CHAPITRE VII
«• Les Amours des Anges. » «« Le Oapitaine Rook. » •« Vie de Sherldan. »
Réduction de la dette de Moore. — Générosité d'un ami. — Moore se libère. -— Sa nouvelle ardeur. — Projet de composition poétique. — Fâcheuse nouvelle. — Même sujet traité par Byron. — 11 hâte en vain, contre ses procédés habituels, la composition et la publication de son poème. — « Les Amours des Anges » ne paraissent qu'après « Ciel et Terre. • — Le poème de Moore repose sur un verset de la Genèse. — Il n'y a pas d'erreur dans la version des Septante. — En quoi consiste l'erreur. — Esprit du poème. — Ce qu'il enseigne. — Analyse et examen de chaque partie. — Les anges de Moore diffèrent de ceux de Milton. — Intérêt du poème, malgré ses défauts. — Exposé de la composition de Byron.— Différence complète entre les deux œuvres. — Leur caractère. — Elles sont peu goûtées. — Mérite du poème de Moore. — Ses « Fables. » — Leurs vérités. — Ce qu'ont rappporté à Moore ces deux ouvrages. — Séjour à Londres. — Ses triomphes dans le monde. — Voyage en Irlande. — M Mémoires du Capitaine Rock. » — Leur importance. ~ Mort de Byron. — Sa famille et ses amis personnels réclament ses Mémoires. — Noble conduite de Moore. — Son intégrité et ses scrupules. — La perte des Mémoires de Byron n'est pas très grande. — Témoignage de Lord Russell et de Lord Byron à ce sujet. — « Vie de Sheridan. » — Le public est un peu désappointé à son apparition. — Ce qu'on reproche â cet ouvrage. — Propos malicieux du roi Georges IV à cette occasion. — Partialité de Moore reconnue par lui-même. — Caractère et importance de l'ouvrage. — Lettre de Lord Russell à ce sujet. — Les « Soirées en Grèce, » chants lyriques. — Ce qui les caractérise.
Dès son arrivée, Moore fut informé qu'après bien des négociations, le montant des réclamations avait été réduit à 1,000 guinèes, et, qu'en ce qui concernait le payement, l'oncle de son mandataire s'était décidé à donner 300 L ; que, d'autre part, un ami*, au courant des négociations, avait déposé entre les mains d'un banquier 750 L, reste de la somme réclamée. Moore, au moyen de cet argent, acquitta immédiatement sa dette et envoya à ce généreux ami, qui n'était autre que le Marquis de Lansdowne, avec l'expression de sa profonde reconnaissance, un chèque sur ses éditeurs pour le montant du prêt. Il se remit alors au travail avec une ardeur nouvelle, et, pour augmenter plus vite ses ressources, il se disposait à faire un poème à part sur « les Amours des Anges, » lorsqu'il apprit que son ami Byron l'avait devancé dans le même sujet. En effet, Byron avait envoyé en 1821, de Ravenne^ à son éditeur Murray, son Mystère, « Ciel et Terre, » avec ces mots : « Je désire que la première partie soit publiée avant la deuxième, parce que, si elle né réussit pas, il vaut mieux en rester là que de continuer à faire un essai infructueux. » La coïncidence était d'autant plus fâcheuse que Moore comptait sur la vente de son nouvel ouvrage pour rembourser le plus tôt possible l'ami dévoué dont la générosité lui avait permis de payer intégralement les réclamants américains. Croyant alors n'avoir d'autre moyen de lutter avec quelque avantage contre « un précurseur si gigantesque » que de le devancer dans la publication de son travail, il se hâta de composer son poème, pour qu'il offrit au moins l'intérêt de la nouveauté. Jamais il ne s'était tant pressé ; car son goût difficile TobUgeait d'aller lentement. Le poète qui avait mis une fois douze heures de réflexions soutenues pour remplacer dans un
vers un simple mot qui ne lui convenait pas (1), ne devait qu'à contre-cœur prendre sur lui de précipiter un travail, et il fallait bien une pareille circonstance pour qu'il accélérât sa publication. Mais, malgré toute Tactivité qu'il déploya, la première partie du Mystère de Byron parut dans le second numéro du « Libéral, » non pas en même temps que son ouvrage, conmie il croit s'en souvenir (2), mais un peu avant. Ce fut effectivement le l'^' Janvier 1823 que parurent « les Amours des Anges, » le poème le plus important de Moore, après « Lalla Rookh. »
Ce poème repose sur le verset IP du chapitre VI* de la Genèse. Moore, dans la crainte d'être mal compris, et de passer aux yeux de ceux qui prendraient le sujet à la lettre pour avoir commis une profanation de l'Ecriture, a beau prétendre qu'il n'appartient pas à la Bible (3) et en faire une pure fiction, il n'en est pas moins vrai qu'il a ce verset pour fondement. En effet, la locution « oî SyteXoi toc; Hêoo » n'est pas, comme Moore le dit dans sa préface, une erreur de traduction (4) ; c'est une interprétation mystique de la pensée de Moïse : « D^nSKn-^33 , » les « fils de Dieu. » D'ailleurs, la même expression hébraïque (Bené Haélohim, fils de Dieu), qui se retrouve au Livre de Job (c. 1. v. 6 et c. 2. v. 1) avec la signification des anges^ des êtres surhumains formant la cour de Dieu, suffirait à elle seule pour justifier jusqu'à un certain point la traduction des Septante. Mais ce que saint Augustin dit à ce propos prouve la parfaite justesse de leur interprétation : « Ils étaient bien les fils des hommes par leur nature, mais ils avaient com-
(1) Voyez SymingtOD. Life sketch of Thomas Moore, pp. 137, 138.
(2) Moore's poetical Works. Préface to the eightb volume.
(3) Préface to the Loves of the Angels.
(4) Moore avait déjà prétendu, dans son article sur « les Pères, » que les Septante avaient fait une fausse traduction du passage de la Genèse.
mencé d'avoir un autre nom par la grâce ; car dans la nieiiic Ecriture où il est dit que les ///s de />/ea aimèrent les filles des hommes, ceux-l/i mômes sont aussi appelés les anges^ de Dieu. C'est ce qui fait que beaucoup de gens pensent qu'ils n'étaient pas des Êommes,* mais des anges (1). » En ceci seulement consiste Terreur où tombèrent de grands esprits, tels que Clément d'Alexandrie, Tertullien, Lactance, saint Cyprien, saint Ambroise. Leur imagination exaltée leur fit prendre une interprétation mystique pour une réalité. Car il est clair que « les anges de Dieu » ne sont autres que les « fils de Dieu, » et par les « fils de Dieu » la Genèse désigne les fils de Setli qui, attirés par la beauté des filles de Caïn, les prirent pour épouses, contrairement à la volonté de leur père. Le sujet appartient donc incontestablement à la Bible. Mais avec quel art Moore l'a approprié à la poésie ! Ce n'est plus l'histoire d'une race d'hommes bons et pieux que leurs passions entraînèrent à transgresser la loi de Jéhovah en s'alliant à une race de méchants et d'impies. Ce n'est pas non plus un thème poétique sur la théorie de Philon (2), assez mystique pour s'être imaginé que les « fils de Dieu » étaient des âmes qui, volant dans l'air sans être attachées à aucun corps, eurent l'envie de venir habiter dans celui des hommes. C'est l'histoire toujours vraie de l'âme dans sa faible et imparfaite enveloppe, l'histoire de sa tache originelle, de sa chute, de ses souffrances et de sa rédemption. C'est, sous la forme biblique, avec tous les embellissements qu'inspire à une imagination ardente le sentiment religieux, une reproduction aussi ingé-
(i) De Civitate Dei. Lib. XV, cap. XXU.
(2) Lib. de GigaDtibus.
nieuse que délicate de Tallégorie de Psyché au pouvoir d'Eros ou c( torturée par des Eros qui la brûlent à la flamme de leurs torches (1), » et une application poétique de la théorie platonicienne sur la préexistence de rame et la réminiscence. Le poète représente Tâme sous la céleste figure des anges. Nulle autre ne lui convient mieux. N'exprimc-t-elle pas parfaitement sa nature, son origine et sa fin ? Pur espiit, Tâme vient de Dieu et y retourne, après la dangereuse et pénible épreuve de cette vie. Mais a-t-elle en soi assez de lumière pour s'éclairer sûrement à travers Tobscurité de ce monde et suivre le bon chemin ? Au contact do la matière, ne perd-elle rien de sa force et de sa pureté ? Quelles sont pour elle les suites de ses faiblesses et de ses fautes ? Par quelles vertus se préserve-t-elle de la souffrance, et a-t-ellc icibas un avant-goût du bonheur céleste ? Voilà ce que le poète nous enseigne par Thistoirc des trois anges.
Dans les premiers temps du monde, un soir, sur le penchant d'une colline dorée par un rayon du soleil couchant, trois nobles jeunes hommes, qui portaient encore sur le front un reflet de leur céleste patrie, se racontaient Thistoire de leui's amours. L'un d'eux avait oublié Dieu pour la vierge Léa; le temps de sa mission étant écoulé, il voulait bien prononcer le mot sacré qui devait lui permettre de regagner le ciel : son cœur faiblit et le mot expira sur ses lèvres ; mais quelques heures plus tard, quand, après avoir en vain supplie Léa de lui donner avant son départ un gage d'ai}iour, il prononça le mot sacré, il trouva dans son funeste égarement la force de le répéter, sur la prière de la vierge qui désirait ardemment le savoir : aussitôt il
(1) Auguate Couut. La Poésie Alexandrine, p. 179, Paris, Hackeltt)1882.
perdit son caractère spirituel, ot la vierge, qui redit le mot avec Tardeur de la foi, étant devenue à sa place pur esprit, prit son vol vers les cieux. « La vision, ditil, s'éclipsa^ son éclat diminua de plus en plus jusqu'à ce qu'elle fût réduite à un point aussi petit que ces taches qui brûlent là-bas, ces gouttes vivantes de lumière tombées les dernières de Tume épuisée du Jour. Et lorsqu'enfin elle se fut plongée dans la splendeur lointaine de son étoile immortelle, qu'enfin ma vue surmenée eut saisi le dernier et pâle rayon de son aile, à cet instant dans mon âme s'éteignit la lumière du ciel et de l'amour (1). » L'ange déchu s'était depuis lors abandonné au vice, sans pouvoir dans sa honte perdre la conscience de sa gloire passée. Quel châtiment pour un dieu tombé de se souvenir des cieux ! Tel est l'état de l'âme esclave des sens : faible et misérable, elle languit dans son étroite et sombre prison, n'ayant plus la force de prendre son essor vers l'immense et brillant océan du beau moral, qu'elle entrevoit, pour son éternel regret, dans la vision lointaine du souvenir, comme la seule source d'une pure et durable félicité.
Le second ange appartenait à la classe des Chérubins dont le nom signifie savoir. Il avait plus de noblesse et d'éclat que l'autre. Il s'appelait Rubi, nom étincelant qui exprime bien toute sa passion pour la lumière. C'était en effet l'Esprit de la science. Il ne lui suffisait plus, pour être heureux, de mesurer les espaces incommensurables, de voler à la découverte d'astres inconnus et plus resplendissants que les autres, d'étudier leur nature, de les suivre dans leur révolution, en un mot,
(1) First ÀDgel'B story.
de sonder les secrets du ciel ; il voulait encore connaître de toutes les merveilles do la terre la plus gracieuse^ la plus belle, la plus séduisante, c'est-à-dire la ferame. Il n'avait plus qu'un désir, celui de pénétrer à travers sa forme ravissante jusqu'à l'àrae de la mystérieuse créature, pour voir tout ce qu'il pouvait y avoir de divin en elle. Son regard scrutateur s'arrêta sur une vierge, seule entre toutes digne de l'amour d'un Esprit de lumière, tant elle était brillante et parfaite : « A l'orgueil de sa démarche, lorsque légère elle effleurait la terre sans la toucher, on eût dit qu'elle était née avec le droit de marcher sur quelque élément plus céleste et de parcourir des plaines où ses pieds eussent rencontré une étoile à chaque pas. Ce n'était point seulement ce charme qui captive les sens éperdus, ce charme des lèvres dont le souffle à lui seul serait une source de félicité, ce charme de rougeurs enjouées qui ne semblaient rien moins que des échappées lumineuses de la pensée ; ce charme des yeux qui, allumés par la colère, étaient de feu même, mais qui, à un mot de tendresse, devenaient d'une douceur infinie, comme s'ils pouvaient, à l'exemple de l'oiseau du soleil, se fondre dans leur propre flamme ; — ce charme des formes aussi flexibles que les rejetons d'un jeune arbre chargé de fleurs printaniéres, et pourtant arrondies, aussi brillantes que les fruits qui s'en détachent à l'heure de l'été. — Ce n'était pas uniquement le genre de charme, qui est le partage des femmes les plus adorables ; car même aux mieux douées elle aurait pu céder, du superflu de ses grâces naturelles, assez pour ajouter à leur beauté ; mais c'était l'Esprit resplendissant à travers tout son être, l'âme toujours prête à éclairer chacun de ses charmes, tout en étant indépendante de ce qu'elle éclairait, comme le soleil,
qui brille sur les fleurs, n'en resplendirait pas moins, s*il n'avaitaucune fleur à éclairer. C'était ceci, tout ceci, réuni en une seule personne — les grâces et les jeux de physionomie sans nombre (1) qui forment Tauréole des jeunes vierges, saisis dans leur perfection et. leur chaleur avant que le temps ait glacé un seul de leurs attraits, et marqués d'un sceau idéal propre à donner à des beautés trop sensuelles peut-être, ou trop voluptueuses, Tempreinte de la Divinité. C'était ceci, un mélange, que la main de la Nature réserva pour elle seule, de tout ce qu'il y a de plus enjoué, de plus doux, de plus voluptueux, de plus pur, de plus noble dans la nature des anges et dans la sienne (2). » N'y a-t-il pas dans la description de cette beauté souveraine quelque chose de celle des demoiselles Montgomerys, qu'immortaUsa le pinceau de Sir Joshua ? C'étaient, comme le raconte Moore (3), ses compagnes de classe chez son professeur Samuel Whyte, et l'opulente beauté de ces jeunes filles, pour ainsi dire spiritualisée par le génie du peintre, laissa dans l'esprit de l'enfant un souvenir ineffaçable que plus tard l'homme, peut-être même à son insu, reproduisit sous' cette forme adorable. Rubi s'insinua dans Tàme de la belle créature, où il trouva « les vagues désirs, les tendres illusions, les rêves d'amour encore sans objet, les espérances légères et ailées,
(1) Dans quelques éditions le texte est ainsi orthographié : « The'
unoumber'd » C'est une incorrection grave ; car, du moment qu'où
mettait une apostrophe, on devait supprimer la voyelle dans l'article. U vaut mieux cependant retrancher Tapostrophe et conserver le mot entier, comme dans la première édition, la Toyellu disparaissant d'elle-même dans la mesure :
« The unnûmlbèred looks 1 and ârtslthat fôrm. »| 2) Second Angel's story.
(3) Moore's poetical Works. Préface to the first volume.
qui viennent à nos ordres, et les joies qui, brillantes comme Tarc-en-ciel, finissent comme lui en pleurs ; les passions cachées sous de chastes pensées comme des serpents qui dorment sous des fleurs. Au milieu de tous ces sentiments qu'éprouvent tous les jeunes cœurs qui battent, » il découvrait « des pensées sublimes, de hautes aspirations, supérieures à tout ce quia jusque-là rempli une àme si tendre, des aspirations vers la gloire qui percent â travers le brillant inconnu de Tavenir, des imaginations libres et grandioses qui prennent leurs ébats, comme les jeunes aigles, tout prés du ciel. Avec cela aussi, quelle âme et quel cœur prêts à succomber sous Tartifice du tentateur ! un zèle pour la science tel que n'en recela jamais une forme si belle, depuis cette première heure si fatale où Eve, en possession de tous les fruits de TEden, h Texception d'un seul, les perdit tous, plutôt que de se priver d'y toucher. » Lilis (ainsi s'appelle cette ravissante créature) a un air de parenté avec l'Eve de Milton : elle est charmante comme elle, mais elle n'a pas sa grâce ingénue, son innocence d'enfant ; elle sait qu'elle est belle et elle en est fière. Eve, dès qu'elle ouvre les yeux à la lumière, sans en avoir conscience, s'éprend de sa propre image qu'elle aperçoit dans le cristal d'une nappe d'eau, et la préfère tout d'abord à celle de l'homme ; mais, comme elle n'a point d'orgueil, il peine connaît-elle Adam qu'elle ne trouve rien do plus beau que lui. Eve est naïvement curieuse, Lilis veut, de propos délibéré, tout approfondir. En somme, Lilis est une fille d'Eve, avec la tache originelle, d'une beauté peut-être plus séduisante, mais d'une pureté moins divine. Le Chérubin régnait dans son cœur. Quelle joie et quel orgueil ! Elle y avait dressé pour lui un autel : elle en avait fait son dieu. Son adoration ne connaissait
plus de bornes : poursuivant la réalisation d'un révc, elle le supplia de se montrer à elle dans tout Téclat de sa gloire, persuadée qu'elle serait assez forte pour le supporter. L'orgueilleux esprit finit par céder à ses prières, et Lilis, touchée par la flamme dévorante de son dieu, se consuma dans sa chère étreinte : un peu de cendre, voilà tout ce qui resta de l'idole à l'infortuné Rubi. La fin de Lilis ressemble exactement à celle de Sémélé; mais il faut observer que, dans la légende thél)aine, il s'agit d'un phénomène physique, dans le poème anglais, d'un phénomène moral, d'où il résulte que, si la forme est identique, le fond est entièrement différent. En effet, le mythe grec n'est autre chose que « l'histoire de la naissance et de la maturité de la grappe de raisin (1), » tandis que le mythe conçu par Moore est l'histoire de l'orgueil et de laprésomptueilse curiosité, causes de malheur et de ruine.
Comme le poète a représenté le châtiment de l'impureté, de l'orgueil et de la présomptueuse curiosité, de même il représente la récompense réservée aux âmes chastes et humbles qui se relèvent de leur chute par la pureté de leur amour et leur foi en Dieu. Dans le silence du soir, une voix mélodieuse s'élevait de la terre au ciel : une vierge, en s'accompagnant de la lyre, chantait Dieu et la Miséricorde, la Paix et la Charité, « dont l'étoile brille au-dessus de ce sombre monde d'espérance et de crainte et sur laquelle les yeux éplorés de la Foi sont fixés si tendrement que la lumière de cet astre d'amour se mêle à chacune de ses larmes (2). » Un ange, Zaraph, le plus pur des Séraphins, dont le cœur
(i) Dècharme. Mythologie de la Grèce anlique. Chap. V. Dionysos, p. 409, Paris, Garnier frères, 1879.
(2) Third AngeFs story.
n'avait jamais brûlé que pour Dieu, Técoutait avec ravissement : il voyait en elle comme un reflet doux et caressant de la beauté absolue qu'il avait le bonheur de pouvoir éternellement contempler. Les accords divins qu'une fille de la terre trouvait pour célébrer la religion et l'amour céleste captivèrent ce fils du ciel : la pureté et la foi venaient d'unir à jamais deux âmes. Mais qu'elles sont humbles dans leur amour ! Nama n'a nul sentiment de fierté : elle ignore la puissance de ses charmes et de ses vertus, et elle ne sait comment elle a pu mériter d'être si heureuse. Zaraph, de son côté, ne met aucun orgueil à posséder un tel trésor; 11 n'y a pour lui aucune gloire à aimer ni à être aimé, il n'y a qu'un bien suprême. Nama n'est point curieuse ; elle n'a aucun désir de connaître les secrets de Dieu : tout le bonheur pour elle consiste « à aimer, à croire et à espérer. » C'est entre ces deux âmes un échange continu de tendresse infinie que traversent sans l'affaibhr jamais les misères de la vie. « Heureuse union des cœurs, dans laquelle, en se métamorphosant comme les éléments des composés chimiques, chacun d'eux se dépouille de l'existence qui lui est propre, pour en trouver une nouvelle do beaucoup plus heureuse (1) ! Telles sont leurs joies, et, couronnant tout, cette espérance bénie de l'heure brillante où leurs esprits bienheureux,
(1) Cette coDceptioD de Tamour idéal en rappelle une autre aussi sublime, mais plus passionnée :
« The fountains of our deepest lifc shall be >» » Confused in passion's golden purity, »
*> As mountain-springs under tbe moming Sun. » M We ?hall become the same, we shall be one » >» Spirit within two frames, oh ! wherefore two ? >»
n One passion in twin-hearts »
(Sbelley's Epipsychidion.
doués d'un pouvoir nouveau, s'élèveront pour ne plus tomber, récompensés de leur foi dans celui qui est la source de toute bonté, et où secouant de leurs ailes émancipées la poussière avilissante de la terre, ils voleront pour toujours à travers ces cieux éblouissants où l'Amour est immortel. » Namaet Zaraph sont les types ravissants du bonheur humain dont l'Ange Raphaël, dans le poème de Milton, découvre au premier homme le principe et la fin : « En aimant, tu fais bien ; dans la passion, non ; car en celle-ci le véritable amour ne consiste pas : l'Amour épure les pensées et élargit le cœur ; il a sou'siège dans la raison, et il est judicieux ; il est l'échelle par laquelle tu peux t'élever à l'amour céleste (1). »
On a fait des comparaisons, au désavantage de Moore, entre ses anges et ceux de Milton. Ces comparaisons seraient fort justes, si les personnages de l'un étaient de même nature que ceux de l'autre. Mais il n'en est pas ainsi. Dans Milton, les anges sont bien des anges, et leur dénomination est prise dans le sens propre. Dans Moorc, ce ne sont ni des anges, ni des êtres intermédiaires entre les anges et les hommes, et leur dénomination n'a qu'une acception figurée. Ce sont simplement des hommes : cette figure d'ange, que le poète leur a prêtée et dont ils ont conservé quelques traits d'un charme plus ou moins puissant selon leur degré de pureté, n'est que l'image de la beauté divine de leur àme avant sa chute. A ce point de vue, le poème offre plus d'intérêt humain que ne le suppose Montgomery (2). Qui peut, en effet, malgré l'invraisemblance des situations et des incidents, rester insensible à la misère profonde de cet être jadis au comble
[\) The Paradise Lost, book VIU.
i2) Tbumas Moore, his life, writiogs, p. 110.
de la félicité dans une gloire sans tache, à Timniense douleur de Rubi, si puissamment décrite, à la noble et pure jouissance de Zaraph, exprimée avec tant de délicatesse et une si grande simplicité de cœur ?
Examinons maintenant si Moore avait vraiment raison de craindre que la composition de Byron n'éclipsât la sienne. « Ciel et Terre » est une sorte de tragédie biblique avec chœurs. La scène se passe quelques heures avant le déluge. Tandis que les filles de la terre, Anah et Aholibamah, attendent avec impatience Tarrivée de leurs anges Azaziel et Samiasa, deux fils de la terre, Irad et Japhet, parlent de leur malheur : ils aiment Tun Aholibamah, l'autre Anah, mais ils n'obtiennent en retour que leur dédain. Irad supporte son sort avec fermeté, Japhet avec désolation. L'heure de la perte du genre humain approche : Japhet, qui aime toujours Anah plus que sa vie, veut, contre la volonté même de son père, la sauver de la mort; mais elle, qui n'a pas la moindre affection pour lui, ne veut point survivre seule à tous les êtres qui lui sont chers. Enfin, Azaziel et Samiasa s'envolent et disparaissent avec Anah et Aholibamah. Japhet reste abandonné à son désespoir. Telle est la pièce dont Moore, dans son admiration pour Byron, s'exagérait le mérite au point de la juger « une des plus sublimes d'entre ses nombreuses merveilles poétiques (1). » Un critique anglais (2) prétend que Moore s'est quelque peu inspiré de Byron dans sa composition, comme si l'auteur de « Lalla Rookh » n'avait pu tout seul en concevoir l'idée. Ce jugement ne repose sur aucun fondement ; car il faudrait admettre d'abord que Byron avait donné communication de son travail
(1) Moorc's Poetical Works. Préface to Ihe eighth volume. i2) Shaw. A bistory of eaglish Uterature, p. 451.
àson ami ; ensuite, que cet ami avait été assez indélicat pour s'en servir. Ce sont les prémisses forcéas d'un tel jugement. Or, qui oserait porter contre Moore une accusation aussi déraisonnable ? La meilleure preuve de la bonne foi du poète irlandais est sans contredit son poème même. Nous n'y trouvons aucun vestige de l'influence de Byron..« Il est impossible, dit le Professeur Wilson, le célèbre Christophe North, de supposer deux poèmes . plus diamétralement opposés l'un à l'autre, dans l'objet et dans l'exécution, que « les Amours des Anges, » par Mr. Moore, et « Ciel et Terre, » Mystère, par Lord Byron (1). » Quel rapport y a-t-il entre la tragédie de l'un et le poème de l'autre ? L'action et le . dénouement de « Ciel et Terre » n'ont rien de commun avec l'Histoire des trois anges. Le caractère des personnages est aussi tout à fait différent. Si Anah est douce et aimante comme Nama, elle n'a ni sa charmante simplicité ni ses sentiments d'amour divin. Aucune des trois femmes dans Moore n'a un seul trait d'Aholibamah, violente, jalouse, impérieuse, bravant tout, même Dieu. Les anges Azaziel et Samiasa, par la raison qu'ils sont vraiment des anges dans l'esprit de Byron, ne ressemblent nullement à ceux de Moore et ne nous inspirent aucune sympathie ; car si nous pouvons nous former une idée d'anges complets, nous ne pouvons concevoir des êtres avec tous les attributs des natures angéliques et les faiblesses de l'humanité. Le seul personnage sur lequel se porte tout l'intérêt, parce qu'il est homme, qu'il est bon et qu'il souffre, c'est Japhet, dont il n'est point question dans Moore. Il n'y a entre les deux œuvres qu'une ressemblance de sujet,
(1) The poetical Works of Lord Byron. — Heaven and Earth, note 2. London, Murrayf 1870.
Tamour des anges pour des femmes, et encore il est bon de remarquer que cette ressemblance n'est qu'apparente, puisque dans Moore il s'agit d'une allégorie, dans Byron, d'un mystère. Certes, la forme adoptée par Byron est plus heureuse, parce qu'elle imprime plus de mouvement à l'action ; mais le fond de sa tragédie est moins beau, moins attachant, surtout moins monil que celui du poème de Moore. Byron montre que du ciel vient le malheur de l'homme, Moore son bonheur. L'un enlève tout espoir de salut, l'autre le donne. La conception du premier est terrible, celle du second consolante. Enfin, si la composition de Byron accuse une puissance d'esprit incomparable, celle de Moore révèle une puissance de cœur sans égale. Cependant son poème ne fut, comme le Mystère de Byron, que médiocrement goûté. On pourrait l'attribuer à la forme, si « Ciel et Terre » avait eu plus de succès. Le sujet, plus que la monotonie produite par une douceur excessive et continue, en est la cause : le préjugé religieux prit la lettre pour l'esprit, et, malgré l'avertissement du poète, ne voulut voir que la consécration spécieuse d'une hérésie dans une composition où il n'y a qu'une magnifique allégorie, et jeta sur elle une certaine défaveur. Quoi qu'il en soit, elle se recommande par une chaste beauté qui en fait le prix et la rend durable.
Peu de temps après la publication de ce poème parurent les « Fables à Toccasion de la Sainte-Alliance, » dédiées à Byron, pièces satiriques dans le genre des « Letti'es Interceptées » et principalement dirigées contre les têtes couronnées. Le Songe (1) du poète qui assiste à l'effondrement d'un beau palais de glace construit sur la Neva et où la Russie, la Prusse et l'Autri-
(1) Fable 1.
che dansent un joyeux fandango, la Mouche (1) qu'on adore sur Tautel pendant qu'on lui immole un taureau vigoureux et magnifique, les sottises du petit grand Lama (2), ce méchant enfant qu'on ne parvient à assagir qu'en le fouettant, les Eteignoirs (3), articles fort demandés à Vienne et à Saint-Pétersbourg, la Perruque de Louis XIV (4) nouvellement frisée par Hippolyte, le coiffeur du jour, pour plaire à l'Empereur de Russie et répondre aux aspirations libérales, sont autant de piquantes vérités faciles a saisir sous le voile léger de l'apologue.
Au mois de Juin, Moore reçut avis de ses éditeurs que la vente de son poème, «. les Amours des Anges, » lui avait rapporté IjOOO l. et celle de ses « Fables » 500 1. Moore eut donc le plaisir do voir le Marquis de Lansdowne rentrer en possession de la somme dont il lui avait fait l'avance. Il était alors au zénith de la gloire ; pendant les deux mois qu'il passa à Londres, il fut le roi des salons : partout on se faisait" une fête de l'entendre causer ou chanter, partout il était l'objet de l'admiration. Ce n'étaient là assurément que de frivoles triomphes ; mais Moore avait la faiblesse de les aimer passionnément. Faut-il s'en étonner ? « Il fut toute sa vie l'enfant gâté de la popularité (5), » « le poète de tous les cercles et l'idole du sien (6). » Enfin, s'étant arraché aux charmes qu'une telle vie avait pour lui, il fit, en compagnie du Marquis de Lansdowne, un voyage à Killamey, à Cork, dans d'autres villes d'Irlande et regagna sa chaumière, où il reprit ses travaux.
(1) Fable IV.
(2) Fable VI.
(3) Fable VH.
(4) Fable VUI.
(5) Shaw. A bistory of english literature, p. 444.
(6) Byron. Tbe Corsair. To Thomas Moore, Esq.
En 1824, il publia les « Mémoires du Capitaine Rock, » résultat de son voyage en Irlande. C'est une histoire où, par Torgane de ce personnage, avec une plume aussi puissante que fine, il peint le gouvernement de IMrlande par TAngleterre, depuis le temps du Pape Adrien IV jusqu'à son époque, et les fortes passions que ce mauvais gouvernement avait à la longue éveillées dans le cœur du peuple irlaadais. Cet ouvrage, où l'humour s'unit au pathétique^ commença sa réputation de prosateur éminent; car, bien qu'il eût écrite comme nous le savons, trois articles remarquables dans la Revue d'Edimbourg et qu'il eût publié d'excellentes introductions aux différentes parties des « Mélodies, » cependant c'était seulement comme poète qu'il avait acquis jusqu'à ce jour une grande célébrité.
Cette année-là mourut Byron. Sa mort fit surgir, au sujet de ses Mémoires, la déplorable affaire dans laquelle Moore tint une conduite si honorable. Quoiqu'elle soit bien connue, on ne saurait trop y revenir, en raison des calomnies auxquelles cet homme intègre a été en butte, afin d'étabUr définitivement la pureté de ses intentions et de montrer même jusqu'à quel point sa conscience était scrupuleuse. Dès que la nouvelle du fatal événement fut confirmée, la famille et les amis personnels de l'illustre défunt réclamèrent le manuscrit de ses Mémoires, avec l'arrière-pensée de le détruire. Il était alors entre les mains de l'éditeur Murray, à qui Moore, pressé par le besoin, l'avait vendu en 1821, pour la somme de 2,000 guinées. Moore avait eu ensuite l'intention de faire entrer dans le traité une clause par laquelle il aurait la faculté, si bon lui semblait, de racheter le manuscrit pendant trois mois après la mort de Byron, et il avait la conviction que cette clause avait
été jadis introduite conformément à son intention (1). Dés que la famille du noble Lord fit sa réclamation, il consulta certainement racte, et, quand il eut reconnu quecette clause n*y figurait pas, il dut se contenter d'employer tous les moyens de persuasion, les seuls qu'il avait en son pouvoir, pour empêcher que le manuscrit lui fût livré. Si Moore eût été bien aise, comme on Ta prétendu, de le voir détruire, dans l'espoir de gagner une forte somme en devenant le biographe de son ami, il se serait assurément abstenu de toute intervention, et il le pouvait, d'autant plus qu'il avait vendu le manuscrit et qu'il'ne lui était pas permis de le racheter. Son intervention était donc toute désintéressée ; Murray, de son côté, ne tenait pas à décider seul une question aussi grave. Moore plaida avec chaleur pour la publication, proposant de supprimer tout ce qui pourrait blesser les sentiments des personnes vivantes ou choquer l'opinion publique. Mais Mistress Leigh, la sœur consanguine de Byron, Sir John Hobhouse (2), son ami intime, et Mr. Wilmot Horton, le représentant de Lady Byron, demeurèrent inflexibles. Enfin, Moore et Murray, par un scrupule de délicatesse, cédèrent à leurs obsessions et consentirent à mettre les Mémoires entre les mains de Mr. Wilmot Horton et du Colonel Doyle, le représentant de Mistress Leigh. Moore demandait qu'//s ne fussent point' entièrement détruits (3). Mais à peine ces Messieurs les eurent-ils, que, malgré ses remontrances, ils les jetèrent au feu, dans la maison même de Murray. L'éditeur réclama son argent, avec l'intérêt légal; alors Rogers autorisa Moore à faire traite sur
(1) The Edinburgh Review. April 1854, p. 514.
2) Plus tard Lord Broughton.
(3) Voyez la lettre qa'il adressa aux journaux de Tépoque.
lui (1) ; c'était un prêt qu'il lui rendit plus tard, et Murray rentra ainsi dans ses fonds. On essaya d'amener Moore à accepter une compensation des mains de la famille de Byron. Ses amis , même ceux pour lesquels il avait la plus haute estime, Lord et Lady Lansdowne, Mr. Luttrell, Lord John Russell, Rogers, étaient tous d'avis qu'il devait le faire. Moore ayant cru de sa dignité de ne rien accepter, resta inébranlable dans sa résolution (2). Malgré cela, sa conscience n'était pas tranquille, car il craignait d'avoir abusé do la confiance que son ami défunt avait en lui. Mais Sir John Hobhouse lui déclara que Lord Byron, sur le reproche qu'il lui avait fait un jour d'avoir commis l'indiscrétion de placer un tel manuscrit hors de son propre contrôle, lui avait répondu « qu'il regrettait d'avoir agi ainsi, et que les égards dus à Moore étaient seuls à l'empêcher de le lui réclamer (3). » Alors seulement il fut rassuré, et, tout en regrettant la perte des Mémoires pour le monde, il fut satisfait de sa conduite. Toutefois, si nous en croyons Lord Russell, qui avait lu la plus grande partie du manuscrit, sinon le manuscrit tout entier, la perte n'était pas très grande ; car « il y avait trois ou quatre de ses pages qui étaient trop grossières et trop inconvenantes pour être publiées ; le reste, à peu d'exceptions prés, contenait peu de traces du génie de Lord Byron, sans détails intéressants de sa vie. Sa première jeunesse en Grèce et sa sympathie émue pour les paysages qui l'entouraient, quand il se reposait sur un roc dans les excursions à la nage qu'il
(i) Bfemoirs of Moore. Vol. V, p. 224.
(2) Moore ayant déclaré formellement dans cette mên)e lettre qu'il avait refusé l'offre de remboursement faite par la famille de Lord Byron, il y a lieu de 8'étonner de rinsinuatiun malveillante de V^illiam Rosactti. Prefatory notice, p. XV. Moore's pootical Works, 1882.
(3) The Edinburgh Review. April 1854, p. 514.
commençait au Pirée, étaient décrites d*une manière saisissante. » Ce témoignage s'accorde avec Taveu même de Byron dans sa lettre au Capitaine Medwin : « Ces mémoires donneront le change à la curiosité ; il y a peu d'aventures ou d'anecdotes scandaleuses, ils se composent de souvenirs d'enfance. » Ainsi^ de l'avis de Lord Russell et de Byron lui-même, le monde n'est nullement en perte par la destruction de ces Mémoires.
Au mois d'Octobre 1825, Moore publia enfin la « Vie de Sheridan. » Le public avait attendu si longtemps cet ouvrage et s'en était fait une si haute idée que, comme conséquence naturelle, il éprouva un peu de désappointement à son apparition. Ce n'était pas qu'il y eût quelque imperfection dans son exécution littéraire : écrit dans un style brillant et étincelant, il soutenait pleinement la réputation de l'auteur. Mais on trou vait que Moore avait sacrifié le caractère de Sheridan comme bel esprit, par son excès de franchise à révéler la préparation préalable de ses bons mots. Sous tpus les autres rapports, il lui était sûrement très favorable. A cette occasion, le Roi George IV ne manqua pas de lancer sa pointe contre Moore, prenant sans doute une revanche de celles dont le Régent avait été tant de fois l'objet de la part du poète : quelqu'un ayant remarqué en sa présence que le biographe avait assassiné Sheridan, le Roi George s'écria : « Oh ! vous êtes trop sévère pour Moore ; il ne l'a pas tout à fait assassiné, bien qu'il ait certainement attenté à sa vie (1). » Cependant, l'excès de franchise de Moore, au sujet du procédé suivi par Sheridan, ne nous semble aucunement préjudiciable à sa réputation de bel esprit. En effet, « l'Ecole de la Médisance » étant, comme Moore le dit avec beaucoup de justesse, « un El Dorado de l'esprit, où toutes les
(i) MoDtgoiBery. Thomas Moore, bis life, etc., p. 71.
classes jettent de côté et d'autre le précieux métal avec autant d'insouciance que si elles n'avaient point la moindre idée de sa valeur, » pouvons-nous vraiserabablement supposer que l'auteur d'une telle comédie craignait que les bons mots ne lui fissent défaut au moment opportun? Evidemment non. Il faut donc penser que, si Sheridan préparait ses traits ingénieux et plaisants, c'était uniquement parce qu'en qualité de bel esprit il tenait à ce qu'ils fussent toujours parfaits. En quoi la révélation de Moore amoindrit-elle son mérite ? Car nous ne doutons point que, s*il l'eût voulu, il n'eût improvisé tous ses bons mots. Mais auraient-ils eu la même finesse, le mémo sel, en un mot la même valeur ? Cette préparation préalable ne prouve que l'exigence de ce bel esprit pour lui-même. Par conséquent, on jugeait mal son biographe qui, en disant franchement la vérité, n'avait certainement point, comme le prétendait le Roi George, « attenté à sa vie. »
Que de difficultés Moore eut à surmonter pour tracer, à son avantage, le portrait de l'homme dans lequel, malgré toute sa bonne volonté, il était loin de trouver « raccord d'un beau talent et d'un beau caractère I »
Ceux qui l'avaient connu personnellement, s'accordaient adiré que toutes ses dispositions naturelles étaient réellement bonnes et honorables, et que ses fautes furent le résultat de ses infortunes. Il n'en reste pas moins vrai que sa conduite ne fut pas toujours très délicate (1). Et
(1) Par une adroite manœuvre, il enleva une somme de 4,000 /. au parti Wiiig, entre les mains duquel elle avait été déposée par le Prince Régent, en vue de sa réélection au Parlement, où il ne pouvait plus arriver par ses propres ressources. Ayant donc senti qu'il lui était impossible de « se trouver en présence de ses anciens alliés, « il évita depuis lors la société des hommes éminents du parti libéral. (Voyez la Revue d'Edimbourg d'Avril 1854, p. 510.)
comme Timpression que cet ouvrage laisse du caractère moral de Sheridan est conforme à l'opinion de ces personnes-là, nous ne pouvons pas dire que Moore a peint Thomme tel qu'il était au moral ; car le désir de rendre sa mémoire plus intéressante Ta conduit non seulement à passer sous silence certains actes de sa vie, mais encore à jeter un blâme immérité sur plusieurs personnages qui eurent avec lui des rapports d'amitié, pour l'excuser jusqu'à un certain point de ses procédés à leur égard. C'est donc à tort que Sir Robert Héron le félicita de son « impartialité, » puisque lui-même répondit franchement qu' « il regrettait d'avoir supprimé plusieurs faits, et d'avoir représenté son caractère d'une manière beaucoup trop favorable (1). » Quoi qu'il en soit, cet ouvrage n'est pas seulement une biographie, c'est encore, comme le déclare la Revue (T Edimbourg, « la meilleure » notice historique sur les graves événements de l'époque où vécut Sheridan. Il contient nombre de vues politiques et philosophiques et prouve que Moore était capable de concevoir les idées les plus justes dans la science du gouvernement. Lord Russell lui adressa la lettre suivante, qui montre son admiration pour une telle œuvre : « J'avoue que je suis tout surpris de l'étendue de votre savoir, de la sûreté de vos vues politiques, et de l'habileté avec laquelle vous savez échapper à l'ennui, quand le sujet semble le provoquer. Nous connaissions tous déjà votre esprit et votre imagination ; et celle-ci, comme de coutume, est peut-être un 'peu excessive, mais elle est toujours si belle que nous ne pourrions souhaiter de la voir différente de ce qu'elle est. . . Je dînais hier à Wimbledon,
(1) The Kdinburgh ReTiew. April 1854. p. 511.
et les Spencers s'unirent tous en chœur pour louer votre livre (1). »
Moore publia, presque en même temps, les « Soirées en Grèce. » Ce qui caractérise surtout ces chants, c'est, avec le charme de leur musique, tantôt animée et énergique, tantôt douce et caressante, une harmonie imitative d'une rare perfeetion. Ainsi, l'on croit entendre, soit dans l'exécution de la Pyrrhique (2), les mouvements cadencés du Spartiate dansant avec ses armes, au son des flûtes, sur un mode vif, soit dans la description de la Fontaine de Zéa (3), sa voix argentine répondant à l'hymne des vierges en l'honneur de « la Source sacrée, » soit dans les viriles exhortations de la femme grecxiue (4), les battements de son cœur.
1) Memoir? of Moore. Vol. IV, p. 323. (2) First Eveniag-eoDg.
« Raise the buckler — poise the lance — »
M Now bere — now there — retreat — advaace ! « (3"» « Thou, while our hyma we sing, n
» Thy silver voice shalt bring, »
» Answering, answering, »
y> Sweet Fount of Zia ! »
.4 Second Eveoing-song.
« March ! nor heed those arms tbat bold thee, »
» Though 80 fondly close they corne ; »
». Gloser slill will tbey enfold thee, »
n When Ibou bring'st fresh laurels home. »
» Dost thou dote on woman's brow? >•
» Dost thou live but in ber breatb ? »
w March ! — one hour of victory now »
'm Wins thee woman*8 smile till death. »