme de l'École de Paris.
Tous les matérialistes sont bien forcés de convenir que la matière seule ne sufïit pas à produire la vie ; sinon, tous les corps matériels seraient vivants ; une telle supposition étant par trop inadmissible, ils doivent soutenir que, si la matière ne produit pas la vie parce qu'elle est matière, elle la produit cependant /
parce qu^elle est organisée. Et comment expliquer que l'ordre des parties et leur structure puissent donnera la matière des activités qu'elle ne possède pas naturellement ? Cest ici que nous trouvons une double solution, suivant que l'on considère l'organisme vivant comme une machine, c'est-à-dire un assemblasse de pièces brutes obéissant aux lois de la mécanique, ou bien comme un assemblage de molécules animées déjà de forces physiques et chimiques.
La première opinion pourrait s'appeler la mécani- i* que vitale y et la seconde, avec abréviation, la chimie Se' vitale.
Parmi les partisans de la mécanique vitale, nous devons surtout citer le père et le réformateur de la « mathématique universelle ». Descartes, dont on connaît le spiritualisme exagéré en psychologie, ne recula pas en biologie devant le plus complet matéria-
niocanique»
38 ÉTUDES PDILOSOPCIQUES
lisme ; après avoir admis que l'homme était an pur esprit servi ou plutôt desservi par des organes, il réduisit les plantes et les animaux à l'état de simples machines inanimées, « telles qu'un orgue ou un moulin y> .
G'étaitlaconséquencenécessairedesdeuxdéfinitions inscrites au frontispice de sa philosophie nouvelle : Fâme n'est que pensée, le corps n'est qu'étendue. C'était aussi la réalisation de la promesse téméraire qu'il avait faite au début de ses Principes, d'expliquer à l'aide de ces deux seuls éléments tous les phénomènes de la nature. La vie ne s'expliquantpas parla pensée, il fallait bien désormais l'expliquer par le corps, c'està-dire par l'étendue et le mouvement purement passif.
Ainsi, pour Descartes et les organiciens, « la seule disposition des organes » suffit à expliquer les mouvements vitaux. C'est là une équivoque et un sophisme qu'il nous faut dissiper au plus tôt.
Le Sans doute la disposition des organes explique le
l'organe. J^w dc Icurs mouvemeuts : c'est de toute évidence et personne n^a songé à le contester. Une boule roule parce qu'elle est ronde, une roue tourne parce qu'elle est mobile autour d'un axe ; l'animal marche parce qu'il a des jambes. Mais il ne suffit nullement à la boule d'être ronde pour rouler, ni à l'animal d'avoir des jambes pour marcher. L'organe spécial est nécessaire àla production de tel ou tel mouvement spécial, mais il n'est pas la cause productrice du mouvement. Confondre rinstrument avec l'agent ou le moteur dePinstrument, n'est donc qu'une méprise des plus grossières. Que Ton comparele cœur del'animal à une pompe foulante, ses poumons à un soufflet de forge, son cerveau aune pile électrique, sesnerfs à des fils télégraphiques, ses bras ou ses muscles à desleviers..., toutes ces compa-
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raisons, qui peuvent être plus ou moins exactes, nous expliquent peut-être comynent fonctionnent nos organes, mais \\\\\\Q\\\Q,ni pour quoi ils sont tantôt en mouvement et tantôt en repos ;or c'est ce principe moteur que nous cherchons à découvrir, et dont nous ne pouvons nier l'existence puisqu'il n^y a pas de mouvement sans moteur.
Direz-vous que ce moteur est extérieur à l'être vi- son vaut, parexemplequec'estDieu lui-môme qui faitmou- mS! voir immédiatement l'animal? A cela je réponds d'abord que le « Deus ex machina » est l'argument in extremis, l'aveu d'impuissance complète d'un système philosophique. Ensuitejerépondraique placer hors de l'être vivant le principe de sa vie, c'est nier la vie ellemême au lieu de l'expliquer. Nous avons déjà prouvé que vivre est un mouvement spontané et immanent de l'être vivant, par lequel il se meut lui-même, étant à la fois son moteur et son mobile ; on ne saurait donc, sans une contradiction flagrante, supposer le principe moteur hors de l'être qui se meut lui-même.
Cette opinion de Descartes est trop connue et trop célèbre pour que nous ayons besoin d'insister longuement. 11 nous suffira de citer un ou deux textes entre mille qui ne laissent aucun doute sur la véritable pensée de ce réformateur.
Voici comment il rés ume , à la fin d a Traité de V Homme, le caractère purement mécanique qu'il entend donner à sa physiologie : « Je désire que vous considériez que toutes les fonctions que j^ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres. . . , suivent naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d'une horloge, ou au- '
tre automate, de celle de ses contrepoids etde ses roues;
Aveu de
Descartes.
de sorte qu'il ne faut point à leur occasion concevoir en elle aucune autre âme végétative, ni aucun autre principe de mouvement et de vie que son sang et ses esprits, agités par lachaleurdu feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. »
Il est donc parfaitement clair que, pour ce philosophe, la cause du mouvement vital n'est autre que la chaleurphysique des milieux ambiants, et des milieux liquides intérieurs où ses organes sont plongés. Le principe de vie serait donc en dehors du vivant.
Descartes a-t-il compris lui-même que tel était le côté faible et la partie ruineuse de son système ? Nous serions tentés de le croire en lisant plusieurs autres passages très significatifs de ses écrits.
Dans le Traité des passions {i), il se demande quelle différence il y a entre un corps vivant et un corps mort, et il répond : « La même différence qu'entre une montre ou autre automate lorsqu'elle est montée et qu'elle a en soi le principe des mouvements pour lesquels elle est instituée, et la même montre ou machine lorsqu'elle est rompue et que le principe de son mouvement cesse d'agir. » — Nous pourrions faire observer que la fin de cette proposition est loin d'être exacte. Tous les médecins vous diront que la mort ne vient pas seulement de la rupture d'un organe. Il y a des morts sans lésion organique ; de même qu'il y a des lésions organiques graves, du cœur, du poumon ou du cerveau, par exemple, qui n'entraînent pas la mort. Il est donc faux d'assimiler l'être vivant à un mécanisme intact, et l'être mort à un mécanisme brisé. L'intégrité de la machine ne suffit donc pas à son mouvement. Mais notre observation principale doit porter sur un autre point. Notre
(IJ Descartes, Traité dea passions, art. 6.
LA VIK KT L EVOLUTION DKS KSFKCKS
[)liilosophe avoue, dans ce passage, ([ue le vivant doit avoir en soi le principe de son mouvement, puisrfu'il se meut lui-même ; et ([u'il porte au dedans de soi, comme la montre ou l'automate, son ressort et son impulsion. En vérité;, n'est-ce pas là jouer sur les mots (^ Kstce que la montre qui niRvche se meut elle-même \)'dvœ qu'elle a un ressort? Est-ce(iu'un ressort purement mécanique pourrait être le principe d'un mou vern en tsprmtané'^ Il n'est pas nécessaire d'être aussi fort que Descartes en mécanique pour savoir que le ressort, lorsqu'il a été monté, ne possède qu'un mouvement communiqné, qui équivaut exactement à la force dépensée pour monter le ressort. Le mouvement d'un ressort de montre est donc un mouvement communiqué par un agent extérieur à la montre ; par conséquent il est faux de dire que la montre porte en soi le principe de son mouvement; son moteur véritable est au dehors, et si les vivants sont condamnés à ressemblera cette montre ou à quelque autre automate, i]s ne sont plus vivants, puisqu'ils sont incapables de se mouvoir euxmêmes. Le ressort qu'ils portent en eux ne doit donc pas être entendu au sens mécanique et cartésien ; il doit être compris dans un sens métaphorique et imagé, il doit signifier un principe d'activité spontanée, intérieur à l'être vivant, si nous voulons parler un langage exact et conforme à la réalité observée.
Mais si c'est une grande témérité, de la part de Des- La cartes, d'avoir voulu expliquer les fonctions vitales par tio!rd"e « la seule disposition des organes », en supprimant tout °'^"^' principe d'activité vitale, que dirons-nous de sa tentative, autrementaudacieuse, d'expliquer la formation elle-même de ces organes sans recourir à cette activité formatrice, à ce principe de vie ?
Tel est cependant le but qu'il se propose dans son Traité de la formation du fœtus^ où il cherche à ex-
pliquer comment les lois de la mécanique et du mouvement purement passif suffisent à causer la naissance et le développement de ce chef-d'œuvre mj^'stérieux qu'on appelle l'embryon d'une plante on d'un animal.
Nos lecteurs ont déjà compris la difficulté du problème qui se pose dans le système cartésien. Si l'organisme suffît à produire le mouvement vital, il ne suffit pas cependant à se produire lai-même. Quelle est donc la cause qui produit l'organisme ? Dans la théorie animiste, il est facile de répondre à cette question : c'est le même principe, la même activité vitale qui façonne les organes de l'embryon, et qui produit ensuite, par ces mêmes organes, les opérations vitales. Les cartésiens, au contraire, après avoir supprimé le principe vital dans l'explication des opérations vitales, se trouvent pris au dépourvu pour expliquer la formation des organes. Leur embarras est extrême. La plupart supposent que l'être vivant naît tout formé avec un orj ganisme complet qui se développe seulement en augmentant de volume. Mais nous verrons plus loin que cette théorie, dite de la préformation ou de l'emboîtement des germes, déjà combattue par Aristote et S. Thomas, n'est plus soutenable aujourd'hui en face des découvertes de la science moderne. Dans l'œuf de la poule, immédiatement après sa fécondation, il n'y a pas la moindre trace d'organisme, mais il y a une puissance qui organise le poulet.
Et non seulement cette puissance vitale façonne l'organe, mais encore, après l'avoir formé, elle l'entretient, le répare, guérit ses lésions et même, dans certains cas, le reproduit complètement s'il a été détruit par quelque malheureux accident. Les os du squelette humain, par exemple, se réparent à la suite d'une fracture ou d'une nécrose; les fibres nerveuses blessées se
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cicatrisent et mômti se reproduisent, au moins dans les parties périphériques du système nerveux; un fragment de polype voit repousser sa tête ou sa queue aussi facilemtînt qu'une bouture plantée en terre voit pousser ses racines ; les pattes perdues accidentellement par un crabe ou une écrevisse se reforment de toutes pièces ; la reproduction du cerveau a été observée chez le pigeon ; la queue du lézard se reconstitue lorsqu'on l'a coupée, etc., etc. (1).
Ce n'est donc pas l'organe qui produit la vie, mais ^^^!^\^\.^ la vie qui produit et reproduitl'organe. Aussi voyons- ^yj^^;^^^ nous que les commencements de la vie sont la période delà plusgrandeactivitédes échanges moléculaires, en même temps que de la plus grande imperfection des organes. En sorte que, suivant l'énergique expression de Claude Bernard, << vivre cest créer ». Et créer quoi? Justement, c'est créer l'organisme. Il y a donc une activité vitale qui préexiste à l'organisme, un principe organisateur qui le produit, une force, « une idée directrice » qui préside à son évolution. C'est à peu près, nous dit Aristote, comme si Tar^ de la construction du navire se trouvait dans le bois et les divers matériaux dont il se compose : on verrait alors tous ces matériaux prendre spontanémentles figures et les mouvements nécessaires à la formation du navire, comme on voit la matière du germe se mouvoir et se façonner de manière à reproduire les organes de l'embryon (2). En sorte que c'est le principe vital contenu dans le germe qui est la cause véritable de la construction
(l)Ges curieux phénomènes de reconstitutions organiques sont décrits par Milne-Edwards, Leçons de physiologie^ I. p. 18; VIII, p. 296, 301, 305, 362 ; X, p. 262 ; XIII, p. 39, etc.. .
(2) Aristote, Phys., II, 8.— Cf. S. Thomas, Ihid., et inVII Métaph., lec. 8 : « Est in semine virlus formativa quse hoc modo comparalur ad mateii\m concepti, sicut comparatur forma domùs in mente artificis ad lapides et ligna, nisi quod forma domûs est omnino extrinseca a lapidibus et lignis, virtus autem spermatis est intrinseca ».
de Torganisme, les forces physico-chimiques n'étant que les instruments ou les matériaux du nouvel édifice.
Tous les systèmes organicistes viendront échouer devant l'explication des phénomènes précédents, qui les condamnent ouvertement. Il est facile de dire : les animaux ou les plantes ne sont que des machines « comme une montre ou autre automate » ; il est difficile de montrer que la comparaison soit complète et adéquate, qu'elle n^'omette pas précisément ce qu'il y a de plus essentiel dans la machine vivante. « Il n'y a rien dans l'économie qui puisse la faire comparer à une machine. . . La substance vivante est le théâtre de changements incessants dans l'intérieur de toute partie élémentaire, lis sontmême la condition essentielle de la progression évolutive et de la longue durée individuelle de chaque organisme. Dans une machine, au contraire, ce qui importe le plus, c'est que ces changements moléculaires dans chaque partie directement active, ne s'opèrent pas (1) ».
Nous croirons à l'automatisme des animaux lorsqu'on nous aura montré une horloge ou quelque autre machine qui puisse s'entretenir et se réparer d'ellemême, qui puisse former et reformer sans cesse ses rouages, les réparer lorsqu'ils ont été brisés par accident, toute seule et sans le secours de l'horloger. Jusque-là nous sommes obligés d'admettre que c'est la vie qui par sa puissance active produit les dispositions organiques, bien loin d'en être la résultante (2).
(!) Robin, Anatomie et Physiologie cellulaires, p. 20.
(2) « L'organisation du corps vivant n'est pas la cause de la puissance vitale que celui-ci possède, mais une conséquence des propriétés de cette force vitale... en d'autres mots, la vie est une force organisatrice de la matière pondérable et ses manifestations sont dépendantes du mode d'arrangement qu'elle y détermine ». (Milne-Edwards, Leçons de physiologie, t. XIV, p. 265.)
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Mais il ne suffirait pas de dire que cette puissance Eiqui se contente (le tornior les or^^^anes matériels qui, une n.ouvoir fois formés, agissent tout seuls; ce serait ihk; irn^onséquence puérile : autant vaudrait-il admettre qu'il sulïit de faire une boule ronde pour qu'elle roule, ((u'il sulïit de tailler sa plume ou son crayon pour qu'ils écrivent tout seuls . Non^ c'est la même puissance qui pétrit les organes et qui agit par eux : « la nutrition n^est que la génération continuée (1) ».
D'ailleurs, nous devons dire à la louange des disciples de Descartes que la plupartont refusé de suivre le maître dans la voie ouverte par le Traité de la formation du fœtus. Malebranche, grand partisan de l'automatisme des bêtes et de la physiologie mécanique, Leibnitz, Bossuet et bien d'autres, s'arrêtent devant la formation du germe et l'organisation de l'embryon. Voicila réserve formelle que Malebranche a faite sur ce point : « L'ébauche de Descartes peut nous aidera comprendre comment les lois du mouvement suffisent pour faire croître peu à peu toutes les parties d'un animal (déjà formé) ; mais que ces lois puissent les former et les lier toutes ensemble, c'est ce que personne ne prouvera jamais. Apparemment M. Descartes Fa bien reconnu lui-même, car il n'a pas poussé fort avant ses conjectures ingénieuses (2) ».
Il est donc certain que Descartes supprime complé- Nouvelle tementla vie en voulant la réduire àun pur mécanisme i"^^'°°essentiellement passif; il faut nécessairement, pour l'expliquer sans la détruire, admettre dans les corps vivants quelque principe d'activité. La question qui se pose maintenant sera s'il ne suffisait pas de l'expliquer par les activités ou les forces physico-chimi-
(1) Claude Bernard, Physiologie générale^ p. 130 ; Les sciences expérimentales, pp. 136, 192, etc.
(-2) Entretiens métaphys., XI, 8.
ques de l'organisme. Nous rencontrons ici la seconde forme de matérialisme que nous avions annoncée sous la dénomination d' or g anicisrne chimique, ou dechi^nie vitale. C'est sous cette forme que le matérialisme est soutenu de nos jours par les physiologistes contemporains. Et si nous entendons encore parler du système mécanique, c'est uniquement par ceux qui croient pouvoir, dans une synthèse générale, réduire les forces physico-chimiques à des mouvements purement mécaniques et passifs des atomes matériels. Nous avons dit ailleurs que la thermo-dynamique était encore loin d'avoir atteint ce hut, et nous avons déjà exposé longuement ce qu'il fallait penser de la « mécanique universelle » ; inutile d'y revenir ici.
ôo De même que les organicistes mécaniciens, frappés
^^'Sr des merveilleux rouages qu'ils rencontraient dans la chimique, jj^g^çj^jne vivaute, avaient cru pouvoir tout réduire à un pur mécanisme, ainsi les organicistes physiciens et chimistes, frappés d'y découvrir des phénomènes physiques de chaleur, de lumière, de magnétisme, d'électricité..., ou des phénomènes chimiques de combustion, de digestion, etde synthèses qu'ils reproduisaient dans les cornues de leurs laboratoires, ont espéré pouvoir tout expliquer dans Têtre vivant par les seules forces de la nature minérale. Ces vues ne seraient pas inexactes si elles étaient moins exclusives ; et si nos physiologistes modernes, au lieu de.se laisser aveugler par des préoccupations ou des tendances matérialistes, avaient cherché à préciser la limite un peu confuse qui sépare dans un être vivantles phénomènes physico-chimiques des phénomènes vitaux proprement dits, ils auraient rendu un service immense à la biologie.
La
sponla-
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C'est cette limite que nous devons essayer (1<; mettre en lumière. Pour réfuter ce nouveau matérialisme, il faut lui montrer la barrière ([ue les forces physicochimiques ne sauraient franchir, et le moment précis oii ses explications deviennent impuissantes.
Nous pourrions, à la rigueur, nous dispenser de ces recherches assez délicates, et nous borner à un argu- Jf'[^ ment plus simple, qui viendra naturellement à la peu- '^'''"''«• séede tous ceux qui nous ont suivi jusqu'ici:/ Puisque la vie est un mouvement spontané, capable d'immanence et d'habitude, comme nous l'avons déjà établi, j il serait aisé de conclure que, les forces minérales, ' physiquesouchimiques étant incapables d'un tel mouvement, elles sont complètement insuffisantes à nous j l'expliquer. Cet argument est bon, nous le croyons 1 même irréfutable ; et cependant, quoiqu'il ne soit pas V.un argument a priori, mais tiré de l'expérience et, pour ainsi dire, des entrailles même delà nature, nous sommes convaincu qu'il ne convertirait pas un seul des . matérialistes : ils nous reprocheraient d'avoir par impuissance esquivé une difficulté capitale, et de n'avoir pas osé les poursuivre sur leur propre terrain où ils secroient inexpugnables. Allons doncàeux, puisqu'ils ne daignent pas venir jusqu'à nous, et commençons par donner une idée plus complète du débat qui s'est engagé depuis si longtemps.
Au commencement de ce siècle, les savants croyaient chimie que la matière organisée et vivante obéissait à des et lois toutes différentes de celles qui régissent la matière °1^-' minérale. Ils pensaient que la chimie organique et la chimie minérale étaient deux sciences absolument irréductibles etmême opposées. L'illustre chimiste suédois Berzélius allait jusqu'à écrire, dans son Traité de chimie (1), que, «danslanature organique, les éléments
(1) Tome V, p. 1 (1881).
paraissent obéir à des lois tout autres que dans la nature inorganique ».
Fourcroy disait de même: « Il n'y a que le tissu des végétaux vivants, il n'y a que leurs organes végétants qui puissent former les matières qu'on en extrait et qu'aucun instrument de Fart ne peut imiter ».
Guvier avait aussi les mêmes tendances, lorsqu'il nous représentait si souvent la force vitale en lutte perpétuelle avec les forces chimiques (1); et Bichat ne voulait pas signifier autre chose lorsqu'il croyait pouvoir se contenter de définir ainsi la vie : « C'est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort (2) ».
Mais les recherches de Wœhler et, plus récemment, les découvertes de M. Berthelot, l'inventeur de la synthèse chimique, ont singulièrement modifié les idées des physiologistes à cet égard. La réaction, comme il arrive d'ordinaire, a largement dépassé la mesure, et l'on en est arrivé à confondre, dans une même science chimique, la matière minérale et la matière vivante. « Il n'y a plus de matière organique, nous dit M. Béchamp, il n'y a que la matière minérale unie au carbone (3) ».
Et M. Berthelot, parce qu'il a pu reproduire dans sonlaboratoirecertaines substances complexes que l'on ne trouve élaborées que dans les êtres vivants, telles que Furée, l'acide formique, l'alcool éthylique, etc., se hâte d'en conclure : « Une démonstration capitale, au point de vue philosophique, résulte de cette introduction de la méthode synthétique en chimie organique. En effet, par le fait de la formation des composés organiques, et par Fimitation des mécanismes qui y pré-
(1) Cuvier, Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux. p. 6.
(2) Bichat, Recherches sur la vie et la mort, p. 1.
(3) Béchamp, La circulotion. du carbone.
sidonl dans les v('^étaux <;l diins les aiiiinaux, on pont é(al)lir (juc les elleis eliiinicîuos de la vie sont dus au jeu des forces chinii(iues ordinaires, au même tilre que les effets physiques el mécaniques de la vie ont lieu suivant le jeu des forces purement physiques et mécaniques La chimie organique et la chimie minérale forment un ensemhle continu (1) ».
Enfin, de ce que la chimie moderne est parvenue à reproduireartiiiciellementcertaines substances, quela vie elle-même compose dans ces laboratoires vivants qu'on appelle l'animal ou la plante, plusieurs matérialistes ont eu la témérité de conclure que Torgane luimême, le tissu vivant d'unefeuille, d'une tige, d'un os ou d'une membrane, avait dû se former par les mêmes forces physico-chimiques, etque,sila science n'étaitpas encore en étatdelesreproduire artificiellement, le savant ne devait jamais désespérer des progrès à venir qui nous réservent cette démonstration merveilleuse.
Il y a là comme un mirage séducteur pour certains esprits. C'est en effet un singulier mélange d'idées vraies et d'idées fausses, une confusion des lumières et des ombres difhcile à démêler pour ceux qui ne sont pas au courant des questions physiologiques. ^ Rappelons donc tout d'abord que la plante, que l'a- Première nimal est un organisme, ou, si l'on veut, une machine ^''^^^' très complexe, dont toutes les molécules vivantes sont plongées dans un milieu liquide intérieur qui y circule continuellement pour le nourrir ou le purifier; ce liquide, appelé sang, chyle, lymphe..., qui imbibe tous les tissus organiques, circule en eux comme un fleuve * ^/fv qui féconde, et il en sort comme un égout qui entraîne les déchets et purifie sans cesse. Après avoir ainsi dis-
~ (1) Berthelot, Science et philosophie, p. 58.
La vie 1
tingué l'organisme vivant du milieu où il est plongé, il faut encore distinguer cetorganisme, ces cellules vivantes, des produits qu'elles sécrètent, tels que la salive, le suc gastrique, la pepsine... Ces produits ne sont pas vivants. Enfin ces matières, sécrétées par l'organismeetversées dansles substances alimentaires introduites dans des réservoirs intérieurs, y provoquent des décompositions et des élaborations successives très complexes, dont le résultat final est la formation de substances composées (les albumines supérieures, le sucre, la cellulose, etc.), appelées substances organiques, ou principes immédiats, parce qu'elles sont propres à être immédiatement assimilées par l'organisme dont elles sont la nourriture définitive.
Telle est la première phase du tourbillon vital. Elle aboutit à V assimilation delà matière minérale qui devient ainsi vivante.
Seconde La sccoudc phasc, en sens contraire, celle de la dé- /' s assimilation, est peut-être un peu moins complexe, et surtout bien moins connue des savants. Les matériaux de l'organisme, usés et vieillis, c'est-à-dire brûlés parl'oxydation vitale, se détachentinsensiblement, subissent, avant d'être complètement expulsés au de- 1 hors, un très grand nombre de transformations dé- \ croissantes,part;oi^r^^r^m^^, jusqu'à ce qu'ils soient i revenus à l'état d'où ils étaient partis, celui de matière minérale (1). Par exemple, les albumines parfaites, insolubles, incristallisables, se dédoublent en albumines plus simples, cristallisables et solubles, telles que l'urée^ et finalement se dédoublent en eau et en carbonate d'ammoniaque. De même, les sucres finis-
(1) Faisant allusion à cette seconde phase (la désassimilation), Cl. Bernard a pu dire : « La vie c'est la mort ; » tandis qu'il avait dit en pariant de la première phase : a La vie c'est une création », c'est-à-dire une formation perpétuelle de Torganisme vivant. — V. Science expérimentale^ pp. 52, 129, 198.
LA VIE ET l'Évolution des ese'èces 51
sent par se résoudre en ean et en acide carbonique, par des transitions insensibles ou du moins très dilliciles à suivre.
Ainsi nous avons une série croissante et décroissan- six te composée de six termes bien distincts :
1° L'organe vivantqui baignedans un milieu liquide ;
2"^ L'élaboration des aliments par les sécrétions de l'organe ;
3° Les principes immédiats, ou nourriture définitivement élaborée ;
4° L'état d'assimilation, ou le nouveau tissu vivant;
5° Les déchets organiques envoie de décomposition;
6° Enfin, le retour final au monde minéral.
On voit, par ce simple coup d'œil, combien il serait faux de supposer que tout ce qui est au dedans de nous est vivant, et d'appeler du nom d'action vitale toutes les opérations qui s'y passent.
A côté des tissas vivants et des opérations vitales, iriage il y a donc une large place pour des matières étran- opo>agères à la vie et pour des réactions physico-chimiques Sopérées sous la direction de la vie. Toute la question Juaicf. consistera à préciser, — autant que les données actuelles de la science nous le permettent, — la ligne frontière de ces deux départements limitrophes.
Il est clair, tout d'abord, que les matières mortes qui ont déjà fait retour au monde minéral, par exemple l'acide carbonique que nous expirons, l'eau, l'ammoniaque, etc., de même que toutes les matières minérales qui entrent en nous par la respiration ou la manducation, appartiennent à la chimie minérale et sont soumises à ses lois.
Les déchets organiques appartiennent à la chimie organique, puisque ce sont des matières organisées, soustraites à l'empire de la vie et en voie de retourner au mondeinorganique. De ce nombre nous devonsciter
les albumines inférieures, telles que l'urée, l'alcool, l'acide formique, les carbures d'hydrogène, et la plupart des substances que M. Berthelot est parvenu à composer dans son laboratoire.
Les fermentations ou élaborations préliminaires que les aliments subissent dans l'estomac, sont encoredes opérations chimiques dirigéesparla vie. Aussi peuvent-elles être imitées par la science . Tout le monde connaît les expériences classiques de digestion artificielle. Les matières nutritives, broyées et accumulées dans un matras de verre, comme dans un estomac artificiel, se décomposent sous l'influence d'une douce chaleur, si on les a préalablement imbibées de sucs gastriques extraits d'un animal vivant.
On voit alors les matières albuminoïdes se transformer peu à peu en peptones, etc. ; et l'on peut se faire une idée plus ou moins exacte de ce que nous opérons nous-mêmes à huis-clos après chaque repas.
Ce sont là des phénomènes chimiques ; nous en dirons autant de l'oxydation du sang dans les poumons pendant la respiration, que Lavoisier le premier a pu comparer aune combustion chimique.
Mais la respiration et la digestion ne sont pas encore la vie. Ce n'est là qu'une préparation éloignée au phénomène vital de la nutrition, ou de Tassimilation.
Produits Quant aux principes immédiats, tels que les albuquèTet mines à formules complexes, incristallisables et insolubles, les sucres, les dextrines, les celluloses, etc., la question de savoir si les seules forces chimiques, sans 1 intervention du principe vivant, pourraient les produire artificiellement, est une question plus délicate qui a donné lieu à de vives controverses.
Un certain nombre de savants contemporains ont cru pouvoir soutenir l'affirmative et ranger ces pro-
vitaux.
LA VIE ET l'Évolution des espècks 53
duits iniiTK'diats dans le domaine delà chimi(} organique. M. Berllielol croit avoir découvert, au fond de ses cornues, de; véritai)les albumines, de véritables principesimniédiatsproduitssans le moindre concours des forces particulières à la nature vivante, et ses premiers succès lui donnent « l'espoir légitime de fabriquer tous les autres (1) ».
Son illustre collègue de l'Institut, Milne-Edv^ards, semble lui donner raison etcroit pouvoir affirmer sans restriction que « M. Berthelot est en effet parvenu à reproduire artificiellement la plupart de ces principes immédiats (2) ».
Parmi les contradicteurs, car une assertion de cette importance ne pouvait manquer de susciter de nombreuses et puissantes contradictions, nous devons citer un savant déjà immortalisé par les plus mémorables découvertes, etdontle génie s'est signalé, dans cette controverse comme dans plusieurs autres, par des intuitions prodigieuses. Le lecteur va pouvoir en juger lui-même.
Les corps vivants ont une droite et une gauche, et c'est là un des traits caractéristiques du monde organique. Tous les organes de l'homme, par exemple, sont doubles : deux mains, deux yeux, deux oreilles ; et les organes qui paraissent simples, comme le nez, la langue, sont toujours placés au milieu et divisés, suivant une ligne médiane idéale ou réelle, en partie droite et partiegauche. Or chacun sait que ladroite n'est jamais identique à la gauche ; cesdeux parties sont des images renversées l'une de l'autre ;le gant delà main droitene saurait être ajusté àlamain gauche; nous pouvons joindre et opposer les deux mains, et jamais les superpo-
(1) Berthelot, Science et philosophie, p. 51, 52. Cfr. Chimie organique fondée sur la stjnthèse.
(2) Milne-Edwards, Leçons de physiologie, t. XIV, p. 256, note.
ser ; en un mot, les deux parties correspondantes sont iouiouTS dissimétriques. Au contraire, les substances minérales ne possèdent jamais cette curieuse conformation; et siquelques-unesparaissentdissimétriques, comme le cristal de roche, ce n'est que dans leur forme extérieure et accidentelle ; leurs molécules internes ne jouissent pas de cette propriété, et il suffit de les dissoudre dans un liquide approprié pour faire disparaître la dissimétrie apparente. On le démontre facilement en faisant traverser le liquide par un rayon de lumière polarisée. Lorsque ce liquide contient en dissolution quelques parcelles d'une substance véritablement dissimétrique, le rayon est dévié, il tourne d'un certain angle vers la droite ou vers la gauche, — le sens de la déviation correspond au sens delà forme cristalline, — et l'on dit que cette substance est douée d'un pouvoir rotatoire qui manque complètement aux corps qui n'ont ni droite ni gauche et qui sont symétriques. Ce phénomène, un des plus intéressants et des mieux constatés de la physique, est dû à la découverte de M. Pasteur, qui eut l'ingénieuse idée d'en faire l'application à la question qui nous occupe.
11 constata qu'en effet tous les principes immédiats, c'est-à-dire les substances organiques supérieures, les sucres, les dextrines, les celluloses, les albumines à formules complexes, sont douées d'un pouvoir rotatoire, comme si la vie avait voulu marquer ses produits d'un caractère inimitable, tandis que tous les prétendus produits organiques supérieurs de nos laboratoires sont toujours privés du pouvoir rotatoire. Nous avons donc le droit de conclure que, si l'on a fabriqué des contrefaçons de corps organiques, ou plutôtdes déchets organiques déjà voisins des corps minéraux, on n'a jamais encore fabriqué par les seules forces chimiques un corps droit ni un corps gauche ; on ne fabri-
LA VI K KT l,ï:VOLUTI()N DKS ESPÈilKS 55
(|U(Mlono pas v,\\ (Ic.liorsde l'ôlre vivant (1(3 vijrilable matière org<nu£[uo^
Mais si los produits chiiiiiquos et les produits fabri- vrorèât»* (jués parla vie dillereut essentielleuient, le^ procédés que!"!;! employ(3s par la vie ou par la science ne diflerentpas moins ; et, à ce nouveau titre, nous devons regarder les forces vitales comme parfaitement distinctes des forces physico-chimiques.
Ce n'est que p^r des courants électriques puissants et par des températures excessives que la chimie parvient à certains résultats. Il faut chauffer à blanc les fournaises de nos laboratoires pour dissocier l'acide carboniqueetluienlever une molécule de carbone. Sous l'action de la vie, au contraire, le tissu d'une feuille verte opère beaucoup plus simplement, sans effort et sans bruit. Un rayon de lumière lui suffit, aux températures les plus variables de nos climats, pour faire l'analyse du même gaz^, retenir là molécule de carbone et délivrer l'oxygène, ou bien pour faire la synthèse du carbone et de l'hydrogène. Ce gaz hydrogène, dans les corps vivants, forme des séries de combinaisonsles plus variées, d'où dérivent les alcools, les graisses, les sucres, les éthers, les albumines..., tandis que dans nos combinaisons chimiques il semble n'avoir qu'un très petit nombre d'affinités, et encore il ne les manifeste jamais aux faibles températures des êtres vivants.
Les procédés delà vie sont donc aussi inimitables créatkn que ses produits, mais que dirons-nous des instru- orgaa". ments eux-mêmes, des organes par lesquels la vie élabore ces produits ? Si la chimie est incapable d'élaborer de véritables substances organiques telles quela cellulose, la fibrine, les albumines supérieures..., combien plusnedoit-elle pas s'avouer radicalement impuissante à produire un organe vivant, serait-il le plus simple et le plus élémentaire, par exemple un tissu épithélial,
56 ÉTUDES PUILOSOPUIQUES
un nerf, nnefibre lisse OU striée, unbourgeon, unesimpie cellule !
Les substances produites par la chimie manqueront toujours des caractères propres àlavie. Elles n'auront jamais lafaculté de se mouvoir spontanément, desedévelopper, de se nourrir^ de se conserver, ni de se reproduire.
Ici nous sommes heureux de constater l'accord parfait des savants del'école de M. Pasteur avec ceux qu'il vient de combattre.
M. Berthelot est le premier à proclamer ici « notreimpuissance absolue ». « Jamais, dit-il, le chimiste ne prétendra former dans son laboratoire, avecles seuls instruments dont il dispose, une feuille, un fruit, un muscle, un organe. Ce sont là des questions qui relèvent de la physiologie (1) ».
Milne-Edv^ards n'est pas moins explicite : « La ma-! tière pondérable ne suffit pas, nous dit-il, pour constituer un corps vivant. . . . Dans l'état actuel de notre globe, la matière pondérable qui est apte à former le corps d'un être vivant, ne devient jamais vivante quand elle est seule, et l'on ne connaît aucun agent chimique ou physique qui puisse y développer la vie... ». « Il faut donc, ajoute-t-il, quelque chose de plus que la matière tangible; et cette chose, c'est une cause de modification, un principed'activité,etparconséquentune/brc^. C'est une force qui ne se manifeste que chez les corps qui vivent: etpar conséquent onpeutrappelerla/brc^7;iïaZ^, quoique de nos jours cette expression soit tombée en discrédit, chez les physiologistes aussi bien que chez la plupart des philosophes (2) ».
Tel est donc l'état actuel de la science. Elle se dé-
(1) Berthelot, Science et philosophie, p. 50.
(2j Milne-Ewards, Leçons de physiologie, t. XIV, pp. 257-200i
LA viK KT l'Évolution dks kspkces 57
clare[)our loiijours impuissante, àraidedesseiilcs forces physico-cirnni(jnos, à créer un or^j^ane, une li;^M;,uii bourgeon, une sini[)le cellule ; — end'autres ternies, à produire la synthèse d'une fornne ou d'un type organique. C'est là Pœuvre inimitablede la vie. De plus, se-
/ Ion toules les probabilités, elle est encore inipuissante
\ à produire de toutes pièces ces substances organiques qui sont les principes immédiats ou, si l'on veut, la nourriture immédiate deForgane ; en sorte qu'elle ne peut imiter ni la synthèse de la forme ou du type héré-
\ ditaire, ni la synthèse de la matière immédiate.
y Toutcequ'ellepeutfaire,c'estde reproduire les substances organiques en voie de décomposition et de retour au monde minéral ; œuvre de destruction -et d'analyse plutôt que de synthèse. La vraie synthèse, la création organique, est du domaine de la vie. La mort, c'est-à-dire l'analyse, la démolition et la décomposition plus ou moins avancée, est du domaine de la chimie.
L'organicisme chimique aussi bien que Torganicismemécanique nous semblent donc inconciliables avec lesphénomènesscientifiqueslesmieuxconstatés. Aussi tous les physiologistes modernes les plus autorisés surtout en France, sont-ils les adversaires d'un organicisme pur. Citons entr'autres MM. Flourens, Claude Bernard, I.G.-Saint-Hilaire, Lelut, Trousseau, et tant d'autres. Il faut aller en Allemagne pour trouver des Bûchner et des matérialistes aussi avancés que Descartes.
Quelques savants, surtout à l'Académie et à la fa- ,3culte de médecine de Paris, ont essayé de modifier et de ^ d'améliorer les systèmes organicistes, en reconnaissant à l'organisme des propriétés vitales^ c'est-à-dire
des propriétés spéciales et différentes de celles de la matière minérale (1).
Haller et Broussais n'en reconnaissent qu'une seule, Virritahilité ', Bichat en reconnaît deux : la sensibilité et la contractilité ; Robin en admet cinq; Gerdy en compte jusqu'à dix-huit.
>^^^^ Ces modifications semi-organicistes sont loin de nous paraître heureuses. L'expérience nous prouve en effet que la sensibilité nerveuse, la contractilité musculaire, l'irritabilité, ne sont pas des propriétés que l'on puisse attribuer à tous les êtres vivants. Les végétaux n^en donnent aucun signe. Ces propriétés n'expliquent donc pas la vie végétative.
Et puis, d'où viennent ces propriétés? Bichat nous répond : « Ces propriétés ne sont point précisément inhérentes aux molécules de la matière qui en est le siège. En effet, elles disparaissent dès que ces molécules écartées ont perdu leur arrangement organique. C'est à cet arrangement qu'elles appartiennent exclusivement (2). »
ud Ainsi, d'après cette réponse, les phénomènes de la
vie viennent des propriétés vitales, et les propriétés vitales viennent de Farrangement organique. Mais comme l'arrangement organique, soit pendant le développement du germe, soit pendant la réorganisation perpétuelle par la nutrition, est précisément le phénomène vital par excellence, il doit à son tour provenir des propriétés vitales. Nous tournons ainsi dans un cercle vicieux puisque Tarrangement organique est à la fois cause et effet des prétendues propriétés vitales (3).
(1) « Ces propriétés ne peuvent être ramenées par l'analyse à aucune des propriétés des corps bruts. » (Gh. Robin, Anat. et Physiol. celliiL, p. 15^2.)
(2) Bichat, Anaiomie générale, Introd. 1-6.
(3) « Si l'organisation est cause de la vie, quelle sera la cause de Tor-
cercle vicieux.
LA VIE KT l'i^:voluti()N dks kspkcks 59
Grâce à celle cinquième roue, le mécanisme inventé par Descartes, loin de mieux avancer, tourne court et se rompt. Le fonctionnement de ce char embourbé devient d'une impossibilité encore plus manifeste. « Le plus curieux, selon la remarque de Mag(;ndie, c'est que l'esprit puisse se contenter de semblables mystilications (1). »
Aussi l'esprit humain, croyons-nous, ne s'en estil jamais sérieusement contenté. Certains savants ont pu s'y résigner, la tristesse dans l'âme et le doute dans l'esprit, désespérant de trouver mieux et par crainte de pire ; mais s'en contenter, s'y complaire, cela est impossible! Pour preuve, il suffirait de se rappeler les hésitations, les incertitudes, ajoutons les contradictions étonnantes et les aveux non moins surprenants du plus célèbre physiologiste de l'École de Paris, Claude Bernard.
Voici en quels termes ce philosophe organiciste ne Aveux craint pas de confesser l'impuissance de tous les sys- Bema'rii. tèmes organiciens devant ce simple phénomène : révolution d'un œuf.
« L'œuf est sans contredit ^élément le plus merveilleux de tous, car nous le voyons produire un organisme entier...
Qu'y a-t-iJ de plus extraordinaire que cette création organique et comment pouvons-nous la rattacher aux propriétés de la matière qui constitue l'œuf? C'est là quenous sentons l'insuffisance de laphysiologiepurement anatomique. Quand la physiologie générale veut se rendre compte de la force musculaire, elle comprend qu'une substance contractile puisse intervenir directement en vertu des propriétés inhérentes à sa consti-
ganisation? La difficulté n'est donc que reculée. » (Janet, Revue de V Instruction publique, 22, 30 octobre 1862.) (1) Magendie, Phys. I.
tutionphysiqueetchimique.Maisquand il s'agit d'une évolution organique qui est dans le futur, nous ne comprenons plus cette propriété delà matière à longue portée. L'œuf est un devenir; or comment concevoir qu'une matière ait pour propriété de renfermer des propriétés et des jeux de mécanisme qui n^existent point encore ? Les phénomènes de cet ordre me semblent bien de nature à démontrer cette idée que j'ail déjà souvent indiquée, savoir, que la matière n'engendre pas les phénomènes qu'elle manifeste. Elle ne fait absolument que donner aux phénomènes leurs conditions de manifestation (1)... » « Elle n'est que leuY substratum (2) >.
Dans un autre ouvrage, le même physiologiste revient sur cette difficulté pour y insister davantage. Après avoir essayé de ramener tous les phénomènes vitaux à des phénomènes purement chimiques, il ajoute aussitôt : « Mais il n'est pas moins clair que toutes ces actions chimiqu es en vertu desquelles l'organisme s'accroît et s^édifie, s'enchaînent et se succèdent en vue de ce résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu animal ou végétal. Il y a là comme un dessin vital qui trace le plan de chaque être et de chaque organe.... ; ces actions chimiques semblent dirigées par quelque condition invisible dans la route qu'elles suivent, dans l'ordre qui les enchaîne..., comme si elles étaient dominées par une force impulsive gouvernant la matière, faisant une chimie appropriée à un but et mettant en présence les réactifs aveugles du laboratoire, à la manière du chimiste lui-même. Cette puissance d'évolution immanente à l'ovule... constituerait le quid proprium de la vie ; car il est clair que cette propriété évolutive de l'œuf, qui produira un
(1) Cl. Bernard, Physiologie générale, p. 155.
(2j Cl. Bernard, La science expérimentale, p. 183.
LA VIK KT l/ÉVOLUTION IJKS ESPÈCES (il
iiiîuriiïiilVîre, un oisoaii ou un jioissou, n'(;st ni de la physique, ni delà cliiniie... la t'orce évolutive de l'oiuf et des cellules est donc le dernier rempart du vilalisnie (1). »
Que conclure d'un aveu si important que l'évidence seuUi pouvait imposer à un organiciste ? Si les forces iphysico-chiiniques ne peuvent produire Torganisme, 'sans être dirigées par une force supérieure ; si la matière n'engendre pas les phénomènes vitaux qu'elle manifeste ; si elle n'est que le substratum d'une activité supérieure ; en un mot, si la matière ne suffit pas à expliquer la vie, ayons donc le courage d'être logiques ! sortons résolument du matérialisme physiologique, et cherchons notre refuge dans quelqu'une des théories spiritualistes que nous allons examiner î
^Le spiritualisme exagéré, que nous allons étudier ^, "^ le premier, naquit chez les modernes d'une réaction spinu.aviolente contre le mécanisme de Descartes. Comprenant hien que la spontanéité de l'être qui se meut luimême ne saurait s'expliquer comme un simple effet du groupement des forces physico-chimiques privées de spontanéité et d'immanence, encore moins comme un pur mécanisme passif, les philosophes se virent forcés de recouriràl'intervention d'un autre principe actif et spontané (2). La matière ne suffisant pas à expliquer la vie, ils eurent recours à l'esprit, comme s'il n'y avait pas d'activité possible intermédiaire entre la matière et l'esprit. C'était une nouvelle application du fameux
(1) Cl. Bernard, La science expérimentale^ p. 209.
(2) « Pour ce qui est de ceux qui veulent expliquer toutes les choses riiturelles par la mécanique et qui disent qu'il ne faut point chercher d'autre principe pour les actions des sens intérieurs des animaux que celui qui remue les corps inanimés, je ne puis croire qu'ils le disent de bonne foi. » (Cl. Perrault, Essai sur le bruit, III» part. chap. III ; p. 278, vol. 11.)
62 ÉTUDES PUlLOSOPOlQUIiS
principe cartésien : il n'y a que deux éléments possibles dans l'univers, la matière qui n'est qu'étendue, Tesprit qui n'est que pensée. Descartes avait cherché la vie dans la matière passiveet étendue, d'autres après lui et sans plus de succès devaient chercher la vie dans le principe spirituel qui pense et qui est indépendant de la matière.
« Mens agitât molem ». Telle pourrait être la formule générale des divers systèmes assez dissemblables dont nous allons essayer d'analyser les principaux traits.
*o Claude Perrault en France, et puis Stahl en Allema-
Claude
Perrault, gnc sout Ics chcfs dc l'écolc ultra-spiritualistc appelée lestahlianisme. Dans son Traité du bruit^ vers 1680, le célèbre architecte de la colonnade du Louvre et de l'Observatoire de Paris, àla fois mathématicien, physicien, physiologiste et philosophe original, Perrault émit l'idée que le principe de la vie végétative n'était autre que l'âme spirituelle et raisonnable, présente non pas seulement dans la glande pinéale, comme le supposait Descartes, mais immédiatement dans toutes les parties du corps, ce qui la dispense « d'aller, comme on le dit communément, contempler dans le cerveau les images qui lui viennent par les sens, tandis qu'elle est à même de les contempler autant qu'elles peuvent l'être dans chacun des organes où elles sont imprimées pendant la sensation > (1).
L'âme spirituelle présente dans tout le corps y produirait partout le mouvement vital. Mais comme elle est essentiellement intelligente et consciente, d'après les principes cartésiens, elle devrait s'apercevoir de tout ce qu'elle opère. Gomment donc se fait-il qu'elle n'ait aucune conscience des mouvements vitaux qu'elle
(1) Essai sur le bruit, 111% part, chy îll, vol. II, p. 260. Gfr. Traité sur le mouvement des yeux, vol. IV- ''
LA viiî i;t l'kvolution dks espkcks 63
produit, par exein[)le, do Ijidi^^estiondes aliments ou de la circulation du sang ?
A cette dilliculté qu'il a prévue et qu'il se pose àluimême, Perrault croit pouvoir se contenter de répondre par la théorie de Vhabitiide. L'âme est si occupée de tant de choses à la fois, qu'elle ne saurait prêter à toutes une égale attention. Elle ne réfléchit qu'aux plus importantes et accomplit les autres sans y penser, par habitude, une habitude si ancienne qu'elle est invétérée et invincible.
Cette réponse n'a convaincu personne. Si les actes critique de la vie végétative étaient vraiment dirigés par l'intelligence et la volonté, nous pouri'ions, par un effort énergique sur nous-même, y réfléchir au moins quelquefois et en prendre conscience, comme un habile musicien qui habituellement joue sans penser au mouvement de ses doigts, mais qui peutcependanten prendre conscience quand il le veut.
Il y a donc autre chose qu'un mouvement volontaire obscurci par l'habitude, dans la digestion de l'estomac, la sécrétion des glandes, ou la circulation du sang. Il y a un mouvement inconscient fait en dehors de toute direction volontaire et intelligente. L'âme pensante n'est donc pas la véritable cause de la vie végétative, ou si elle l'était, ce ne serait que par des facultés inférieures distinctes de la pensée et pouvant agir sans réflexion et sans conscience.
D'ailleurs, à quelles invraisemblances ne nous conduirait pas cette hypothèse ? Si les actes dont nous parlons sont volontaires de leur nature et s'exercent volontairement à l'origine, avant que l'habitude se soit enracinée,il faudrait conclure que l'enfant au berceau exerce librement son empire sur chacune de ses facultés végétatives, il aurait une connaissance expresse de tous ces merveilleux instruments qu'il porte au-
64 ÉTUDES PniLOSOPHIQUES
dedans de lui-même, il leur commanderait de propos délibéré, et veillerait à ce qu'ils exécutent leurs milliers d'opérations avec ordre et harmonie, car si une seule était troublée, à l'instant même la vie entière serait arrêtée dans sa marche, ou menacée d'une catastrophe irréparable. Vous supposerez donc à cet enfant au berceau, une science, une habileté, un génie que le physiologiste le plus consommé, que l'administrateur le plus expérimenté ne possédera jamais ! Que dis-je? ce n'est pas seulement à l'enfant que vous devez supposer ces merveilleuses connaissances, c'est à tout ce qui commence à vivre sur la terre^ au fœtus qui se développe et s'organise dans l'œuf d'un insecte ou d'un oiseau, et au grain de blé qui germe dans le sillon!... , Perrault lui-même est obligé de convenir qu'il y a là une « absurdité manifeste » ; et il cherche à l'atténuer par la distinction de deux sortes de raisonnements : le raisonnement ^^f^r^^^^cZafr pour les choses delà science et des arts; et le raisonnementm^^r'/i^ etconfusi^ouYlesionciions de l'organisme. Mais qu'importe que le raisonnement de l'œuf ou du grain de blé soit clair ou confus, conscient ou inconscient ? La difficulté reste à peu près la même tant qu'on lui attribue un raisonnement véritable, c'est-à-dire un acte d'intelligence et de volonté.
Peux- Une autre invraisemblance, non moins grande et dif-^ qu'on ne pouvait manquer d'opposer à ce philosophe, peut se résumer ainsi. Si Fâme par son intelligence et sa sagesse dirige tous les phénomènes vitaux^ pourquoi ne prévient-elle pas les maladies et les graves désordres qui compromettent la santé et la vie elle-même? Gomment peut-elle commettre dans son gouvernement des erreurs si nombreuses et si fatales ?
Perrault nous réplique encore par la théorie de Thabitude qui dégénère en routine, et la routine seule
ièîiie
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ûculié*
LA VIK F/r l/i:VOLUTI()N DKS KSI'ÈCE^ (J5
causerait toutes les iinprcvoyauces, toutes les méprises, toutes les erreurs de l'âme . Si elle ne s'endormait pas dans certaines routines, elle pourrait nous éviter sans doute bien des accidents et nous conserver tonjours en parfaite santé ; mais cette âme est bien excusable, surchargée comme elle l'estdetantd'occupations simultanées ; il lui est impossible de veiller à tout à la fois, et nous devons lui pardonner ses oublis ou ses négligences, d'ailleurs passagères et intermittentes. Encore unefois, dételles réponses ne sauraient nous convaincre. Elles nous prouvent bien moins la solidité et la vraisemblance de ces étranges théories, que l'imagination et l'esprit de ceux qui les ont inventées.
\/ En Allemagne, Stahl, le fameux professeur de l'université de Halle, suivit à peu près les mêmes idées, mais avecune puissanceetun succès quilui méritèrent de donner son nom à la nouvelle école. La réfutation du mécanisme cartésien et du système iatrochimique, fort à la mode parmi ses contemporains, est la partie la plus solide de son œuvre. L'édifice qu'il a bâti sur ces ruines est au moins aussi brillant que celui de Perrault, mais il n'a pas plus de solidité.
Son principe est à peu près le même.. C'est une âme intelligente, précisément en tant qu'intelligente et raisonnable, qui opère les fonctions vitales. Elle agit avec une science parfaite de tout ce qu'elle fait. Quoiqu'elle agisse sans raisonnement, c'est toujours avec raison. Quelle autre force en etïet qu'une force intelligente serait capable de construire si savamment et de mouvoir si habilement tous les organes du corps? Etudiez la structure admirable de chaque membre, telle quels scalpel et le microscope nous les découvrent ; voyez la délicatesse de leurs parties, la perfection étonnante de
La vie 5
Stahl.
leur mécanisme, la merveilleuse harmonie de leur ensemble, la sagesse qui prévient mille accidents, qui répare les lésions, cicatrise les plaies, et qui, dans toutes les maladies, tend sans cesse à la guérison, et vous n'aurez pas de peine à concevoir que cette œuvre admirable soit l'œuvre d'une activité intelligente, prévoyante et sage. Aussi notre philosophe « ne peut-il s'empêcher d'éprouver un sentiment de vive indignation, de frémir même, quand il entend soutenir cette doctrine monstrueuse que les mouvements tant hygides que morbides ne sont en aucune façon sous la puissance de Pâme pensante et raisonnable (1) ».
Il y a dans ce raisonnement une confusion facile à reconnaître. Sans doute, l'ordre et l'harmonie supposent l'intelligence, etpuisque nous découvrons un plan et une exécution si admirables, dans l'organisation d'un homme ou d'un chétif insecte, il faut nécessairement remonter jusqu'à une cause souverainement intelligente. Mais il n'est pas nécessaire que cette intelligence réside immédiatement dans l'œuf, dans le germe. Les rayons d'une ruche ne sont-ils pas construits suivant les principes de la géométrie la plus exacte ? et cependant personnenes'imagine pour cela quel'abeille connaissecesprincipes. Plus vous me démontrerez que lesopérations vitales sont merveilleuses, plusvousme persuaderez que l'intelligence qui préside à la république des abeilles et des fourmis, à l'éclosion d'une larve, à la formation d'un insecte, ou à la construction du plus petit brin d'herbe, est infiniment supérieure au génie des Laplace et des Newton, plus vous m'autoriserez à la chercher en dehors du germe, de l'œuf, ou de l'embryon, à m'élever jusqu'à une cause plus haute et souveraine, jusqu'à l'intelligence même de Dieu.
(1) Voy. M. Bouillier, Le principe vital et Vâme pensante^ p. 202.
LA VIE j;t l'kvolution dks espècks 67
Mais concédons ;ï Stahl, ponr un instant, que ITiine l'Idcod». du tœtns soit coniparablea un architecte, aun chimiste, <iu
1 • > • t ' Ait. principe
ou aun physiologiste consomme, possédant une con- viui. naissance parfaite de tous les ressorts delà machine humaine, raisonnant ses opérations avec science et sagesse ; concédons que la sécrétion du lait, de la bile ou du suc gastrique, lacoction des aliments, et la circulation du sang soient une œuvre de discernement et de volonté ; — et telle est bien sa pensée que nous n'exagérons en rien (1), — il lui restera à nous expliquer comment tant de science peut demeurer inaperçue, comment des opérations qui exigent tant de surveillanceet d'application soient toujours inconscientes et à jamais ignorées par l'âme qui les produit.
Perrault nous avait répondu en alléguant l'habitude ; Stahl va nous répondre par la célèbre distinction
du y^ôyoç et du Xoyto-pôç.
Le ^ôyoç, c'est l'intelligence intuitive des choses simples et dégagées de la matière, qui opère sans réflexion et sans conscience. Le ^oyto-ptéç au contraire est l'intelligence qui compare, qui réfléchit sur les choses sensibles et qui prend ainsi conscience d'elle-même. « Intellectus simplex rerum simpliciorum et subtilissimarum, — c'est le ^ôyo; ; — Ratiocinatio et comparatio circa res figurabiles, notas per circumstantias visibiles atque tangibiles, — c'est le ^oyi^pi^; (2) ». Or,
(1) Cf. Bouillier, Le principe vital, p. 269.
(2) « Ergo distinguendum esse urbitror, inter iôyov et ^o^kt/aûv, inteilectum simpliciorum, imprimis autem subtilissimorum, et ratiocinationem atque comparationem plurium, et insu per quidem per crassissimas circumstantias sensibiles, visibiles atque tangibiles notorum. Quandoqui. dem animum advertenlibus manifestum est, quod tam in ratiocinationem distinclam, quam imprimis et absolutissime quidem in memoriam, nihil usquam cadat, nisi solae res, crasso quodam modo, figurabiles ; cum ex adverso nimio plures res cadant in verum intellectum, non solum agnoscenlem sed vere dignoscentem, irno spécifiée definientem ; et hoc tum sine ulla vulgaris acceptionis ratiocinatione, tum sine omni speciali sive concursu, sive poslhac successu memoriai ». {De scopo et fine corporiSf p. 20U).
nous dit-il, l'opération vitale est du ressort du ^ôyoç, et nullement du ioyt<7ii6ç, il n'est donc pas étonnant qu'elle demeure inconsciente.
Sans doute^ s'il en est ainsi, rien d'étonnant. Mais ce qui nous étonne, c'est précisément qu'il en soit ainsi ; que l'opération vitale, essentiellementmatérielleet tangible, soit du domaine du ^ôyoç ou de l'intelligence des choses simples et immatérielles, au lieu d'appartenir au )o7tcr,t/ô,-, c'est-à-dire au domaine des choses sensibles, tangibles et figurables.
11 nous semble qu'on a ici interverti l'ordre des facteurs, pour les besoins de la cause.
Concluons donc, ou bienque la distinction imaginée par Stahl est fausse , ou bien qu'elle condamne son système. Et retenons de cette distinction fameuse une seulechose, l'aveu implicite et déguisé qu'elle contient : il peut y avoir dans l'âme raisonnable des facultés inférieures et dégradées, capables de présider à la vie végétative ; facultés qu'on ne saurait appeler du nom d'intelligence ou de volonté sans changer toutes les définitions universellement reçues .Une intelligence et une volonté radicalement incapables de conscience, ne le seraient plus que de nom. Admettrait-on que parfois l'intelligence puisse s'oublier et s^ignorer elle-même, — qitandoque bonus dormitat Homerus, — on ne saurait, sans la détruire et changer son essence, lui refuser le pouvoir de se ressaisir et de prendre conscience d'elle-même quant elle le veut.
En refusant l'intelligence et la volonté aux facultés vitales, et en ne leur accordant qu'un instinct aveugle et inconscient, mais capable d'évoluer selon des lois nécessaires et providentielles, Stahl aurait évité plus d'une difficulté, sans diminuer en rien la haute portée des réformes qu'il voulait introduire dans les sciences médicales.
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LA VIK KT l'I^.VOLUTION DKS KSI'KCKS ♦)■)
Gomme exemple de ces difficiiltés inextricables où il ««• est venu si imiliUîinent se heurter, nous n'en citerons k pi us qu'une, seule (]ue Perrault avaitdéj à rencontrée sur la même voie. Si l'âme vé<,^élative veille sans cesse, « active excubias agit », aux moindres détails nécessaires à la conservation du corps et par conséquent de la santé; si elle a une science si consommée de tous les besoins et de tous les remèdes, pourquoi tant de maladies, pourquoi cette impuissance si fréquente et si connue à les combattre avec succès ou à les prévenir? Répondre encore par l'inévitable distinction du lôyoç et du 'koyKTiiôç ; répondre que les erreurs et les méprises de cette intelligence inconsciente viennent de ce qu'elle est troublée et égarée par les passions et les émotions de la partie consciente ; alléguer en preuve que les bêtes ont à cause de cela moins de maladies que l'homme (1), ou bien invoquer la raison du péché originel, c'est ingénieux peut-être, mais ce n'est satisfaisant pour personne.
Tandis que si le principe vital est de sa nature sans intelligence et sans volonté, incapable de cette vigilance et de ce discernement, nous n'avons plus àlui demander aucun compte ; nous n'avons plus le droit de lui dire : pourquoi n'avez-vous pas prévu cet accident, pourquoi n'avez-vous pas changé de tactique? ...Non^ son activité se déroule suivant des lois immuables, bonnes sans doute, et même parfaites, de cette perfection relative à l'ensemble qui ne saurait exclure, sans miracle, certains accidents et certains effets indirects fâcheux pour plusieurs individus, dans des circonstances spéciales.
Cette atténuation du principe de Stahl ne nous empêcherait nullement d'en déduire toutes les conséquen-
(1) Stahl, De frequentia morborum in hojnina prœ l>rutis.
ces pratiques par lesquelles il a espéré réformer et rajeunir les sciences médicales.
L'effort Cet effort salutaire de la nature contre les causes teûr. destructrices ou malfaisantes, cette lutte perpétuelle pour la conservation, dont Bichat faisait l'essence même de la vie, cet effort médicateur qui tend sans cesse à laguérison du mal, en expulsant les matières pernicieuses, en cicatrisant les plaies, en reformant les tissus et les os, en reconstruisant même de toutes pièces certains membres perdus par des causes accidentelles, en un moi cette «Natur a morborum curatrixy>, que Stahl a si bien mise en lumière, n'a nul besoin d'être pourvue de conscience ni d'intelligence ou de volonté ; l'instinct inconscient et providentiel dont nous venons de parler lui conviendraitbien mieux. G'estmanifestement pour cela que le Créateur lui a refusé la conscience. Si nous étions obligés de surveiller sans cesse notre digestion et la circulation du sang, la vie animale, et surtout la vie intellectuelle, deviendraient impossibles. De même, si l'acteur qui récite machinalement son rôle était obligé de chercher chaque mot et de veiller à ce qu'ils se déroulent en ordre, il lui serait impossible d'avoir une action naturelle et de remplir son personnage. La seule différence, c'est que l'acteur récite machinalement un morceau de littérature ou de musique qu'il a appris volontairement, tandis que l'animal, sans étude préalable, exécute un morceau dont la composition n'est pas moins naerveilleuse. Là, c'est par une habitude acquise^ ici par une habitude naturelle ou innée.
Le mécanisme naturel de l'instinct n'est pas plus étonnant que le mécanisme artificiel de la mémoire, et si l'un et l'autre dépassent nos conceptions, ils ne sauraient dépasser la puissance infinie du Créateur.
Une autre conséquence pratique à laquelle nous
LA viK Kv l'Évolution dks kspkces 71
aboutirions aussi l'acilonKmt, mc'^ine après cette Uçràre M'iho.i« modification du principe animiste, est celle que Stalil '""««;. a introduite (^n tlicrapeutiquc et qui a assuré le succès et la renommée de son école.
Puisque la nature tend par elle-même à la guérison, le rôle du médecin doit se borner à l'aider, sans jamais vouloir la contraindre ou la conduire : < Natura morborum curatrix, medicus natur^e minister ». Cette formule, qui revient si souvent dans les écrits de Stahl et qui est restée si familière à son école dont elle est comme l'enseigne ou le mot de ralliement, nous paraît très sage et surtout éminemment spiritualiste. Gomme elle nous élève au-dessus de toutes les conceptions iatromécaniques, ou iatrochimiques, et comme elle éclaire d'un jour tout nouveau l'hostilité implacable de la nouvelle école pour l'abus des médicaments, et de tous les produits pharmaceutiques ! Peu de remèdes, peu de préceptes, beaucoup d'hygiène ! Cependant cette méthode n'est pas purement expectante, comme on a bienvoulu le dire, mais elle est sage et réservée ; si elle s'abstient de devancer la nature ou de la contrarier, elle s'impose aussi le devoir de la suivre et de l'aider dans sa marche. Tel est l'art véritable de guérir (1).
Les retouches légères que nous venons d'indiquer 3 comme nécessaires à la théorie de C. Perrault et de ^de'^ Stahl, étaient assez évidentes en même temps que faciles à opérer. Elles furent faites par la célèbre école de Montpellier, mais d'une manière insuffisante et avec des additions inutiles et nuisibles.
Parmi ces additions^ il en est une principale qui suffirait à caractériser cette école, le duodynamis-me, et
Montpe lier.
(1) Slahl,/! rs sanandi cum expeclalione, opposita arti curandi nuda expeclatione.
72 ÉTUDES PUlLOSOPniQUES
que nous aurons à examiner lorsque nous parlerons de l'unité du principe vivant dans l'homme. Ici ce n'est point de son unité ou de sa dualité qu'il va être question, mais uniquement de sa nature. Aussi nous bornerons-nous à étudier et peut-être à critiquer la conception généralement admise par les vitalistes et les animistes modernes au sujet de la nature de ce principe de vie dont ils animent le corps.
Enlever au principe animateur de Stalil et de G. Perrault l'intelligence et la volonté dont on Pavait si gratuitement doué, pour en faire un pur instinct inconscient et aveugle, c^'est bien, c'est même nécessaire, avonsnous dit, mais ce n'est pas suffisant. Tant que vous considérerez cette âme vitale comme un pur esprit subsistant par lui-même et seulement associé à un corps, vous vous heurterez à de nouvelles difficultés, dont la première est une contradiction flagrante.
En effet, quels sont les attributs possibles d'un pur esprit, d'une substance spirituelle et subsistante sans corps, sinon l'intelligence et la volonté? quelles sont ses opérationspossibles, sinon depenseret de vouloir ? Imaginerez-vous qu'une substance simple et spirituelle soit réduite à une activité mécanique et aveugle, comme le sont les activités physico-chimiques? C'est pour le moins fort invraisemblable ; c'est renverser toutes les notions reçues, et confondre le corps et l'esprit. Que si vous lui accordez une connaissance, mais dépourvue de réflexion et de conscience, comment expliquerez-vous qu'une substance simple ne soit pas présente sans cesse à elle-même, et tout entière à la fois présente à elle-même, puisqu'elle est simple et sans parties ; que si elle est sans cesse présente à ellemême, comment n'en a-t-elle pas conscience, au moins une conscience confuse? N'est-ce pas contradictoire?
Leibnitz avait bien senti la difficulté, lorsqu'il se
LA VIK Kl l/ÉVOLUTION DES KSl'KCES 7.'^
voyait forcé (l'attril)ii(3r à ses iiionados simples et spirituelles nn certain degré (rintelligeiice (îtde voloiit«î. Ayant eongu ses monades comme de petites âmes ou de petits esprits simples et subsistants saiis matière, il lui paraissait inconséquent de les dépouiller en môme temps d'intelligence et de volonté.
Nous dirons donc aux vitalistes que leur retouche m
Retour
du stahlianisme est gravement insuffisante et incom- au
Ihomis
plète. Après avoir enlevé au principe animateur de la me plante et de l'animal l'intelligence et la volonté, il faut lui enlever la subsistance, l'indépendance de la matière, en un mot la spiritualité.
Accorder aux simples végétaux une âme spirituelle, n'est-ce pas vraiment une exagération inutile, suffisante pour discréditer le spiritualisme et le faire tourner en ridicule? Croyez-vous que si l'être humain ne jouissait que de la vie végétative, cela suffirait pour prouver qu'il a une âme spirituelle? Et si les animaux et les plantes jouissent d'une âme spirituelle, de quel droit leur refuserez-vous le don de l'immortalité?
Encore une fois, de telles exagérations sont capables de pousser au matérialisme pur et simple un grand nombre de savants, ou de les désintéresser d'une question où ils ne découvrent que deux solutions également excessives, un tel spiritualisme, ou un grossier matérialisme.
C'est bien là ce qui est arrivé. Nous avons vu des physiologistes éminents , tels que Cuvier, Bichat , Claude Bernard et bien d'autres, également éloignés du matérialisme pur et de cet ultra-spiritualisme, d'autre part ignorant la solution modérée de l'école pé-
ripatéticienne (1), déclarer le débat sans issue, et se contenter de ces formules idéalistes et vides sur le déterminisme des lois de la nature, dont nous aurons bientôt occasion de parler.
Que deviendra donc cette activité vitale si nous lui retranchons avec l'intelligence et la volonté, la subsistance et la spiritualité (2) ? Que sera ce principe qui n^est ni un pur esprit mouvant un corps, comme le croient les ultra-spiritualistes, ni une simple qualité de la matière, comme le veulent les matérialistes? Que sera ce principe simple, actif, spontané, mais dépenpendant de la matière au point de ne pouvoir ni agir, ni exister sans elle ; que sera ce principe vraiment substantiel, quoique substance incomplète, sinon ce que nous avons appelé avec Aristote et S. Thomas une forme matérielle (3) ?
Ceux qui ont bien voulu suivre attentivement notre
théorie de la matière et de la forme^ se trouveront ici
à leur aise et comme en pays de connaissance.
Solution Leur esprit, devançant notre parole, aura déjàdé-
ficuités'. couvert les solutions inattendues que la vieille théorie
nous suggère.
Pourquoi l'âme végétative n'a-t-elle aucune conscience de ses opérations vitales ? Rien de plus simple : actiones sunt compositi. La Matière et la Forme n'étant que les deux co-principes d'une seule et même
(1) Claude Bernard ne paraît même pas soupçonner la différence radicale qui existe entre la théorie d'Aristote et celle de Stahl, lorsqu'il les range sur le même pied : « L'animisme a été l'expression outrée de la spiritualité de la vie. Stahl fut le partisan déterminé et le plus dogmatique de ces idét^s perpétuées depuis Aristote. » {La science expériynenlale^ p. 150.)
(2) « Recte sentiunt quibus videtur principium vitae neque esse sine corpore, neque esse corpus aliquod. » Kaî 5ià ro'jro x«).(ùç ÛTro^aaSâvouo-tv oTç §oxct ayit'avîv (Tojuuroç sivat, wyîtïj (tÔ)^'}. Tt yi i|/u/vî. (Aristote, Z)e anima, 1. Il,' c. 2, § 14.)
(3) Ato '^'•Jyjl èoTtv è'nù.éyjLu ri npôiXî. awy.«TOî «pvar/oO opyoLVL/.o'j. {De anima, 1. II, cl.)
LA VIK |;t l'évolution DKS ESI'KCKS "î.'i
substance, les opérations de cette substance ne sauraient ap[)artenir exclusivement ni à l'un ni àTautre ; etc^uoique le principe forundsoitla source de l'activitj'i commune, cependant il n'agit que par la matière et dans la matière ; en sorte que les opérations de lasubstance vivante n'appartiennent en propre ni à la forme ni à la matière, mais au composé. Dès lors, comment l'âme végétative aurait-elle conscience d'opérations qui ne lui appartiennent pas ? Ce n'est pas elle, c'est le composé (l'organe animé), qui pourra connaître les opérations du composé. Voilà pourquoi, pour sentir les sensations de la vue, de l'ouïe, du toucher, etc., et en prendre conscience, nous sommes munis d'un organe central, dans le cerveau. Et comme le Créateur n'apas jugéàpropos de nous pourvoir d'un organe central analogue pour les opérations nutritives, nous serons à jamais privés d'une conscience d'ailleurs inutile et fort gênante.
La théorie péripatéticienne sur la nature du principe de vie a donc un premier avantage, celui de nous permettre de supprimer les exagérations regrettables de Stahl et de Perrault, sans nous exposer à nous contredire et à paraître inconséquents. C'est la seule manière raisonnable d'expliquer l'inconscience des opérations vitales. Mais ce n'est pas le seul avantage de cette théorie, nous allons voir combien elle est supérieure dans l'explication des autres problèmes de la vie, et surtout celui de l'unité et de la multiplicité apparente de l'être vivant.
Unité de principe dans la vie végétative.
L'organisme d'une plante, d'un animal, d'un être humain, considéré seulement comme doué de nutrition ou de vie végétative, est-i] un ou multiple ? estil une substance une et indivisible, ou bien un agrégat de plusieurs substances ?
Telle est la première question que nous voudrions résoudre. Nous allons rechercher si l'être vivant, pris dans un sens général, est vraiment doué d'unité, alors même que certains êtres inférieurs et dégradés ne seraient qu'une communauté de plusieurs vivants. Cette seconde question, fort intéressante, quoique accessoire ne sera pas oubliée par nous, mais reléguée, comme il convient, au second rang. C'est après avoir étudié la règle générale que nous pourrons étudier utilement les exceptions.
Preuve L'obscrvatiou des phénomènes biologiques nous a /acte montré que l'être vivant était capable de mouvement maTent. spoutaué ct Immaueut, puisqu'il est à la fois le principe et le terme de ses opérations nutritives. Ces données peuvent déjà nous fournir les éléments d'une démonstration préliminaire.
Supposons que le Créateur, pour former le corps d'un insecte, réunisse un million de cellules vivantes microscopiques ; qu'il les juxtapose suivant le plan et la structure d'une espèce déterminée, en laissant toutefois à chacune de ces petites substances son activité et son individualité propres. Dans ces conditions, notre insecte pourra-t-il produire une action vitale immanente ? Nous ne le croyons pas.
Ou bien chaque cellule agira sur sa voisine, —
alors nous n'avons plus une action immanente, mais (les séries d'actions transitives ; — ou l)i(;n clia({ue cellule agira sur elle-mùme, sera le princij)(î et le terme de son action, c'est-à-dire vivra pour (dl(;-nienie au lieu de vivre pour l'ensemble, — et alors, nous aurons un million d'animalcules qui n'auront d'autre lien que le voisinage ; nous n'aurons pas un animal vivant. 11 ne suffirait même pas que ces milliers d'individus tendissent à un but commun, pas plus qu'il ne suffirait à un grand nombre de chevaux de traîner le même carrosse et de tendre au même but, pour n'être qu'un seul cheval.
L'unité de substance, ou, si l'on veut, Punité de for-
/me substantielle, l'unité de principe du mouvement
/ vital, est donc une condition essentielle pour qu'un
être produise une opération immanente, un acte de vie.
Nous en portons un exemple frappant au dedans de nous-mêmes ; que je remue le pied ou la main, que je lise par mes yeux ou que j'entende par mes oreilles, que je mange, digère ou sécrète de la bile ou des larmes, c'est toujours le même être, le même principe d'opération et de vie sous des formies multiples et par des facultés variées qui agit et qui opère ; et c'est pour luimême, pour sa conservation et son avantage qu'il agit. Il est principe et terme, son opération est immanente, vitale. Dans une société coopérative, au contraire, chacun agit pour les autres et pour l'ensemble ; le principe et le terme de chaque opération n'étant plus identiques, iln'y aplus d'actionimmanente, etl'on ne saurait dire que la société soit un être vivant.
Si ce raisonnement paraît un peu subtil à quelques- Preuve uns de nos lecteurs, nous leur en proposerons un autre rSarbeaucoup plus frappant tiré de la corrélation harmonieuse des parties etdes opérations dans l'être vivant harmonie que l'unité seule saurait produire.
iBonie.
jO études PUILOSOPniQUES
« Tout concourt, tout conspire dans l'être vivant», (lisaitHippocrate, et cettevérité, devenue banale à force d'être répétée par tous les savants, n'en demeure pas moins un des principes fondamentaux de la biologie,
L'œuf de Toiseau, la spore d'une fougère, après une série savamment progressive de métamorphoses prodigieuses, finit par reproduire exactement le type de l'animal ou du végétal qui lui a donné naissance. On dirait qu'un principe secret a dirigé toutes ces forces physico-chimiques vers un but certain, fixé d'avance.
Puis, dans lé nouvel être ainsi formé, chaque partie, chaque organe chargé d'une fonction spéciale, diaprés la loi célèbre de la division du travail, remplit son rôle pour le bien commun de toutTindividu. L'œil voitpour tous les membres, les bras et les jambes se meuvent pour tout le corps, l'estomac digère, le poumon respire, le cœur batpour Fanimaltoutentier; un seulorgane estchargé de reproduire tous les organes de l'individu, et d'enperpétuerl'espèce. Aussi, lorsqu'un membre est atteint, les autres souffrent, et parfois périssent ; lorsque l'activité d'une partie se développe d'une manière exagérée, elle diminue proportionnellement dans une autre partie.
Cette unité de la vie est un phénomène si frappant, que les anciens philosophes avaient cru pouvoir définir la vie comme un principe d'harmonie.
Eh bien ! c'est de cette harmonie merveilleuse dans l'être vivantque nous allons demander une explication vraisemblable à ceux de nos adversaires qui croient pouvoir se passer d'admettreTunité du principe de vie, c'est-à-dire l'unité de sa substance et de son opération.
Gomment nous expliquerez-vous que ces innombrables molécules de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, puissent conspirer ensemble, et s'entendre pour exécuter un plan ?
le
LA VU-: KT l/l^:VOLUTI()N DES ESPÈCES 71»
Supposer à ces molécules uneiiitellifj^ence et une volonté sulUsantes pour leur permettre) de s'entendi'e et de se concerter, comme les onvriers d'un atelier on les citoyens d'une répnblique, ce serait une exagération «encore plus intolérable que celle de Stahl ; et nons ne croyons pas qu'une telle extravagance ait été jamais soutenue par aucun philosophe.
Supposer qu'elles s'entendent fatalement en vertu fa» d'une harmonie préétablie ou d'une action directe de «'onie Dieu , est une hypothèse que nous avons eu maintes fois établie. l'occasion de repousser, comme une explication artificielle qui supprime la difficulté au lieu de l'expliquer. Ce système de l'harmonie préétablie, déjà condamné par des raisons générales, se heurte ici à un fait particulier qui en fera ressortir davantage la fausseté. Cette molécule de carbone, qui joue en ce moment tel rôle, dans telle partie de mon corps, n'y était nullement nécessitée par sa nature de carbone, ni par aucune tendance inéluctable. Elle aurait pu ne pas s'introduire dans mes organes, ou bien y occuper une autre place et une autre fonction ; elle en ressortira bientôt pour entrer dans le monde minéral, dans le monde végétal, ou bien dans un animal d'une autre espèce. Les rôles infiniment variés qu'elle a déjà joués depuis le commencement du monde ou qu'elle aura dans la suite des siècles, nous autorisent donc à affirrtier qu'elle n'est pas plus nécessitée à constituer le tissu d'une feuille ou d'un bourgeon que celui d'un os, d'un nerf ou d'un muscle. La raison de ses diverses adaptations se trouve donc ailleurs que dans sa nature, ou dans une nécessité préétablie.
D'ailleurs, l'homme peut, dansunecertaine mesure, modifier les plans de la nature, produire par des croisements des races nouvelles, acclimater par de nouvelles habitudes les animaux et les plantes; ilpeutgref-
80 ÉTUDES PflILOSOPniQUES
fer îa queue d'un rat sur la tête de cet animal, etc. Or il serait impossible de voir dans ces résultats Feiïet d'une harmonie préétablie.
Enfin l'harmonie établie par Dieu entre plusieurs substances, ne pourrait jamais produire de tous ces fragments une seule substance, un seul individu, un seul moi, tel que la conscience nous l'atteste. Expii- Cette explication artificielle (1), et d'ailleurs impuisdSèîmi- santé, méritait bien le discrédit général dans lequel nous la voyons tombée. Elle a fait place^ de nos jours, à une théorie qui, sans être absolument fausse, n'est guère plus satisfaisante.
Ces nouveaux philosophes ou physiologistes expliquent l'harmonie vitale par les lois de la nature, et par le détey^minisme de ces lois.
« C'est une loi qui opère dans les corps vivants, quoiqu'ils l'ignorent », nous disent-ils. — « Le plan de chaque animal est la règle et la loi de toute l'activité qui se manifeste en lui et dont il n'a pas conscience ». — « C'est un système de lois qui fait tout concouriràunemêmefin». — «Ce sont ces lois qui dirigent les actes vitaux vers un même but... et qui régissent chaque espèce..., qui commandent à toutes les parties de l'animal, etc. (2) ».
De même Claude Bernard et bien d'autres physiologistes nous parlent d' « idée directrice », de « pensée divine », de « force idéale », qui opère, qui dirige, qui arrive à produire et à conserver le type spécifique. Ils se servent même des expressions de « force vitale », de « principe de vie », de « principe permanent de réaction ou de résistance aux forces extérieures qui cherchent à les détruire » ; mais après cette descrip-
(1) « Qui avait étonné l'auteur lui-même par sa hardiesse et son étrangeté » (Franck, Diction, dephil.).
2) Philibert, Du principe de la vie, pp. 40, 41, 69, 74, 244, 260, elc
LA VIK Kl r/ÉVOLUTlUN DLS liSFÈCES Hî
tion si rigoureusement exacte des plnhiomènes vitaux, ils s*empresseiitde s'excuser, dedeuiander grâce pour des expressions si malsonnantes, capables de les faire accuser de vitalisme ou (ranimisme. Ils se hâtent de déclarer que cette force vitale qui opère, qui dirige, qui commande, qui produit l'harmonie, n'aqu'une «c valeur purement idéale.. ., et qu'il ne faut jamais en physiologie se payer avec des mots et chercher l'explication des choses dansles attributs hypothétiques d'une/brc«? occulte quelconque (1) >.
Ainsi, d'après ces physiologistes, affirmer que des effets réels et tangibles supposent des causes réelles, et que des effets vitaux supposent une véritable cause vitale, c'est se payei^ de mots. Voilà pourquoi ils attribuent ces effets réels à des causes idéales, à des abstractions de l'esprit, c'est-à-dire à des mots vides de réalité objective, puisque l'idéal et l'abstrait ne se trouvent jamais réalisés dans la nature ! N'est-ce pas le renversement de toute logique?
Prétendre qu'une « idée », qu'un être purementidéal agit, coordonne, résiste, lutte et produit les merveilleux effets d'harmonie que nous admirons dans les vivants, voilà vraiment ce qui s'appelle se payer avec des mots ; et l'on se demande comment des philosophes sérieux ont pu prendre pour des réalités ces fictions poétiques.
Ce que nous ne pouvons dire d'une « idée > , pou- Personmvons-nous plus légitimement Ta ttribuer à une « loi » ? de la Chaque jour, il est vrai, nous disons que les lois dirigent, gouvernentle monde, etproduisenttous lesphénomènes. Mais remarquons bien que cette personnification de la Loi estune nouvelle métaphore qui ne doit pas nous abuser. Qu'est-ce qu'une loi physique ou chi-
(1) Cl. Bernard, Rapport sur les progrès, n. 138, 221 ; Cuvier, Anatom e comparée, p. 2.
La vie tf
bi ETUDES PUILOSOPUIQUES
inique, par exemple la loi de la gravitation ou de Fattraction des corps ? Ce n'est pas autre chose que la généralisation idéale de ce fait : les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances, ils ont donc la projyriété d'agir Siinsi les uns sur les autres; et que l'on mette cette propriétéddins les molécules de la matière pondérable ou dans les molécules impondérables de l'éther, — il importe peu, — il n'existe rien dans la nature en dehors de cette propriété, qu'on puisse appeler du nom de loi. Ce n'est pas la loi qui attire les corps, c'est la matière par la propriété en question. La loi n'est que la représentation idéale de ce mode d'action des corps matériels.
. Sans doute, on pourrait dire aussi que la Loi, c'est la volonté de Dieu ; mais la volonté de Dieu n'agit pas directement pour produire l'attraction des corps ; elle n'opère que par les propnV^^s actives ou passives dont elle a doué ces corps. En sorte que la Loi, séparée des réalités corporelles et de leurs propriétés, n'est qu'une pure abstraction, incapable d'agir et d'opérer quoi que ce soit.
Nous pouvons en dire autant des lois qui président au développement d'une graine ou d'un œuf. Si vous faites abstraction de ces activités latentes qui vont commencer leur évolution, ou bien si vous détruisez ces facultés vitales par la cuisson, par exemple, vos lois deviendront des mots vides de sens, absolument inefficaces à rien produire.
• Ainsi la loi n'est autre chose que la représentation idéale d'une certaine manière d'agir, ou plutôt d'une certaine tendance à agir, fixe et invariable, propre à , telle ou telle classe d'individus. Toute la question se réduit donc à savoir où réside cette tendance à agir, Réside-t-elle dans une multitude de principes actifs disséminés dans toutes les parties de l'être vivant, ou
LA ViR KT l/ÉVOLUTION DKS KSPKCES 83
l)ieii dîins un principe unique commun à toutes ces parties ?
I L'expérience nous révèle que chacune des p<arties constitutives d'un organisme, chaque molécule de carbone, d'hydrogène, d'oxygène ou d'azote, hien loin de posséder par elle-même une tendance à telle ou telle formeorganique, y est parfaitement indifférente, puisqu'elle peut les revêtir toutes successivement en passant de la plante dans un mollusque, dans un annelé, et dans tous les types de vertébrés.
Cette tendance ne peut donc se trouver que dans un principe actif propre cà chaque individu et commun à toutes ses parties. Ce principe d'activité unique et simple, qui informe l'être vivant et dirige la marche de son évolution, nous l'appelons Principe informateur ou Forme substantielle.
C'est en elle que réside cette loi vitale dont parle Leibnitz, « lex insita », cette synergie de lois et de tendances dont l'organisme vivant est le produit. Donc, • une loi abstraite et idéale n'explique rien. Une activité concrète soumise à des lois, c'est-à-dire à des tendances nécessaires, explique au contraire à merveille la variété et l'harmonie des mouvementsetdes directions qui distinguent l'être vivant.
Aprèsavoir vainementpersonnifiéla«Loi » quicom- LMnmande, 1' « Idée directrice » qui coordonne, et essayé coilèôm. de nous faire prendre ces figures de rhétorique pour des causes efficientes capables de produire des opérations réelles et de les coordonner véritablement, ces mêmes philosophes essayent de personnifier les molécules ou les cellules microscopiques de la plante ou de l'animal, et de les comparer au concert d'une « colonie », d'un essaim ou d'une ruche d^abeilles, et même à une république de citoyens régis par de bonnes lois.
« Nous ne comprenons pas, dit M. Philibert, corn-
84 ÉTUDES PHlLOSOPHiQUES
nriPTit dans l'embryon tontes les molécules se meuvent ensemble pour constituer et pour développer progressivement là structure du jeune animal, comment dans une plante tous les éléments de la fleur se groupent suivant un type propre à l'espèce; mais nous ne comprenons pas davantage comment toutes les abeilles d'un essaim sont conduites à accomplir, chacune par un acte spécial, les ouvrages si divers qui concourent à la conservation de leur petite république (1). »
Sans doute, nous ne comprendrons jamais à fond le mystère de l'instinct des abeilles, mais nous comprenons cependant que l'entente puisse s'établir entre des animaux qui se voient, qui se touchent, s'écoutent et se concertent, et qui sont poussés à la même œuvre, à la construction de la ruche, parles mêmes instincts et desbesoins semblables. Il y a là dans chaque abeille des perceptions sensibles, des actes de mémoire, d'imagination, de désir, des espèces de jugements et de raisonnements instinctifs qui imitent ceux de l'homme, en sont la contrefaçon, et qui rendent possible leur entente et leur concert. Au contraire, les molécules d'hydrogène ou de carbone, les molécules vivantes qui s'agitent et se groupent dans le fœtus, sont privées d'yeux, d'oreilles, d'imagination, de mémoire, de jugement et de raisonnement, en un mot de tout ce qui est indispensable pour vivre en société et s'entendre comme les citoyens d'une république.
Toutes ces métaphores sont donc impuissantes à dissimuler l'embarras où se trouvent réduits les philosoples qui veulent expliquer des effets réels par des causes idéales, ou le concert harmonieux des synergies vitales sans une cause réelle d'unité, d'ensemble et d'harmonie.
(1) Philibert, Du principe de vie, p. 237 (Thèse de doctorat), '
LA VI K KT l'Évolution des liSPÈciis «5
Assurément, redisons-le encore une fois pour (îvilor toute équivo(iue, cette activité unique, cette forme substantiel le que nous nous croyons obligés d'admettre dans Tétre vivant, ne coordonne pas les mouvements vitaux avec intelligence et raisonnement. P]lle n'est nullement comparable à un architecte qui a calculé la position et les dimensions respectives de l'édifice, pas même à un ouvrier subalterne qui obéit avec intelligence à des ordres supérieurs dont il ne connaît pas tous les plans ni les secrets. Non ; l'embryon animal ou végétal ne participe en rien à cette intelligence. 11 obéit seulement à une impulsion aveugle, comme l'enfant qui récite par cœur quelque chef-d œuvre de nos immortels poètes, sans en connaître ni la valeur, ni le sens littéral. Il déroule, par une habitude innée, la série des formes successiveset des mouvements vitaux coordonnés par l'intelligence divine. Cette espèce de mémoire naturelle n'est autre chose que l'activité essentielle et spécifique, le principe formateur de chaque être vivant. La moisissure et le brin d'herbe, l'œuf de l'oiseau et l'embryon du mammifère, tous les êtres de la nature récitent l'admirable leçon que Dieu leur a apprise, chacun remplit sur la scène du monde le rôle que la divine Providence lui a fixé. Concert magnifique où tout est ordonné et prévu, et que la liberté de l'homme ne réussit même pas à troubler.
Supprimez l'unité du principe de vie, du principe formateur (1), vous supprimez en même temps ce qui fait la raison d^être de chaque individu, le concert et l'har-
(1) Nous avons discuté ailleurs la théorie scotiste des formes subordonnées: une monade centrale^ une forme supérieure commanderait aux autres. Ce chef unique nous parait encore une figure de rhétorique et son commandement à distance impraticable. Nous aimons mieux supposer avec Aristote et S. Thomas, l'unité véritable d'une forme qui s'étendrait à toutes les forces de l'individu. Toutes ses cellules, ne sont que des émanations, des différenciations ou manifestations diverses d'une cellule mère et de sa forme primitive et unique.
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monie de ses parties matérielles. L'être vivant n'est plus un tout substantiel, mais un agrégat fortuit, une collection accidentelle d'une multitude d'êtres. En perdant son unités il perd encore son individualité; le moHiumain lui-même s'évanouit comme une « illusion métaphysique ».
C'est à ces conséquences étranges et philosophiquement inacceptables que sont arrivés un grand nombre de physiologistes contemporains, qui comparent sans cesse l'animal et l'homme lui-même à une coloiiie de cellules, à une résultante d'éléments anatomiques, à
! un polypier de cellules vivantes, ou bien à un essaim
i d' abeilles (1).
Invasion Et cc uc sout pas Seulement les matérialistes, ce ceue sont les savants spiritualistes les mieux pensants (2), qui ne craignent pas de se servir eux-mêmes de ces formules courantes devenues classiques, et d'en adopter les idées.
« Lorsque l'homme écoate le sentiment du moi, nous dit Milne-Edwards, ou qu'il observe les manifestations ordinaires de la vie chez les animaux supérieurs, il doit être enclin à considérer le principe de la vie de l'individu comme une chose qui aurait aussi son individualité; mais lorsqu'on réfléchit à la signification de certains phénomènes offerts par des animaux inférieurs, on penche vers l'opinion contraire....; la puissance vitale de l'individu est évidemment la somme des forces particulières appartenant à ces divers éléments matériels de l'organisme. Celui-ci peut être comparé à une sorte d'association formée par un nombre considérable d'ouvriers... ; la vie de l'individu est
(1) (( Nous comparerons le corps vivant à un essaim d'abeilles qui se ramassent en peloton et se suspendent à un arbre en matière de grappe.» — (Bordeu, Recherches anatomiques^ p. 125.) — Cfr. Edmond Perrier.
(2) D. Cochin, La Vie et VÉvolution, p. 174, 177, 292 : « Un animal parfait n'est qu'une colonie de cellules parfaitement différenciées » (p, 177).
LA VI K KT l'kVOLUTION DES ESPÈCES 87
la somme (rniio inulliUi(l(3 de vies apjiiU'teiiauLeliaciilie en propre à l'un des éléments de ror<,^anisme (Ij ».
Le même auteur, dans son dernier et récent ouvrage, accentue encore la même pensée, en la donnant commiî celle de Bulîon, deBordeu,de Dugès, deGœthe,deVirchow, de Cl. Bernard, et comme une doctrine désormais universellement reçue : « Tout animal est une société coopérative...; l'individu est un être collectif... Le corps d'un animal et même d'une plante est une association de parties qui ont chacune leur vie propre, qui sont à leur tour autant d'associations d'éléments organisés et qui constituent ce qu'on appelle des organites (ou cellules). Ce sont des individus physiologiques unis entre eux pour constituer l'individu zoologique ou botanique, mais ayant une indépendance plus ou moins grande, une sorte de personnalité (2) ».
Cette théorie de l'individu qui n'est plus qu'un être collectif a fait fortune, malgré sa hardiesse, peut-être cà cause de sa hardiesse même et de son étrangeté. Tous les auteurs la rééditent à l'envie, ou la proclament « le résultat le mieux établi par la science moderne (3)». Et Ton n'hésiteplus à répéter avecla plus entière confiance que « la personnalité humaine n'est plus ({u'une résultante complexe et grossière de ces activités primitives (individuelles) qui sont au plus profond et au meilleur de nous-mêmes ! (4) ».
Ce jugement de la science contemporaine est-il ir- Revisioa réformable et sans appel, comme on nous le répète ? p'ocès. Serions-noustrophardisd'endemanderlarévision,ou tout au moins d'en examiner les considérants ? Non ; nous ne croyons pas au divorce éternel de la science
(1) Milne-Edwards, Bapportsur les progri-s, p,49.
(2) Milne-Eiiwards, Leçons sur laphy&iologief t. XIV, p. 2C6. 0) Papillon, La nature et la vie, p. 61,
(4) Papillon, ibid., p. 406, 61, 86.
et du bon sens universel, de l'observation extérieure et de la conscience. Ces choses sont faites pour s'entendre et non pour se combattre, et lorsqu'elles paraissent se contredire ou s'exclure mutuellement, on peut être sûr qu'il y a au fond quelque malentendu ou quelque méprise regrettable que le progrès de la science dissipera demain.
Examinons donc avec la plus entière confiance les faits d'ordre scientifique que l'on voudrait opposer à l'unité de l'individu déjà prouvée par le bon sens, par le témoignage de la conscience, par les plus hautes données de la raison, et de plus par tous les faits scientifiques que nous avons, nous aussi, allégués pour notre cause.
♦ * Les Milne-Edwards ne nous cache pas qu'il ne s'est ^ de rallié à la nouvelle opinion qu'en « réfléchissantàla signification de certains phénomènes ofî'erts par des animaux inférieurs (1). »Ges phénomènes sont bien connus. Il s'agit tout d'abord de la multiplication de certains zoophytes par scissiparité, et de ce qu'on a appelé avec un peu d'emphase : « la grande découverte des polypes deTrembley ». Voici comment elle nous est racontée par le D"" Papillon.
, « Abraham Trembley, se promenant à la Haye autour d'un lac, y aperçut de petits filaments verts munis d'appendices et semblables à des végétaux. Pour savoir s'il avait affaire en effet à des plantes il en cou- ; pa un en plusieurs morceaux ; les parties séparées re-
produisirent bientôt chacune un individu complet; et ces individus se mouvaient, changeaient de place, saisissaient avec leurs bras des insectes pour les introduire dans leur cavité digestive. C'étaient des polypes d'eau douce, de véritables animaux. Trembley recon-
(1) Milne-Edwards, Ibid.
LA VI K Kl l/ÉVOLUTION DKS ESIM-ICES H\)
niitqn'eii coiipaiitun (leces polypfîs en (l<!iix la tôte repri)diiilla ({luiuo, vX la (lueiie reproduit la l(H(3. Il on coupa deux longitiidinalomeiit et les grell'a; au lien d'un polype à huit bras, il en eut un à seize. Charles Bonnet répéta, peu de temps après, les expériences de Trembley sur la reproduction du polype (par scissiparité) et en fit de nouvelles sur un ver d'eau douce qu'on appelle naïade^... et sur le ver de terre... Bonnet vit ainsi un ver repousser successivement douzes têtes. Spallanzani alla encore plus loin que le célèbre naturaliste de Genève. Il coupa les cornes et même une partie de la tête du limaçon à coquille, et les vit se reproduire ; il coupa les pattes et la queue de la salamandre aquatique et en observa parallèlementla reproduction. Ce dernier fait plus extraordinaire que les précédents, excita la surprise générale... Ces expériences mémorables, dont Leibnitz avait depuis longtemps pressenti les résultats, firent une impression profonde sur l'esprit de Bufïbn. 11 y trouva une merveilleuse démonstration de cette idée de Leibnitz, que les êtres animés sont composés d'une infinité de petites parties plus ou moins semblables à elles-mêmes, c'est-à-dire que la vie réside, non pas dans le tout mais dans chacun de ses éléments indivisibles, ou encore, pour employer une expression de Bordeu, que lavie générale n'est que la somme d'une multitude de vies particulières (1) ».
Le même auteur en conclut : « C'est une grande époque dans l'histoire des sciences, que celle où l'observation, vérifiant les intuitions du génie, démontra par de si surprenants spectacles cette composition de l'individu organisé...; elle reste le point de départ d'une évolution féconde pour la biologie (2) ».
(1) Papillon, La nature et la vie, p. 287. (%lbid., p. 188, p. 52.
'JU ÉTUDES PUILOSOPniQUES
Milne-Edwards, avec toute l'autorité qui s^attacho à son nom, rapporte longuement les mêmes faits et n'oublie pas d'ajouter qu'ils n'ont été découverts que vers le milieu du siècle dernier par Trembley, et que leurs conséquences générales n'ont été aperçues que de nos jours (1).
Sans vouloir en rien diminuer le mérite de Trembley ni la gloire de tant d'autres chercheurs infatigables des sciences naturelles, il nous semble que sa découverte n^était pas de nature à produire une si grande révolution dans la science.
Elle ajoute un fait nouveau de scissiparité à tant d'autres déjà connus dès la plus haute antiquité, mais elle n'ajoute aucune idée nouvelle. Il ya déjà quelques trois mille ans que les naturalistes grecs s'essayaient à des expériences semblables ou analogues de multiplications par division, les Aristote nous parle très souvent de ses expériences d|Aris- de scissiparité sur un grand nombre d'animaux inférieurs, qu'il assimile sans cesse à des plantes, parce qu'on peut les diviser et les multiplier de la même manière. De là ce nom fameux dezoophyte, Çwô^utov, ou d'animal-plante, qu'il n'a peut-être pas inventé, mais qu'il nous a du moins indiqué aussi clairement que possible (2). Qu'on nous permette quelques citations.
« Les plantes et beaucoup d'animaux, nous dit-il, vivent encore après qu'on les a divisés (3) ». — « Les végétaux et certains insectes se ressemblent en ce
(1) Milne-Ewards, Rapport sur les progrès, p. 50.
(2) Aristote, Traité des parties {B. S. -H.),!], p. 155.
(3) Ta oé <f>-uT7. yoù twv Çwwv 7ro^)à §iat/5oOjuievîc Çv5. (Aristote, De anima, 1. I, c. IV, I 18). — Cfr., B.-S-U. : De rame p. 143, 159, 176 : — Traité des parties, II, p. 50, 162, 108, 351 j — De la respiration, p. 'â\)l ; — Metaph.y 1. VI, c. 16, etc. etc.
tote.
point ; ils vivent après qu'on les a divisés, et d'un seul il peut en sortir deux et môme plusieurs (1) ».
« Les insectes, quand on les a coupés, arriv(Uît bien aussi jusqu'à vivre, mais ce n'est pas i)our louf^tonips,, car en cet état ils n'ont plus les organes suffisants, et le principe de vie inhérent à chaque partie est incapable d'en produire. Mais dans le végétal le principe de vie est toujours fécond, puisque dans toutes ses parties le végétal renferme des racines ou des tiges en puissance». — « Les insectes polypodes vivent longtemps après qu'on les a coupés ; et l'animal, une fois coupé, se meut également vers les deux extrémités, c'est-à-dire vers la coupure et vers la queue, comme l'insecte appelé scolopendre (myriapode) (2). »
Aristote va même encore plus loin ; il admet la multiplication par scissiparité, non seulement de la vie végétative, mais encore de la vie sensible et des facultés supérieures des insectes.
« Après qu'on les a divisés et séparés les unes des autres..., chacune de leurs parties possède la sensibilité et la locomotion ; et si elles ont la sensibilité, elles ont aussi l'imagination et le désir, carJA^ùil y a sensation, là aussi il y a plaisir ou peine ; et là où il y a ces-deux affections, il y a nécessairement désir (3) ».
Le philosophe de Stagire n'a pas seulement expérimenté sur des zoophytes, des vers, des myriapodes, mais aussi sur des animaux plus parfaits, qui vivent d'une vie incomplète après leur division, ou qui reproduisent de toutes pièces des membres perdus. Parmi
(1) Atuipoxjue'JK yàp 'Çvi, v.oCi Sûo x«t 7ro).).à 7tv£T«« £^ îvoç. Be longitudine, c. vi, § 4.
(2) Aristote, Histoire des animaux, 1. IV, c. VII, § 3.
(3) Kaî yy.p aî(THr,m'i iy.y.xîpo-j twv uîjOr7)v iyji ^ot.'. y.ijYifTLV r/iv xarà tÔttov, si S'aio-Oy/Ttv, y.ui (o vTXTiy.v y.xi op-^rj ' ok^jX» u-vj ^j-j.o aidOriTi^^ V.UI lùmn T£ xai ïjSovrt, onov Sa raOra, è| àvy.yy,r)ç xaî intQjjiLx, (Aristote, De Anima, 1. II, c. 2, § 8}.
les nombreuses observations de ce genre qu'il parait avoir faites, voici quelques-unes de celles qu'il nous a transmises.
Les guêpes et les abeilles décapitées vivent encore ; elles vivent même sans tête et sans abdomen (1) ; — les tortues se meuvent après qu'on leur a enlevé le cœur et les viscères (2) ; — de même beaucoup d'animaux immédiatement après la décapitation peuvent s'agiter et faire quelques pas (3) ; — le tissu des plaies repousse et se cicatrise ; — la queue du lézard repousse tout entière après qu'on l'a coupée ; — le cristallin des serpents et des hirondelles, si on l'a détruit, peut se reformer complètement (4) ; — dans le cadavre, il nous fait remarquer la persistance de certaines propriétés vitales, des restes de mouvement et de sensibilité, des végétations de poils, d'ongles et de cheveux qui continuent à pousser sans toutefois se renouveler (5) ; — le cœur et les entrailles palpitent encore après qu'on les a arrachés, etc. etc. (6).
Ces phénomènes étranges étaient donc assez connus de l'antiquité pour exciter vivement la curiosité des savants et les méditations des philosophes. Aristote le premier en parait très frappé ; et parce qu'il en a saisi la haute portée métaphysique, il y revient à plusieurs reprises etavec une insistance bien digne de remarque, dans ses traités de Y Ame, de la Longévité^ delsi Jeunesse et de la Vieillesse, de la Respiration, du Mouvement des aniynaiix^ dans son Histoire naturelle, son traité des Parties celui de la Génération^ ses livres de Mé-
(1) Aristote, (B.-S.-H.), De la jeunesse^ p. 316 ; Hist. nat. p. 69^ t. II.
(2) Aristote, (B.-S.-H.)> De la jeunesse, p. 317.
(3) Aristote, (B.-S.-H.j, Hisloire des animaux, 1. 1, p. 119.
(4) Ibid., p. 190.
(5) Aristote, (B.-S.-H.), De la jeunesse, p. 317; Traité des Par ies, f. II, p . ^"2.
(6) Aristote, (B.-S.-H.), Histoire des anmiaux, t. I, p, 227 ; De la génération^ t. II, p. 99.
LA VIE ET l'Évolution des espèces 93
xaphysiqiiG^iiW un mot (Imus |)rcs(|U(3 tous ses ouvra- ^•es.
S'il en parle si souvent, ce n'est pas d'une manière purement diisoriptive et anecdotique, c'est pour poser carrément et essayer de résoudre le grave problème philosophi({ue que ces fai ts ne peuvent manquer de réveiller dans tous les esprits attentifs.
Le principe de la vie, dans le même individu, est-il commem un ou multiple >^ L'individu est-il un être ou une col- '%a"^^ lection ?
Pour simplifier la question, nous commencerons par mettre hors du débat le cas de certaines plantes ou de certains animaux qui ne sont manifestement que des « individus soudés ensemble (1) ». Par exemple, les curieuses colonies de polypiers, tels que les coraux, don t les générations successives sont restés unies entre elles, au point de former, par leur accumulation, les îles madréporiques de l'Océan pacifique. Citons encore un certain nombre de vers ou d'annélides, tels que le Myrianide étudié par Milne-Edwards, qui traîne après lui, soudés ensemble, une série parfois très considérable déjeunes individus d'âges différents, rangés par ordre de progéniture, l'aîné en arrière, le plus jeune en avant et uni directement au corps de sa mère (2).
Dans ces cas, aucun doute n'est possible; nous avons affaire à de véritables collections d'individus déjà formés de toutes pièces et restés unis d'une manière accidentelle.
Les autres phénomènes que nous allons étudier peuvent se distribuer en deux groupes : ceux où la vie semble se maintenir et persévérer quelque temps dans les parties malgré la division ; et ceux où nous voyons les
(1) Eotxao-t '/àjO XV. rotaOra twi> Çwwv Tio^Xotç Çwoeç ffuurrêœvxô^Ttv. (Aristote, De. juventute, c. H, § 9).
(2) Milne-Edwards, Rapport sur les progrès..., p. 63.
94 ÉTUDES PniLOSOPrilQUES
parties séparées se développer de manière à reproduire tous les organes de l'animal complet, pour le multiplier.
Réponse L'explication proposée par Aristote pour ces deux cas ^ùuil' est au fond la même, et se résume dans la formule célèbre : « le principe de vie doit être simple en acte, et multiple seulement en puissance » ; « Necesse est ut anima vegetatrix actu simplex sit, potentia vero multiplex; item de anima sensitivâ (1) >.
Que cette formule soit obscure, comme touteslesformules, j'en conviens sans peine; mais ce ne serait pas une raison de la croire vide ou inintelligible. Appliquons-nous à la pénétrer et à la comprendre. Fausse Tout d'abord, écartons une interprétation de certains rélâiiôn. au teurs,etmême de certains scolastiques, qui ont pensé que le principe de vie, quoique simple de sa nature, devenait divisible par le fractionnement de la matière et se multipliait ainsi par division des parties. Simple et divisible en même temps, ce sont là deux termes inconciliables dans un même sujet ; et nous ne comprenons point qu'une chose simple puisse jamais, même accidentellement avoir des parties, ni actuelles ni potentielles (2). Ce qui a des parties potentielles est étendu au moins en puissance et ne saurait être sim-
Iple. Le simple, l'unité, a toujours été identifié par Aristote avec ^indivisible : « Unum est indivisibile (3) ».
Donc, traduire « simplex in actu, multiplex in potentia » par ces mots : simple en acte, divisible en puis-
(1) A.vâ7xyj §£ xat T-/iv ^pnzmiiM 'i|'U/v/V èvspyela. p.2v ev toïç e;^ou(xtv clvai jjtîav, Suvâfxet §è tiIhom; ' ô^ioiuç §£ xaî tviv aiiTO//Ttxr/V ùpyjiv, (Aristote, Dejuventute, c. II, § 7). — Cf. De anbna, 1. II, c. 2, § 8.
(2) « Quod est simplex est indivisum et actu et potentia >; . (S. Thomas, Summ. th. I, q. XI. a, 1.)
(3) Ev lï To à§e«ijD£TOv. (Aristote, Métaph., l. II, c. 3. § 10.)
i.A viK KT l'j^.V(H.uti(>n dks i;si'I';(:I'.s î)."i
sance; triuliiirc vvuU/lpli'x \)'av (livisiblc^ ww, pîirailélre im contresens, et de plus une eonlr;uli(îlion.
(Jue l'on ne dise pas ({ue la, l'orme simi)le devient par son alliance à la niaiiôre, étendiiep<?r accidcns, oA qu'étant étendue elle peut être divisible : ce principe est une pure équivoque. La forme simple par son union à la matière correspond à tous les points de la matière de telle façon quj^Iie est to£t^enj,iéra4ans cha(jue point /// r delà matière, mais elle ne correspond pas à la matière ^^ de façon à se trouver à demi dans la moitié droite et à demi dans la moitié gauche : ce qui serait nécessaire pour nousautoriser à affirmer qu'elle est devenueétendue.
Le centre d'un cercle correspond lui aussi à tous les points de la circonférence, et vous ne dites pas qu'il soit devenu pour cela étendu ni divisible accidentellement.
En d'autres termes, ce qui est simple ne saurait être composé de parties, ni divisible en aucune façon. On peut le supposer multiple ; mais on ne saurait le supposer divisible, sans une contradiction manifeste dont Aristote et S. Thomas ne se sont jamais rendus coupables.
Moins vraisemblable encore nous paraît l'interpré- un tation de ceux qui, pour concilier la simplicité du Tens' principe dévie avec sa multiplicité virtuelle, ont sup- g?!"'. posé qu'Aristote n'avaitpas voulu parler d'une véritable 5mp/ic/^^<i^5par^i^5, mais seulement d'une 5mplicité (F essence.
On se rappelle que la simplicité d'essence peut convenir à tous les êtres matériels et étendus. Ainsi un morceau d'or, d'argent, se divise quant à ses parties, et nullement quant à son essence qui reste toujours de l'or ou de l'argent. Cette interprétation n'est donc qu'une négation déguisée de la simplicité de l'âme vé-
gétative, que l'on supposerait étendue et divisible.
« Le principe de vie, nous disent ces auteurs, peut se définir, d'après la pensée d'Aristote (?), un système de forces, résidant dans un système d'organes... ; la force totale, indivisible dans sa nature spécifique, se partage, sans perdre son unité (spécifique), entre les parties qui composent le corps, et se multiplie par leur séparation... Chaque organe renferme en eiïet U7ie portion de la force vitale de l'âme totale... ; dès que les organes sont séparés, chacun d'eux conserve la portion de force vitale qu'il contenait... Tel est le sens de cette formule péripatéticienne : Tâme estuneen acte et multiple en puissance (1) ».
A notre avis, ce n'est là qu'un contresens manifeste de la pensée d'Aristote, qui ne s'appuie sur l'autorité d'aucun texte, et qui contredit ouvertement sa doctrine la plus certaine sur l'unité de l'être en général, et en particulier sur l'unité du principe formel dans chaque individu.
Bornons-nous à citer un seul passage où le Stagirite lui-même réfute expressément cette étrange interprétation de sa théorie.
« Quelques-unsprétendent que le principe de vie est divisible... Mais qui donc alors maintient les parties de ce principe, s'il est divisé par sa nature ? Certes, ce n'est pas la matière ; il paraîtrait au contraire que c'est ce principe qui maintient unie la matière. Du moment qu^il en sort (par la mort), le corps cesse en effet de vivre et bientôt il se corrompt. Si donc il y a quelque autre chose qui relie les parties de ce principe, c'est ce quelque chose qui serait surtout le principe de vie. Puis il faudra chercher si ce second principe est un ou s'il a des parties. S'il est un, pourquoi le principe
(1) Philibert, Du principe de vie, p. 75-77.
LA viK KT l'Évolution dks ksim'ocks 97
n'est-il pas un du premier* coup i* S'il est divisé, Ton voudra encore savoir ce qui unit les parties, et ainsi Ton se perd dans l'infini (1) )>.
Mais ce raisonnement ne fait que préparer les voies K*r)'r à la discussion de l'objection scienlifi(iue tirée de la 8j"||jj' divisibilité des plantes et de certains animaux; objection qu'Aristote aborde de front quelques lignes plus loin^ et que nous allons aborder avec lui.
Nous allons montrer comment un être vivant peut à la fois être un et multiple ; comment il peut n'avoir qu'une seule forme substantielle en acte, et en même temps en posséder plusieurs à l'état virtuel et latent. Nous allons essayer de mettre en lumière le fameux principe : « simplex in actu, multiplex in potentia », en empruntant aux découvertes récentes des sciences modernes leurs données les plus positives.
Sous l'oculaire d'un puissant microscope, nous pouvons suivre pas à pas les évolutions d'aune cellule vivante. Cette cellule est composée, comme nous l'avons déjà vu, de ses trois éléments : le protoplasma, le noyau central, et l'enveloppe pelliculaire. Elle nage dans un milieu nutritif, et par l'assimilation des matériaux qu'elle puise dans le liquide ambiant, elle se nourrit et o:rossit à vue d'œil. Bientôt elle va atteindre son maximum de grosseur et puis se dédoubler. Déjà nous voyons dans son sein se former une espèce de cloison qui partage la sphère en deux moitiés ; puis ces deux moitiés s^arrondissent peu à peu et finissent par se sé-
(1) « Sunt qui dicant ipsam esse partibilem... Quid igitur tandem continet animam, si partibilis sit ? quippe certe non corpus, utpote quum contra potius videatur anima corpus continere : quapropter ea egressa dissipatur corpu5 atque putrescit. Si igitur aliquod aliud ipsam unam faciat, illud erit potissimum anima. At oportebit de illo etiam rursus quserere, utrum unum, an multarum sit parlium : nam si unum, cur et anima continuo non unum erit ? sin partibile, rursus ratio quaeret, quidnam sit id quod illud contineat, atque hoc pacte fil sane in intinitum abitio. » — (Aristote, De anitna, 1. I, c. 5, § 24).
La vie 7
cellules.
98 ÉTUDES PniLOSOPniQUES
parer et se rendre indépendantes : ainsi nous avons deux sphères, deux cellules, au lieu d'une, parfaitement semblables et jouissant des mêmes facultés (1). Maiti- A leur tour ces deux cellules grossissent, se cloison-
plication t , i i i x n
,des lient et se dédoublent. Les nouvelles en font autant, en sorte que la cellule primitive se trouve rapidement multipliée à l'infini. Que s'est-il passé dans ce phénomène ? Une véritable multiplication d'individus dont voici les deux signes caractéristiques :
1° La cellule-mère a communiqué aux cellules dérivées toutes ses puissances et capacités spécifiques.
2° Ces jeunes cellules, étant capables de se suffire à elles-mêmes, tendent à se séparer tôt ou tard et à devenir indépendantes.
Mais ce phénomène de multiplication n'est pas le seul que nous puissions observer dans les cellules. Il en est un autre non moins important, celui de la différenciation, qui se distingue du premier par deux caractères essentiels :
1° La cellule-mère ne communique aux nouvelles cellxûes qu'une partie de sa puissance totale et de ses facultés.
2^ Ces nouvelles cellules au lieu de tendre à se séparer restent indissolublement unies comme les parties intégrantes d'un même individu.
Ainsi, par exemple, la cellule-mère d'où va sortir un petit insecte ou un énorme mammifère commence pareillement par se diviser et se subdiviser, — c'est la segmentation du vitellus ; — mais ce n'est pas là une multiplication véritable de la cellule primitive, c'est au contraire un partage de ses fonctions physiologiques, nécessaire au développement et à la perfec-
(1) C'est là un fait de génération ou de transmission de la vie dont nous chercherons plus tard l'explication. Nous nous contenterons ici de le décrire et d'en déterminer les vrais caractères.
LA \IK i:i LKVoLiriON DliS KsIMiCKS 01)
tion du môme individu. Knellet clia((iie nouvelle cellule n(î possède qu'une fraction des facultés vitales de ranimai. Celles-ci vont former les tissus musculaires, nerveux, médullaires, cartilagineux ou osseux; celles-là vont se grou[)er pour produire les organes vasculaires, pulmonaires, locomoteurs ou sensibles ; en un mot, la puissance et la fonction de chacune et de chaque groupe seront essentiellement limitées et restreintes suivant la loi de la division du travail.
Nous commençons ainsi à comprendre le rôle des ^^«^^ cellules dérivées dans lephénomène de différenciation. J^ef Elles demeurent sous l'influence, sous l'information constante de la cellule-mère dont elles ne sont que les instruments variés. Leurs opérations ne serontque des émanations de son activité centrale, en sorte qu'elles auront bien moins une vie individuelle^ qu'une vie communiquée. Toutefois, si pendantla vie de ranimai elles ne jouissent pas encore d'une vie propre et indépendante, elles en sont radicalement capables, et s'empresseront de le manifester à la mort de l'individu.
Ces cellules ont en effet reçu Fempreinte de la vie, de l'âme, et sont devenues capables de vivre. Il est dit dans la fable que la baguette d'or du magicien changeait en or tout ce qu'elle touchait : dans la nature, il est certain que la vie donne la vie à tout ce qu'elle touche en se l'assimilant.
A la mort de l'animal, toutes les cellules vivantes de ses organes, comme autant de ressorts longtemps comprimés par une force supérieure, se détendent et se réveillent tout à coup dans la liberté et l'indépendance. Liberté, hélas ! trompeuse, indépendance funeste ! Elles sont incapables de vivre dans l'isolement, puisqu'elles ne jouissent que de facultés partielles et incomplètes, et qu'elles ne perçoivent plus les béné-
fices de ^association. Aussi ne tardent-elles pas à mourir individuellement, et si elles réussissent à végéter un temps plus ou moins considérable, c'est grâce uniquement à la conservation momentanée de l'organisation du membre dont elles font encore partie, et de la circulation accidentelle ou artificielle d'un milieu nutritif.
Du moins, c'est là ce qui arrive dans les animaux supérieurs fortement centralisés. Dans les animaux tout à fait inférieurs, dans lesquels tous les organes ne sont que la répétition du même organe et sa multiplication virtuelle, la mort de l'individu n'entraîne pas les mêmes inconvénients ; chaque partie, chaque section étant, par hypothèse, une multiplication virtuelle de Vètve primitif, et par conséquent étant complète ou capable de se compléter, sa vie individuelle peut subsister et se développer normalement. Ainsi chaque segment du ver ou de l'annélide se suffit à luimême; chaque tronçon de polype se complète et fait repousser les parties qui lui manquent, voire même la tête ou la queue : de même qu'une bouture est capable de se former des racines, et qu'un tronc décapité est capable de se construire de nouveaux rameaux. Résumé. En résumé, pour expliquer tous les phénomènes déjà décrits' et tous ceux qu'il nous reste à étudier, il suffit de se rappeler que toute plante ou tout animal peut être considéré comme animé d'une double vie (1) : une vie unique et simple, émanée de la cellule-mère ; une vie potentielle et latente propre à chaque cellule dérivée : « Vita simplex in actu, multiplex in poten-
(1) Isidore G.-S.-Hilaire, après avoir assimilé l'individu à une communauté, ajoute : « Toute communauté réunit ainsi en elle deux existences, deux vies, deux individualités pour ainsi dire superposées l'une à l'autre... » S'il avait ajouté que l'une est en acte, l'autre en puissance seulement, il aurait nettement formulé la théorie d'Aristote. {Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. II, [t. 295}
LA VIK KT l'évolution I)I:s KSI'KCKS 101
lia >. De plus, les cellules dérivées doivent être considérées comme capables ou incapables de se siiffire à jelles-mômes, suivant qu'elles ont reçu de la cellulemère une communication plus ou moins complète de ses facultés vitales.
La théorie de la gfreffe végétale et celle de la i^refle 'iKorie
lit; la
^ivviiv. Yvy^v^i/c*xv^ vyu v^v.ixv> viv> ao., ^i
animale (1) viennent s'éclairer à la lumière de ce dou- g't'Te ble principe.
Par la ^r^//<?^^^^^aZ(^ vous transportez un bourgeon, !par exemple, un bourgeon depoirierduchesse, sur une branche de cognassier ; et si l'opération est faite avec les précautions ordinaires, il arrive que ce bourgeon aspirant la sève de sa mère adoptive, et se nourrissant à ses dépens, se développe, grandit magnifiquement, et finit par porter des fruits : non pas des coings, mais de belles poires duchesse.
Il est clair que ce bourgeon avait reçu de l'arbre où il était né, communication complète de sa puissance vitale ; il n'a demandé à l'arbre étranger que son alimentation.
La greffe animale est assez dissemblable. Lorsque le chirurgien greffe un fragment de périoste ou de quelque autre tissu, sous la peau d'un animal, ce fragment extrait, par exemple, du périoste d'un fémur, continueàvivre, on le voitmême grossir un peu, mais il est incapable de reproduire un animal, pas même un fémur complet. Le périoste n'a donc reçu qu'une portion très limitée des facultés vitales de l'animal. Plongé dans un nouveau milieu nutritif, il ne fatt que se conserver et développer son tissu osseux, et encore ne pourra- t-il le faire que pendant un temps restreint, car il estconstaté que ces productions artificielles d'os, , provenant de la greffe du périoste, ont une tendance
(1) Cf. Claude Bernard, Rapport sur les progrès^ p. 123.
lui^ ETUDES PHILOSOPHIQUES
invincible à se résorber et à disparaître, ou à être lentement assimilées par le tissu où il a été greffé.
Toutes les autres greffes animales dont on fait tant de bruit, et qui le méritent au moins à titre de curiosités : la queue de rat greffée par Paul Bert sur la tête de cet animal, les ergots greffés dans la crête du coq, la greffe dentaire, la greffe siamoise, etc., ne sont que des variétés du même phénomène. Ces faits prouvent très bien queles cellules de Têtre vivant p^wtj^/i^ avoir chacune une vie propre et indépendante, mais ils ne prouvent nullement qu'elles en jouissent^Ti acte pendant le temps où elles sont encore sous la puissance de l'âme ; il suffit de dire qu'elles la possèdent alors à l'état virtuel et latent, multiplex in potentiâ.
Aveu Disons mieuX;, cette explication est si natu relie qu'elle gavants, vlcut spoutauémeut à l'esprit de tout observateur impartial. Milne-Edwards nous avoue (1) que tous ces faits sont des exemples de « vitalité latente »; etil répète cette expression de « vitalité latente », qui paraît lui plaire^ sans se douter qu'il parle le langage d'Aristote et de S. Thomas (2), et qu'il en adopte la profonde doctrine.
Après cetaveu formel, il serait difficile de contester que cette solution soit largement suffisante pour expliquer tous ces phénomènes. D'autre part, elle a seule l'immense avantage de pouvoir concilier les données delà conscience et delà raison humaine avec les faits scientifiques, et même de concilier entre eux les faits observés ; car s'il en est qui semblent supposer la multiplicité de l'être vivant, il en est d'autres, nous Ta-
(1) Milne-Edwards, Rapport sur les progrès, p. 55.
(2) « In qualibet parte (annulosi) est anima in proxima dispositione ad hoc quod sit in actu, et ideo facta divisione subito inducitur forma. » (S. Bouvar. In II Sent., Dist. XV, a. 1, q. 1, ad. arg.) — « Est una anima in actu et mullœ in potentiâ; par decisionem autcm reducuntur in actum multitudinis. » S. Thomas, Q. q. disp., de spiritual créai.., a. 4, c.
LA viK KT l'Évolution dks kspkcks lO.'J
vous vn, ])ion plus importants, (jui proclament son unité fondamentale.
Si l'animal ou la plante est U7i en acte et multiple r."^ en picissancej II doit arriver un moment ou cette mul- «onciufs. tiplicité latente se réalise, et où l'individu primitif unique a fait place à une collection d'individus.
Une nouvelle difficulté serait donc de préciser ce moment, surtout lorsque l'être se multiplie sans mort apparente, et sans se séparer de ses rejetons.
Nous avons vu, en effet, qu'il y a des animaux, comme le Nais proboscida et certains vers, qui se multiplient tout en demeurant attachés à leur progéniture, pendant plusieurs générations.
Le cas est encore plus fréquent pour les végétaux. Ce peuplier, ce chêne, à mesure qu'ils poussent de nouvelles branches complètement semblables à la branche-mère, n'en produisent-ils pas une véritable multiplication ?
On le croit généralement. Chaque œil, chaque bourgeon de cette branche primitive est considéré comme le germe d'un nouvel individu en tout semblable au premier. Dès que ces germes se développent^ l'arbre semble devenir multiple en acte ; et nous pouvons le considérer comme un agrégat d'individus, dès qu'il a plusieurs branches-mères identiques. D'ailleurs il n'y a plus de solidarité entre ces branches. Si elles tiennent encore au tronc de Parbre, cette liaison accidentelle, qui est la conséquence de leur mode d'alimentation^, n'entraîne nullement la dépendance et la mutualité qui distinguent les parties d'un même individu (1).
(1) Buffon n'hésite pas à dire que le bourgeon qui se développe est i( un petit arbre qui s'ajoute aux autres. » Et Claude Bernard : « Chaque cellule du corps d'un polype hydraire constitue f^onc pour ainsi dire un œuf
104 ÉTUDES PUILOSOPniQUES
Nous sommes ainsi amenés à considérer comme une communauté d'individus soudés ensemble, — c'est l'expression d'Aristote (1), — l'être composé de parties tellement semblables, qu'elles sont la répétition complète de lui-même, en sorte que si on les détache, ces parties peuvent continuer à vivre séparément et perpétuer le type primitif.
D'ailleurs ces colonies d'êtres multiples ne se rencontrent jamais que chez les animaux les plus dégradés et chez les végétaux. Les animaux supérieurs ne se divisent jamais en plusieurs animaux « parce que, nous dit Aristote, leur nature est centralisée au plus haut degré possible (2) >. Et si, par la mort, ils se décomposent en agrégats de cellules vivantes, cellesci ne sont pas des répétitions complètes, mais des différenciations du principe vital.
Variété II est vrai d'ajouter que même pendant la vie, ces fonctfons différeuciations de la même activité vitale dans chaque l'unué. organe et dans chaque cellule leur donnent un rôle spécial. Autre est la fonction du cœur, autre celle du poumon, du cerveau, de la cellule nerveuse ou de la cellule épithéliale. Nous pouvons donc légitimement considérer ces diverses parties du même individu comme des centres secondaires d'activité, émanés d'un centre unique, et les étudier à part, en les regardant par une abstraction de l'esprit comme des êtres différents. Bien loin de blâmer cette fiction, le Stagirite la juge très utile pour l'étude analytique, et il est le premier à s'en servir. Il ne craint pas de dire, par exemple, que le cœur, les poumons, les parties génitales, sont en quelque sorte comme de petits animaux
ou un bourgeon qui est capable de développer l'organisme lotal ». {Rapport sur les progrès, p. 101.)
(1) Aristote, De Juventute, c. II, § 9.
(2) Atà To slvai tàv (f>ù<Tu aÙTwv, wç èv^é/srat f/âXiffra piiav. (Aristote, De juventute, c. II, § 1(K)
LA viR KT l'Évolution des rspi^cks 105
dans un animal plus grand (1) ; cliaquo parli(; locomotive estpour lui comme un animal séparé (2) ; l'ensemble de ces organes sera même comparé à une cité régie par de bonnes lois (3) ; s'il eût connu le microscope, il eût aussi comparé nos tissus à des colonies de cellules. Nous revenons ainsi par une autre voie au langage et aux expressions des physiologistes contemporains, expressions inexactes et fausses si on les prend, au sens moderne, dans ooute leur rigueur littérale ; expressions très heureuses et très justes, au sens plus large et plus élevé de l'école aristotélicienne.
La variété des facultés et des organes s'accorde donc très bien avec l'unité de la source ou du principe actif ; la multiplicité potentielle des vies propres à chaque partie s'allie à merveille avec l'unité actuelle du principe vivant qui les informe toutes, après les avoir engendrées. Ainsi se trouve réalisé la grande loi de la variété dans l'unité, par une nouvelle application des idées fondamentales d'Acte et de Pttissance. Si toutes les cellules issues par différenciation d'une cellule-mère vivent actuellement de sa vie, elles en sont en même temps la multiplication mr^t^^/Z^ ou latente : multiplication complète et adéquate de toutes ses facultés chez les êtres les plus dégradés, multiplication incomplète et insuffisante chez les animaux^ supérieurs : simplex in actu, multiplex in potentiâ,
(1) H §è /.«p^tK... otov Çwôv Tt TTê'cpvxîv iv T&tç fp^ouo'tv. (Aristote, de partibus. 1. \U, c. 4. § 16.)
(2) Atà TÔ wT/TîjO |ojov Y.iyjMpi(T'j.i-jQ^j iAirtoo'j hjx'. twv y.opi(tiv. (Aristote, De animalium tnotione, c. XI, § 5.)
(3) Aristote, De animalium motione, c. X, § 7. Il est vrai que nous avons de graves soupçons contre l'authenticité de ce passage.
Animistes
et vitalistes.
Unité de Principe pour les trois vies.
Après avoir démontré riinité du principe dans la vie végétative, et expliqué comment tout individu, vivant de cette vie élémentaire, est véritablement un, alors même qu'il serait virtuellement multiple, il nous reste à étudier l'unité de principe pour les trois vies, végétative, sensible et raisonnable.
Est-cela même âme qui sentet qui vit dans l'animal ; qui vit, qui sent et qui pense dans l'homme?
Question non moins grave que la précédente et qui a si vivementpassionnénos philosophes contemporains, encore divisés en deux camps ennemis et, dit-on, irréconciliables : les Vitalistes et les Animistes.
Ceux-ci soutiennent qu'une seule âme suffît à cette triple fonction : ils sont monodynamistes. Ceux-là, sous des termes plus au moins explicites, admettent deux âmes : Fune pour les fonctions vitales, l'autre pour les fonctions sensibles et intellectuelles : ils sont didynmnistes. Les philosophes tridynamistes sont une espèce rare et à peu près éteinte ; ils admettaient trois âmes, correspondant aux trois ordres de vie. Avec Platon (1), leur illustre ancêtre, ils les logeaient parfois dans trois organes différents : le cerveau, le cœur et le foie.
Quant aux polydynamistes qui en admettaient cinq, comme Bernardin de S. -Pierre, ou huit, comme les stoïciens, ou qui peuplaient le corps humain d'une multitude innombrable d'arc/i^^5, comme Van Helmont et quelques scolastiques de la décadence, nous n'en parlons ici que pour mémoire, en renvoyant le lecteur
(1) Timée, 69-70. Traduc. Chauvet et Saisset, t. VI ; Dialogues dogmatiques, p. '256-258.
LA VIE KT l'Évolution des espèces 107
à M. Boiiillier qui a fait un très bon historique de cette question.
Le débat sera doue circonscrit entre le didynanisine moderne et lemonodynanisme. Ya-t-il dans rhomnie une âme vitale, et d'autre part une âme à la fois sensitive et intellectuelle?
Tout d'abord, cette manière de poser la question, Qncsuon employée par tous les vitalistes contemporains, ne pîTsée. nous paraît pas à Fabri de toute critique. Pourquoi pas trois âmes au lieu de deux ? N'y a-t-il pas une aussi grande dillerence entre l'intelligence et la sensation, qu'entre celle-ci et la nutrition ? Et si vous supposez deux âmes seulement, de quel droit attribuez-vous la sensation à Tâme intellectuelle plutôt qu'à l'âme nutri tive ?
Avant Descartes, les didynamistes posaient autrement la question. Occam, Bacon, Gassendi admettaient aussi deux âmes, mais l'une intellectuelle, l'aur tre sensitive^, pour distinguer radicalement ces deux vies de la raison et des sens, que les cartésiens n'ont réunies qu'au prix de la plus déplorable des confusions.
Pour comprendre toute la portée de cette observation, il faudrait remonter jusqu'à la pensée de ce grand réformateur, qui a eu la singulière fortune de faire naître et prospérer le vitalisme moderne, dont il n'a jamais été partisan, et dont il a été le père, malgré lui.
On sait comment Descartes, par la méthode des « idées claires », parvient à distinguer au-dedans de lui-même le conscient et l'inconscient, l'esprit et le corps, et comment il définit l'un et l'autre. Le corps n'est qu'étendue :*resprit n'est que pensée. Tels sont les deux termes du fameux dilemme dans lequel cephilosophe a voulu renfermer l'esprit humain. Telles sont les deux définitions par lesquelles, dès le début de sa
philosophie simplifiée, il croit pouvoir trancher sommairement, et comme d'un trait de plume, les problèmes les plus graves elles plus complexes que la raison humaine se soit jamais posés. Les questions les plus délicates sur l'acte et la puissance, la forme etlamatière, lamatière etl'esprit, la nature del'homme et de la bête, la nature de la perception directe ou indirecte du moi et non-moi^ l'identification de la sensation avec la pensée pure, l'impossibilité d'activités intermédiaires entre la pensée et le mouvement passif..., que sais-je enfin? presque toutes les questions fondamentales de la philosophie sont déjà implicitement résolues par une définition préliminaire d'apparence claire et inofi"ensive : « Le corps n'est qu'étendue, l'esprit n'est que pensée » .
Malheureusement, ces immenses déductions ont eu le sort de ces fabuleuses cosmogonies indiennes qui faisaient sortir d'un petit œuf d'or les milliards de mondes qui peuplent les cieux. L'œuf a été nié ; la définition cartésienne a été mise en doute ; les deux termes du fameux dilemme ont été battus en brèche, et le dilemme lui-même a paru ou plutôt a disparu comme un fantôme en présence de la réalité mieux observée.
L'observation des phénomènes physico-chimiques a démontré en effet, jusqu'à l'évidence, que la matière était non seulement étendue^ mais encore et surtout active ; et l'idée de cette activité essentielle des corps qui est rentrée pour jamais dans la science avec Leibnitz, loin de diminuer d'importance avec les progrès scientifiques^ est allée plutôt en grandissant jusqu'à l'exagération.
D'autre part, l'observation des phénomènes de la conscience, grâce à l'analyse plus pénétrante et plus profonde de Maine de Biran, a démontré que l'essence
LA viK KT l'Évolution hks eshècks 10!)
du moi étîiil Inon mo'm^ lu p(iris(1e i[\ni cette énergie profonde, cette {ictivité substantielle dont la pensée et la volonté ne sont que des modalités variées.
En sorte que le corps et l'esprit, que Descartes nous avait représentés comme deux mondes séparés par des abîmes infranchissables, au pointde rendre leur union etleur action mutuelles impossibles ou du moins inexplicables, en dehors de l'intervention divine ou d'une harmonie préétablie, le corps et l'esprit se sont trouvés naturellement rapprochés et unis par un trait de ressemblance inattendu; l'activité corporelle et l'activité spirituelle, malgré leurs différences essentielles, sont pourtant l'une et l'autre des activités, c'est-à-dire des principes ou des formes simples : elles sont donc faites pour s'entendre et s'unir, au lieu de s'opposer et de se déclarer incompatibles. Le trait d'union était enfin trouvé entre le corps et l'esprit; l'âme végétative, l'âme/ sentante, et l'âme raisonnable pouvaient être regardées comme une seule et même forme substantielle, élevée à trois degrés ou â trois puissances différentes (1), les degrés supérieurs contenant virtuellement tous les degrés inférieurs, comme dans la série des nombres.
Les vitalistes n'ont pas aperçu ces conséquences naturelles du progrès des idées dynamiques ; ils sont restés attardés, sinon à la vieille formule cartésienne, du moins à son idée légèrement modifiée. Au lieu de dire comme Descartes : le corps n'est qu'étendue, l'esprit n'est que pensée; ils ont dit et répètent : l'esprit
(1) « Il n'y a pas plusieurs âmes, mais plusieurs parties de Tàme. > M/î 7ro».at ^v;)^at, oùlà. ixôpfx. — « Quand on divise Tàme en parties, s c'est d'après ses facultés qu'on la divise, on en distingue alors un granc nombre : nutritive, sensible, intelligente.... » Toîç §s ^ly.ipôvtrt rù. 'J-ipr, rr,ç ^'J'/ri;. iûj /.arà zùç 5'jv«,:x£t; ^tc/.to'^Ti v.rx.ï y^fjipi'Çoiji, tcx'J.tzoTKcx. yhtry.iy (lynruryj, oli'sH r,- v/.vi , voy,Ttxôv... (Ai istote, Z)eauu/ia, (.B. -S. -H., pp. 100, j'ô«, 175, 29J, 333).
n'est que pensée, mais le corps est à la fois étendue et vie. En même temps ils ont maintenu la séparation radicale entre la vie et la pensée, et l'incompatibilité absolue de ces deux opérations dans une même substance ; ils ont ainsi dédoublé l'être humain en deux principes actifs : Fâme vivante et l'âme pensante. L» C'est de ce dédoublement de l'homme que nous al-
cons
cience lous demander compte au vitalism.e, d'abord au nom
proclame ^
ruDité. du sens commun et delà conscience universelle dont il contredit le témoignage. Témoignage irrécusable. Nous ne pouvons pas nous connaître sans constater que nous sommes un. C'est le même moi qui dit à la fois : je pense, je sens, je veux; et : je mange, je bois, je digère, je grandis, je respire. C'est bien moi et non pas un autre qui respire par mes poumons, qui mange par ma bouche, qui marche par mes jambes^ et qui vis par mon corps. Tout le monde rirait au nez à qui oserait sérieusement soutenir le contraire. Que j'opère les actions vitales par des organes matériels, et les opérations de l'esprit sans organe, nous sommes loin de le contredire, mais il n^'est pas moins clair que c'est le même moi qui les opère, pour ma propre conservation, pour l'entretien de ma santé, de ma vie, de ma raison elle-même ; en sorte que tout ce qui gêne ces opérations vitales me gêne, me fait souffrir, me rend triste, malade, infirme, et peut provoquer ma mort.
Si Descartes a pu conclure : je pense, donc je suis, nous pouvons tout aussi légitimement conclure notre existence de notre santé, de notre maladie et de toutes les fonctions vitales; nous pouvons dire à notre tour : je bois ou je respire, donc je suis. Le bon sens universel ne verra pas la moindre différence de clarté entre ces deux propositions.
C'est donc la môme personne qui pense par son esprit et qui vit par son corps, ce ne sont pas deux per-
LA VIK Kr LÏ:V()LUri()N DKS KSPKCES 111
sonnes ni deux êtres distincts : c'est le rnAine être par des racultés diirérentes. Telle est la croyance universelle.
Quels seront maintenant les arguments assez soli- "''Jc-des ou assez spécieux pour nous faire trait(n* d'illusion cette perception ou cette croyance instinctive de l'humanité ?
Les vitalistes nous allèg^uent d'abord la fameuse dis- , »> tinction cartésienne du conscient et de l'inconscient, c'cn'^e
(le ta
L'observationlaplus élémentaire, nous disent-ils, suf- vie. fit à nous prouver que nous portons, au dedans de nous-mêmes, une vie consciente qui se compose denos pensées, de nos sensations, de nos volitions, et une vie i inconsciente principalement composée d'actes de la vie végétative. Or, des manières d'être opposées, telles que j le conscient et l'inconscient, ne pouvant appartenir à 1 la même substance, doivent appartenir à deux substances différentes, à deux principes dévie, l'âme pensante et l'âme vitale.
Tel est au fond le grand argument auquel les vitalistes, depuis Descartes, attachent tant de prix. Qu'il suffise à convaincre les partisans de la méthode des « idées claires >, c'est fort possible. Les idées de conscient et d^inconscient sont des idées claires, parfaitement distinctes et même complètementopposées. Mais s'il était toujours légitime de conclure de la distinction des idées à la distinction des substances, nous retournerions bien vite à l'abus « des entités scolastiques », et les innombrables légions d'archées de Van Helmont seraient bientôt ressuscitées.
La diversité des elfets prouve sans doute la diversité ' des aptitudes et des puissances de la cause ; elle ne suffit pas toujouL's à prouver la multiplicité des causes.
Si vous exigez la ressemblance des effets pour admet-
marnes.
112 ÉTUDES PniLOSOPHiyUES
tre l'identité des causes, quoi de plus dissemblable que les opérations de l'intelligence, de la volonté et de la sensation ? Direz-vous qu'elles sont accomplies par trois substances, troisâmes différentes? Et dans lasensation elle-même, quoi de plus opposé que la joie et la douleur, le blanc et le noir, le doux et Tamer? Cependant les vitalistes eux-mêmes rapportent tous ces effets à la même cause : l'âme pensante ; de même qu'ils rapportent à une seule et même âme vitale les opérations les plus dissemblables de la vie végétative, par exemple : la sécrétion de la bile, la circulation du sang, l'absorption et Tévaporation, l'assimilation et la désassimilation.
Fiction Pour démontrer combien est idéale et fictive cette dido- visiondeThommeendeux substances, l'uneconsciente qui correspondrait à la vie intellectuelle et sensible, l'autre inconsciente qui appartiendrait à la vie nutritive, il suffirait de jeter les yeux sur les réalités de l'observation, et de vérifier s'il y a véritablement dans rhomme deux domaines séparés, ainsi qu'on le prétend, par des limites infranchissables.
La vie nutritive est-elle toute entière du domaine de l'inconscient, et la vie raisonnable ei sensible du domaine de la conscience ? Quel observateur impartial oserait Taffirmer?
Examinez les actes de respiration, de nutrition, de reproduction, qui sont le fond même de la vie organique, vous y reconnaîtrez clairement qu'ils ont une partie consciente et même parfois volontaire : c'est surtout la partie mécanique, telle que la préhension des aliments, la mastication, la déglutition, l'aspiration et l'expiration des poumons, etc.. Tandis qu'une autre partie de la même vie demeure dans l'inconscience et dans l'ombre, telle que la digestion de l'estomac, la chylification, la circulation du sang.
LA viF, KT l'Évolution des kspècks H.'l
Oii(3 si les plu^noinùrios do l:i vit; milrilive se trouvent partie dans la cousciuiico, et partie hors de la conscience, comment oi)érerez-vous le partage ? Direzvous que c'est tantôt Tàme pensante et tantôt l'àine vitale qui nous fait vivre; que c'est Tâme pensante ([ui aspire l'air, qui broyé les aliments..., tandis que Ta me vitale présiderait à la circulation du sang, à la coction des aliments, à leur assimilation.. ? Mais qui ne voit que ce fractionnement de certaines opérations vitales, d'ailleurs contraire à la théorie vitaliste que nous combattons, est chimérique et impossible, puisqu'il exigerait la collaboration et l'entente de deux agents incapables de se connaître et de s'entendre ?
Ainsi, après avoir scindé l'homme en deux substances, vous vous trouvez réduits à scinder la vie organique elle-même, en l'attribuant à deux agents différents ; et ce qui est encore plus étrange, c'est que ces deux agents pourront à tour de rôle accomplir les mêmes fonctions. Par exemple, les mouvements, d'abord conscients, que l'habitude finit par rendre mécaniques et inconscients, passeront du domaine de l'âme dans le ressort du principe vital ; et réciproquement, certaines opérations, dès l'origine aveugles et inconscientes chez l'enfant ou dans l'embryon, telles que la respiration, la déglutition..., en devenant conscientes chez l'homme adulte, cesseront d'être exécutées par le principe vital pour devenir Pœuvre exclusive de l'âme pensante !
Deux agents, deux âmes pour la même fonction, n'est-ce pas multiplier les êtres sans nécessité ? n'est-ce pas nuire à l'ordre et à l'harmonie de ces fonctions ?
Pourrait-on améliorer la théorie vitaliste si, au lieu voionde diviser l'homme en deux parties, l'une consciente etmvo. et l'autre inconsciente, on le divisait en volontaire
La vie 8
114 ETUDES PHLLOSOPUIQUES
Qi involontaire"^ Non, nous ne le croyons pas ; et l'on a beau varier ou déplacer la ligne de démarcation, la scission de l'être humain n'en demeure pas moins le vice radical du système.
Sans doute, les idées de volontaire et d'involontaire sont aussi claires et distinctes que les idées de conscient et d'inconscient, mais la distinction des idées, avons-nous dit, ne suffit nullement pour distinguer les substances ; et ce qui le prouve ici encore plus clairement, c'est la possibilité logique où nous conduirait cette méthode, de multiplier ces divisions jusqu'à l'absurde.
Les divisions de l'homme en conscient et inconscient, volontaire et involontaire, libre et nécessité, sensible et insensible, actif et passif, mobile et immobile, etc., seraient des divisions également claires et légitimes, et cependant incompatibles avec l'ordre réel ; l'homme ne pouvant être à la fois divisé de toutes ces manières. Ce ne sont là que des abstractions, des vues de l'esprit, ou bien des distinctions d^essences qui ne correspondent à aucune division réelle de substances.
D'ailleurs les mêmes opérations peuvent devenir tour à tour volontaires ou involontaires, suivant les habitudes, les tempéraments, les âges, l'état de maladie ou de santé .Ainsi, la respiration, habituellement involontaire, peut être volontairement accélérée ou retardée ; les battements du cœur ont été retardés et même suspendus librement par certains sujets ; certaines contractions des muscles auriculaires, des muscles du crâne ou du bas-ventre sont volontaires chez les uns, involontaires chez les autres. Faudrat-il en conclure que ces mouvements sont du ressort tantôt du principe vital, tantôt de l'âme pensante? et que chez le même individu, tour à tour volontaires
LA VIK KT r/(^:VOLUTI()N I»KS ESpfcCBS 11.*)
et involontaires, ils sont exi-ciUés par ces deux ])rincipes?
Combien il nous semble plus sim{)le cl plus naturel de cfoire que c'est la mônu; âme (pii, f)ar sf;s facultés diverses, produit à la fois les opérations de l'esprit et celle de la vie; qui tantôt sait ce qu*elle opère et tantôt l'ignore; qui tantôt af(it librement et tantôt fatalement, suivant les dilïerents ordres de son activité ! Que je vive, que je sente, ({ue je pense, c'est toujours le même moi, le même personnage, avec des ' rôles différents.
Mais l'école cartésienne insiste. Gomment Tâme Ktpiu pourrait-elle produire des opérations dont elle n'au- ^*de° rait pas conscience ? Expliquez-nous cette difficulté, cSe!" ou plutôt cette contradiction manifeste ?
La contradiction serait manifeste, nous le confessons volontiers, si nous avions définil'âme parla pensée consciente; mais nous rejetons complètement cette définition cartésienne. Il n'est nullement évident que rame ne puisse agir sans penser, tandis qu'il est parfaitement clair qu'elle ne saurait penser sans agir, et qu'elle est une puissance active avant d'être une puissance pensante et consciente.
C'est ce que Maine de Biran remarquait avec justesse lorsqu'il disait : « L'âme étant définie une substance pensante, ilsuitdecette essence nominale qu'elle ne peut être sans penser... Mais en supposant que l'âme soit une force essentiellement agissante..., cette force peut agir sans savoir qu'elle est ou qu'elle agit. Une telle conception, loin d'être absurde et contradictoire, est plutôt conforme à la manière dont l'esprit humain conçoit toutes les forces de la nature (1) ».
De plus, alors même que l'âme humaine ne serait
(1) Maine de Biran, Essais d'anthropologie (Œuvres inédites, 3« vol., p. 388.
qu'une puissance pensante, il ne s'ensuivrait nullement qu'elle dût toujours se contempler elle-même et pensersapensée. L'étatconscientestunétatréflexe, qui présuppose l'état direct et inconscient, bien loin de le supprimer. Autre chose est penser et vouloir, autre chose est savoir que l'on pense et savoir que l'on veut.
Si le sentiment du moi, la conscience du moi, était de l'essence même de l'âme, ne pourrions-nous pas conclure que l'enfant dans le sein de sa mère, que l'enfant nouveau-né n'ont pas encore d'âme? conclusion qui serait rigoureuse, ce nous semble, et dont nous éviterons de faire ressortir les conséquences contraires au sens commun et à la morale. Ne devrions-nous pas conclure pareillement que l'adulte qui tombe en syncope ou en léthargie, en perdant la conscience du moi, perd en même temps son âme ? Et que devient cette âme pendant cette crise d'épilepsie? comment rentret-elle dans le corps après avoir disparu pendant un certain temps ? Et l'état de ravissement et d'extase, où l'âme perd conscience d'elle-même, tout absorbée qu'elle est par la contemplation d'une vérité éblouissante, ne serait-il qu'une éclipse de l'âme et une perte de l'esprit ?
Cette prétendue identité de l'âmeetdu moi conscient n'est donc pas soutenable. Si le psychologue, qui rentre au dedans de lui-même pour s'étudier, se surprend toujours dans un état réflexe et conscient, cet état ne provient nullement de l'essence de l'âme, mais de l'artifice nécessaire de sa méthode d^observation.
Nous convenons cependant que si l'âme n'a pas toujours conscience de ses opérations, elle a toujours le pouvoir, au moins à l'état normal, de reprendre possession d'elle-même et d'en avoir conscience. Pourquoi donc, si l'âme produit les opérations vitales, ne peut-elle jamais en prendre conscience ? Avez-vous
LA viK 10 r l'évolution dks kspkcks 117
jamais eu conscience de la. sécrétion de la bile ou de la circulation du san<,' ? D'ofi vient celte dilli^icnce entre les opérations de l'espritetles fonctions vital(;s?
Nous avons déjà eu Toccasion de l'exijlicfuer. Les , <:« opérations spirituelles sontaccom|)liesi)ar l'âme seule,! ''■'^"•6. qui n^a qu'à se replier sur elle-même pour les aperce-i vit. voir; les opérations vitales, au contraire, ne sont accomplies par l'âme qu'avec la matière et dans la matière; die les fait produire au corps, bien plus qu'elle ne le^s produit elle-même.
Ces opérations essentiellement matérielles et organiques ne lui appartenant pas en propre, il ne pourrait lui suffire de se contempler elle-même pour les voir; il faut aussi qu'elle contemple l'opération de l'organe. L'œil ne voit pas sa vision, aucun sens ne sent sa sensation ; sans un organe central, le cerveau, nous n'en aurions jamais conscience. Et comme le Créateur n'a pas jugé à propos de nous munir d'un organe central pour sentir les opérations vitales telles que la digestion de l'estomac, la sécrétion de la bile ou de la pepsine, nous serons à jamais privés d'une conscience d'ailleurs fort gênante et d'un voisinage trop importun.
Mais si nous n'avons pas habituellement conscience des phénomènes vitaux que notre âme fait produire au corps, il ne s'ensuit nullement que nous n'ayons aucune conscience de notre propre vie, et que ce qui se passe en notre corps nous soit aussi étranger que ce qui se passe dans la tige d'une plante, dans la planète de Saturne ou dans ses satellites. Cette assertion paradoxale, familière aux cartésiens, à Maine de Biran, à Joufîroy,et répétée récemment parM.B. -S. -Hilaire(l), nous paraît plus spirituelle que conforme aux données
(1) « Nous n'intervenons pas plus dans notre propre nutrition que nous n'intervenons dans la nutrition de la plante » (B.-S.-H., De l'dme^ préf., p. 3b).
de Tobservation intérieure. Comment soutenir que cette partie de nous-mêmes soit complètement inconsciente, alors que les plus légers troubles qui y surviennent sont si vivement ressentis, tandis que la régularité de ses fonctions nous procure au contraire un véritable bien-être, nous donne le sentiment de la vigueur, de la santé, de la joie?
Si nous n'avons pas uneperception sensible des pliénomènes vitaux, du moins nous avons conscience de vivre, conscience de porter en nous la force qui nous fait vivre, conscience de toutes les émotions confuses qui résultent des actions organiques. Gela est si évident, que le moi du vulgaire, c'est-à-dire le moi tel que la nature nous le fait percevoir, c'est à la fois la chose qui pense et la chose qui vit au-dedans de nous. Il est contre nature, je veux dire : à la fois contraire aux instincts de la nature et à l'observation scrupuleuse des réalités de la conscience, de vouloir faire de l'homme seulement « une chose qui pense » , ou un pur esprit associé accidentellement à quelque autre chose qui vit (1). Eh ! comment ma propre vie pourrait-elle m'être étrangère? Gomment la vie humaine pourrait-elle ne plus faire partie de la nature humaine ?Gette scission de l'homme, aussi bizarre qu'artificielle, n'est au fond que la négation dissimulée d'un mystère que l'on ne veut pas s'avouer impuissant à expliquer : le mystère de l'unité de l'être humain.
b) L'argument tiré de la prétendue inconscience des
Le
Il pi
UI.0 iJuffon
Dnpiex phénomènes vitaux, nous parait donc complètement
ïouio de
(1) « Partant de cela même que je connais avec certitude que j'existe, et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul que je suis une chose qui pense ». Descartes, Médit. VI, n** 8.
I,A Vlli KT i/KVOLUTION DKS KSPKCliS ij^
insuffisant i)our nous convertir au didynarnisme. examinons si le sp(,'ctaclc émouvant des luttes intestines entre ces deux principes, serait un argument j)lus clair et plus puissant. 11 paraîtrait, enelfet, (\uq l'âme pensante et le principe vital se livrent parfois, au dedans de nous-mêmes, des combats acharnés, qui manifestent jusqu'à l'évidence la dualité des combattants.
On se rappelle les pages éloquentes que Bull'on, dans son Discours sur rhistoire des aniynaux, a consacrées à peindre ces dégoûts, ces déchirements intérieurs de la conscience, pour prouver qu'il y a réellement deux hommes en nous. « Dans ces temps d'ennuis, d'indolence, de dégoûts, où nous ne pouvons nous déterminer à rien, où nous ne voulons que ce que nous ne faisons pas, où nous ne faisons que ce que nous ne voulons pas ; dans cet état ou dans cette maladie àlaquelle on a donné le nom de vapeur, et qui s'attaque surtout aux hommes oisifs qu'aucun travail ne commande ; si nous nous observons dans cet état, notre moi nous paraîtra divisé en deux personnes, dont la première représente la faculté raisonnable, blâme ce que fait la seconde, mais n'est pas assez forte pour s'y opposer efficacement et la vaincre. Au contraire, cette dernière, formée de toutes les illusions de nos sens et de l'imagination, mère des passions qui nous maîtrisent, contraint, entraîne et souvenc accable la première. Ainsi notre âme est le triste théâtre d'un combat continuel où nous sommes presque toujours vaincus (1) ».
Sur ce thème connu, les poètes anciens et modernes
avaient déjà exécuté de brillantes variations :
....Video 7neliora proboque Deleriora sequor.,
dsait Horace ; et Racine :
(1) Cite par M. Bouillier, Le principe vital et V âme pensante r>, -283.
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi...
Je veux et n'accomplis jamais. Je veux, mais, ô misère extrême î Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais !
Nous sommes loin de nier la vérité saisissante de ces brillantes images, mais nous ne voyons nulle part que les poètes eux-mêmes les aient jamais prises au pied de la lettre, et qu'ils aient jamais cru à l'existence de deux êtres distincts, de deux personnes ennemies dans le même homme. Un seul moi formé de deux personnes est une conception contradictoire qui ne répugne pas moins à la raison qu'à la conscience. Bien plus, en entendamt ces allégories dans le sens littéral, ce ne sont pas seulement deux, mais trois personnes que nous devrions supposer en nous, carnotre volonté, ballottée tour à tour par la passion et par la raison, ressemble plutôt à une victimef que se disputent deux tyrans ennemis.
Mais laissons là ces fictions.
Il est bien plus simple et plus naturel — c'est la Se"^^ réponse de Condillac à Buffon — « d'expliquer nos hc!' contradictions en disant que, suivant l'âge et les circonstances, nous contractonsplusieurshabitudes, plusieurs passions qui se combattent souvent, dont quelques-unes sont condamnées par notre raison qui se forme trop tard pour les vaincre toujours sans effort. Voilà du moins ce que je vois quand je rentre en moimême (1)».
En d'autres termes, la volonté, la raison et les passions ne sont pas divers personnages,. mais diverses facultés du même personnage, qui peuvent avoir des tendances divergentes, et solliciter tour à tour notre
(1) Cité par M. Bouillier, Le principe vital, p. 286.
LA VIE KT l'Évolution des espèces 1^1
volonté parles motifs les i)liis(lisj)arat(is, (lui siiriis(;iii à expliquer ses lu^sitatioiis, s(;s luttes et ses remords.
Si les aniuuiux nesout pas sujets aux mômes combats intérieurs, ce n'est pas, comme on l'a dit, parce qu'ils ont une âme de moins que l'homme, c'est parce qu'ils sont privés de liberté et de raison. Ils n'ont donc jamais à choisir etitreles attraits des sens et les principes de la raison ; dans ces conditions, pas de lutte possible: ils suivent fatalement leurs instincts, sans contrôle et sans opposition.
Cette dualité morale des sens et de la raison, et même cette multiplicité des sensoudes passions, ne sauraient donc en aucune manière être assimilées à une dualité ou multiplicité d^'âmes et de substances.
La dualité morale de la raison et des sens, de l'es- Dualité prit et de la chair, de l'âme et de labête, du vieil homme S.^ et du nouvel homme, du bon et du mauvais génie, est d'ailleurs un fait certain, universellement admis par tous les peuples, toutes les religions et toutes les philosophies. L^autre dualité, au contraire, la dualité de substances et d'âmes, est une hypothèse propre à Técole vitaliste, et qui n^a rien de commun avec la précédente.
En vain, pour les rapprocher elles confondre, Bnffon a-t-il déployé tout l'éclat de son style et de sa brillante imagination ; l'argumentation de Vhomo duplex est bien moins un raisonnement qu'une peinture mythologique, et nous nous serions abstenus de la réfuter, si elle n'avait trouvé tant d'écho au sein de l'école didynamiste et jusque dans les célèbres ouvrages de
Barthez et de Joufïroy.
Un argument beaucoup plus positif et plus précis o est tiré par nos adversaires des données physiologi- disifncques. Plusieurs savants, parmi lesquels nous citerons organe?.
122 ÉTUDES PniLOSOPHlQUtS
M. Flourens, ont essayé de séparer expérimentalement l'intelligence et la vie, de manière à montrer la distinction réelle et physique des deux principes admis par les didynamistes. « Le point capital de toutes mes expériences, nous dit-il lui-même, est la séparation de la vie d'avec l'intelligence (1). »
Dès l'antiquité, on savait que la section de la moelle épinière, à une certaine hauteur dans la région cervicale, donnait instantanément la mort à un vertébré. Mais la situation exacte de ce point était incertaine, lorsque notre illustre anatomiste, par des expériences habilement conduites, parvint à la découvrir, et à montrer que ce point « a son siège dans une partie du bulbe rachidien qui n'excède guère trois millimètres en diamètre, et qui se trouve au niveau du V dans la substance grise, inscrit dans Tangle postérieur du quatrième ventricule de l'encéphale ». En effet il lui suffisait de blesser ce point précis, de le piquer, d'y enfoncer une aiguille, pour amener la mort immédiate de l'animal. Pour cette raison, M. Flourens lui donna le nom de nœud vital, et le considéra comme le siège du principe dévie. — Opérant ensuite sur de nouvelles victimes, il leur enlevait une partie et même la totalité des hémisphères cérébraux, et aussitôt Fanimal devenait stupide, il perdait la conscience sensible, l'instinct et les facultés supérieures ; mais il conservait la vie. Et l'opérateur de conclure aussitôt à la séparation de la vie et de l'intelligence, inter- Depuls Cette découverte, « d^autresexpérleuces, nous "^deces" dit Milne-Edwards, ont montré que les conséquences déduites étaient exagérées ; que la mort subite déterminée par la destruction du point en question ne dépend pas de Fabolition de la source de la puissance
(1) Flourens, L'intelligence et la vie, préf.
faits.
LA VIE ET l'Évolution dks espèces 12.'i
vitale, mais do TarriH déloriiiiné de la sorte dans la respiration nécessaire à la vie (1) ».
Ainsi M. Flourens avait simplement détruit le nerf excito-motenr de l'appareil respiratoire, et provoqué une mort par asphyxie: « La preuve, continue Milne- Edwards, nousenaétéfournieparM. Brown-Sequard. Elfectivement, en opérant non sur un mammifère ou sur un oiseau dont les besoins respiratoires sont impérieux, mais sur un batracien qui, soumis àl'influence du froid, peut vivre fort longtemps sans respirer, M. Brown-Sequard constataque ladestruction du point appelé nœud vital, et même l'ablation totale du bulbe rachidien, n'entraînent pas la mort. »
Ces expériences, répétées depuis sous les formes les plus curieuses et les plus décisives, réduisirent à leur juste valeur les interprétations de M. Flourens.
Sans être grand physiologiste, on pouvait aisément leur prédire cette triste fin. Il est clair, en effet, que de la distinction des organes on pouvait conclure à la distinction des facultés ; mais conclure à la distinction des causes ou des substances, c'était manifestement exagéré.
Les organes des cinq sens sont fort distincts ; je puis perdre la vue sans perdre Touïe, et réciproquement ; qui oserait conclure de là à la distinction de cinq âmes sensibles, l'une pour la vue, les autres pour l'ouïe et pour chacun des organes sensibles?
Nous accorderons donc bien volontiers à M. Flourens la distinction des organes de la vie d'avec ceux de l'intelligence, — ou plutôt de l'instinct, puisqu'il s'agit d'expériences sur des chiens ou des oiseaux ; — et nous resterons quand même fidèles à l'animisme, sans avoir cru le compromettre par cet aveu.
(1} Milne-Edwards, Rapport sur le progrès, p. 393.
, d) A ces objections tirées de la distinction des organes
tioa des et des facultés de l'ordre intellectuel et de l'ordre vi-
C3r3lC~
tères. tal, on pourrait en ajouter de nouvelles tirées de Topposition entre leurs caractères et leurs propriétés physiologiques. Ainsi par exemple :
a) Les facultés vitales vieillissent, l'intelligence ne vieillit pas ;
b) Les aptitudes corporelles sont héréditaires, les autres ne le sont pas.
Serait-il permis d'en conclure à la distinction substantielle de l'âme vitale et de l'âme pensante ?
Ces difficultés sont longuement développées et refutées dans l'excellent ouvrage déjà cité de M. Bouillier. Nous les résumerons ici en quelques mots, nous réservant de les apprécier à un point de vue peut-être un peu différent.
Que faut-il penser, tout d'abord, de ce que M. Lordat appelle « l'insénescence du sens intime » ? Est-il vrai que les facultés de l'ordre vital soient seules soumises à la vieillesse et à la décrépitude, et les facultés d'ordre moral exemptes de culmination et de déclin ? Faut-il croire à la jeunesse perpétuelle de la pensée? Malheureusement^ le spectacle quotidienquenous avons sous les yeux ne nous permet pas de telles illusions. S'il y a des cas de verte vieillesse où l'octogénaire conserve encore toutes les forces de l'esprit, malgré la décadence des forces physiques, il y a des cas bien plus nombreux où les vieillards finissent par subir un affaiblissement progressif de toutes leurs facultés. Ils s'assoupissent peu à peu, sous le poids des années, et entrentdans une vie de moins en moins personnelle, qui ressemble chaque jour davantage à celle de l'enfance. « Trop de jeunesse et trop de vieillesse
LA VIE ET L'kVOLUTION OES ESI'fOCKS 125
empêchent l'esprit », a dit Pascal, et ce jiig(iinent est seul conforme à l'universalité des faits.
Mais d'où vient que Tesprit et la volonté finissent par s'affaiblir et par s'éteindr(Mlans le vieillard? C'est, comme vient de nous le dire Pascal, parce quePesprit est empêché. Mal servies ou desservies par les organes corporels devenus infirmes ou impuissants, les fonctions spirituelles elles-mêmes se ralentissentet deviennent de plus en plus débiles, jusqu'au jour de l'éternité où Dieu remplacera ces instruments corporels par des procédés nouveaux ; alors nous ne contemplerons plus les idées dans le miroir des créatures et les images des sens, mais dans la lumière divine ; et la jeunesse de notre esprit sera devenue immortelle.
Ainsi nous n'admettons pas l'insénescenceau sens de M. Lordat, mais nous croyons cependant à l'insénescence de l'âme qui ne vieillit jamais, et à la décrépitude du corps seul ; ou, pour parler un langage plus précis, nous croyons à l'insénescence véritable des facultés inorganiques de l'esprit : ce n'est pas la vieillesse qui les accable dans le vieillard, c'est leur dépendance, indirecte mais réelle, des organes vieillis, qui seule empêche leur exercice spirituel.
Or cette solution ne compromet en rien Panimisme ; elle accorde une distinction réelle entre les facultés de la vie et celles de Pesprit ; elle reconnaît des oppositions réelles dans leurs opérations (les unes sont organiques, les autres inorganiques), sans aucun préjudice pour l'unité substantielle de Pâme humaine.
Nous pouvons donner la même solution à l'autre difficulté. S'il était constaté que les qualités de Pesprit ne sont pas héréditaires, tandis que les qualités corporelles le seraient . cela prouverait d'une manière encore plus évidente, que les facultés de l'esprit sont inorganiques; et les facultés sensibles et vitales, orga-
126 ÉTUDES PHILOSOFUIQUES
niques. Malheureusement, cette constatation n'est pas encore faite. Si le génie n'est jamais héréditaire, les tendances aux vices ou à la folie ne le sont que trop souvent. Mais ces tristes héritages s'expliquent suffisamment par la transmission de quelque difformité organique qui empêche le bon fonctionnement des facultés supérieures.
Il suffit donc largement de maintenir la distinction des facultés organiques et inorganiques, ainsi que leur concours et leur dépendance mutuelle, sans recourir aux hypothèses didynamistes.
e) Une dernière raison par laquelle les vitalistes cher-
''d"* chent à nous gagner à leur cause, c'est que le vitalisïume?" me serait le seul boulevard du spiritualisme, et sa citadelle inexpugnable ; notre animisme modéré ne serait qu'un matérialisme déguisé, ou du moins conduirait logiquement au plus grossier matérialisme par la confusion du corps et de l'âme, de la physiologie et de la psychologie.
Voilà certes une raison bien faite pour nous toucher et nous vaincre. Reste à savoir si elle est fondée.
Et d'abord, serait-ce confondre la physiologie et la psychologie que de supposer les opérations vitales^et intellectuelles produites par une même cause substantielle? Non, assurément. Les phénomènes qui font l'objet de ces deux sciences, n'en resteront pas moins distincts, et les méthodes employées pour les atteindre et les étudier seront encore distinctes et même opposées. L'observation intérieure du psychologue sera toujoTirs opposée par ses procédés à l'observation extérieure du physiologiste, et les phénomènes atteints par le scalpel ou le microscope ne ressembleront pas davantage aux phénomènes de la conscience. Or, c'est
amoindrie ?
LA VIK KT l/KVOUJIlON DKS KSPKCKS 127
la diialiU^ des faits étudiés dans i'hoinrne, et des méthodes employées, et nullement la dualité de Thomme, qui est le fondement de la séparation (Mitre l;i physiologie et la psychologie (1).
Mais, du moins, nous répliquentles vitalistes, n'est- Di^niK ce pas rabaisser étrangement la dignité de l'âme et la i-âme matérialiser, pour ainsi dire, que de la charger de veiller au « pot-au-feu de l'économie vitale ? » Comprenez vous une âme spirituelle qui digère, qui secrète la bile ou la pepsine ? « Une âme qui secrète l'urine vous paraît-elle moins dégoûtante qu'un cerveau qui secrète la pensée ? » Nest-ce pas révoltant d'entendre dire que « l'âme peut être influencée pardeshémorrhoïdes au rectum, ou par une rétention d'urine ?... » En un mot, parmi les partisans du vitalisme, c'est un concert à peu près unanime d'indignation et de sarcasmes. « Ils croient tous, nous dit M. Bouillier, devoir prendre des airs de pudeur offensée, et se voiler la face comme devant un scandale et une profanation (2) ».
Pour diminuer les répugnances de nos philosophes spiritualistes, nous commencerons par dissiper une équivoque où ils semblent se complaire. L'âme produit la pensée ainsi que la digestion, — nous l'avons dit et ne le rétracterons pas, — mais qui ne voit qu'elle est cause de ces deux phénomènes par des procédés bien différents ? Lorsqu'elle produit la pensée, la substance spirituelle de l'âme opère toute seule et sans le concours de la matière : les facultés intellectuelles sont inorganiques. Au contraire, sans le concours de la matière et de ses facultés organiques et inférieures,
(1) « Quand les sciences ne se séparent pas par leur objet (matériel), elles se distinguent par leur point de vue ou par leur problème (objet formel). La géologie, la minéralogie, la physique, la chimie étudient les mêmes objets : les corps bruts ou minéraux. Mais chacune de ces sciences a son problème spécial. » (C. Bernard, Rapport, p. 141, 232.)
(2) Bouillier, Le principe vital, p. 465.
l'âme humaine serait incapable d'aucune fonction vitale; elle n'opère ici que par la matière et dans la matière. Dans ce but, elle forme les organes et les met en mouvement. Les vitalistes eux-mêmes ne sontils pas obligés de convenir que c'est l'âme qui meut les organes ? Mais si l'on accorde à Pâme spirituelle le pouvoir de donner le mouvement à un organe extérieur, à un bras ou à une jambe, pourquoi lui refuserait-on le pouvoir de donner le mouvement à un organe intérieur, de faire battre le cœur, et circuler le sang ? Et si Tâme peut mouvoir un organe entier, pourquoi pas chaque molécule de cet organe ? Or nous savons que tous les phénomènes physico-chimiques de l'être vivant se réduisent précisément à des mouvements moléculaires des divers organes. Il n'y a donc aucune raison de croire les phénomènes vitaux incompatibles avec l'âme : puisqu'elle produit évidemment certains mouvements corporels, il ne répugne pas davantage qu'elle puisse les produire tous.
Mais allons encore plus loin ; et pour rassurer complètement nos adversaires les plus timorés, rappelons que certains phénomènes physico-chimiques qu'ils nous objectent, tels que la digestion des aliments, ne supposent qu'une intervention indirecte de l'âme ; c'est l'âme qui prépare les organes, qui met en mouvement les mains qui porteront la nourriture à la bouche, les mâchoires qui doivent la broyer.. ; mais, arrivé dans l'estomac, le bol alimentaire se digère tout seul, grâce à la forme de l'appareil que l'âme a construit, et aux sucs gastriques qu'elle a soin d'y verser : ce n'est plus ici qu'une fermentation chimique que nos laboratoires imitent facilement.
Donc, si l'âme fait digérer, il est faux qu'elle digère elle-même. Elle fait produire à la matière les phèno-
LA VIE ET LÏÎVOLUTION DKS KSPÈCES
mènes matériels qu'elle est impuissante à produire seule (1).
Y a-t-il là rien de contraire à la dignité humaine? Dieu lui-môme ne fait-il pas produire à la terre tout ce qu^'elle serait incapable de produire sans lui? a-t-il à rougir de la petitesse de ses créatures, du plus humble des vermisseaux, et ne doit-il s'occuper que des anges ?
Nec major in illis^ nec minor in istis, nous réplique fermement le génie de S. Augustin ; et la science moderne, qui depuis la découverte du microscope tombe à genoux devant les révélations prodigieuses des infiniment petits, ne le contredira pas : Nec major in mis, nec minor in islis !
Si la dignité de Tâme humaine n'a rien à craindre des fonctions matérielles les plus humbles que Dieu lui a confiées, sa spiritualité n'en saurait souffrir davantage. Aurions-nous confondu la vie et la pensée, comme nous le reproche M. Barthélémy S.-Hilaire, — alors que nous n'avons fait que les rapprocher comme deux facultés dans l'unité d'une même substance, puisque c'est le même être qui pense et qui vit à la fois ; — aurions-nous, dis-je, à nous reprocher cette confusion si grossière, nous n'aurions pas pour cela rendu l'âme matérielle : nous aurions confondu un principe actif et simple, tel que le principe pensant, avec un autre principe actif et simple, tel que le principe vital, mais nullement avec un principe matériel et passif.
Nous avons toujours soutenu, en effet, que le principe de vie devait être un principe, ou « une forme substantielle », active, simple et unique. Si nous lui donnons parfois le nom de forme matérielle, c'est
(1) « Digestio et ea quae conseqiiuntur fit instrumentaliter per actionem caloris ». (S. Thomas, Summ. th., I. q. 78, a. 1, c.)
La vie 9
Sa
spiritualité
compromise ?
dans le sens scolastique, en tant qu'elle est dépendante et inséparable de la matière qu'elle informe. C'est le cas des plantes et des animaux. Mais dans l'ê- Ire humain l'âme a des fonctions plus nobles, indépendantes de la matière, vraiment spirituelles, et que volontiers, avec Aristote et S. Thomas, nous appellerions c?mn^5, puisque c'est parla que nous avons été créés à l'image et ressemblance de Dieu.
L'intelligence du bien et du beau, l'amour et la haine, le doute, l'affirmation, le raisonnement, la volonté^ la liberté;, constituent tout un ordre de phénomènes qui n'impliquent ni l'étendue, ni la figure, et qui sont indépendants de l'organe.
L'âme humaine a donc des opérations indépendantes de la matière, elle est spirituelle et subsistante, tandis que les âmes inférieures, privées de ces nobles facultés ne peuvent ni opérer, ni subsister sans le corps qu'elles animent : elles soni des formes matérielles. Nous concevons la pensée séparée de la matière, tandis que la nutrition en est inséparable.
C'est donc par l'effet d'un malentendu facile à dissiper, qu'un illustre membre de l'Académie a pu nous reprocher de dire que l'âme est matérielle et ne survit point au corps. « C'est là^ nous dit-il, une conséquence évidente et nécessaire de cette théorie qui fait de l'âme la forme du corps. Il n'est pas très difficile de reconnaître que la forme ne peut subsister par ellemême sans la matière qu'elle détermine, et qu'elle périt avec cette matière (1) ». — Notre savant commentateur d'Aristote semblerait dans ce passage commettre une confusion nouvelle, confondre la forme substantielle, l'âme humaine, avec la forme accidentelle, telle que la blancheur de ce papier, qui ne saurait
(1) B.-S. — Hilaire, Préface du traité de Vâme, p. 41.
LA VIE ET l'Évolution dks ksfèces I.'H
exister sans ce pa[)i(.;i'. Nous douions (ju'oii puisso nous monlrer nn seul texte d'Aristote affinnant que rame humaine ne soit qu'une forme accidentelle ; nous sommes certain qu'on ne le montrera pas ; tandis quil enseigne ex-pro fessa, dans cent endroits, que le principe dévie est une forme substantielle (1), dépendante delà matière dans ses opérations vitales et sensibles, et chez l'homme indépendante dans ses opérations intellectuelles ; et que par conséquent Tâme humaine, l'esprit, le vovç, est inorganique, subsistant et immortel (2).
Gomment l'âme humaine pourra-t-elle vivre, sépa- son rée du corps, privée de ses organes, et ne possédant lite'
6ncor6
plus les facultés sensibles qu'à l'état radical ou poten- possible tiel ; comment pourra-t-elle même penser, privée de l'imagination et de la mémoire sensible? Gomment pourra-t-elle se ressouvenir de ce qu'elle a été et conserver ainsi le sentiment de sa personnalité et de son identité? Ge sont là des questions qu'Aristote n*a pas traitées, au moins dans les fragments qui nous restent de ses ouvrages. Peut-être dans le mpi ^u^-^ç le chapitre 5 du IIP livre, dont nous n'avons plus qu'un débris, indiquait-il la solution possible ? Peut-être aussi
(1) Si l'âme n'était pas unie substantiellement au corps, mais accidenleliement comme la science est unie au savant, il s'ensuivrait des choses absurdes, par exempleque de même que lasciencedu savant peut périr sans sa personne, ainsi rame pourrait périr sans que le corps périsse. Il faut donc admettre que Tàme est unie au corps autrement que d'une manière accidentelle. « Si anima non substantialiter, sed (accidentaliter) ut scientia in anima, sic et in corpore contineatur, erit conclusio absurda.... Quare alio pacto cum corpore init societatem. » (Aristote, De longitudine vilse, c. 11,14.)
(2) (( Mais l'intelligence semble être un autre genre d'âme, et la seule qui puisse être séparée de la matière, comme l'éternel est séparé du périssable. Quant aux autres parties de l'âme, les faits prouvent bien qu'elles ne sont pris séparables, comme on le soutient quelquefois. » AXa ' eotxs "^^fy^nç yhoç eTtpo-j zt.vat, xat toOto f/.6vov iv^éyjzoct ywpi^saOai, v.ot.Qà.mp tô à'iSiov toO 'fduproij. Ta 5i lomof. [lôptcx. tyi; ^up<"flç
'jiUVtp'j-J èx TOJT'WV ÔT4 OJA SCTTi yjjipKSTOi, X«ô«77£^ Ttviç (l^UdlM .
(Aristote, De anima, 1, II, c. 2, § 9.— Cf. l. III, c. 4 et 5, etc.)
le philosophe a-t-il cm que la raison humaine n'allait pas plus loin, et que la solution de l'énigme redoutable était le secret ce Dieu !
Quoi qu'il en soit, il est clair que dans Fautre vie Fâme humaine ne pourra plus penser, se ressouvenir, ni contempler aucune vérité dans les images des sens. Mais qui sait si elle ne pourra pas contempler ces mêmes vérités dans la lumière de Dieu ? Ce moyen nouveau d'information ne serait-il pas encore plus lumineux et plus sûr que tous les autres? Le disciple de Platon qui n'a jamais combattu dans la théorie des idées platoniciennes que son exagération même, ne pouvait ignorer une solution si naturelle, et ne pas la déclarer possible. Mais ici finit le rôle du métaphysicien ; c'est au moraliste et au théologien à déclarer que cette solution possible est la vraie, et à répéter la parole de S. Paul : « Nunc videmus per spéculum et in senigmate, tune autem facie ad faciem ».
Le développement de ces idées nous entraînerait trop loin hors de notre sujet, nous ne voulons que les indiquer ici en passant, nous réservant de leur donner un jour toute l'étendue qu'elles comportent, nous réservant aussi de venger Aristote et son école des accusations de matérialisme et de panthéisme que certains critiques passionnés osent encore rééditer, quoiqu'elles soient un peu trop vieillies.
Gela suffit pour montrer aux yeux les plus prévenus que l'animisme péripatéticien est éminemment spiritualiste, et pour rassurer les consciences les plus timorées.
Preuves Après avoir ainsi réfuté les objections des ad verdirectes .,,,.. ,..
de saires de lanimisme, et peut-être dissipé bien des
l'unité.
préjugés, calmé bien des alarmes, il nous reste à montrer les fondements solides de cette doctrine que nous
LA VIF-: KT LÏ:V()LUTION DKS KSPKCKS l.'J.'i
avons déjà formuléo en deux mots : (rosi nn seul et unique principe substantiel qui vit dans la plante, qui vit et qui sent dans l'animal, qui vit, qui sent et qui pense dans l'homme.
Nous avons déjà, dans un raisonnement préliminaire, appelé en témoignage le sens intime ainsi que le bon sens de l'humanité ; chacun voit clairement, au fond de sa conscience, que c'est le même être qui vit, qui sent et qui pense, et se refuse obstinément à croire que l'être qui pense en lui n'est pas le même que celui qui vit. Le duplex /lomodeBuffon, dépouillé de ses ornements oratoires, et pris dans un sens non pas allégorique mais littéral, serait universellement taxé de paradoxe et d'erreur.
Voilà, avouons-le, une raison fondamentale, aux yeux de tout homme de sens, et sur laquelle nous pourrons avec assurance élever les nouvelles assises de notre argumentation.
Si tout homme perçoit au fond de sa conscience a) l'unité de son moi et de son être humain, cette unité 'de''" de l'être apparaît aussi à sa raison comme une vérité première. Tout être est un, malgré la variété de ses puissances et de ses manifestations. L'unité est une des qualités transcendantales et essentielles de l'être. En effet, nous dit S. Thomas, tout être est simple ou composé. S'il s'agit d'un être simple, il est absolument indivisible soit en acte soit en puissance. S'il s'agit d'un être composé, il n'a pas encore d'existence tant que les parties ne sont pas réunies ; il faut qu'elles soient réunies et unifiées par un seul principe formel, de manière à constituer l'être individuel etàle faire exister. D'où il ressort que pour toute chose l'être consiste dans la non-division, et qu^une substance quelconque ne conserve son être qu'à la condition de conserver son unité. — Et le S. Docteur termine, en
raisoQ.
affirmant que lunité n'ajoute rien à l'être, c'est Pêtre lui-même (1).
Ces principes métaphysiques peuvent paraître un peu abstraits, mais ils ne sont que Texpression des faits vulgaires ou scientifiques les plus certains.
Une pierre, un lingot d'or, ne jouissent pas d'une unité substantielle véritable, unum per se^ alors même qu'ils n'auraient qu'une seule forme accidentelle, unum per accidens\ ils ont autant de formes substantielles que de molécules. Ils sont un agrégat d'êtres plutôt qu'un être. Aussi peut-on subdiviser la pierre ou le morceau d'or en fragments identiques qui sont toujours de la pierre ou de l'or de même espèce.
Au contraire, l'être humain (2) ne se divise pas en plusieurs êtres humains semblables. On ne saurait concevoir une moitié ni le tiers d'un homme. Le bras ou la main détachés du tronc ne sont plus membres humains que par métaphore, par homonymie, nous dit Aristote ; ils sont désormais aussi incapables d'en remplir les fonctions, que s'ils étaient de bois ou de pierre (3).
Si, par abstraction, nous pouvons distinguer dans l'homme la vie végétative delà vie intellectuelle;, cette distinction d'essences n'entraîne point la distinction réelle de substances. Vous ne séparez jamais la subs-
(1) « Omne ens aut est simplex aut compositiim. Quod autem est simplex, est indivisum et actu et potentia. Quod autem est compositum, non habet esse quamdju partes ejus sunt divisae, sed postquam constituant et componunt ipsum esse compositum. Unde manifestum est quod esse cujuslibet rei consistit in indivisione. Et inde est quod unumquodque sicut custodit suum esse, ita custodit suam unitatem. » (S. Thomas, Surn. th., I, q. 11, a. l,c.)
('2) Nous devons en dire autant de tous les êtres vivants, malgré les exceptions apparentes étudiées plus haut. Tout être vivant n'a qu'une seule forme, in actu ; elle est simple et indivisible.
(6) Cf. Aristote, De anima, 1. II, c. 1. « La raison de la manière d'être de chaque partie d'un corps vivant réside dans l'ensemble; dans les corps bruts, chaque partie l'a en elle-même ». (Kant, Critique de la raison 'pure,)
giques.
LA VIK l'Vl l/ÉVOLUTION DKS KSl'KCKS 135
lance pensante de la substance vivante. Point de vier^ Juiniaine sans la l'acuité de penser; i)oi,nl de pensée humaine sans vie. — Sur cette terre, le l'ait est indéniable ; dans l'autre monde, nous l'admettons également: Tâme pensante ne sera privée (lue de Texercice de ses fonctions végétatives, dont elle gardera les facultés, prêtes à s'exercer au jour de la résurrection
des corps.
/v Non seulement la pensée et la vie sont inséparables, I mais, d'après les plus habiles physiologistes, l'organe ^ essentiel des deux vies, le système nerveux, possède i». une véritable unité (1). Bichat avait cru découvrir, phy^ioiudans le iierî grand sympathique, un organe propre à la vie végétative et indépendant de la vie de relation. Il pensait que ses renflements ganglionnaires jouaient le rôle de petits cerveaux à l'usage des fonctions inférieures ; et que la distinction des nerfs gris et des nerfs blancs était un signe de la distinction des deux vies.
Mais aujourd'hui les progrès de Tanatomie (2) ont profondément modifié ces premières vues delà science. Le grand sympathique n'est plus regardé comme indépendant, mais comme un des épanouissements du système cérébro-spinal, qui est réellement un système unique. Etce que nous disonspourlesystèmenerveux, nous devons le dire pour le système physiologique tout ■ entier^ dont l'unité et l'individualité sont désormais \^un dogme scientifique.
Or, s'il n'y a qu'un seul organe, ou du moins un seul
(1) « Malgré la diversité d'action de chacune des parties constitutives du système nerveux, ce système n'en forme pas moins un système unique ». — (Flourens, Recherches sur le système nerveux, c. XII). Item, CI. Bernard, Lelut, Longet, etc..
(2) « Nos distinctions de nerfs sympathiques et cérébro-spinau.x ne sont rien moins que scientifiquement fondées ». (Cl. Bernard, Rapport sur les progyi'^^, p. 179).
système d'organes dans l'homme, ne pouvons-nous pas légitimement conclure à l'unité du moteur ou du principe qui l'anime ? Et lorsque nous voyons que jamais l'activité n'augmente sur un point sans diminuer sur un autre, que jamais la vie intellectuelle ne s'exagère sans amoindir la vie inférieure — ainsi, par excès d'études, les digestions deviennent pénibles, la nutrition languit, les muscles s'atrophient, les troubles les plus graves surviennent dans toute l'économie ; — et réciproquement, lorsque nous voyons que le développement exagéré des muscles ou l'embonpoint excessif rendent l'intelligence lourde, paresseuse etdiminuent les ressorts de l'esprit, ne sommes-nous pas autorisés àconclure que toutes les activités de l'homme dérivent d'un seul et unique principe et ne sont que différents canaux d'une même source (1)?
Enfin la même conclusion ressort avec une évidence non moins grande de certains faits pathologiques bien connus, où l'on voit l'intluence de l'imagination et des facultésmentalessurles opérations de la vievégétative, atteindre les limites du merveilleux. Une feuille de papier blanc appliquée sur la peau d^ine hystérique peut y produire les effets d'un vésicatoire ; un verre d'eau peut avoir l'efficacité d'une purge. Il est en effet hors de doute que l'imagination hystérique peut produire certaines espèces de paralysie musculaire et les guérir subitement après les avoir produites. Tous ces phénomènes et bien d'autres, que la science médicale constate chaque jour, ne s'expliquent aisément que par la théorie de Tunité du principe de vie.
Ainsi cette unité que proclame la conscience psycho-
(1) « Una operatio animse cum fuerit intensa irnpedit aliam, quod nullo modo contingeret nisi principium actionum esset per essentiam unum. Sic ergo dicendum quod eadem numéro est anima in liomine sensitiva, intellectiva et nutritiva. » (S. Thomas, Summa th., I, q. 76, a. 3.)
LA VIE KT l'Évolution des espèces 137
logique, que démontre l'analyse métaphysique (1(; nos idées, se trouve, pour ainsi dire, mise à nu et rendue tangible par le scalpel de l'anatomiste et par les observations les plus positives des physiologistes et des médecins.
* « Que si vous me demandez encore comment l'âme comm<'ni
^ s<' f;iil
pensante peut jouer des rôles si différents et mouvoir ''"D'iodes ressorts si matériels, je vous répondrai, avecJouffroy et Maine de Biran, que l'âme pensante est une force avant d'être une pensée ; qu'elle est surtout une force et une activité substantielles.
Et de ce que l'âme est une force unie à un corps, ne devons-nous pas conclure qu'elle meut et anime toutes les parties du corps, puisqu'elle est unie au corps tout entier ? De quel droit restreindre son action? Puisqu'elle est présente partout, pourquoi n'agi rait-elle pas partout? A quoi bon faire mouvoir le corps ici par l'âme pensante et là par un autre principe ? Cette multiplicité d'âmes ou de principes est donc pour le moins inutile ; elle ne servirait qu'à rendre inexplicables le concert harmonieux des parties et l'unilé si frappante de leurs opérations.
« Si plusieurs principes coexistent ensemble, nous dit très exactement le D' Frédault (1), il faudrait nécessairement que l'un dominât les autres pour faire l'unité ; qu'il réglât les autres dans leurs formes, dans leur degré et dans leur rang ; qu'aucun ne pût agir sans lui. Or, dans une semblable domination, qui ne voit que le principe supérieur doit être alors partout à la fois dans l'ensemble et dans les plus petits détails ? Sans cela la moindre fraction agirait en dehors de lui. Et si un principe est ainsi partout, pour tout mouvoir, ou tout diriger, ou tout unifier, qu'est-il besoin d'ad-
(1) Anthropologie, p. 185.
La
hié-
^•^^ ÉTUDES PfllLOSOFUlQUEb
mettre d'autres principes? Et si, malgré tout, on veut encore en admettre, qui ne voit qu'ils ne sont rien par eux-mêmes, qu'ils sont annihilés par le principe dominant, puisque sans celui-ci ils ne peuvent avoir ni action, ni direction, ni existence utile? » Enfin, pour achever de nous convaincre que cette rarchie multipHcité d'âmes dans un seul homme serait une formes, superfétatiou, il suffira de nous rappeler les grandes vues synthétiques d'Aristote et de S. Thomas sur la gradation des êtres ou des formes substantielles dont le degré supérieur contient toujours éminemment les degrés inférieurs.
« On trouve, en effet;, que les espèces et les formes diffèrent, à Tégard les unes des autres, par plus ou moins de perfection. Ainsi, dans l'ordre de la nature les êtres animés sont plus parfaits que les êtres inanimés ; les animaux sont plus parfaits que les plantes; les hommes plus parfaits que les animaux ; et dans chacun de ces genres il y a encore des degrés. C'est pour cela qu'Aristote assimile les espèces des êtres aux nombres, qui diffèrent en espèce par Taddition ou la soustraction de l'unité (Meta. lib. VIII;, text. 10). Il compare aussi (De anima, lib. III, text. 30, 31) les diverses âmes aux espèces de figures dont Tune contient Fautre, comme le pentagone contient le tétragone et le dépasse. Ainsi l'âme intellectuelle contient en sa puissance tout ce qu'il y a dans l'âme sensible de l'animal et dans Tâme nutritive de la plante, et les dépasse. De même donc qu'une surface qui a la figure d'un pentagone n'est pas une tétragone par une figure et un pentagone par une autre , de même Socrate n'est pas homme par une âme et animal par une autre, mais il est l'un et l'autre par la même âme (1). »
(1) s. Thomas, Sum. th,, l,q. iU, a. 3. - Cf. Aristote, De anima, 1. II, c. 3, § 6.
LA VIR KT l'i':\OLUTION DRS ESPÈCES i^YJ
Ces intuitions de génie sur ces liarmonies de la création, que Ton a appelées la gradation ou l'échelle des êtres, et que la science moderne semble clia(iue jour confirmer par de nouvelles découvertes, étaient familières à Aristote et à S. Thomas, qui nous les expcjsent en cent endroits, avec une insistance bien di-ne de remarque.
« Quod in rébus naturalibus ad altiorem gradum perfectionis attingit, per suamformamhabetquidquid perioctionis convenit inferiori naturae, et per eamdem habet id quod eidem de perfectione superadditur. Sicut planta per suam animam habet quod sit substantia et quod sit corporea, etulterius quod sit animatum corpus, animal autem per suam animam quod sit intelligens... Unde perfectior forma facit perunumomnia quae inferiores faciunt per diversa, et adhuc amplius (1)... >
Ainsi se trouvent admirablement conciliées la variété et l'unité, l'indivisibilité de l'être humain et la prodigieuse diversité de ses puissances. La forme de la plus humble molécule chimique, la forme de la plante, celles de l'animal, de Thomme, de l'ange lui-même, se ressemblent toutes en ce point qu'elles sont pareillement des principes ou des formes substantielles actives, uniques et simples ; elles diffèrent par la place qui leur est assignée dans la hiérarchie des êtres, c'està-dire par la richesse plus ou moins grande de leurs facultés et par leur indépendance plus ou moins complète de la matière. Les degrés supérieurs sont des additions aux degrés inférieurs ; les puissances de la vie intellectuelle, bien loin d'être incompatibles avec la vie inférieure, sont greffées sur elle ; elles en sont le
(1) s. Th., Quœst. de spir. créât., art. 3, in fn. — Cfr. Be anima, I. II lee. 1, etc.; Quod lib., II, q. 5. a. 5.
complément naturel et le couronnement sublima W
La Arrivé à une solution si lumineuse et si profonde^
marche
tote.
d'Aris- en même temps que si naturelle, on est tenté de se demander pourquoi tous les philosophes spiritualistes ne sont pas arrivés au même résultat. Mais par un simple coup d'œil rétrospectif sur la marche que nous avons suivie après Aristote^ on remarquera aisément que, les autres philosophes ayant pris une voie diamétralement opposée, ce serait merveille qu'ils ne fussent pas arrivés à une conclusion également opposée.
Que le lecteur veuille bien nous permettre cette courte digression, il s'apercevra bientôt qu'elle n'était pas inutile.
Lisez le traité de l'âme, le uspi -itrjxriç d'Aristote, et comparez-le aux traités de l'âme ou aux essais sur l'entendement humain composés au XVIP ou au XVIIP siècle ; vous serez très étonnés qu'il leur ressemble si peu, ou plutôt qu'il ne leur ressemble en rien. Le titre seul paraît analogue ou identique ; et cette ressemblance elle-même n'est qu'apparente et trompeuse car le mot âme peut avoir deux sens fort différents.
Quel est le sujet traité par nos psychologues cartésiens ? C'est le moi pensant et conscient. Quel est le sujet du uepi -ifvxriç ? C'est la vie, le principe de vie, comme en témoigne l'auteur lui-même, par la définition qu'il nous en donne dès les premières lignes. L'âme, la -^'^yjri dont il s'agit ici, nous dit Aristote, « c'est la cause et le principe des corps vivants (2) >.
(1) (( L'âme humaine se distingue de celle d,es animaux, non pas en va qu'elle est simple et immatérielle (?), mais en ce qu'elle possède des facultés qui manquent à l'autre et qu'elle jouit à un plus haut degré des facultés qui leur sont communes ». (Garnier, Traité clcfi fac. de l'âme, III.)
(2) ÉffTt §£ ïj "^^x"^ "^^^ ÇwvTo; (jfo^uToç càriv. y'xl (".p'/jh (Aristote, De
LA VIK KT t/ÉVOLUTION DI.S KSI>KCES 141
Or, poLiréludiorle principe de vie, notre j)}nloso])lie naturaliste, fidèle à sa méthode perpétuelle de physiologie comparée, qui est la vraie méthode expérimentale, croit nécessaire d'observer la vie non seulement dans l'homme (1), mais dans tous les etrcis qui vivent, en commençant par les plus simples, pour arriver ensuite, par degrés, aux manifestations vitales plus complexes. Le végétal, l'animal et l'homme, qui nous représentent la hiérarchie des êtres vivants, sont ainsi les trois sujets successifs de son étude.
Après avoir examiné, dans ses effets, la vie commune à ces trois règnes, la vie nutritive, le philosophe veut remonter à son principe ou à sa cause. Pour cela, il commence par rappeler et discuter les opinions de ses devanciers. Le principe de vie est-il une giialUéj^une quantité, un nombre qui se meut, une harmonie, une substance, etc.. ? Finalement, il expose son opinion et propose la vraie définition du principe de vie : c'est, nous dit-il, la forme substantielle^ ou V acte premier, d'un corps organique qui a la puissance de vivre.
~Ces lêiïnes d'Acte et de Puissance, de Matière et de Forme, sont déjà familiers à ses lecteurs. Aussi se contente-t-il de rappeler en quelques mots les défini-
anima, 1. II, c. 4). — Eort yà/s •^v^r^ri otov àpyjj twv Çwwv (Aristote, De anima, 1. I, c. 1, § i).
(1) Il blâme ceux qui « se bornent exclusivement à l'àme de l'homme » {De anima, l. I, c. \, § 4).
« Au fond, Aristote a raison, et l'étude, en recevant ce développement, devient plus complète et plus exacte » : Note de M. B.-S.-Hilaire (p. 100) qui dans sa préface n'a que des sévérités pour cette méthode. « Il faut le répéter hautement : toute l'erreur d' Aristote vient de ce qu'il n'a pas assez vu, malgré les conseils de Platon, que l'àme n'est observable que parl'àme elle-même. En altribuerl'étude à la physiologie, c'est la perdre ; chercher à comprendre Tâme de l'homme en observant les plantes et les animaux, c'est s'exposer aux plus tristes mécomptes. L'exemple d'Aristote doit nous instruire, et son naufrage... etc. » {Préf., p. 87). — Un peu plus loin (p. 114) le même auteur nous reproche « de confondre l'observation intérieure et l'observation extérieure ». Nous ne les confondons pas, mais nous les unissons seulement, car il pourrait se faire qu'elles eussent ici le même objet vu par le dedans et vu par le dehors.
142 ÉTUDES PHlLOSOPUigUES
tions et les théories déjà longuement développées dans ses études précédentes.
Ayant établi que le principe de la vie commune à tous les vivants, de la vie végétative, est un Acte premier, c'est-à-dire une Forme substantielle unique et simple^ il lui est aisé d'aborder de plein pied la vie sensitive et la vie intellectuelle. Leurs facultés étant pareillement, et à plus forte raison, issues d'une forme unique et simple, elles viennent tout naturellement se greffer sur la même forme que les facultés végétatives. La variété dans Funité est ainsi réalisée sans effort, et le philosophe est libre d'entrer dans tous les détails analytiques des facultés sensibles, intellectuelles et conscientes.
Telle est la marche si sûre, et si peu comprise, d'Aristote (1) : il s'avance du visible à l'invisible, du matériel au spirituel, du dehors au dedans de l'être humain, et jusqu'au plus intime de sa conscience. Et sur sa route, il trouve ces gradations harmonieuses^ ces transitions inattendues et merveilleusement simples qui relient la création tout entière, la vie sensible à la vie intellectuelle, le corps à l'esprit, la physiologie à la psychologie.
La Nos cartésiens ont mieux aimé procéder dans un
Te's''*' sens opposé, nous allions dire à rebours.
Ayant commencé par douter de l'évidence des sens, pour ne se fier qu'à l'évidence des « idées claires », ils ne pouvaient plus aller du dehors au dedans de la conscience; ils se sont du premier coup établis au dedans, si bien qu'ils n'en sont plus sortis. « Point de portes ni de fenêtres», vous disent-ils, avecLeibnitz! L'homme est tout entier, pour eux, dans l'âme seule ; et l'âme tout entière, dans la pensée consciente.
(1) Cfr. B.-S.-Hilaire, De Vàme, préface, p. 33, 35, 99 ; Philibert, Du principe de vie d'après Arislote, p. 8.
cariesiens
LA VU-: KT l'kvoluiidn I)i:s ksi'Kcks W.)
No leur dites pas que P(Wi(l(3nc(3 du deliors est aussi sûre que l'évidence du dedans ; que la nature humaine est plus vaste que la conscience; qu'ils rétrécissent singuliùrenient la (juestion et la renferment dans un < trou où elle étoulle ». Non ; ils ne comprennent pas ! et vous répètent : « Point do portes ni de fenêtres ! » Le corps est désormais séparé de l'esprit par des abîmes infranchissables. Depuis Descartes^, il n'est plus question de la vie du corps, chez les philosophes, que pour l'exclure de la philosophie et la renvoyer aux physiologistes et aux médecins matérialistes, qui s'en sont emparés depuis deux siècles et l'exploitent, seuls, au nom de la science.
Pour eux, Thomme, c'est le corps ;
Pour Descartes, l'homme, c'est l'âme seule;
Pour Aristote, l'homme, c'est l'âme et le corps unis dans le composé substantiel humain.
Quel est celui de ces philosophes qui a le mieux compris la nature humaine? Au lecteur de répondre, après avoir apprécié les deux méthodes et comparé leurs résultats.
la vie
Origine de la Vie.
C'est la vie qui produit la vie : « Omme vivum ex produit vivo >. L'expérience quotidienne et universelle nous démontre, en effet, que le vivant vient d'un ancêtre vivant; dans le règne végétal aussi bien que dans le règne animal, le nouveau-né est issu d'un ancêtre qui lui a imprimé les traits héréditaires de son espèce, de sa race, et parfois même ses traits individuels.
Telle est la loi générale qui régit aujourd'hui les êtres vivants, la loi àliomogénésie, qui éclate à tous les regards et que personne n'a essayé de nier (1).
La discussion ne s'est élevée que sur un seul point : cette loi est-elle absolument universelle, comme toutes les lois fondamentales de la nature, ou bien souffre~t-elle certaines exceptions? Y a-t-il au moins quelques cas àlhétéro génie ?
Si Ton avait toujours pu saisir le mode de reproduction de tous les êtres vivants, si l'œil humain ou le microscope avait toujours suffi pour pénétrer le secret de certaines générations, la question de l'hétérogénie ne se serait mêmepas posée. Mais il est des continents de la science où l'homme n'a jamais mis le pied, d'autres qu'il n'a pu découvrir qu'au prix des plus grands efforts, et a^rès les patientes recherches de vingt générations. Or, devant ces pays inconnus se dresse tou-
(1) « Il parait bien que tous les vivants viennent d'un germe et que le germe vient toujours de parents ». Aoxst §1 Trâvra ylvSfjQxi sx (TTrépixaroç^ To §s (TTTîOfza SX Twv ysvvwvTwv (Aristote, De generalione, 1. î, c. 17). Cette loi était exprimée par la formule célèbre : « C/est l'homme qui engendre l'homme » : Tswà -/àys o avÔpwTro; avÙpwTrov. {De partibus, 1. I, c. 1,115.)
LA VIK KT l/l':V()LU'l ION DKS ESPÈCES 1 '»•">
jours pour nous uu point d'inLoriof^^ation : qui sait ce fjiii-a'y passe ? "^ —
D'autre part, certains cas de gén<'rations semblaient au premier al)oi-(l dillicilesà ex[)li(}ueri)ar une filiation honu)<;ùne; etlliy[)otlièselaplnsfacileà imaginer pour ces faits ojjscurs était celle de riiétérogénie.
Il est si simple et si commode à l'observateur qui n'a pu saisir à travers son microscope le lien de filiation d'un infusoire ou d'une moisissure, de répondre: peutêtre que ce lien n'existe pas ! peut-être n'est-il pas impossible de naître sans parents, ou de parents dissemblables !
Cette réponse n'est-elle qu'un expédient pour déguiser notre ignorance, ou bien aurait-elle quelque fondement rationnel et scientifique ? C'est ce que nous voudrions examiner.
Parmi les opinions qu'il serait intéressant d'étudier La ici, sur l'origine de la vie parhétérogénie, la première que nous devions signaler est celle de la génération spontanée.
Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'aux temps modernes, nous voyons admise sans conteste, par toutes les écoles, cette croyance à la génération spontanée de certains êtres de petite taille. Savants, philosophes et théologiens s'accordaient à penser que, par exception à la grande loi de la nature, certains êtres pouvaient naître, sans avoir eu de parents, aux dépens de la matière en putréfaction.
Quels étaient ces êtres privilégiés ? Il serait difficile de le dire avec précision. Plusieurs savants vont jusqu'à citer comme exemple les abeilles, les anguilles, les scorpions, les limaces, les sangsues, et même les souris. Des naturalistes, tels que VanHelmont, nous ont laissé des recettes, justement célèbres, pour les faire
La vie 10
génération
spontanée.
l-i6 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
naître artificiellement, avec certainesherbesou de vieilles chemises pilées, dans un pot de terre.
Ces conjectures n'étaient pas toutes purement fantaisistes ; plusieurs s'appuyaient aussi sur l'observation, mais remarquons-le bien, sur les données négatives plutôt que positives de Tobservation. La génération de certains animaux est enveloppée des plus profondes obscurités ; et nous doutons que la science moderne elle-même ait complètement pénétré le secret de certaines naissances, des abeilles ou des anguilles, par exemple. Il n'est donc pas étonnant que là où les savants n'avaient j amais pu réussir à surprendre le lien de filiation, l'intluence d'un ancêtre, on ait cru vraisemblable que cette relation n'existaitpas, et qu'ilpouvait y avoir des naissances spontanées.
Mais à mesure que les moyens d'investigation dont la science dispose se sont perfectionnés, le nombre des prétendues exceptions à la loi de la nature a paru diminuer; le domaine obscurdesgénérations spontanées s'est de plus en plus rétréci, à mesure qu'augmentait le champ de l'expérimentation scientifique, contro- De nos jours, la thèse de la génération spontanée, reculant sans cesse devant les progrès de l'observation, a dû se retrancher dans ce monde presque invisible des infiniment petits que le microscope nous a découvert. L'apparition de ces innombrables moisissures et de ces animalcules, d'une petitesse extrême, qui fourmillent dans les eaux exposées à l'action de l'air, ou dans certaines infusions de matières organiques, parut une preuve suffisante que, dans les régions inférieures de la nature, la vie ne se transmet pas, mais qu'elle apparaît comme une évolution spontanée des forces physico-chimiques.
Sur ce nouveau terrain d'un monde invisible où elle pouvait se croire inexpugnable, cette opinion a
verse contemporaine.
LA VIK KT l'|'-)VOLUTION DES ESI'l>.Ci:S 147
dû subir do nidos assauts ; de vi^^oun^ux adv(;rsaii'(!s sout veuus la forcer daus ces derniers retranclieinents (1).
La plupart de nos lecteurs connaissent les mémorables discussions qui eurent lieu, au milieu de ce siècle, à l'Académie des sciences, et nous n*avons pas le loisir de retracer ici les péripéties émouvantes de cette joute scientifique où Ton vit le génie de M. Pasteur briller d*un si vif éclat. La description des expériences si variées et si nombreuses, qui furent entreprises contradictoirement, n'entre pasdavantage dans le cadre de cette étude. Nous nous contenterons d'indiquer sommairement les preuves qui nous ont paru les plus simples et les plus frappantes.
Lorsqu'on fait entrer dans une chambre obscure un Les rayon de soleil, on aperçoit aisément flotter dans l'air Smôs! des tourbillons dépoussière. Parmi ces myriades de pe- riqies. tits corpuscules, on distingue des cristaux aux brillantes facettes ; et dans la foule plus nombreuse des êtres obscurs qui s'agitent, on découvre une multitude de germes prêts à éclore et à vivre, dès qu'ils seront transportés dans un milieu humide et chaud.
Cette poussière vivante^ que les vents entraînent partout, remplit l'atmosphère, du moins jusqu'à une certaine hauteur, car plus on s'élève au-dessus du sol, plus elle se raréfie ; si bien qu'à une certaine altitude l'air est absolument pur, comme l'ont prouvé d'ingénieuses expériences de M. Pasteur sur les montagnes du Jura et sur les sommets du Mont-Blanc.
Cette poussière atteint au contraire son maximum d'intensité dans les bas-fonds de nos villes, et dans les champs où la vie abonde.
1 ) MM. Pouchet et Joly, partisans de la génération spontanée, eurent pour adversaires Milne-Edwards, Claude Bernard, Payen, de Quatrefages, Dumas, Tyndall et surtout M. Pasteur qui remporta leprixde 2.500 fr. décerné par r Institut à celui qui résoudrait le problème.
Dès que ces germes seront tombés dans une petite mare d'eau tiède, chauffée par un rayon de soleil, et contenant en dissolution un peu de matière nutritive, vous les verrez éclore, grandir et pulluler rapidement. Ici des bâtonnets mobiles ou fixes; là des infusoires munis d'un cil vibratile qui leurpermetde nager; ailleurs des kolpodes, des vibrions, des levures, des moisissures, en un mot tout un monde vivant s'étalera devant vos regards étonnés, sous l'oculaire d'un puissant microscope.
A mesure que l'eau de la petite mare s'évapore et se dessèche, la vie seralentit et s'arrête bientôt; plusieurs de ces animalcules ou de ces plantes microscopiques languissent et meurent ; d'autres ^'enkystent dans une enveloppe semblable à un cocon de ver-à-soie, et attendent leur résurrection du retour des conditions nécessaires à la vie ; d'autres enfin se dessèchent simplement, et restent' à l'état de vie latente jusqu'à ce qu'une gouttelette d'eau leur rende possible la nutrition et l'activité vitale.
Les expériences de l'abbé Spallanzani nous ont appris qu'on pouvait conserver pendant de longues années, à l'état de poussière desséchée, des animalcules tels que Vanguillule du blé niellé] et Gavarret conservait pareillement des tardigrades et des rotateurs après dessiccation complète. Il suffit ensuite, pour les rendre à la vie, de les humecter légèrement. Cette poussière de germes aussitôt se ranime et s'agite en tous sens ; si bien que celui qui ne connaîtrait pas leu r origine pourrait croire à la merveille d'une génération spontanée (1).
On comprend donc que les germes atmosphériques peuvent être, et sont réellement, la cause d'une mul-
(1) Cfr. Milne-Edwards, Rapport sur les progrès, p. 35 ; Denys Cochin, Vévolution et la vie, p. 201.
LA VIK KT r/l^:V0LUTrON DES F^SPÈCKS 1 ^tO
titude prodigieuse d'éclosions et de naissances végétatives ou animales dans les régions inférieures delà nature.
Toute la question sera desavoir s'il suffirait d'empêcher l'introduction de ces germes dans un liquide donné pour y empêcher en même temps toute éclosion de vie.
M. Pouchet, de Rouen, soutenait qu'on a beau em- Exp/;pêcher leur introduction dans un liquide nutritif, ce leM.
P.igtenr
liquide suffisait à faire éclore la vie. C'est la thèse de la génération spontanée et sans germe préalable.
M. Pasteur affirmait, au contraire, qu'il n'5^ a pas de vie sans germe de vie, et que, si M. Pouchet obtenait l'éclosion de la vie dans ses liquides, c'était qu'il ne prenait pas les précautions suffisantes pour empêcher complètement l'arrivée des germes atmosphériques.
Aux précautions prises par son adversaire, M. Pasteur en a substitué de nouvelles, d'une simplicité et d^une sûreté vraiment merveilleuses.
Il remplit un ballon en verre d'un liquide nutritif propre à l'éclosion des germes (1) ; il bouche hermétiquement ce vase au chalumeau, puis il chaufTe le contenu à 100 degrés, de manière à faire périr tous les œufs et tous les germes qui s'y peuvent trouver.
Si cette opération préliminaire est bien réussie, le liquide contenu dans le ballon pourra être gardé, pendant des mois et des années (2), sans s'altérer et sans donner naissance à aucun être vivant.
•Que si l'on vient à déboucher le récipient et à l'exposer au contact de l'air, le liquide se trouve bientôt
(1) p. ex. une dissolution de sucre mêlée à des suLstances-albuminoïdes et à wne petite quantité des matières minérales obtenues en incinérant de la levure de bière.
(2) On peut encore voir aujourd'hui dans les laboratoires de M. Pasteur des ballons ainsi conservés depuis plus de ti ente ans.
ensemencé par les germes atmosphériques ; il se trou ble, fermente etse peuplede végétauxet d'animalcules.
Pour empêcher l'introduction de ces germes, M. Pasteur fait entrer l'air par un tube muni d'ouate, qui le filtre et retient la poussière de germes^ ou bien par un tube de verre très mince et très long qu'il a étiré en sinuosités capricieuses, de manière que l'air n'y puisse pénétrer qu'après de longs détours ; alors les germes retenus par leur propre poids, se déposent sur les parois du tube sans pouvoir arriver jusqu'au liquide. Les deuxprocédés sontégalement efficaces, et dans les deux cas le liquide demeure stérile.
Pour essayer la contre-épreuve, on secoue dans le liquide la poussière filtrée par le coton, ou bien l'on aspire par le tube effilé quelques gouttes du contenu ; aussitôt le liquide stérile est ensemencé et ne tarde pas à devenir fécond.
L'hémi. L'hypothèse de la génération spontanée se trouvait Si ainsi battue en brèche, lorsque plusieurs de ses partisans eurent l'idée d'atténuer leur première opinion, et de la présenter sous les formules mitigées de V hémiorganisme.
Sans doute, semblaient-ils dire, nous accordons que la vie n^'est pas le produit spontané de la matière brute^ mais ne pourrait-elle pas être le produit spontané d'une matière organisée à demi ? Ainsi ils imaginèrent, entre les corps organiques et inorganiques, des corps qui ne seraient organisés qu'à moitié, mais qui pourraient le devenir tout à fait spontanément. Pourquoi les cellules vivantes qui apparaissent dans la fermentation du jus de raisin ne proviendraient-elles pas du raisin lui-même etde son albumine?Pourquoi la fermentation acide du lait ne serait-elle pas produite par l'altération de son caséum ? Ainsi, d'après ces physiologistes, le jus de raisin, le lait, le sang, l'urine, et autres subs-
LA VIK KT LÏ:VOLUTION DKS KSPKCES loi
lance3S organiques, seraient capables do produire des êtres vivants tels que les ferments et les moisissures.
M. Pasteur répondihi ses nouveaux adversaires par des arguments nouveaux et inattendus.
Il démontra quele véritable agentdes fermentations, en général, était un être vivant, la cellule de levure, le bacillus, le Vibrion ; et que la fermentation du raisin en particulier, vient d'une levure spéciale qui croit et se multiplie sur la pulpe du raisin. En mettant la vendange dans la cuve, on y met en même temps les cellules vivantes qui produiront la fermentation. Mais si les grains de raisin sont parfaitement lavés avant d'être foulés, ils ne fermentent jamais ; le jus du raisin ne suffit donc pas à produire les cellules de la fermentation.
Voici les deux expériences les plus décisives imagi- ex^c-
rÎ6UC6S
nées par M. Pasteur et décrites par un de ses disci- décisives. pies.
« Il trouva moyen de puiser le jus dans le grain du raisin sans le mettre en contact avec les cellules de levures qu'il savait adhérer à la pulpe. Le grain était soigneusement lavé avec un pinceau. Un tube de verre, effilé par un bout, fermé à l'autre boutpar un tampon d'ouate, préalablement flambé, c'est-à-dire porté à 120 degrés pour être débarrassé des germes qui pouvaient adhérer au verre ou au coton, servait à aspirer le jus par un petit trou fait à Penveloppe du grain. La pointe effilée était aussitôt refermée à la lampe ; et le liquide se conservait intact et sans fermentation ».
« M. Pasteur tenta une épreuve plus concluante encore . Il s'était aperçu que les cellules n 'apparaissent pas sur la vigne avant le mois de juillet. Dans sa vigne d'Arbois, il fit construire une serre couvrant trois ou quatre ceps, et, dès la fm de juin, il enveloppa les grappes naissantes d'un épais manteau d'ouate. La
maturation des grappes n'en fut en rien gênée, mais elles mûrirent à l'abri des germes. Elles furent apportées à Paris, découvertes devant une commission de rinstitut^ et le jus qu'elles fournirent ne fermenta pas. Le raisin séparé des germes de levures ne donna point de vin. Cette démonstration si simple et si hardie fournissait aux idées de M. Pasteur une preuve indiscutable (1). »
Telle est, en raccourci, la dernière et la plus brillante des expériences par lesquelles M. Pasteur semble avoir résolu définitivement le grand problème que les plus habiles regardaient comme expérimentalement insoluble (2).
confir- Débarrassé du préjugé de la génération spontanée, indirecte, notre grand naturaliste vit s entr ouvrir des horizons nouveaux. Si les maladies des vins, des bières, des vinaigres, si certaines maladies des animaux et de l'homme lui-même, telles que le charbon, les lièvres paludéennes, la fièvre typhoïde, la rage, étaient dues à des éclosions morbides spontanées, comme le croit le vulgaire, il serait impossible de les prévenir ; si, au contraire, on peut assimiler les milieux intérieurs de l'être vivant à un terrain de culture où s'ensemencent et se développent les germes et les microbes charriés par l'atmosphère, on peut espérer s'y soustraire et s'en préserver.
Inutile de rappeler comment M. Pasteur lui-même a confirmé ces intuitions de génie par de merveilleuses découvertes, qui sont venues démontrer indirectement la vérité du principe premier qui les a toutes orientées : « Il n'y a pas de génération spontanée ».
(1) Denys Cochin, L'évolution et la vie, p. 225.
(2) (( Il n'y a dans la science expérimentale aucune conclusion plus certaine que celle-là. En présence de faits semblables, il stirait abiLOl.ument monstrueux d'affirmer que ces essaims de bactéries ont été engendrés spontanément » (ïyndall. Les microbes organisés, 1878, p. 19).
LA VIK KT L'ÈVOLirnON DKS KSI'KCKS 153
Mais de ce que la nature n'emploie jamais le procédé EsMie de la génération spontanée, s'ensuit-il qu'elle répu^aie IK' à la raison, et que les philosophes et les naturalistes detous les siècles qui ont cru devoir l'admettre, y compris Aristote et S. Thomas, aient par là m(nne soutenu une théorie ahsurde et impossible ?
Cette conclusion nous paraîtrait exagérée.
Sans doute, il y a une manière d'entendre la génération spontanée qui serait impossible et contradictoire. Dire tout simplement que les forces brutes de la nature peuvent produire spontanément des forces vitales, que la vie peut être le produit d'une combinaison chimique ou de la rencontre heureuse de certains éléments physico-chimiques ; dire que le minéral peut produire un végétal ou un animal, c'est affirmer que le moins i^eut produire \e phis ; c'est supposer des effets sans causes, ou du moins sans causes proportionnées ; c'est par conséquent se payer de mots, ou contredire ouvertement les principes les plus évidents de la raison humaine.
Alors même que Von pourrait concevoir un concours de causes fortuites capables de grouper et d'organiser plusieurs molécules minérales, de façon à reproduire, sinon un organisme infiniment complexe comme celui d'une abeille ou d'une fourmi, ce qui parait par trop invraisemblable, du moins un organisme relativement simple et élémentaire, comme ceux de nos infusoires ou autres végétaux microscopiques ; alors même qu'on pourrait supposer ce petit organisme artificiel mû et agité par des forces extérieures qui simuleraient la vie, vous n'auriez pas encore produit un être vivant, mais seulement un automate incapable de se mouvoir tout seul et de vivre. De même qu'il ne suffirait pas de faire une boule de terre par-
faitement ronde et de la lancer dans l'espace pour affirmer qu'elle marche toute seule.
Bien loin de regarder le principe de vie, la force vitale, comme un effet de l'organisation, nous avons déjà démontré, à la suite d'Aristote et de S. Thomas, qu'il fallait considérer, au contraire, l'organisation matérielle de l'être comme un résultat de ce principe intérieur d'activité vitale.
Mais, dans cette hypothèse, la théorie de la génération spontanée ne devient-elle pas encore plus invraisemblable ? Non ; au contraire : elle va devenir plus facile à expliquer. Il suffit de se rappeler la grande distinction de l'acte et de la puissance : toute chose, dans la nature, peut exister dans l'un ou l'autre de ces deux états.
Par conséquent, certains principes de vie pourraient bien avoir été cachés, par le Créateur, dans la matière ; et s'il était jamais constaté qu'ils sont venus à éclore spontanément, nous pourrions répondre avec assurance : donc, ils y étaient déjà^l'étatj^aten^ s. Pourquoi, selon la belle pensée de S. Augustin (1),
que S. Thomas est loin de désapprouver, certains êtres vivants, — peut-être toutes les plantes et tous les animaux, — n'auraient-ils pas été créés par Dieu à Vétai potentiel Pourquoi Dieu n'aurait-il pas pu déposer dans certaines parties privilégiées de la nature physique des virtuosités latentes, essentiellement distinctes des forces physico-chimiques, qui dans des circonstances favorables, pourraient passer de la puissance à l'acte et produire des manifestations vitales ?
Et si ces molécules privilégiées d'hydrogène ou de
(1) « Minuta animalia non fuerunl hoc sexto die creata formaliter, sed potentialiter et quasi in seminali ratione... Ita S. Augustinus, !ib. III, De Genesi, c. XIV ». (Cornélius à Lapide, T. 1,p.66, éd. Vives.) — Cf. S. Thomas, 1% q. 69, a. 2, c.
Augustia
eib.
Thomas.
LA viK i;t L'i:v()iajri()N des i';siM'-:f:p:s 1.1.*)
carbone avaient un jour, sous l'influence d'occasions propices, évolué sous forme de végétaux ou d'animalcules, ce ne serait pas en vertu de l(îiirs pi'opriétés d'hydrogène ou de carbone, mais en vertu d'un pouvoir supérieur, (Tun principe vital reçu d'en haut.
C'est ce que dit expressément S. Thomas en réfutant la génération spontanée d'Avicenne : «Non quod aqua aut terra habeat in se virturcm producendi omnia animalia, ut Avicena posuit, sed quia hoc Ipsum... est ex virtute primitus elementis data (1) ». Et ailleurs il répète que ces virtuosités ont été déposées dans les éléments de la matière cosmique, dès l'origine, parle Créateur : « In elementis mundi ubi simul a principio productic sunt, sicut in universalibus causis (2) ».
Tonte la difficulté de l'hypothèse consiste à expli- objection quer comment une forme organique pourrait se trou- réponse, ver dans une matière inorganique, puisqu'on définit l'âme: Vacte pretnie?^ d'un corps organique capable de vivre. Cette difficulté a paru assez forte aux yeux de certains néo-scolastiques pour leur faire admettre que cette matière ne serait pas absolument inorganique, mais qu'elle aurait reçu de Dieu un commencementd'organisation, au moins à un degré infinitésimal et invisible.
Mais cette concession ne nous parait pas imposée par des raisons invincibles. La définition alléguée ne i s'applique qu'à l'âme en acte et nullement à l'âme en 1 pwmanc^ouvirtuelle(3).Assurémentilrépugnequ'une J
(1) s. Thomas, Sum. /A., I, q. 71, ad 1. — L'inlluence de l'humidité, l'action de la oi^ialeur, du soleil et des astres ne seraient donc, pour S. Thomas, que des causes secondaires, des conditions physico-chimiques du phénomène en question.
(2) S. Thomas, 1% q. 115, a. 2, c.
(3) « Anima (inactu) non est in semine, quia, cum anima sit actus corporis organici, ante qualem cumque organisationem corpus susceptivum animse esse non potest ; sed est in semine virtus quœdam animae, quae agit ad animam (actu) producendam. » S. Thomas. De pot., q. 3, a. 12-
matière non organisée et non vivante ait la vie en acte ; c'est contradictoire; mais il ne répugne nullement qu^elle l'ait en puissance virtuelle. Loin de là, le principe vital, étant essentiellement un principe formateur des organes ou organisateur, doit être logiquement et chronologiquement conçu avant toute organisation. Ce n'est pas qu'il puisse être conçu hors de la matière et indépendant de la matière ; car il n'est pas spirituel; il n'existe et n'opère que dans la matière, parla matière, et dans la dépendance des matériaux plus ou moins aptes qu'on lui fournit ; mais, puisque c'est lui qui organise et façonne Tembryon, il doit se trouver tout d'abord dans une matière non organisée, pourvu qu'elle soit organisable; en sorte que «lec/îao5estlepremierétat des êtres organiques», comme nous l'enseigne la science moderne. C'est aussi la conclusion de S. Thomas : « Virtus illa activa non est anima, nisi in virtute... Et ideo non oportet quod ista vis activa habeat aliquodorganum in actu, sed fundaturinipso5p^r^^^^inclusoinsemine(l). » •J'ai souligné le mot de spiritu, pour bien faire remarquer que le S. Docteur, dans son langage si énergique et parfois si hardi, ne craint pas de comparer cette virtuosité formatrice, tantôt à une activité spirituelle et inorganique ; tantôt, à une activité intermédiaire entre les puissances organiques et inorganiques : « Virtus formativa, nous dit-il, a Philosopho vocatur intellectus propter quamdam similitudinem ; quia sicut intellectus operatur absque organe, ita et illa virtus (2). — Hsec autem (virtus formativa) utitur aliqtio corpo7^ali in sua operatione... (et ideo) média est inter intellectum et vires organicas (3). »
(1) s. Thomas, \\ q. 118, a. 1 ad 3™.
(2) s. Thomas, De Pot., q. 3, 9, 1%^ .
(3) S. Thomas, 2 Sent., Dist. 18, q. 2, a. 3, c.
LA VIE ET l'Évolution des espèces 157
Enfin pour achever de coniprendi'e hi rôle de c(îLle virtuosité vitale dans la matière inorganique, il sufliraiLde se rappeler que les formes supérieures, contenant virtuellement les formes inférieures, comme dans la hiérarchie des nombres, les formes vitales doiventcontenir les formes inorganiques (1). Cette virtuosité vitale serait donc une forme en acte quant à ses opérations inférieures , et en puissance seulement quant aux opérations supérieures. Elle jouerait dans la matière, à la fois le rôle de forme et celui de moteur : «Virtus formativa est magis per modum motoris quàm per modum formae, etsi forma materiae aliquo modo sit(2). »
Cette conception d'une virtuosité vitale dans une matière non organisée, mais pourtant organisable, n'a donc rien de trop obscur, ni d'impossible pour la puissance absolue de Dieu. Expuca-
L'explication donnée par Aristote est, au fond, tout d'Àdsà fait semblable. Son génie, qui se plaît à contempler cette belle nature partout vivante et féconde, croit surprendre la vie cachée jusque dans ses replis les plus secrets. < Tout est plein d'âme et de vie ! » s'écrie-t-il.
Parole que Leibnitz aimera à redire, etque la science moderne semble avoir plutôt confirmée que contredite, en la précisant davantage sous le nom de « panspermie atmosphérique ».
Mais laissons la parole au Philosophe, il va nous dire très clairement comment il faut entendre la génération spontanée.
D'abord, il tient à nous avertir que, lorsqu'on répète que c'est la corruption qui produit telle plante ou tel insecte, ce n'est là qu'une manière de parler : « Ce
(1) « Corpus per animam et est corpus, et est organicum, etestvivens ». S. Thomas, 1», q. 75, a. 45, ad 1"».
(2) s. Thomas, 2 Sent., Disl. 18. c. 3, a. 2.
158 ETUDES PUILOSOPHIQUES
n'est pas que réellement aucun être vivant puisse venir de la corruption ; mais il naît par la coction (ou fermentation). La pourriture et la matière pourrie ne sont que le résidu de ce quiasubi la coction préalable (1).» Cette restriction est déjà bien remarquable ; mais laissons-le poursuivre sa pensée, et voyons comment il va distinguer les conditions physico-chimiques, ou, si l'on veut, les auxiliaires de la vie, du principe même de la vie-
« Les animaux et les plantes naissent (spontanément) dans la terre et dans Feau, parce qu'il y a de l'eau dans la terre, parce qu'il y a de l'air dans l'eau, et que dans tout cela il y a une chaleur vivifiante, de sorte que l'on peut dire que tout est plein d^'âme et de vie. Aussi les êtres ne tardent-ils pas à s'organiser dès que cette chaleur est circonscrite et renfermée en eux. Les corps liquides venant à s'échauffer, la chaleur se concentre, et il se forme une sorte de bulle d'écume, etc.. »
Telle est la description physiologique des premiers phénomènes, dans ce qu'ils ont de plus apparent. Mais l'explication est encore incomplète. Pourquoi va-t-il sortir de cette fermentation une moisissure ou un infusoire, plutôt qu'un insecte ou un poisson?Est-ce par hasard ? Non, certes : Aristote a toujours vigoureusement combattu et flagellé les partisans du hasard ; sa réponse sera tout autre.
« Les différences, nous dit-il aussitôt, qui font que
\ le genre d'êtres produits est plus ou moins parfait, ré-
\ sultent de la capacité du principe vital et de la manière
dont il est circonscrit dans la matière. Les causes du
(1) « Nihil autem gignitur putrescens, sed coctione ; putredo vero et putridum, excrementum rei concoctœ est. » (Aristote, I)e Generatione, l. III, c. 11, § 14).
LA VI K !-:t l" Évolution des esi-èoks
pliéiioiiiôuo sont les milieux elle corps qui y est reiiferiné (1). »
Ainsi, d'après Aristote, la véritable causo de ces générations dites spontanées, c'agt lepi'mcipe vital yirtuellement^çpntcnu dans les corps ; et la cause qui fait éclore telle ou teirëTariétéTTétres, c'est à la fois l'espèce ou la capacité de co principe vital et la nature des milieux où il s'organise. Les milieux et le corps sont eneiïet, à des titres différents, les deux facteurs véritables de toute évolution, comme la science le proclame encore aujourd'hui.
Et ce n'est pas seulement dans un passage isolé que le Stagirite explique ainsi la génération spontanée ; nous pourrions citer plusieurs autres textes non moins significatifs. En voici un que nous empruntons au Traité des Parties et qui ne laissera plus aucun doute sur sa véritable pensée.
Après avoir, suivant la comparaison qui lui est familière, assimilé le principe vital à V art de la construction qui se trouverait dans les matériaux du navire^ il ajoute : « On peut penser que pour les êtres qui semblent naître spontanément, il en est identiquement de même que pour les choses produites par l'art... C'est Vart qui est la raison de l'œuvre, et non pas la matière ; et il en est de même pour les choses que le hasard produit, puisque tel estl'art, telle est l'œuvre produite (2) ». — Il y a donc, sous les apparences du hasard ou de la génération spontanée, un art caché dans la matière,
(1) At ptèv ouv Ztccfopc^i toj TtixiMTspo'j shui To yî'voj */aî àrtaôripo-j TÔ (TvviCTâtxsvov èv rn 7TsptX-/]-^ît rviç à^X"'?; ^vj? 'lijyi/.Yiç icrru ' tovtou §s •Aat oé tÔkoi utTioi y.ui to (tm^cc to irspùcc^ouvô^Bvov . (Arislote, De gêneratione, 1. III, cil, § 15).
(2) « Quin etiam in iis qu?o sponte fieri videntur,eocIem modo se habet res ut et in iisquae arte fiunt... ; ars autem operis ratio est sine materia, fortuitis quoquo ratio similis est ; ut enim ai s se habet, ita existant » {De partibus, 1. 1, c. 1, § 16).
l'œuf.
un principe latent de vie, dont l'opération et la finalité se manifestent dans des conditions déterminées.
Aussi, quelques pages plus loin, le même philosophe pourra-t-il conclure que « tout ce quinaît et seprodidt provient de quelque chose ettend à quelque chose ; il va d'un principe à un principe; il part d'un premier principe qui le met en mouvement et qui a déjà luimême une certaine nature, pour arriver à une certaine forme, ou à telle autre fin de ce genre... Ce n'est pas l'induction seule qui nous le démontre, c'est encore la raison qui nous l'atteste (1) ».
i.a vir- S'il en est ainsi, et que la génération spontanée ne '"'et'^ soit que Téclosion dans un milieu favorable, d'un principe de vie contenu, à l'état virtuel, dans une molécule inorganique, ne peut-on pas dire que cette molécule est une véritable semence, un petit œuf?
Non, cela ne serait pas exact, quoiqu'il soit légitime de les rapprocher à un certain point de vue, et de leur attribuer un rôle à peu près semblable.
Après avoir rappelé le rôle de la semence et dit qu'il renferme en puissance l'espèce qui en sortira : « Semen enim habet potestate speciem », Aristote ajoute « que toutes les choses qui se produisent spontanément agissent d'une manière semblable au germe. Ce sont toutes celles dont la matière peut se donner à elle-même un mouvement propre analogue à celui que le germe lui-même détermine. Quandleschosesnesontpasdans ce cas (qu'elles ne portent pas comme le germe, en puissance, un principe intérieur de mouvement spontané), elles ne peuvent jamais être produites spontanément,
(1) « Nec in inductione tantum patet res ita se habere, verum etiam ratione : omne enim quod gignitur, ex aliquo etad aliquid suam generationem deducit, et a principio ad principium pergit, hoc est ab eo quod primum movet et naluram jam aliquam obtinet, ad formam aliqiiam, aut talein quempiam finem alium ». (De partibus, 1. II, c, 1, § 5).
LA VI K I:T l'kVOLUTION DKS ESl'KCKS iOl
mais sculeiiKîul par uni; cause extérieure (génératrice). »
Le principe du inouvenK^nL vital se trouve donc non seulement dans le germe ou dans l'œuf, mais encorit dans cette molécule minérale que Ton supposerait capable de s'organiser spontanément : tel est leur trait de ressemblance.
Quant auxdillerences, elles sont aussi manifestes. La graine ou l'œuf portent en eux une certaine structure, une certaine organisation, tandis que la molécule dont il s'agit serait complètement inorganique, et capable seulement de s'organiser. De plus^ et cette remarque est importante, l'œuf est essentiellement quelquechose d'héréditaire ;iln'yapasd'œuf sansparents, pas plus que d'hérédité sans ancêtres. Un œuf spontané est une contradiction manifeste.
« L'œuf, d'après Claude Bernard, représente une sorte de formule organique qui résume les conditions évolutives d'un être déterminé, par cela même qu'il en procède. L'œuf n'est œuf que parce qu'il possède une virtualité qui lui a été donnée par une ou plusieurs évolutions antérieures dont il garde en quelque sorte le souvenir. Cest cette direction originelle, qui n'est qu'un atavisme plus ou moins prononcé, quel'on doit regarder comme ne pouvant jamais se manifester spontanément et d'emblée. Il faut nécessairement une influence héréditaire (1). »
Aussi Claude Bernard faisait justement observera M. Pouchet qu'il aurait paru moins déraisonnable en soutenant la génération spontanée d'un être à l'état adulte, d'un organisme, que la génération spontanée d'un œuf.
Nous retrouvons les mêmes vues, la même remar-
(1) Glande Bernard, Rapport sur les progrès, p. 104. La vie
que, dans Aristote. Examinant au point de vue scientifique, rhypothèse de certains matérialistes transformistes et athées-, dont il ne partageait nullement les opinions, il s'exprime ainsi :
« Si, pour expliquer la création des hommes et des animaux, l'on admettait qu'ils sont sortis (spontanément) de la terre, comme quelques naturalistes le soutiennent, ils n'auraient pu en sortir que de l'une de ces deux manières : ou ils seraient issus d'un organisme (1) primitif, ou d'un œuf.... Or il est de toute évidence que de ces deux modes de génération (spontanée), il n'y en a qu'un seul qui soit possihle. La génération (spontanée) par les œufs, est celle que la raison admettrait le moins aisément (2). :»
Il est clair, en effet, qu'un œuf suppose une mère, ce qui ne ferait que reculer la difficulté ; qu'il suppose en même temps des provisions alimentaires léguées par héritage, ce qui rendrait contradictoire la supposition d'un héritage sans ancêtres.
Conclu- Concluons donc que, si la génération spontanée peut être entendue d'une manière contradictoire et absurde, elle peut être entendue d'une manière qui la rende absolument possible. Elle n'est plus un effet sans cause, puisque nous supposons, avec Aristote et S. Thomas, dans la matière minérale, une virtuosité latente ; elle
(1) Le mot axwXvîÇ, vermis, que certains traduisent par larve, a été défini par Aristote : « id ex quo toto totum animal gignitur ». L'animal en sort complètement organisé; tandis que de l'œuf il ne sort qu'en voie d'organisation. En outre, tout son contenu a été employé à le faire naître, tandis que dans l'oeuf une partie (le blanc) fait naître le poussin, une autre (le jaune) le nourrit. (Aristote, De générât. , l. II, cl.) — Il est donc assez inexact dédire comme M. Philibert que d'après l'opinion d'Aristote, (( tous les animaux ont dùapparaitre d'abord sous la forme de petits œufs, analogues à ceux qui produisent les larves d'insectes ». {Du principe de vie, p. 50.)
(2) Aûo TjOÔTTwv •ytvsarôat tov stsjOov ' ^ yàp wç crx';ô)>vjxo; (TWJtcrTCiuiv'jM To TTorTiTov, Yi èÇ wojv.... îv'koyO'j Tc?v §uoîv TOVTOiv gtvKi T/)v érgûav, œavsjoôv * ïjttov §'e;^si lô-yav h. twv wwv . (Aristote, De generatione^ 1. III, c. 11.)
sion.
LA VU-: ET l'Évolution dks ehpècks 103
n'est plus une hypotlK'iso iiiii)i()in jiLIm'mî, j)uis([uo supposer dans lauiatiore une virluosito lal(3uL(i supf'irieiire à sa nature iuor^auifîue, c'est faire éclater davantage la nécessité d'une action divine et providenticdle ; enfin, elle n'est pas nécessairement favorable à l'évolutionisine, puisqu'on peut supposer que ces molécules contenant la vie en puissance ont été créées par Dieu en nombre égal à celui des espèces vivantes. Les espèces auraient été ainsi virtuellement distinctes dès l'origine.
Quoi qu'il en soit de ces possibilités théoriques, revenons au fait scientifique : il n^'y a pas de génération spontanée ; et redisons avec confiance cette affirmation de la science moderne : « Omne vivum ex .vivo ».
Si jamais cette science, par un de ces retours inattendus dont son histoire est coutumière, venaità faire volteface, et à changer de thèse, nous serions encore prêts à lui tenir tête. La discussion qui précède nous aura fait comprendre que la philosophie spiritualiste (1) n'arien à redouter de la « génération spontanée », en même temps qu'elle nous aura fait pénétrer un peu plus avant dans le mystère de l'origine et de la nature de la vie.
Une autre hypothèse sur Torigine des êtres par hé- La térogénie est celle que Buffon a introduite dans la scien- ^^SSi? ce, sous le nom de système des molécules organiques. Buffon. Au premier abord elle parait être aux antipodes de la génération spontanée, puisqu'elle semble nier la possibilité même de toute génération et de toute destruction pour les molécules ou cellules vivantes ; cependant, selon lajuste remarque de M. Flourens, l'auteur n^en a pas moins reproduit, dans son Histoire natu-
(1) Certains auteurs s'abusent donc étrangement en répétant que <( cette tjuestion domine toute religion, toute phihsnphie et tout ordre social ».
relie, toutes les méprises des anciens au sujet de la génération spontanée (1).
S'inspirant de la théorie leibnitzienne des monades, et peut-être aussi des idées analogues, récemment émises par Maupertuis, sur l'attraction élective des molécules, Buffon imagina que chaque organisme vivant pourrait bien n'être qu'une collection de petits êtres élémentaires déjà vivants et dont les groupements variés détermineraient le mode particulier d'opération.
Ces éléments primitifs, ces molécules organiques, seraient doués d'une vie indestructible ; la mort ne serait que la fm d'un groupement provisoire ; la génération serait le commencement d'un groupement nouveau de ces molécules toujours vivantes et toujours invariables dans leurs propriétés essentielles. En sorte que, d'après cette opinion, rien ne pourrait aspirer à la vie ; les atomes de matière minérale seraient incapables de devenir vivants, même par assimilation ; et les molécules organiques, incapables de naître ou de mourir, seraient également impuissantes à se multiplier.
A ce premier principe, sur la nature des molécules organiques, Buffon en ajoute un second sur le moule intérieur. Ge qui force les molécules à se grouper de telle ou telle manière, c'est le corps de l'animal et de la plante où elles entrent par la nutrition. Dans le corps entier, chaque partie, chaque membre est à son tour un moule secondaire où se modèlent les nouveaux éléments qui y pénètrent: c'est ce qui permet à l'embryon de reproduire si exactement la ressemblance de ses auteurs.
Ainsi, d'après cette hypothèse, les infusoires ou les animalcules qui naissent de la putréfaction, ou dans les infusions de matières organiques, ne seraient que
(1) Flourens, Buffon^ histoire de ses travaux^ p. 79,
(générale.
LA VIK KT l'KVOI.I TION DES ESPÈCKS 105
les molécules de ces anciens organismes animaux ou végétaux, mises en liberté par la mortou la dissociation ,des groupes dont ils faisaient partie. De même, les vers intestinaux qui naissent dans le corj)s des animaux, ceux qui se développent dans l'intérieur des fruits, et une multitude d'autres parasites, ne seraient quelei)roduit de certaines molécules organiques détacliées des groupements antérieurs et s'essayant à des groupements nouveaux.
Ces suppositions furent accueillies favorablement cntique par les savants de cette époque ; on crut même pendant longtemps qu'elles étaient confirmées par les révélations du microscope. Milne-Edwards lui-même partagea cette première illusion, et crut à l'identité des inifusoires et des éléments anatomiques détachés des tissus.
« Lorsqu'^en 1822, nous raconte-t-il lui-même, je commençais à m'occuper de ces questions, les microscopes qui étaient entre nos mains étaient si mauvais qu'on étaitexposé à unefoule d'erreurs, et qu'en voyant des animalcules, en apparence très simples, se montrer dans les infusions, à mesure que des particules d^une forme analogue se détachaient des tissus organi- .ques en macération, on pouv^ait être facilement induit à croire que c'étaient ces particules elles-mêmes qui, en devenant libres, constituaient des infusoires. Dans quelques circonstances, il était même très difficile de ne pas s'en laisser imposer par des apparences trompeuses (1) ».
« Plus d'un observateur a cru avoir été témoin oculaire de la transformation de ces particules en monades ou en kolpodes, par exemple. Mais aujourd'hui, ajoute le célèbre naturaliste, on sait que cette identité
(1) Milne-Edwards, Leçons sur la physiologie, t. VIII, p. 278.
de structure n'existe pas ; que dans l'immensité de la majorité des cas, sinon toujours, les animalcules microscopiques ont, en réalité, une structure très complexe, et ne ressemblent aux molécules organiques en question que par leur petitesse et leurs formes arrondies; enfin, on sait aussi que les infusoires se reproduisent comme le font les autres animaux ou plantes ; et, dans l'état actuel de nos connaissances, rien ne vient à l'appui de l'hypothèse de leur production par nécrogénésie. »
Voilà donc le système des molécules organiques ruiné dans ses applications scientifiques qui paraissaient les plus simples et les plus naturelles ; nous allons le voir ruiné pareillement dans ses principes eux-mêmes.
Critique Et d'abord, le principe prétendu qu'il n'y a ni mort premier fil géuératiou véritablcs, que tout ce qui doit vivre
principe. j '• > •
est deja vivant, au moins dans ses éléments constitutifs, en d'autres termes, que la matière brute ne saurait devenir vivante, et que les cellules vivantes ne sauraient retourner au monde minéral, est aujourd'hui un principe insoutenable, condamné par l'unanimité des savants contemporains.
La nutrition de l'animal et de la plante ne ressemble nullement à une opération par laquelle ils sépareraient, dans le bol alimentaire, les molécules déjà organiques et vivantes pour les absorber, et les molécules inorganiques pour les expulser (1). Non: la nutrition de l'être vivant consiste en ce qu'il s'assi- ( mile la matière brute ou la matière morte, pour la ren-
dre vivante et pour fabriquer ensuite de toutes pièces de nouvelles cellules.
(1) D'ailleurs cette manier ■ d'expliquer la nutrition serait inapplicable aux molécules organiques elles-mêmes. Ces molécules seraient donc à la fois (les êtres vivants et incapables de se nourrir : ce qui est conii. dictoire.
LA VIK KT L'KVOLUTION DKS ESPÈCEb KH
Avec d(i l'eau, (le Tacide carliouique, des sels ainmoniacaux eL autres uiatières niin(!ral(3S, les plnril(;s élaborent continuelleuienL les coniposés chirni(juns qui leur sont nécessaires pour fabriquer des tissus vivants, des tiges, des bourgeons, des graines, etc.
La preuve en a été mille fois répétée ; on se rappelle peut-être encore les fameux haricots de Boussingault, qui germaient et grandissaient sans puiserleur alimentation dans aucun détritus organique, mais uniquement dans du sable calciné humecté d'un peu d'eau distillée.
Il est donc certain que, sous l'influence de la vie, la matière inorganique peut devenir vivante, et qu'après avoir vécu un certain temps, elle finit par faire retour au monde minéral.
Quant au second principe, celui du moule intérieur, critiqu il ne jouit plus d'aucun crédit parmi les savants. S'il secopd expliquaitfacilement certains faits, tels que la ressemblance parfaite de l'enfant à son père ou à sa mère, il n'expliquait pas les cas, beaucoup plus nombreux, où l'enfant ressemble aux deux parents à la fois, ni ceux où il ne leur ressemble pas du tout, par exemple les cas d'atavisme, de génération alternante, ni enfin les cas de métamorphose, oùie papillon ne donne jamais naissance à un papillon semblable mais à une chenille, et celle-ci à une nymphe.
Il n'explique pas davantage les cas d'hétérogénie qui nous occupent. Lorsqu'un infusoire naît dans une infusion de foin, lorsqu'un ver se forme dans un fruit ou dans le corps d'un animal, on ne peut dire que c'est le fruit ou l'animal qui ont été le moule. D'où vient donc que les molécules détachées des tissus ont produit cette espèce de ver, plutôt que telle autre ? Quelle force directrice a présidé à leur arrangement?
h^w^oule intérieur aeBulfonadonc été abandonné
du
con
principe.
comme une conception, ingénieuse peut-être, mais qui Ce n^était pas l'expression exacte des faits. Il ne reste plus
qui reste ^ ■"■ .
de l'iiy- aujourd'hui de ce célèbre système qu'une seule partie : celle qui considère notre corps comme un agrégat de cellules vivantes. Et encore cette conception, dans la pensée de Buffon, était-elle exagérée d'une manière dangereuse et même fausse, pour deux raisons :
1° Parce que le corps de l'animal ou de la plante n'est jamais formé par une association de cellules préexistantes, mais par la multiplication ou plutôt la différenciation d'une cellule-mère unique à l'origine.
2° Parce que ces nouvelles cellules, bien loin d'avoir une vie propre et individuelle, ne vivent d'abord que de la vie de leur mère, qui leur partage ses fonctions physiologiques. Si elles ont une vie propre, ce n'est encore qu'en puissance et à l'état latent. En sorte que ranimai n'est nullement une collection d'individus, mais seulement une collection d'organes sousl'empire du même individu et de la même forme substantielle.
Inutile de prolonger davantage une discussion sur un système à peu près démodé, quoiqu'il pût encore prêter le flanc à plus d'une grave critique. Nous nous contenterons de citer le jugement qu'en a porté Cuvier et que la postérité à pleinement ratifié: Juge- « Le système de Buffon sur les molécules organi- "de° ques et sur le moule intérieur, outre l'obscurité et l'espèce de contradiction dans les termes qu'il présente, paraît directement réfuté parles observations modernes, et surtout parcelles de Haller et de Spallanzani. Mais son éloquent tableau du développement physique et moral de l'homme n'en est pas moins un très beau morceau de philosophie, digne d'être mis à côté de ce qu'on estime le plus beau dans le livre de Locke (1) >.
(1) Biographie universelle, article Buffon.
Cuvier
LA VIT, ET l'Évolution dks espèces 100
Nous n'avons qu'à nous rallier à une appréciation si compétente et si impartiale.
En conséquence, nous n'admettons pas plus la nécrogénésie que la génération spontanée; et lorsque le mode de production de quelque insecte nous paraîtra obscur ou dillicile k expliquer par la filiation de parents semblables, nous confesserons notre ignorance, et attendrons, plein de confiance dans l'universalité de cette loi de la nature : omnevivumex vivo, que le progrès de la science nous Tait expliqué plus clairement.
Cependant quelques esprits, frappés par l'étrangeté de certains faits que nous allons rapporter, n'ont pu se résoudre à ce parti pourtant si sage. Ils ont essayé de se tirer d'embarras par un nouvelle hypothèse dont nous allons dire quelques mots.
Alors même que les infusoires qui naissent dans les La infusions organiques, ou les vers intestinaux qui nais- me. sent Jans le corps de ?homme, ne seraient l'effet ni d'une génération spontanée, ni d'une réorganisation de débris organiques, pourquoi ne seraient-ils pas produits par le jeu physiologique des organes vivants du végétal ou de l'animal ? ^
Est-il donc si nécessaire qu'un vivant engendre toujours un produit semblable? Un organisme vivant ne pourrait-il pas transmettre le principede vie sans transmettre son type spécifique, sans imprimer aucun trait de ressemblance ? Le produit serait vivant comme ses ancêtres, mais il représenterait un autre type.
Cette descendance supposée d'une souche étrangère spécifiquement différente j a reçu le nom de xénogénie.
Nous ne croyons pas bien nécessaire de combattre cette hypothèse au point de vue un peu abstrait de la
ETUDES PUILOSOPHIQUES
Exposé
des
faits.
possibilité pure. L'étude que nous avons l'intention de faire, dans le chapitre suivant, en nous expliquant le mécanisme de la transmission de la vie, nous fera suffisamment comprendre qu'il est absolument impossible de communiquer le mou vemeriL:^4taLsâ«s en communiquer telle.oa telle espèce. On ne peut donner la vie sansdonner en même temps un typede vie. Or l'ancêtre ne saurait communiquer une espèce de mouvement vital ni un type spécifique qu'il ne possède pas. Autant vaudrait-il supposer qu'un corps froid peut communiquer la chaleur, ou la lumière s'il est obscur.
Quant aux faits scientifiques sur lesquels on a essayé de fonder cette singulière théorie, les voici tels que nous- les résume Milne-Edwards.
Certains vers intestinaux, les helminthes (1) et autres parasites, diffèrent entre eux suivant les espèces d^animaux où ils vivent, et quelquefois même suivant les parties du corps où on les rencontre. Il serait donc aisé de croire que ce sont les organes de ces animaux qui leur ont donné naissance. Souvent les places qu'ils occupent dans les tissus sont situées si profondément et sont si bien fermées de toutes parts, qu'au premier abords on pourrait supposer que de pareils hôtes n'ont pu y pénétrer du dehors. Ainsi on en trouve dans l'intérieur du cerveau, de l'œil, et jusque dans les muscles et dans les os.
Il est aussi à noter que, chez un grand nombre de ces parasites, on n'aperçoit aucune trace d'organes génitaux : ce qui laisserait supposer qu'ils ne se reproduisent pas par les voies ordinaires de la génération.
D'autres fois les helminthes sont pourvus d'un ap-
(1) Les helminthes n'ont pas échappé aux investigations prodigieuses d'Aristote. Il les divise en trois grandes classes qui sont encore celles que reconnaît la science nfioderne, malgré tous les progrès de son analyse. Histoire des animaux (B.-S.-H.), t. II, p. 20n.
LA VIK KT LÏ:VOLUTION DKS KSI'KCKS 171
l)areil de reproduction, et pondent des œufs; mais .dans le lieu (ju'ils habitent, on ne voit pas de petits maître de ces (x^ufs ; et lors rnônie qu'ils naîtraient de ces œufs après leur expulsion au dehors, il resterait (encore à expliquer comment cette progéniture pour- [rait, de là, pénétrer dans le corps d'autres victimes et s'y établir.
Enfin, la plupart de ces parasites ont une conformation très différente de celle des animaux qui vivent 'dans le monde extérieur, et semblent, au premier abord, ne pouvoir être assimilés à aucun de ceux-ci.
Telles sont les considérations principales qui ont porté certains naturalistes à supposer que ces vers j intestinaux étaient engendrés dans les animaux par 'les organes mêmes qui en sont infestés.
Mais aujourd'hui, l'étude si curieuse de ces petits Nouvelles
p . 1 , . , , T décou-
etres a tait d immenses progrès, et Ion peut dire que venes. leur origine n'est plus un mystère pour aucun naturaliste. On sait qu'ils ont tous des organes de reproduction, au moins à l'état adulte et dans la dernière période de leur existence, et qu'ils naissent les uns des autres, comme tous les autres animaux de la création.
Ce qui a si longtemps retardé cette découverte, c'est que la plupart de ces insectes subissent dans leur jeune âge des métamorphoses extrêmement variées, que l'on ne soupçonnait mêmepas, etqui empêchaient de les reconnaître et de les suivre dans tout le cours de leur existence.
Ainsi, par exemple, la larve des méloïdes subit, avant d'arriver à l'état de nymphe, quatre métamorphoses préliminaires. Elle devient d'abord exapode et revêtue de téguments coriaces ; puis elle redevient apode et ses chairs sont molles ; ensuite elle prend la forme d'une pseudo-chrysalide, à téguments coriaces;
172 KTUDES PHILOSOPHIQUES
dans sa quatrième métamorphose, elle redevient à peu près semblable à ce qu'elle était dans la première. C'est alors seulement qu'elle se change en nymphe, et qu'elle achève le cycle des métamorphoses ordinaires.
Une autre cause qui n'avait pas peu contribué à jeter la plus profonde obscurité dans l'étude de l'origine et de l'évolution de ces étranges parasites, se trouve dans leurs perpétuelles migrations. Ils ne peuvent se développer qu'en voyageant, du sein de la terre humide dans le corps d'un animal, puis dans celui d'un autre animal d'espèce différente. Par exemple, le cysticerque du rat, mangé par le chat, devient le ténia de celui-ci ; le cysticerque du cochon devient le ver solitaire de Thomme, etc. Et, chose remarquable, très souvent leurs œufs, pour éclore et se développer, doivent sortir de la résidence où ils ont été pondus et changer de milieu. Ainsi, les œufs des ténias ne se développeraient pas sur le sol, mais ils prospèrent lorsque, ayant été déposés sur les plantes dont se nourrissent les rats et les lapins^ ils sont avalés et portés dans les intestins de ces animaux.
D'autres fois certains parasites s'introduisent dans leurs victimes à l'état adulte. Ils perforent leurs tissus, ils entrent dans les œufs en perçant les coquilles, sans laisser de traces visibles de leur effraction ; ils voyagent dans l'intérieur des animaux, à peu près comme le ver de terre voyage dans le sol humide, traversent les parois de l'intestin ou du péritoine, se logent dans l'intérieur des vaisseaux sanguins et jusque dans l'épaisseur des muscles.
Les observations et surtout les expérimentations ont été multipliées sur ces divers sujets. On a pu suivre les migrations et les métamorphoses de ces êtres singuliers, en les semant artificiellement dans les organismes d animaux propres aies héberger^ et avec
LA VII-: KT I/UVOLUÏION DKS K^PltCKS 173
leur progéniture recueillie avec soin, on;i iiuiiiitfîs fois ro.péto avec succrs les niein(;.s exjxiriences.
C(is essais ont été nuiltiplitîs non seulement sur des chats, des chiens, des lapins, etc., mais encore, paraîtil, sur des êtres humains. Des médecins allemands et suisses ont trouvé des moribonds assez complaisants pour s'y prêter, et certains docteurs amoureux de la gloire ont eu le courage d'exi)érimenter sur eux-mêmes, en avalant nombre de ténias et de cysticerques.
Nous ne pourrions entrer dans de plus longs détails concinsur une question d'ailleurs si intéressante, sans em- «Je MUnepiéter sur le domaine de l'histoire naturelle et de la physiologie. Bornons-nous donc à constater, à la suite de Milne-Edwards, que ces sciences « réprouvent l'erreur de ceux qui, faute de connaître le mode d'introduction de ces parasites dans les organes des animaux, se sont crus autorisés aies considérer, tantôt comme des produits de l'activité physiologique de ces organes, tantôt comme le résultat de la nécrogénésie ou de la génération spontanée ».
On n'a pas encore constaté scientifiquement un seul r cas où l'être vivant ne serait pas issu d'un être vivant spécifiquement semblable ; tandis que chaque fois que I l'origine d'un être a pu être observée, on a toujours! constaté qu'il venait d'un ancêtre semblable à lui.
La loi biologique qui régit aujourd'hui la multiplication des vivants est donc bien la loi de l'homogénésie ; et comme le caractère des grandes lois de la nature, c'est l'universalité, nous avons toute raison de supposer qu'elle ne procède pas autrement pour un animal microscopique que pour un animal gigantesque, autrementpour les animaux encore inconnus de lascienc^, '^"'^ pour ceux qu'il a été possible d'observer et de connaître.
Tout ce qui vit aujourd'hui sur la terre a donc reçu
la vie de ses ancêtres; reste à comprendre ou du moins, à essayer d'entrevoir comment peut s'opérer la transmission de la vie. Mystère peut-être 1 ■ plus profond de tous les mystères de la nature, et qui, de tout temps, a excité au plus haut degré Tétonnement et l'admiration de l'homme, en provoquant la sagacité de son génie par l'aiguillon d'une curiosité respectueuse qui rhonore et qui l'élève. Ce sera le sujet du chapitre suivant.
Transmission de la vie.
€ Dans toutes les œuvres de la nature, il y a toujours place pour l'admiration... Dans tous les êtres, sans exception, il y a quelque chose de la puissance et de la beauté divines ». Le philosophe païen qui a écrit ces lignes nous montre tour à tour l'homme marqué du sceau de Dieu, « participant du Divin plus que tous les autres êtres (1) », grâce au don sublime de l'intelligence qui le distingue entre tous ; et puis, tous les êtres vivants, même les plus dégradés, « reproduisant leur semblable, Fanimal un animal, la plante une plante, afin de participer à l'Éternel et au Divin, autant qu'ils le peuvent... ; et comme ces êtres ne peuvent jouir de l'Éternel et du Divin par leur propre continuité, puisqu'ils sont périssables, chacun d'eux y participe pourtant, dans la mesure où il le peut, par la perpétuité de son espèce (2). »
Rien de plus merveilleux, en effet, dans les corps vivants, que cette faculté qui les distingue, de pouvoir communiquer leur vie et leur ressemblance à des portions de matière qui n'avaient jamais vécu et qui paraissaient à jamais incapables de vivre. Merveilleuse dans sa fin, qui est l'imitation de l'éternité et de la fécondité divines, cette puissance n'en est pas moins merveilleuse dans les moyens qu'elle emploie.
(1) Aristote, De partibus animalium 1. I, c. 5, § 5 ; — 1. II, c. 10, §3.
(2) « Simile sibi procréant, animal quidenn animal, planta autem plantamjitquoari possunt.aeternitatis divinitatisqueparticipia fiant, Quum igitur quoad continuitatemaeternitalis diviiiitatisque participiafieri nequeant, 7uia fieri ncqnit ut mortalium quidquam idem unumque numéro perstet quatenus unumquodque participare potest, sin particeps fit... numéro quificm non unum, spenie autem unum. » (Aristote, De anima, I. II, c. 2 ; — Degeneratione animalium, 1. II, c. 1.)
Mcrvfli leiis»,'
puissan ce.
L'cmlioî te ment
Quel est donc le secret de cette étonnante fécondité de la force vitale ? Comment la vie peut-elle communiquer la vie ?
En réponse à cette redoutable question, Aristote, après des recherches scientifiques prodigieuses pour son époque, après des études profondes d'anatomie et de physiologie comparées sur les divers phénomènes de reproduction, a proposé une théorie bien remarquable, qui supporte le parallèle avec toutes les autres, anciennes ou modernes, et que les découvertes les plus récentes^, bien loin d'ébranler, semblent avoir fait briller d'une lumière encore plus vive. Amis et adversaires d'Aristote, tous les savants, avec une unanimité bien digne de remarque, s'accordent aujourd'hui pour admirer le traité de la génération des animaux comme un véritable chef-d'œuvre d'érudition, de science et de philosophie ; et J-B. Dumas, en plein XIX' siècle, n'hésitait pas à proclamer « qu'Aristote est peut-être le seul naturaliste qui se soit fait une notion judicieuse du phénomène de la génération. » — Nous allons voir si ce magnifique éloge n'a rien d'excessif, et dans quelle mesure il a été mérité.
Une manière très simple, en apparence, d'expliquer "r^ les mystères de la nature, et qui a été connue à toutes germes. ^^^ époqucs, cousistc à Ics uler, sous une forme plus ou moins déguisée. Nous avons vu nier la réalité objective de l'étendue et des autres sensibles ; l'action des corps les uns sur les autres et l'action réciproque du corps et de l'âme, se sont évanouies, sous nos yeux, dans un vain simulacre d'harmonie préétablie ; et ainsi de presque tous les autres problèmes philosophiques qu'il était plus commode d'esquiver que de résoudre. Le problème qui nous occupe, ne pouvait
LA VIE ET l'Évolution des esi»p':ces 177
échapper au sort de tous les autres. Il s'est trouvé, depuis ArisLote jus([u*à nos joui'S, des philosophes, et môme des [)hysiologistes, ])our souteuirque la vie ne produit pas la vie ; qu'il n'y a pas de naissance véritahle ; et que tous les êtres qui naissent préexistaient déjà depuis Tori^^ine du monde. C'est la théorie (le la préexislence ou de remboîtement des germes. Leibnitz^ Perrault, BulFon, Ch. Bonnet, lialler, Cuvier lui-même, pensaient que le premier individu de chaque race avait dû contenir en son sein, emboîtés les UQS dans les autres, les germes de tous les individus auxquels il devait donner le jour, dans toute la série des siècles ; en sorte que chaque individu nouveau ne serait que le grossissement de l'être miniature déjà contenu, de toutes pièces, dans son ancêtre.
Ainsi le premier homme devait contenir^ non pas seulement d'une manière virtuelle ou, si Von veut, par une virtuosité immatérielle, mais d'une manière physique et actuelle, les germes préformés de tous les millions et milliards d'individus qui ont existé, qui existeront, ou qui auraient pu exister dans tout le cours des siècles.
Si l'on applique cette hypothè^ à certains animaux, invrai tels que le hareng, la morue et autres poissons qui pro- bïïë duisent 8 à 9 millions d'œufs à chaque ponte, nous arrivons à un total de germes préexistants dans le premier de ces poissons, dont le chiffre effraye notre imagination et contredit toutes les vraisemblances, car la réunion de tous ces germes eût dépassé de beaucoup le volume du poisson lui-même (1).
(1) On peut en juger par le calcul suivant qui n'est pas sans analogie avec le premier. On a calculé qu'un hareng dont la postérité ne subiiait point de pertes formerait, à la 22*^ génération^ une masse dix fois plus considérable que le volume de la terre. (Coutance, Lutte pour l'existence^ p. 213-238).
La vie 12
178 ÉTUDES PniLOSOPUlQUES
De plus, si tons les germes étaient préformés depnis la création, suivant des types fixés à l'avance, comment dire que le fils a été engendré par son père ? comment expliquer surtout qu'il porte l'empreinte et la ressemblance d'un père et d'une mère librement unis pour lui donner le jour, et que cette ressemblance s^étende parfois j usqu'à reproduire leurs difformi tés accidentelles ? Il deviendrait bien difficile d'expliquer désormais l'apparition et les variations de certaines races et tribus. Il serait surtout impossible d'expliquer les phénomènes d'hybridation. Comment le mulet peut-il sortir du cheval et de l'âne ? Le germe du mulet serait-il préformé dans le cheval on dans l'âne ? Et si chaque animal doit porter en son sein,' non seulement les germes de son espèce, mais encore les germes de toutes les espèces hybrides et de toutes les races métisses qu'il plaira à la fantaisie de l'homme de produire, l'hypothèse ne devient-elle pas de plus en plus monstrueuse (1) ? Contre- Gc u'cst pas, assurémcut, la seule objection qui ait faits, été faite à l'hypothèse de la « préformation des germes » ; mais la meilleure manière de la réfuter consiste encore à rappeler ses partisans à l'observation plus exacte des faits.
Il y a d'abord un fait fondamental qui domine toute la biologie : c'est ce que nous avons appelé le tourhillon vital ou la réformation incessante de tous nos organes. Voici par exemple une expérience sur la formation des os. Vous soumettez un animal à un régime
(1) Voici en quels termes S. Thomas réfuie cette hypothèse de la préformation : « Sic semen esset quoddam parvum animal in actu ; et generatio animalis ex animali non esset nisi per divisionem, sicut lutum generatur ex luto. Hoc autem est inconveniens. Relinquitur ergo quod semen non sit decisum ab eo quod erat actu totum, sed magis in potentia totum, habens virtutem ad productionem totius corporis, derivatatn ab anima generantis.... Virtus nutritiva dicitur deservire generativse, quia id quod est conversum per virtutem nutritivam, accipitur a virtute generanti ut semen ». (S. Thomas, Sum. th., I, q. 119, a. '2, c).
LA viK KT i/i:v()Hiii()N DKs i:si'|':(:ks M'.)
niolé de ^^aranco, et vous observez que les os grandissent par la superposition d'une nouvelle couche de couleur rouge. Vous suspendez le régime de garance et la couche suivante redevient blanche... Mais pendant ((ue l'os se recouvrait découches successives, on voyait disparaître graduellement les parties ancieruKis placées à l'intérieur. Si bien, qu'au bout d'un certain temps, l'os primitif a disparu complètement, et un os lout nouveau s'est substitué au premier. Il est donc faux de dire avec nos adversaires que nos organes préexistent de toute éternité, et qu'ils ne font que grossir et s'allonger tout en restant les mêmes. Ils ne préexistent pas puisqu'ils se créent sans cesse.
Mais ce sont les phénomènes d'embryogénie qui sont encore lesplus instructifs. Suivantla juste observation d'Aristote : « la moindre étude de ces phénomènes nous fait voir que toutes les parties du corps ne sont pas formées à la fois. Dès le premier instant, certains organes se montrent, tandis que d'autres n'apparaissent pas encore. Et qu'on ne dise point que c'est à cause de leur petitesse qu'on ne les aperçoit pas ; car le poumon, qui est plus gros que le cœur, ne se montre qu'après le cœur, dans ces premiers développements de la génération (1) ». ^
Les naturalistes modernes nous tiennent aujourd'hui le même langage. Aidés des appareils microscopiques les plus puissants, ils n'ont jamais pu découvrir dans un œuf fécondé, au début du développement embryogénique, rien qui eût la moindre res-
(1) Ort jxsv ouv où^ ccyLXf noù rvj uliB-fiaiL sart ^«vepôv * rà /^zsv ■yô-o œat'vsTai Ivôvra ^'5yj twv ^oûlco^j Ta â'ou. Ort §'où §tà ptx^oTïjra où fcû- VcTat, 6-^)ov ' pLctÇwv yàp zh uéysOoç wv ô ttâî-j^cov rriç y.up^iug varspo'? cpai'vîTat Tvîç xa^Sîaç sv rn èç, »-p//ii ysveo-£«. (Aristote, De generatione, LU, cl.)
semblance avec la forme du jeune poussin qui en devait sortir (1).
« Cette hypothèse delapréformation, nous dit Milne- Edwards, ne pouvait satisfaire les observateurs qui étudiaient d'une manière approfondie les phénomènes embryogéniques ; dès qu'ils eurent commencé à s'occuper sérieusement d'observations de ce genre, ils furent conduits à considérer la formation du jeune animal comme le résultat d'une sorte de construction progressive, au moyen de laquelle son organisme s'enrichissait successivementde partiesnouvelles ajoutées à celles précédemment constituées. On a appelé épigénèsece mode de développement de l'embryon. Harvey, dont le nom est célèbre à plus d'un titre, fut un des premiers à nous montrer que le travail embryogénique présente ce caractère. Wolff, dont les recherches ont une grande valeur, mitcefait encore mieux en lumière, el tous les travaux de même ordre dont la science a été enrichie depuis un demi-siècle sont venus en fournir de nouvelles preuves. L'hypothèse de l'évolution (ou préformation) est donc irrévocablement abandonnée aujourd'hui, et le système de l'épigénèse est considéré par tous les physiologistes comme l'expression de la vérité (2). »
Décou- Ainsi, chaque fois qu'on a pu observer avec le midu croscope le germe d'une plante ou d'un animal à son
"cope!" premier début, on a toujours constaté qu'il était formé d'une simple cellule ou d'une vésicule élémentaire^ que l'on appelle souvent vésicule germinative ou vésicule embryonnaire. Cette cellule d'apparence gélatineuse,
(1) Ne pas confondre l'œuf ou le germe avec la graine. Celle-ci est déjà un embryon qui contient la miniature du végétal. On y trouve le rudiment de la racine ou radicelle^ le rudiment de la tige ou tigelte, le bourgeon terminal ou gemmule et les premières feuilles ou cotylédons.
(2) Milne-Edwards, Leçons sur la physiologie, t. VHI, p. 386. — Robin, Anatomie et physiologie cellulaire., p. 'iOi, 440, etc.
LA VIK KT I/kVOLUTIOM DF-^S ESIM-ICFÎS ISl
composée de qiK^lqiies atomes (le carbone, d'il y(Irof(('}rie, d'oxygène et d'azote, renfermés ordinairement dans une petite poche membraneuse, malgré ses chélives apparences, n'en contient pas moins, à Vétat depuissance, les destinées d'un être vivant, et peut-être d'une race entière avec ses milliers de générations.
€ Quelques granulations à peine visibles sous les plus forts grossissements, ou même une seule utricule moins épaisse quela pointede la plus fine aiguille, voilà ce que sont à l'origine les germes végétaux ou animaux, graines, bourgeons, bulbilles ou œufs. Ainsi commence le chêne comme l'éléphant, la mousse comme le ver; telle est certainement la première apparence de ce qui, plus tard, sera un homme. Entre ces points de départ et ces points d'arrivée, on comprend tout ce qu'il doit exister d'intermédiaires. En apparence semblables au début, il faut que toutes les espèces animales ou végétales se différencient et acquièrent leurs caractères propres (1). »
Ces différenciations s'opèrent, en effet, bientôt après la fécondation. La cellule primitive se nourrit, se développe et se dédouble. Chacune de ses moitiés se développe à son tour, subit une division semblable, et ainsi de suite, de manière que la cellule primitive se segmentant en 2, puis en 4, 8, 16, 32, 64, etc. parties, arrive rapidement, par cette progression géométrique, à constituer une masse de plus en plus considérable. Cette masse celluleuse, en se développant, se modifie bientôt dans ses formes, et fait apparaître successivement les premiers linéaments de l'édifice organique (2).
(1) De Quairefages, Métamorph. de l'homme et des anim
(2) (( La nature et l'artiste semblent procéder de mètne dans lamanifesalion de l'idée créatrice de leur œuvre. Nous voyons dans l'évolution apparaître une simple ébauche de l'être avant toute organisation. Les contours du corps et des oi'ganes sont d'abord sitnplement arrêté, en com-
cons- Ce sont les rudiments de l'appareil vasculaire san-
uuclion . . , , .
i>ro- guin et du cœur qui se distinguent de très bonne " des heure. Le piinctum saliens de l'embryon, c'est le cœur
orj.;anes. . „ . , , ,
qui commence a battre et fonctionne le premier de tous les organes, comme Aristote l'avait déjà remarqué dans ses études sur Pœuf si admirées par Buffon. Le sang étant le fluide nourricier de tous les organes, il est nécessaire que le développement commence par le cœur (1). Presqu'en même temps, sur la tache ge?^minative on voit se dessiner Taxe cérébro-spinal, le cerveau, les méninges. Puis viennent les organes des sens, l'œil^ l'oreille interne, les systèmes osseux, musculaire et tégumentaire; le crâne, la bouche, la face, le tube digestif, le foie, le pancréas, les poumons ; entin les organes génito-urinaires internes ou externes.
Pendant ce développement graduel se succèdent les trois phases de la circulation fœtale, qui varie à mesure que l'appareil dans lequel circule le sang se modifie et se perfectionne (2).
Cependant, cette formation successive des organes,
mençant bien entendu par les échafaudages organiques provisoires qui serviront d'appareils fonctionnels temporaires au fœtus. Aucun tissu n'est d'abord distinct, toute la masse n'est constituée que par des cellules plamastiques ou embryonnaires : mais dans ce canevas vital est tracé le dessin idéal d'une organisation encore invisible pour nous, qui a assigné d'avance à chaque partie, à chaque élément, sa place, sa structure et ses propriétés. » Cl. Bernard, La science expérim., p. 134.
(1) « C'est le cœur qui apparaît et se distingue le premier, parce que c'est lui qui est le principe des parties similaires, aussi bien que des parties non similaires. » (Aristote, De la génération (B.-S.-H.), t. Il, p. 20, 01, 63 ; — De la jeunesse, p. 318).
(2) Cette construction progressive de l'être vivant est diamétralement opposée à la formation d'un cristal. La forme cristalline se montre complète dès l'origine, dès la première apparition du cristal, alors qu'il est microscopique et invisible à l'œil nu. Cet embryon cristallin ne fait que croître par la juxtaposition de nouveaux cristaux, tout en gardant la tnéine forme. — Le cristal en partie brisé se répare de la même manière, par juxtaposition. Il attire à lui de nouveaux dépôts cristallins qui rétablissent l'équilibre détruit. — La cristallisation et l'organisation ne seraient donc grossièrement comparables que dans cette vieille hypothèse de ia pré formation, désormais ruinée par les découvertes du microscope.
LA VIK KT l'BVOLUTION DKS lOSPKCKS 183
({iii viennent l'un après Taiilre se superposer à la Ira- Ime j)riinilive, connue l'indique le nonid'épigénùse, ih; isignifie nullement que la transmission de la vie au jeune animal s'ellectue successivement et i)Our ainsi dire goutte à goutte. Non, le principe de vie est communiqué à la matière d'un seul coup; et c'est le germe, désormais vivant d'unevie complète, quoiquevirtuelle et latente, qui se développe et s'organise lentement à travers les diverses phases de son évolution.
Pour s'en convaincre, il sufliraitde se rappeler que le principe de vie est un principe simple, comme nous l'avons démontré, et qu'il serait par conséquent impossible de le supposer communiqué ou reçu par fractionnement ou démembrement. Le germe qui se développe doit posséder la vie complètement ou pas du tout : on ne saurait comprendre qu'il ne soit vivant qu'à moitié ou aux trois quarts.
Maisrevenons encore àTexpérience, et pour pénétrer Théorie la nature ou les lois de cette mystérieuse communi- généL
cation de la vie, voyons ce qui se passe dans les œufs de poisson déposés sur le sable humide, ou dansl'anfractuosité des rochers. Nous chjDisissons à dessein cet exemple parce que la nature y opère plus à découvert, ou du moins qu'elle y est enveloppée de moins de voiles. C'est celui que recommandait Aristote(l), et qui aurait évité à certains physiologistes les plus grandes aberrations, s'ils avaient pris la peine de l'observer, suivant la juste remarque de Milne-Edwards.
Cet œuf de truite ou de saumon va se développer, tout seul et sans le concours de la mère, dès qu'il aura été imprégné de la laitance du mâle. Sans ce contact indispensable, l'œuf resterait à jamais stérile. C'est
(1) De generaiione, 1. I, c. 21.
liun.
surceprincipe incontestableque repose cet artmerveilleux de la pisciculture ou de la fécondation artificielle des poissons, déjà connu et pratiqué dès ^antiquité, mais dont les applications nouvelles, destinés à rendre de si grands services à notre pays pour le repeuplementdes rivières, sontdues aux découvertesdeFabbé Spallanzani, vers la fm du siècle dernier.
Il faudrait donc nous demander ce qui doit se passer dans ce contact mystérieux de l'œuf d'une truite avec la laitance du mâle. Quel peut être le ressort secret de cette étonnante fécondation ?
Le microscope a découvert, dans cette liqueur fécondatrice, une multitude de petits filaments qui se meuvent dans le liquide avec une certaine activité. Ces petits êtres, dont la longueur ne dépasse pas quelques centièmes de millimètres, et qui ont été appelés spermatozoïdes, ne peuvent être regardés comme des animaux proprementdits(l), malgréles descriptions fantaisistes que ne pouvait manquer de susciter, dans certaines imaginations, une découverte si mystérieuse. Ces corpuscules mouvants, n'aj'^ant ni organisation, ni nutrition, ni reproduction, n'ont en eifet aucun des caractères fondamentaux de la vie animale.
On ne saurait davantage les comparera des semences qui, déposées dans l'œuf comme dans un terrain convenable, doiventy germer etprospérer. « Quelquesphysiologistes, nous dit Milne-Edwards, publièrent à ce sujet de singuliers romans. Ils pensèrent que le spermatozoïde était le rudiment du système nerveux cérébro-spinal du futur animal, ou quelqu'autre partie essentielle de celui-ci. Mais aujourd'hui, ajoute-t-il, toutes ces idées sont abandonnées, et l'on est d'accord
(1) Kat yà/î z^ipyzxa.i iç, aùroO ôitrnep Çrjjôv xl ri toO <7nép'j.C(.zoç Sûvaptiç . Aristote ne savait cci taitiement pas dire si vrai. {De animalium Motione, c. XI, § 5).
LA VIK ET l'kVOLUTION DKS KSFKCKS 1 H5
pour regarder ces cor[)USCules corniri(; des agents fécondateurs, dont l'existence ne se prolonge pas après que la fécondation a (;lé opérée (1) ».
Ainsi la science est unanime à reconnaître que c(îs corpuscules cessent leurs mouvements, qu'ils périssent et disparaissent après l'acte de la fécondation, en sorte que, lors même qu'ils auraient pénétré dans la sphère vitellinede l'œuf, ils ne tardent pas à disparaître complètement. Le nom de liqueur séminale n'est donc qu'une métaphore peu exacte, carsonopération ne ressemble en rien à celle d'une semence ou d'un grain de blé jeté dans le sillon.
Quel est donc son rôle véritable? Nous allons le reconnaître bientôt. En attendant, nous pouvons conclure que le germe véritable, puisqu'il ne se trouve pas dans le produit mâle, doit se trouver dans le produit femelle, dans l'œuf. C'est là qu'il sommeille, mu- R^ie ni des provisions d'albumine et des autres réserves alimentaires qu'une Providence toute maternelle lui a léguées en héritage ; c'est là qu'il pourra éclore, se nourrir et prospérer, dès qu'il aura reçu l'impulsion vitale, et que la voix de Dieu l'aura réveillé de son sommeil en l'appelant à la vie.
Mais ce germe, contenu dans Tœuf, n'aurait-il pas déjà reçu avant sa fécondation une certaine vie latente ? Aristote nous fait justement observer que cet œuf n'est pas une chose inerte et brute comme le serait un œuf de marbre ou de bois. Cependant, on ne peut pas dire qu'il soit complètement vivant, puisque, en cet état, il resterait infécond.
Il a donc évidemment un certain principe de vie, ajoute le même philosophe ; mais lequel? « Certainement, ce ne peut être que le principe de vie inférieure, en d'autres termes, le principe dévie nutritive, qui se
(1) Mil ne- Edwards, Leçons sur la physiologie, t. VIJI, p. 387, note.
(le l'œuf-
trouve indifréremment dans tous les animaux et dans toutes les plantes (1) ».
Un peu plus loin, d'un mot très heureux il caractérise cette vitalité de Tœuf en disant :« C est un germe végétatif, f^rov xûy}p«. L'œuf que la femelle produit est complet en tant que germe végétatif; mais en temps que germe animal, il est encore incomplet (2). » G^est là une vue profonde, et, comme le remarque M. B.-S.- Hilaire, aujourd'hui Ton ne saurait mieux dire (3).
L'œuf, dès le premier moment de son existence, alors qu^'il ne consiste qu'en une simple cellule ou vésicule germinative, est en effet doué de vie végétative ; il se nourrit, il respire en prenant de l'oxygène et en restituant de l'acide carbonique ; il se développe, s'augmente de parties nouvelles, qui sont comme les pierres d'attente d'un édifice nouveau, l'embryon ; mais il resterait infécond et terminerait Là son rôle biologique sans cette intervention supérieuredontnous voudrions déterminer la nature.
Rôle Si le germe préexiste dans l'œuf, et nullement dans noièîir. le sperme du mâle, comme nous venons de le voir, le rôle de celui-ci devient un peu moins obscur. Puisqu'il ne donne pas la matière du nouvel être, il doit en produire Isi forme. Puisqu'une remplit pas les fonctions de cause matérielle, il doit remplir celle de cause excitatrice et efficiente (4).
(1) « Ovanon ita se habent, ut lignum aut lapis, quippe quae corruptione aliqua pereunt, ut quae vitam quodammodo ante participabant : constat igitur bgec aliquam habere potentia animam. Sed quamnam ? ultimam prorsus habeant, necesse est, haec autem vegetabilis est. » (Aristote, De generationc, 1. II, c. 5).
(2) ALOTzsp «ùtoû tÔ wov w; f*sv forôxt XTjïjpa rilsiov iari-j, wj ci Ço-ov ùrùii;. (Aristote, De generatione, 1. III, c. 7).
(3) Cfr. Milne-Edwards, Rapport sur les progrès, p. 77.
(4) To aooev stm-j wç xtvoîJv xat ttoiovv, tô §£ 6rj).u ûg 7r«0y;Tizôv. (Aristote, De geveratione, 1. I, c. 20;. i< Qiiod si itaqne mas est ut niovens et efficiens, femina vero, quâ femina, ut patiens, se<juitur ut ad maris genituram femina non genituram sed materiam conférât ».
LA VIK KT r/l^:V<»H]ÏION OKS RSPKCKS 1 S7
Et d*ahor(l, il est manif(3ste qu'il est au moins cause excitatrice, et que, par son contact avec l'œuf, il jiiovoijue le commencement (run(i nouvelle évolution vitale. Cette conclusion ressort de la nécessité mém(; de ce contact. OuMl soit plus ou moins profond, que le spermatozoïde puisse s'arrêter à l'enveloppe immédiate de l'ovule, ou qu'il doive pénétrer au plus intime de la vésicule germinative, — ce sont là des détails fort obscurs et qui nous importent peu, — la nécessité d'un contact matériel n'en est pas moins certaine, et par conséquent elle met pleinement en lumière son rôle de cause motrice ou excitatrice à l'égard des germes ou des ovules.
« 11 est la cause qui leur communique le mouvement dont ils sont animés, » nous dit Aristote. « Le mâle est le principe moteur et générateur ». — « C'est le primitif du mouvement de génération (1) ». — « Il se sert du sperme comme d'un instrument qui possède le mouvement en acte, de même que dans les produits de l'art ce sont les instruments qui sont mis en mouvement, parce que c'est dans les instruments qu'est^ pour ainsi dire, le mouvement de l'art (2) ».
Mais ce ne serait pas assez de donner à l'activité latente de l'ovule le mouvement^ initial, et comme l'impulsion d'une évolution prochaine. Le mâle doit lui communiquer en même temps quelque chose de sa ressemblance ; dans ce mystérieux contact avec le germe, il doit s'imprimer en lui comme le cachet dans la cire, façonner cette activité naissante dans le moule de sa
(1) Aizioc 8s T^ç yuvo-jcrriç. — To fih «ppsv w^ rri; -/.ivriaîwg xa.i zr,; '/svîVew; s;^ov rrrj àpyr,v, to Se 6-^)v wç va'/iç. (De generatione, 1. I, c. 1, 2, 18, etc.). — Cf. Trad. de B.-S.-H., tome I, p. 3, 9, 73, 117, etc.
(2j XpvÎTài Tw (jnipaoLXi wj o^yâvw xai ïyo^m r.i-jn(ju vjzpyîiv.^ Mrrrrsp èv lOtç xarà zi^rjrjj yLvouiévoiç rà opyu-^joc '/.uslrcci ' 6v S'Asivoig yxp ttwç ri Y.i'jY.mç Tvi; T;/v/,c. [Je generaliune, 1. I, c. 22).
propre activité, graver en lui ses traits spécifiques et parfois même ses traits individuels, suivant que son action sera plus ou moins profonde (1).
En effet, c'est là son rôle principal, sa puissance la plus merveilleuse. En même temps qu'il réveille les activités latentes du germe, il les moule, il les façonne à son image et ressemblance, il les élève à une vie plus haute, leur communiquant des facultés nouvelles et une direction supérieure (2).
L'éyoïa- La molécule minérale a été façonnée dans le sein mapassive, ternel aux opérations de la vie végétative : elle est devenue l'ovule ; voici que par le contact de la puissance paternelle elle est élevée et façonnée aux opérations de la vie animale (3).
Et cette ascension magnifique del'être parti des plus bas degrés de l'échelle, qui a eu lieu sans secousses, par des transitions harmonieuses que la science embryologique se déclare impuissante ànous décrire, cette ascension, qui l'a élevée, par tous les degrés de la vie végétative et de la vie animale, n'est pas encore terminée ; elle aspire encore plus haut : c'est le Docteur angélique qui nous le fait observer.
« La matière première est en puissance pour une forme élémentaire, l'élément en puissance pour une forme de composé, le composé chimique en puissance pour une âme végétative, l'âme végétative en puissance
(1) Il communique aussi parfois les niouvements des ancêtres et leur ressemblance; — c'est le cas si mystérieux de Vatavisme- — Voy, Aristote, De generatione, 1. IV, c. 3. Il est bien certain qu'il doit rester dans le père quelque chose du gr.md-père, puisqu'il communique parfois à son fils la ressemblance de ce grand-père. C'est une espèce de mémoire ou de réminiscence^ qui suffirait à montrer la nécessité des notions d'acte, de puissance, et de passage de la puissance à l'acte.
(2) « Principium ergo et causa efficiens rei quae ex eo gignitur, semen est ». ^pyji cÂput. y.oLi 7:ot>jTtxov toG éÇ aùroO to cTKépiiu. (Aristote, Departibus, 1. f, c. 1, § 32).
(3) a Mas semper perficit gênera tionem : inserit enim sensitivamanimam, aut per se, out per genituram. (Aristote, De generatione, 1. II, c. 5)
de l'àtne raisonnable^
LA Vil-: KT L'i'iVOLUTlUN DKS KSi'KCliS 1 8*J
d'être sensible, ràmo sensible en puissance d'ôtre intelligente... Car le dernier degré de toutes les générations inférieures, c'est Tâme humaine ; c'est vers elle que tend la matière comme vers sa forme la plus parfaite (1) ».
Tel est le degré suprême que l'être peut encore atteindre ; delà vie animale, il peut être élevé à la vie raisonnable.
Ce dernier pas est immense. Jusqu'ici, l'acte de la création génération n'avait produit que des formes matérielles, c'est-à-dire des formes simples mais inséparables de la matière.
Ici, il n'en est plus de même. Ce qu^il s'agit de produire, c'est une forme subsistante, capable d'agir et d'exister sans organe matériel. Il s'agit donc d'une création véritable au-dessus des forces de la créature, qui est radicalement impuissante à rien créer, c'est-à-dire à rien produire de subsistant.
En face de cette grave difficulté, le génie d'Aristote, tout païen qu'il était, mais soutenu par sa vigoureuse logique, n'hésite pas à déclarer que 1 ame raisonnable ne saurait être le produit d'une union matérielle et terrestre, et que, seule entre toutes les âmes, elle vient d'ailleurs, elle descend déplus haut ; et la raison qu^il en donne, c'est précisément qu^elle est une substance immatérielle et spirituelle.
Voici en quels termes il pose la question :
« Quant à l'âme qui distingue l'animal et lui vaut cette appellation, car il n'y a réellement d'animal que par la partie sensible de l'âme, il faut savoir si elle
(1) « Materia prima est in potentia primumad formam elementi; sub forma vero elementi existens, est in potentia ad formam mixti ; sub forma mixti considerata est in potentia ad animam veo^etabilera ; item que anima vegetabilis est in potentia ad sensitivam ; sensitiva vero ad intellectivam... Ultimus igitur gradus totius generationis est anima humana, et in hune tendit materia sicutin ulUmam formam ». (S. Thomas, Contra gantes 1
réside en puissance ou si elle ne réside pas dans le sperme et dans l'œuf, et d'où elle vient... De même, d'où vient l'âme raisonnable, à quel moment, de quelle manière, vient-elle dans les êtres qui y participent? C'est là une question des plus difficiles ; il faut l'aborder résolument, pour essayer de la résoudre, autant que nous le pourrons et autant qu'elle peut être résolue ».
Le Philosophe, après avoir énuméré les solutions possibles, soutient que l'âme végétative et l'âme sensitive sont en puissance dans les éléments matériels et qu'elles y naissent : « intus nasci in matêria ». I] serait en effet déraisonnable de penser qu'elles existent avantle corps ou qu'elles viennentd'ailleurs, puisqu'elles ne sontpas subsistantes et séparables du corps. < Il est clair, en effet, que les principes dont l'opération est corporelle ne sauraient exister sans le corps, pas plus que la marche ne saurait exister sans les jambes qui marchent ». Enfin, il conclut de la sorte : «Il ne reste donc plus qu'une hypothèse, c'est que l'âme raisonnable seule vienne du dehors, et que seule elle soit quelque chose de divin, car son action propre n'a rien de commun avec une action corporelle (1) ».
Voilà certes un beau et sublime langage, bien digne d'un philosophe chrétien. Eh ! comment supposer que du choc des éléments matériels puisse jaillir cette étincelle divine: l'esprit humain avec ses idées immatérielles du vrai, du bien et du beau^ avec sa puissance déjuger, de raisonner, de croire ou de douter; l'âme humaine avec ses nobles aspirations vers l'idéal, ses énergies morales, saliberté, ses vertus, seshéroïsmes?
(1) AîtTrsTat §£ Tov vovv fxôvov QvpuOev snstfftévut. xaî Osïov stvat pôvov oOOsv yôcp «VTOÛ rii è'jepy-ioi xotvwvct ff&):xaTix/) è-jépysiu. (Aristote, De generalione, 1, II, c. 3.) — Leibnitz (Théodic, III, § 397) a soutenu la préexistence de l'âme humaine dans la matière séminale.
LA VIK ET L'ÉVOLUITON DHS KSPftCES 1!)1
comment supposer (jneles forces matérielles piiisscîiit jamais produire un savant, un philosophe ou un poète? Ce sont là des eilets si grands et si dispro[)()rtionnés à de telles causes, que la raison i)aïenne elle-même se voit forcée de recourir à Tintervention d'une puissance divine.
Et, reraaniuons-le bien, cette intervention de la di- Errenr vinité, dans la pensée d Aristote, ne consiste pas a guie. [éclairer, à illuminer une âme inférieure déjà produite 'par les parents, mais elle consiste à produire l'âme raisonnable, qui ne vient pas de la génération, mais qui vient du dehors, qui vient d'en haut. C'est là la condamnation anticipée d'une erreur ontologiste et rosminienne. Eh ! comment l'illumination extérieure d'une âme matérielle et périssable, parle Verbe ou par l'Idée divine, changerait-elle sa nature au point d"en faire une âme subsistante et immortelle ? Cette lumière serait elle même comprise et aperçue par une âme purement sensible?
Il faut donc que Dieu produise l'âme, en coopérant à l'action génératrice des parents, de manière à la compléter et à produire lui-même cette intelligence, cette subsistance, cette spiritualité que ceux-ci sont incapables de produire.
En sorte que l'âme, substance spirituelle et immortelle, ne vient pas de l'homme ; mais elle vient d'en haut, elle vient de Dieu.
Nous souscrivons volontiers à cette conclusion nécessaire, et nous excuserons Aristote de ne pas l'avoir formulée d'une manière aussi claire et aussi complète que nous le désirerions aujourd'hui. Il ne nous dit pas, en effet, bien nettement si l'âme humaine qui vient d'en haut préexi stait à son infusion dans le corps, ou si elle n'est produite qu'à ce moment.
D'ailleurs, la supposer préexistante, ce ne serait que
192 ÉTUDES PUILOSOPHIQUES
reculer le problème de la création, ce ne serait pas le résoudre. Problème trop grave pour qu'il puisse être traité au passage dans une étude sur la génération des animaux ; problème trop obscur, aux yeux de la seule raison, pour espérer qu'elle ait pu le résoudre complètement et sans hésitations.
Au lieu de reprocher vainement àAristote un silence si excusable, nous aimons mieux le féliciter du beau langage qu'il vient de nous faire entendre,' et lui demander son avis sur un autre point fort obscur du sujet que nous traitons. A quel moment l'âme humaine est-elle unie au corps de Tembryon ?
Moment Ou saît combleu le moyen âge s'est intéressé à cette création gravc questlou, qui préoccupe, à juste titre, le théolol'âme. gien aussi bien que le philosophe, puisque la morale et les sacrements de l'Église y sont également intéressés.
11 est des cas où l'on doit se demander si l'enfant, dans le sein de sa mère, a droit à la vie et au baptême, en d'autres termes, s'il a déjà une âme raisonnable et immortelle.
Au point de vue pratique, les moralistes sont unanimes à exiger que, dans un si grand doute, on prenne le parti le plus sûr, et que Pon baptise Fenfant 50W5 condition. Mais au point de vue théorique, la question est demeurée fort obscure et toujours librement débattue au sein des écoles. Nous allons exposer les arguments dedeuxopinions rivales, avec toute l'impartialité dont nous sommes capable.
Opinion S. Thomas pense que l'âme raisonnable n'est pas Thomas, unic au corps au moment de la conception, mais après que les organes humains ont acquis un développement
LA vil: et l'évolution ues espèces 11)3
suffisiint (1). L'embryon serait d'aliord informé par une âme végétative, puis par une âme végétative et sensible, enfin par une âme à la fois végétative, sensible et raisonnable. La première disparaîtrait à l'arrivée de la deuxième, et celle-ci disparaîtrait à son tour à l'apparition de l'âme raisonnable qui serait la forme définitive, les autres n'étant que transitoires et destinées à lui préparer les voies.
Le corps humain, en eilet, ne s'organise que graduellement: d'abord les fonctions nutritives, puis les facultés sensibles ; et ce n'est qu'à la fin du processus de la génération qu'est créée de Dieu l'âme humaine; et cette âme est à la fois sensitive et nutritive, puisque les formes précédentes ont péri : « Anima intellectiva creatur a Deo in fine generationis humange, quae siraul est et sensitiva et nutritiva, corruptis formis pra3existentibus (2) ».
Ainsi l'âme humaine n'arriverait dans son palais que lorsqu'il aurait été bâti par ses serviteurs, et la prééminence de l'homme sur tous les animaux brillerait d'un nouvel éclat. D'ailleurs, il est dans l'ordre de la nature que l'être qui aspire à une forme plus élevée n'y parvienne qu'après une série d'étapes et de formes intermédiaires d'autant plus nombreuses que cette forme est plus parfaite ; et c'est sur cette considération que s'appuie surtout l'école thomiste.
La seconde opinion admet aussi le même ordre dans opinion le développement progressif de l'embryon humain, ^^tolèt' C'est là d'ailleurs un fait très évident, qui a été reconnu par toutes les écoles dès la plus haute antiquité.
« D'abord apparaît l'âme (ou la vie) végétative, nous dit Aristote, bientôt après l'âme sensible, qui fait l'animal. Ce n'est pas d'un seul coup que l'être devient
(1) Platon n'admellait l'infusion de l'àme qu'au moment de la naissance,
(2) S. Thomas, Sum. th., I, q. 118, a. 2, ad 2.
La vie 13
1D4 ÉTUDES PniLOSOPUlQUES
animal et homme, animal et cheval ; et ceci s'étend à toutes les espèces également. Ce qui vient en dernier lieu, c'est le complément qui achève l'être (1). »
Mais l'interprétation donnée à ce fait et à ce texte aristotélique est bien différente. Les partisans de cette secondeopinion supposent que toutes les facultés végétatives, sensibles etintellectuelles existent déjà enpt«*5sauce dans l'embryon au moment de sa conception ; leur manifestation sensible serait seule en voie de progrès à mesure que se formeraient les organes nécessaires à leur exercice. Et c'est là, ce nous semble, quoiqu'on ait souvent dit le contraire, la véritable pensée d'Aristote. Après avoir montré le développement progressif de ces trois vies dans le fœtus, ce philosophe fait expressément remarquer que toutes ces facultés, sans exception, devaientdéj à s'y trouver en puissance avant de passer en acte et de se manifester : « omnes enim potentia' prius necessario habere debent quam actu (2) ».
Ainsi, tel ou tel acte de mouvement, de sensibilité,! d'intelligence ,peut se développer et apparaître à telle ou telle période de la vie embryonnaire, mais la faculté n'en subsistait pas moins en puissance dès l'ori-
En conséquence, l'âme humaine n'arriverait pas dans le corps lorsqu'il serait construit et préparé, mais elle y viendrait, au contraire, pour le construire et se l'adapter, dès l'origine, c'est-à-dire dès l'instant où la
(1) Ort fxèv ovv T7,v 6^£7rrtxv2V iyjiMni "^"oyjiM^ (j>uvspô-j ' Trpoîôvru §s xai zviV aiffGïjTixvj», xaô ïjv Çwov ' où yàp oi^u yrjZTut Çwov xat a.'uOpanoç, oùSî Çmov xaî ïnTcoç ' oaot'wç §£ x«t èîrt twv a^)>wv Ç&Jwv * vtTTspo-j yàp yivsrui TÔ Ts)oç. (Aristote, De generatione^ 1. II, c. 8).
(2) niffaç yxp «vayxatov Suvxpsi npôrepo-j éysiv ri èvîpysia:. (Aristote, Ibidem). — Un peu plus loin, il répète qu'aucune partie de l'embryon animal ne saurait exister sans une àme sensitive, au moins en puissance. « Nec fieri potest ut vel faciès, vel manus, vel caro, vel alla pars sit, nisi anima sensualls insit, aut actu, aut potentia » (1. II ; 1. V).
La VI k kt l'kvoi.utioiN I)i:s i-isi'Kcks iî)"»
force plasli(jiio do hi s('!n(3iic<3 a (loii:)(! un j)i'(3inier ébraiiloinent et comme nue premièrci éhaiieli<3 d'or^^anisation.
Puisque c'est là le rôle de l'âme humai 1113 d'or^aui- Arf^user sans cesse le corps, pendant la vie, d'eu refaire sans pfiysioiu. cesse les tissus, d'en réparer les lésions, en un mot de le faire vivre, pourquoi ne le rempliraiL-cll(3 pas dès le commencement? Si elle suffit à cette tâche pendant la vie, pourquoi n'y suflirait-elle pas dans cette première période ?
Laisser ce soin à des âmes inférieures, serait peutêtre plus noble et plus digne, aux yeux des vitalistes, mais un philosophe animiste ne pourrait agréer ce prétexte sans une contradiction manifeste. Il doit donc exiger des raisons plus sérieuses.
Or dans l'ordre physiologique ces raisons font défaut. Dans la série de l'évolution embryogénique, il serait bien difficile de constater la moindre trace des corruptions et des générations successives de plusieurs âmes. C'est bien le même être vivant qui est conçu, qui se développe et qui vient au monde. C'est une évolution unique, sans interruptions et sans lacunes. La vie végétative qui se manifeste dans Pembyron animal est déjà spécifiée par la vie animale, car elle n'est pas la vie d'un végétal, mais celle d'un animal (1) ; et dès que la vie sensible parait, elle n'est pas une vie animale quelconque, mais la vie d'un animal supérieur, et bientôt d'un homme. Les organes de la vie nutritive, etceux de la vie sensible, tels que le cœur et le cerveau, par exemple, ne sont jamais identiques à ceux des êtres inférieurs, ils sont dès l'origine des organes humains.
(1) Ainsi, par exemple, l'embryon se nourrit déjà comme un animal avec des matières organiques ; il est incapable de se nourrir, comme le végétal, aux dépens de lluides inorganiques. Cf. Milne-Edwards, Rapport, p. 443.
196 ÉTUDES PniLOSOPHIQUKS
C'est donc une forte présomption que l'âme humaine elle-même inspire et dirige leur formation première.
D'ailleurs, si l'action génératrice du père au moment de la conception n'avait produit que l'âme végétative, qui donc produirait quelques jours après l'apparition de Tâme sensitive (1) ? Serait-ce l'influence du généra-
i teur? Mais elle n'existe plus, et le spermatozoïde a péri presqueaussitôt aprèsla fécondation, de l'aveu de tous les physiologistes. Il faudrait donc recourir à une intervention divine, pour l'âme sensitive, aussi bien que pour l'âme raisonnable ; à moins d'admettre toutefois que les parents ont produit une âme à la fois végétative et sensible.
Raisons Daus l'ordre métaphysique, les preuves apportées Tiglfes!" par les thomistes, malgré leur poids, ne sauraient être que des raisons de convenance, auxquelles on peut toujours opposer des convenances contraires.
Que l'ordre naturel exige un nombre d'autant plus grand de degrés intermédiaires, que le terme définitif de l'évolution d'un être est plus élevé, toutle monde en convient. Mais qui ne voitprécisémentquecetteascensiondel'êtrejCedéveloppementdel'organismehumain
• pourrait bien provenir decequ'ilcontientdéjà en puissance une forme humaine, qui seule peut diriger et produire la construction d'un corpshumain?L'organe, comme nous l'avons établi, à la suite de S. Thomas, n'est que l'expression matérielle, la réalisation complémentaire d'une puissance préexistante.
Si l'âme n'arrive dans le corps qu'après la formation d'un organisme humain, ne faut-il pas conclure qu'il a été construit, non par une forme humaine, mais
(1) Aristote dit formellement que c'est le père au moment de la conception qui produit l'âme sensitive : To oippe-j itrri rh t^ç KiaQriTiy.riç nor/irixov -^v^riç [De generatione, 1. II, c. 5k On ne saurait donc lui attribuer cette opinion.
LA viK KT l'i^^voi.iitioiv df:^ f:spI':ces 1!)7
par une forme animale on V(;g(3lale 'f Ov les formes animales les plus i-ap[)roch(ios de l'homme sont incapables de construire, par exemple, un cerveau liiimain. Il faudrait donc supposer l'existence de cMa force vitale humaine qu'on a déclarée chimérique, et rétablir pour la période embryonnaire, ce vitalisme qu'on a toujours combattu. N^est-cepas faire rentrer l'ennemi dans la place, et lui livrer les avant-postes?
D'autre part, est-il nécessaire, pour qu'un être arrive àsonétat définitif, qu'ilchangeplusieurs fois déformes substantielles, qu'il naisse et qu'il meure plusieurs fois? Lorsqu'une chenille se métamorphose en chrysalide;, et puis en papillon, dites-vous que ce sont là trois formes substantielles, qu'il y a là une série de trois individus difTérents ? Non, vous ne pouvez le dire. C'est le même animal qui revêt trois formes accidentelles, trois figures diverses, et qui ne doit périr qu'après avoir acquis, dans son troisième état, les organes reproducteurs, caractères dePanimal adulte et complet.
C'est donc la même substance, la même vie, le même individu, sous trois modes différents. Eh bien .'pourquoi ne pas en dire autant de l'être humain, depuis sa conception jusqu^'à l'âge adulte ? Pourquoi ne pas dire que ces formes intermédiaires^ qui, d'après S. Thomas lui-même, ne sont pas des formes spécifiques — sunt vice ad speciem, et ideo non gêner antur ut permaneant, sed utper eaad idtimum generatumper'veniant (1) — ne sont que des formes accidentelles, des figures transitoires et variées de la même forme substantielle, comme dans les métamorphoses du papillon ?
Etes-vous bien sûrs que S. Thomas lui-même ait voulu dire autre chose ? Et cette interprétation ne ca-
(1) s. Thomas, Summ. th., I, q. 118, a. 2.
dre-t-elle pas aussi bien avec tout Tensemble de la doctrine péripatéticienne et thomiste ?
G^est ainsi que raisonnent les animistes modernes, avec Aristote, Albert le Grand, Vincent de Beauvais, les docteurs de Salamanque, le cardinal de Lugo, etc. ; et nous devons convenir qu'ils sont soutenus partons les docteurs des Universités de Paris, de Vienne, de Prague, et par presque tous les physiologistes (1). Une Leurs raisons, avouons-le loyalement, seraient bien dffficui- près de nous convaincre et de nous faire embrasser ^^" leur opinion si elle n'avait un grave inconvénient, que l'on laisse généralement dans l'ombre elqueTonoublie de discuter. Elle n'explique pas les mystères de V hérédité.
Si les organes sont façonnés par une âme sortie des mains de Dieu, on ne voit plus pourquoi cette âme les façonnerait à l'image physique et morale des parents, et leur communiquerait, par exemple, les tendances morbides ou vicieuses des ancêtres.
Si au contraire c'est une âme à la fois végétative et sensitive produite par les parents qui forme les organes de l'embryon, en attendant l'arrivée de l'âme raisonnable à laquelle elle prépare les voies, tout s'explique. Du moins on comprend bien mieux que cette âme produite par les parents à leur image, façonne aussi les organes à leur image, en leur communiquant mille défectuosités ou aptitudes héréditaires qui modifieront directementles facultés végétatives ou sensibles, et indirectement les facultés intellectuelles de l'âme raisonnable.
Loin denouscependantdevouloir trancher une question si obscure, puisque les faits dont il s'agit échappent à l'observation des hommes. Nous conviendrons
(1) L'opinion thomiste est principalement soutenue par Liberatore, CornoUli, Vincenzo Santi, et le Df Liverani.
générale.
LA Vl^ KT LÏ:VOLUTION DES ESPKCKS 1G9
soiileinenl (iirauciiii des d(3iiK partis n\ipj)()rt(3desarguiiieiils (U'cisifs, et (ju'il importe de laisser aux savants la plus entière liberlé entre ces deux opinions. S'ils ont presque unanimement adopté la seconde, celle de l'information par l'âme dès la conception, c'est qu'elle paraît la plus simple et la plus naturelle, et que le droit de l'opinion la plus simple étant de laisser aux adversaires Y omis probandi, c'est la position la plus avantageuse dans une question où les véritables preuves feront toujours défaut.
En résumé, le mécanisme de la transmission de la La vie paraît se réduire à un simple contact, comme pour \ Sr la transmission du mouvement. D'une part, les corpuscules spermatiques qui jouent le rôle de moteur; d'autre part, une matière germinative qui joue celui de mobile. Le moteur agit ici sur le mobile, comme cause excitatrice, en éveillant une énergie latente, en lui donnant l'impulsion première, et comme cause efficiente en lui communiquant la direction, l'espèce de mouvement, et en façonnant cette activité naissante à son image et ressemblance.
C'est ainsi que se transmet 4t)ute vie végétative ou animale, sauf la vie humaine, qui exige en outre une intervention spéciale du Créateur, qui seul produit et crée ce que la créature humaine est radicalement impuissante à produire et à créer : une substance spirituelle.
Cette loi de la génération est universelle, et quoiqu'elle paraisse, au premier abord, ne concerner que la génération ovipare et vivipare, où l'union des deux sexes est manifeste, cependant nous pouvons l'appliquer aux deux autres modes de génération.
Il faut nécessairement un moteur et un mobile;
mais ces deux facteurs de toute vie peuvent se trouver réunis dans le même être, soit d'une manière apparente, comme dans la corolle d'une fleur, soit d'une manière invisible, sans distinction d'organes^ comme chez les animaux inférieurs qui se reproduisent par gemmiparité ou par scissiparité (1).
Lorsque, sur le corps des zoophytes ou de certains mollusques, nous voyons pousser un bourgeon qui grandit et se développe de manière à reproduire un nouvel individu du même type zoologique, qui plus tard se détachera pour vivre en liberté, nous pouvons croire que ce bourgeon était un œuf véritable, malgré son adhérence avec l'organisme souche ; et s'il est un œuf, il a dû être produit et fécondé parle même parent.
Dans ces'degrés inférieurs de la vie, où toutes les fonctions vitales sont simplifiées et tendent à se confondre, le même individu peut être à la fois moteur et mobile, produire le germe et le féconder, et se suffire pour une œuvre relativement imparfaite.
De même, lorsque les polypes et les vers se multiplient par une scissiparité artificielle ou spontanée, nous pouvons considérer leurs diverses parties, et même chaque cellule dont ils sont composés, comme autant d'œufs issus d'une cellule-mère (2). Le développement de la première cellule se produit ici par une multiplication véritable. Elleacommuniquéauxjeunes cellulestoutes ses puissances vitales, tandisque dansle développement ordinaire elle ne communique qu'une partie plus ou moins grande de ses puissances, suivant
(1) « Dans ce cas il n'y a pas encore de sexualité, ou plutôt, d'après M. Balbiani, il y aurait un hermaphrodisme élémentaire primordial ».. (Ci. Bernard, Physiologie générale, p. 149.)
(2) « Chez les hydres et les planaires, toutes les cellules nutritives, peuvent en quelque sorte être des œufs ou des bourgeons ». (Cl. Bernard, Rapport sur les progrès, p. 105.)
IJoii cl
LA VIK KT l/l':vOLUTK)N DKS KSI'KCKS 201
le degré de diiïérencialion et de perfectioiinernent des organes.
Et c'est ici que nous tondions du doigt la ressemblance et'môin(3 ridenlité de la puissanc(3 nutritive et "n'iVridelà puissance génératrice, qui ne sont au lond que deux modes d'opération d'une même puissanc*;.
C'est là une des vues les plus profondes que (ulaude Bernard se plaisait à exposer, à lasuited'Aristote (1), dont il répétait, sans s'en douter^ les propres expressions.
« La nutrition n'est qu'une génération continuée». — « Dans sa forme la plus simple, la génération se confond véritablement avec la nutrition (2).
En effet, qu'est-ce que la nutrition ? C'est la production par une cellule-mère de nouvelles cellules douées (Tune pa7^tiede ses puissances vitales et aptes à telles ou telles fonctions organiques.
Qu'est-ce que la génération ? Cest la production par une cellule-mère de nouvelles cellules douées de toutes ses puissances vitales et capables de reproduire à la fois toutes ses fonctions organiques.
La nutrition, c'est-à-dire la production perpétuelle de nouvelles cellules et de nouveaux tissus dans l'être vivant, est donc un fait de même nature que la formation des premières cellules et des^ premiers organes. Ce sont là deux effets semblables, qui doivent s'expliquer
('1) H aùr/7 Suva/xtç Tvjç ifu;^Âç OpsTVTtxri y.ui ysvusrtxr). (Aristote, De anima, 1, II, c. 4).
(2) Cl. Bernard, Rapport sur les progrès de la physiologie générale p. 92, 99, 102, 105, 200, 212, etc.
« Les phénomènes de génération, de réintégration, de réparation, qui se montrent chez l'individu adulte, sont de la même nature que les phénomènes de génération et d'évolution par lesquels l'embryon constitue à l'origine ses organes et ses éléments anatomiques. L'être viv.-nt est donc caractérisé à la fois par la génération et la nutrition ; il faut réunir et confondre ces deux ordres de phénomènes, et au lieu d'en créer deux catégories distinctes, nous en taisons un acte unique dont l'essence et les mécanismes sont tout pareils ». (CI. Bernard^ La science expérimentale, p. 192).
202 F/iUDES PUILOSOPfllQUES
par les mêmes causes. Dans les deux cas, le principe vital exerce la faculté qu'a tout être vivant de produire un être semblable à lui (1). Dans les deux cas,lacellule-mère s'est assimilé quelques molécules de matière brute, a moulé leur activité, leur forme substantielle, sur sa propre activité, pour en faire d'une manière plus ou moins complète son image et ressemblance, et leur a ainsi donné l'impulsion vitale en même temps qu'une empreinte spécifique.
Et cette impulsion vitale tantôt est l'œuvre d'un seul individu, tantôt exige le concours de deux, mâle et femelle, suivantqu'elleestplusoumoinsparfaite; mais dans l'un et l'autre cas, nous distinguons toujours un moteur et un mobile (2), ainsi que le mouvement vital
qui en est l'effet.
Théorie Telle est, ce nous semble, la véritable pensée d'Arisiieuseet toteetde S. Thomas sur la transmission de la vie. Ontose. ils cru par cette théorie, avoir tout expliqué et épuise le mystère? Evidemment non; ils ne pouvaient avoir cette prétention. Du moins ont-ils cherché à projeter quelquelumière sur ces mystérieuses profondeurs, etnous osons croire qu'ils y ont réussi dans une large mesure. Ils ont dissipé bien des obscurités, mis au jour des principes fondamentaux définitivement acquis à la science et à la philosophie, et mérité à la fois notre admiration et notre reconnaissance.
Ceux de nos lecteurs qui ont entendu pleinement la théorie fondamentale du moteur et du mobile ne nous contrediront pas ; ils seront les premiers à reconnaître
(1) Et>î av -h ttûcÔt/j '^\)'xjh ysvvsriKh olov aùrô. (Arislote, De anima, L I, c. 4.)
(2) « Esseenim quod generet (femelle) et ex quo generet (mâle) necesse est; idque etiamsi unum sit, forma certe difterre et rationis diversitate oportet...Mas est ut movens etagens, femina vero, qua femina, utpatiens» (Aristote, De generatione, 1. I, c. 20).
LA VIK KT l/l';VOLUTI()N DES ESÏM-ICES 203
qu'elle étaitvraiirKMitliiniineiise et féconde. Mais pour arriver à celte satisfaction de l'esprit, et à cette plénitude relative de clarté, il faut, disons-nous, avoir |)énétré complètement cette théorie première et fondamentale.
Ceux qui n'auraient vu dans le mouvement qu'un changement purement local, auront beaucoup de peine à comprendre quela vie et sa transmission puissent s'expliquer par les lois d'un tel mouvement.
Appeler la vie un mouvement, et la génération une transmission de mouvement, ce sera toujours, pour ces esprits incomplets, user d'une simple métaphore, d'une allégorie, utile sans doute, mais qui ne dépasse pas la portée d'une figure de rhétorique.
Au contraire, si l'on a déjà entendu le mouvement dans la plénitude de sa conception, comme une évolution de l'être capable de produire par des vibrations moléculaires, tantôt un changement de lieu, tantôt un changement de qualités et d'aptitudes, tantôt un changement de quantité, et même tous ces changements à la fois, oh ! alors, tout change, l'horizon s'élargit; on ne se trouve plus en face d'une image, mais de la réalité. Le mouvement vital n'est plus un mouvement mécanique et passif subi par l'organisme vivant ; non, c'est un mouvement actif et spontané, qu'il tire des profondeurs les plus intimes de son être, et qu'il dirige vers un but préétabli, par une évolution inconsciente. Ce mouvement n'est plus seulement un changement de lieu, une variation de rapports locaux entre les diverses parties d'un groupe de molécules minérales; c'est, en outre, un changement dans les qualités et les aptitudes fondam^entales de ces molécules sans cesse organisées par la nutrition et élevées à des opérations plus nobles.
Ce mouvement estdoncvraimentproducteuruucréa-
teur, puisqu'il produit et renouvelle sans cesse un type organique ; doublement créateur^, puisqu'il se reproduit ad extra et se perpétue dans les organismes nouveaux qu'il enfante.
Que ce mouvement vital soit ralenti ou entravé, l'être languit et s^épuise ; qu'il atteigne pleinement son but, l'être prospère, devient florissant, et s'il est capable de conscience, il se sent heureux de vivre dans le libre déploiement de sa fécondité.
Ainsi comprise, la vie du corps devient une image imparfaite, sans doute, mais encore saisissante de la ne de l'esprit, de cette activité productrice et créatrice qui est le fond de l'âme humaine. L'âme pensante n'ëprouve-t-elle pas le besoin impérieux de se nourrir, pour se développer et se communiquer à d'autres ?Ne connaît-elle pas les tourments de la faim et de la soif spirituelles, les labeurs de l'enfantement et les joies de la maternité? Il n'est donc pas étonnant que deux vies si semblables découlent du sein delà même âme et de la même activité génératrice.
Ce n'est donc plus le spectacle décevant d'un mécanisme automatique, simulacre et contrefaçon de la vie, que cette philosophie nous montre ; non, c'est la vie elle-même, c'est la machine vivante qui est mise sous nos yeux et qui nous laisse entrevoir les ressorts merveilleux de sa puissance et de sa fécondité. En même temps, la concordance parfaite de cette théorie avec les phénomènes scientifiques les mieux constatés, nous donne la confiance que ses clartés, bien loin d'être une illusion et un rêve, ne sont que l'expression sincère des réalités observées.
L'évolution des espèces.
Delà théorie péripatéticienne et tlioiiiiste sur la trans- eu:
^ ^ de la
mission de la vie, il résulte que les parents transmet- ci'ir»tentnecessairement, avec la Vie, leurressemblance spécifique, parfois même leur ressemblance individuelle, puisque c'est en recevant communication du mouvement vital de l'ancêtre, et en subissant pour ainsi dire son empreinte, que le nouveau-né est appelé à la vie. C'est ainsi que tous les êtres vivants, suivant la belle pensée d'Aristote,participent, autant qu'ils le peuvent, de l'Éternel et du Divin, sinon par l'immortalité des individus,dumoinspar la perpétuité indéfinie de leurs espèces.
La loi d'hérédité serait donc, d'après cette antique doctrine, uneloi de constance spécifique ; tandis qu'elle serait au contraire une loi de variation progressive et indéfinie, d'après certaines écoles modernes dont les discussions vives et retentissantes durent encore, après la mort de Lamarck et de Darwin, leurs illustres coryphées.
Ces polémiques sur l'évolution et le transformisme ont remuétropd'idéesphilosophiques,etjeté le trouble et la confusion dans trop d'esprits, pour qu'on puisse croire à la possibilité d'une solution prochaine. Cependant un calme relatifcommence à se faire et M. le marquis de Nadaillac, de l'Institut, pouvaitau derniercongrès scientifique nous en donner la pleine assurance. <^ A des engouments irréfléchis, nous disait-il, succèdent des études plus sérieuses, les illusions se dissipent et les chefs de l'école eux-mêmes sont forcés de reconnaître leur impuissance à expliquer les phéno-
2U0 ÉTUDES PniLOSOPHIQUES
mènes dont nous sommes les témoins... une réaction commence, et un des maîtres de la science contemporaine (M. de Quatrefages), si longtemps presque seul sur la brèche, a la satisfaction de voir aujourd'hui revenir aux doctrines qu'il n'a cessé de professer ceux qui, entraînés par la vogue générale, s'en étaient momentanément éloignés » (1).
Le moment est donc venu pour le philosophe de rappeler les principes éternels que la science ne doit jamais oublier^ de préciser le point doctrinal en litige, résumer les débats et mesurer la portée philosophique des solutions proposées. Puissions-nous, sans nuire à la clarté, réussir à condenser en quelques pages une question si étendue et si complexe !
Le Tous les savants s'accordent à penser que le srlobe
point en X X o
litige, terrestre porte, écrite dans son sein, l'histoire de ses origines et de ses révolutions. Malheureusement, les pages gigantesques de cette histoire ne sont pas commodes à feuilleter; les fouilles à de grandes profondeurs dans les entrailles de la terre sont rares et laborieuses ; d'autre part, les caractères et le style de ce livre mystérieux, s'ils ne sont pas indéchiffrables pour le génie de l'homme, renferment du moins des énigmes et des obscurités^ qui sontbien loin d'être entièrement éclaircies.
Les premiers résultats de cette étude ont été de démontrer que la terre n'a pas toujours été peuplée^ puisqu'elle a dû passer par un état gazeux et incandescent absolument incompatible avec la vie ; et que, depuis l'apparition de ses premiershabitants jusqu'à nos jours, la population animale ou végétale a changé au moins vingt-sept fois, d'après d'Orbigny, par la destruction et le renouvellement complet des espèces. Lesvingt-
(1) Compte rendu du Congrès scientifique international, 1891, tome VIII, p. 5, 9.
LA Vlli ET l/ÉVOLUTlOiN DES KSI'KCKS ;2()7
sept étages dont se compose l'épaisseur de Técorce terrestre, et où se trouv(;iit engloutis les débris organiques des époques géologiques correspondanles, nousnioritrentcliaeun une faune et unellore nettement dillVîrentes de l'époque qui précède et de celle (|ui suit.
L'explication la plus vraisemblable de ce fait était donc de supposer, avec Cuvier, d'Archiac, Milne-Kdwards et tant d'autres illustres géologues, que le divin Architecte avait opéré des créations multiples et successives, et qu'il avait voulu, aux différents âges du globe terrestre, après chacune de ses révolutions, renouveler le décor et les personnages de la scène du monde.
Cette conclusion ne pouvait plaire à tous les esprits : non seulement aux matérialistes et aux athées que ces interventions divines alarmaient justement, maisencore à ces spiritualistes qui avaient espéré trouver dans la série des êtres créés, cette gradation géométrique, ces transitionspresque insensibles d'unorganisme moins parfait au plus parfait, qui leur semblaient être ridéal d'un plan créateur parfaitement conçu.
Tous ces savants se sont donc mis à la recherche de ces types intermédiaires qui devaient rétablir l'unité et la continuité de leur chaîne brisée. Les uns chantent déjà victoire ; les autres'ne croient plus guère à la possibilité du succès. Bref, la lutte est encore engagée, et les paris restent toujours ouverts.
Si la science conclut un jour ou l'autre à l'impossi- Deux bilité de relier entre elles, par des types de transition, ZIV. ces diverses séries de végétaux et d'animaux fossiles, la thèse des créations multiples et successives aura / triomphé. Si, au contraire^ on venait à faire la preuve de ces types intermédiaires, qu'elle serait la portée de ce fait ? quelles conséquences philosophiques faudrait-il en tirer ? C'est ici que les idées de plusieurs
208 ÉTUDES PlTILOSOI'niQUES
de nos contemporains nous semblent de plus en plus confuses et parfois invraisemblables. Aussi est-ce sur ce premier point que nous voudrions tout d'abord attirer l'attention du lecteur.
I Le fait de l'apparition continue et progressive, à
dedrou. travers les âges géologiques, d'organismes vivants de plus en plus parfaits, s'il était prouvé, pourrait s'expliquer deplusieurs façons : parl'Évolution etsansl'Évolution ; et l'Évolution elle-même pourrait être' entendue de bien des manières différentes, parmi lesquelles les unes sontrigoureusen]^ntpossiblesetn'impliquent aucune contradiction, les autres seraient ouvertement contraires auxpremiers principes soitde la science positive, soit de la raison humaine.
„. ^. 1° On pourrait d'abord supposer que ces apparitions thèses: successives et croissantes sont des « créations conti- ^ uoi"' ^^^5»> ou plutôt des forraations contÎMues, par lesqueldéaie. |gg Iq créateur aurait tiré, non pas du néant, mais de la matière préexistante, des créatures de plus en plus parfaites.
Lorsque nous visitons quelqu'un de ces musées où sont rangées par ordre chronologique toutes les œuvres de l'industrie ou de Tart, depuis la flèche du sauvage jusqu'au fusilà aiguille et au canon rayé, depuis l'humble brouette jusqu'à la locomotive la plus perfectionnée, nous sommes bien forcés de reconnaître que ce progrès continu à travers les siècles estle résultat d'une évolution idéale(l),ein[i\lemeniâ.''unedesceRdaincegénéalogique,
(1) C'est en ce sens que M. de Rossi nous a décrit la généalogie delà lampe romaine. c( La première forme est celle d'une coquille retenue en place par trois pieds ; plus tard cette coquille, pour contenir plus d'huile, se recourbe en trois pointes, comme un chapeau de prêtre. Enfin, la courbe s'accentuant, les bords finissent par se rejoindre, et des trois ouvertures.