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CHAPITRE VIII

Nouyelles poésies satiriques.

N L'Epicurien. »

Voyage do Moore en Ecosse. — Son opinion sur Robert Burns. — Il visite Walter Scott. — Ce qui fait l'objet des conversations du grand romancier. ~ Particularité du talent musical de Moore.

— Effet qu'il produit sur Scott. — Le poète à Edimbourg. — Sa visite à Jeffrey. — Opinion du célèbre critique sur la « Vie de Sheridan. » — Puissance du chant de Moore sur Jeffrey.

— Rapports de Moore avec les écrivains les plus distingués. — Scott et Moore au théâtre. — Réception triomphale. — Retour du poète à Sloperton. — Il apprend que son père est dangeureusement malade. — Son départ immédiat. — Précautions prises au sujet de Moore par sa mère et ses sœurs. — Mort de son père. — Graves embarras. — Moore refuse l'offre de Wellesley. — Opinions divei'ses sur sa conduite dans cette circonstance. -- Bons offices de Messrs. Longman. — Moore arrange toutes les affaires et tire sa mère de peine. — Il revient à Sloperton. — Il compose pour le « Times » des poésies satiriques. — Sujets de ces poésies. — Ce qu'elles lui rapportent. — Moore revoit Walter Scott. — - Propositions faites à Moore pour éditer des ouvrages périodiques. — Comment il les accueille. — Etat de gêne dans lequel il vit. — Sa cause. — Publication de « l'Epicurien. • — La conception de cet ouvrage est fort ancienne. — Exposé du plan tracé par l'auteur en 1820 et analyse de l'ouvrage. —Modifications introduites par Moore dans son plan. — Leur importance. — Premier essai en vers. — Difficultés qui le font renoncer à ce genre.

— Il recommence son ouvrage en prose. — Grave défaut de composition. — Caractère poétique de l'ouvrage. — Opinion d'Edouard Thierry sur la ressemblance de « l'Epicurien » avec les « Martyrs » et « Atala. • — Réfutation de cette opinion. —

Esprit dans lequel Chateaubriand a conçu ses deux poèmes. — Intention de Moore en composant le sien. — Sens allégorique de « l'Epicurien. » — Son originalité. — Ce qu'il est, si on le considère en dehors de toute allégorie. — Moore assiste à une fôte sur la Tamise. — Rapprochement fait entre cette fête et « la fête d'Athènes » de « l'Epicurien. » — Origine de « la Fête d'Eté. »

Après le mal qu'il avait eu à produire la « Vie de Sheridan, » Moore sentait la nécessité de donner quelque détente à son esprit. Sur ces entrefaites, Lord Russell lui proposa de raccompagner à Paris ; mais cet ami ayant renoncé k son projet de voyage, Mistress Moore dit à son mari qu'elle n'entendait pas qu'il restât à la maison, et elle le pressa d'aller, sinon en France, soit en Ecosse^ soit en Irlande, pour se distraire un peu. Il n'y avait pas longtemps qu'il avait été fêté à Paris et à Dublin, tandis que la Métropole écossaise, cette Athènes du Nord, avec son caractère pittoresque et ses associations littéraires, était pour lui un terrain nouveau et intéressant. Il se décida donc à répondre aux invitations qu'on lui avait faites depuis longtemps et partit pour l'Ecosse. A peine eut-il touché cette terre, qu'elle réveilla en lui le souvenir d'un nom qui, dit-il, « toutes les fois qu'il s'agit de la chanson^ ne doit le céder à aucun dans cette sphère de la gloire poétique (1). » Il déclare, en effet, que Robert Burns n'a point d'égal dans son genre, pour ^voir pu, sans aucune connaissance musicale, adapter des paroles à des notes, unir la poésie à la mélodie, avec un art, une variété de passions, un enjouement, une puissance qu'aucun autre chansonnier peut-être n'a jamais déployés. Le 28 Octobre 1825,

(1) Moore'8 poetical Works. Préface to the fiflh volume.

après avoir passé par les belles ruines des abbayes de Kelso, Dryburgh et Melrose, surtout Melrose, célébrée par Scott dans son premier poème (1), il atteignit Abbots ford, ce « roman en brique et en mortier » que s'était fait le grand fondateur du roman moderne . L'aimable et simple Baronnet reçut le poète de la façon la plus cordiale. Leur première rencontre remontait à l'époque où parut « le Lai du dernier Ménestrel. » Moore a mentionné soigneusement dans son Journal (vol. iv) quelques parties des conversations de son illustre ami sur les sujets les plus variés, anecdotes, souvenirs historiques, et principalement sur ses propres écrits. Entre autres choses, Scott lui raconta qu'ayant commencé « Waverley, » il le laissa de côté jusqu'au jour où, par besoin d'argent (nous croyons pour aider son frère), il l'acheva, et que par sa vente il gagna 3,000 /. (2). Ce détail sur son premier roman est intéressant, parce qu'il donne à penser que Scott découvrit son talent par hasard, plutôt qu'il ne le cultiva dans le principe. Une particularité du talent musical de Moore était d'émouvoir même ceux qui, comme Walter* Scott, n'avaient aucune connaissance ni aucun sentiment de;la musique. Ainsi, la première fois qu'il chanta pour lui, il sut réellement le charmer, au point que Scott disait de lui qu'il était « le plus joli rossignol » qu'il eût jamais connu. Moore se rendit ensuite à Edimbourg, et, comme la saison était très avancée, il partagea tout son temps entre son beau-frère Murray, Directeur du théâtre, et Jeffrey. Il visita le célèbre critique dans sa pittoresque retraite à Craikcrook, située à deux ou trois milles de la ville, et apprit de sa bouche,

(1) The Lay of the last Minstrel. — Canto II.

' « He that would see Melrose arij^bt »

«< Must visit it by moouli^bt.»

(2) Memoir» of Moore. Vol. IV, p. 333.

dans son beau petit cabinet gothique, ce qu'il pensait de la « Vie de Sheridan. » « C'est, me dit-il, un ouvrage de grande importance pour ma renommée ; des gens portés à déprécier mon talent ont toujours dit : « Ouiy Moore sait il est vrai, écrire de jolies chansons et lancer une piquante épigramme, mais il n'y a rien de solide en lui. » Au sujet du Capitaine Rock, ils disaient môme : « C'est une œuvre vive et brillante, mais le style ne convient pas au sujet, » Il y a ici cependant une preuve convaincante que vous savez penser et raisonner sérieusement et virilement, et traiter les sujets les plus graves et les plus importants d'une manière digne d'eux. Je considère la partie de votre livre qui a rapport à la personne même de Sheridan comme étant relativement insignifiante ; c'est pour ses appréciations historiques et politiques que je l'apprécie ; et réellement je suis d'avis que vous nous avez donné la seule histoire claire, impartiale et digne que nous possédions des événements des cinquante dernières années (1). » Moore chanta à Jeffrey une chanson qu'il avait tout récemment composée « Ship ahoy, ship ahoy (2), » et il fut invité si souvent à la redire que les échos de Craikcrook durent longtemps en garder le refrain (3). Il parvint même, par quelques-uns de ses chants, à faire verser des larmes à son noble ami, qui disait n'avoir aucun goût pour la musique (4). Il lia connaissance avec les écrivains les plus distingués, entre autres Henry Mackenzie, le vénérable auteur de r « Homme de Sentiment, » et rencontra chez Murray et chez Jeffrey le Professeur Wilson. Scott étant venu le 12 Novembre à Edimbourg, pour louverture des tri-

(1) Memoirs of Moore. Vol. V, pp. 7, 8.

(2) Set of glees. Miisic by Moore.

(3) Moore'8 poetical Works. Préface lo the fiflh volume.

(4) Voyez Montgomery. Thomag Moore, hislife, etc., p. 131.

bunaux, Jeffrey Tinvita à dîner avec Moore ; celui-ci commença par décliner la politesse, mais, n'ayant pu résister à la tentation de passer un moment avec un tel ami, il finit par accepter, sous condition de se retirer de bonne heure pour pouvoir, selon sa promesse, aller au théâtre, qui rouvrait ses portes ce soir-là. Scott voulut Ty accompagner : il le prit dans sa voiture et tous deux partirent pour le théâtre. A leur entrée dans la salle, le parterre se leva spontanément et, se tournant de leur côté, se mit à applaudir vigoureusement. « C'est vous, c'est vous^ » dit Scott, pensant bien que ces applaudissements étaient pour son ami. Moore hésitait à croire qu'il fût l'objet de ces marques d'honneur ; il fallut qu'on prononçât son nom pour qu'il le crût ; alors, il se leva et salua quelques minutes. Scott eut aussi sa part ; car son nom retentit aussi souvent que celui ^e Moore, et l'orchestre joua alternativement les Mélodies Ecossaises et les Mélodies Irlandaises (1). Jeffrey, qui était arrivé peu de temps après leur entrée au théâtre, exprima tout son contentement de la manière dont le public avait accueilli son ami Moore, et Scott aussi en fut charmé : « C'est très bien, s'écria-t-il, je suis bien aise que mes compatriotes aient rendu la politesse pour moi (2). » Il avait été effectivement, dans son voyage en Irlande, l'objet d'une véritable ovation. Le lendemain matin, tandis que le bruit des voix, qui l'avaient si cordialement salué au théâtre, vibrait encore à ses oreilles, Moore partit pour l'Angleterre.

Peu après son retour à Sloperton, ayant reçu la nouvelle que son père était gravement malade, il se mit sur-le-champ en route pour l'Irlande ; quand il arriva,

(1) Moore's poelical Works. Préface to the fifth volume.

(2) The Edinburgh Review. April 1854, p. 512.

son père vivait encore, mais il n'était plus en état de le reconnaître. Sa mère et ses sœurs, qui savaient combien il était impressionnable, le conjurèrent de ne point leur demander à le voir, et il leur en fut reconnaissant. Le lendemain matin, son père rendit le dernier soupir. Ce malheur laissait sa mère et ses sœurs dans le besoin, et, en raison de ses propres charges, il sentit toute la difficulté de laposition.Cependantj quand Lord Wellesley lui offrit de continuer la demi-solde dont son père jouissait, sous la forme d'une pension à sa sœur, il refusa sans hésitation (1) ; car il avail Tàme trop haute pour accepter une faveur d'un parti adverse, et, si les plus considérables de ses amis Whigs désapprouvaient cette extrême indépendance de sentiment^ il eut au moins la satisfaction de voir des hommes d'affaires, les Power et les Longmari, applaudir à sa conduite. Grâce aux bons offices de ces derniers qui, bien qu'il fût en reste avec eux, l'autorisèrent à faire traite sur eux, il acquitta les dettes, et pourvut à tous les besoins de sa mère. Après avoir resté environ trois semaines avec elle et ses sœurs, il partit plus tôt qu'il n'en avait l'intention, par complaisance pour Bessy, qui le priait instamment d'être de ret.our pour le jour des Rois, et il arriva juste à temps dans « le cher cottage. »

A partir de l'année 1826, Moore fit pour le « Times » des poésies facétieuses et satiriques. De temps à autre, pendant de longues années, ce journal répandit partout ses traits spirituels et amusants. Sa verve était vraiment intarissable : les embarras financiers du gouvernement (2), l'effet produit sur tous les Pairs du royaume par les discours de Lord King contre les lois sur les

(1) Memoirs of Moore. Vol. V, p. 25.

(2) Amatory colloquy betwee g Bank and Government. 482^

céréales (1), un discours mémorable prononcé sur un parapluie, à la Chambre haute, par Lord Eldon (2), les comédies de certains Tories pour obtenir des « avantages civils (3), » rinfernale question du blé et des Catholiques (4), qui revenait sans cesse pour le malheur des Pairs, le revenu du gouvernement assez semblable à celui des Sauterelles et des Pervanches dans la Seigneurie de Salmigondi (5), le danger, quand on faisait partie du gouvernement, comme le Lord-Lieutenant d'Irlande Anglesey^ défavoriser les prétentions des Catholiques (6), lebill de coercition pour mettre fin aux troubles agraires (7), Tabolition de dix évéchés d'Irlande (8), les amendements proposés par Lord Lyndhurst et d'autres Tories pour arrêter le bill concernant la réforme des Corporations (9), tout était pour Moore matière à d'ingénieuses allusions, à des sailUes d'esprit toujours nouvelles. Pour ce genre de travail, il recevait de Barnes environ 400 L par an (10). Vers la fin de 1826, Moore eut le plaisir de renouveler à Londres ses relations avec Walter Scott: Le grand romancier allait à Paris pour consulter des pièces importantes relatives à son histoire de Napoléon. Il eut bien soin de prévenir de son passage Moore, qu'il aimait beaucoup, sans doute pour sa bonne humeur^ car, comme il le dit lui-même dans son Journal (11) du 22

(1) Ad expostulation to Lord King. 1826.

(2) Speech on the Umbrella. 1827.

i3) « Tout pour la tripe, » 1827.

(4) Corn and Gatholics. 1828.

(5) The Periwinkles and the Locuste. 1828.

(6) Thoughts on the présent Government of Ireland. 1828.

(7) Paddy's Metamorphosis. 1833.

(8} The Dance of Bishops. 1833.

(9) Thoughts on the late destructive propositions of the Tories. 1835.

(10) Chambers's Cyclopaedia of Engli^Literature. Vol. W, p. 101. 1879.

(11) Lockhart's Life of Scott.

Novembre 1^5, il n'avait pas avec lui d'autre point de ressemblance. Il insista auprès de lui pour, qu'il l'accompagnât dans son voyage ; mais, n'ayant pu l'y décider, il l'invita cordialement à venir avec sa famille le voir Tété suivant, à Abbotsford.

A peu prés à la même époque, deux propositions furent faites à Moore pour qu'il devînt l'éditeur d'un « Annuaire, » l'une par un membre de la maison Longman, l'autre par Heath, le graveur, à raison d'un salaire de 500 à 1,000 L par an. On lui avait fait déjà d'autres offres pour éditer des ouvrages périodiques : ainsi, en 1818, le propriétaire de la « Revue critique » lui avait proposé de prendre la charge d'une semblable publication mensuelle, et en 1823, Constable lui avait demandé d'éditer la « Revue d'Edimbourg. » Mais il ne mit pas plus d'empressement à accepter les deux dernières offres qu'il n'en avait mis jadis à accepter les premières : il regrettait trop le temps qu'il consacrait aux écrits destinés au « Times » et à la « Revue d'Edimbourg, » pour se résoudre à éditer des ouvrages périodiques. Cependant, il avait tant besoin d'argent qu'il ne pouvait renoncer à travailler pour ce journal et cette revue ; car il était loin d'être dans l'aisance. Il vivait dans son intérieur avec simplicité et économie. Quand il allait à Londres, les « petits régals, » qu'il faisait étaient ordinairement aux frais de ses amis ; il ne payait que « la mansarde » où il couchait. D'autre part, il ne dépensait guère pour sa toilette, toujours mis de la même manière, avec une longue redingote couleur chocolat et coiffé d'un chapeau blanc. Sa seule habitude dispendieuse était de ne jamais se refuser une voiture de louage. Il est vrai que sa femme et ses enfants étaient d'une santé maladive ; mais le Docteur Brabant de

Devizes, éprouvant la plus grande sympathie pour « le génie et la vertu dans rembarras (1), » donnait ses soins à la famille du poète, sans dçmander d'honoraires. Malgré tout, Moore était dans la gène ; et cette gène s'explique : nous savons en effet que, quand il avait touché ses 3,000 L pour « LallaRookh, » il avait laissé 2,000 L entre les mains de ses éditeurs, avec charge d'en remettre chaque année l'intérêt (100 /.) à ses parents; que tout récemment il avait pris sur ses revenus à venir pour payer les dettes de son père, subvenir à tous les besoins de sa mère et lui assurer, dans sa vieillesse, une vie confortable. Voilà certes une gène bien honorable pour Moore, puisqu'elle avait pour cause sa piété filiale.

En 1827 parut son dernier ouvrage d'imagination, « l'Epicurien, » commencé depuis très longtemps. Si, comme Moore le dit, son ébauche était à peu prés semblable au poème qu'il avait autrefois médité sur la « Philosophie du Plaisir, » on peut en conclure que tout au moins la conception première de l'œuvre remontait au commencement du siècle. Quoi qu'il en soit, nous ne connaissons pas d'autre plan de c^tte grande composition que le plan tracé ainsi par Moore, le 25 Juillet 1820 : « L'histoire doit être racontée dans des lettres d'un jeune philosophe épicurien qui, dans le second siècle de l'ère chrétienne, se rend en Egypte pour découvrir l'élixir d'immortalité, que l'on suppose être un des secrets des prêtres égyptiens. Pendant une fête sur le Nil, il rencontre une jeune fille d'une rare beauté, dont le père, un des prêtres, était mort depuis peu. Elle entre dans les hypogées et disparait. Il rode

;1} The Ediaburgh Ueyie'W. April 1854, p. 513.

autour de Tendroit, et trouve enfin le puits pt les passages secrets par où entrent les initiés. Il voit cette jeune fille dans une de ces scènes théâtrales qui formaient une partie de TElysée souterrain des Pyramides — trouve des occasions de s'entretenir avec elle. Description de leurs relations dans cette mystérieuse région. On les découvre, et on jette le jeune homme dans ces prisons souterraines où sont relégués ceux qui violent les régies de l'initiation. La jeune fille le délivre, et prenant la fuite ensemble ils atteignent quelque belle contrée où ils séjournent quelque temps dans Tenchan • tement, et elle est sur le point de devenir victime de ses séductions. Mais, prenant l'alarme, elle s'enfuit et cherche un refuge auprès d'un moine chrétien de la Thébaïde, auquel samère, secrètement chrétienne, l'avait confiée en mourant. Description des luttes de son amour avec sa religion. Survient une persécution des Chrétiens ; elle est saisie (son amant en est avant tout la cause involontaire) et elle souffre le martyre. Description de la scène de son martyre dans une lettre du solitaire de la Thébaïde, et de la tentative faite par le jeune philosophe pour la sauver. On l'emporte loin de là dans la cellule du solitaire. Ses lettres de cette retraite, après avoir embrassé le christianisme : il consacre entièrement sa pensée au repentir et au souvenir de la sainte bien-aimée qui l'avait précédé dans l'éternité. — Si je ne tire pas quelque chose de tout ce canevas, ajoutait Moore, c'est que le diable s'en mêlera (1). » Le diable ne s'en mêla point, où, s'il s'en mêla, ce fut pour le servir, car il en tira le meilleur parti. Nous allons en juger par l'analyse rapide de

(1) Moore'8 poetical Works. Préface to the tenth volume.

l'ouvrage, fruit de longues méditations. Alciphron est le jeune Chef de Técole d'Epicure : toutes les jouissances qu'il goûte sont impuissantes à lui procurer le vrai bonheur : malgré lui, il revient sans cesse à Tétude du grand problème de la destinée humaine, et ne trouvant pour solution que la mort, son esprit s'assombrit et son cœur se serre. Cette lugubre pensée le préoccupe même dans son sommeil. Un vieillard lui apparaît en songe et lui dit : « Toi qui cherches la vie éternelle, va sur les rives du Nil noir, et tu trouveras la vie éternelle que tu cherches (1). » Sur la foi de ce songe, après bien des hésitations, sans s'ouvrir à ses amis du véritable motif de son voyage^ il se décide à partir pour l'Egypte. Il arrive à Alexandrie, où il prend part à un festin magnifique dont un personnage voilé, silencieux et immobile a la présidence. Le repas terminé^ quand tous les convives ont quitté la salle, le hasard y ramène Alciphron. Le même personnage, dans la même attitude, est encore à la même place. Poussé par la curiosité, il s'approche et se risque à soulever le voile de l'inconnu ; il recule d'effroi : à ses yeux se montre une momie, la Mort même, dont l'idée l'obsède et le trouble depuis si longtemps. Plus avide que jamais de connaître le secret de la vie éternelle, il s'éloigne promptement d'Alexandrie et s'enfonce dans l'intérieur de l'Egypte. A Memphis, il entre dans le vestibule d'un temple d'Isis, où il assiste à une fête religieuse. Entre toutes les jeunes prêtresses, aussi séduisantes les unes que les autres, il en est une qui charme surtout son imagination et son cœur ; dans le flot de lumière où elle parait, il la contemple avec émotion : « Psyché elle-même, dit-il,

^t) The EpiciireaD. Chapter II.

quand elle attendait aux portes du ciel, dont les splendeurs venaient pour la première fois éblouir ses paupières, n'avait pu paraître plus purement belle, ou rougir d'une honte plus innocente. J'avais souvent senti la puissance des regards, aucun n'avait jamais plus profondément pénétré dans mon âme. C'était un sentiment nouveau (1). » La Psyché égyptienne devient pour lui un rêve qui sans cesse lui échappe et à la poursuite duquel il s'attache avec délire. Pressent-il qu'elle possède le secret de la vie éternelle ? Non, mais elle est pour lui la révélation à' un sentiment nouveau ; c'est par ce sentiment qu'il est entraîné à suivre sa trace, malgré les périls qui se succèdent sans fin, et à affronter les épreuves singulières et redoutables de l'initiation au culte d'Isis. C'est aussi ce sentiment qui le sauve des dangers qu'il court ; car il y obéit encore, quand il prend le fil conducteur que lui présente la prêtresse, et quand, sans la voir, il la suit avec une confiance absolue dans une nuit profonde, à travers les mille détours des hypogées. Enfin, son bonheur passe son espérance : il revoit avec la lumière du ciel sa libératrice. Sur son ordre, il se dirige vers le Nil et s'embarque ; dans le cours du voyage, elle lui raconte son histoire : c'est une chrétienne, elle a profité de sa présence pour fuir et lui demande, comme grâce, de la conduire dans une retraite sacrée, dont elle lui donne vaguement l'indication, à l'aide d'une carte tracée par sa mère. Alciphron remonte le Nil avec elle. La vierge tant désirée est en son pouvoir, mais il la respecte autant qu'il l'aime d'un amour pur. C'est encore ce sentiment nouveau qui retient le jeune homme et protège la jeune fille. Le

(1) The Epicurean. Chapter V.

voyage est terminé. « Il faut, dit la vierge, nous séparer ici pour toujours. » — « Nous séparer ! non, s'écrie avec passion le jeune homme, le même Dieu nous recevra tous les deux. A partir de cette heure, Aléthé, ta foi sera la mienne, et je veux vivre et mourir dans ce désert avec toi (1). » Mentait-il à ce moment ? Non, dans cet épanchement d'amour il disait vrai ; sa fin le prouve : le martyre de sa fiancée fit d'Alciphron non seulement un Chrétien, mais encore un martyr ! Ainsi se réalisa la prophétie du vicillarcl : le philosophe avait trouvé la vie éternelle.

Comme on le voit, les modifications que le poète introduisit dans son plan ne portent que sur des détails ; mais plusieurs de ces détails ont une grande importance. Par exemple, dans TElysée souterrain des Pyramides, il n'y a point d'entretien entre la jeune fille et le jeune homme, point d'inclination de l'une pour l'autre ; par conséquent^ la fuite de la prêtresse n'a pas d'autre cause que sa haine pour les fausses divinités et son amour pour le vrai Dieu. Le jeune homme n'est point prisonnier et n'écoute que la voix de son cœur, lorsqu'il brave tous les périls. Réunis, ils ne s'inspirent l'un et l'autre que de nobles sentiments : Alciphron n'a garde d'essayer de tromper la confiance dont l'innocente jeune fille l'a jugé digne, et la vierge, tout à l'idée de Dieu, loin de fuir celui qu'elle a sauvé, se rend sous sa protection dans un asile de paix ; son cœur ne commence à battre pour, son compagnon que de l'instant où il lui parle de son Dieu. Ces changements contribuent à l'élévation morale d' Aléthé et d' Alciphron. Pour tout dire, le plan n'annonçait qu'un roman, un beau roman, si

(1) The Epicurean. Chapter XV.

l'on veut, comme cet autre (1) resté malheureusement inachevé, avec des scènes d'amour plus émouvantes, mais en somme un roman ; Toeuvre que nous examinons a un tout autre caractère.

Conformément à sa première intention^ Moore, dans le principe, se mit à exposer ces événements par lettres en vers que le philosophe Alciphron était censé écrire à Cléon, jeune Athénien de ses amis. Cependant la prolixité d'une narration de ce genre, plus que la grande difficulté d'entrer en vers dans les moindres détails, de manière à rester clair sans devenir prosaïque, le fit renoncer à son projet (2); il recommença donc son ouvrage en prose, sous forme de récit. Ce récit consiste en deux histoires coupées l'une par l'autre, celle d' Alciphron, racontée par lui-même, et celle d'Aléthé, écrite par un pieux solitaire : c'est là le grave défaut de la composition de Moore. Sa prose est, à proprement parler, de la poésie ; ce qui n'a pas empêché Lord Russell d'exprimer le regret que cet ouvrage ne soit pas en vers (3). On n'a pourtant qu'à comparer les six premiers chapitres aux trois lettres en vers d' « Alciphron (4) : » on y trouve fréquemment les mêmes aUiances de mots, les mêmes images, la même harmonie (5). En effet, la

(1) The Chapter of the Blanket — A fragment.

(Prose and Verse by Thomas Moore chiefly from the nuthor's munuscri pi.)

(2) Moore's poetical Works. Préface to the tentli volume.

(3) Voyez Montgomery. Thomas Moore, his life, etc., p. 143.

(4) M Alciphron » — A fragment.

1,5) « They seemed ail fair — but there was one »

H On whon the light had not yet shone, »

«« Or shone but partly — so downcast »

a She held her brow as slow she past. »

<( Then was it, by the fllash that blazed »

« Full o'er her features — oh 'twas then, »

prose de V « Epicurien » a la noblesse, le eolaris et le rhythme de la poésie. Parfois même , dans le cours du récit, au nombre s'ajoute naturellement la rime, et la pensée se développe en vers complets. Quel tour vif et gracieux prend la naïve invocation de la jeune Nubienne à TArbre d'Abyssinie I

« Oh I Abyssinian tree, »

f We pray, we pray to thee ; »

« How the traveller blesses thee, »

« When the light (0 no moon allows, »

« Âad the sunset hour is near, »

« And thou bend'st thy boughs »

u To kiss his brows, »

« Saying 'come, rest thee hère*. »

(c Oh I Abyssinian tree, »

it Thus bow thy head to me (2) ! »

Avec quelle puissance imaginative et quelle majestueuse ampleur est décrite l'inondation du Nil ! Ce n'est

« As startingly her eyes she raised, »

u But quick lett fall their Jids again, »

« l saw -- not Psyche's self, when first »

H Upon the tbreshold of the skies »

(( She paused, while heaven's glory burst «

« Newly upon her downcast eyes, »

H Could look more beautiful, or blush »

« With holier shame

(Alciphron. Letter III).

« They seemed ail lovely ; but there was one — whose face the light had

not y et reached, so downcast she held \i It was then — by that

light, which shone full upon the young maiden's features, as starting at the pudden biaze, she raised her eijes to the portai, and as quickly let fall their lids again. Not Psyché henelf^ when pausing on the threthold o/lieaven, while its first glories f«îll on her dazzled lids, could hâve looked more purely beautiful^ or blushed with a raore innocent shame. »

(The Epicokean. Chapter V).

(1) C'est le mot de la première édition. Variante « night » dans éditions postérieures.

(2) The; Ëpicurean. Chapter XIV.

plus un fleuve magnifique couvrant tout de ses eaux, c'est un géant qui, sorti de son lit, étend avec orgueil, sur la plaine et la vallée, ses membres immenses :

« The glorious stream, »

« That l8te between its banks was seen to glide — »

« Had now sent forth its waters, and o'er plain »

c And Valley, like a giant from his bed »

« Rising with outstrctched limbs, superbly spread (<). »

Ainsi, sans même parler du charme de tels détails, le cadre merveilleux où paraissent les personnages, les sentiments qui les animent, leur langage, leur mort glorieuse, tout concourt à faire de « TEpicurien » une œuvre éminemment poétique. L'esprit du poète s'y montre dans toute sa puissance : jamais son vol ne fut plus élevé ni mieux soutenu ; jamais il ne prit un ton plus noble ni plus pur.

Considérons maintenant si Moore ne doit qu'à luimême la conception de ce poème et dans quel esprit il l'a composé. « L'influence de Chateaubriand sur Thomas Moore, dit un critique (2), est bien directe. Dans l'Epicurien, dans les Martyrs et dans Atala, même pensée, mêmes personnages ; je ne parle, bien entendu, que des deux figures principales. Aléthé et le jeune Chef de la secte d'Epicure, Cymodocée et le fils de Lasthénès, Chactas et la fille de Simagham se rencontrent également dans le silence de la nuit, pour s'aimer, se sentir séparés ici-bas par des croyances qui se repoussent, et se rejoindre au-delà du tombeau par la cora-

(1) Tbe Bpicurean. Cbapter XV(.

(^ Edouard Thierry. Préface de rEpicurieu traduit par H. Butât, p. V et 8uiv. Paris, DeDtu, 1865. ^

raunauté de la foi. » 11 nous semble qu'on pourrait en dire autant d'Hafed et d'Hinda : ne se voient-ils pas aussi dans le silence de la nuit^ pour s^aimer^ se sentir séparés ici-bas par des croyances qui se repoussent^ et se rejoindre au-delà du tombeau par la communauté des sentiments? Hafed aurait donc quelque ressemblance avec Chactas et Eudore, Hinda avec Atala et Cymodocée. Nous voyons tout de suite combien est faux un tel rapprochement. Il ne si^ffit pas, en effet, de se trouver dans des circonstances analogues pour se ressembler ; il faut encore qu'on pense, qu'on sente et qu'on agisse de même. Or, Alciphron et Aléthé sont loin de penser, de sentir et d'agir, l'un comme Eudore ou Chactas, l'autre comme Cymodocée ou Atala. Qu'a de commun le philosophe païen avec le soldat chrétien ? Le premier, avant de vivre de la vie des saints, ne sait pas ce que c'est que le repentir; le second, même dans sa bassesse, est rongé par le remords. L'Epicurien se serait plus facilement que le Chrétien pardonné la perte de Velléda. Quelle différence ! L'un va en Egypte pour y chercher l'éternité du bonheur, l'autre pour demander à Dioclétien de lui permettre de déposer les armes et de se retirer sous le toit de ses pères, afin d'y pleurer sa faute. Enfin, Alciphron embrasse le Christianisme et meurt en martyr, par amour pour une Chrétienne ; Eudore, né dans la religion chrétienne, souffre le martyre pour confesser sa foi. Le savant et voluptueux Athénien a encore moins de ressemblance avec l'inculte et chaste Indien : Chactas n'eût jamais, comme le rusé Alciphron, simulé de vouloir se convertir au Christianisme pour rester près de sa bien-aimée ; avec quelle franchise il commence par déclarer au père Aubry qu'il n'est pas Chrétien ! Mais sa nature simple' et tendre l'y prédis-

posait et il Tétait déjà de cœur avant de recevoir le baptême. Il n'y a réellement que la mort d'Aléthé qui fasse du philosophe un croyant. Le croyant, en confesseur de la foi, expire dans les supplices ; ie vieux Natchez meurt par hasard dans un massacre. La fille de Théora et celle de Déniodocus forment un contraste non moins frappant. Aléthé tire toute sa force de sa foi inébranlable en Dieu et montre à son dernier moment un courage viril : « Quoi, toi aussi, dit-elle à Alciphron, toi ! J'avais tendrement caressé Tespérance de voir pénétrer au fond de ton cœur la mémo lumière qui avait illuminé le mien ! Oh non ! ne te ligue jamais avec ceux qui voudraient me tenter pour causer le naufrage de ma foi ! Toi, qui seul pourrais me rattacher à la vie, n'use pas, je t'en conjure, de ton pouvoir, mais laissemoi mourir, comme celui que je sers l'a commandé, mourir pour la Vérité. . . . Mon fiancé, continua-t-elle, montrant les deux anneaux à son doigt, vois ces gages, ils sont tous deux sacrés. Je t'aurais été aussi fidèle que je le suis maintenant au ciel, etdans cette vie, où j'ai hâte d'arriver, notre amour ne sera pas oublié (1). » Cymodocée tire sa force de son amour pour le fils de Lasthénès et faiblit en face de la mort : quand elle voit le tigre furieux s'élancer en rugissant dans l'arène, vaincue par la terreur, elle pousse ce cri de désespoir : « Ah ! sauvez-moi (2), » et elle se jette dans les bras d'Eudoro. Ainsi, Aléthé souffre le martyre en héroïne, Cymodocée en femme. Aléthé diffère autant d'Atala. L'une ne ressent rien pour le sectateur d'Epicure, l'autre se prend d'amour pour un idolâtre. La fille de Simagham a l'en-

(1) The Bpicurean. Ghapter X(X.

'2) Chateaubriand. Les Martyrs. Livre XXIV.

thousiasme de la religion, sans en avoir les lumières ; la fille de Théora joint à une foi ardente la connaissance des Ecritures. L'une, par une ignorance touchante, se donne la mort ; Tautre, qui connaît son devoir, attend qu'on la lui donne.

Le même critique ne nous paraît pas plus dans le vrai, quand il ajoute : « Les trois poèmes dérivent également de la pensée qui a produit le Génie du Christianisme. » En effet, « les Amours de deux sauvages dans le désert » et les Martyrs sont une appUcation de la théorie littéraire que Chateaubriand expose dans son Génie du Christianisme : « Il est temps de montrer que le Christianisme se prête merveilleusement aux élans de Tàme et peut enchanter l'esprit aussi divinement que les dieux de Virgile et d'Homère (1). » Ceci revient à dire que le Christianisme offre, dans l'ordre moral, d'aussi grandes beautés que le paganisme. Chateaubriand a donc composé l'histoire de Chactas et d'Atala, d'Eudore et de Cymodocée, uniquement pour faire voir que l'amour humain dans la foi a bien autant, sinon plus de charme que les passions des dieux et des déesses décrites dans l'Iliade et l'Enéide. Par conséquent, Atala et les Martyrs sont des œuvres de littérature reUgieuse. Mais il est facile de reconnaître, à l'étymologie seule du nom de ses personnages, que Moore n'avait point la même intention : « l'Epicurien » est, sous la forme d'une poétique allégorie, un ouvrage de philosophie religieuse. Le poète irlandais veut montrer que par l'amour l'homme arrive à la possession de la vérité absolue^ sa fin dernière et son bien suprême. Alciphron représente l'esprit (?piîv) de l'homme qui, ne pouvant trouver le vrai bonheur dans

(1) Le Génie du ChristiaDisme. Livre I^ chap. L

les jouissances matérielles, erre à sa recherche par tous les chemins qui s'offrent à lui. Quand il s'engage dans la fausse voie, telle que celle de l'initiation, il ne perd pas courage («Xxtî), car il est soutenu par son amonr pour la Vérité (Aléthé), que la Contemplation (Théora) lui a fait entrevoir, et à laquelle il s'attache avec passion, parce qu'il sent qu'elle seule doit lui procurer le souverain bien auquel il aspire. Une voix intérieure lui dit toujours : « En avant, (1) » et il s'élance en avant. Par amour pour la Vérité, il endure toutes les souffrances ; mais il triomphe du mal et de la mort et passe enfin des alternatives de demi-jour et d'obscurité de ce monde à la pleine et resplendissante lumière d'en haut, qui est la Vérité absolue. Voilà le bonheur éternel à la possession duquel l'homme arrive par le cœur plus sûrement peutêtre que par la raison. Ainsi, l'histoire d'AIciphron et d'Aléthé n'est que le développement poétique de la maxime des Saints : « Ils disent en parlant des choses divines qu'il faut les aimer pour les connaître et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité (2). » w L'Epicurien » ne dérive donc pas, comme les deux poèmes de Chateaubriand, de la pensée qui a produit le Génie du Christianisme. Que Moore ait lu et relu Atala et les Martyrs (3), qu'il soit resté sous le charme de leur divine poésie et de la pensée reUgieuse qui l'a inspirée, nous ne le mettons pas en doute, mais qu'il ait pris pour modèle Chateaubriand, nous ne pouvons vraisemblablement l'ad-

(1) The Epicareao. Chapter III.

(2) Pascal. De TEsprit géométrique. — Second fragment.

(3) Voyez l'article sur les « Romans français, » publié en Novembre 1820 dans la Revue d'Edimbourg^ où Moore, frappé de la puissance Imaginative de Chateaubriand et de Téclat de ses peintures dans u les Martyrs, » déclare que notre grand écrivain, « qui n'a fait que de la prose, est le seul vrai poète de la France » à cette époque.

mettre. Moore avait une imagination trop riche, une àme trop ardente, un esprit trop indépendant pour avoir borné son travail à Timitation même d'un maître : c'est, à notre avis, le résultat de ses longues et profondes méditations sur cette célèbre maxime des saints qu'il présente sous une forme si belle dans ce divin poème, marqué, comme tous les autres, du sceau de son puissant et original esprit. '

« L'Epicurien » est peut-être la moins connue des créations de Moore ; c'est cependant une de ses plus exquises, à la considérer môme en dehors de toute allégorie : elle n'a pas seulement l'attrait de la beauté tout orientale qu'offre la description fidèle des merveilles de l'Egypte et de ces scènes étranges et mystérieuses à travers lesquelles, avec l'aide du crayon admirable de Turner ou de Gustave Doré, l'œil et l'imagmation se portent également; elle a im charme plus grand par l'effet moral qu'elle produit. Il nous est impossible, en effet, de lire l'histoire d'un amour aussi chaste et le récit du martyre de la vierge chrétienne, suivi de la conversion du jeune philosophe païen, sans sentir que notre àme devient plus pure, plus élevée, plus forte. Nous pouvons donc, au sujet de ce poème, dire avec La Bruyère : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon et fait de main d'ouvrier. » Dans les éditions nouvelles, on a ajouté à « l'Epicurien » le fragment en vers wd'Alciphron, » sans rehausser le mérite poétique de Moore, que sa prose seule, comme nous l'avons montré, rend manifeste.

Un jour ou deux après la publication de cet ouvrage, le 30 Juin 1827, Moore assista à « Boyle Farm, » maison

de campagne de Lord Henry Fitzgerald, située sur la Tamise, à une fête splendide donnée à Télite du beau monde par plusieurs jeunes Lords, Chesterfield, Castlereagh, Alvanley, Grosvenor et De Ros (1). Au dire d'un des nobles invités, le Marquis de Palmella, Ambassadeur du Portugal, cette fête était pareille à « la fête d'Athènes » de « l'Epicurien, » dont il venait de lire la description dans la « Gazette Littéraire. » Pendant le dîner, sous une tente sur la pelouse, un chœur de chanteurs tyroliens charma les convives, et, après \o dîner, des cantatrices en renom, au nombre desquelles étaient Caradori, de Begnis, Velluti, montées sur des gondoles, firent entendre des chants de gondoliers avec des effets de voix ravissantSj puis M'"® Vestris, Fanny Ayton et d'autres cantatrices chantèrent la charmante barcaroUe de Moore « Oh ! come to me when daylight sets (2). » La soirée était délicieuse. A la nuit, toutes les charmilles s'illuminèrent. Il y avait des grottes et des lacs, et les lumières réfléchies dans l'eau donnaient à toute la scène un aspect féerique. Voilà l'origine et l'objet de « la Fête d'Eté, » que le poète publia quatre ans plus tard, avec le concours de H. R. Bishop pour la musique, et dédia à Mistress Norton, un des ornements les plus distingués de la fête de « Boyle Farm. »

(1) Moore's poetical Works. Préface lo the fifth volume.

(2) National Airs.

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